Le Château aventureux/48

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Plon (3p. 231-234).


XLVIII


Quand il débarqua en Grande Bretagne, après avoir vaincu Claudas de la Déserte, le roi manda par toutes ses terres qu’il voulait tenir à la Pentecôte, la semaine suivante, la cour la plus grande et la plus plénière qu’on eût jamais vue. Et la nouvelle courut tant par l’Écosse, l’Irlande et les îles de la mer qu’elle vint au Château aventureux où la fille du roi Pellès demanda à son père la permission de se rendre à cette cour, car elle aimait Lancelot, dont elle avait eu son fils Galaad, autant que femme peut aimer homme. Il la lui accorda volontiers, et elle se mit en route en compagnie de sa gouvernante Brisane et de quarante chevaliers.

Le roi et la reine Guenièvre lui firent aussi grand accueil qu’ils purent, tant à cause de sa beauté que de la hautesse et de la noblesse de son lignage ; et tous, pauvres et riches, mais plus que les autres les trois cousins, Hector, Lionel et Bohor, se mirent en peine de la servir et honorer. Elle, cependant, n’avait d’yeux que pour Lancelot. Et lui, il songeait qu’il eût commis naguère un trop grand crime, s’il eût occis une femme si belle ; néanmoins, il n’osait pas seulement la regarder, tant il se repentait de ce qu’il avait fait avec elle.

Or, le mardi soir après la Pentecôte, la reine lui manda secrètement qu’elle l’enverrait chercher, la nuit, lorsque tout le monde serait endormi. Mais Brisane, la plus avisée vieille qui ait jamais été, faisait bonne garde autour de Lancelot, de manière qu’elle surprit ce message. Et, sitôt que chacun fut couché, elle se hâta de lui envoyer une pucelle qui lui dit :

— Sire, madame vous mande que vous veniez sur-le-champ.

— J’y vais ! répondit Lancelot qui pensait que ce fût la reine.

Ce disant, il sauta hors de ses draps et suivit la pucelle. Elle le conduisit au lit de la fille du roi, auprès de laquelle il se coucha sans mot dire, par prudence ; et là tous deux firent l’un de l’autre leur joie et leur plaisir, après quoi ils s’endormirent, heureux, l’un d’avoir tenu sa dame (croyait-il), l’autre d’avoir eu celui qu’elle aimait le plus au monde.

La reine, cependant, avait envoyé quérir Lancelot par sa cousine, l’ancienne prisonnière du roi Claudas, à qui elle se fiait autant qu’à elle-même. Mais la pucelle revint dire qu’il n’était pas dans son lit. Après avoir attendu quelque temps, la reine envoya la demoiselle à nouveau ; mais celle-ci eut beau tâter le lit et chercher, elle ne trouva pas Lancelot davantage. Et la reine alors fut si inquiète et dolente qu’à la minuit, n’y pouvant plus tenir, elle se rendit elle-même chez son ami. Elle n’y vit personne, mais elle entendit quelqu’un se plaindre dans la chambre voisine, comme il arrive qu’on fasse en dormant. Elle écouta, reconnut Lancelot, et, sans réfléchir, elle ouvrit la porte, vint au lit, le saisit par le poing :

— Ha ! larron, traître, déloyal, qui devant moi faites votre ribaudie ! Fuyez d’ici et ne reparaissez jamais à mes yeux !

Ce qu’entendant, Lancelot, éperdu de douleur, quitte la chambre sans oser souffler mot, nu-pieds, en chemise et en braies comme il était, gagne la cour, puis le jardin, sort de la ville par une poterne et s’enfuit dans la campagne.

— Ha ! dame, disait cependant la fille du roi Pellès, vous avez mal agi en chassant si vilainement le plus prud’homme du monde ! Vous vous en repentirez.

— Demoiselle, répondit la reine, c’est à vous que je dois cela ! Sachez que, si j’en trouve l’occasion, je vous en récompenserai comme il faut !

Mais, quand la fille du roi Pellès lui eut expliqué toute l’affaire, elle commença de pleurer et de faire paraître le plus grand chagrin du monde.