Le Chant de l’équipage/18

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XVIII

LE CHINOIS


Quand le Russe eut terminé son repas, il s’essuya la bouche avec sa manche et poussa un grand soupir de bête repue et satisfaite.

― C’est autre chose que des conserves, dit-il.

Krühl lui offrit un cigare. L’homme se mit à fumer délicatement, gardant longtemps la fumée dans sa bouche et la faisant ressortir par le nez.

― Je n’ai plus l’habitude, ça m’endort.

― Comment vous appelez-vous ? demanda Krühl.

― Oh ! je vous demande pardon. Je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Oliine Yvanovitch.

― Votre pays est en guerre contre l’Allemagne.

― Ah ! fit Oliine, ici nous sommes loin de tout cela.

― Maintenant, pouvez-vous nous donner quelques renseignements sur ce Chinois dont vous semblez craindre le retour ? Savez-vous si des fouilles ont été entreprises ici, depuis votre arrivée dans l’île ou avant ?

― Des fouilles ? L’homme ricana. Il y a peut-être un trésor caché dans l’île ?

Krühl sentit un flot de sang lui monter au visage, il tâcha de réparer sa sottise.

― Bouh, bouh, peuh ! Le sous-sol renferme, en effet, des mines de cuivre importantes et je désirais savoir si votre personnage avait eu l’intention de les exploiter.

― Je vous ai dit, poursuivit Oliine sans répondre à la question de Krühl, que le Chinois m’avait pris chez lui, comme un brochet dans une nasse. C’est la gueule qui m’a perdu et… le reste, car j’étais tombé amoureux d’une danseuse chinoise, une petite figurine en vieil ivoire, monsieur. J’ai dû fumer trop de pipes et l’on a fait de moi ce qu’on a voulu. Le Chinois, je l’ai appris par le compagnon sans oreilles que vous avez laissé au milieu de son trésor de boîtes de sardines, le Chinois est, comment dirais-je, exécuteur des hautes œuvres, ou plutôt professeur des exécuteurs des hautes œuvres du Céleste Empire. C’est un homme considérable qui ne manque pas d’instruction et qui peut découper un type comme vous et moi en mille morceaux agréablement parés avant de lui permettre de rendre l’âme. On n’obtient pas un tel résultat en naissant et c’est une profession qui demande un apprentissage long et consciencieux. Un bourreau chinois, mon cher ami, n’est pas un salopiaud de saboteur comme les bourreaux européens. C’est un personnage gonflé de dignité et saturé de sciences, tel un professeur d’université. Aussi mon ravisseur cultivait les belles lettres, à ses heures de loisir. Les jeunes gens qui désirent embrasser la carrière de bourreau doivent travailler et se faire la main. Il leur faut des sujets d’études, de simples sujets à disséquer, des patients qui leur permettent d’étudier en détail les différents supplices en usage dans un pays où les nerfs des habitants ne sont pas précisément à fleur de peau. Un bourreau chinois n’est pas, comme vous pourriez l’imaginer, un butor vêtu de pourpre et portant un pourpoint de montreur d’ours en foire. C’est un personnage pondéré, d’une extrême douceur, vêtu de noir, parant son nez de lunettes cerclées d’écaille selon la coutume des gens doctes qui tiennent à des détails de costume permettant de ne pas les confondre avec des greluchons coureurs de coquines.

― Dépêchez-vous, dit Eliasar qui trépignait. Vous nous faites perdre un temps précieux. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Je crois que vous pouvez vous féliciter de nous avoir rencontrés et si nous nous permettons d’insister, c’est qu’il est urgent pour nous de connaître l’identité de ce personnage que vous vous acharnez à rendre énigmatique.

Le Russe éclata de rire, assez niaisement pour se rendre antipathique à Krühl qui haussa les épaules.

― Hâtons-nous d’exécuter notre projet, fit Eliasar, et puis nous emmènerons le type. Quant à ses deux compagnons… Il n’acheva pas sa phrase.

On prit le chemin de la petite anse où la chaloupe de l’Ange-du-Nord était amarrée. En apercevant l’élégant voilier chassant sur ses ancres, le Russe poussa des exclamations de joie. Il gambadait comme un jeune lapin. Joaquin Heresa le contemplait avec l’expression d’un fox-terrier que son maître tient au collier en présence d’un chat.

― Abrégez, abrégez, murmura-t-il très bas, à l’oreille d’Eliasar.

Depuis le débarquement dans l’île, les compagnons de Krühl et Krühl lui-même se sentaient devenir la proie d’une inexplicable nervosité.

Krühl paraissait inquiet. Il réclama Chita. La belle fille débarqua à son tour et s’installa sous une tente que M. Gornedouin dressa avec l’aide de Manolo.

Bébé-Salé descendait parfois à terre mais préférait regagner le bâtiment, ainsi que les hommes de l’équipage, pour y passer la nuit. La surveillance se relâchant, on buvait ferme dans le gaillard d’avant. Tous préféraient les plaisirs qu’un tonneau de rhum leur dispensait au séjour monotone sur une île inhabitée.

Conrad avait raconté l’histoire de la caverne et la découverte du Russe.

― C’est tous bandits, sauvages et compagnie, avait déclaré Bébé-Salé afin d’établir une morale à l’aventure.

Chita à terre revint prendre sa place auprès de Krühl, allongée à ses pieds, selon son habitude.

Quand elle vit le Russe pour la première fois, à table, elle lui jeta à la figure de menus morceaux de biscuits. Krühl la menaça de sa cravache et elle enlaça ses bras nus au col robuste du Hollandais.

― Ah ! Quelle belle fille ! Quelle belle créature, monsieur ! répétait Oliine en fixant insolemment Conchita à moitié nue dans ses oripeaux multicolores.

On habilla Oliine avec un costume de toile qui appartenait à Krühl et on l’utilisa dans la mesure de ses forces, car il était extrêmement faible.

Le cinquième jour du débarquement dans l’île, Krühl revenant harassé d’une longue randonnée à travers les hautes herbes et le bois de chênes-lièges où il espérait toujours découvrir le fameux Champignon, déposa sa carte sur la table pliante dressée à l’entrée de la tente où reposait la Cubaine.

― Voyons, monsieur, dit-il brusquement à Heresa, pouvez-vous me dire en quoi l’île que nous occupons ressemble à celle dessinée sur cette carte.

Heresa, suffoqué bégaya : « Dans ces conditions, monsieur Krühl, jé vous démande dé rentrer à bord et jé vous réconduirai dans un port quelconque à votre choix… Jé suis un marin et jé… Virgen del Carmen ! Vous mé prenez pour un garnément. »

Krühl s’adoucit immédiatement. « Ne vous fâchez pas, bouh, bouh, peuh. Je suis découragé. J’ai sillonné le bois en tous sens et je n’ai rien trouvé qui puisse me mettre sur la voie d’un des points de repère admirablement indiqués sur cette carte. Je vous demande simplement de m’affirmer que vous ne vous êtes pas trompé.

― Jé vous donne ma parole qué nous sommes sur l’île indiquée sur cette carte. Lé trésor doit être ici… Mais croyez-vous qué l’individu qué nous avons rencontré près de la caverne né soit pas au courant dé cé qui nous tourmente tous ?

― C’est un fou, répondit Krühl, nous ne pouvons rien en tirer. Depuis cinq jours que nous sommes ici, je n’ai pas encore réussi à m’expliquer sa présence ainsi que celle des deux misérables créatures que je ne veux plus voir.

― Le nègre me dégoûte particulièrement. Je n’ai rien vu de plus répugnant que ce tronc vivace et agile, approuva Eliasar.

― Lé Russe sait quelqué chose, s’écria Joaquin Heresa avec violence, il faut lé faire parler, je lé ferai parler avec une baguette rougie au feu.

― Employons la douceur et la patience, conseilla Krühl qui voyait l’espérance refleurir devant lui.

Le dîner fut morne. Eliasar paraissait accablé. Heresa de mauvaise humeur se taisait, tournant le dos à Chita qui, les mains nouées autour de ses genoux, fumait de longues cigarettes qu’elle roulait elle-même avec une prodigieuse habileté.

― Vous n’avez toujours pas dévoilé ce que vous savez sur le fameux Chinois, interrogea Krühl en s’adressant au Russe.

― Ah ! vous y revenez, répondit Oliine avec satisfaction… Pour ma part, je ne me sentirai capable de raconter une histoire avec distinction que lorsque je serai en sécurité sur votre bel Ange-du-Nord ou plus exactement quand nous aurons mis un continent entre nous et cette île de malédiction. En somme, mon cher monsieur, le Chinois est un homme simple et par cela même beaucoup plus épouvantable que tout ce que vous pouvez imaginer.

Il sortit de la poche de son pantalon une enveloppe de papier jaune. Il l’ouvrit et étala sur la table une série de photographies représentant, dans toutes ses phases, le supplice des cent morceaux.

Le patient, comme en extase, bourré sans doute d’opium, découvrait ses dents serrées dans une grimace qui ressemblait à un sourire de jouissance. Il avait déjà perdu un bras, ses jambes pendaient comme deux bâtons sanglants et la peau de son ventre, rabattue soigneusement ainsi qu’un tablier, couvrait ses genoux.

Autour du gibet où le supplicié était accroché, des oisifs appréciaient la beauté du travail. Un homme, correctement vêtu d’une robe noire, choisissait des couteaux dans une trousse. Sa figure bienveillante était celle d’un équarrisseur consciencieux.

― Alors ? fit Krühl en passant les photos à Eliasar.

― Rendez-moi ces photographies, dit Oliine. Je serais désolé de les perdre. Cet homme que vous voyez dans le coin, choisissant les instruments de supplice, c’est lui.

― C’est un bourreau ? interrogea Krühl.

― Naturellement, répondit Oliine.

― Pourquoi vous a-t-il enfermé dans cette île… Une vengeance, sans doute ?

― Non. Il recrute comme il peut des sujets pour ses élèves, et comme les volontaires sont plutôt rares, il prend de force les patients destinés à ses disciples, durant leurs années d’apprentissage dans son collège.

― Je comprends… alors si nous n’étions pas venus ?

― J’aurais eu toutes les chances de mon côté pour figurer dans un avenir peut-être peu éloigné à la place du sinistre inconnu dont vous avez l’image sur cette photo. Le nègre de la caverne a, paraît-il, servi de sujet d’expérience dans cette île même, mais il y a longtemps. Depuis une dizaine d’années, le Chinois n’opère plus sur l’île. Il vient chercher ses patients, les emmène dans son vapeur et les débarque en Chine. J’ai eu, par l’Annamite qui est revenu de là-bas sans oreilles et sans nez, des révélations suggestives et littéraires, touchant certaine ville de Chine, d’un chic, d’un pittoresque et d’un goût — il arrondit sa bouche en cul de poule — une cité d’art dont nous ne pouvons nous faire une idée avec nos principes d’Européens et notre imagination bornée. Bref, une véritable bonne fortune pour les touristes et les amateurs d’émotions.

Oliine regarda tout le monde, prit une cigarette dans la boîte d’Eliasar et baissant légèrement la voix, il reprit : « Figurez-vous une ville très ancienne, dans une partie de la Chine encore inexplorée, dans un cadre admirable où les premiers horticulteurs du monde se sont concurrencés pour le régal des yeux. Cette ville, naturellement, est close. Pas de concessions européennes, pas de consulats, pas de balivernes philanthropiques, pas de duperie, mais de bons Chinois conservés dans l’opium et des coutumes étourdissantes : de quoi écrire un livre, des livres. Pour moi l’évocation de cette cité est en vérité, assez facile, puisque j’ai vécu dans le pays : pour vous autres, j’avoue que l’image réelle de cette ville sans nom doit paraître un peu excessive. Ce n’est pas un cauchemar, croyez-le, l’Annamite qui a vécu chez le Chinois m’en a fourni la preuve. Cet Annamite est un ancien tirailleur dont les mœurs infâmes l’indiquaient au mépris des hommes de toutes couleurs. Il m’a dit la vérité et j’ai pu rétablir, entre deux pipes, certains soirs de lucidité parfaite où nos têtes étaient de cristal, l’atmosphère et la physionomie de la cité sans nom, où, je n’ai pas honte de l’avouer, sans votre intervention, j’aurais été mourir morceaux par morceaux.

« La ville, bâtie à la chinoise, est construite au sommet d’une montagne fertile. Elle est entourée de tous côtés, je l’ai dit, d’horticulteurs consciencieux qui sèment des fleurs et les laissent pourrir sans oser y toucher. De beaux corbeaux d’ébène y séjournent quelques mois de l’année, avant d’aller reposer leurs estomacs à la campagne, en goûtant la frugale nourriture des champs cultivés.

« Certaines villes d’Allemagne, de France, et d’Italie, vous le savez aussi bien que moi, abritent plus spécialement un corps de métier quelconque dont les boutiques et les coutumes donnent à la cité une physionomie tout à fait spéciale. Cette ville de Chine tire sa caractéristique de cette circonstance qu’elle est habitée en majeure partie par des bourreaux, des maîtres bourreaux, des aides et des valets.

« En Chine, comme dans tous, les pays civilisés, la peine de mort existe. La différence entre ce pays et ceux d’Europe tient en ce fait que le condamné, sa peine une fois prononcée, est libre de choisir son supplice et ses exécuteurs.

« La mise à mort du condamné n’est pas un monopole d’État, mais bien une industrie privée. Vous pouvez, moyennant un prix assez variable, choisir une exécution capitale de première classe avec échafaud dominant la foule, garde d’honneur, musique militaire et acclamations populaires. Beaucoup de condamnés à mort n’hésitent pas devant les grands frais d’une exécution de première classe. Ils agissent ainsi pour la famille, vous comprenez. Les pauvres sont exécutés aux frais de l’État sans trompettes ni cymbales, et personne ne se dérange pour les voir.

« Il résulte de cette coutume une merveilleuse émulation dans la corporation des bourreaux. Les bourreaux, m’a dit l’Annamite, tiennent boutique dans les quartiers les plus selects : des boutiques étincelantes avec des vitrines, des dactylographes, des caissiers et un gérant responsable.

« Dans les vitrines, illuminées dès la tombée de la nuit, les yeux des oisifs et des clients sont amusés par les modèles reproduits par des peintres habiles des plus belles exécutions capitales dont le propriétaire de la maison puisse s’enorgueillir. Les prix sont affichés en gros caractères, et des arrangements existent quand le supplicié ou sa famille paraissent solvables. C’est amusant, n’est-ce pas ? La publicité joue un grand rôle dans cette affaire comme dans les autres. Les murs de la Cité des Bourreaux sont couverts d’affiches, parfois amusantes, où l’imagination des artistes chinois se donne libre cours.

« Des enseignes ornent et brimbalent à la porte des magasins d’exécutions capitales, tâchant par la qualité du travail annoncé, l’honnêteté des prix, et leur valeur artistique, à récolter la clientèle légère des gibiers de potence consacrés par la loi. « Ici on pend mieux qu’en face » voisine avec « La spécialité des cent morceaux ». « Le décapité prévoyant » fait, en offrant une prime, baisser les prix de la vieille maison « L’écorché économique ». C’est inouï. Vous vous rendez compte, messieurs, de l’effet produit ? Hein ? »

Krühl regardait Oliine avec de petits yeux ronds et les sourcils levés. Il n’ajouta aucun commentaire aux dernières paroles du Russe.

― C’est l’Annamite qui m’a confié ce que je vous raconte. Ce n’est pas un menteur. D’ailleurs de telles choses ne s’inventent pas. Le Chinois habite cette ville, il tient un collège d’élèves bourreaux. Un jeune homme sort de chez lui, connaissant son métier rubis sur l’ongle. Le maître se procure des sujets où il peut, et les préjugés ne l’embarrassent pas. Quand il a fait moisson de quelques douzaines d’individus comme le nègre, l’Annamite, moi et vous, si vous ne vous hâtez pas de foutre le camp de cette île, il les dépose au pied de la caverne que vous avez visitée avec des provisions pour s’entretenir l’estomac pendant cinq ans. Quand il a besoin de monde, il vient choisir dans sa réserve. Il est venu l’année dernière et a emmené une dizaine d’hommes avec lui, dont un petit Portugais, assez instruit, le pauvre enfant. Il y a quinze jours que je possède la clef du mystère. Les autres accueillaient le Chinois comme un sauveur et montaient dans le vapeur gris perle en sautant comme de pauvres idiots. Quand j’ai su la vérité, à la faveur d’un mouvement de sympathie du fumeur d’opium, j’ai failli perdre ma lucidité d’esprit. Lorsque vous m’avez trouvé les pieds dans le ruisseau, je composais des vers, ce qui prouve surabondamment que le calme est revenu : Cette phrase se trouve intégralement dans les œuvres de Nicolas Gogol.

Oliine dormait, couché sur un lit de feuilles sèches, devant l’entrée de la tente où reposait Conchita. Krühl, Eliasar et le capitaine, assis dans l’herbe, fumaient méthodiquement, en commentant pour eux-mêmes l’histoire d’Oliine. Ils appréciaient la personnalité du Chinois selon la puissance de leur imagination.

― Nous trouverons le trésor demain, j’en ai la certitude, dit Eliasar. Nous nous diviserons en deux bandes et nous explorerons la côte ouest de l’île que nous n’avons pas touchée. Le trésor doit être intact, car ce malheureux paraît l’ignorer. Le Champignon a été détruit par le temps ; il faudra donc nous passer de ce témoin. Comment trouvez-vous l’histoire du bonhomme ?

― Pas drôle, répondit Krühl,

― Jé vous dis qu’il faut terminer l’affaire au plus vite, déclara Joaquin Heresa.

― Oui, dit Krühl. Emmènerons-nous le nègre et l’Annamite ? ou signalerons-nous tout simplement l’île aux autorités américaines ?

― Né compliquons rien. Pas d’autorités américaines, si vous voulez bien mé croire. Cé n’est pas très humain, jé lé sais, mais lé nègre et l’Annamite né valent pas grand’chose et l’arrivée des Américains dans une île bouleversée par nos fouilles nous attirerait des ennuis.

Krühl soupira. Eliasar, épuisé par la chaleur, s’était endormi.

― À démain, dit le capitaine en serrant la main de Krühl qui pénétra sous la tente.

Le lendemain au petit jour, Krühl, Eliasar et le capitaine partirent en expédition. Krühl, après avoir hésité un peu, emmena, malgré l’avis de Joaquin, l’Espagnol Manolo pour l’accompagner. Manolo tenait en laisse le cochon destiné à découvrir la truffière miraculeuse que Krühl pensait rencontrer à proximité d’un rocher moussu affectant vaguement la forme d’un champignon.

À midi, les chasseurs rentrèrent les mains vides. Eliasar, sombre et préoccupé, se livrait par instants à des accès de gaieté un peu forcée. Krühl, énervé et méfiant, bouscula la table et souleva la natte qui fermait l’entrée de la tente.

― Où est Chita ? Chita n’est pas là, bon Dieu ! Il se tourna vers Bébé-Salé : « Je t’avais dit, de ne pas la laisser s’éloigner, vieil imbécile ! »

Il siffla plusieurs fois. Personne ne répondit à son appel. Il examina le Russe qui, les mains dans les poches de son veston trop large, contemplait cette scène avec complaisance.

― Vous ne l’avez pas vue, vous ? lui demanda le Hollandais avec rudesse.

― Je crois que Madame est partie se promener dans cette direction. Il n’y a pas plus d’une demi-heure.

Krühl prit sa canne et remonta le sentier frayé dans les hautes herbes vers la direction de la caverne des boîtes de sardines.

Heresa adressa un signe de tête à Eliasar qui sauta sur ses pieds et s’élança sur les traces du Hollandais. Les deux hommes arrivèrent ensemble devant la pierre plate à proximité de la caverne et le spectacle qu’ils aperçurent les cloua sur place pendant quelques secondes.

Chita demi-nue, le robe déchirée en lanières, luttait silencieusement mais avec férocité contre le nègre monstrueux. Le misérable, cramponné à sa taille, s’efforçait de la courber vers le sol en l’attirant à lui, et Chita, une main appuyée sur la face de l’amputé, essayait de crever avec ses ongles déjà ensanglantés les yeux vitreux du frénétique. Le nègre tenait étroitement enserrée entre ses deux moignons la taille souple de la chula. Il soufflait comme un boulanger pétrissant le pain.

D’un bond, Joseph Krühl fut sur le groupe. Il tenta de dénouer l’étreinte du nègre en lui tordant les bras ; le misérable se retourna et lui mordit la main. Krühl osait à peine toucher l’infâme créature. Chita, essoufflée, les flancs soulevés, faiblissait. Elle tomba sur les genoux, roula sur le sol, maintenue par le nègre rampant. Alors Krühl prit son pistolet, l’appuya sur la face lubrique de l’agresseur et pressa la gâchette de l’arme. L’homme se tordit comme une pieuvre trouée par une fourche ; ses membres mollirent, et subitement il mourut, secoué de deux ou trois spasmes. Ratatiné sur le sol, il paraissait étrangement diminué et perdait toute proportion humaine. Chita se releva et, de toutes ses forces, lança un coup de pied dans les gencives retroussées du nègre dont les dents blanches se couvrirent d’une mousse sanglante.

Krühl, prenant la fille par un poignet, la gifla et la fit pirouetter devant lui. « Marche, marche ! » lui criait-il en la suivant.

Eliasar tâta son couteau dans la poche de son pantalon. Il suivit Krühl qui invectivait toujours contre la fille, en gesticulant, la figure pâle et les mains tremblantes.

Quand ils revinrent au campement, cependant que Krühl poussait brutalement Chita dans la tente, en lui jurant qu’il la reconduirait lui-même à bord avant une heure, Heresa interrogea d’un simple mouvement des sourcils Eliasar qui rongeait ses ongles. « Eh bien quoi ? » dit-il.

― J’ai eu les flubes, avoua Eliasar.

On entendait sous la tente Chita gémir et pleurer comme une fillette. Krühl sortit. Sans regarder personne, il s’assit, tenant sa tête entre ses mains. Une crise de détresse le terrassa ; les larmes coulaient sur ses joues en avalanche.

― C’est le premier homme que j’ai tué, bégayait-il, j’ai tué un homme, un homme. »

Heresa écœuré rentra sous bois. Eliasar tirait sur sa pipe sans dire un mot. Bébé-Salé se tassait derrière les briques du fourneau qu’il avait construit à l’abri du vent.

― Un homme ! un homme !… gémissait Krühl.

On laissa Krühl se calmer seul. À la tombée de la nuit, Manolo le reconduisit avec Chita et le capitaine, à bord du bâtiment.

Eliasar resta dans l’île, allongé devant la porte de la tente, maintenant vide. Il entendait les matelots chanter et rire sur l’Ange-du-Nord. Dans les mains de Fernand, l’accordéon poussif s’essoufflait au rythme des danses mexicaines. Krühl et sa novia, réconciliés, faisaient la fête. Vers minuit, Eliasar perçut un grand cri d’homme. On se battait à bord de l’Ange-du-Nord. Puis le silence régna subitement. Mais pendant une heure, la petite lueur d’une lanterne courut sur le pont de l’avant à l’arrière comme un feu follet.

― C’est donc demain, dit Eliasar, presque à voix haute, que je découvre le trésor.

Il se leva pour toucher du bois, et tout en tisonnant le feu à demi-éteint, du bout de sa canne, il regardait Bébé-Salé qui dormait paisiblement, la bouche ouverte, étalant avec la franchise du sommeil sa bêtise sournoise et pondérée.