Le Chant de l’équipage/8

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VIII

LA MISE AU POINT DE L’AVENTURE


Pendant toute la semaine qui suivit la découverte du précieux document, Krühl fut inabordable. Il passait ses jours et ses nuits à contempler des notes, à feuilleter des livres, à couvrir de chiffres des cahiers d’écolier.

Un atlas ouvert en permanence sur sa table de travail étalait une carte des Antilles couverte de marques au crayon bleu et au crayon rouge.

Désiré Pointe, ignorant les motifs qui décuplaient l’activité de Krühl, haussait les épaules et se confiait à Eliasar.

― Je ne l’ai jamais vu dans cet état. Un pur, mon vieux, vous verrez ce que je vous dis, il deviendra fou et on l’emmènera à l’hospice de Quimper, ficelé comme un cervelas, dans la charrette du boucher. En ce moment le gars est en train de naviguer, quelque part, probablement dans la mer des Antilles, car c’est là son cafard. Demain il nous affirmera que c’est arrivé. Tenez, vous allez le voir.

Désiré Pointe rabattit son feutre sur ses yeux noua une serviette à carreaux rouges autour de son cou, se fit une ceinture, avec un châle et passa dans cette ceinture un vieux sabre-baïonnette qui servait à tisonner le feu.

La pipe aux dents, il grimpa avec Eliasar sur ses talons jusqu’à la chambre de Krühl dont la porte était entr’ouverte.

Krühl, les yeux vagues, assis devant son atlas, tournait le dos à la porte.

Les deux hommes entrèrent tout doucement, et Pointe, grossissant sa voix naturellement sonore, chanta lugubrement : « Je suis le capitaine Kid ! »

Krühl se retourna d’un bond, considéra Pointe avec des yeux effarés, puis reprit son assiette.

Il montra la porte derrière laquelle Eliasar s’était déjà effacé.

― Espèce de veau ! gronda-t-il.

Pointe dégringola l’escalier en rigolant. On raconta la scène à Mme Plœdac.

Dans l’intimité, Eliasar se frottait les mains. En présence de Krühl, il affectait le désintéressement le plus absolu.

― Vous me surprenez, mon cher. La fortune vient vous sourire et vous la recevez comme une intruse.

― C’est que je me méfie, disait Eliasar.

Un jour, Krühl appela par la fenêtre le jeune Samuel qui, penché sur la terrasse, contemplait une barque de Gâvres qui débarquait ses poissons.

― Montez, mon vieux, j’ai deux mots à vous dire.

Eliasar monta, et quand il fut dans la chambre du Hollandais, celui-ci lui offrit un siège.

― Plus je réfléchis, et malgré vos doutes, je me hâte de le dire, plus j’estime que le trésor de Low existe et que nous avons en main tous les éléments pour le découvrir. J’ai donc résolu de mettre quelque argent dans cette entreprise. Je suis très riche et ce n’est pas l’appât du gain qui me conseille en cette matière, mais le goût de l’aventure m’invite à tenter la chance. Je fournirai les capitaux nécessaires à l’entreprise et je vous donnerai la moitié des bénéfices, ce qui est justice, puisque c’est vous, Eliasar, qui, somme toute, avez découvert le document.

― Ça coûtera cher, soupira Eliasar.

― Qu’importe le résultat couvrira largement les frais. Je ne fais pas une mauvaise affaire, je vous prie de le croire.

« Nous nous rendrons en Amérique, et là…

― Comptez-vous prendre le paquebot ? demanda Samuel.

― À vrai dire, non.

― C’est mon avis. Si vous décidez de tenter cette expédition, il faudra armer un bâtiment qui soit votre propriété. Le trésor, si nous le trouvons, ne manquera pas d’être encombrant et plutôt difficile à loger sur un paquebot. Maintenant, je vous préviens loyalement, quant à moi, que je ne possède pas un sou, et cette expédition m’éloigne plutôt de mes occupations familières.

― N’avez-vous pas fait votre médecine ?

― Mon Dieu oui, mais je n’ai pas écrit ma thèse.

― C’est sans importance, je vous prends comme chirurgien à bord. Je vous donnerai cinq cents francs par mois de traitement à compter sur votre part de bénéfices, naturellement.

― Que pensez-vous que puisse coûter cette aventure ? demanda Eliasar en se frottant le nez avec un doigt.

― Franchement, je pense que cette aventure me coûtera plusieurs centaines de mille francs, car je compte sur de gros frais de fouille quand j’aurai découvert l’emplacement. En outre, j’ai besoin de me couvrir en faisant du commerce. Je ne tiens pas à donner l’éveil et à verser dans la caisse d’un État quelconque la majeure partie de mes bénéfices.

― Il faut agir, en effet, avec la plus grande discrétion. Souvenez-vous que le monde est on guerre et que la moindre irrégularité dans notre situation pourrait nous causer de grands préjudices.

― J’ai pensé à tout, répondit Krühl, et je crains même de rencontrer de grosses difficultés particulièrement dans le recrutement de mon équipage. Voilà le point faible.

Eliasar, les mains dans la ceinture de cuir tressé qui maintenait son pantalon, se promenait de long en large en méditant les paroles de Joseph Krühl.

― Il vous faut un capitaine, un capitaine solide, peu bavard, que vous intéresserez dans l’affaire. J’ai votre homme, ou du moins je connais quelqu’un. Je pense qu’il ne demandera pas mieux que de prendre un commandement dans ces conditions. Vous pouvez placer votre confiance sur ce marin. J’en réponds comme de moi-même.

― Ah ! mon cher, vous êtes un garçon précieux, fin et débrouillard. Je connais les hommes et croyez bien que les compliments que je vous adresse ne sont pas formulés à la légère.

― Attendez, attendez, plaisanta Eliasar, laissez-moi réussir avant de me couvrir de fleurs.

― Vous réussirez, mon vieux toubib.

― Tout d’abord, mon ami — c’est du capitaine Heresa que je veux parler — n’habite pas précisément à coté. Il s’est retiré à Rouen. C’est un Espagnol des plus honorables qui a navigué pour le compte d’un tas d’armateurs et qui connaît toutes les mers du globe comme vous pouvez connaître la Côte. Vous aurez avec vous un vrai marin. Ses relations et son nom lui permettront de recruter un équipage, très difficile à trouver en ce moment. Songez qu’il n’y a pas d’hommes en état de fournir une campagne de cette importance. Tous les gars d’ici et d’ailleurs sont au front ou sur les bâtiments de l’État.

― C’est en effet très compliqué, approuva Krühl.

― Heresa arrangera tout cela. Je vous propose d’aller le chercher, de l’amener ici. Oh ! en touriste, naturellement. Nous nous entendrons avec lui ; il nous donnera de précieux conseils sur le bâtiment le plus propre à tenir la mer dans ces conditions.

― Nous prendrons un sloop ; je ne tiens pas à m’embarrasser d’un équipage trop nombreux. Outre les difficultés du recrutement, je craindrais les indiscrétions, car, entre nous, mon vieux, il ne faudra pas se montrer trop difficile sur la qualité. Une dizaine d’hommes, le capitaine, un maître de manœuvres, le cuisinier, vous et moi, formeront un équipage tout à fait suffisant pour réussir. Je ne sais comment vous prouver ma reconnaissance. Votre amitié avec le capitaine… comment ?…

― Heresa… Joaquin Heresa…

―… le capitaine Heresa me soulage d’une immense préoccupation. Il fallait pour ce poste un homme de confiance.

― En matière de trésors, je crois même que Heresa possède quelque compétence. Si j’ai bonne mémoire, il a dû naviguer longtemps pour une société chargée de repêcher les épaves et leur cargaison.

― C’est parfait. Vous irez donc à Rouen dès demain. Vous ferez l’impossible pour décider M. Heresa ; vous le ramènerez, n’est-ce pas ? Quant à moi, je profiterai de votre absence pour me rendre à Paris, afin de régler quelques affaires. Je compte emporter une forte somme d’argent en billets de banque et surtout en pierres précieuses qui ont cours partout. Il faut prévoir que les changeurs et les banquiers seront plutôt rares dans l’île en question. D’ailleurs, je préfère ne pas me servir de chèques. Les pierres précieuses me paraissent offrir le moyen le moins encombrant pour transporter une grosse somme d’argent. Ce n’est pas votre avis ?

― Je crois que vous avez raison. Votre idée me paraît pratique. Songeons aussi à donner à notre voyage une apparence commerciale. D’ailleurs, nous ne pourrons pas armer un bâtiment quelconque sans donner aux autorités un motif plausible.

― Je songerai à tout cela. Je négocierai une affaire de papier qui nous mettra dans une situation régulière vis-à-vis des autorités de France et d’Amérique.

― Alors je partirai demain, fit Eliasar.

Krühl ouvrit le tiroir de son bureau, sortit une liasse de billets de banque, les compta et les tendit à Eliasar qui ne put réprimer une vive rougeur.

― Voici mille francs sur vos appointements de chirurgien ; agissez pour le mieux, au nom des intérêts qui nous sont communs.

Eliasar prit les billets et les glissa dans son portefeuille.

― J’espère que le capitaine Heresa acceptera vos propositions. À propos, quels appointements lui offrez-vous ?

― Cinq cents francs par mois et quinze pour cent sur les bénéfices.

― Diable ! mais à combien évaluez-vous le trésor ?

― À plusieurs millions, certainement.

― Dans ces conditions, vous pouvez vous permettre d’être généreux. Savez-vous que c’est une excellente affaire pour lui.

― Je n’en doute pas.

― À mon avis, dit encore Eliasar, je vous conseillerai d’augmenter un peu ses mensualités. C’est une grande responsabilité pour un capitaine que de prendre la mer en ce moment. Il y a…

― Les sous-marins ? c’est encore exact. J’irai jusqu’à sept cents francs ; décidez-le pour cette somme.

― Il faudra peut-être aller jusqu’à mille, insista Samuel. Considérez les dangers à courir et les difficultés pour trouver un officier habile.

― Soit, répondit Krühl. Le voyage aller et retour ne durera pas plus de trois mois.