Le Château aventureux/56

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Plon (3p. 251-254).


LVI


À nouveau il erra par les bois et, comme il ne trouvait plus guère à manger, il redevint maigre et noir, et en aussi mauvais point que devant. Un jour, Dieu voulut qu’il arrivât devant le Château aventureux. Il y entra ; mais les enfants, qui ne tardèrent point à s’apercevoir de sa folie, lui jetèrent de la boue et des torchons ; et, chassé par eux de rue en rue, il alla jusqu’au palais où il pénétra.

Là, on lui donna par pitié à manger et il se rassasia, ce qui lui fit grand bien au corps, car il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé ; après quoi le pauvre fol fut se coucher dans une étable, sur un peu de foin, et s’endormit.

Il séjourna ainsi au château tout l’été, l’hiver et encore un été. Les chevaliers du roi Pellès, qui étaient très débonnaires, s’amusaient et riaient des folies qu’ils lui voyaient faire, et souvent, le trouvant si paisible, ils lui donnaient de vieilles robes de sergents et d’écuyers ; mais nul d’entre eux ne se le remît jamais, tant il était changé.

Une fois pourtant qu’il sommeillait dans le verger, la fille du roi, qui jouait avec ses demoiselles, vint se cacher justement au lieu où il était, et, voyant un homme endormi, elle eut peur tout d’abord ; mais elle se prit ensuite à le regarder, et de plus en plus attentivement, tant qu’enfin elle le reconnut. Aussitôt elle dit à ses pucelles qu’elle se sentait souffrante et courut trouver son père, plus dolente que femme ne le fut jamais.

— Sire, voulez-vous voir une merveille ?

— Laquelle, ma belle fille ?

— Messire Lancelot du Lac est ici.

— Ici ? Cela ne se peut : Lancelot est mort.

— Venez avec moi : je vous le montrerai.

Le roi considéra longtemps l’homme endormi.

— Dieu ! fit-il enfin, quel dommage ! Mais nous essayerons de le guérir.

Et, après avoir recommandé à sa fille de ne rien dire, il fit lier par des écuyers et transporter le fou au palais du Graal, où il le laissa seul. Et là, quand l’heure de la merveille fut venue et que la colombe eut volé, tenant au bec son encensoir d’or, et lorsque le saint vase passa comme il faisait chaque jour, soutenu par des mains invisibles (car la fille du roi avait perdu avec sa virginité le pouvoir de le porter), Lancelot se sentit soudain guéri : il retrouva sa mémoire, reprit son droit sens et reconnut le palais aventureux où il était déjà venu. Il rompit les cordes dont on l’avait attaché et courut ouvrir la fenêtre qui donnait sur un verger. Le roi Pellès était là, qui attendait.

— Sire, fit-il, Dieu vous donne bonjour !

— Sire, répondit Lancelot, que Notre Sire vous bénisse !

Il descendit et le roi lui conta la vérité de ce qui s’était passé.

— Sire, murmura Lancelot en baissant la tête, je vous prie pour Dieu de me dire si quelqu’un m’a reconnu.

— Certes non, hormis moi et ma fille.

— En ce cas, conseillez-moi au nom du Sauveur. Hélas ! j’ai tant forfait au royaume de Logres que je n’y pourrai jamais retourner sans commandement. Je voudrais demeurer en un lieu où nul ne me connût.

— J’ai près d’ici une île sans habitants.

— Sire, grand merci. J’irai sitôt qu’il fera nuit.

Ainsi Lancelot se retira dans l’île du roi Pellès le riche Pêcheur, accompagné de quelques écuyers pour le servir. Il s’était fait indiquer l’endroit du rivage qui était le plus proche du royaume de Logres, et chaque matin il venait s’y asseoir et regarder vers le pays où son cœur l’attirait. Certes, nul autre que lui n’eût pu souffrir tant de peine sans mourir ; mais lui, de cette douleur même, qu’il endurait par amour, son âme était si haute qu’elle tirait quelque douceur. Ici, le conte se tait de lui pour un moment et retourne à Perceval le Gallois.