Le Château aventureux/21

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XXI


Au matin, il s’éveilla et regarda autour de lui ; mais les fenêtres étaient si bien closes que le jour ne pouvait entrer. La force du poison s’était évaporée : il tâta autour de lui et sentit la demoiselle.

— Sire, lui dit-elle, je suis la fille de Pellès, le riche roi Pêcheur.

Lancelot sauta du lit, passa sa chemise et ses braies, courut ouvrir toutes grandes les fenêtres de la chambre où il avait couché et, voyant celle par qui il avait été déçu, il saisit son épée, plus dolent et irrité qu’on ne saurait dire. Mais elle s’agenouilla devant lui en sa pure chemise, les mains jointes, et lui cria merci au nom de la pitié qu’eut Jésus-Christ de Marie-Madeleine. Alors Lancelot s’arrêta ; il tremblait si fort de colère et de deuil qu’à peine pouvait-il tenir son arme.

— Demoiselle, dit-il enfin, je serais trop cruel et déloyal si je détruisais tant de beauté. Pardonnez-moi d’avoir haussé l’épée sur une femme, car c’est la fureur et le chagrin qui m’y ont poussé.

— Sire, je vous le pardonne pourvu qu’à votre tour vous me pardonniez d’avoir causé votre courroux.

Ce qu’il fit ; après quoi il s’habilla, revêtit ses armes qu’on lui avait préparées sur une table, et courut aux chambres où il avait passé la veille, pensant qu’il y trouverait quelqu’un ; mais elles étaient fermées à double tour : il eut beau heurter, et si rudement qu’un sourd endormi l’eût entendu, il ne sut tant faire qu’il obtînt aucune réponse. La salle était ouverte, mais vide : il la traversa, descendit les degrés, arriva dans la cour, vint à l’étable : son cheval y était tout sellé, bien nourri, les flancs remplis, si soigneusement étrillé et pansé que pas un poil ne dépassait l’autre ; alors il saisit son écu et sa lance qu’il vit appuyés au mur, tira le destrier dehors, l’enfourcha, s’approcha du pont-levis et, le trouvant baissé, se mit en devoir de le franchir. Il n’en était pas sorti qu’il sentit qu’on commençait de le relever : aussitôt, brochant son bon cheval, il lui fit faire un tel saut que l’animal atteignit le bord du fossé ; mais certes il s’en fallut de peu qu’il ne plongeât dans l’eau. Lancelot le poussa en avant et, quand il se retourna, il ne découvrit plus la moindre trace du Château aventureux d’où il sortait. Alors il s’éloigna, si dolent d’avoir faussé ses amours et si pensif, qu’il ne voyait pas seulement où son destrier le menait.