Le Château aventureux/42

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XLII


À Gannes, le roi Claudas fit bien garnir les murs, tourelles et bretèches de sergents et d’arbalétriers ; puis il s’enquit des hommes qu’il avait perdus et en trouva plus de quatre cents. Alors, par le conseil de ses barons, il résolut d’attendre, abrité dans la ville, le secours de l’empereur de Rome, son seigneur, qui n’était plus qu’à deux lieues.

Au matin, en effet, l’armée romaine sortit tout soudain de la forêt, les enseignes dressées. Heureusement, messire Gauvain avait fait veiller toute la nuit quarante fer-vêtus, et non pas à cheval pour ne point fatiguer les destriers, mais la bride en main, cependant que dans toute l’armée les écuyers et les valets raccommodaient à la hâte les hauberts et les chausses. Grâce à cela, l’avant-garde des ennemis, qui était conduite par un de leurs sénateurs, jeune bachelier et de grande chevalerie, fut rudement reçue. Néanmoins, les chevaliers de Rome étaient nombreux et très preux, et quand fut engagée leur dernière échelle, où se trouvaient tous les consuls et les hauts hommes, avec les étendards qui pesaient bien la charge de quatre chevaux, étant en forme d’une aigle d’or et d’un dragon fièrement fichés sur des barres de fer, messire Gauvain n’avait plus que le seul corps de Bohor en réserve. À ce moment, les gens de Gannes firent une sortie et se jetèrent dans la bataille. Mais ils étaient las ; puis Bohor accourut avec les siens, dévorant comme le feu dans les brandes, si bien que la victoire balança.

La bataille dura de la sorte jusqu’à la nuit, périlleuse et confuse ; et le lendemain elle reprit, puis le surlendemain : en sorte que la puanteur des morts que leurs amis n’avaient pu enterrer devint affreuse. Alors messire Gauvain et le maître consul de Rome, qui avait nom Pantelion, conclurent une trêve de quinze jours pour ensevelir les cadavres : tous ceux que l’on put reconnaître furent mis en un cimetière bénit, et les autres brûlés.

Durant la trêve, les gens de Gannes et les Romains visitèrent souvent l’armée du roi Artus, tandis que les chevaliers de Logres allaient à leur guise dans la cité dont ils admirèrent les grandes richesses. Or, la veille de la Saint-Michel, un des hommes de Claudas s’étonna de voir qu’on menait grande joie dans les tentes des Bretons ; et, ayant appris d’un valet que c’était à cause de l’arrivée prochaine du roi Artus et de Lancelot, il s’empressa d’en instruire son seigneur. Dont Claudas, certes, fut très mal à l’aise. Il appela un écuyer qu’il avait élevé et nourri.

— Me puis-je fier à toi ?

— Ha, sire, que dites-vous ? Je vous servirai loyalement à toujours.

— J’ai à parler à un ermite qui habite loin d’ici. Prépare secrètement trois sommiers pour porter les bagages, et deux forts chevaux, l’un pour toi, l’autre pour moi. Nous partirons cette nuit.

Ainsi fut fait. Et lorsqu’il fut à douze lieues de la ville, Claudas envoya un valet avertir ceux de Gannes qu’il s’en allait à Rome, auprès de l’empereur, et leur conseiller de faire la meilleure fin qu’ils pourraient. C’est pourquoi, à peine le roi Artus et Lancelot furent-ils arrivés au camp, Claudin, Chanart, Esclamor, Pantelion et une foule de chevaliers, vêtus le plus richement qu’ils avaient pu en cette saison et montés sur de grands et beaux chevaux, sortirent de la cité et vinrent en apporter les clés au roi, qui y fit son entrée le jour même.

Dès le lendemain, il commença d’y recevoir les clés des châteaux et forteresses des deux royaumes de Gannes et de Benoïc, que lui envoyaient ceux qui les tenaient ; et, quatre jours plus tard, il se mit en devoir de visiter ses nouveaux vassaux. À Trèbe, où il fut d’abord, on vit arriver la reine Hélène, mère de Lancelot, suivie de ses nonnes, qui courut à son fils les bras tendus et pleurant de joie. Elle demeura quatre jours auprès de lui ; puis elle retourna dans son abbaye où elle mourut la semaine suivante. Son fils la fit enterrer auprès du roi Ban. Dieu ait son âme au paradis, parmi ses saintes fleurs !

Ainsi Lancelot, Lionel et Bohor recouvrèrent leurs héritages. À Pâques, le roi tint encore à Gannes une grande et merveilleuse cour, telle que les gens du pays n’en avaient jamais vu de semblable. Puis il reprit la mer avec ses gens et, les vents étant favorables, il débarqua peu après en Grande Bretagne. Mais le conte laisse maintenant de parler du roi Artus, de Lancelot du Lac et de leurs compagnons pour narrer les enfances de Perceval le Gallois.