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Le Chambi à Paris/02

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Le Chambi à Paris
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 14 (p. 1012-1016).
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LE CHAMBI À PARIS.

J’aimerais à faire connaître dans tous leurs détails les mœurs d’un pays qui maintenant est associé pour toujours au nôtre. Je l’aimerais pour maintes raisons. Chez nous, ce qui excite le plus l’intérêt est ce qui parle à l’imagination. Si l’on pouvait savoir tout ce qu’il y a dans l’esprit arabe de verve, d’originalité, d’attrait, il y aurait bien vite en France un véritable engouement pour l’Algérie. Puis, je le crois aussi, il y aurait profit pour toutes les littératures européennes dans la lumière jetée sur un peuple où le climat, les coutumes et la religion ont réuni une si prodigieuse variété de richesses poétiques. Cooper a tenu en éveil la curiosité d’un immense public avec ses tribus indiennes. Les enfans du désert sont d’autres hommes que ceux des tribus américaines. Chez les populations de l’Afrique, la grace, l’intelligence, l’éclat d’une antique civilisation, se mêlent à l’énergie de la vie sauvage. Ces hommes qui passent leur temps sous la tente, qui vivent de l’éperon et du fusil, sont familiers avec l’immortelle poésie du Koran, et ont sur toutes les choses humaines mille aperçus pleins de finesse. Je vais tâcher d’en fournir une preuve.

Quelques personnes, m’assure-t-on, se sont intéressées à ce Chambi que j’ai mis en scène récemment[1]. Je me retrouvai ces jours derniers dans des conditions toutes semblables à celles où j’étais lors de la visite que j’ai exactement racontée. Je m’entretenais avec le même interlocuteur de ce qui est, j’en conviens, une préoccupation habituelle de ma pensée, du pays arabe, de ses habitans, des études de toute nature qu’il y aurait pour des esprits curieux et attentifs dans la vaste contrée où s’engagent chaque année davantage nos destinées. Le personnage que l’on connaît déjà s’offrit tout à coup à notre vue.

« Je te croyais reparti pour le désert, dis-je au Chambi.

— Non pas, me dit-il ; je reste ici avec quelques compagnons. »

Je dirai en passant qu’il y a dans ce moment-ci à Paris un groupe d’Arabes, pour la plupart du Sahara, qui ont associé au milieu de nous leurs errantes et insouciantes existences.

« Et de quoi vivez-vous ? » Il se prit à rire de ce rire intelligent et, si l’on peut parler ainsi, convaincu des nations qui n’abusent pas comme nous de ce jeu de la physionomie.

« Écoute, fit-il, nous allons tous les dimanches dans un café. Là on nous dit : Fumez, prenez du café, et l’on vous paiera. En effet, quand nous avons fumé et bu pendant quelques heures, on nous donne 40 douros, qui nous servent à vivre toute la semaine. » Là-dessus il rit encore, et il ajouta une phrase dont il est difficile de traduire en notre langue la pittoresque ironie, mais qui voulait dire à peu près ceci : « Les enfans de Mahomet profitent de ce que Dieu a créé, tout exprès pour les nourrir, une nation de badauds. »

Ainsi les Gil Blas et les Guzman d’Alfarache n’appartiennent pas uniquement à nos contrées. Voilà que l’Afrique nous fournit aussi cette sorte de gens pour qui le pavé des grandes villes est un champ inépuisable où vient une infinie variété de cultures. Depuis long-temps, j’avais le désir de réunir les impressions habituelles que notre pays, nos mœurs, notre civilisation font éprouver aux voyageurs des pays arabes. Je résolus de mettre à profit la nouvelle visite du Chambi pour tirer d’une intelligence africaine toute une série d’opinions raisonnées sur la France. Je commençai donc un interrogatoire où je posai d’abord à mon hôte quelques questions préliminaires sur les chrétiens. Voici quelles furent ses premières réponses :

« Vous ne priez pas, vous ne jeûnez pas, vous ne faites pas vos ablutions, vous ne rasez pas vos cheveux, vous n’êtes pas circoncis ; vous ne saignez pas les animaux qui vous servent d’alimens ; vous mangez du cochon et buvez des liqueurs fermentées qui vous rendent semblables à la bête ; vous avez l’infamie de porter une casquette que ne portait pas Sidna-Aïssa (notre Seigneur Jésus-Christ) : voilà ce que nous avons à vous reprocher. En échange, nous disons : Vous frappez bien la poudre, votre aman [2] est sacré, vous ne commettez pas d’exaction, vous avez de la politesse, vous êtes peu enclins au mensonge, vous aimez la propreté. Si, avec tout cela, vous pouviez dire une seule fois du fond de votre cœur : Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et notre seigneur Mahomet est l’envoyé de Dieu, personne n’entrerait avant vous dans le paradis. »

Plus d’un lecteur sourira certainement à certains passages de cette tirade, où il trouvera de bizarres puérilités. Peut-être n’aura-t-il point réfléchi assez avant de sourire. Ainsi ce singulier reproche : « Vous avez l’infamie de porter une casquette que ne portait pas notre Seigneur Jésus-Christ, » tient précisément à ce qui donne aux mœurs orientales le plus de grandeur et de dignité. Dans ce pays de traditions antiques, rien n’a changé : les fils tiennent à honneur d’être vêtus comme leurs pères. Cette bizarre tyrannie de la mode, que les plus sérieux esprits sont obligés de subir chez nous, est là-bas chose complètement inconnue. Les habits, comme les usages, sont sous la protection de la religion, et tirent de cette loi auguste quelque chose d’une particulière gravité. Ce qu’il y a de ridicule dans notre accoutrement a certainement été un des obstacles les plus puissans placés entre les mœurs arabes et l’influence européenne.

Laissant de côté les considérations générales sur la race chrétienne, je demandai au Chambi, ce qui lui avait paru digne d’éloge en France, et voici ce que j’en obtins :

« Il y a dans votre pays un commandement sévère. Un homme peut y voyager jour et nuit sans inquiétude. Vos constructions sont belles, votre éclairage est admirable, vos rues sont larges et d’une parfaite propreté ; vos voitures sont commodes, vos bateaux à fumée et vos chemins de feu n’ont rien qui leur soit comparable dans le monde. On trouve chez vous des alimens et des plaisirs pour tous les âges et pour toutes les bourses. Vous avez une armée organisée comme des degrés, celui-ci au-dessus de celui-là. Aucune de vos villes ne manque de fantassins ; vos fantassins sont les remparts de votre pays. Votre cavalerie est mal montée, mais merveilleusement équipée. Le fer de vos soldats brille comme de l’argent. Vous avez de l’eau et des ponts en abondance. Vos cultures sont bien entendues ; vous en avez pour chaque saison. L’œil ne se lasse pas plus de voir vos légumes et vos fruits que votre sol ne se lasse de les fournir. Nous avons trouvé dans votre jardin du Baylic (le Jardin des Plantes) en animaux, en plantes et en arbres, ce dont nos anciens eux-mêmes n’avaient jamais entendu parler. Vous avez de quoi contenter l’univers entier en soie, en velours, en étoffes précieuses et en pierreries. Enfin, ce qui nous étonne le plus, c’est la promptitude avec laquelle vous savez ce qui se passe sur les points les plus éloignés. »

Voilà assurément un bel éloge de notre civilisation. Il semble que nous devrions exercer une grande action sur un peuple qui apprécie aussi vivement toutes les découvertes et toutes les ressources de notre esprit ; malheureusement les Arabes mettent dans les jugemens qu’ils portent sur eux-mêmes une intelligence aussi élevée que dans les jugemens qu’ils portent sur nous. Ce ne sont point des sauvages, menant par la seule impulsion de la nécessité et de l’habitude une vie dont ils ne comprennent point la grandeur. Ce qu’il y a de charme profond, de saisissant attrait dans leur libre et périlleuse existence, ils le connaissent mieux que nous. Qu’on en juge par cette apologie de l’Afrique dont le Chambi fit suivre son éloge de notre pays :

« Tandis que votre ciel est sans cesse brumeux, que votre soleil est celui d’un jour ou deux, point davantage, nous avons un soleil constant et un magnifique climat. Si par hasard le ciel vient à s’ouvrir sur nous, un instant après il se referme, le beau temps reparaît et la chaleur nous est rendue. Tandis que vous êtes fixés au sol par ces maisons que vous aimez et que nous détestons, tous les deux ou trois jours nous voyons un pays nouveau. Dans ces migrations, nous avons pour cortége la guerre, la chasse, les jeunes filles qui poussent des cris de joie, les troupeaux de chamelles et de moutons qui sont le bien de Dieu se promenant sous nos regards, les jumens suivies de leurs poulains qui bondissent autour de nous.

« Vous travaillez comme des malheureux, nous ne faisons rien. Notre vie est remplie par la prière, la guerre, l’amour, l’hospitalité, que nous donnons ou que nous recevons. Quant aux travaux grossiers de la terre, c’est l’œuvre des esclaves. Nos troupeaux, qui sont notre fortune, vivent sur le domaine de Dieu ; nous n’avons besoin ni de piocher, ni de cultiver, ni de récolter, ni de dépiquer les grains. Quand nous le jugeons nécessaire, nous vendons des chameaux, des moutons, des chevaux ou de la laine ; puis nous achetons et les grains que réclame notre subsistance et les plus riches de ces marchandises que les chrétiens prennent tant de peine à fabriquer. Nos femmes, quand elles nous aiment, sellent elles-mêmes nos chevaux, et, quand nous montons à cheval, elles viennent nous dire, en nous présentant notre fusil : O monseigneur ! s’il plaît à Dieu, tu pars avec le bien, tu reviendras avec le bien.

« Notre pays en printemps, en hiver, dans toutes les saisons, ressemble à un tapis de fleurs d’où s’exhalent les plus douces odeurs. Nous avons des truffes et le danoum, qui vaut les navets ; le drin nous fournit un aliment précieux. Nous chassons la gazelle, l’autruche, le lynx, le lièvre, le lapin, le dol, le renard, le chacal, le begueur-el-ouhach (l’antilope). Personne ne nous fait payer d’impôts, aucun sultan ne nous commande.

Chez vous, on donne l’hospitalité pour de l’argent. Chez nous, quand tu as dit : « Je suis un invité de Dieu, » on te répond ; « Rassasie ton ventre, » et l’on se précipite pour te servir. »

Si la civilisation recevait des éloges tout à l’heure, voilà le désert qui est bien autrement exalté. Je désire que cette série de paroles, traduites avec une fidélité scrupuleuse, fassent réfléchir un peu les gens qui s’indignent de ce que la race européenne et la race indigène ne forment point déjà en Algérie un même peuple gouverné par les mêmes lois.

Qu’on médite sur chacune de ces phrases, et l’on verra que le travail de notre conquête est tout simplement de réunir les élémens les plus opposés. Tandis que le génie de l’Europe est l’industrie, le génie de l’Orient est l’oisiveté ; tandis que l’esprit moderne poursuit la pensée chimérique peut-être des dominations pacifiques, l’esprit des temps anciens se conserve chez les populations primitives de l’Afrique, qui demeurent éprises de la guerre. Je ne désespère pas certainement du but que notre autorité se propose ; mais, pour atteindre ce but, même avec plus de rapidité et de sûreté, il est bon de ne se cacher aucun des obstacles qui nous en séparent.

On trouvera que ce sont là peut-être de bien sérieuses considérations à propos des discours du Chambi. Les gens qui n’aiment pas faire peser sur leur esprit le poids des sérieuses pensées préféreront, sans aucun doute, à ce qui précède, ce qui me reste encore à dire. Je conclus, d’après certaines de ces paroles, que mon visiteur était un moraliste, et il y a un chapitre que les moralistes de tous les temps aiment particulièrement à traiter, c’est celui des femmes. Je n’eus pas à me repentir d’avoir mis le Chambi sur cette matière. Le philosophe de Ouergla mit dans son traité, sur ce qui occupera toujours le plus les fous et les sages de tous les pays et de tous les temps, une verve malicieuse digne de Rabelais et de Montaigne. Ce fut d’abord une suite de dictons. Chez nous et chez vous, dit-il, la ruse des femmes est sans pareille.

Elles se ceinturent avec des vipères
Et s’épinglent avec des scorpions.

Le marché des femmes est comme celui des faucons ;
Celui qui s’y rend doit se métier d’elles :
Elles lui feront oublier ses travaux,
Elles détruiront sa renommée,
Elles lui mangeront son bien,
Elles lui donneront une natte pour linceul.

Après ces dictons que je pourrais multiplier, sorte de proverbes rimés où s’accouplent singulièrement le bon sens et la poésie, le Chambi nous fit un tableau complet de mœurs que je veux essayer de rendre. Ce qu’il a de profondément original fera excuser ce qu’il a peut-être d’un peu offensant pour certaines idées de notre civilisation et de notre pays.

« Chez nous, dit notre Arabe, les femmes aiment qu’un homme soit toujours recherché dans ses vêtemens, frappe bien la poudre, ait une main continuellement ouverte, mène hardiment un cheval et sache garder un secret. Voilà qui regarde l’amant ; quant à l’époux, il faut qu’il n’oublie pas un seul jour les devoirs du mariage. Sans cela, sa femme va trouver le cadi, et du plus loin qu’elle l’aperçoit, elle se met à crier : « O monseigneur, lui dit-elle, il n’y a pas de honte quand on obéit à sa religion ; eh bien ! je viens au nom de ma religion accuser mon mari. Ce n’est pas un homme, il ne me regarde pas : pourquoi resterais-je avec lui ? Le cadi lui répond : — O ma fille, de quoi te plains-tu ? Il te nourrit bien, il t’habille bien, tu as tout ce que tu veux. — Non, monseigneur, reprend-elle, je ne suis ni nourrie ni vêtue, s’il n’accomplit pas ce que lui prescrit notre seigneur Mahomet. Je veux divorcer avec lui. — Le cadi alors s’écrie : — Tu as raison ; la religion des femmes, c’est l’amour, » et presque toujours le divorce est prononcé. »

Beaucoup de gens s’en vont disant que les femmes sont malheureuses dans la société musulmane. Je n’ai pas posé cette question au Chambi ; mais, si je lui avais dit : « Crois-tu que vos femmes voudraient vivre sous notre loi ? » il m’aurait répondu : « J’en suis sûr, elles regretteraient l’autorité protectrice du cadi. »

J’étendrais sans fin un sujet dont le principal mérite doit être la brièveté, si je voulais rapporter tout ce que l’habitant du désert me débita encore d’observations, de maximes, de poésies. Parmi l’amas de paroles et de pensées mêlées comme de capricieuses arabesques dans ce long entretien, je remarquai cependant une sentence en vers que je veux à toute force citer, car elle porte l’empreinte de cet orgueil, trait distinctif du caractère arabe, que ne peut méconnaître sans danger quiconque est appelé à traiter avec les populations musulmanes :

Souviens-toi qu’une once d’honneur Vaut mieux qu’un quintal d’or. Ne te laisse prendre pour jouet par personne ; Le pays où souffre ton orgueil, Quitte-le, quand ses murailles seraient bâties avec des rubis.

L’auteur du Cid aurait aimé, je crois, cette poésie. N’est-elle pas empreinte d’une grandeur qui rappelle cette fierté que le sang castillan a tirée sans aucun doute des veines africaines ? Mon Chambi allait devenir pour moi un Abencérage, quand je le congédiai en lui donnant un douro. L’Arabe qui a déjà tiré des leçons de Paris se montra tout entier alors. Il prit la pièce entre ses doigts, et, l’élevant au-dessus de sa tête : « Voici ton père, s’écria-t-il, le mien et celui de tout le monde ! » Je raconte ce que j’ai entendu. Quant au soin de tirer des conclusions, je le laisse à ceux qui aiment à débrouiller l’énigme bizarre de l’esprit humain.

Général DAUMAS.

  1. Voyez la livraison du 15 février 1852.
  2. Pardon.