Le Château aventureux/23

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Plon (3p. 155-157).


XXIII


Il alla longtemps, rêvant à sa dame ; mais à midi la chaleur devint accablante et ses armes étaient si échauffées par le soleil, qu’il résolut de descendre et de s’arrêter à l’ombre d’un pommier. Il ôta la selle et la bride de son cheval qu’il laissa paître en liberté, posa son heaume, abattit sa ventaille pour avoir un peu d’air, et, à peine fut-il étendu sur l’herbe fraîche, il s’endormit dans la douceur du vent.

Trois dames vinrent à passer, escortées de six chevaliers. Elles chevauchaient sous un dais que soutenaient des valets ; et l’une d’elles était la reine de Sorestan, l’autre la reine Sybille l’enchanteresse et la troisième Morgane la fée. En apercevant Lancelot, elles s’arrêtèrent et la reine de Sorestan s’écria :

— Par Dieu, vit-on jamais un si bel homme ? Elle se pourrait bien priser, la dame qui l’aurait en sa seigneurie ! S’il m’aimait, je me croirais plus riche que si j’avais le monde en ma baillie.

— Dame, dit Morgane qui ne reconnaissait pas Lancelot dont les cheveux étaient tombés comme l’histoire l’a conté, dame, encore que vous soyez reine, je suis de plus haut lignage et plus belle que vous, et certes il m’aimerait davantage.

— En nom Dieu, fit la reine Sybille, c’est moi la plus jeune, la plus gaie et la plus charmante : je saurais sans doute mieux lui plaire.

— Eh bien, reprit Morgane, faisons faire une litière et emportons-le dans mon manoir qui est proche. Là, nous nous offrirons à son service : on verra celle qu’il choisira.

Elles s’accordèrent à cela : Lancelot, enchanté, fut transporté dans une chambre du château, claire et grande, mais dont les fenêtres étaient grillées. Et là, quand le charme fut dissipé, il s’éveilla, et voyant autour de lui tant de chandelles, car la nuit était tombée, il se signa d’abord. « Sainte Marie Dame, où suis-je ? se demanda-t-il. Je m’étais couché à l’ombre d’un pommier et maintenant me voilà dans je ne sais quel château ! Suis-je devenu fantôme, ou si les Ennemis m’ont ravi ? » À ce moment la porte s’ouvrit et les trois dames entrèrent, vêtues et atournées aussi richement qu’elles avaient pu.

— Sire chevalier, dit la reine de Sorestan, vous voilà en notre prison ; mais la rançon sera légère.

— Dame, si je puis, je me rachèterai.

— Pour rançon, prenez celle de nous que vous préférez.

— Il me faudra donc faire amie nouvelle, ou rester en cette prison ?

— Oui vraiment.

— Dieu ne m’aide, reprit Lancelot courroucé, si je n’aimerais mieux demeurer dans cette chambre jusqu’à ma mort, que de faire ma mie de l’une de vous ! J’en serais trop rabaissé !

À ces mots, les trois dames se mirent en colère ; mais il pensait qu’il lui serait moins cruel de mourir que de laisser la reine sa dame, fontaine de toute beauté, pour prendre une de ces étrangères ; et elles sortirent en le menaçant.