Le Château aventureux/41

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Plon (3p. 210-215).


XLI


Claudas les attendait devant le château du Cor.

Dès qu’ils aperçurent les enseignes de la Déserte, le roi Baudemagu et les siens, qui faisaient l’avant-garde, mirent lance sur feutre et laissèrent courre, en si bel arroi que c’était plaisir de les voir. Et la première échelle du roi Claudas s’élança à leur rencontre. Alors les lances peintes aux fers tranchants percèrent les écus et les blancs hauberts ; d’autres se brisèrent en éclats au ras des poings ; les chevaliers se heurtèrent des chevaux et des corps et beaucoup volèrent par-dessus les croupes de leurs montures ; les heaumes retentirent ; les destriers sans cavaliers galopèrent effrayés, la tête haute ; la terre ruissela de sang et il s’éleva un bruit tel qu’on n’eût pas entendu Dieu tonner. Et bientôt la première ligne de Claudas céda, de sorte que la seconde dut venir à la rescousse.

Xerxès la conduisait : comme il vit que le roi Baudemagu faisait grand dommage, tuant tout ce qu’il atteignait, il lui courut sus et lui asséna un tel coup sur le heaume qu’il le fit choir de son destrier, non pas blessé, mais tout étourdi ; puis il continua sa course, frappant à dextre et à senestre, tranchant les lances et les bras, et faisant tant d’armes que nul n’osait l’attendre. Patride galopa vers lui, l’épée haute ; mais Xerxès leva son écu, dont le coup sépara un grand morceau, et il riposta si rudement que Patride dut s’incliner sur le cou de son destrier. Alors le roi Baudemagu, qu’on avait remonté, vint aider à Patride : il haussa son arme et, l’abattant sur Xerxès, fendit le heaume, la coiffe de mailles et l’os du crâne, en sorte que le sénéchal tomba mort. Et, ses gens lâchèrent pied.

Les chevaliers de Gorre les poursuivirent ; mais ils se heurtèrent à la troisième échelle : aussitôt le corps du roi Brangore accourut pour les soutenir, et la troisième ligne des ennemis fut déconfite à son tour. Ce que voyant, le roi Claudas envoya en grande hâte deux de ses chevaliers à Gannes et les chargea d’en ramener tout ce qui pouvait porter les armes, hors une petite garnison qui devait rester dans la cité.

À midi, cependant, son armée tout entière se trouvait engagée contre les huit premiers corps de ceux de Logres. Messire Gauvain et Hector combattaient de compagnie et leurs épées frappaient si vite et si fort, qu’elles brillaient comme la foudre et faisaient plier les reins. Voyant cela, Claudin prend une lance courte et roide, s’adresse à monseigneur Gauvain, l’atteint par le travers et culbute ensemble l’homme et le cheval. Aussitôt ses gens d’accourir pour s’emparer du chevalier démonté. Hector protège son compagnon, mais son destrier aussi est bientôt tué. Il jette son écu sur sa téte, et, dos à dos, messire Gauvain et lui font belle défense. Hélas ! ils sont bien aventurés, tout seuls, au milieu des ennemis !

Au loin, messire Yvain les aperçut.

— Francs chevaliers, cria-t-il à ses hommes, ores paraîtra qui aime le roi Artus et moi ! Pensons de secourir monseigneur Gauvain et Hector des Mares qui sont entourés par la gent de Claudas. Ha ! je crains fort qu’il ne leur advienne mal avant notre arrivée !

Ce disant, il s’élance le premier, droit comme carreau d’arbalète, écrasant les cadavres et les armes, et s’adresse à Chanart, le cousin de Claudin, qu’il fait voler à terre. Mais Claudin, prenant son épée à deux mains, frappe monseigneur Yvain d’un tel coup qu’il le jette à bas de son destrier. Et, saisissant le cheval par la bride, il l’amène à son cousin qui s’empresse de l’enfourcher.

Dans le même moment, Hector arrêtait le destrier de Chanart, mettait le pied à l’étrier, malgré ceux qui l’entouraient, et sautait en selle, puis courait sus au roi Claudas. Celui-ci ne l’évita pas, car il avait été de grande prouesse durant sa jeunesse : même, il lui déchargea un si pesant coup d’épée, qu’il abattit un morceau de l’écu. Mais Hector riposta et le roi fit du jour la nuit : il chut pâmé sur le sol où ses armes sonnèrent. Et Hector s’empara de son destrier : il le conduisit à monseigneur Gauvain, qui était encore à pied.

Ainsi dura la mêlée, et vous eussiez vu le champ jonché de chevaux morts, éventrés, renversés sur le dos et agitant les jambes, d’hommes tués ou navrés, la bouche bée, gisant comme brebis égorgées, criant :

— Pour Dieu, à boire !

La cervelle et le sang tombaient en pluie : certes, de cette bataille mainte dame demeura sans mari ! Enfin, sur l’heure de none, comme l’armée du roi Claudas commençait de plier, parurent au loin les chevaliers de Gannes, qui venaient au pas afin que leurs destriers ne fussent pas trop las au moment où ils en auraient besoin.

— Beaux seigneurs, voici le secours ! se hâta de crier Claudas. Ores paraîtra qui preux sera ! Que chacun pense à se venger du mal qu’on lui a fait !

Sitôt qu’ils débuchèrent dans la plaine, les gens de Gannes brochèrent des éperons à qui mieux mieux. Toutefois ceux de Bretagne les reçurent en prud’hommes, et de telle sorte qu’ils les ramenèrent. Dont Claudin étonné dit à Esclamor :


— Par Dieu, ces gens sont aussi assurés que s’ils n’avaient rien fait aujourd’hui !

Néanmoins, les Bretons durent bientôt reculer, qu’ils le voulussent ou non. Ce que voyant, messire Gauvain songea aux deux derniers corps qui n’avaient pas encore donné.

— Va derrière ce bois, fit-il à son écuyer, et dis à mon frère Gaheriet qu’il nous soutienne avec la neuvième échelle, car la réserve de Claudas nous est tombée sur le cou. Et que Bohor attende avec les siens que je l’envoie quérir.

Gaheriet et sa gent fondirent comme une tempête sur la multitude ennemie et la mêlée devint grande et merveilleuse, au point que nul n’eût pu prévoir à qui Dieu donnerait l’honneur et la victoire de cette journée. Claudin prit des mains de son écuyer une lance courte, épaisse et roide, et, s’adressant à Hector, il lui perça la cuisse, puis la selle et le corps de son destrier. Ah ! messire Gauvain pleura tendrement quand il vit son compagnon à terre, qui ne pouvait se relever : il le fit transporter à l’arrière et ordonna de le garder aussi chèrement que le roi Artus lui-même. Puis il manda Bohor et les siens à la rescousse. Et d’abord Bohor courut sus à Marien : de sa lance au fer tranchant il lui cloua l’écu au bras, et le bras au corps, et le renversa mort. Puis il tira son épée, et il abattit Esclamor, et Chanart, et Nabin, et fit en peu de temps un si furieux ravage qu’à le voir, la gent du roi Claudas hésita.

— Par mon chef, dit messire Gauvain, il est fou celui qui a pris la terre d’un tel homme !

La nuit descendait : les gens de la Déserte furent heureux de la voir venir. Ils tournèrent bride assez vilainement vers la cité de Gannes, rudement pourchassés par les Bretons, qui tuaient tous ceux qui restaient en arrière.