Le Château aventureux/37

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Plon (3p. 199-202).


XXXVII


Dans le champ, cependant, les rois, les ducs, les comtes, les chevaliers se pressaient en si grand nombre, qu’il semblait que tous les prud’hommes de l’univers y fussent assemblés. Les hérauts avaient déjà crié : « À vos heaumes ! » lorsque arrivèrent ceux de la Table ronde, qui portaient tous une rouelle de cordouan sur l’épaule en guise d’enseigne. D’abord qu’ils chargèrent, ils abattirent bien cent chevaliers et les gens de l’empereur d’Allemagne durent reculer de deux traits d’arc ; beaucoup d’entre eux apprirent ce jour-là comment prison fait bourse plate, car ils durent se racheter comme est la coutume en tournoi. Messire Gauvain, pour sa part, faisait de telles prouesses, qu’en reconnaissant ses armes, on criait : « Le voici ! Fuyez, fuyez ! » Et les dames et les demoiselles parlaient déjà de lui donner le prix, qui était un cerf à bois et sabots dorés.

Lancelot se tenait à l’écart avec le roi Baudemagu et ceux de Gorre. Quand il vit cela, il dit :

— Sire, maintenant, allons aider !

Et il s’élança, bruyant comme la foudre, suivi du roi et de ses gens.

Du premier coup, il perce l’écu et le haubert d’Agravain qu’il jette entre les pieds des chevaux ; du tronçon de sa lance brisée, il renverse Calogrenant, un des compagnons de la Table ronde ; puis il dégaine, et son épée de voler plus vite qu’un faucon sur sa proie, démaillant, coupant, tranchant chevaliers et chevaux, têtes, bras, hampes, écus. Quel fut le premier, quel fut le dernier qu’il navra ? Tel un loup à jeun dans le parc aux moutons, qui tue à droite, à gauche, devant, derrière, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, il abattit comme brebis monseigneur Gauvain, et Sagremor, et le roi Ydier, et Blioberis, et Lucan, et Agloval, et Mordret, et Keu, et Ganor d’Ecosse, et Giflet, et le Laid Hardi, et les autres. Partout il présentait son écu, offrait son heaume, jetait son épée, et ceux de Gorre ne voyaient que lui en tous lieux, comme un étendard : sa seule vue relevait les gisants ! À la fin, les compagnons de la Table ronde s’enfuirent devant celui qui les détruisait ainsi que la flamme un taillis : et, monté sur le meilleur destrier du roi Baudemagu, il les pourchassa, suivi des siens, bien au delà de leur camp, jusque dans les rues de Camaaloth.

Le roi cependant doutait que celui qui faisait de telles merveilles et finissait le tournoi en si peu de temps, ne fût Lancelot lui-même.

— Sire chevalier, cria-t-il quand le vainqueur revint de la poursuite, vous êtes l’homme au monde que je souhaite le plus de connaître. Par amour, je vous prie de m’apprendre votre nom.

Sans mot dire, Lancelot délaça son heaume et le roi, en le voyant, poussa un cri de joie. Il descendit en toute hâte et courut l’accoler, tout armé comme il était.

À ce moment, on apportait monseigneur Gauvain sur une litière : le roi s’empressa de mander son meilleur mire qui pansa la blessure de l’épaule et y mit tel emplâtre qu’il jugea bon. Et quand messire Gauvain fut couché au palais et qu’il aperçut Lancelot à son chevet, il lui dit :

— Sire, soyez le bienvenu. Vous êtes le plus preux chevalier du monde et vous l’avez fait paraître aujourd’hui d’une manière telle qu’il m’en faudra souvenir à tous les jours de ma vie. Mais vous avez bien abattu l’orgueil de ceux de la Table ronde.

Or, quand ils connurent cette parole de monseigneur Gauvain, les compagnons s’en irritèrent, et plusieurs en conçurent contre Lancelot une haine mortelle ; mais le conte parlera de cela quand il sera temps.