Le Château aventureux/38

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Plon (3p. 202-205).


XXXVIII


Comme on mettait les nappes pour le dîner, Bohor arriva, puis Lionel, puis Hector, qui tous trois se chagrinèrent fort d’avoir manqué le tournoi.

Le repas achevé, le roi manda les clercs chargés de mettre en écrit les aventures des chevaliers errants, et il invita Lancelot à dire ce qui lui était advenu depuis qu’il était parti en compagnie de la vieille au cercle d’or. Lancelot conta tout ; pourtant il ne rapporta point comment il avait été trompé par la fille du roi Pellès, non qu’il en eût honte, mais parce qu’il craignait de perdre l’amour de sa dame. Quand il eut fini, messire Gauvain narra à son tour ce qui lui était arrivé au Château aventureux avant Lancelot ; et comment la vieille lui avait dit en le laissant que le fils de la reine aux grandes douleurs avait perdu par la faiblesse de ses reins l’honneur de mener à bien la plus belle des aventures et de connaître la vérité du Saint Graal ; et comment en se retournant il n’avait plus trouvé traces du château. Tous les chevaliers qui étaient partis en quête de Lancelot firent ainsi le récit de leurs aventures. Après quoi chacun s’en fut dormir en son hôtel.

Le roi Artus était un peu souffrant : il coucha seul dans une chambre du côté de l’eau ; grâce à quoi la reine put faire dresser son lit dans une pièce qui donnait sur le jardin ; puis, ayant écarté ses pucelles afin d’éviter le bruit, dit-elle, et de mieux reposer, elle reçut Lancelot. Mais, lorsque tous deux se furent fait joie comme ceux qui s’aimaient plus que tout au monde, elle se prit à pleurer.

— Ha ! beau doux ami, vous avez entendu ce qu’a dit mon neveu Gauvain : que le fils de la reine aux grandes douleurs a perdu par son péché l’honneur de découvrir la vérité du Saint Graal. C’est vous. Il vaudrait mieux que je ne fusse jamais née !

— Dame, vous dites mal. Sachez que je ne serais jamais parvenu sans vous à la hautesse où je suis, car je savais bien que je ne vous gagnerais qu’à force de prouesse. C’est votre amour qui mit toute force en mon cœur.

Mais la reine hocha la tête en soupirant. Puis elle dit encore :

— Beau doux ami, bien des gens vous ont cru mort, et quelqu’un m’a fait outrage, qui ne l’eût osé s’il eût pensé que vous fussiez en vie. C’est le roi Claudas de la Terre Déserte, qui déshérita votre père et força votre mère à se faire nonne voilée pour lui échapper.

Et elle lui conta comment Claudas détenait sa cousine en prison et les insultes qu’il lui avait mandées.

— Dame, dit Lancelot, sachez que vous serez vengée et je ne serai jamais en paix tant qu’il lui restera un pied de terre.

Dès le lendemain, il appela à parlement son frère Hector, Lionel et Bohor, avec soixante compagnons de la Table ronde, ceux qui l’aimaient le plus ; et quand ils surent qu’il voulait reprendre son héritage, ceux-ci lui offrirent leurs corps, leurs biens et leurs hommes pour soutenir cette guerre. De même, le roi Artus lui promit de l’aider de tout son pouvoir. À son tour, le roi Baudemagu de Gorre dit qu’il viendrait avec ceux de son royaume. Tous prirent rendez-vous pour le jour de la Madeleine à Londres, où de grandes nefs bien munies devaient les attendre afin de passer la mer lorsque Dieu leur donnerait un temps favorable. Et bientôt on ne parla dans toute la ville que de la guerre entreprise par monseigneur Lancelot du Lac.