Le Château aventureux/31

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Plon (3p. 183-186).


XXXI


Or le conte dit que le roi Claudas fut encore plus inquiet quand il eut appris comment le nain avait détruit le message. Il manda deux valets, et les envoya à la cour du roi Artus pour voir quels étaient sa puissance et son gouvernement.

— Demeurez-y tout l’hiver et l’été, leur dit-il ; puis vous reviendrez m’apprendre ce qui s’y passe.

Ainsi partirent les deux espions, mais ils durent attendre quelque temps au port avant que de franchir la mer, car le mauvais temps arrêtait les nefs, et ils n’arrivèrent qu’à la Noël à Carduel en Galles, où le roi tenait sa cour, belle et plénière à l’ordinaire.

— Le roi a-t-il jamais tenu une si riche cour ? demanda l’un d’eux à un bourgeois qui passait.

— Riche, bel ami ? Certes, non pas tant que de coutume ! On est trop dolent de l’absence de monseigneur Lancelot et de ceux qui sont en quête de lui.

De cela les deux valets restèrent tout ébahis, et l’un d’eux, nommé Tarquin, dit à l’autre :

— Par mon chef, on trouve ici toute prouesse terrienne et toute bonne chevalerie : qui veut voir le fils de Largesse, qu’il regarde le roi Artus ! Va-t’en si tu veux : je demeure en sa maison.

Ce qu’il fit ; et il servit si bien parmi les écuyers de la reine, durant un an, qu’elle s’intéressa à lui et lui demanda d’où il était. Alors il lui conta tout : comment le roi Claudas avait emprisonné sa cousine, et comment il avait été lui-même envoyé pour épier. La reine, courroucée, se fit apporter sur-le-champ de l’encre et du parchemin, et elle écrivit de sa main des lettres, qu’elle fit sceller de son scel ; après quoi elle chargea l’un de ses valets, qui était de confiance, de les porter au roi Claudas. Et monté sur un bon roussin, l’homme se mit en route pour Gannes le jour même.

— Sire, dit-il au roi, madame la reine, la femme du roi Artus, vous mande de lui rendre par amour et courtoisie sa pucelle que vous détenez. Si vous ne voulez le faire, sachez que de tels maux vous en adviendront, qu’il vaudrait mieux pour vous que madame ne fût jamais née. Et vous trouverez cela écrit sur ces lettres.

Le roi les prit sans mot dire et les fit lire par un de ses clercs ; mais, quand il connut les menaces que la reine lui faisait, il fut si irrité, que pour un peu le cœur lui eût crevé au ventre. Il saisit les lettres, les foula aux pieds.

— Va dire à ta dame, s’écria-t-il, que je ferai à sa pucelle plus de honte que jamais ! Dis-lui que je ne l’aime ni ne la crains, et que je la prise, elle et son bouffon, autant qu’un éperon de fer ! Elle mériterait d’étre brûlée, pour coucher comme elle fait avec celui que je sais, qui est si preux et si vaillant qu’il ne possède pas seulement un pied de terre ! Certes, il sait moins bien jouter contre un chevalier que contre un mouton quand il en a fait cuire l’échine ; après qu’il en a mangé la moitié et qu’il s’est bien lesté de trois hanaps de vin, alors il a outré ses ennemis et il s’entend à blâmer les prud’hommes ! Va-t’en dire à la reine Guenièvre ce que je lui mande.

Le valet retourna à Londres aussi vite qu’il put et, quand la reine connut les paroles de Claudas, elle se dit dans son cœur : « Ha, beau doux ami Lancelot, si Claudas croyait que vous fussiez vivant, il ne serait pas si hardi que de nous faire un tel outrage, à moi et à vous ! Mais, s’il plaît à Dieu, je vous reverrai sain et sauf. » Et, songeant ainsi, elle baisait l’anneau qu’elle tenait de lui.

Après souper et les tables levées, elle dit au roi :

— Sire, il y a très longtemps que vous n’avez donné de tournoi en ce pays : annoncez-en un pour les octaves de la Madeleine, qui ait lieu dans les prairies de Camaaloth. Si Lancelot en entend parler, il y viendra peut-être, ainsi que tous ceux qui sont encore en quête de lui. Le roi consentit et fit crier par tout le pays le lieu et la date du tournoi. Mais le conte laisse à présent le roi Artus et la reine Guenièvre et retourne à Lancelot, qui chevauche vers la cour à travers la forêt Perdue, après avoir délivré les chevaliers et les demoiselles enchantés.