Le Château aventureux/3

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Plon (3p. 80-83).


III


Quand la pucelle de la Dame du Lac fut arrivée à Camaaloth, elle se mit en quête de son logis, et tous deux eurent grande joie à se retrouver. Ensuite Saraide fit le message de Lancelot. Et Bohor reçut l’épée volontiers, mais, lorsqu’il entendit les paroles, il devint tout honteux et morne.

— Vous dites vrai, fit-il : à trop demeurer céans, je ne conquerrai jamais ni prix, ni louange !

Et le lendemain, sitôt que l’alouette chanta et que le jour eut vie, il se fit armer ; puis il alla prendre congé du roi et de la reine, qui le recommandèrent à Dieu, et il s’éloigna par la forêt de la Sapinoie.

C’était en mai, quand la rose est fleurie et que sous les hauts arbres feuillus les oiselets font : « Oci ! oci ! » : alors les tourterelles se répondent. Bohor et son écuyer chevauchaient, chacun tenant une fleur à la main, sans se soucier de rien, tant qu’enfin, à la nuit tombée, ils s’égarèrent et qu’il leur fallut coucher sous un arbre. Et certes, s’ils manquèrent des viandes qui conviennent à des corps d’hommes, leurs chevaux purent paître à leur aise, ce soir-là. Mais le lendemain, quand le soleil abattit la rosée, ils se remirent en route, aussi enjoués que la veille. Et le valet chantait :

 
Une donzelle
Légère et belle,
Gente pucelle
Bouchette riant.
Qui me rappelle :
« Viens çà ! me dit-elle.

Dessus ta vielle
Ma joue en chantant
Tant mignotement ! »
J’allai la voir dans le bosquet
Avec la vielle, avec l’archet.
Et je lui chantai un muset
Par grand amour !

Et Bohor répondait :

L’on connaît à son regard
Femme qui sait de barat ;
Elle a tôt un fol trouvé
Et lorsqu’il est dans ses lacs,
Il n’en échappera pas ;
S’il a deniers apporté,
L’une sur ses reins le trousse,
L’autre lui vide la bourse.
N’est-ce là déloyauté ?
De par tous les saints du monde
On devrait leur faire honte
Et hors d’ici les jeter !

En nom Dieu, a dit Gobin,
La femme, plus que le vin.
Commet de déloyauté.
Pour un pâté de lapin
Ou pour l’aile d’un poussin
On en fait sa volonté.
Ce n’est marchandise vile :
Or, pour un pâté d’anguilles

On peut faire le marché.
Bien fou qui met là vingt livres !
Il faut le tenir pour ivre !
Il mérite d’en porter !

Car Bohor fut l’un des chevaliers du monde qui aimèrent le moins les femmes. Si parfois, en chevauchant par les rues d’une ville, un de ses compagnons lui disait :

— Regardez, sire, regardez ! Par sainte Marie, la belle dame !

— La belle bête que mon cheval ! répondait-il. Je ne connais point de destrier qu’on lui puisse comparer.

Ainsi fait, il demeura longtemps pur de cœur et vierge de corps, et s’il tomba une fois dans le péché, il s’en repentit tant par la suite que Notre Sire lui pardonna ; le conte parlera de cela quand le moment sera venu, mais il faut laisser venir chaque chose en son temps.