Le Chariot de terre cuite (trad. Regnaud)/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par Paul Regnaud.
(4 tomesp. -TDM).


bibliothèque orientale elzévirienne

VI



LE CHARIOT

DE TERRE CUITE

LE CHARIOT
DE TERRE CUITE
DRAME SANSCRIT
attribué au roi Çûdraka, traduit et annoté des scolies
inédites de Lallâ Dîkshita.
par
PAUL REGNAUD
Ancien élève de l’École pratique des Hautes-Études,
Membre de la Société asiatique.

TOME PREMIER

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, rue bonaparte, 28



1876



À


MON PÈRE


AUX LEÇONS DUQUEL JE DOIS LE GOÛT
DE L’ÉTUDE ET DES LETTRES


PRÉFACE




La très-intéressante histoire du théâtre de l’Inde est encore à faire. En dépit des précieux renseignements réunis avec tant de clarté et d’exactitude par Wilson, ce digne successeur des William Jones et des Colebrooke, dans son Théâtre choisi des Indous, et des sagaces conjectures de M. Weber, le savant professeur de l’université de Berlin, dans la préface de sa traduction de Mâlavikâ et Agnimitra, nous ne savons rien de certain sur l’origine, le développement, l’économie et la mise en œuvre de l’art dramatique dans les contrées voisines du Gange et de l’Indus.

En effet, si les traités didactiques et théoriques ne manquent pas, les renseignements historiques et pratiques font généralement défaut, et l’obscurité dont ces questions restent entourées ne se dissipera guère, , vraisemblablement, qu’à l’aide d’ouvrage du genre de celui que je soumets aujourd’hui à l’appréciation des amis des lettres orientales. C’est en étudiant ce théâtre sur les pièces mêmes qui le constituent qu’on déduira un jour, selon toute probabilité, les conditions moyennant lesquelles l’art dramatique s’est implanté et s’est exercé dans l’Inde. Mais, en attendant qu’un certain nombre d’ouvrages de ce genre aient été complètement élucidés par la science européenne, les questions que je viens d’indiquer resteront irrésolues.

C’est pour cela que, laissant de côté dans ce bref avant-propos toutes les considérations générales, quelque importantes qu’elles soient, auxquelles peut donner lieu le théâtre des Indous pris dans son ensemble et examiné dans ses moyens scéniques, je ne m’occuperai spécialement que de notre pièce, de sa date approximative, de sa nature, de sa structure, et surtout des traits caractéristiques qu’elle présente et des travaux de philologie et d’interprétation dont elle a été l’objet, tout en indiquant les secours dont je me suis, aidé moi-même pour effectuer cette traduction nouvelle.

Le Chariot de terre cuite[1] ( Mricchakatikâ) est, par son ancienneté, par son mérite littéraire et par son étendue une des œuvres dramatiques les plus importantes, — sinon la plus importante, — de toutes celles qui nous sont parvenues jusqu’à présent de l’Inde.

L’indication fournie par le prologue même de cette pièce, et d’après laquelle elle aurait pour auteur un roi appelé Çûdraka ne saurait être adoptée sans contrôle et ne nous apprend rien, en tous cas, quant à l’époque précise où elle a été composée. Qu’était-ce que le roi Çûdraka ? A-t-il réellement existé ? Est-il bien l’auteur de notre drame ? Voilà, en effet, autant de questions auxquelles on ne peut répondre que par des données vagues ou par de simples conjectures[2].

Nous sommes donc obligés de recourir à d’autres moyens d’information pour essayer de fixer la date, non pas certaine et absolue, mais simplement approximative, ou plutôt relative, du Chariot de terre cuite. Heureusement, ces moyens ne nous font pas tout à fait défaut et nous trouvons, dans cette œuvre même, deux indications qui permettent d’en arrêter la date entre des limites à peu près sûres. Il résulte, en effet, du rôle qu’y joue le mendiant buddhiste et de son élévation au dénouement au poste de supérieur de tous les couvents fondés par ses coreligionnaires, qu’au temps où la Mricchakatikâ a été écrite, le culte buddhique s’exerçait encore sans entraves à Ujjayinî et dans la partie occidentale de la Péninsule. Or, la persécution contre les buddhistes ayant sévi dans ces contrées à partir de la fin du septième siècle de notre ère[3], nous pouvons en conclure, avec une probabilité d’autant plus grande que beaucoup de raisons secondaires justifient cette conclusion, que notre drame est antérieur à cette date.

D’autre part, les fréquentes citations que fait Samsthânaka de personnages et d’épisodes appartenant au Mahâbhârata et au Râmâyana sont la preuve évidente que le Chariot de terre cuite est postérieur à ces deux grands poëmes. Cette donnée est, à la vérité, bien vague ; non-seulement on ne connaît pas l’époque précise où ces poëmes ont été rédigés sous leur forme actuelle, mais il est même très-vraisemblable qu’ils ont passé par plusieurs ébauches successives dans lesquelles figuraient déjà les personnages et les épisodes en question avant de remplir le cadre définitif dans lequel ils nous ont été transmis. Toutefois, un passage curieux de notre drame nous met à même de faire abstraction de cette probabilité embarrassante. Au dixième acte, un des chândâlas qui doivent supplicier Chârudatta le croit découragé et s’efforce de réveiller son énergie morale en lui rappelant que le corps n’est qu’un vêtement dont l’âme se dépouille de temps à autre, et que l’homme ne meurt que pour renaître. L’analogie de cette situation et des remarques qu’elle inspire au chândâla avec les faits et les idées qui forment le sujet du célèbre épisode du Mahâbhârata intitulé la Bhagavad-Gîtâ est tellement frappante, que je n’hésite pas, quant à moi, à voir dans ce passage de la Mricchakatikâ un ressouvenir, sinon une imitation voulue du fragment philosophique en question[4].

Comme la Bhagavad-Gîtâ ne paraît guère pouvoir être postérieure au iie siècle après Jésus-Christ, on doit en conclure, en se basant sur le double raisonnement que je viens de développer, que la composition de l’œuvre attribuée au roi Çûdraka a eu lieu entre les années 250 et 600 de notre ère[5].

Mais, en tenant compte des inductions que fournit l’examen du style du Chariot de terre cuite, on est autorisé, à mon avis, à le rapprocher davantage de la première de ces dates que de la seconde[6]. La langue, en effet, y porte un cachet de pureté, de simplicité et de concision qui dénote un temps voisin de celui qui a vu naître les meilleurs morceaux des grandes épopées ; la diction en est généralement exempte des jeux d’esprit puérils, des complications grammaticales et de l’abus prémédité des fleurs de rhétorique qui caractérisent les œuvres de la décadence précoce de la littérature sanscrite. L’idée s’y trouve exprimée avec sobriété, justesse et élévation et elle revêt dans les parties versifiées un aspect qui surprend quand on est habitué à l’allure symétrique et compassée de la poésie sentencieuse si prédominante dans les morceaux qui nous sont connus par les anthologies. Dans le Chariot de terre cuite, le vers a une marche aussi dégagée et aussi franche que celui d’Horace, et c’est encore, ce me semble, le signe non équivoque d’une œuvre appartenant à une époque d’originalité littéraire.

Jusqu’ici j’ai qualifié la Mricchakatikâ de drame. C’est, en effet, un drame dans l’acception toute spéciale qu’a prise ce mot depuis Shakspeare ou, mieux encore, depuis le grand mouvement romantique du commencement de ce siècle[7]. Divisée en dix actes, dont chacun présente nettement une des péripéties successives de l’action ; entremêlée de scènes comiques parfois jusqu’au bouffon, tragiques jusqu’au meurtre, ou simplement pathétiques ou pittoresques ; peuplée de personnages appartenant à tous les rangs de la société et dont aucun n’excède les limites du réel et du vraisemblable, cette pièce, qui a été composée en plein Orient il y a quinze ou vingt siècles, a tous les attributs de notre drame moderne. Aussi, faut-il reconnaître que si, comme le pense M. Weber, le théâtre de l’Inde doit son origine à l’influence de celui d’Athènes dont la notion serait parvenue dans cette contrée lointaine par l’intermédiaire des rois grecs de la Bactriane ou les relations commerciales avec Alexandrie, le souvenir des préceptes d’Aristote et des modèles offerts par Sophocle et par Ménandre s’était singulièrement effacé au cours de cette transmission, au moins en ce qui regarde la Mricchakatikâ. Non-seulement elle diffère absolument par l’invention et le genre des tragédies et des comédies grecques, mais elle ne s’écarte pas moins des théories classiques en ce qui regarde les trois fameuses unités. Comme dans plusieurs pièces de Shakspeare, l’action du Chariot de terre cuite est double : l’une et l’autre se développent en s’entrecroisant jusqu’au dénouement dont les effets intéressent enfin tous les personnages à la fois ; c’est en cela et là seulement qu’il y a unité suffisante peut-être pour la satisfaction de l’esprit. En tous cas, si l’on persistait à voir un défaut dans cette complication, on ne saurait méconnaître qu’il est fort atténué par l’art habile et délicat avec lequel les événements qui préparent la chute du roi Pâlaka se marient, sans les obscurcir ni les surcharger, aux détails de l’action principale, c’est-à-dire aux amours de Chârudatta et de Vasantasenâ et aux difficultés qui les traversent. L’auteur a très-bien su éviter la confusion, et les épisodes qui se rattachent à la révolution politique prête à éclater servent même à accélérer et à mouvementer heureusement la marche d’abord un peu lente et un peu calme de l’action jumelle.

L’unité de temps n’a pas été mieux observée par le roi Çûdraka que l’unité d’action. Wilson présume que la durée du drame embrasse quatre journées ; c’est peut être beaucoup et rien ne s’oppose absolument à ce que l’assassinat de Vasantasenâ, le procès de Chârudatta et les préparatifs de son supplice n’aient eu lieu le même jour. Mais il ressort néanmoins très-nettement de la pièce que deux nuits s’intercalent entre les différentes péripéties qui s’y succèdent. De même, le lieu de la scène se déplace constamment non-seulement à chacun des actes, mais quelquefois à différentes reprises dans l’intérieur d’un même acte[8]. À cet égard, l’auteur du Chariot de terre cuite en a usé avec autant de liberté que Shakspeare, et si la mise en scène s’effectuait d’après des procédés analogues à ceux de nos théâtres, son œuvre se subdiviserait en un nombre considérable de tableaux.

En ce qui regarde les particularités de la diction et le tracé des caractères, les ressemblances entre la Mricchakatikâ et le drame shakspearien ne sont ni moins frappantes ni moins curieuses à étudier, soit qu’on se préoccupe des lois qui régissent le développement spontané de l’art théâtral, soit qu’on s’intéresse plutôt à la similitude, frappante dans le cas actuel, des procédés généraux de l’esprit humain. De même, par exemple, que la prose est ordinairement employée par le grand dramaturge anglais toutes les fois que le dialogue de ses personnages ne dépasse pas le ton de la conversation ordinaire ou qu’il s’abaisse dans les bouffonneries ou les trivialités, tandis qu’il se sert de la forme métrique quand la pensée s’agrandit, se passionne ou s’idéalise ; de même, dans le Chariot de terre cuite, le prâcrit[9] est plutôt encore affecté aux personnages susceptibles de sentiments vulgaires ou bas (à l’exception des femmes, pour lesquelles il est de règle absolue de parler prâcrit) qu’à ceux dont la situation sociale est infime, et, d’un autre côté, les stances sanscrites s’utilisent tout à fait dans les mêmes cas où Shakspeare a recours au vers blanc ou rimé.

Mais où la parenté mystérieuse qui rapproche notre drame des œuvres romantiques de l’Occident se manifeste avec le plus de certitude, c’est dans les traits caractéristiques des personnages mis en scène de part et d’autre, dans ceux des femmes surtout. Une qualité commune leur appartient entre toutes, — le naturel. J’entends que ce sont des figures prises dans la vie réelle et non des types abstraits, comme le cas se présente généralement pour les premiers rôles des comédies de caractère, ou des individualités toutes d’une pièce et plus grandes que nature, telles que les héros de tragédie. Chârudatta, aussi bien que Romeo ou Hamlet, est idéalisé dans la mesure que nécessite l’art pour que ses créations nous touchent ou nous intéressent vivement, mais celui-là, comme ceux-ci, a le pied dans l’humanité et ne cesse jamais d’être vraisemblable et vivant malgré l’éclat exceptionnel de sa générosité.

Les types féminins de la Mricchakatikâ se distinguent par des traits moraux qui les éloignent davantage encore des héroïnes classiques. Vasantasenâ, Madanikâ, l’épouse de Chârudatta sont douées d’une sensibilité toute moderne. Leur condition sociale les assimile parfaitement aux femmes de l’antiquité : la dernière rappelle invinciblement la femme grecque confinée dans le gynécée et se mêlant à peine à la vie extérieure, tandis que Vasantasenâ est une hétaïre ayant le train brillant, la clientèle élégante et le décorum sui generis de Lais ou de Phryné. Mais là se borne l’analogie ; le cœur des femmes de notre drame a des tendresses et des délicatesses inconnues aux héroïnes de Sophocle et même à celles d’Euripide et de Racine. C’est encore à Shakspeare qu’il faut s’adresser pour retrouver leurs pareilles. Vasantasenâ surtout est de la famille des Desdémone, des Ophélia et des Juliette ; elle a une façon d’aimer qui n’est celle ni d’Antigone, ni d’Iphigénie, ni de Didon, ni de Chimène, ni de la Phèdre de Racine. L’amour a pour elle quelque chose de cette suave âcreté, de cette douloureuse allégresse, de ce charme ravissant et désespérant qui le caractérisent chez les poètes et chez les romanciers contemporains et dont l’origine remonte surtout, en Occident, aux créations de Shakspeare. Aussi bien, c’est une délicieuse figure que celle de cette courtisane dont l’existence est d’une Ninon et que la passion régénère au point de lui inspirer des sentiments aussi naïfs, aussi confiants et aussi élevés que ceux de Virginie ou de Graziella. On l’a comparée à Manon Lescaut, mais c’est une Manon sans ses rechutes et ses légèretés ; on l’a comparée à Marion Delorme, mais son amour est aussi absolu que celui de l’héroïne de Victor Hugo et l’homme que son cœur a choisi vaut mieux que Didier. Bref, l’auteur a tracé ce gracieux portrait d’un pinceau si délicat que l’infamie de sa condition ne nuit pas un instant à l’intérêt qu’elle inspire ni au charme dont elle est environnée.

Le personnage le plus intéressant comme étude de caractères après Chârudatta et Vasantasenâ est, sans contredit, Samsthânaka, le prince assassin, le traître du drame et la seule figure que l’auteur ait représentée sous des traits odieux. Quoique radicalement mauvais à tous les points de vue, Samsthânaka, lui, non plus, n’est pourtant pas un type de convention : les défauts et les vices qui le rendent si détestable procèdent les uns des autres suivant une filiation logique et s’expliquent également par la situation du personnage. Il est libertin et lâche, fantasque et dépravé, vantard et cruel par sottise, facilité de tout faire et abus des jouissances. Nous n’avons pas même besoin d’aller en Orient pour rencontrer des figures historiques analogues ; Samsthânaka rappelle étrangement, toute proportion gardée, ces monstres enivrés et affolés par la débauche, l’avilissement ambiant et la puissance absolue que l’ancienne Rome a connus sous le nom de Caligula, de Domitien et d’Héliogabale.

Je ne terminerai pas ces remarques sans ajouter quelques mots sur ce qui constitue pour nous le plus grand défaut et le principal mérite du Chariot de terre cuite.

Le défaut qui saute aux yeux, à côté de tous ceux qu’une critique plus minutieuse pourrait relever dans le drame du roi Çudraka, consiste dans ses longueurs, plutôt encore que dans sa longueur. L’intérêt se soutient, en effet, assez bien jusqu’au terme des dix actes de la Mricchakatikâ considérée dans son ensemble ; mais quelques-uns de ces actes renferment d’interminables détails. Cependant si, de ce fait, l’œuvre pèche incontestablement sous le rapport esthétique, ces développements exagérés ont souvent, comme études de mœurs, un intérêt pour nous qui en rachète le côté défectueux. La description de la saison des pluies au cinquième acte, par exemple, est dans des proportions qui la rendent tout à fait fastidieuse, mais celle du palais de Vasantasenâ, au quatrième, et les débats du procès de Chârudatta au neuvième, nous offrent des renseignements si curieux qu’on oublie volontiers à la lecture combien ces morceaux laissaient à désirer à la représentation au point de vue de l’art.

Quant à la qualité qui nous rend surtout précieux le Chariot de terre cuite, c’est précisément le côté réaliste et la variété des épisodes et des personnages. Ce drame suffirait presque à lui seul pour permettre une restitution de la société de l’Inde et de ses usages à l’époque où il a été composé. Maitreya, demi-parasite, demi-bouffon, mais si complètement dévoué à son ami Chârudatta ; le Vita, sorte de magister elegantiarum, raffiné et disert, chez lequel toutefois le sens moral a survécu et qui s’oppose énergiquement aux criminels desseins de Samsthânaka ; Çarvilaka, le voleur amoureux et pédant, qui pratique son art selon les règles, tout en regrettant d’y être contraint pour obtenir celle qu’il aime ; le masseur, qui ne trouve rien de mieux pour échapper aux malheurs dans lesquels le précipite la passion irrésistible du jeu que de se faire religieux buddhiste et de se vouer au renoncement ; et jusqu’aux figures qu’on ne fait qu’entrevoir comme Aryaka, le berger prédestiné[10] qui devient roi au dénouement, Chandanaka le capitaine, Mâthura le maître de jeu, Madanikâla soubrette amoureuse, Sthâvaraka le pauvre cocher esclave qui redoute l’enfer s’il pèche, sont autant de portraits originaux bien en relief, et, on le sent, d’une grande vérité. De même, les différents tableaux qui se succèdent à mesure que l’action s’enchaîne et’se développe ne laissent rien à désirer pour le pittoresque et la vraisemblance : la description de la pauvreté de Chârudatta, la scène à la fois si discrète et si voluptueuse de ses amours avec Vasantasenâ, la dispute des joueurs, celle des deux capitaines, tout le rôle de Samsthânaka au huitième acte, la condamnation de Chârudatta au neuvième et les préparatifs de son supplice au dixième, forment une galerie unique dans son genre et dont aucun ouvrage appartenant à la littérature sanscrite n’offre, à beaucoup près, l’intérêt, eu égard à ce qu’on pourrait appeler l’archéologie sociale de l’Inde.

Une œuvre aussi remarquable à tant de titres que la Mricchakatikâ devait attirer de bonne heure l’attention des savants et des littérateurs. Aussi le texte sanscrit et prâcrit, avec l’interprétation sanscrite des passages prâcrits en a-t-il été édité deux fois : à Calcutta d’abord, en 1829, et, plus tard, en 1847, à Bonn, par le savant indianiste Stenzler. Cette dernière édition est suivie de variantes et de notes philologiques qui comprennent les passages les moins corrompus du mauvais commentaire que l’auteur avait à sa disposition ; elle se recommande, du reste, par l’application d’un savoir embrassant l’une et l’autre langue et même les dialectes de l’Inde moderne, et l’emploi de la plupart des ressources que les bibliothèques d’Europe pouvaient offrir à l’auteur. C’est sur le texte de cette édition que ma traduction a été faite, non cependant sans que j’aie cru devoir, dans certains cas, préférer les variantes qui m’ont été fournies par le commentaire de la bibliothèque d’Oxford dont j’aurai l’occasion de parler tout à l’heure. Seulement, j’ai eu soin de donner en note le texte de ces variantes, ainsi que de toutes celles de quelque importance relevées par moi dans le commentaire en question.

Antérieurement à ces travaux, l’illustre orientaliste anglais Wilson avait publié à Calcutta, en 1827, une traduction de la Mricchakatikâ, sous le titre de Toy Cart ; elle est la première des pièces qu’il a réunies dans ses Select specimens of the theatre of the Hindus. Cette traduction est presque un chef-d’œuvre dans son genre. Sans être littérale ni scientifique, à proprement dire, et bien que Wilson ait pris à tâche de faire un peu la toilette du vieux drame sanscrit en reproduisant en vers blancs les parties métriques, en raccourcissant parfois les longueurs de style et en supprimant certains passages entachés de redondances ou de superfétations, elle est, au fond et généralement d’une rare exactitude. Il était impossible, peut-être, d’allier plus d’aisance, de concision et de netteté à un aussi grand respect du sens intime.

Les Select specimens etc. ou le Théâtre choisi des Indous fut traduit à son tour d’anglais en français, peu de temps après sa publication, par Langlois, le futur interprète du Harivamça et du Rig-Veda. À l’époque où il entreprit ce travail, Langlois ne connaissait pas le sanscrit et c’était une tâche bien ardue et bien périlleuse de s’en charger sans avoir la faculté de rapprocher la traduction anglaise du texte original, afin de préciser et d’éclairer les passages nombreux qu’il n’était possible de rendre avec sûreté dans un troisième idiome qu’en effectuant cette indispensable comparaison. Il est vrai qu’il eût mieux valu encore, dans ce cas, traduire directement du sanscrit en français, sauf à s’aider de l’œuvre de Wilson. Quoiqu’il en soit de la façon dont s’y prenait M. Langlois, les contre-sens étaient inévitables ; aussi ne les évita-t-il pas toujours et, défaut aussi grand peut-être, mais auquel il était plus difficile encore d’échapper, il resta très-souvent dans un vague qui enlève caractère, intérêt et même vérité à son interprétation de seconde main.

Ce fut pourtant d’après une reproduction aussi fatalement incolore et défectueuse que deux poètes français, frappés des qualités scéniques du drame indou et attirés sans doute aussi par l’originalité de la tentative, résolurent de faire jouer en plein Paris du xixe siècle l’imitation d’une pièce de théâtre composée dans l’Inde 1500 ans auparavant. MM. Méry et Gérard de Nerval arrangèrent à cet effet en la réduisant à cinq actes la Mricchakatikâ, qui fut représentée pour la première fois à l’Odéon sous le titre du Chariot d’enfant, le 13 mai 1850. La facilité de Méry comme versificateur et adaptateur, l’enthousiasme de Gérard de Nerval pour tout ce qui venait de l’antique Orient, valurent à ce pastiche un vernis de couleur locale entremêlée, il est vrai, de bien des tons faux, mais dont il fallait pourtant tout le talent des auteurs pour produire l’illusion, étant donnés leur profonde ignorance de l’œuvre originale et du milieu qui l’avait vu naître, et le peu de limpidité de la source où il leur avait été donné d’en emprunter l’image. Toujours est-il que le Chariot d’enfant eut un certain succès, constaté par une vingtaine de représentations consécutives dans une saison peu favorable aux pièces nouvelles et dans une année moins favorable encore à l’art en général. Les critiques, dont quelques-uns craignaient d’être dupes d’une mystification, mais qui, pour la plupart, s’étayèrent de l’autorité de Wilson auquel ils empruntèrent les principaux éléments de leurs comptes-rendus, furent généralement bien impressionnés, et Théophile Gautier, l’ami personnel des auteurs, prodigua des tirades de haute fantaisie à la louange de l’érudition de Méry, qu’on aurait pris volontiers, à l’en croire, pour un émule de Burnouf.

Dix ans après cette tentative plus brillante que sérieuse et qui devait trouver un imitateur dans le même Théophile Gautier écrivant le ballet de Çakountalâ, le Chariot de terre cuite devint encore en France l’objet d’une nouvelle interprétation. Il s’agissait cette fois d’une traduction faite directement sur le texte sanscrit dont l’auteur était M. Fauche, déjà connu par différents travaux du même genre dans lesquels il avait montré plus de courage et de bonne volonté que de talent et de goût. En cette circonstance, il fit preuve des mêmes qualités et des mêmes défauts. Il aborda ce texte difficile sans autre secours que l’édition de Stenzler et la traduction en sous-ordre de Langlois, et le translata de son mieux, c’est-à-dire le plus littéralement qu’il put. Mais hélas ! si Gérard de Nerval et son collaborateur avaient décoré fraîchement et non sans grâce le vieux drame du royal auteur, M. Fauche ne sut qu’en ternir tous les agréments et en altérer toutes les beautés en grossissant ce qu’il eût fallu plutôt atténuer et en appuyant où il eût été préférable de glisser avec un pédantisme maladroit et souvent inexact. Et, pour comble de malheur, il ne racheta que faiblement tant de pesanteur et de gaucherie littéraires par la précision littérale qu’il poursuivait, prétendait-il, sans tenir compte d’autre chose. Sous une apparence de fidélité rigoureuse, la traduction de M. Fauche est infiniment moins sûre que celle de Wilson et des contre-sens s’y trouvent à chaque page. Hâtons-nous de dire, pourtant, que son savoir est moins en cause que sa prudence et son tact. Il est assez rare que ses erreurs dépendent d’une interprétation condamnée par la grammaire ; le plus souvent elles résultent de la difficulté et de l’ambiguïté du texte et des obstacles presque insurmontables que rencontre fréquemment, en pareil cas, un savant européen à saisir la liaison des idées et à pénétrer le vrai sens sans l’aide d’un commentaire indigène[11].

À la vue de travaux qui laissaient tant à désirer (je parle surtout de ceux qui s’adressent aux lecteurs français), il m’a semblé qu’il n’était pas inutile de reprendre de fond en comble la traduction de la Mricchakatikâ en prenant pour tâche de la rendre plus intégrale et plus en harmonie avec les exigences actuelles de la science que celle de Wilson, et, d’un autre côté, plus vraiment fidèle et plus respectueuse du style que celle de Fauche. Malgré les progrès accomplis depuis 25 ans par la philologie sanscrite, ce but était encore bien difficile à atteindre en se bornant à l’emploi des textes édités et des traductions précédentes ; c’est ce que me fit observer mon excellent maître, M. le professeur Hauvette-Besnault auquel j’avais fait part de mon projet, et qui s’est acquis tant d’autorité en pareille matière par ses savantes leçons à l’école des Hautes-Études sur le théâtre de Kâlidâsa. Sur ses conseils, je songeai à m’aider du secours à peu près indispensable d’un commentaire sanscrit, au cas où il s’en trouverait dans les bibliothèques d’Europe. Stenzler, nous l’avons vu, avait pu en utiliser un ; mais il était tellement défectueux qu’il n’en avait tiré que des renseignements rares et incomplets. Heureusement, en parcourant le catalogue de la bibliothèque bodléienne, je pus me convaincre que ce magnifique établissement possédait un commentaire indigène sur la Mricchakatikâ dont M. Monier Williams, le savant professeur de sanscrit de l’université d’Oxford que je pris la liberté de consulter à cet égard, voulut bien m’attester, avec une obligeance dont je ne saurais lui témoigner trop de gratitude, toute l’utilité pour une traduction ou une édition nouvelles de la pièce elle-même. Je me hâtai de tirer profit de cette communication en demandant le prêt de ce manuscrit, que j’eus la satisfaction d’obtenir de l’administration si libérale de la bibliothèque bodléienne.

M. Monier Williams ne s’était pas trompé en me l’annonçant comme très-beau et très-important. Catalogué sous le n° 167 Wilson[12], A catal. n° 250, le manuscrit dont il s’agit comprend sous une même reliure une pièce de théâtre, le Mahânâtaka et le commentaire de la Mricchakatikâ. Ce commentaire, qui n’est autre que celui que Wilson avait fait rédiger pour son usage, se compose de 136 feuillets de 325 sur 140 millimètres, contenant huit lignes au recto et au verso, en belle écriture devanâgarî. Il est intitulé le Bijou d’or, commentaire de la pièce de théâtre appelée le Chariot de terre cuite[13] : il porte la date du samvat 1878, correspondant à 1822, et a pour auteur, ou plutôt pour copiste[14], Lallâ Dîkshita, pandit Mahratte, qui le rédigea à Bénarès et à Calcutta sous les ordres de Wilson, qu’il appelle Çrî Balisena.

Il ne le cède en rien pour la valeur interprétative à la beauté calligraphique. Indépendamment de la traduction sanscrite de toutes les parties en prâcrit, il fournit l’explication de presque tous les passages difficiles et de tous les mots obscurs du texte ; il indique également la nature des mètres et la catégorie à laquelle appartiennent les figures de rhétorique ; enfin il donne des renseignements assez fréquents sur la suite des idées et la situation de l’action ou des personnages. Toutes précieuses qu’elles sont, ces données ne paraissent pourtant pas s’appuyer sur des bases traditionnelles remontant à une époque où la Mricchakatikâ était encore jouée. Cependant il est probable, nous l’avons vu, qu’elles résument la plupart des gloses antérieures et, par conséquent, qu’elles ne reposent pas sur l’autorité d’un commentateur unique et tout à fait moderne. Aussi ai-je fait de cet important document un emploi fréquent, quoique raisonné. Je l’ai, du reste, appelé textuellement en témoignage dans mes notes toutes les fois que je l’ai cru nécessaire pour justifier mon interprétation ; je suis même parti de ce principe qu’il valait mieux en pareille circonstance montrer de la prodigalité que de l’avarice, et j’espère que les indianistes ne me sauront pas mauvais gré d’avoir saisi une occasion, unique peut-être, d’extraire tout ce qu’il contient d’intéressant comme variantes du texte édité, notes lexicographiques et grammaticales, renseignements sur les mœurs, l’art dramatique, etc.[15].

J’ai dit ce qu’est le Chariot de terre cuite, ce que les savants européens ont fait pour l’interpréter et ce que j’ai tenté moi-même pour le mettre plus à la portée et le rendre mieux connu du public lettré. Il me reste à solliciter son indulgence pour la tâche laborieuse et difficile que j’ai entreprise sans peut-être m’assurer assez, au préalable, de mes forces et de mes moyens. J’ai fait de mon mieux : c’est une raison qui, je l’espère, me servira d’excuse si elle ne suffit pas à m’en dispenser. Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/40


PROLOGUE




INVOCATION


[16]« Que Çambhu (Çiva) vous protége au moyen de sa méditation dont Brahma est l’objet et qui produit la dissolution (de son être intellectuel dans celui de Brahma, ou l’âme universelle) par la vision dans le vide (1), lui dont les genoux sont entourés par les replis du serpent que doublent en l’entrelaçant ses jambes croisées sous son corps (2), lui chez lequel les sens maîtrisés par la science parfaite ont leur action suspendue par l’arrêt qu’il impose à sa respiration, et qui voit en considérant le vrai (ou l’identité de l’univers et de Brahma) son moi débarrassé des organes matériels dans le moi (ou l’âme) universel (3).

« Que la gorge de Nîlakantha (4) vous protège, elle qui ressemble à un nuage noir et autour de laquelle brille comme le trait de l’éclair la liane des bras de Gaurî (5). »


Le directeur, après avoir récité l’invocation. — Assez de ce hors-d’œuvre qui contrarie l’attente de l’assemblée ! Ayant salué cette honorable et savante (6) assistance, je l’informe que nous avons résolu de représenter devant elle une pièce appelée le Chariot de terre cuite (7). Quant au poète dont elle est l’œuvre,

« Il fut célèbre sous le nom de Çûdraka ; il avait la démarche d’un éléphant, l’œil du cakora (8), le visage beau comme la pleine lune, le corps bien proportionné ; il était le plus distingué des hommes des castes supérieures (9) et la profondeur de son intelligence était insondable.

« Il connaissait le Rig-Véda, le Sâma-Véda, les mathématiques, l’art des courtisanes (10) et celui de dresser les éléphants ; par la faveur de Çiva ses yeux virent disparaître l’obscurité (de l’ignorance) ; après avoir été témoin de l’intronisation de son fils et ayant accompli le sacrifice du cheval (11) dont les conséquences sont incomparables, Çûdraka entra dans le feu (12) quand il eut atteint l’âge de cent ans et dix jours (13).

« Çûdraka était un prince ardent dans le combat et rempli de prudence ; il dépassait (14) par son savoir ceux qui sont versés dans les Védas ; il possédait une riche provision de pénitences et se plaisait dans la bataille à arrêter de son bras l’éléphant de son ennemi. »

Dans cette pièce de sa composition,

« On voit un jeune homme habitant la ville d’Avanti (15), appelé Chârudatta et syndic (16) des brahmanes, quoique fort pauvre ; et Vasantasenà, une courtisane, captivée par ses mérites, dont la beauté avait l’éclat du printemps (17). Or, le roi Çûdraka a montré à propos de ces deux personnages la félicité des amours des gens de bien, l’application de la sagesse (18), les dangers dans lesquels entraînent les procès, la perversité des méchants et l’inévitable nécessité des arrêts du destin. » (Il se promène sur la scène et regarde de différents côtés.)

Ah ! notre salle de spectacle est vide ! Où seront allés les acteurs ? (Il réfléchit.) Mais ai-je oublié que

« Vide (19) est la maison de celui qui n’a pas d’enfants, longtemps vide est celle de l’homme qui n’a point d’amis fidèles, vides sont pour le fou tous les points de l’horizon et que pour le pauvre tout est vide (20) ? »

Mon chant est terminé. Cet exercice m’a affamé au point de me faire sortir les yeux de la tête (21) et mes prunelles vont tomber en crépitant comme la semence du lotus que dessèche les rayons brûlants du soleil dans la saison d’été. Aussi vais-je appeler la ménagère et lui demander s’il n’y a pas quelque chose à déjeuner. Holà ! c’est moi… Mais est plus pratique et plus facile (22) de m’exprimer en prâcrit. Hélas ! hélas (23) ! À force de chanter et d’avoir faim, mes membres sont aussi affaiblis que des tiges sèches de lotus. Entrons donc dans la maison et voyons si ma femme m’a préparé quelque chose. (Il s’avance et regarde.) Voici ma maison ; entrons ! (Il entre et promène ses regards autour de lui.) Tiens, tiens (24) ! que se passet-il ici d’extraordinaire ? Le sol sert de lit à un long courant d’eau de riz qui s’est brunie en bouillissant dans un chaudron d’airain, ce qui revêt la maison d’un signe particulier et la fait ressembler à une jeune femme qui vient de faire son tilaka (25) ; excitée par ces parfums savoureux, la faim me torture cruellement. Aurait-on par hasard déterré quelque trésor caché, ou bien est-ce l’effet de l’appétit qui me fait voir autour de moi tout un monde de comestibles (26) ? N’y a-t-il rien à déjeuner chez nous quoique la faim me tourmente au point de me faire tomber en défaillance (27) ? Pourtant tout ici semble changé ; il se passe quelque chose d’extraordinaire. L’une broie des collyres parfumés (28), l’autre tresse des guirlandes de fleurs. (Il réfléchit.) Quoi qu’il en soit, je vais appeler (29) ma femme et je saurai la vérité. (Il regarde dans la coulisse.) Madame, venez ici, je vous prie.

Une actrice, apparaissant sur la scène. — Seigneur, me voici.

Le directeur. — Soyez la bienvenue, madame.

L’actrice. — Je suis à vos ordres, seigneur ; commandez et j’obéirai.

Le directeur. — Madame, j’ai chanté longtemps et j’ai faim (30). Y a-t-il quelque chose à manger chez nous, oui ou non ?

L’actrice. — Seigneur, il y a de tout.

Le directeur. — Vraiment ! et qu’y a- t-il donc ?

L’actrice. — Mais voilà : du riz au sucre, du beurre, du lait caillé, du riz en grain. Vous avez, Seigneur, à votre disposition des mets qui rendraient la vie à un mort. Puissent les dieux accomplir ainsi tous vos vœux (31) !

Le directeur. — Quoi ! tout cela serait ici ? ou bien est-ce pour vous moquer de moi ?

L’actrice, à part. — Sans doute, je me moquerai de lui. (Haut.) Ici ? non ; mais au marché.

Le directeur, en colère. — Ah ! coquine. Puissent vos espérances vous échapper ainsi ! Vous serez anéantie (32) pour me laisser retomber ainsi, après m’avoir élevé aussi haut (33).

L’actrice. — Calmez-vous, calmez-vous, seigneur ; j’ai voulu plaisanter.

Le directeur. — Mais, dites-moi ce que signifient toutes ces choses extraordinaires. L’une broie des collyres parfumés, une autre tresse des guirlandes de fleurs et le sol est jonché d’une offrande de fleurs de cinq nuances différentes.

L’actrice. — Seigneur, nous inaugurons un jeûne.

Le directeur. — Un jeûne ? et à quelle intention ?

L’actrice. — Pour avoir un bon époux.

Le directeur. — Est-ce dans ce monde-ci, madame, ou dans l’autre ?

L’actrice. — Dans l’autre, seigneur.

Le directeur, avec colère. — Voyez-vous, voyez-vous, messieurs les spectateurs ? On veut s’assurer d’un époux dans l’autre monde aux dépens de ma nourriture (34) dans celui-ci.

L’actrice. — Allons, seigneur, calmez-vous. Si je jeûne, c’est pour n’avoir pas d’autre mari que vous dans une autre existence.

Le directeur. — Bien ! mais qui vous a prescrit ce jeûne ?

L’actrice. — Votre cher ami le seigneur Chûrnavriddha.

Le directeur, avec colère. — Ah (35) ! Chûrnavriddha, fils d’esclave ! Est-ce que je ne verrai pas un jour le roi Pâlaka irrité te faire tailler (tuer, ou p. ê. attacher) (36) comme la chevelure parfumée d’une jeune mariée ?

L’actrice. — Je vous en prie, seigneur, calmez-vous. Ce jeûne relatif à l’autre monde n’a été décidé qu’à cause de vous. (Elle se jette à ses pieds.)

Le directeur. — Relevez-vous, madame, et dites-moi qui est-ce qui doit présider à cette cérémonie ?

L’actrice. — Il faut inviter un brahmane convenable dont la condition soit égale à la nôtre.

Le directeur. — Alors, retournez dans votre appartement, tandis que j’irai inviter un brahmane comme celui que vous avez désigné.

L’actrice. — J’obéis, seigneur. (Elle sort.)

Le directeur, se mettant en marche. — Comment trouver dans cette florissante ville d’Ujjayinî un brahmane convenable dont la condition corresponde à la mienne (37). (Il jette les yeux autour de lui.) Voilà précisément Maitreya, l’ami de Chârudatta, qui vient ici ; il faut l’inviter. Seigneur Maitreya faites-moi l’honneur d’être aujourd’hui notre principal convive (38).

Une voix, derrière la scène (39). — Seigneur, veuillez convier un autre brahmane. Je suis occupé en ce moment (40).

Le directeur. — Un repas est préparé où vous n’aurez pas d’ennemis à côté de vous (ou bien, où l’on sacrifiera aux mânes des ancêtres) (41) et vous recevrez par-dessus le marché une certaine rémunération.

La même voix (42). — Je vous ai dit une première fois ce qu’il en est. Pourquoi donc cette obstination à vous attacher à mes pas. ?

Le directeur. — Il refuse mon invitation. Soit ; je vais convier un autre brahmane. (Il sort.)


NOTES SUR LE PROLOGUE




(1) Commentaire, çûnyekshane nirâkârâlocane ghatito’tyanta sambaddho yo layah tat pravanatâviçeshah. — Le commentaire débute par l’énumération des dialectes prâkrits et l’indication de celui qu’emploie chacun des personnages du drame ; ce passage est tout à fait identique à celui d’un autre comm. dont se servait Stenzler, qu’il cite in extenso et traduit dans la préface de son édition de la Mrcchakatikâ.

(2) Comm. paryankah paryastikâ tasya bandhanena dvigunito yo bhujagah tasya sambandhena sthagitam jânu yasya.

(3) Toute cette description de la posture de Çiva repose sur des idées empruntées à la théologie védântique et qu’il serait trop long de développer ici. C’est en me rapportant à ces idées que j’ai pris laya dans un sens moins spécial que celui qu’indique le comm. dans le passage cité note I. Comparez Colebrooke, Essays, au chapitre sur le védântisme et mon Étude sur les poètes sanscrits.

(4) Celui dont la gorge est noire, épithète de Çiva par allusion à un épisode mythologique rapporté en note par Wilson dans sa traduction.

(5) Nom de l’épouse de Çiva ; elle était fille de l’Himalaya.

(6) Comm. âryân mânyân miçrân abhyastabahuçâstrân.

(7) Le comm. fait remarquer que ce titre lui vient du chariot servant de jouet à Rohasena, fils de Chârudatta[17], dont il est question au sixième acte.

(8) Perdix rufa. Cet oiseau passait pour sucer les rayons de la lune ; de là, sans doute, la puissance visuelle qui lui était attribuée.

(9) Comm. C’est-à-dire des kshatryas qui font partie, à titre de dvijas, des castes supérieures : dvijamukhyatamah kshatrajdticreshthah trayo varnd dvijâtaya iti smrteh[18]

(10) Le comm. n’indique pas ce que l’auteur a voulu dire par là. D’ailleurs, cette énumération des connaissances du roi Çûdraka paraît imitée de celle qu’on lit Châniogya Upanishad, 5, i, 2.

(11) Açvamedha en sanscrit. C’était un sacrifice très-difficile et très-dispendieux, mais dont la célébration procurait de grands avantages temporels et spirituels.

(12) Comm. Comme fit Çarabhanga en célébrant le sacrifice appelé sarvasvdra : agnipraveço’pi san’asvâranâmake yajaaviçeshe yatlid çarabhaxigena krtas lathd bod dhyam. — Voir sur Çarabhawga s’otfrant en holocauste, Râmâyana, 3, 9. édition Gorresio.

(13) Comm. Il (le roi Çûdraka) connaissait l’âge auquel il devait mourir par des calculs astrologiques ; le passé est employé eu égard au directeur de théâtre, par l’intermédiaire de qui ces vers sont récités : labdhva cayuh çatdbdam agnim pravishla iti jatakâdiganitadvârâ jndti’d dgâmisûtradlidravacanâpekhshaydgnim pravishtâ ilyâdi bhûtakdlapratyayo na viruddha iti marmajnd. — Ainsi, d’après le comm., ce passage même aurait pour auteur le roi Çûdraka, et nous avons là un curieux exemple des subtilités puériles auxquelles avaient recours les scoliastes de l’Inde quand ils se trouvaient en présence de faits en contradiction avec des données léguées par la tradition et qu’ils se croyaient obligés d’adopter sans contrôle.

(14) Comm. kakudam cihnabhûtam prdv’inyam vd tatlid cdmarah prdvîr.yc rdjalinge ca vvshdngc (sic) kakudo’striydm iti.

(15) Comm. Ou Ujjayinî : avantipurî ujjayinî.

(16) Le mot sanscrit est sârthavâha, qui signifie chef d’une corporation de marchands. D’après Wilson, dans beaucoup de villes de l’Inde, les différentes classes de la société reconnaissent encore certains de leurs membres pour chefs héréditaires. Cette explication ne rend toutefois qu’insuffisamment compte de ce qu’il faut entendre par le sârthavâha des brahmanes.

(17) Il y a dans le texte un jeu de mots sur Vasantasenâ, nom de l’héroïne du drame, et vasanta printemps.

(18) Comm, nayo ni lis tasya pracdro lyavalidrah tjm nayapracdrasahitam vyavalidram. Cette explication paraît supposer une leçon un peu différente de celle que donne l’édition de Stenzler.

(19) Comm. çûnyam abliimatakdryarahitam.

(20) Comm. On retrouve cette stance avec de légères variantes dans Cânakya, dans l’Hitopadeça et dans le drame de Vikramorvaçî. Voir Otto Boehtlingk, Indische Sprüche, 1re édition, spr. 151 et 249.

(21) Le Comm. voit dans cette façon de parler assez bizarre une sorte d’indication des sottises que débitera Samsthânaka dans le cours de la pièce et des expressions étranges dont il se servira : gîtakena cakshushî khatakhatâyete ity asambaddhapratâpena bhâvinah çâkârâsambaddhabhâshanasya sûcanam.

(22) Comm. kâryavaçât prayogavaçâc ceti kâryam bodhyâyâh striyo jhatiti jnânam (?) yad ucyate strishu nâprâkrtam vaded iti sukumâratvena suprayogatvam prâkrtasya.

(23) Comm. avida avideti nirvede kashtam kashiam ity arthah. adrshtâkrtasamprâptâv avidâvida bhohpadam iti ca prâncah.

(24) Comm. hîmânahe vismaye.

(25) Comm. tandulaprakshâlanajalapravâho atra tâdrçî rathyâ lohasya katâho bhâjanaviçeshah tatparivartanena mârjanena krshnasârâ krtatilakâ yuvativa bahu bhûmir adhikam çobhate. — Le tilaka était un morceau d’étoffe de couleur qu’on portait sur le front en guise de parure ou pour indiquer la caste à laquelle on appartenait.

(26) Comm. annamayam pâthântare odanamayam. Stenz. odanamayam.

(27) Comm. prânâdhikam (Stenz. prânâtyayam) prâneshv adhikam yathâ syâd evam.

(28) Comm. varnakam kastûryâdikam samâlambhanam.

(29) Comm. saddâvia çabdâpyety asamskrte çrâvayitvâ ity arthah. Stenz. âhûya.

(30) Dans le texte, le directeur répète mot pour mot ce qu’il a dit plus haut : « À force de chanter, etc. »

(31) Comm. âçamsantu îpsitam pûrayantu ity arthah.

(32) Comm. C’est une indication de l’accident du changement de litière qui doit arriver à Vasantasenâ et de la tentative de meurtre dont elle sera l’objet : ity anena (ce qui vient d’être dit) vasantasenâyâh pravahanaviparyâsamotanayoh sûcanam. — Il semble, à la fréquence des rapports de ce que le comm. suppose entre le prologue et la pièce proprement dite (je ne signale que les plus importants), que les scoliastes considéraient ces avant-propos comme analogues aux ouvertures de nos opéras dans lesquelles on retrouve l’indication rapide des principaux motifs qui se trouvent développés dans l’œuvre principale.

(33) Le sens de la comparaison varandalambuka iva étant douteux, je me suis abstenu de la traduire. Voici du reste la double explication qu’en donne le comm. : varando d’irghakâshxham tasya lambukah. taiprdntanibaddho mrttikdsihûnah sa In dronyâm pdtihiddhdre (sic) dûram titt/idpyddhahpdtyate kecid dliuh. varav.dah ishxakdg-he utinatibhûto dirgho bhitlipradeçah tatra lamghuko (sic)’vayavabliûta ishtakdsangliah so’pi In samyojandrtliam dûram utthdpyate ananlaram nipataty aplti.

(34) Comm. bhaklaparivyayena odanavyayencty arthah yadvd bliartrparivyayena bharlrparitydgcnety arthàh. — Le comm. voit ici une allusion à l’élévation au trône d’un nouveau souverain substitué au roi Pâlaka, qui forme le dénouement de la Mrcchakaiikd : pdralaukika ity anena pdlakavyuddsena ndyakdntoraldbhasûcanam.

(35) Comm. d dkshepc.

(36) Comm. chedyamdnam… vajjantam iti pdthe vadhyamdnam. Stenz. chedyamdnam. — C’est une allusion au supplice auquel Chàrudatta est conduit au dixième acte : anena samhdrdnke cdrudattanigrahasûcanam.

(37) Le Comm. ajoute après anveshitavyàh sans indiquer si c’est en guise de glose : ko’rlhahyadd duUstliitdh bhavanli brdlimauds tadd cdranddîndm api gfhe kurvanti bhojanam «…quand les brahmanes sont pauvres ils acceptent à dîner même chez des comédiens ambulants et les gens de même espèce. »

(38) Comm. agrani pratishxho’gragdmîli ydvat… adidlii bliodu ity api pdiliah lalrdpi alilhi bhavaiv ity artliah.

(39) Comm. nepathye nepathyam syâj javanikâ ity amarah tatah kaç cid âheti çeshah. samketo’tra nâtakâdau sa maitreyanâmâ vidûshaka eva nepathyântardeçâd âheti yâvat. — Mot à mot, derrière le rideau.

(40) Comm. vyâprtah kâryântaravyâsaktah.

(41) Comm. adya. Stenz. ârya. — Comm. nisavattam (prâcrit) ca pitrnâm samutsrshthaghrtâdisahitatandulapûrnapâtram nisrâva iti yasya prasiddhih. nisavatlam nihsapatnam vipakshasyâparasyâbhâvâd iti ke cit.

(42) Comm. punar nepathye iti sa mai reya era sûtradhâravâkyasyottaram ahety arthah.


ACTE PREMIER (1)


LE DÉPOT DE PARURE




Maitreya, arrivant sur la scène avec un manteau à la main. — Il va, dit-il, inviter un autre brahmane… Et cependant, Maitreya, mon ami, tu es bien obligé d’aller à la recherche des invitations (2). Hélas ! me voilà au niveau de ma condition (3) ! Au temps de la prospérité de Chârudatta, je me gobergeais de friandises dont la saveur délicieuse m’embaumait l’haleine et qu’on passait le jour et la nuit à confectionner à grands soins ; j’étais assis sur le seuil de la maison que voilà ; j’étais entouré de centaines de plats où je piquais du doigt par-ci par-là, puis le secouais dédaigneusement comme fait un peintre avec ses pinceaux, au milieu de ses pots de couleur (4), et je ruminais à mon aise, pareil à un taureau sur la place d’une ville (5). Aujourd’hui, sa pauvreté m’a réduit à rôder de côté et d’autre, mais je reviens toujours ici chercher un refuge comme une tourterelle domestique… J’ai là le manteau de Chârudatta que son cher ami Chûrnavriddha lui envoie tout parfumé de fleurs de jasmin ; je dois le lui remettre, m’a-t-il dit, quand Chârudatta aura rendu ses devoirs aux dieux. Je vais donc chercher à le voir. (Il s’avance en regardant.) Je l’aperçois précisément qui vient ici : il a achevé ses dévotions et jette l’offrande aux divinités domestiques. (Chârudatta, accompagné de Radanikâ, arrive sur la scène de la manière indiquée.)

Chârudatta, levant les yeux au ciel et poussant des soupirs de découragement. — « Autrefois les cygnes et les troupes de grues faisaient disparaître à l’instant l’offrande déposée par moi sur la terrasse de ma maison ; aujourd’hui la poignée de graines que je jette tombe au milieu d’herbes touffues et les vers seuls viennent les souiller de leur bave (6). » (Il s’assied après s’être promené à pas lents.)

Maitreya. — Voici le seigneur Chârudatta ; allons à sa rencontre. (Il s’approche de lui.) Seigneur, je vous salue et vous souhaite toutes sortes de prospérités.

Chârudatta. — Ah ! voilà Maitreya, mon ami de tous les temps ! Ami, sois le bienvenu et assieds-toi (7).

Maitreya. — Je vous obéis, seigneur. (Il s’assied.) Voici un manteau parfumé de fleurs de jasmin que votre cher ami Chûrnavriddha vous envoie ; il m’a chargé de vous le remettre après que vous auriez rendu vos devoirs aux dieux. (Il le lui offre ; Chârudatta le prend et reste pensif.) Eh bien ! à quoi pensez-vous ?

Chârudatta. — Ah ! mon ami,

« Le bonheur qui survient après l’infortune est comme un flambeau qui s’allume au sein d’une nuit profonde. Si l’homme, au contraire, tombe de la félicité dans la misère, il cesse d’exister, bien qu’il ait toujours un corps et qu’il paraisse vivre. »

Maitreya. — Que préférez-vous de la mort ou de la pauvreté ?

Chârudatta. — « La mort, mon ami, me semble préférable à la misère : pour mourir on n’endure qu’un instant de douleur ; mais quand on est pauvre, on souffre sans relâche (8). »

Maitreya. — Ne vous chagrinez pas tant. La décroissance de vos richesses, dissipées par vos amis, ressemble à celle de la lune réduite à son dernier quartier pour avoir servi de breuvage aux dieux (9), et prête à recroître : elle est très honorable pour vous et de bon augure.

Chârudatta. — Ce n’est pas, crois-moi, la perte de mes biens qui me rend malheureux :

« Ma peine vient de ce que les hôtes évitent ma maison appauvrie, comme les abeilles vagabondes s’éloignent de la joue de l’éléphant quand la saison du rut est finie et que les traces épaisses de la liqueur qui la couvrait alors se sont desséchées. »

Maitreya. — Ah les fils d’esclaves ! Ils font un déjeuner de votre bien et ils imitent ensuite les petits bouviers qui ont peur des guêpes et vont de place en place pour éviter leurs piqûres (10).

Chârudatta. — « Crois-moi, mon ami, mon tourment n’est pas causé par la perte de ma fortune, car les richesses vont et viennent au gré du sort, mais j’éprouve du chagrin de voir que les liens de l’amitié se relâchent quand les ressources dont on disposait sont épuisées. Du reste, la pauvreté rend timide ; l’homme livré à la timidité perd son énergie ; quand on manque d’énergie on se voit méprisé ; le mépris dont on est l’objet jette dans le découragement et le découragement dans le désespoir (11) ; une fois en proie au chagrin, l’intelligence s’altère et l’affaiblissement de l’intelligence entraîne la perte totale. La pauvreté, hélas ! est la source de tous les maux ! »

Maitreya. — Cessez de vous affliger au souvenir de vos biens qui ont servi de régal à vos convives (12).

Chârudatta. — La pauvreté, mon ami, est pour l’homme

« Une source constante de soucis (13) ; elle nous expose aux affronts de nos ennemis, et elle est elle-même une ennemie ; elle nous fait repousser par nos amis (14) ; elle nous fait haïr par ceux qui nous entourent ; elle nous inspire l’idée de partir pour la forêt par suite du mépris de nos épouses (15) ; elle nous met dans le cœur un chagrin ardent qui le torture sans le consumer. »

Mais, pour changer de discours, j’ai fait mes oblations aux divinités domestiques, et je t’engage à aller de ton côté faire les tiennes dans un carrefour aux divinités mères (16).

Maitreya. — Certes, non !

Chârudatta. — Et pourquoi ?

Maitreya. — Parce qu’on a beau entourer les dieux d’hommages, ils n’en sont pas plus favorables pour cela. À quoi cela sert-il donc de leur prodiguer les adorations ?

Chârudatta. — Ami, ami, ne dis pas cela ! L’oblation est une des observances qui doivent être régulièrement pratiquées par un maître de maison (17) ;

« Car les divinités sont satisfaites (18) quand les hommes dont les sens sont apaisés leur rendent un culte régulier par la pénitence, par la pensée, par la parole et par les offrandes ; il n’y a pas à en douter. »

Va donc, je t’en prie, offrir tes oblations aux divinités mères.

Maitreya. — Non, non ; je n’irai pas. Envoyez-y n’importe qui ; pour moi, tout ce qui concerne mes devoirs de brahmane se déplace et s’intervertit, de même que, dans l’image que reflète le miroir, la droite devient la gauche et réciproquement. Du reste, à cette heure tardive, la route royale est fréquentée par des femmes de mauvaise vie, des vitas, des esclaves et des courtisans (19). En me mêlant à ces gens-là, je ressemblerais à la souris qui va se jeter dans la gueule du serpent noir à l’affût des grenouilles (20). Mais vous, que ferez-vous assis là ?

Chârudatta. — Soit ; reste. Je vais vaquer à ma méditation pieuse.


Une voix derrière la scène. — Arrête, Vasantasenâ ! arrête ! (Vasantasenâ apparaît sur la scène poursuivie par le Vita et Samsthânaka accompagné d’un esclave.)

Le vita. — Arrêtez ! Vasantasenâ, arrêtez !

« Pourquoi la frayeur jette-t-elle le trouble dans vos grâces juvéniles ? Pourquoi précipiter le mouvement de ces pieds exercés (21) à marquer le rhythme de la danse ? Pourquoi vous enfuir en jetant çà et là, du coin de l’œil, des regards tremblants, comme une gazelle effarouchée par la poursuite du chasseur ? »

Samsthânaka. — Arrête ! Vasantasenâ, arrête !

« Pourquoi t’enfuir, te sauver, courir en trébuchant (22) ? Quitte ta crainte, jeune fille, on ne veut pas te faire de mal ; arrête-toi, seulement. L’amour met mon cœur au supplice ; il le brûle à petit feu comme un morceau de viande tombé sur un lit de charbons ardents. »

L’esclave. — Arrête ! courtisane, arrête !

« Pourquoi t’enfuir épouvantée à ma vue (23) comme la femelle du paon en été, alors que sa queue est munie de toutes ses richesses ? Quant au puissant seigneur, mon maître, il se trémousse (24) comme un jeune chien (25) courant dans la forêt. »

Le vita. — Arrêtez ! Vasantasenâ, arrêtez !

« Pourquoi vous enfuir en tremblant comme un jeune bananier, sous votre tunique écarlate dont les bords sont agités par le vent, ô vous qui, pareille à une mine d’arsenci rouge attaquée par la sape, surpassez en éclat les boutons d’un bouquet de lotus rouges (26) ? »

Samsthânaka. — Arrête ! Vasantasenâ, arrête !

« Tu as porté au paroxysme mon délire, ma passion, mon amour ; pendant la nuit tu chasses le sommeil loin de la couche où je repose. Mais tu t’enfuis (27), et dans l’épouvante qui fait trébucher tes pas et les rend chancelants, te voilà tombée en mon pouvoir comme Kuntî tomba aux mains de Râvana (28). »

Le vita. — Ah ! Vasantasenâ,

« Pourquoi, faisant précéder mes pas des vôtres (29), vous enfuyez-vous pareille à un serpent (30) que terrifie le roi des oiseaux (31) ? Je pourrais arrêter le vent lancé dans sa course rapide et je n’aurai pas besoin de grands efforts pour vous saisir, ô ma belle fugitive ! »

Samsthânaka. — Maître, maître (32) !

« Je l’ai traitée d’outil (fouet) dont se sert Kâma (le dieu de l’amour) pour dérober les pièces de monnaie (33), de mouche à viande (34), de bayadère, de camuse, de femme qui perd une famille (35), de libertine (36), d’assiette du dieu de l’amour (37), d’hôtesse d’une maison de prostitution (38), de courtisane qui sert d’échafaudage à de belles parures (39), de maîtresse de maison de débauche (40). Et, quoique je l’invoque par ces dix appellations (41), elle ne veut pas de moi. »

Le vita. — « Pourquoi vous enfuir épouvantée comme la femelle du héron qui tremble au bruit des grondements du tonnerre dans le nuage et, pareille à une vînâ que pince l’ongle d’un vita (42), dans votre course précipitée faire fouetter vos joues par vos pendants d’oreilles ? »

Samsthânaka. — « Pourquoi t’enfuir au cliquetis confus de tes parures (43) comme Draupadî se sauvant devant Râma (44) ? Mais je te tiens et je te saisirai de vive force comme Hanûmant s’emparant de Subhadrâ, la sœur de Viçvâvasu (45). »

L’esclave. — « Accorde ton amour à l’ami du roi et tu auras à manger du poisson et de la viande. Les chiens qui ont du poisson et de la viande ne courent pas après la charogne (46). »

Le vita. — « Pourquoi, ô Vasantasenâ ! vous enfuir précipitamment et effrayée, entraînant avec vous la ceinture bruyante qui entoure vos hanches et jette un éclat semblable à celui des étoiles (47) et, pareille à la divinité protectrice de la ville, montrant un visage qui a l’aspect d’orpiment pilé avec des poudres odoriférantes (48) ? »

Samsthânaka. — « Nous te poursuivons avec l’ardeur de chiens qui chassent dans la forêt une femelle de chacal ; et toi, tu t’enfuis promptement, rapidement, éperdûment en emportant mon cœur avec la membrane qui l’enveloppe (49). »

Vasantasenâ. — À moi ! Pallavaka, Parabhritikâ (50) !

Samsthânaka, effrayé. — Maître, maître ! un homme !

Le vita. — Ne craignez rien ; il n’y a aucun danger.

Vasantasenâ. — À moi ! Mâdhavikâ.

Le vita, riant. — Fou que vous êtes ! elle appelle ses gens.

Samsthânaka. — Maître, maître ! c’est une femme qu’elle appelle (51) !

{Le vita. — Sans doute.

Samsthânaka. — Des femmes ! J’en exterminerais un cent. Ne suis-je pas un héros ?

Vasantasenâ, ne voyant arriver personne. — Hélas (52) ! mes gens ont disparu. Je ne puis compter que sur moi seule pour me sauver.

Le vita. — Cherchez-la, cherchez la !

Samsthânaka. — Invoque, invoque tant que tu voudras (53), ô Vasantasena, la femelle du coucou, les nouveaux bourgeons et le printemps lui-même (54) ; personne ne peut te soustraire à ma poursuite,

« Ni Bhîmasena (55), ni le fils de Jamadagni (56), ni le fils de Kuntî (57), ni même le monstre aux dix têtes (58). J’imiterai Duhçâsana (59) et je te saisirai par les cheveux (60). »

Puis vois !

« Ma chère épée bien affilée est là pour te trancher la tête ou te faire passer de vie à trépas (61)… Allons ! cesse de t’enfuir : est-ce vivre que de s’exposer ainsi à la mort ? »

Vasantasenâ. — Seigneur ! je ne suis qu’une faible femme.

Le vita. — C’est pour cela même qu’il vous est fait grâce de la vie (62).

Samsthânaka. — C’est pour cela même que tu ne seras pas mise à mort.

Vasantasena, à part (63). — Il m’effraie même en voulant me tranquilliser. Mais, soit ; voyons ce qu’il en résultera. (Haut.) Seigneur, que réclamez-vous (64) ? Sont-ce mes bijoux que vous voulez ?

Le vita. — Que les dieux nous en préservent (65), Vasantasenâ ! Nous ne pensons pas à vos bijoux. Est-ce qu’il est permis de cueillir les fleurs des lianes qui décorent un jardin (66) ?

Vasantasenâ. — Que me veut-on donc ?

Samsthânaka. — Que tu m’aimes, moi qui suis un homme divin, un Vâsudeva (67) sous les traits d’un mortel.

Vasantasenâ, avec colère. — Allons donc ! Laissez-moi ! Vous me demandez une chose déshonorante.

Samsthânaka, riant et battant des mains (68). — Maître, maître ! vois-tu cela ? Dans l’intervalle cette courtisane est devenue si aimable qu’elle me dit : « Venez, vous êtes fatigue, vous n’en pouvez plus (69). » Ne crois pas, la belle, que j’arrive de me promener dans quelque village ou quelque ville (70). Non, j’en jure par la tête du vita et par mes pieds (71), c’est seulement en m’attachant à vos pas, mademoiselle (72), que je me suis fatigué et exténué.

Le vita, à part. — L’idiot, elle a dit blanc et il a compris noir (73). (Haut.) Vasantasenâ, vos paroles s’accordent peu avec ce qu’on dit de la maison d’une courtisane. Ne savez-vous pas

« Qu’elle est le refuge hospitalier de la jeunesse et qu’une courtisane comme vous ressemble à une liane plantée sur le bord de la route ? Votre corps, l’amie, étant vénal et s’achetant à prix d’or, vous devez accueillir également celui que vous aimez et celui qui vous déplaît. Dans le même lac se baignent le fou et le sage, le brâhmane et l’homme appartenant à la dernière caste (74) ; la liane fleurie se courbe (75) sous le poids du corbeau aussi bien que du paon ; sur la barque qui porte le brâhmane, le kshatriya et le vaiçya (76) passent également les autres hommes. Ne ressemblez-vous pas au lac, à la liane et à la barque, et n’êtes-vous pas au service de tout le monde ? »

Vasantasenâ. — C’est le mérite et non pas la violence qui fait naître l’amour.

Samsthânaka. — Maître, maître ! cette fille d’esclave (77) s’est amourachée d’un pauvre hère appelé Chârudatta qu’elle a vu dans le jardin du temple de Kâmadeva (78), et c’est pour cela qu’elle ne veut pas de moi. La maison de Chârudatta est là à notre gauche ; prends tes dispositions pour qu’elle n’échappe pas de nos mains.

Le vita, à part. — L’imbécile ! Il dit justement ce qu’il aurait fallu taire (79). Ah ! Vasantasenâ s’est amourachée du digne Chârudatta. Le proverbe est bien vrai : la perle s’unit à la perle. Laissons aller les choses et foin de l’idiot ! (Haut.) Vous dites donc, seigneur (80), que la maison de Chârudatta est à gauche ?

Samsthânaka. — Sans doute !

Vasantasenâ, à part. — Quoi ! la maison de Chârudatta est là à gauche ? Vraiment ! ce méchant homme, tout en essayant de me nuire me facilite une entrevue avec mon amant (81).

Samsthânaka. — Maître, maître ! l’obscurité est grande (82) et Vasantasenâ a disparu comme une boulette d’encre tombée dans un tas de haricots (83).

Le vita. — C’est vrai les ténèbres sont épaisses et

« Mes yeux quoique tout grands ouverts et doués d’une grande puissance visuelle (84) sont comme fermés par elles et frappés de cécité. On dirait que l’obscurité s’attache aux membres comme un onguent et qu’elle tombe du ciel sous forme de collyre ; la vue m’est devenue aussi inutile que les services rendus à un méchant homme (85). »

Samsthânaka. — Maître, maître ! je suis à la recherche de Vasantasenâ.

Le vita. — Il est certams signes qui pourraient vous mettre sur sa trace.

Samsthânaka. — De quoi veux-tu parler (86) ?

Le vita. — Du cliquetis de ses bijoux ou des effluves parfumées qu’exhalent les guirlandes de fleurs dont elle est ornée.

Samsthânaka. — J’entends bien le parfum de ses guirlandes de fleurs, mais je ne vois pas distinctement le son de ses bijoux parce que l’obscurité remplit mes narines (87).

Le vita, bas à Vasantasenâ. — « L’obscurité du soir vous dérobe bien aux regards, ô Vasantasenâ ! et vous ressemblez à l’éclair qui s’éteint dans le sein du nuage ; mais l’odeur parfumée que répandent vos couronnes et les colliers bruyants que vous portez aux pieds risquent de (88) vous trahir. »

M’avez-vous entendu ?

Vasantasenâ, à part. — Entendu et compris. (Après avoir ôté ses colliers et ses guirlandes elle fait quelques pas et tâte la muraille avec la main.) Je trouve bien la porte latérale en tâtant le mur, mais je sens au toucher (89) qu’elle est fermée.


Chârudatta. — Ami, ma prière à voix basse est terminée. Va t’en maintenant faire l’oblation aux divinités mères.

Maitreya. — Non, non, je vous l’ai déjà dit, je n’irai pas.

Chârudatta. — Hélas !

« Quand vous êtes pauvre vos proches ne vous adressent plus la parole (90), vos amis les plus chers se détournent de vous, l’adversité s’accroît (91), les forces morales s’affaiblissent, le brillant éclat de votre vertu s’obscurcit et l’on vous impute jusqu’au mal commis par autrui (92). Personne ne recherche votre société, nul ne vous témoigne de respect ; si vous venez prendre part à un festin dans la demeure d’un riche on vous regarde avec mépris ; vous êtes mal vêtu (93) et par un sentiment de honte vous vous éloignez de la foule : à mon avis, la pauvreté peut être à juste titre considérée comme le sixième des péchés capitaux (94). Je déplore ton sort, ô pauvreté, toi qui trouves en moi un séjour hospitalier, et je me demande où tu iras quand mon malheureux corps aura cessé de vivre (95) ! »

Maitreya, avec confusion. — Eh bien, ami, s’il faut y aller, je voudrais que Radanikâ m’accompagne.

Chârudatta. — Radanikâ, va-t’en avec Maitreya.

Radanikâ. — Je ferai comme vous ordonnez, seigneur.

Maitreya. — Allons ! Radanikâ, prends l’offrande et la lampe ; je vais ouvrir la porte latérale. (Il ouvre la porte.)

Vasantasenâ. — Tiens ! voilà la porte qui s’ouvre comme pour m’accueillir (96). Entrons ! (Elle aperçoit de la lumière.) Ah (97) ! une lampe. (Elle l’éteint avec le bord de sa tunique et entre dans la maison.) (98)

Chârudatta. — Eh bien ! Maitreya, qu’y a-t-il donc ?

Maitreya. — Une bouffée de vent à laquelle l’ouverture de la porte a livré passage vient de souffler la lampe (99). Toi, Radanikâ, tu vas sortir par la porte latérale, tandis que j’irai la rallumer dans l’intérieur de la maison pour revenir à l’instant. (Il sort.)


Samsthânaka. — Maître, maître ! je cherche Vasantasenâ.

Le vita. — Cherchez-la, cherchez-la !

Samsthânaka, après avoir cherché. — Maître, maître, je la tiens !

Le vita. — Fou que vous êtes ! Ne vous apercevez-vous pas que c’est moi ?

Samsthânaka. — Mets-toi à l’écart, alors ! (Il cherche de nouveau et attrape l’esclave.) Ah ! cette fois elle est prise.

L’esclave. — Non, seigneur, c’est moi, votre esclave.

Samsthânaka. — Maître, place-toi par ici et toi, esclave, par là ; voilà le maître et l’esclave, l’esclave et le maître. C’est bien, tenez-vous de côté tous les deux (100). (Il cherche de nouveau et saisit Radanikâ par les cheveux.) Ah ! maître, la voilà prise !

« Je la poursuivais dans l’obscurité, le parfum de ses guirlandes l’a trahie et je l’ai attrapée par les cheveux (101), comme Draupadî l’a été par Chânakya (102). »

Le vita. — « Ah ! voilà comme vous courez après les fils de bonne famille (103), dans la présomption que vous donne la jeunesse ; et vous vous faites prendre par vos cheveux couronnés de fleurs et faits pour être ornés de bijoux (104) ! »

Samsthânaka. — « La belle, tu as beau crier, pleurer et invoquer de toutes tes forces Çambhu, Çiva, Çankara, Içvara (105), tu n’en es pas moins prise par les cheveux, par les poils, par les crins. »

Radanikâ, effrayée. — Seigneurs ! Quelles sont vos intentions (106) ?

Le vita. — Ce n’est pas le son de la voix de Vasantasenâ.

Samsthânaka. — Maître, maître ! ne vois-tu pas que la fille d’esclave change de voix comme une chatte qui veut de la crème (107) ?

Le vita. — Comment cela peut-il se faire ? C’est surprenant ; et, cependant, toute réflexion faite,

« Elle a pu acquérir ce talent en montant sur la scène, en apprenant à chanter ou en s’étudiant aux déguisements. »

Maitreya, revenant sur la scène. — C’est étrange (108) ! la flamme de ma lampe est agitée par le vent du soir comme le cœur d’un bouc qu’on mène au sacrifice. (Il s’avance et aperçoit Radanikâ.) Hola ! Radanikâ !

Samsthânaka. — Maître, maître ! Voilà un homme !

Maitreya. — Est-ce convenable, est-ce permis que des étrangers s’autorisant de sa pauvreté actuelle s’introduisent ainsi dans la demeure de Chârudatta ?

Radanikâ. — Voyez, seigneur Maitreya, à quelles insultes je suis en butte.

Maitreya. — Toi ? tu veux dire nous.

Radanikâ, avec ironie (109). — Sans doute, vous seul.

Maitreya. — Est-ce (110) qu’on t’a maltraitée ?

Radanikâ. — Je le crois bien !

Maitreya. — Bien vrai ?

Radanikâ. — Ce n’est que trop vrai.

Maitreya, en colère et brandissant un bâton. — Assez comme ça ! Un chien est le maître (111) dans son chenil et à plus forte raison un brahmane comme moi dans sa maison. Je vais casser la tête de ce mauvais sujet sous les coups de ce bambou bien sec qui est tordu comme le sort des gens de mon espèce.

Le vita. — Allons ! grand brahmane, calmez-vous.

Maitreya, apercevant le vita. — Ce n’est pas lui le coupable. (Jetant les yeux sur Samsthânaka.) Voici le fautif. Ah ! ce que vous faites là, Samsthânaka, vous le beau-frère du roi, est d’un méchant homme et bien malséant. Quoique Chârudatta se soit appauvri, ses vertus n’en font pas moins l’ornement d’Ujjavinî ; et cependant vous pénétrez chez lui et vous maltraitez sa servante.

« On ne doit pas mépriser le malheureux ; pour le destin, quel que soit le nom qu’on porte, il n’est pas de malheureux (112) ; l’homme qui se conduit mal peut être riche, il n’en est pas moins malheureux. »

Le vita, avec embarras. — Grand brahmane (113), calmez-vous, calmez-vous ! Tout ceci est le résultat d’une méprise ; il ne s’agit pas d’insulte.

« Nous courions après une femme...

Maitreya. — Après elle ?

Le vita. — Les dieux nous en préservent !

« — C’est, au contraire, une jeune femme libre (114) ; elle a disparu, nous avons pris celle-ci pour elle et, de là, la faute que nous avons paru commettre avec intention. »

« Recevez-en comme preuve ce témoignage absolu du désir que j’ai de me réconcilier avec vous. (Il jette son épée et tombe aux pieds de Maitreya enjoignant les mains.)

Maitreya. — Relevez-vous, vous êtes un honnête homme. Je me suis adressé brusquement à vous sans vous connaître : maintenant je sais qui vous êtes et je vous demande pardon (115).

Le vita. — Comment donc ? C’est à vous de pardonner : mais je ne me relèverai qu’à une condition (116).

Maitreya. — Parlez.

Le vita. — Vous ne direz rien au seigneur Chârudatta de ce qui s’est passé.

Maitreya. — Je vous le promets.

Le vita. — « Je reçois avec respect, brahmane, les marques de bienveillance que vous me témoignez ; bien que nous portions l’épée. vous avez triomphé de nous avec le glaive de vos vertus (117). »

Sausthânaka, courroucé. — Pourquoi donc, maître, te jeter aux pieds de ce drôle en joignant les mains comme pour l’implorer (118) ?

Le vita. — J’ai peur.

Samsthânaka. — De quoi ?

Le vita. — Des vertus de Chârudatta.

Samsthânaka. — Belles vertus que celles d’un homme dans la maison duquel les visiteurs ne trouvent rien à manger !

Le vita. — Pouvez-vous dire cela ?

« C’est par ses bons procédés (119) envers des gens comme nous qu’il s’est ruiné ; ses richesses ne lui ont jamais servi à humilier personne : il s’est mis à sec comme un lac dont l’eau s’épuise pendant les chaleurs à force d’apaiser la soif des hommes. »

Samsthânaka, avec emportement. — Lui ce fils d’esclave ! qui est-il donc ?

« Est-ce un héros fameux, un Pândava (120), Çvetaketu (121), le fils de Râdhâ (122), Râvana, Indradatta (123) ? Est-il le fils que Râma a eu de Kuntî (124), Açvatthâman (125), Dharmaputra (126) ou Jatâyu (127) ? »

Le vita. — Êtes-vous fou ? Il s’agit de Chârudatta, c’est-à-dire de

« L’arbre qui donne à souhait tout ce dont ont besoin les malheureux et qui ploie sous le poids des mérites qu’il porte pour fruits, de la providence des honnêtes gens (128), du miroir des savants, de la pierre de touche des bonnes mœurs, d’un océan que borne la vertu, d’un bienfaiteur exempt d’orgueil, du trésor des bonnes qualités, d’un homme à l’esprit droit et généreux. En un mot, il est louable entre tous et vit en pratiquant les plus hautes vertus, comme les autres respirent. »

Aussi, mon avis est que nous partions d’ici.

Samsthânaka. — Sans avoir mis la main sur Vasantasenâ ?

Le vita. — Elle a disparu (129).

Samsthânaka. — Comment cela ?

Le vita. — « Comme la vue de l’aveugle, l’embonpoint du malade, la raison de l’insensé, la réussite du négligent ; comme la science suprême de l’homme dissipé et dépourvu de mémoire : à votre approche elle s’est éclipsée comme l’amour à la vue d’un ennemi. »

Samsthânaka. — Je ne m’en irai pas sans l’avoir prise.

Le vita. — Vous n’avez donc jamais entendu répéter cette maxime ?

« On se rend maître d’un éléphant en l’attachant à un pieu, on gouverne un cheval au moyen d’une bride, on captive une femme par le cœur ; sinon, il ne reste qu’à s’en aller. »

Samsthânaka. — Va t’en si tu veux ; pour moi je reste.

Le vita. — Soit, je pars. (Il sort.)

Samsthânaka. — Le maître est allé au diable, comme il l’avait annoncé (130). (S’adressant à Maitreya.) Quant à toi, maître fourbe (131) et mauvais drôle, assieds-toi, assieds-toi !

Maitreya. — On nous a déjà fait asseoir.

Samsthânaka. — Qui donc ?

Maitreya. — Le destin.

Samsthânaka. — Allons relève-toi, relève-toi !

Maitreya. — Nous nous relèverons un jour.

Samsthânaka. — Quand cela ?

Maitreya. — Quand le sort nous rendra ses faveurs.

Samsthânaka. — Eh bien ! pleure, pleure !

Maitreya. — Nous sommes bien contraints de pleurer (132).

Samsthânaka. — Par qui ?

Maitreya. — Par l’adversité.

Samsthânaka. — Allons ! ris, ris !

Maitreya. — Cela viendra.

Samsthânaka. — Quand ?

Maitreya. — Quand la prospérité de Chârudatta sera de retour.

Samsthânaka. — Eh bien ! mauvais garnement, va t’en dire de ma part à cet indigent qui s’appelle Chârudatta qu’une courtisane nommée Vasantasenâ, toute couverte d’or et de bijoux précieux, comme une directrice de théâtre surveillant la représentation d’une pièce nouvelle (133), qui s’est éprise de lui depuis qu’elle l’a vu dans le jardin du temple de Kâmadeva vient d’entrer dans sa maison pour échapper à nos violentes obsessions. S’il consent à la remettre spontanément entre mes mains, sans débat judiciaire (134), je lui saurai gré de cette prompte satisfaction (135) en lui restant attaché par une amitié solide ; s’il s’y refuse, je lui vouerai, au contraire, une haine éternelle. Au reste, qu’il se rappelle de ceci :

« La corruption n’atteint ni la courge dont la queue est enduite de bouse, ni les légumes secs, ni la viande frite (136), ni le brouet préparé pendant une nuit d’hiver, ni un prêt d’argent, ni le ressentiment qu’on garde contre un ennemi (137). »

Tu t’exprimeras distinctement (138), laconiquement et de façon à ce que je puisse t’entendre depuis le colombier muni d’un garde-fou de ma maison de plaisance (139), où je serai assis. Si tu ne t’énonces pas ainsi que je viens de dire (140), je te ferai craquer la tête (141) comme un fruit (ou un noyau) de kapittha (142) pris entre un seuil et une porte.

Maitreya. — Soyez tranquille, je rapporterai vos paroles.

Samsthânaka. — Dis-moi, esclave, est-ce que le maître est bien parti ?

L’esclave. — Assurément !

Samsthânaka. — Dans ce cas (143), allons-nous-en vite.

L’esclave. — Seigneur, ne prenez-vous pas votre épée ?

Samsthânaka. — Garde-la dans tes mains.

L’esclave. — Non, seigneur, voilà votre épée (144). N’est-ce pas au seigneur à la porter ?

Samsthânaka, la prenant à rebours. — « Assez dit (145) ! Ayant pris sur mon épaule mon épée couleur de radis rouge endormie dans son fourreau (146), je regagne ma maison poursuivi par les aboiements des chiens et des chiennes, comme un chacal qui se sauve du côté de sa tanière (147). » (Il s’en va.)


Maitreya. — Radanikâ, il faut bien te garder de faire connaître au seigneur Chârudatta l’outrage que tu viens de subir, car cela redoublerait, j’en suis sûr, le chagrin que lui cause sa misère.

Radanikâ. — Quoique je ne sois qu’une esclave, je saurai contenir ma langue, seigneur Maitreya.

Maitreya. — Bien, bien (148) !


Chârudatta, s’adressant à Vasantasenâ. — Radanikâ, voici le soir, l’heure où le vent se lève, Rohasena a froid ; fais-le rentrer et enveloppe-le de ce manteau. (Il le lui tend.)

Vasantasenâ, à part. — Il me prend (149) pour sa servante ! (Elle saisit le manteau ; après avoir aspiré l’odeur qui s’en exhale, elle ajoute avec ivresse.) Ah ! ce manteau parfumé de jasmin prouve que Chârudatta n’est pas indifférent aux plaisirs de son âge (150). (Elle le revêt à l’écart.)

Chârudatta. — Allons, Radanikâ, prends Rohasena et fais-le rentrer !

Vasantasenâ, à part.Hélas ! je ne puis entrer chez lui (151).

Chârudatta. — Eh bien ! Radanikâ, tu ne me réponds pas ? Hélas !

« Quand les rigueurs du sort ont jeté un homme dans une situation malheureuse et exposée aux difficultés résultant de la perte de sa fortune, ses amis deviennent des ennemis, et les gens qui lui étaient attachés depuis longtemps changent de sentiments à son égard. »

Maitreya, s’avançant sur la scène accompagné de Radanikâ. — Mon ami, voici Radanikâ.

Chârudatta. — Radanikâ ! mais quelle est donc cette autre femme

« Que j’ai souillée (152) en l’effleurant à mon insu avec mon vêtement ?

Vasantasenâ, à part. — « Que j’ai honorée, » devrait-il dire.

Chârudatta. — Elle brille comme le croissant de la lune voilé par les brumes d’automne. »

Mais ce n’est pas convenable de regarder ainsi la femme d’autrui.

Maitreya. — Cessez de craindre d’avoir devant vos yeux l’épouse d’un autre ; cette femme est Vasantasenâ, qui s’est éprise de vous dans le jardin du temple de Kâmadeva.

Chârudatta. — Quoi ! Vasantasenâ ? (À part.)

« Mes richesses s’étant taries, l’amour que j’ai conçu pour elle ressemble à la colère du lâche et n’ose pas sortir de mon cœur (153). »

Maitreya. — Mon ami, le beau-frère du roi m’a chargé de vous dire quelque chose.

Chârudatta. — Quoi donc ?

Maitreya. — Qu’une courtisane nommée Vasantasenâ toute couverte d’or et de bijoux précieux, comme une directrice de théâtre surveillant la représentation d’une pièce nouvelle (154), qui s’est éprise de vous depuis qu’elle vous a vu dans le jardin du temple de Kâmadeva, est entrée dans votre maison pour échapper à ses violentes obsessions.

Vasantasenâ, à part. — Il m’a poursuivi, a-t-il dit, de ses violentes obsessions, voilà des paroles qui m’honorent (155).

Maitreya. — Si vous consentez à la remettre spontanément entre ses mains, sans débat judiciaire, il vous saura gré de cette prompte satisfaction en vous restant attaché par une amitié solide ; mais si vous vous y refusez, il vous vouera une haine éternelle.

Chârudatta, dédaigneusement. — Il est fou ! (À part.) Cette jeune femme est digne qu’on s’approche d’elle en lui rendant les hommages dus à une divinité (156).

« Au moment où cette aventure lui est arrivée, elle a été pressée par lui d’entrer dans sa demeure, mais elle est restée inébranlable, bien qu’elle ait pu se rendre compte de sa brillante situation de fortune. Entourée d’hommes, elle a gardé résolument le silence, quoiqu’elle ait été l’objet de nombreuses interpellations (157). »

(Haut.) Madame, ne vous connaissant pas, je vous ai bien involontairement chargée de la besogne de ma servante. Je vous prie respectueusement d’excuser la faute que j’ai commise envers vous.

Vasantasenâ. — C’est moi, seigneur, qui dois vous demander humblement pardon en courbant la tête, de la liberté que j’ai prise d’agir ainsi (158) sans en être digne.

Maitreya. — Bien ! vos têtes s’inclinent de concert comme celles de deux beaux champs de riz plantés en face l’un de l’autre (159). Je vais faire comme vous et pencher ma tête qui ressemble au genou d’un jeune chameau (160) devant les deux vôtres, en vous priant de vouloir bien vous redresser (161).

Maitreya. — Soit ; arrêtons là nos civilités (162) !

Vasantasenâ, à part. — Quel délicat et affectueux accueil ! Mais puisqu’il en est ainsi (163), il ne serait pas convenable de rester longtemps dans cette maison où je suis entrée. Exposons cependant ce que nous avons à dire. (Haut.) Seigneur, si j’ai des titres à votre bienveillance (164), qu’il me soit permis de donner suite à mon désir en déposant cette parure dans votre maison ; c’est à cause d’elle que ces mauvais sujets (165) m’ont poursuivie.

Chârudatta. — Ma maison est peu propre à recevoir ce dépôt (166).

Vasantasenâ. — Vous vous trompez (167), seigneur ; ce n’est pas aux maisons que l’on accorde sa confiance, mais aux personnes qui les habitent.

Chârudatta. — Soit ; Maitreya, reçois cette parure.

Vasantasenâ. — Je vous en suis reconnaissante (168). (Elle tend la parure à Maitreya qui l’accepte.)

Maitreya. — Merci bien, madame (169) !

Chârudatta. — Peste de l’imbécile ! c’est un dépôt…

Maitreya, bas (170). — S’il en est ainsi, les voleurs les prendront bien s’ils veulent (171).

Chârudatta. — Pour quelques jours seulement.

Maitreya. — C’est un dépôt qu’elle nous fait, mais qui devient notre propriété (172).

Chârudatta. — Mais non, je devrai le lui rendre.

Vasantasenâ. — Seigneur, je désirerais que votre ami (173) m’accompagnât pour retourner chez moi.

Chârudatta. — Maitreya, reconduis cette dame chez elle.

Maitreya. — C’est plutôt à vous de le faire (174) ; vous aurez l’air à côté d’elle d’un cygne royal suivant sa compagne ; tandis que moi, pauvre brahmane, je serais mis en pièces par ces gens-là (175) comme une offrande aux dieux (176) placée dans un carrefour est dévorée par les chiens.

Chârudatta. — Soit ; je vous accompagnerai moi-même, madame. Qu’on allume les flambeaux dont nous avons besoin pour notre sécurité sur la route royale !

Maitreya. — Holà ! Vardhamânaka (177), allume les flambeaux.

Vardhamânaka, bas à Maitreya (178). — Eh bien ! Comment voulez-vous qu’on les allume sans huile ?

Maitreya, bas à Chârudatta. — C’est vrai ; les flambeaux ressemblent aux courtisanes ; ils manquent d’huile (ou d’amour) et n’ont que des dédains pour les pauvres diables (179). .

Chârudatta. — C’est bien (180), Maitreya, nous nous passerons de lampes (181). Vois donc (182) !

« La lune — le flambeau de la grande route — se lève pâle comme la joue d’une amante, avec son cortège de constellations, et ses doux rayons tombent à travers l’épaisseur des ténèbres pareilles à des gouttes de lait dans un marais desséché (183). » (Il se met en marche et arrivé au but de sa course il dit tendrement à Vasantasenâ.) Madame, voilà votre maison ; vous pouvez entrer. (Vasantasenâ prend congé de lui en lui jetant des regards d’amour.)

Chârudatta, revenu auprès de Maitreya (184). — Ami, Vasantasenâ est rentrée chez elle, retournons à la maison,

« Car la grande route est déserte, la garde fait ses rondes de différents côtés et, la nuit étant fertile en méfaits, il faut se défier des surprises. » (Il fait quelques pas.)

Tu garderas pendant la nuit cette cassette qui contient la parure de Vasantasenâ ; Vardhamânaka s’en chargera pendant le jour (185).

Maitreya. — Vos ordres seront exécutés. (Ils sortent.) Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/87 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/88 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/89 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/90 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/91 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/92 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/93 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/94 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/95 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/96 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/97 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/98 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/99 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/100 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/101


ACTE II

SAMVÂHAKA[19], LE JOUEUR


Une esclave, arrivant sur la scène. — Je suis envoyée chez Madame (2) avec un message dont sa mère (3) m’a chargée… Rendons-nous auprès d’elle. (Elle s’avance et regarde.) Elle pense à quelqu’un de toute son âme (4)… Je m’approche.

Vasantasenâ, assise et rêveuse ; Madanikâ est auprès d’elle. — Eh bien (5) ! Madanikâ ! Ensuite, ensuite… (6).

Madanikâ. — Mais, Madame, nous n’avons pas encore causé ; pourquoi me dites-vous ensuite ?

Vasantasenâ. — Que viens-je donc de te dire (7) ?

Madanikâ. — « Ensuite, ensuite… »

Vasantasenâ, avec un mouvement de surprise. — Ah ! vraiment (8) ?

L’esclave, qui s’est approchée d’abord (9). — Madame, votre mère vous fait dire (10) de vaquer à vos ablutions et d’aller ensuite rendre (11) vos devoirs aux divinités.

Vasantasenâ. — Réponds-lui de ma part que je ne prendrai pas de bain aujourd’hui ; qu’on charge donc un brahmane de rendre les devoirs aux dieux.

L’esclave. — Je rapporterai vos paroles, Madame. (Elle sort.)

Madanikâ. — Madame, l’amitié que j’ai pour vous, et non pas la malveillance (12), m’oblige à vous demander ce que vous avez.

Vasantasenâ. — Quelle mine ai-je donc, Madanikâ ?

Madanikâ. — Je m’aperçois, à vous voir aussi distraite, que vous avez le cœur épris de quelqu’un après qui vous soupirez.

Vasantasenâ. — Bien deviné ! On voit que tu sais comprendre ce qui se passe dans le cœur des autres.

Madanikâ. — Tant mieux, tant mieux ! Bien venu soit l’Amour, ce dieu auquel la jeunesse doit ses fêtes (13) ! Mais dites-moi si c’est au roi ou à un courtisan que s’adressent vos hommages.

Vasantasenâ. — Madanikâ, il s’agit d’amour et non pas d’hommages (14).

Madanikâ. — Vous aimez donc quelque jeune brâhmane dont un savoir rare orne l’esprit ?

Vasantasenâ. — Les brâhmanes, on doit les vénérer… (15).

Madanikâ. — Alors votre tendresse a-t-elle pour objet un jeune marchand qui s’est acquis de grandes richesses en parcourant différentes villes pour exercer son négoce ?

Vasantasenâ. — Un marchand abandonne (16) sa bien-aimée, quelle que soit la passion qu’elle éprouve pour lui, pour s’en aller dans d’autres contrées ; et cette séparation cause à celle-ci un chagrin cruel.

Madanikâ. — Mais, ma princesse (17), si celui que vous aimez n’est ni le roi, ni un courtisan, ni un brâhmane, ni un marchand, qui est-il donc ?

Vasantasenâ. — N’es-tu pas venue avec moi dans le jardin du temple de Kâmadeva ?

Madanikâ. — Oui, Madame !

Vasantasenâ. — Eh bien ! pourquoi m’interroges-tu comme si tu ne savais rien ?

Madanikâ. — Ah ! j’y suis. N’est-ce pas celui sous la protection duquel vous vous êtes placée et qui vous a si bien accueillie (18) ?

Vasantesenâ. — Comment s’appelle t-il ?

Madanikâ. — Il demeure sur la place des Corporations (19).

Vasantasenâ. — Mais c’est son nom que je te demande !

Madanikâ. — Celui qu’il porte est de bon augure ; il s’appelle Chârudatta (agréablement doué).

Vasantasenâ, avec joie. — Bravo, bravo ! Madanikâ ; tu es bien informée.

Madanikâ, à part. — Vraiment ! (Haut.) Madame, on dit qu’il est pauvre.

Vasantasenâ. — C’est précisément pourquoi je l’aime ; quoiqu’il soit rarement question dans le monde (20) d’une courtisane dont le cœur s’éprenne d’un homme tombé dans la misère.

Madanikâ. — Est-ce que les abeilles font leur cour à l’arbre mango une fois que les fleurs en sont flétries ?

Vasantasenâ. — C’est pour cela même qu’on les appelle abeilles (volages, coureuses) (21).

Madanikâ. — Si vous l’aimez (22), Madame, pourquoi ne pas faire des efforts pour vous rencontrer avec lui (23) ?

Vasantasenâ. — J’en ai fait, mais il était difficile d’en obtenir la récompense. Cependant j’espère qu’à l’avenir j’éprouverai moins d’obstacles à le voir.

Madanikâ. — N’est-ce pas dans cette intention que vous avez déposé votre parure entre ses mains ?

Vasantasenâ. — Tu as deviné juste.

Une voix dans la coulisse (24). — Holà ! (25) seigneur. Voilà un joueur (26) qui se sauve sans payer dix suvarnas (27) qu’il a perdus (28)… Arrêtez-le ! arrêtez-le ! (29)… Je t’aperçois d’ici (30)


Le masseur, arrivant brusquement et tout effrayé (31) sur la scène. — Quel malheur d’avoir la passion du jeu ! Chose étonnante !

« Me voilà atteint d’un coup de l’ânesse pareil à celui qu’en décocherait une à laquelle on vient de donner la clé des champs ; me voilà percé par la lance comme Ghatothaca le fut jadis par celle que Karna dirigea contre lui (32)… Quand j’ai vu le maître du tripot bien occupé avec son greffier, je me suis prestement esquivé ; mais maintenant que me voilà au milieu de la rue, où me réfugier ?… (33). »

Pendant que le maître du jeu, accompagné d’un joueur, est à ma recherche d’un autre côté, il faut décamper d’ici en marchant à reculons (34) et entrer dans ce temple (35) désert (ou privé d’idole) où je pourrai jouer le rôle du dieu (36). (Après s’être livré à une mimique variée, il entre dans le temple et prend la position d’une idole ; Mâthura et un joueur apparaissent ensuite sur la scène (37).

Mâthura. — Holà ! seigneur, voilà un joueur qui se sauve sans payer dix suvarnas qu’il a perdus (38)… Arrêtez-le ! arrêtez-le !… Je t’aperçois de loin !…

Le joueur (39). — « Tu peux descendre en enfer ou monter auprès d’Indra pour chercher un refuge ; Rudra lui-même ne saurait te sauver des mains d’un maître de tripot. »

Mâthura (40). — « Où t’es-tu sauvé, filou ! qui viens de tromper (41) un habile directeur de maisons de jeu et qui trembles de peur ; car tu trébuches en marchant, on le voit à l’irrégularité des empreintes de tes pas, ô toi qui souilles (42) ta réputation et le nom de ta famille ? »

Le joueur, examinant l’empreinte des pas du masseur (43). — Il est venu jusqu’ici, mais sa trace se perd (44).

Mâthura, examinant avec attention. — Ah ! ah ! Des empreintes qui indiquent qu’il a marché à reculons… un temple qui ne contient pas de statue de dieu… (45) (Après avoir réfléchi.) Le fourbe (46) y est entré le dos le premier (47).

Le joueur. — Allons l’y chercher (48) !

Mâthura. — D’accord ! (Ils entrent tous les deux dans le temple et se font mutuellement signe qu’ils ont aperçu le masseur figurant une idole.) (49).

Le joueur. — Tiens ! cette statue est de bois.

Mâthura. — Pas du tout, pas du tout ! Elle est de pierre. (Ils secouent le joueur en se faisant signe que c’est bien lui.) (50). Eh bien (51) ! si tu veux, nous allons jouer. (Ils se mettent à jouer.)

Le masseur, à part, en s’efforçant de réprimer les émotions (52) que le désir de jouer fait naître en lui. — « L’homme qui entend le bruit des dés sans avoir d’argent (53) dans sa poche éprouve un ravissement semblable à celui d’un roi déchu de son trône qui entend le son du tambour. Non, je ne jouerai plus, j’y suis bien décidé (54), car autant vaut se précipiter du sommet du Meru (55) que d’empoigner les dés... Et pourtant le bruit qu’il font est aussi charmant à entendre que le chant du kokila (56). »

Le joueur. — À moi de jouer, à moi de jouer (57) !

Mâthura. — Non, non ; c’est à moi !

Le masseur, quittant la position qu’il occupait et s’approchant précipitamment (58). — À moi ! oui.

Le joueur. — Le gaillard est pris (59) !

Mâthura, le saisissant. — Ah ! gibier de bourreau, tu es pris ! Donne les dix suvarnas !

Le masseur. — Seigneur, je les donnerai.

Mâthura. — Donne-les de suite !

Le masseur. — Je vous les donnerai, mais ne soyez pas aussi brusque.

Mâthura. — Allons, allons ! Il faut s’exécuter sur-le-champ !

Le masseur. — Ah ! la tête me tourne (60). (Il tombe en syncope ; Mâthura et le joueur le frappent à coups de pied et à coups de poing (61).)

Mâthura, traçant autour de lui le cercle du joueur (62). — Eh bien ! te voilà enfermé dans le cercle du joueur.

Le masseur, qui s’est relevé et s’abandonne au désespoir. — Quoi ! je suis enfermé dans le cercle du joueur ? Hélas ! cela nous impose, à nous autres joueurs, des obligations auxquelles il est impossible d’échapper. Où prendre pour payer ce que je dois ?

Mâthura. — Donne caution (63).

Le masseur. — Eh bien ! j’y consens (64). (S’approchant du joueur.) (65). Je vous donnerai la moitié de ce que je dois si Mâthura me tient quitte du reste (66).

Le joueur. — Soit.

Le masseur, s’approchant du maître de la maison de jeu. — Je vous donne caution pour la moitié de ma dette, tenez-moi quitte du reste (67).

Mâthura. — D’accord ; je n’y vois pas d’inconvénient.

Le masseur, haut à Mâthura. — Seigneur, vous, m’avez fait remise de la moitié ?

Mâthura. — Oui.

Le masseur, au joueur. — Et vous, vous m’avez fait remise également de la moitié ?

Le joueur. — J’en conviens.

Le masseur. — Eh bien ! maintenant je m’en vais (68).

Mâthura. — Donne les dix suvarnas !... Où vas-tu ?

Le masseur. — Voyez, voyez, Messieurs ! (69). J’ai donné (ou promis) caution à l’un pour la moitié de ma dette et l’autre m’a fait remise de la seconde moitié (70) ; qu’a-t-on encore à me réclamer maintenant ?

Mâthura, mettant la main sur lui. — Je suis Mâthura, l’habile joueur et je n’entends pas me laisser jouer ainsi (71). Pendard ! tu vas donner tout ce que tu dois et de suite !

Le masseur. — Où voulez-vous que je le prenne ?

Mâthura. — Vends ton père et paie moi !

Le masseur. — Est-il là mon père ?

Mâthura. — Eh bien ! vends ta mère et paie moi !

Le masseur. — Est-elle là ma mère ?

Mâthura. — Alors vends-toi et paie !

Le masseur. — Je veux bien, mais accordez-moi un peu de répit et conduisez-moi sur la route royale.

Mâthura. — Marche ! en ce cas, marche (72) !

Le masseur. — Allons ! (Il se met en marche.) Seigneurs, achetez-moi dix suvarnas à ce maître de tripot ! (On entend une voix dans l’espace.) (73). On me demande ce que je ferai (74) ?… Je ferai ce qu’il y a à faire chez vous… Quoi ! il s’en va sans daigner me répondre (75) ? Soit ! je m’adresserai à un autre (76). (Il répète, « seigneurs, achetez-moi, etc. ») Hélas ! celui-là passe aussi son chemin sans s’occuper de moi. Ah (77) ! depuis que le seigneur Chârudatta a perdu ses biens, mon infortune ne fait que de s’accroître (78)) !…

Mâthura. — Eh bien ! t’exécutes-tu ?

Le masseur. — Comment voulez-vous que je fasse ? (Il tombe à terre après avoir prononcé ces paroles (79) et Mâthura l’accable de coups.) Au secours ! au secours !

Darduraka, (80) arrivant sur la scène. — Vraiment ! le jeu est pour l’homme une royauté à laquelle il ne manque qu’un trône (81).

« Le joueur, en effet, ne présume jamais une défaite ; les recettes lui arrivent de tous côtés et il puise sans cesse dans un trésor toujours rempli ; il a, comme un prince, des revenus à discrétion (82) en perspective et voit autour de lui comme une cour de gens opulents (83). »

« Par le jeu, on acquiert des richesses, par le jeu on obtient des épouses et des amis, par le jeu on trouve le moyen de donner et de jouir, mais par le jeu aussi on perd tout. »

« Le trois (84) (au jeu de dé) m’a tout enlevé mon avoir ; la sortie du deux (85) m’a mis sur le gril ; l’as m’a montré la porte (86) et je reviens totalement ruiné par le kata (87). » (Il jette les yeux devant lui.) Tiens ! voici une ancienne connaissance, Mâthura, le maître de tripot (88). Il n’y a pas moyen de battre en retraite (89)… Cachons-nous (90) ! (Il s’arrête après avoir fait différents gestes, puis il reprend en considérant son manteau) :

« Ce manteau est usé jusqu’à la corde ; ce manteau a des centaines de trous pour toute parure ; ce manteau ne peut plus servir de vêtement ; ce manteau n’est bon qu’à mettre en paquet (91). »

Au fait, qu’aurais-je à craindre (92) de ce misérable Mâthura (93),

« Moi qui (94) me tiens un pied suspendu en l’air et l’autre appuyé sur terre tant que le soleil est sur l’horizon (95) ? »

Mâthura. — Allons ! trouve quelqu’un qui paie pour toi !

Le masseur. — Comment faire ? (Mâthura le frappe.)

Darduraka. — Ah (96) ! Que vois-je ?

Une voix dans l’espace. — Que demandez-vous ?… Ce joueur est maltraité (97) par un maître de maison de jeu et personne ne va à son secours (98).

Darduraka. — N’irai-je pas le délivrer ? (Il s’approche.) (99). Place, place (100) ! (Il regarde la scène qu’il a devant les yeux.) Ah ! c’est ce coquin de Mâthura ; voilà aussi le malheureux (101) masseur.

« Est-il possible (102) que ce grand efflanqué soit atteint de la passion du jeu (103), lui qui se tient toute la journée immobile et la tête penchée comme un pendu (104), lui dont le dos est constamment calleux et couvert de stigmates résultant des coups qu’il reçoit (105) et dont le gras des mollets est déchiré sans cesse par les chiens (106). »

Il faut cependant essayer d’apaiser Mâthura. (Il s’avance.) Bonjour ! Mâthura.

Mâthura. — Bonjour !

Darduraka. — Eh bien ! Qu’y-a-il donc ?

Mâthura. — Ce drôle ne veut pas me remettre dix suvarnas qu’il me doit.

Darduraka. — Bast (107) ! C’est une bagatelle !

Mâthura, tirant le manteau que Darduraka tient enroulé (108) sous son aisselle. — Voyez, voyez ! Messieurs (109), le beau manteau que porte l’homme pour qui dix suvarnas sont une bagatelle !

Darduraka. — Fou que tu es ! ne m’as-tu jamais vu payer dix suvarnas quand je les ai perdus sur un coup de dé (110) ? Du reste (111), quand on a de l’argent, est-ce qu’on ne le cache pas dans son giron (112) au lieu de s’amuser à le faire voir ? Eh quoi !

« Est-ce une raison pour te croire ruiné (113), perdu et pour tuer un homme en possession de ses cinq sens parce qu’il te doit dix suvarnas ? »

Mâthura. — Si dix suvarnas sont une bagatelle pour vous, mon seigneur (114), pour moi, c’est une fortune.

Darduraka. — Eh bien ! si tu le prends ainsi, écoute : donne-lui dix autres suvarnas et qu’il (115) recommence de jouer.

Mâthura. — Expliquez-vous !

Darduraka. — S’il gagne, il te paiera.

Mâthura. — Et s’il perd ?

Darduraka. — Ah ! dans ce cas, il ne te paiera pas.

Mâthura. — Il ne vous convient guère de babiller de la sorte (116) ! Vous qui donnez de si bons conseils, coquin, mettez-les vous-même en pratique. Je m’appelle Mâthura, le malin ; je sais tricher et je ne crains pas les tricheries d’autrui — les vôtres, par exemple, fourbe que vous êtes (117) !

Darduraka. — Hein ! qui est-ce qui est fourbe ?

Mâthura. — Vous !

Darduraka. — Tu veux parler de ton père. (Il fait signe au masseur de s’esquiver.)

Mâthura. — Enfant de g… ! Est-ce que vous ne cultivez pas le jeu, vous aussi (118) ?

Darduraka. — Moi, cultiver le jeu !

Mâthura. — Allons ! masseur, les dix suvarnas !

Le masseur. — Seigneur, je vous les donnerai, attendez un peu. (Mâthura le frappe de nouveau.)

Darduraka. — Quand je ne suis pas là, c’est possible, mais en ma présence tu ne le maltraiteras pas, fou que tu es ! (Mâthura qui a saisi le masseur lui donne des coups de poing sur le nez (119) ; le masseur couvert de saug tombe évanoui. Darduraka s’approche pour s’interposer (120) et un échange de coups a lieu entre lui et Mâthura.)

Mâthura. — Ah ! canaille, enfant de g… ! Tu récolteras ce que tu mérites.

Darduraka. — Ah ! sot animal ! Voilà comme tu trappes un passant ! Tu verras demain devant le tribunal du roi, si tu oses recommencer.

Mâthura. — Oui, oui, je verrai !

Darduraka. — Comment le verras-tu ?

Mâthura, ouvrant de grands yeux. — Comme ça ! (Darduraka jette une poignée de poussière dans les yeux de Mâthura et fait signe au masseur de s’enfuir ; Mâthura, dont les yeux sont tout clignotants, trébuche et se jette à terre. Le masseur se sauve.)

Darduraka, à part. — Je me suis fait un ennemi de Mâthura, et comme c’est un maître de maison de jeu de premier ordre, il n’est pas prudent de rester ici. Mon ami Çarvilaka (121) m’a raconté comme quoi un devin a prédit au fils d’un bouvier nommé Aryaka qu’il deviendra roi. Tous les pareils de Çarvilaka (122) se rassemblent autour de lui. Pourquoi ne pas les imiter et aller le rejoindre (123) ? (Il s’en va.)


Le masseur, qui s’avance tout tremblant en regardant autour de lui (124). — Tiens ! voilà une maison dont la porte latérale est ouverte ; quel qu’en soit le maître, entrons-y. (Il entre et aperçoit Vasantasenâ.) Madame, je viens me placer sous votre protection.

Vasantasenâ. — Ma protection est acquise à quiconque vient l’implorer. (S’adressant à une servante) (125). Va fermer la porte latérale.

La servante, revenant après avoir exécuté l’ordre qui lui a été donné. — Madame, c’est fait.

Vasantasenâ. — Quoi ?

La servante. — Ce que vous m’aviez ordonné.

Vasantasenâ, au masseur. — D’où vient votre effroi ?

Le masseur. — D’un créancier. Madame.

Vasantasenâ, à la servante. — Ferme bien la porte maintenant (126).

Le masseur, à part. — Ah ! elle sait ce que c’est que de redouter un créancier (127) ? C’est îl bon droit qu’on dit :

« L’homme qui sait ce qu’il peut et qui se charge d’un fardeau proportionne (128) à ses forces ne trébuche jamais et ne succombe pas même dans un passage difficile. »

Ma situation est comprise.


Mâthura, se frottant les yeux en s’adressant au joueur qu’il prend pour le masseur. — Allons ! paie, paie !

Le joueur. — Pendant que nous nous querellions avec Darduraka, notre homme (129) s’est enfui.

Mâthura. — Je lui ai écrasé le nez à coups de poing. Viens ! nous suivrons les traces du sang qu’il a répandu.

Le joueur, après qu’ils ont suivi les traces de sang. — Seigneur, il est entré chez Vasantasenâ.

Mâthura. — Adieu les suvarnas (130) !

Le joueur. — Allons porter plainte au tribunal du roi.

Mâthura. — Le coquin sortira de là (131) pour s’en aller ailleurs ; en faisant bonne garde à cette porte, nous finirons par le prendre.


(Vasantasenâ fait un signe à Madanikâ) (132).

Madanikâ. — Seigneur, voudriez-vous me dire d’où vous êtes, qui vous êtes, le nom de votre père, votre métier et la cause de votre effroi ?

Le masseur. — Que Madame m’écoute alors. Le lieu de ma naissance est Pâtaliputra (133) ; je suis le fils d’un maître de maison (134) ; je vis du métier de masseur (133).

Vasantasenâ. — Vous avez appris là un art bien délicat.

Le masseur. — Cet art, Madame, que j’ai appris, me sert maintenant à gagner ma vie.

Madanikâ. — Très-bien répondu (136) ! Continuez.

Le masseur. — Chez mon père, j’eus l’occasion d’entendre les récits d’Ahindakas (137) et, poussé par la curiosité de visiter ces contrées inconnues pour moi, je quittai mon pays. Arrivé à Ujjayinî, j’entrai au service d’un homme de qualité, beau de visage, agréable dans ses discours, taisant les services qu’il rend (138) et oubliant les offenses qui lui sont faites ; bref, croyant dans sa générosité qu’il se doit à autrui (139) et rempli de bonté pour ceux qui implorent sa protection.

Madaikâ. — Quel peut être cet homme qui est l’ornement d’Ujjayinî et qui semble avoir ravi les vertus du bien-aimé de ma maîtresse ?

Vasantasenâ. — Bravo, bravo ! Madanikâ. Mon cœur me suggérait une semblable remarque.

Madanikâ. — Continuez, seigneur.

Le masseur. — Je continue. À l’heure qu’il est, par suite des libéralités auxquelles l’a porté son âme compatissante...

Vasantasenâ. — Il est devenu pauvre, n’est-ce pas ?

Le masseur. — Comment pouvez-vous le savoir, Madame, avant que je ne vous l’aie dit ?

Vasantasenâ. — Il n’y a rien là que chacun ne puisse savoir (140). Les vertus accompagnent rarement la richesse et ce sont les lacs les plus profonds dont les eaux sont le moins potables.

Madanikâ. — Comment s’appelle-t-il donc ?

Le masseur. — Qui ne connait le nom de cette lune dont la terre est éclairée ? Il habite sur la place des Corporations et porte le nom glorieux de Chârudatta.

Vasantasenâ, quittant joyeusement son siège. — Seigneur, ma maison est à vous (141) ! Madanikâ, offre-lui un siège et munis-toi d’un éventail ! Notre hôte meurt de fatigue.

(Madanikâ accomplit les ordres qui lui ont été donnés.)

Le masseur, à part (142). — Peste ! Quel accueil me vaut la simple mention du nom de Chârudatta ! Bravo ! Chârudatta ! bravo ! Vous êtes le seul homme sur terre dont on puisse dire qu’il vit, le reste ne fait que respirer. ({{di|Il tombe à genoux.) Je vous laisse faire, madame, mais de grâce, veuillez vous rasseoir.

Vasantasenâ, se rasseyant. — D’où vient ce créancier dont vous parliez ?

Le masseur. — « L’honnête homme est toujours riche en œuvres de bienfaisance. Quel est au reste celui dont les richesses ne sont pas passagères ? Qui sait rendre hommage au mérite sait aussi le distinguer (143). »

Vasantasenâ. — Reprenez votre récit.

Le masseur. — Le seigneur Chârudatta me prit donc à son service pour exercer mon métier (144) chez lui ; mais, dans l’état où se trouve réduit son train de maison (145), j’ai dû le quitter et demander au jeu des moyens d’existence. Malheureusement l’inconstance de la fortune vient de me faire perdre dix suvarnas…

Mâthura. — Je suis perdu (146) ! je suis volé !

Le masseur. — Et l’un des joueurs avec le maître du tripot que vous entendez se sont mis à ma poursuite. Vous savez tout maintenant, madame, et vous êtes l’arbitre de mon sort.

Vasantasenâ. — Madanikâ, les oiseaux eux-mêmes changent fréquemment de place quand les arbres qui leur servent d’abri sont agités (147). Va trouver le joueur et le maître du tripot et dis-leur que le masseur leur donne (148) ce bracelet que tu leur remettras. (Elle ôte son bracelet et le remet à Madanikâ.)

Madanikâ, après l’avoir pris. — J’obéis, madame. (Elle sort.)


Mâthura. — Je suis perdu (149) ! je suis volé !

Madanikâ. — À voir ces deux hommes qui lèvent les regards au ciel, poussent de profonds soupirs, délibèrent ensemble et tirent des plans (150) sans quitter la porte des yeux, je présume que ce sont ceux auprès desquels je suis envoyée. (Elle s’avance vers eux.) Seigneurs, je vous salue !

Mâthura. — Bonjour, mademoiselle !

Madanikâ. — Lequel de vous deux, seigneurs, est le maître d’une maison de jeu ?

Mâthura. — « Jeune fille aux regards mutins, vous ignorez à qui vous murmurez ces paroles aimables (151) avec vos lèvres malignes (ou pincées) (152) qu’ont blessées les morsures amoureuses ; » je ne suis pas riche ; adressez-vous ailleurs.

Madanikâ. — Vous ne seriez pas un joueur si vous ne teniez pas ce langage. Mais l’un de vous n’a-t-il pas un débiteur ?

Mâthura. — Si fait ; un individu me doit dix suvarnas. Avez- vous quelque chose à me dire sur lui ?

Madanikâ. — Ma maîtresse vous envoie ce bracelet pour le libérer. Mais non , mais non, je me trompe... c’est lui-même qui vous l’envoie.

Mâthura, saisissant le bracelet avec joie. — Ah ! dites bien à cet honnête garçon (153) que je le tiens pour cautionné et qu’il peut revenir goûter le plaisir du jeu. ( s’en va avec le joueur.)


Madanikâ, qui est revenue auprès de Vasantasenâ. — Madame, le maître du tripot et le joueur sont partis contents (154).

Vasantasenâ, au masseur. — Seigneur, vous pouvez aller tranquilliser votre famille.

Le masseur. — Madame, puisqu’il en est ainsi, permettez-moi d’exercer mon art (155) à votre service.

Vasantasenâ. — Mon ami, il ne vous faut servir que le maître pour lequel vous l’avez appris et aux ordres de qui vous étiez autrefois.

Le masseur, à part. — C’est une façon adroite de me tenir quitte. Comment pourrai-je donc lui témoigner ma reconnaissance ? (Haut.) Madame, le mépris qui s’attache au métier de joueur (156) me décide à me faire religieux buddhiste (157). Rappelez-vous donc, je vous prie, que le masseur adonné au jeu s’est voué à cette pieuse profession.

Vasantasenâ. — N’y mettez pas trop de précipitation.

Le masseur. — Madame, ma résolution est prise. (Il parcourt la scène.)

« Le jeu m’a fait prendre l’humanité en aversion (158) ; désormais (159) je passerai mon temps à suivre les grands chemins tête nue. »

(On entend du bruit dans la coulisse ; il prête l’oreille.) Tiens ! Qu’entend-on ?

Une voix dans l’espace. — Que dites-vous ? Un éléphant furieux servant aux amusements (160) de Vasantasenâ et nommé Stambhabhanjaka (161) vient de s’échapper.

Le masseur. — Il faut aller voir (162) ce redoutable animal (163). Mais à quoi bon ?… Mieux vaut mettre à exécution la résolution que j’ai prise. (Il s’en va.) (164).

Karnapûraka, (165), arrivant précipitamment sur la scène d’un air audacieux et fier. — Où est Madame ? où est-elle ?

Madanikâ. — Hé bien ! mauvais sujet, d’où vient ce si grand émoi que tu ne vois pas notre maîtresse assise là devant toi ?

Karnapûraka, apercevant Vasantasenâ. — Madame, je vous salue.

Vasantasenâ. — Ta figure est bien joyeuse, Karnapûraka. Qu’y a-t-il donc ?

Karnapûraka, orgueilleusement. — Madame, vous avez beaucoup perdu de ne pas être témoin de l’exploit que Karnapûraka vient d’accomplir.

Vasantasenâ. — Qu’est-ce donc, qu’est-ce donc, Karnapûraka ?

Karnapûraka. — Veuillez m’écouter, Madame, et vous le saurez. Votre méchant éléphant Stambhabhanjaka a brisé son poteau, tué son cornac (166) et descendu sur la grande route en causant un tumulte effroyable. Oh s’est mis alors à crier (167) :

« Emmenez vite les enfants ! Montez sur les arbres et sur les murs ! Ne voyez-vous pas cet éléphant furieux qui vient sur nous ? »

« Les nûpuras (colliers des pieds) se détachent, les ceintures ornées de perles se brisent (168) ainsi que les bracelets magnifiques sur lesquels les pointes des diamants enchâssés forment un réseau étincelant. »

Ensuite, en se précipitant à travers la ville d’Ujjayinî, qu’il avait bouleversée avec sa trompe, ses pieds et ses défenses comme un étang couvert de lotus épanouis où il se serait baigné, cet éléphant indomptable s’est trouvé en face d’un religieux mendiant (169). Il l’arrose d’une ondée sortie de sa trompe et le prend sur ses défenses après lui avoir cassé son bâton, sa cruche et son écuelle. Les témoins de cette scène se mettent à crier de nouveau : « Le religieux mendiant est mort ! »

Vasantasenâ, toute émue. — Ciel ! quel événement imprévu !

Karnapûraka. — Ne vous effrayez pas, Madame, et écoutez la suite de mon récit. L’apercevant qui traînait en l’agitant sa chaîne brisée (170) et qui portait entre ses défenses ce religieux mendiant, j’ai, moi Karnapûraka... je m’exprime mal, j’ai, moi l’esclave que vous nourrissez de pain de riz (171), fait un détour, hélé un greffier (172), apporté en toute hâte une barre de fer du marché et mis à mal le terrible éléphant.

Vasantasenâ. — Poursuis.

Karnapûraka. — « Ayant frappé impétueusement cet animal dont la taille égale celle d’un des pics du Vindhya (173), j’ai délivré le religieux mendiant qu’il portait sur ses défenses. »

Vasantasenâ. — Tu t’es admirablement conduit. Ensuite.

Karnapûraka. — Ensuite, Madame ? La population toute entière de la ville (car Ujjayinî ressemblait à un vaisseau inégalement chargé et dont un côté est sur le point de faire eau, s’est mise à crier : « Bravo ! Karnapûraka, bravo ! » Ensuite, Madame ? Un des spectateurs, après avoir vainement tâté sur lui aux endroits où se portent les bijoux, leva les yeux au ciel, poussa un profond soupir et me jeta ce manteau (174).

Vasantasenâ. — Assure-toi, Karnapûraka, s’il n’est pas parfumé de jasmin.

Karnapûraka. — L’odeur de la liqueur que distillaient les tempes de l’éléphant m’empêche de sentir autre chose en ce moment.

Vasantasenâ. — Regarde s’il ne porte pas un nom.

Karnapûraka. — En voilà un, en effet ; vous pouvez le lire (175), madame. (Il lui tend le manteau.)

Vasantasenâ, lisant. — Chârudatta ! (Elle revêt le manteau avec des transports d’allégresse.)

Madanikâ. — Ne trouves-tu pas, Karnapûraka, que ce manteau va bien à notre maîtresse ?

Karnapûraka. — Oui (176), assez bien.

Vasantasenâ. — Karnapûraka, voilà pour ta récompense. (177). (Elle lui donne un bijou.)

Karnapûraka, s’inclinant après l’avoir pris. — Maintenant le manteau de notre maîtresse va tout à fait bien (178) !

Vasantasenâ. — Où Chârudatta se trouve-t-il en ce moment ?

Karnapûraka. — Il retourne chez lui (179) en suivant cette rue.

Vasantasenâ. — Allons, Madanikâ ! montons sur la haute terrasse du palais (180) pour voir passer Chârudatta. (Tous les personnages quittent la scène.) Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/131 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/132 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/133 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/134 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/135 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/136 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/137 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/138 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/139 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/140 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/141 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/142 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/143 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/144 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v1.djvu/145

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


Acte I — 
 15
Acte II — 
 63

Acte III — 
 1
 37
Acte V — 
 85

 1
 31
 43

Acte IX — 
 1
Acte X — 
 45


Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/4

LE CHARIOT
DE TERRE CUITE
(mricchakatika)
DRAME SANSCRIT
attribué au roi Çûdraka, traduit et annoté des scolies
inédites de Lallâ Dîkshita.
par
PAUL REGNAUD
Ancien élève de l’École pratique des Hautes-Études,
Membre de la Société asiatique.

TOME DEUXIÈME

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, rue bonaparte, 28



1877


ACTE III (1)


L’EFFRACTION.




Vardhamânaka, apparaissant sur la scène (2).

« L’homme de bien a beau n’être pas riche, il n’en est pas moins rempli de bonté pour ses serviteurs ; tandis que celui qu’enorgueillissent les richesses, qu’endurcit la prospérité, devient malfaisant et cruel (3).

« Car la nature ne change pas. Peut-on empêcher un bœuf de vouloir aller dans un champ de blé ? Un amoureux de courir après la femme d’autrui (4) ? Un joueur de se livrer à sa passion ? Un homme dont le caractère est vicieux de s’abandonner à ses défauts (5) ? »

Voilà quelque temps déjà que le seigneur Chârudatta est allé entendre un concert (6)… Il n’est pourtant pas encore minuit (7). N’importe ! En attendant qu’il revienne je vais aller faire un somme au vestibule. (Il met à exécution ce qu’il a annoncé.)

Chârudatta, arrivant sur la scène avec Maitreya. — Ah ! Rebhila (8) a parfaitement chanté ! À bien dire, la vînâ, sans sortir du sein de la mer, n’en est pas moins une véritable perle (9). Car (10),

« Cet instrument est un ami qui sympathise avec le cœur de celui qui est séparé de sa bien-aimée (11), un charmant passe-temps dans une réunion (12), la meilleure des distractions pour l’homme qu’afflige l’éloignement de personnes chères (13), enfin un délicieux (14) stimulant de la passion d’un amoureux. »

Maitreya. — Eh bien ! n’entrons-nous pas ?

Chârudatta. — Ah ! que le seigneur (15) Rebhila a bien chanté !

Maitreya. — Il y a deux choses qui me font toujours rire ; c’est une femme qui parle sanscrit et un homme qui fredonne une chanson. Une femme qui parle sanscrit fait sou sou (16), comme une génisse (17) à laquelle on vient de passer une corde dans les naseaux (18) ; un homme qui fredonne me rappelle un vieux chapelain murmurant ses prières avec des guirlandes de fleurs sèches autour de lui (19), et tout cela ne me plaît pas beaucoup.

Chârudatta. — Ah ! mon ami, je persiste à dire que Rebhila a bien chanté aujourd’hui. Comment peux-tu ne pas avoir été ravi ?

« Sa voix était remplie de passion (20) et de douceur ; elle était coulante et nette, voluptueuse, gracieuse et ravissante (21). Mais à quoi bon tant d’éloges ? Il suffira de dire que je me suis demandé si ce n’était pas une femme que j’entendais sans la voir (22).

« Quoique le concert soit terminé, je crois toujours, chemin faisant, en saisir les détails : la douce voix de Rebhila parcourant toutes les intonations de la gamme ; la vînâ y mariant ses accords, et tantôt embrassant la série complète des notes, tantôt passant aux tons élevés, tantôt s’adoucissant aux pauses ; la mélodie fondant harmonieusement les nuances et, enfin, la répétition des passages goûtés (23). »

Maitreva. — Il n’est pas jusqu’aux chiens qui ne soient tranquillement endormis dans la rue qui traverse le marché (24) ; rentrons ! (Regardant devant lui.) Voyez, voyez ! comme la lune descend (25) de son palais aérien en laissant le champ libre aux ténèbres !

Chârudatta. — C’est vrai !

« La lune aux pointes recourbées, cédant la place à l’obscurité et prête à disparaître, ressemble à l'éléphant sauvage (26) qui plonge au sein des eaux et dont on n’aperçoit plus que l’extrémité des défenses aiguës. »

Maitreya. — Voici notre maison. Holà ! Vardhamânaka, ouvre-nous (27) la porte !

Vardhamânaka. — J’entends la voix du seigneur Maitreya : le seigneur Chârudatta est de retour. Il faut lui (28) ouvrir la porte. (Après l’avoir ouverte.) Seigneur, je vous salue ; salut à vous aussi, seigneur Maitreya (29) ! Les deux lits sont prêts ; vous pouvez vous coucher, seigneurs. (Ils entrent et s’assoient.)

Maitreya. — Vardhamânaka, appelle Radanikâ pour qu’elle vienne laveries pieds du seigneur Chârudatta.

Chârudatta, avec douceur. — C’est bien ; il ne faut pas éveiller ceux qui dorment.

Vardhamânaka. — Je donnerai l’eau ; vous, seigneur Maitreya, lavez-lui (30) les pieds.

Maitreya, en colère. — Voyez-vous ce fils d’esclave ! Il dit qu’il donnera l’eau et m’engage, moi qui suis un brâhmane, à vous laver les pieds (31).

Chârudatta. — Eh bien ! Maitreya, mon ami, tu donneras l’eau et Vardhamânaka me lavera les pieds.

Vardhamânaka. — Allons, seigneur Maitreya, versez l’eau ! Maitreya lui obéit ; Vardhamânaka lave les pieds de Charudatta et se dispose à s’en aller.)

Chârudatta. — Vardhamânaka, donne de l’eau au brahmane pour qu’il se lave les pieds à son tour.

Maitreya. — À quoi bon ? Ne faut-il pas que je retourne battre le chemin, comme un âne qu’on vient de rouer de coups (32).

Vardhamânaka. — Seigneur Maitreya, vous êtes pourtant un brahmane.

Maitreya. — Oui, je suis un brâhmane parmi tous les brâhmanes, comme l’amphisbène est un serpent parmi tous les serpents.

Vardhamânaka. — N’importe, je vous laverai les pieds. (Il se met en besogne.) Seigneur Maitreya, chargez-vous de cette cassette contenant la parure, que je dois garder pendant le jour et vous pendant la nuit. (Il la lui donne et s’en va.)

Maitreya, après l’avoir prise. — Quoi ! elle est encore là ? Il n’y a donc pas de voleur à Ujjayinî pour enlever cette satanée cassette qui m’enlève, à moi, mon sommeil. Ami, qu’en dites vous ? Je vais la porter dans la cour intérieure du carré de maisons.

Chârudatta. — « Ne t’en avise pas (33) ! Ce dépôt nous a été confié par la courtisane (34) et tu dois le garder auprès de toi jusqu’à ce qu’il lui soit rendu. »

(Il s’endort, en murmurant de nouveau ; « Quoique le concert soit terminé, etc. (35). » )

Maitreya. — Vous vous endormez, seigneur ?

Chârudatta. — Vraiment oui !

« Le sommeil semble descendre de mon front et s’abattre sur mes paupières ; pareil à la vieillesse, il arrive sans qu’on le voie, à pas lents et finit par paralyser la vigueur (36) de l’homme. »

Maitreya. — Alors (37), dormons ! (Ils s’endorment tous deux.)


Çarvilaka (38). — « Ayant tracé, grâce à mon savoir et à ma force un chemin (39) où mon corps puisse passer facilement et qui me permette de vaquer à ma besogne (40), j’avancerai en rampant et en me frottant les côtes contre terre, comme un serpent qui quitte sa vieille peau. »

(Il regarde le ciel en souriant.) Ah ! ah ! La lune est sur le point de se coucher, et (41)

« La nuit a voilé les étoiles (42) sous une épaisse couche de nuages ; comme une bonne mère (43) elle enveloppe le héros intrépide (44) qui entreprend le sac de la maison d’autrui et dont le métier redoute les gens du roi. »

Maintenant que me voilà arrivé au milieu du jardin (45) après avoir fait une brèche dans le mur de clôture (46), il s’agit de s’en prendre (47) au carré de maisons même (48). Bast !

« On (49) est libre de jeter l’infamie sur notre art, parce que nos succès sont favorisés par le sommeil et la confiance de nos victimes ; on peut mépriser nos ruses et traiter notre héroïsme de brigandage. Mais notre indépendance, quoique décriée, vaut certes mieux que la domesticité et les génuflexions. Du reste, la voie que je suis n’a-t-elle pas été tracée jadis par Açvatthâman, quand il profita de leur sommeil pour tuer les chefs du parti des Kauravas (50) ? »

Mais (51) en quel endroit vais-je pratiquer une trouée ?

« Cherchons une place où le mur soit dégradé par des infiltrations, où il ne se produise point de bruit, où l’ouverture de la trouée ne présente pas un aspect contraire aux règles de l’art (52), où la maçonnerie soit vieille et faite de briques rongées par le salpêtre, où les femmes ne puissent pas m’apercevoir (53), où je puisse, en un mot, espérer d’arriver à mes fins (54). »

(Il tâte le mur.) Voici justement une place où le sol a eu à souffrir d’une exposition constante au soleil et de voies d’eau ; elle est altérée par le salpêtre et il s’y trouve des trous de rats. Allons ! mon affaire est en bonne voie ! Au début, c’est d’excellent augure pour les enfants de Skanda (55). — Voyons ! comment vais-je commencer ma trouée ? En pareil cas, le dieu à l’épieu d’or (56) a indiqué quatre moyens pour effectuer une percée : il faut (57) ou arracher les briques, si elles sont de terre cuite, ou les couper, si elles sont crues, ou arroser le mur, si c’est une simple chaussée de terre, ou le briser, s’il est fait de pans de bois. Ici, comme les briques sont cuites, c’est le cas de les arracher.

« Le trou peut avoir la forme d’une fleur de lotus, du disque du soleil (58), de la nouvelle lune, d’un lac oblong, d’une large ouverture, d’un svastika (59) ou d’une cruche à mettre de l’eau sanctifiée (60). Mais en quel endroit montrer mon savoir-faire de façon à ce que les citadins soient frappes d’admiration en voyant le travail demain (61) ? »

Dans des briques cuites, c’est une percée en forme de cruche qui convient le mieux, et c’est ainsi que je vais la pratiquer.

« D’autres fois qu’il m’est arrivé de percer pendant la nuit des murs rongés par le salpêtre et d’entreprendre des opérations difficiles (62), les voisins, en examinant la chose quand le matin était venu, ont fait un sujet de causerie des maladresses que j’avais commises ou de l’habileté de mon travail (63). »

Hommage au jeune Kârttikeya (64) qui exauce nos prières ! Hommage au dieu dévoué à Brahma et pieux, au javelot d’or ! Hommage au fils du soleil ! Hommage à Yogâcârva dont je suis le premier disciple (65) ! Content de moi, il m’a donné de l’onguent magique ;

« Je n’ai qu’à m’en frotter (66), les gardes ne pourront me voir et les épées dirigées contre moi ne me blesseront pas (67). »

(Il se frotte d’onguent.)

Malédiction ! J’ai oublié mon fil à mesurer. (Après avoir réfléchi.) Mais j’y pense (68), mon cordon brâhmanique (69) peut bien m’en tenir lieu ; c’est un objet qui, pour un brâhmane comme moi (70) surtout, est d’une grande utilité. En effet,

« Il peut servir soit à prendre mesure d’une trouée qu’on pratique (71) dans les murailles, soit à détacher les bijoux de l’endroit où ils sont fixés, soit à remplacer une clé pour ouvrir une porte solidement construite, soit à bander la morsure d’un insecte ou d’un serpent. »

Prenons nos dimensions et mettons-nous ensuite à l’ouvrage. (Il travaille quelque temps et s’arrête pour examiner son travail.) Il ne reste plus qu’une brique à arracher pour que la brèche soit faite. Malheur ! je viens d’être mordu par un serpent. (Il se bande le doigt avec son cordon brahmanique et paraît en proie à l’action du venin.) Voilà le remède appliqué ; maintenant ça ira bien. (Il reprend sa besogne, puis s’arrête pour regarder.) Ah ! j’aperçois une lampe !

« La flamme dorée traverse la trouée et vient refléter ses rayons sur le sol ; elle brille au sein des ténèbres qui l’enveloppent de toutes parts comme une trace d’or sur une pierre de touche. »

(Il se remet à l’œuvre.) Le trou est achevé. Allons (72), entrons-y ! ou plutôt n’y entrons qu’après avoir fait passer d’abord un mannequin (73). (Après l’avoir fait (74).) Cela va bien ! il n’y a personne (75). Hommage à Kârttikeya (76) ! (Il traverse le trou et regarde.) Ah ! deux hommes endormis (77) ! Il faut ouvrir la porte afin de pouvoir me sauver (78) si la nécessité s’en faisait sentir. Diable ! la maison est vieille et la porte crie sur ses gonds. Je vais chercher de l’eau… Mais où en trouver ? (Il cherche de côté et d’autre et, ayant trouvé de l’eau, il la jette avec précaution sur les gonds de la porte.) Qu’elle n’aille pas faire de bruit en tombant à terre. Allons, tant pis ! (Il ouvre la porte après avoir jeté un coup d’œil derrière lui.) Bon ! Il s’agit de savoir maintenant (79) si ces deux gaillards feignent seulement de dormir ou sommeillent tout de bon (80). (Il fait un geste pour les effrayer et regarde.) Allons ! Il est à croire qu’ils dorment réellement (81).

« Ils ont (82) la respiration calme, régulière et sonore, les yeux hermétiquement clos, ne présentant rien dans leur aspect qui ne soit pas naturel et sans le moindre mouvement intérieur. Leur corps est détendu et leurs membres ont les jointures souples et dépassent les limites du lit. D’ailleurs, ils ne pourraient pas supporter sans bouger la lumière d’une lampe (83) en pleine figure, si leur sommeil était simulé. »

(Il regarde autour de lui.) Tiens ! un tambour, une flûte, un tambourin, un luth, des chalumeaux, des livres ! Serais-je tombé par hasard chez un maître de musique et de danse (84) ? Je suis entre dans cette maison en me liant à l’apparence (85) ; mais il s’agirait de savoir si le dénûment du propriétaire est réel, ou s’il n’aurait pas caché ses richesses sous terre par crainte du roi ou des voleurs. Or, tout ce qui est sous terre m’appartient aussi à moi Çarvilaka. Voyons un peu ! Je vais répandre du vit-argent (86). (Il fait ce qu’il vient d’annoncer.) Hélas ! mon moyen magique est mis en œuvre et rien n’apparaît. La pauvreté de ces gens-ci est bien vraie : allons nous-en !

Maitreya, rêvant tout haut (87). — Holà ! mon ami. Je crois voir une brèche dans le mur (88)… Il me semble apercevoir un voleur… Prenez donc la cassette auprès de vous.

Çarvilaka. — Tiens ! est-ce que celui-là se serait aperçu de ma présence et voudrait se moquer de moi parce qu’il se dit qu’il est pauvre… Faut-il le tuer ?… Ou bien c’est un rêve qu’il fait, comme un pauvre diable qu’il est (89). (Il regarde.) Ah ! Il disait vrai ! J’aperçois à la clarté de la lampe une cassette enveloppée dans une tunique de bain toute déchirée. Empoignons-la !… Convient-il pourtant d’affliger davantage encore un homme de bonne famille qui se trouve dans une situation si fâcheuse (90) ? Partons…

Maitreya. — Ami, soyez maudit comme l’homme qui contrarie le désir d’une vache et d’un brahmane (91), si vous ne prenez pas la cassette !

Çarvilaka, feignant de prendre la chose pour lui (92). — Je ne puis me soustraire à cette prière solennelle (93) faite au nom de la vache et du brâhmane : je prends la cassette. Mais la clarté de la lampe peut me trahir… Heureusement, j’ai pris avec moi un papillon qui me servira à l’éteindre (94). Voici le lieu et le moment d’en faire usage… Il est lâché… il décrit ses circuits irréguliers autour de la lampe qu’il éteint en agitant doucement l’air avec ses ailes. Ah ! fi ! obscurité complète !… Hélas ! je devrais plutôt avoir en horreur l’obscurité (la souillure) que j’ai jetée sur la famille brâhmanique dont je suis issu. En effet, ne m’appelé-je pas Çarvilaka ? Ne suis-je pas le fils du brahmane Apratigrâhaka, versé dans l’étude des quatre Vedas et brâhmane moi-même ! Et je commets ce méfait à cause de Madanikâ, la courtisane !… Allons ! obéissons au désir de ce brâhmane. (Il essaie de prendre la cassette.)

Maitreva. — Mon ami, vous avez le bout des doigts (95) bien froid.

Çarvilaka. — Maudite étourderie ! J’ai oublié que je me suis refroidi les doigts en touchant de l’eau. Mettons un instant ma main sous mon aisselle. (Il prend la cassette après avoir réchauffé sa main gauche de cette façon.)

Maitreya. — La tenez vous ?

Çarvilaka, à part. — Je ne puis pas ne pas tenir compte du désir de ce brâhmane. (Haut.) Je la tiens.

Maitreya. — Je vais dormir maintenant aussi tranquillement qu’un négociant qui a vendu sa marchandise.

Çarvilaka. — Dormez pendant cent ans, grand brâhmane… Mais faut-il qu’une famille de brahmanes soit souillée de la sorte (96) pour Madanikâ, la courtisane ? Hélas ! c’est plutôt moi-même qui suis souillé !

« Maudite soit la pauvreté ! Elle réveille l’audace et fait qu’on commet, tout en les blâmant, des actes répréhensibles. »

Il faut aller maintenant chez Vasantasenâ pour racheter Madanikâ de l’esclavage. (Il se met en marche en regardant autour de lui.) Ah ! l’on dirait qu’on entend un bruit de pas… Pourvu que ce ne soit pas le guet !… Voyons ! ne bougeons plus et prenons pour un instant l’attitude d’un poteau. Mais est-ce que le guet existe pour moi, Çarvilaka qui

« Grimpe comme un chat, court comme une gazelle, serre comme un faucon, apprécie comme un chien la force d’un homme endormi ou éveillé, rampe comme un serpent, prend tous les déguisements comme Mâyâ (97) elle-même, comprend les langues étrangères comme la déesse de l’éloquence (Sarasvatî) (98), voit dans les ténèbres comme une lampe, passe comme un lézard dans une voie étroite, galope comme un cheval sur la terre ferme et glisse sur l’eau comme une barque ?

Faut-il se mouvoir ? je suis un serpent ; ne pas bouger ? je deviens une montagne ; courir avec impétuosité ? me voilà pareil au roi des oiseaux (99) ; voir ce qui se passe sur terre ? j’ai l’œil d’un lièvre ; saisir quelque chose ? j’ai la voracité du loup ; employer la force ? je suis un lion. »

Radanikâ, apparaissant sur la scène. — Ciel (100) ! Que signifie cela ? Vardhamânaka s’était endormi à la porte du vestibule et il n’y est plus. Il faut que j’appelle ! e seigneur Maitreya. (Elle se rend auprès de lui.)

Çarvilaka, qui s’était préparé à la tuer. — Ah ! c’est une femme… Allons nous-en ! (Il sort.)

Radanikâ, effrayée. — Que vois-je ? Un voleur a fait (101) une percée dans le mur de notre maison et le voilà qui se sauve. Approchons-nous de Maitreya et réveillons-le. (Elle s’approche de lui.) Seigneur Maitreya, levez-vous vite ! Voilà un voleur qui sort de chez nous après avoir fait un trou dans la maison.

Maitreya, se levant. — Ah ! (102) de quoi me parles-tu, fille d’esclave ? D’un voleur qu’on a fait… d’un trou qui sort (103) ?…

Radanikâ. — Ne riez pas, malheureux ! Voyez plutôt !…

Maitreya. — Que dis-tu, fille d’esclave ? Qu’il y a comme (104) une seconde porte d’ouverte ? Hôlà ! Chârudatta, mon ami, levez-vous, levez-vous ! Un voleur est entré chez nous par une trouée faite dans le mur et il vient de se sauver !

Chârudatta. — Allons ! trêve de plaisanterie !

Maitreya. — Je ne ris pas ; voyez vous-même.

Chârudatta. — Où cela ?

Maitreya. — Là.

Chârudatta, après avoir regardé (105). — Vraiment, cette trouée mérite d’être vue.

« Les briques ont été enlevées du haut et du bas ; le passage est étroit à la hauteur de la tête et large pour le milieu du corps : on dirait le cœur d’un noble brisé (fendu) par la crainte d’un contact avec des gens indignes de lui. »

Il faut avouer que ce travail a été habilement fait.

Maitreya. — Ami, il n’y a que deux sortes de gens qui aient pu faire ce trou : un étranger ou un amateur voulant simplement s’exercer. Tous les habitants d’Ujjayinî connaissent en effet le dénûment de notre maison.

Chârudatta (106). — « Cette effraction doit avoir été commise par un étranger ayant observé ce qui se passait dans ma maison et ne sachant pas que, pour qu’un homme dorme aussi profondément, il faut qu’il soit privé de fortune (107). En apercevant la structure de notre demeure, somptueuse jadis, il avait conçu de grandes espérances, mais il a dû s’en aller désappointé après s’être fatigué très-longtemps à percer ce trou. »

Que pourra bien dire alors (108) ce pauvre diable (109) à ses amis ? Sans doute qu’il a pénétré chez le fils du syndic (110) sans avoir trouvé quoi que ce soit.

Maitreya. — N’allez-vous pas plaindre (111) ce scélérat ?… Il s’est dit voilà une belle maison d’où je rapporterai un écrin de pierreries ou une cassette contenant des bijoux d’or… (Il réfléchit et dit à part avec inquiétude.) Mais, à propos, où est passée la nôtre ? (Il réfléchit de nouveau et ajoute à haute voix.) Ami, vous êtes toujours à me dire : Maitreya, tu es un sot, Maitreya, tu es un étourdi ; et cependant n’ai-je pas agi sagement en vous disant de prendre la cassette ? Sans cette précaution, ce fils d’esclave l’aurait enlevée.

Chârudatta. — Plus de plaisanterie !

Maitreya. — J’ai beau être sot, je ne le suis pas au point d’ignorer le lieu et le moment où il est permis de plaisanter (112).

Chârudatta. — Eh bien ! quand me l’as-tu remise ?

Maitreya. — À l’instant où je vous ai dit que vous aviez froid au bout des doigts.

Chârudatta. — C’est possible. (Joyeusement.) Mon ami, je suis heureux d’avoir une bonne nouvelle à t’annoncer (113).

Maitreya. — Est-ce qu’elle n’a pas été prise ?

Chârudatta. — Si, bien prise.

Maitreya. — Alors quelle est cette bonne nouvelle dont vous parlez ?

Chârudatta. — C’est que le voleur n’a pas perdu sa peine.

Maitreya. — Vous oubliez que c’était un dépôt.

Chârudatta. — Ciel ! Un dépôt ! (Il s’évanouit.)

Maitreya. — Remettez-vous, seigneur ; si ce dépôt nous a été pris par un voleur, ce n’est pas une raison pour perdre connaissance (114).

Chârudatta, qui a repris ses sens. — « Qui voudra croire au fait tel qu’il a eu lieu (115) ? Chacun me mettra sur la balance, car en ce monde la pauvreté est suspecte et dépourvue de prestige. »

Hélas !

« Si jusqu’à ce jour le sort (116) avait eu de l’indulgence pour moi en ne sévissant que contre mes richesses, ne va-t-il pas maintenant devenir cruel et s’attaquer à mon honneur ? »

Maitreya. — Pour moi je nierai le dépôt. Je demanderai qui a donné cette cassette ? qui l’a acceptée ? où sont les témoins ?

Chârudatta. — J’aurais recours maintenant au mensonge ? Non !

« Je me procurerai par l’aumône la somme nécessaire pour rendre le dépôt que j’ai reçu, mais je ne me déshonorerai pas en alléguant une fausseté. »

Radanikâ. — Il faut que j’aille apprendre cela à ma maîtresse (117). (Elle sort.)


L’épouse de Chârudatta en scène avec Radanikâ, d’une voix émue. — Mon seigneur n’a-t-il bien point de mal ni Maitreya non plus ?

Radanikâ (118). — Heureusement non (119), Madame ; mais la parure de la courtisane a été volée. (L’épouse de Chârudatta s’évanouit.) Revenez à vous, madame.

L’épouse de Chârudatta revenant à elle. — Hélas ! tu dis que mon seigneur n’a pas de mal ; mais ne vaudrait-il pas mieux que son corps ait reçu des blessures et que son honneur soit intact ? Tous les habitants de la ville ne vont-ils pas penser que mon seigneur, entraîné par la misère, a commis le crime de s’approprier ce dépôt. (Elle lève les yeux au ciel en soupirant.) Oh destin puissant ! tu t’amuses des vicissitudes du pauvre et il est entre tes mains pareil à la goutte d’eau qui tremble sur la feuille de lotus où elle est tombée. Je n’ai que ce seul collier de perles rapporté par moi de la maison de ma mère… Mais appelle Maitreya, car je crains que mon seigneur, dans son excessive fierté, ne veuille pas l’accepter de mes mains.

Madanikâ. — Comme vous l’ordonnez, madame. (Elle se rend auprès de Maitreya.) Seigneur Maitreya, ma maîtresse vous demande (120).

Maitreya. — Où est-elle ?

Madanikâ. — Là-bas ; approchez-vous.

Maitreya, s’avançant. — Madame, je vous salue.

L’épouse de Chârudatta. — Seigneur, soyez le bien venu et tournez vous du côté de l’orient, je vous prie.

Maitreya. — Me voilà placé comme vous le désirez.

L’épouse de Chârudatta. — Seigneur, prenez ceci (121).

Maitreya. — De quoi s’agit-il ? (122)

L’épouse de Chârudatta. — J’ai célébré le jeûne de la ratnashashti (123) ; et je dois, à cette occasion, taire un don au brâhmane proportionné à mes ressources. Comme celui que j’ai employé a reçu des libéralités d’autres personnes (124), je vous prie d’accepter ce collier de perles à sa place.

Maitreya — Je vous remercie, je vais taire part de cela (125) à mon ami.

L’épouse de Chârudatta. — Seigneur Maitreya, ménagez sa (126) délicatesse. (Elle sort.)

Maitreya (127). — Quels grands sentiments !


Chârudatta. — Maitreya tarde beaucoup. Pourvu que dans son trouble il n’aille pas commettre quelque mauvaise action. Holà ! Maitreya, Maitreya !

Maitreya, arrivant en hâte. — Me voilà ; tenez ! prenez cela. (Il lui tend le collier de perles.)

Chârudatta. — Qu’est-ce ?

Maitreya. — C’est ce que vous gagnez à être uni à une épouse digne (128) de vous.

Châvudatta. — Ah ! maintenant que ma femme compatit à ma misère, je sens combien je suis pauvre !

« L’homme prend véritablement la place de la femme et la femme celle de l’homme, quand les biens qui constituaient sa fortune propre étant dissipés, il est secouru à l’aide de ceux de son épouse compatissante. »

Ou plutôt je ne puis plus me dire pauvre puisqu’il me reste

« Une épouse mettant ce qu’elle possède à ma disposition (129), toi pour ami fidèle dans l’une et l’autre fortune et l’intégrité de mon honneur, ce trésor qu’il est si difficile au pauvre de sauvegarder. »

Maitreya, prends ce collier de perles et va-t-en trouver Vasantasenâ. Tu lui diras de ma part, qu’ayant exposé au jeu avec trop de confiance et comme si elle eût été à moi, sa cassette contenant la parure, je l’ai perdue et la prie d’accepter en échange le collier de perles que voilà.

Maitreya. — N’allez pas donner un objet aussi précieux, un trésor fourni par quatre océans, en compensation d’un objet de peu de valeur (130) dont vous n’avez ni mangé ni goûté et que les voleurs ont pris !

Chârudatta. — Ami, ne dis pas cela !

« Se fiant à moi, elle (Vasantasenâ) m’a remis un dépôt et ce bijou (131) doit récompenser la haute confiance qu’elle a en moi. »

Ami, je t’en conjure donc sur ce sein que je touche (132), ne reviens pas ici sans lui avoir fait accepter le collier. Vardhamânaka,

« Dépêche-toi (133) de bien reboucher le trou avec ces briques. Je veux éviter que les gardes du roi ne soient exposés à de vifs reproches et à des accusations méritées. »

Quant à toi, Maitreya, je compte que tu t’exprimeras avec une noble fierté (134).

Maitreya. — Est-ce qu’un pauvre peut parler fièrement (135) ?

Chârudatta. — Ne t’ai-je pas dit, ami ; que je ne suis plus pauvre ! (Il répète la stance commençant par les mots : Puisqu’il me reste une épouse, etc.) Va-t-en donc vite, mon ami. De mon côté, aussitôt mes ablutions faites, j’accomplirai les dévotions prescrites pour l’heure du lever de l’aurore (136). (Ils s’en vont tous.) Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/31 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/32 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/33 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/34 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/35 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/36 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/37 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/38 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/39 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/40 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/41 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/42


ACTE IV


MADANIKÂ ET ÇARVILAKA




Une esclave (1) apparaissant sur la scène. — La mère de ma maîtresse m’envoie auprès de celle-ci (2). Je l’aperçois qui a les yeux fixés sur une peinture tout en conversant avec Madanikâ. Approchons-nous… (Elle s’avance et l’on aperçoit en scène Vasantasenâ et Madanikâ dans l’attitude (3) qui vient d’être indiquée.)

Vasantasenâ. — Madanikâ, ce portrait (4) du seigneur Chârudatta n’est-il pas bien ressemblant (5) ?

Madanikâ. — Très-ressemblant, en effet.

Vasantasenâ. — Comment le sais-tu ?

Madanikâ. — Je le vois, Madame, à la tendresse de vos regards qui ne peuvent s’en détacher.

Vasantasenâ. — Ne serait-ce pas seulement la complaisance en usage chez une courtisane (6) qui te dicterait ce langage, Madanikâ ?

Madanikâ. — Il suffit donc, Madame, d’habiter chez une courtisane pour devenir une flatteuse (7) ?

Vasantasenâ. — Hélas ! à force de changer d’adorateurs, les courtisanes finissent par ne plus exprimer que de faux sentiments.

Madanikâ. — En voyant (8), Madame, le ravissement qu’éprouvent vos yeux et votre cœur en contemplant ce portrait (9), on n’a pas besoin d’en demander la cause (10).

Vasantasenâ. — J’ai peur que mes amies ne se moquent de moi (11).

Madanikâ. — Ne craignez pas cela ; toutes les femmes savent comprendre ce qui se passe dans le cœur d’une amie.

L’esclave s’avançant sur la scène. — Madame, votre mère vous fait dire démonter dans la litière (12) munie d’un rideau (13) qui vous attend à la porte latérale.

Vasantasenâ. — Est-ce le seigneur Chârudatta qui veut me conduire chez lui ?

L’esclave. — On vous envoie, avec cette litière, une parure qui vaut cent mille suvarnas.

Vasantasenâ. — Mais qui est-ce qui l’envoie ?

L’esclave. — Samsthânaka, le beau-frère du roi.

Vasantasenâ, irritée. — Va-t’en (14) et ne me parle plus jamais de cela.

L’esclave. — Calmez-vous, madame ; je ne fais que remplir un message (15).

Vasantasenâ. — C’est le message (16) même qui cause ma colère.

L’esclave. — Que faut-il répondre à votre mère ?

Vasantasenâ. — Dis-lui que si elle n’a pas l’intention de me voir mourir, il ne faut plus qu’elle me fasse dire de pareilles choses (17).

L’esclave. — Je ferai selon votre gré. (Elle sort.)

Çarvilaka, apparaissant sur la scène.

« J’ai commis un crime dont la nuit est responsable, j’ai vaincu le sommeil et esquivé le guet ; mais maintenant que l’obscurité va disparaître, je suis pareil à la lune dont les rayons pâlissent au lever de l’aurore.

Quand un homme passe à côté de moi d’un pas rapide en me lançant un regard qui peut saisir mon égarement, ou qu’il arrive brusquement sur moi au moment où je suis arrêté, ma conscience coupable s’inquiète de toute rencontre, car une personne coupable est tourmentée par ses fautes mêmes (18). »

Et je l’avoue, j’ai commis un acte coupable (19) à cause de Madanikâ.

« C’est (20) pour elle que j’évite tout homme qui ne s’en rapporte pas au dire de ses serviteurs (21), que je m’écarte des maisons n’ayant, d’après mes remarques, d’autre maître qu’une femme (22), que je m’arrête fixe comme un pieu à l’approche du guet et que je fais de la nuit le jour, en me livrant à cent manœuvres du même genre. »

(Il se remet en marche.)

Vasantasenâ. — Madanikâ, place ce portrait sur mon lit et apporte-moi vite mon éventail.

Madanikâ. — Bien (23) ! Madame ; je vous obéis. (Elle prend le portrait et sort.)

Çarvilaka. — Voici la maison de Vasantasenâ ; entrons-y. (Il entre.) Où pourrai-je voir Madanikâ ? (Madanikâ rentre avec l’éventail à la main.)

Çarvilaka, l’apercevant. — Ah ! voilà, Madanikâ !

« On dirait la volupté en personne l’emportant par ses charmes sur l’Amour lui-même (24). Sa vue est comme du sandal qui rafraîchit mon cœur brûlé par les feux du désir. »

Madanikâ, Madanikâ (25) !

Madanikâ, l’apercevant à son tour. — Ah (26) ! Çarvilaka !… Qu’est-ce qui t’amène ?

Çarvilaka. — Je te le dirai. (Ils échangent ensemble de tendres regards.)

Vasantasenâ (27). — Madanikâ tarde beaucoup. Où peut-elle être ? (Elle regarde par l’œil-de-bœuf.) Ah ! je l’aperçois qui cause avec un homme. Elle fixe (28) sur lui des regards pénétrés d’amour (29) et elle le boit pour ainsi dire des yeux (30). Autant que je puis le croire par là, il a l’intention de l’affranchir (31). Qu’ils soient heureux (32) ! qu’ils soient heureux ! Il ne faut jamais contrarier les amants. Je ne l’appellerai pas maintenant.

Madanikâ. — Eh bien ! Çarvilaka, explique-toi ! (Çarvilaka regarde avec inquiétude autour de lui.) Mais pourquoi ces regards inquiets ?

Çarvilaka. — J’ai à te faire part d’un secret… Sommes-nous seuls (33) ?

Madanikâ. — Certainement !

Vasantasenâ. — Quoi ! Un secret, tout de bon !… Je ne dois pas écouter (34).

Çarvilaka. — Vasantasenâ consentirait-elle à te rendre la liberté moyennant une rançon ?

Vasantasenâ. — Ah ! s’il s’agit de moi, j’ai le droit d’entendre (35).

Madanikâ. — J’en ai parlé à ma maîtresse et elle m’a dit que, si j’en avais le désir (36), elle affranchirait tous ses esclaves sans exiger de rançon. Mais, Çarvilaka, comment se fait-il que tu sois devenu assez riche pour pouvoir me racheter à ma maîtresse ?

Çarvilaka. — « Enchaîné par la pauvreté et poussé par l’amour, j’ai commis cette nuit, ô ma belle ! un crime à cause de toi. »

Vasantasenâ. — Sa figure sereine auparavant paraît bouleversée (37) au souvenir de l’acte criminel dont il s’est rendu coupable.

Madanikâ. — Ah ! Çarvilaka, tu as exposé pour une pauvre femme deux choses de première importance !

Çarvilaka. — Lesquelles ?

Madanikâ. — Ta vie et ton honneur.

Çarvilaka. — La fortune favorise la témérité et l’audace (38).

Madanikâ, avec ironie.Tu as raison, Çarvilaka ; ton honneur est sauf et le crime que tu as commis à cause de moi n’est pas de ceux qui sont formellement (39) interdits (40).

Çarvilaka. — « Je n’ai pas dépouillé une femme des bijoux qui l’ornaient, comme une liane de ses fleurs ; je n’ai pas pris l’avoir d’un brahmane ni l’or recueilli par lui pour salaire du sacrifice ; je n’ai pas enlevé un enfant des genoux de sa nourrice pour en tirer profit : au moment même où je commettais mettais ce larcin, mon esprit avait constamment en vue ce qu’il convenait de faire et d’éviter (41). »

Mais tu diras ceci (42) à Vasantasenâ :

« Voici une parure qu’on dirait faite pour vous (43) ; je vous prie de l’accepter pour l’amour de moi (44), mais je vous recommande de ne pas la faire voir (45). »

Madanikâ. — Une parure qu’il ne faut pas faire voir et une courtisane comme elle sont deux choses qui ne s’accordent guère (46). Cependant montre-moi un peu ce bijou.

(Çarvilaka le lui remet avec hésitation.)

Madanikâ, le regardant. — Il me semble l’avoir déjà vu quelque part. Où l’as-tu pris ?

Çarvilaka. — Que t’importe ?… Prends-le !

Madanikâ, avec dépit. — Si tu n’as pas confiance (47) en moi, pourquoi veux-tu me racheter (48) ?

Çarvilaka. — Eh bien ! j’ai entendu dire ce matin que c’est chez Chârudatta, le syndic, sur la place des Corporations… (Vasantasenâ et Madanikâ s’évanouissent.) Madanikâ ! qu’as-tu ?… Reviens à toi, reviens à toi !…

« Sous le coup d’une émotion douloureuse tous ses membres se sont détendus et ses yeux roulent avec égarement dans leurs orbites. Quoi ! je t’offre la liberté (49) et tu trembles d’effroi, au lieu de tressaillir avec moi d’allégresse ! »

Madanikâ, reprenant ses sens. — Malheureux ! Pourvu que, dans la maison où tu as commis ce méfait à cause de moi, tu n’aies tué ni blessé personne !

Çarvilaka. — Rappelle-toi, ô fille pusillanime, que Çarvilaka ne porte jamais la main sur un homme livré au sommeil. Rassure-toi donc ; je n’ai tué ni blessé personne dans cette maison.

Madanikâ. — Bien vrai ?

Çarvilaka. — Je te l’affirme !

Vasantasenâ, reprenant connaissance. — Ah ! Je reviens à la vie (50) !

Madanikâ. — Quel bonheur (51) !

Çarvilaka, d’un ton jaloux. — Que veux-tu dire par là, Madanikâ ?

« Bien qu’issu d’une famille qui ne comptait jusque-là (52) que des honnêtes gens, j’ai, sous les chaînes dont l’amour que j’éprouve pour toi a chargé mon cœur, commis un acte coupable ; bien que la passion ait fait succomber ma vertu, j’ai observé certains égards (53), et cependant tu penses à un autre tout en disant que tu m’aimes.

(Avec fougue.)

Les fils (54) de bonne famille sont comme de grands arbres ayant pour fruits les biens que leurs parents leur laissent, mais ces fruits deviennent, hélas ! la proie des oiseaux rapaces qu’on appelle les courtisanes.

On sacrifie (55) sa jeunesse et sa richesse dans ce feu d’amour qui a pour flammes la volupté et pour aliment le désir. »

Vasantasenâ, avec surprise. — Ah ! il s’emporte bien mal à propos (56) !

Çarvilaka. — « Bien sots (57) sont, à mon avis, les hommes qui se fient à la femme ou à la fortune, car la fortune et la femme ont les mouvements aussi rapides (58) que les serpents (59).

Il ne faut pas concevoir de passion pour les femmes, car elles méprisent l’homme qui s’est épris d’elles : aimez celle qui vous aime, mais évitez celle qui n’a pour vous que de l’éloignement. »

Aussi a-t-on bien raison de dire :

« Elles (60) rient et elles pleurent moyennant finance ; elles captivent la confiance de l’homme et ne lui accordent pas la leur. C’est pourquoi l’individu de bonne famille et de bonnes mœurs doit éviter les courtisanes, comme le jasmin (61) qui fleurit sur les cimetières. »

Et encore :

« Le caractère des femmes a la mobilité des flots de l’océan ; leur attachement est éphémère comme les teintes foncées qui sont tracées sur les nuages à l’heure du crépuscule (62) ; quand elles ont dépouillé un homme de ses biens et qu’il est dans l’indigence, elles le rejettent comme la cochenille dont on a exprimé le suc. »

Les femmes, en effet, sont volages (63) :

« Elles portent celui-ci dans leur cœur, tandis qu’elles appellent celui-là par des regards agaçants ; la seule pensée de cet autre les jette dans les ardeurs de la volupté, pendant qu’elles accordent leurs faveurs à son rival (64). »

On a dit à juste titre (65) :

« Le lotus ne pousse pas au sommet des montagnes, l’âne ne porte pas le même fardeau que le cheval, l’orge qu’on sème ne lève pas sous la forme de riz, et les femmes qui sont nées dans une maison de prostitution ne sauraient être vertueuses. »

Ah ! misérable Chârudatta, maudit ! Que n’es-tu là (66) ! (Il fait quelques pas.)

Madanikâ, le retenant par le bord de son vêtement. — Allons ! Tu tiens des discours incohérents ! Pourquoi t’emporter à propos de chimères ?

Çarvilaka. — Comment ! à propos de chimères ?

Madanikâ. — Sans doute ; cette parure appartient à Vasantasenâ (67).

Çarvilaka. — Et… ?

Madanikâ. — Elle avait été déposée entre les mains du seigneur Chârudatta (68).

Çarvilaka. — Dans quelle intention ?

Madanikâ, lui parlant à l’oreille. — C’est comme cela (69) !

Çarvilaka, avec confusion. — Est-ce possible ? hélas !

« J’ai, sans le savoir (70), dépouillé de ses feuilles la branche à l’ombre de laquelle j’allais me réfugier quand j’étais dévoré par l’ardeur du soleil. »

Vasantasenâ. — Ah ! il éprouve des regrets ! C’est à son insu qu’il a agi de la sorte.

Çarvilaka. — Eh bien ! Madanikâ, que faut-il faire, maintenant ?

Madanikâ. — Il n’y a que toi qui puisses le savoir.

Çarvilaka. — Non pas ! Ignores-tu que

« Les femmes sont naturellement plus instruites, tandis que les hommes ont besoin de leçons puisées dans les livres ? »

Madanikâ. — Si tu veux m’écouter (71), il faut rendre cette parure au noble brâhmane (72) à qui tu l’as prise.

Çarvilaka. — Mais si Chârudatta me fait comparaître en justice (73)

Madanikâ. — Les rayons de la lune ne sont jamais brûlants (74).

Vasantasenâ. — Bravo ! Madanikâ, bravo !

Çarvilaka. — Madanikâ,

« La faute que j’ai commise ne me fait éprouver ni consternation ni terreur ; à quoi bon donc me parler des vertus de cet honnête homme ? Seulement j’ai honte d’un acte répréhensible. — Quel châtiment le roi fait-il infliger aux malfaiteurs comme moi… (75) ? »

Cependant il serait imprudent d’agir ainsi… Il faut aviser un autre moyen…

Madanikâ. — En voici un.

Vasantasenâ. — Que peut-il bien être ?

Madanikâ. — Rapporte (76) cette parure à Vasantasenâ, en te donnant comme l’envoyé du seigneur Chârudatta (77).

Çarvilaka. — Et quand je l’aurai fait, qu’en résultera-t-il ?

Madanikâ. — Tu ne seras plus un voleur, le seigneur Chârudatta se trouvera déchargé de son dépôt et ma maîtresse rentrera en possession (78) de sa parure.

Çarvilaka. — Ne serait-ce pas ajouter un second vol au premier (79) ?

Madanikâ. — Allons ! rends la parure ! C’est le contraire qui serait un surcroît de faute.

Vasantasenâ. — Bravo ! Madanikâ, bravo ! Tu parles comme une femme libre (80).

Çarvilaka. — « Dans les nuits que n’éclairent pas les rayons de la lune, on trouve difficilement quelqu’un pour indiquer le chemin ; mais guidé par toi, j’ai rencontré une magnifique inspiration. »

Madanikâ. — Eh bien ! reste un instant dans cet oratoire de Kâmadeva pendant que j’irai annoncer ta visite à ma maîtresse.

Çarvilaka. — Soit !

Madanikâ, qui est revenue auprès de Vasantasenâ. — Madame, il y a là un brâhmane qui vient de la part de Chârudatta.

Vasantasenâ. — Ah ! Comment sais-tu qu’il vient de sa part ?

Madanikâ. — Puis-je ne pas le savoir, Madame ? Il vient à cause de moi.

Vasantasenâ, à part ; elle hoche la tête en souriant. — C’est juste. (Haut.) Dis-lui d’entrer.

Madanikâ. — Je vous obéis, Madame. (Elle retourne auprès de Çarvilaka.) Viens, Çarvilaka !

Çarvilaka, s'avançant avec embarras. — Madame, je vous salue.

Vasantasenâ. — Soyez le bienvenu, seigneur, et veuillez vous asseoir.

Çarvilaka. — Le seigneur Chârudatta vous informe que, par suite du délabrement de sa maison, votre cassette n’y est pas en sûreté et il vous prie de la reprendre. (Il la remet à Madanikâ et se lève pour partir.)

Vasantasenâ. — Seigneur, je vous prie de vous charger de quelque chose que je veux lui envoyer à mon tour.

Çarvilaka, à part. — Je ne sais pas qui est-ce qui le lui portera. (Haut.) De quoi s’agit-il, Madame ?

Vasantasena. — Emmenez Madanikâ.

Çarvilaka. — Madame (81), je ne vous comprends pas.

Vasantasenâ. — Moi, je comprends bien.

Çarvilaka. — Alors veuillez m’expliquer… (82).

Vasantasenâ. — Le seigneur Chârudatta m’a dit de donner Madanikâ à la personne qui me rapporterait cette parure. C’est donc lui qui vous la donne. Comprenez-vous, maintenant ?…

Çarvilaka, à part. — Elle sait tout. (Haut.) Bravo ! seigneur Chârudatta, bravo !

« On ne doit jamais se lasser de pratiquer la vertu ; quoique pauvre, l’homme vertueux est supérieur aux grands qui manquent de vertu.

On (83) ne doit pas se lasser de pratiquer la vertu, car il n’est rien qu’on n’atteigne facilement avec elle : c’est grâce à la prééminence de sa vertu que la lune a mérité de servir de diadème à la tête inviolable de Çiva. »

Vasantasenâ. — Mon cocher (84) est-il là ?

Un esclave, conduisant une litière. — Madame, voici votre litière.

Vasantasenâ. — Madanikâ, sois-moi agréable ! Monte dans cette litière ! Je t’ai donnée. Ne m’oublie pas (85).

Madanikâ, en larmes. — Vous me congédiez, madame (86) ? (Elle se jette à ses pieds.)

Vasantasenâ. — C’est à toi maintenant qu’on doit des hommages (87). Va donc, monte dans la litière et garde souvenir de moi !

Çarvilaka. — Adieu, Madame ! toi, Madanikâ,

« Contente ton ancienne maîtresse et salue respectueusement celle chez qui tu as obtenu le titre précieux d’épouse (88). » (Il monte dans la litière avec Madanikâ et s’éloigne.)

Une voix dans la coulisse. — À quiconque est ici présent, le beau-frère du roi (89) fait connaître l’ordonnance suivante : — Le roi Pâlaka, ému de la foi qu’on accorde à une prophétie en vertu de laquelle le fils d’un pâtre, appelé Aryaka, doit monter sur le trône, l’a fait arrêter dans l’étable qu’il habitait et incarcérer dans une étroite prison. Vous avez, en conséquence, à rester soigneusement chez vous.

Çarvilaka, après avoir écouté la proclamation. — Quoi ! le roi Pâlaka a fait jeter en prison mon cher ami Aryaka ? Et cela au moment où je viens de prendre femme… Quelle fâcheuse circonstance !… Mais,

« S’il est pour l’homme deux choses chères entre toutes ici-bas, un ami et une bien-aimée, l’ami n’en doit pas moins être préféré à cent bien-aimées. »

Il faut agir en conséquence et mettre pied à terre. (Il descend de la litière.)

Madanikâ, pleurant et les mains jointes. — L’essentiel n’est-il pas (90) de me faire conduire chez des personnes respectables (91) ?

Çarvilaka. — Très-bien ! chère amie. Tes paroles répondent à ma pensée. (S’adressant à l’esclave qui conduit la litière.) Connais-tu la demeure de Rebhila, le chef de corporation ?

L’esclave. — Oui, seigneur.

Çarvilaka. — Il faut y conduire ma bien-aimée.

L’esclave. — Je vous obéis, seigneur.

Madanikâ. — Je suivrai vos désirs, seigneur ; mais, je vous en prie, soyez prudent. (La litière l’emporte.)

Çarvilaka. — À moi maintenant

« De soulever, pour délivrer mon ami (92), des gens de ma famille, des vitas, et, parmi les serviteurs du roi, ceux auxquels la valeur de leur bras a acquis de la célébrité, et qui ont à se plaindre des procédés méprisants de leur maître ; il faut faire pour lui ce que Yaugandharâyana fit pour le roi Udayana (93).

Mon cher Aryaka a été jeté en prison par des ennemis pervers et craignant pour eux-mêmes ; je dois voler à sa délivrance et le faire échapper, comme le disque de la lune échappe aux dents de Râhu qui l’ont saisi (94). » (Il s’en va.)


Une esclave apparaissant sur la scène. — Madame, réjouissez-vous ! Voici un brâhmane qui se présente de la part du seigneur Chârudatta.

Vasantasenâ. — Ah ! l’heureux jour ! Fais-le escorter par un bandhula et introduis-le en l’entourant d’égards.

L’esclave. — J’accomplis vos ordres. Madame. (Elle sort.)

Maitreya, arrivant sur la scène accompagné d’un bandhula (95). — Tiens ! tiens ! c’est étrange (96) ! Râvana, le roi des Rakshasas, voyageait dans les airs conduit par un char magique (97) qu’il s’était procuré par la rigueur de ses pénitences, et moi, simple brâhmane, qui n’ai fait aucune pénitence rigoureuse, je voyage conduit par une courtisane (98) !

L’esclave. — Voilà, seigneur, la porte de notre maison qui s’offre à vos regards.

Maitreya, l’examinant avec admiration. — Quelle magnifique entrée orne le palais de Vasantasenâ ! Les abords en ont été arrosés, nettoyés et peints en vert (99) ; le palier est diapré de fleurs odorantes de différentes espèces (100) ; elle possède un fronton très-élevé au moyen duquel on peut satisfaire sa curiosité et plonger la vue sur l’horizon (101) ; elle est parée de guirlandes de jasmin tombant en festons ondoyants qu’on dirait agités (102) par la trompe d’Airâvana (103) ; une haute arcade d’ivoire en relève l’éclat ; une quantité de drapeaux d’heureux présage, dont les dentelures légères aux couleurs de safran (104) ondoient au gré du vent (105), la décorent et ont l’air de mains me faisant signe d’entrer ; de chaque côté sont rangés de magnifiques vases de cristal reposant sur la corniche des pilastres qui supportent l’arcade et dans lesquels se balancent des arbres mango aux verts rameaux ; les panneaux (de la porte) (106) sont en or et constellés de diamants (107) inaltérables comme la poitrine d’un puissant Asura. À vrai dire, cette porte exerce un charme irrésistible sur le pauvre (108) et elle attire de vive force jusqu’aux regards des ascètes qui ont renoncé à tous les plaisirs mondains (109).

L’esclave. — Entrez, seigneur ; voici la première cour.

Maitreya, après qu’il y est entré. — Ah ! quelle série de bâtiments dont l’aspect a l’éclat brillant (110) de la lune, d’une conque ou des racines de lotus ; ils sont enduits d’une poudre blanche (111) ; ils sont ornés d’escaliers dorés et émaillés de pierres précieuses de toutes sortes. Avec leurs fenêtres rondes de cristal, autour desquelles des perles sont suspendues en guise de guirlandes de fleurs, ils ressemblent à la lune du visage d’une jeune fille abaissant ses regards (112) sur Ujjayinî. Le portier, mollement étendu sur un siége, dort comme un docteur brâhmanique et les oiseaux, alléchés parle brouet de riz et de lait caillé, dédaignent le bali à cause de sa couleur qui le leur fait prendre pour du plâtre (113). — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! entrez dans la deuxième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! dans cette deuxième cour, voici attachés à la crèche les bœufs pour la litière, ils sont bien portants, grâce à l’herbe (114) et à la blatte dont ils sont largement approvisionnés, et leurs cornes sont graissées avec de l’huile de sésame (115). Voici un buffle (116) qui pousse de longs soupirs (mugissements) comme un noble qui viendrait de subir un affront. Par là j’aperçois un bélier dont on frotte le cou, comme celui d’un lutteur qui vient de se battre ; puis des chevaux desquels on nettoie la crinière (117)… Et ce singe qui est attaché dans l’écurie aussi solidement qu’un voleur (118). (Regardant d’un autre côté.) Voilà aussi un éléphant auquel ses cornacs donnent un pain de riz pétri au beurre (119). — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! Entrez dans la troisième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! Dans cette troisième cour voilà des sièges préparés pour les fils de bonne famille (120). Sur la table (121) de jeu se trouve un livre à demi lu et cette table est munie de dés (122) faits de pierres précieuses véritables. Çà et là se promènent des courtisanes ainsi que de vieux vitas, habiles à nouer et à rompre des intrigues amoureuses, qui tiennent à la main des images nuancées de diverses teintes. — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! Entrez dans la quatrième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! dans cette quatrième cour, des tambours (123), que frappe ta main des jeunes filles, retentissent aussi bruyamment que le tonnerre au sein des nuages ; les cymbales retombent en traçant un sillon pareil à la tramée lumineuse des étoiles qui descendent du ciel quand leurs mérites sont épuisés (124) ; la flûte rend des accords aussi doux que le murmure agréable des abeilles. Ailleurs une vînâ, pareille à une amante que la jalousie et la fureur ont exaspérée, résonne sous les doigts d’une exécutante qui la tient sur son giron. Voici d’autres courtisanes qui chantent mélodieusement, semblables à des abeilles enivrées du suc des fleurs : celles-ci jouent des pièces de théâtre (125), celles-là lisent à haute voix en exprimant les sentiments amoureux qu’elles éprouvent (126)J’aperçois aussi des cruches d’eau suspendues (127) aux fenêtres qui se rafraîchissent au souffle de la brise. — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! Entrez dans la cinquième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! dans cette cinquième cour il circule partout (128) un parfum d’assa-fœtida et de beurre qui vous altère et ferait venir l’eau à la bouche d’un pauvre diable. La cuisine, en animation constante, exhale en quelque sorte par les portes qui lui servent de bouche des bouffées de fumée imprégnée de différentes saveurs exquises. L’odeur des mets et des sauces (129) de toute espèce qu’on se prépare à servir, me jette dans le ravissement (130). Voilà un boucher (131) qui lave (132) comme un vieil habit les tripailles d’un animal abattu ; le cuisinier apprête les plats les plus variés ; les friandises sont fouettées ; les pâtisseries sont mises au four. (À part.) Ne va-t-on pas maintenant m’apporter de l’eau pour me laver les pieds et me dire : « Mangez de ces mets (133) ? » (Il regarde d’un autre côté.) En vérité, cette maison est le ciel même avec ses troupes de courtisanes brillamment parées et ses bandhulas qui ressemblent aux gandharvas et aux apsaras (134). Mais, à propos, qui êtes vous, vous qui vous appelez bandhulas ?

Les bandhulas. — « Bien venus dans la maison d’autrui, mangeant à la table d’autrui, enfants de pères qui nous ont eus de femmes qui étaient à autrui, nous plaisant à jouir de la fortune d’autrui, doués de qualités qu’on ne saurait exprimer (135), nous sommes les bandliulas qui nous amusons ici comme de jeunes éléphants (136). »

Maitreya. — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! Entrez dans la sixième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! dans la sixième cour on voit des arcades faites d’or et de pierres précieuses ; elles (137) sont assises sur du saphir et pareilles à l’arc d’Indra (138). Je remarque des joailliers qui examinent de concert des pierres précieuses de différentes sortes, telles que des lapis-lazulis, des perles, des coraux, des topazes, des saphirs, des karketaras (139), des rubis et des émeraudes. On monte sur or des rubis, on fabrique des parures d’or, on prépare des colliers de perles avec du hl rouge, on taille sans cesse du lapis-lazuli, on perce des coquillages, on polit le corail sur la meule (140), on fait sécher des poches de safran vert (141), on recueille précieusement le musc, on exprime le suc du sandal, on compose des parfums. Voilà des courtisanes et leurs amants auxquels on off"re du bétel et du camphre ; on échange des regards agaçants, on rit et l’on ne cesse de prendre des boissons spiritueuses en laissant échapper des plaintes qu’arrache la volupté. Là sont aussi des esclaves des deux sexes ainsi que des hommes habitués à négliger leurs enfants, leur femme et leur bien, qui achèvent de vider les cruches de vin laissées de côté par les courtisanes dont les libations sont achevées. — Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, venez, seigneur ! Entrez dans la septième cour que voici.

Maitreya, regardant quand il est entré. — Ah ! ah ! dans la septième cour se trouve la volière (142) en treillis solide, où résident à l’aise et vivent heureux des couples de tourterelles dont le principal souci est de se prodiguer de mutuels baisers. Le perroquet cause distinctement comme un brahmane qui récite le Veda (143) quand il a l’estomac bien garni de lait caillé et de riz ; la madanâ-sarikâ (144) (turdis salika) jacasse comme une esclave qui se précipite au-devant de son maître pour lui rendre hommage ; la femelle du coucou (145), dont le palais est agréablement chatouillé par le suc savoureux de différents fruits, murmure sur le même ton qu’une entremetteuse ; les lâbakas (perdix chinensis) qui se propagent dans la volière ( ?) sont montés sur des perchoirs (146) et se battent entre eux ; on fait caqueter les gelinottes (147), on excite (148) les pigeons ; et ce paon domestique (149) qu’on dirait constellé de pierres précieuses danse joyeusement comme s’il voulait, en battant des ailes, donner de l’air au palais que brûlent les rayons du soleil. (Regardant d’un autre côté.) Des couples de cygnes royaux, pareils aux rayons de la lune qui se seraient condensés en forme de boule, suivent les pas des belles jeunes filles comme pour apprendre à imiter leur marche (150) ; des grues se promènent çà et là avec une allure semblable à celle des vieux (151) eunuques. La courtisane qui habite ici a rassemblé des oiseaux de toute espèce et, à dire vrai, son palais ressemble au bocage d’Indra (152). Montrez-moi autre chose.

L’esclave. — Venez, seigneur ! Entrez dans la huitième cour que voici (153).

Maitreya, regardant quand il est entré. — Quel est cet homme qui est vêtu d’un manteau de soie, charge de parures magnifiques, et qui se promène de côté et d’autre en trébuchant et en pliant sur ses jambes ?

L’esclave. — Seigneur, c’est (154) le frère de ma maîtresse.

Maitreya. — Quelles pénitences il a dû faire dans une vie antérieure pour mériter de devenir le frère de Vasantasenà ici-bas ! Mais non, il est comme un arbre charu (155), verdoyant, agréable et parfumé, mais poussé sur le chemin d’un cimetière et que chacun doit éviter. (Regardant d’un autre côté.) Quelle est cette femme vêtue d’un manteau à fleurs (156) qui est assise sur un siège élevé et dont les pieds (157) sont tout reluisants de l’huile avec laquelle ses sandales ont été graissées ?

L’esclave. — C’est la mère de ma maîtresse.

Maitreya. — Quel ventre ! On dirait une ogresse (158). On n’a àx construire ces portes magnifiques qu’après l’avoir fait entrer ici, comme s’il s’agissait de la statue de Mahâdeva (159).

L’esclave. — Malheureux ! pouvez-vous vous moquer (160) de la sorte de notre mère ? La pauvre femme est atteinte d’une fièvre quarte.

Maitreya, en plaisantant. — Divine fièvre, quarte ! fais-moi la grâce, à moi brâhmane, de me traiter (161) de la même façon.

L’esclave. — Vous mériteriez de périr sur l’heure, malheureux que vous êtes !

Maitreya, en plaisantant. — Ah ! fille d’esclave, mieux vaudrait certes voir crever cette outre gonflée de boisson.

« Quand une vieille grand’mère (162) comme elle, arrivée à cet état à force de s’enivrer de rhum et d’eau-de-vie de maïs, vient à mourir, il y a de quoi faire un festin pour un millier de chacals. »

Mais avez-vous des barques pour se promener (163) ?

L’esclave. — Non, seigneur, nous n’en avons pas.

Maitreya. — Ah ! que vous demandé-je ? Les barques que vous avez sont destinées à prendre de certains poissons ; elles consistent en seins, hanches et cuisses, et naviguent sur l’océan de l’amour dont les eaux (164) sont le désir. Quoi qu’il en soit, après avoir visité ce palais de Vasantasenâ, avec ses huit cours où sont contenues tant de choses dignes de mention, j’avoue qu’il vaut à lui seul le séjour des trente-trois dieux (165), et ma parole est impuissante (166) à célébrer convenablement ce que j’ai vu. J’en suis à me demander si c’est bien la demeure d’une courtisane ou non pas plutôt le magnifique palais de Kuvera lui-même (167). Mais où est votre maîtresse ?

L’esclave. — Elle est dans le jardin, seigneur ; venez auprès d’elle.

Maitreya, regardant après qu’il est entré. — Ah ! ah ! quel admirable jardin ! Une multitude d’arbres y supportent des gerbes de rieurs magnifiques ; on y voit des escarpolettes de soie établies sous la toiture d’arbres contigus et appropriées à la largeur des hanches des jeunes filles. Avec les fleurs du jasmin doré, de la çephâlikâ (168), de la mâlatî (169), de la mallikâ (170), de la navamallikâ (171), du kuravaka (172), deratimuktaka (173) et d’autres encore dont il est embelli et qui se cueillent d’elles-mêmes, ce bosquet éclipse véritablement les magnificences du paradis d’Indra. (Regardant d’un autre côté.) Voici un lac (174) qui fait l’effet, avec ses kamalas (175) et ses lotus rouges, d’un lever de soleil ;

« Et cet arbre açoka (176) ne ressemble-t-il pas, avec ses bourgeons et ses fleurs nouvellement épanouies, à un soldat au milieu de la bataille que couvre une épaisse couche de sang ? »

Mais, dites-moi donc, je vous prie, où est votre maîtresse ?

L’esclave. — Baissez vos regards, seigneur, et vous la verrez.

Maitreya — Madame, je vous salue.

Vasantasenâ. — Ah ! ah ! voilà Maitreya. (Elle se lève.) Soyez le bienvenu et prenez un siège.

Maitreya. — Quand vous aurez repris le vôtre. (Ils s’assoient tous les deux.)

Vasantasenâ. — Le fils du syndic se porte-t-il bien ?

Maitreya. — Très-bien, Madame.

Vasantasenâ. — « Les oiseaux amis trouvent toujours un refuge paisible sur l’arbre bienfaisant qui a pour jeunes pousses les vertus, pour branche mère la modestie, pour racines la bonne foi, pour fleurs la considération, et qui se couvre des fruits de ses propres mérites (177). »

N’est-ce pas, Maitreya ?

Maitreya, à part. — La coquette sait bien dire. (Haut.) Sans doute.

Vasantasenâ. — Quel est, je vous prie, le but de votre visite ?

Maitreya. — Voici, Madame. Le seigneur Chârudatta vous présente humblement (178) ses respects et vous informe…

Vasantasenâ, joignant les mains. — Désire-t-il quelque chose de moi ?

Maitreya. — … qu’ayant engagé de confiance, dans une maison de jeu, votre cassette, elle lui a été enlevée, car le maître du jeu, qui est un agent du roi (179), s’est enfui sans qu’on sache où.

L’esclave. — Madame, vous avez de la chance, le seigneur Charudutta est devenu joueur.

Vasantasenâ — Quel noble orgueil ! La cassette lui a été volée et il prétend l’avoir perdue au jeu. Je ne l’en aime que davantage.

Maitreya. — Il vous prie, en conséquence, Madame, de vouloir bien accepter en échange ce collier de perles.

Vasantasenâ, à part. — Faut-il lui montrer la parure… ? Non, pas encore.

Maitreya. — Eh bien ! Madame, ne le prenez-vous pas ?

Vasantasenâ, d’un air souriant et gracieux. — Pourquoi ne le prendrais-je pas, Maitreya ? (Elle l’accepte et le place à part.) Ah ! même après que ses fleurs sont flétries (180), l’arbre mango répand des gouttes de sève savoureuse. (Haut.) Faites savoir (181), en mon nom, au seigneur Chârudatta, le joueur, que j’irai (182) le visiter ce soir.

Maitreya, à part. — Est-ce qu’elle voudrait lui prendre encore autre chose ? (Haut.) Je lui dirai, Madame… (À part.) … de cesser (183) tout rapport avec cette courtisane. (Il sort.)

Vasantasenâ, à l’esclave. — Toi, prends cette parure et allons goûter du plaisir auprès de Chârudatta.

L’esclave. — Mais voyez, voyez, madame, cet orage qui nous menace à l’improviste.

Vasantasenâ.

« Que les nuages s’amoncellent, que la nuit survienne, que la pluie se mette à tomber sans interruption, mon cœur soupirant après celui qu’il aime ne tient compte d’aucun obstacle (184). »

Allons, prends ce collier et viens vite. (Elles s’en vont.) Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/74 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/75 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/76 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/77 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/78 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/79 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/80 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/81 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/82 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/83 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/84 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/85 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/86 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/87 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/88 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/89


ACTE V (1)


L’ORAGE




Chârudatta, assis ; il est soucieux (2) et regarde le ciel. — Voilà le mauvais temps qui survient à l’improviste :

« Les paons domestiques l’accueillent (3) avec joie et font la roue tandis que les cygnes tout surpris, mais désireux d’entreprendre leurs voyages, se disposent à l’affronter (4). L’orage brusque et intempestif (5) couvre le ciel de son voile sombre, ainsi que le cœur de celui qui soupire après l’objet de son amour (6).

« Le nuage est noir comme le ventre des buffles mouillés ou comme un taon (7) ; les éclairs dont il est enveloppé lui font comme un manteau d’étoffe jaune ; il s’avance dans le ciel, pareil à un autre Keçava prêt à le conquérir (8), et les troupes de grues (9), qui défilent au-dessous de lui, ont l’aspect de la conque que le dieu tient à la main.

« Pareil à Vishnu, il s’élève (10) dans l’atmosphère, noir comme les membres de Keçava : les lignes sinueuses formées par les troupes de grues figurent la conque de ce dieu, et, grâce à l’éclair, il est comme revêtu d’une tunique de soie.

« Les gouttes qui tombent précipitamment des flancs du nuage sont pareilles à des ruisseaux d’argent ; on dirait que les franges de la robe du ciel sont coupées et qu’elles tombent à terre. Elles paraissent et disparaissent en un clin d’œil à la lueur (11) du flambeau des éclairs.

« Les nuages dispersés çà et là par le vent prennent diverses figures distinctes, accouplées ou bombées, telles (12) que celles de couples de cakravâkas (13) qui vont côte à côte, ou de cygnes qui prennent leur vol, ou de makaras (14) et de troupes de poissons que bouleverse l’agitation des flots, ou de palais élevés ; et ils font que le ciel ressemble à un tableau varié (15).

« Le ciel obscurci par les nuages ressemble à l’armée des Kauravas (16) ; le paon pousse des clameurs joyeuses comme Duryodhana (17) dans l’orgueil de sa force ; le kokila est parti en exil (18) comme Yudhishthira (19) après qu’il eut perdu son royaume au jeu de dés, et les cygnes sont allés, comme les Pândavas, mener dans la forêt une existence ignorée (20). »

(Il réjléchit.) Mais voilà longtemps que Maitreya est parti pour aller trouver Vasantasenâ. Ne reviendra-t-il pas aujourd’hui ?

Maitreya, apparaissant sur la scène. — Que cette courtisane est avide et peu généreuse (21) ! Elle a mis la main sur le collier de perles avec dédain, en se bornant à prononcer quelques mots et sans rien ajouter pour prolonger la conversation (22). Au sein de toutes ses splendeurs, elle ne m’a pas même dit (23) : « Seigneur Maitreya, veuillez vous reposer et ne vous en aller qu’après vous être rafraîchi (24) ! » Une telle richesse est bien mal placée entre les mains de cette courtisane, vraie fille d’esclave (25). (Avec dédain.) Ah ! l’on a bien raison de dire qu’il est difficile de trouver un lotus qui ne sorte pas d’une bulbe, un marchand qui ne trompe pas, un orfèvre qui ne vole pas, une réunion villageoise qui ne donne pas lieu à des querelles, et une courtisane qui ne soit pas rapace… Je vais donc trouver mon ami et tâcher de le détourner de son attachement pour cette femme. (Il s’avance et regarde autour de lui.) Ah ! le voilà qui est assis dans le jardin ; avançons-nous auprès de lui. (Il s’approche.) Bonjour, seigneur (26) ! Je vous présente mes vœux de prospérité.

Chârudatta, le regardant. — Ah ! te voilà, mon ami Maitreya ; sois le bienvenu et assieds-toi.

Maitreya. — Je m’assieds.

Chârudatta. — Eh bien ! rends-moi compte de l’affaire.

Maitreya. — Tout est perdu !

Chârudatta. — Quoi ! elle n’a pas accepté le collier de perles ?

Maitreya. — Hélas ! nous n’avons pas eu cette chance-là (27). Elle a touché sa tête de sa main délicate comme un jeune lotus (28), et l’a pris (29).

Chârudatta. — Alors pourquoi dis-tu que tout est perdu ?

Maitreya. — Vous ne trouvez pas que tout est perdu (30) quand vous donnez un collier de perles, — trésor fourni par quatre océans, — en remplacement d’une cassette d’or d’assez peu de valeur (31), et que les voleurs ont prise sans qu’elle nous ait valu une bouchée à manger ni un coup à boire ?

Chârudatta. — Ami, ce n’est pas ainsi qu’il faut raisonner.

« Elle m’avait remis ce dépôt parce qu’elle a eu confiance en moi, et je l’ai récompensée ainsi de cette grande confiance. »

Maitreya. — J’ai un autre grief contre elle : elle a fait un signe d’intelligence à l’une de ses amies et s’est caché la figure avec le pan de sa tunique pour se moquer de moi. Aussi, en ma qualité de brahmane, je m’incline devant vous (32) et vous engage à cesser (33) des rapports aussi nuisibles avec cette courtisane. Une courtisane, en effet, est comme un caillou (34) qui est entré dans votre soulier et qu’on n’en fait sortir qu’après qu’il vous a causé de la douleur. Du reste, ami, ne savez-vous pas que partout où passe une courtisane, un éléphant, un scribe, un mendiant, un rôdeur (35) et un âne, le dommage vient à leur suite (36) ?

Chârudatta. — Ami, assez de médisances (37) comme cela ! Ma pauvreté même (38) me met à l’abri des dangers que tu redoutes. Vois.

« Le cheval (39) s’élance vers le but dans une course rapide, mais, la respiration venant à lui manquer (40), ses jambes cessent d’aller aussi vite qu’il voudrait. Il en est de même des mobiles instincts de l’homme : ils se précipitent dans tous les sens, mais quand ils sont fatigués ils viennent de nouveau se réfugier dans le cœur. »

Ô ! mon ami,

« Quand vous êtes riche, cette femme est votre bien-aimée, car c’est par l’argent qu’on l’acquiert…

(À part.) Non, c’est parla vertu qu’on l’acquiert…

(Haut.) Les richesses m’ayant quitté, ne l’ai-je pas quittée par cela même ? »

Maitreya, regardant à terre et se parlant à lui-même. — Il lève les yeux au ciel et pousse de profonds soupirs (41) ; je vois bien que plus je cherche à le détourner de sa passion, plus elle s’accroît (42). Aussi dit-on à bon droit que l’amour est artificieux (43). (Haut.) Mon ami, elle m’a chargé de vous dire qu’elle viendrait vous voir ici ce soir. Je crois qu’elle n’est pas satisfaite du collier de perles et qu’elle vous demandera autre chose (44).

Chârudatta. — Qu’elle vienne, ami ; elle s’en retournera contente.


Kumbhîlaka, (45) apparaissant sur la scène. — Qu’on sache bien ceci (46) :

« Chaque parcelle de nuage qui tombe m’arrose la peau des reins (47), chaque bouffée de vent glacé qui me frôle me fait trembler jusqu’à la moelle des os (48). (Riant.)

« Je joue (49) de la flûte à sept trous aux sons harmonieux, je touche du luth à sept cordes aux notes retentissantes, je fais de la musique vocale aussi bien qu’un âne ; en matière de chant, Tumburu (50) et Nârada (51) ne sont rien auprès de moi. »

Vasantasenâ, ma maîtresse, m’a dit : Kumbhîlaka, va-t’en annoncer ma visite à Chârudatta. Par conséquent, je me rends chez lui. (Il s’avance sur la scène et regarde autour de lui.) Voilà Châradutta qui est dans le jardin avec ce drôle de Maitreya ; allons auprès d’eux. Mais quoi ! la porte du jardin est fermée (52) ? Soit, je vais me faire voir par Maitreya. (Il lui jette une motte de terre.)


Maitreya. — Tiens ! qui est-ce qui me jette des mottes de terre comme à un fruit de kapittha (53) enfermé, dans un enclos ?

Chârudatta. — Ce sont probablement les pigeons qui ont fait tomber quelque chose en jouant sur la corniche du pavillon du jardin.

Maitreya. — Attends, attends ! scélérat de pigeon, fils d’esclave, je vais te faire descendre du pavillon avec mon bâton, comme un fruit mûr de l’arbre mango ! (Il court en levant son bâton.)

Chârubatta, le retenant par son cordon brahmanique. — Ami, rassieds-toi, laisse ce pauvre pigeon tranquille à côté de sa compagne.

Kumbhîlaka. — En voilà bien d’une autre ! c’est sur le pigeon et non de mon côté qu’il tourne les yeux. Il faut lui jeter une nouvelle motte de terre. ( exécute son projet.)

Maitreya, regardant autour de lui. — Tiens, Kumbhîlaka ! Il faut aller à lui. (Il va lui ouvrir la porte.) Allons, entre et sois le bienvenu !

Kumbhîlaka, entrant. — Seigneur, je vous salue.

Maitreya. — Qu’est-ce qui t’amène par un aussi mauvais temps, quand le ciel est aussi obscur ?

Kumbhîlaka. — Eh mais ! c’est elle.

Maitreya. — Elle ? Qui, elle ? Qui ?

Kumbhîlaka. — Elle, vous dis-je.

Maitreya. — De qui veux-tu parler, fils d’esclave, avec tes « elle, elle, » que tu marmottes (54) indéfiniment comme un vieux mendiant en temps de famine ?

Kumbhîlaka. — Et vous, ne dirait-on pas un chien (55) avec vos « qui, qui (56) ? »

Maitreya. — Voyons, parle !

Kumbhîlaka, à part. — Soit , parlons. (Haut.) Eh bien ! je vais vous poser une question.

Maitreya. — Et moi je vais te poser le pied sur la figure (57).

Kumbhîlaka. — En attendant, savez-vous dans quelle saison bourgeonne (58) l’arbre mango ?

Maitreya. — N’est-ce pas en été, fils d’esclave ?

Kumbhîlaka, riant aux éclats. — Eh bien ! vous n’y êtes pas.

Maitreya, à part. — Quelle est donc la réponse à lui faire ? (Il réfléchit.) Il faut le demander à Chârudatta. (Haut.) Attends un instant. (Il s’approche de Chârudatta.) Ami, dites-moi donc en quelle saison bourgeonne l’arbre mango.

Chârudatta. — Es-tu fou ? C’est au printemps (vasanta).

Maitreya, revenant auprès de Kumbhîlaka.Eh bien ! imbécile, c’est au printemps.

Kumbhîlaka. — Je vais vous poser une seconde question. Qu’est-ce qui protège (59) les villages opulents ?

Maitreya. — Parbleu, la police.

Kumbhîlaka, riant. — Eh bien ! non.

Maitreya. — Voilà encore que je ne sais plus où j’en suis. (Réfléchissant.) Allons ! retournons consulter Chârudatta. Ami, qu’est-ce donc qui protège les villages opulents ?

Chârudatta. — C’est une armée (senâ) mon ami.

Maitreya, revenant auprès de Kumbhîlaka. — Eh bien ! fils d’esclave, c’est une armée.

Kumbhîlaka. — Réunissez les deux mots et prononcez vite.

Maitreya. — Senâvasanta.

Kumbhîlaka. — Mais non ; dans l’autre sens (60).

Maitreya fait un demi-tour sur lui-même. — Senâvasanta.

Kumbhîlaka. — Ah ! triple sot, ce sont les deux mots (ou les deux pieds) (61) qu’il faut intervertir.

Maitreya, mettant un pied à la place de l’autre. — Senâvasanta.

Kumbhîlaka. — Quelle stupidité ! Il s’agit d’intervertir les pieds du mot, les syllabes…

Maitreya, après avoir réfléchi. — Vasantasenâ.

Kumbhîlaka. — Oui ; c’est elle qui vient.

Maitreya. — Je vais en informer Chârudatta. (Il s’approche de lui.) Holà ! Chârudatta, voici un créancier.

Chârudatta. — Comment cela ? Un créancier dans ma maison !

Maitreya. — S’il n’est pas dans votre maison, il est certainement sur la porte : Vasantasenâ vient ici.

Chârudatta. — Ami, pourquoi m’induire en erreur ?

Maitreya. — Si vous ne me croyez pas (62), interrogez Kumbhîlaka. Holà ! Kumbhîlaka, fils d’esclave, viens un peu ici !

Kumbhîlaka, s’avançant. — Seigneur, je vous salue.

Chârudatta. — Sois le bienvenu, mon garçon, et dis-moi la vérité. Vasantasenâ vient-elle ici ?

Kumbhîlaka. — Oui, seigneur, elle arrive.

Chârudatta. — Mon garçon, je ne laisse jamais sans récompense celui qui m’apporte une bonne nouvelle ; prends ceci pour ta rémunération. (Il lui donne son manteau.)

Kumbhîlaka l’accepte avec joie et s’incline. — Je m’en vais faire part de cela à ma maîtresse. (Il sort.)

Maitreya. — Eh bien ! voyez-vous ce qui l’amène par un aussi mauvais temps ?

Chârudatta. — Je ne sais (63) trop quel est son dessein.

Maitreya. — Je le sais bien, moi. Elle vient vous dire que le collier de perles a peu de valeur, tandis que la cassette d’or en avait beaucoup ; et, n’étant pas satisfaite de la compensation, elle veut réclamer un supplément.

Chârudatta, à part. — Elle s’en ira contente. (Vasantasenâ arrive sur la scène dans la brillante toilette d’une femme qui vient à un rendez-vous d’amour ; elle semble en proie à une vive passion ; elle est accompagnée d’une suivante qui porte une ombrelle, et du Vita.)

Le vita, en montrant Vasantasenâ.

« Voici (64) Cri sans ses lotus (65), voici l’arme aimable avec laquelle le dieu de l’amour effectue ses conquêtes, voici la désolation des mères et des épouses, voici la fleur de l’arbre excellent de Madana (66). Sa démarche est voluptueuse ; quoique remplie de passion, l’approche du moment du plaisir ne lui fait pas oublier la modestie, et elle est suivie d’une troupe d’adorateurs sur la scène où se goûtent les jouissances d’amour. »

Voyez, voyez ! Vasantasenâ !

« Les nuages où gronde le tonnerre, dont les masses informes sont suspendues autour du sommet des montagnes ! On dirait le cœur d’une amante séparée de son bien-aimé (67). Au bruit qu’ils (68) font entendre, les paons battent des ailes avec impétuosité et mettent l’air en mouvement comme avec des éventails faits de pierres précieuses.

« Les grenouilles que fouettent les averses reçoivent avidement l’eau nouvelle dans leurs bouches toutes barbouillées de fange ; les paons chantent à gorge déployée (69) ; l’arbre nîpa et le madana resplendissent comme des flambeaux (70) ; la lune est dérobée par les nuages comme un dépôt par de malhonnêtes gens, déshonneur de leur famille, et l’éclair, pareil à une jeune fille de pauvre extraction, n’a pas un instant de repos. »

Vasantasenâ. — Maître, votre description (71) est très-belle.

« La nuit, comme une rivale (72) qu’exaspère la jalousie, me barre le chemin, et, pour m’arrêter, me répète sans cesse ces mots par la voix du tonnerre (73) : — « Cela te regarde-t-il, indiscrète, si mon bien-aimé caresse les seins (ou les nuages) (74) dont je suis couverte ? »

Le vita. — Eh bien ! vous pouvez de votre côté lui adresser des reproches (75).

Vasantasenâ. — À quoi serviraient-ils ? Elle est femme, et par conséquent obstinée. Sachez d’ailleurs une chose :

« Qu’il pleuve (76) ou qu’il tonne, que la foudre tombe même, les femmes ne tiennent compte ni du chaud ni du froid quand il s’agit de voir celui qu’elles aiment. »

Le vita. — Vasantasenâ, voyez ce spectacle :

« Le nuage, pareil à un prince qui a pénétré dans la capitale d’un ennemi consterné, s’avance sur les ailes du vent, il lance en guise de traits d’épaisses gouttes de pluie, il a pour tambour le bruit du tonnerre (77), pour étendards les lueurs de l’éclair, et il enlève à la lune, sur le champ de bataille du ciel, le riche butin de ses rayons (78). »

Vasantasenâ. — C’est bien cela (79) ; mais en voilà un autre que je vais vous dépeindre :

« Quand ces nuages aux ventres gonflés (80) et proéminents (81), d’où sortent les grondements du tonnerre, et qui, noirs comme des éléphants, sont pavoises aux couleurs étincelantes (82) de l’éclair, percent le cœur comme d’une flèche acérée (83), pourquoi la grue au désespoir hélas ! répète-t-elle ces paroles qui semblent le glas des épouses dont les maris sont au loin (84) : « La pluie ! la pluie (85) ! » et jette-t-elle ainsi, la méchante, du sel sur les blessures ? »

Le vita. — Très-bien, Vasantasenâ ! Écoutez à votre tour :

« Le ciel semble vouloir présenter l’image d’un éléphant en rut : les troupes de grues simulent le bandeau blanc qu’il a sur la tête et les éclairs sont comme un chasse-mouche (86) qu’on agiterait autour de lui. »

Vasantasenâ. — Maître, voyez, voyez !

« Par l’effet de ces nuages (87) aussi noirs que les feuilles mouillées (88) du tamâla (89), le soleil n’est plus visible dans le ciel ; les fourmilières s’affaissent, sous les gouttes de pluie qui les assaillent, comme des éléphants accables de traits ; l’éclair brille comme une lampe d’or promenée dans un palais, et l’éclat de la lune est ravi après avoir brillé un instant, comme une bien-aimée que protège un faible époux. »

Le vita. — Voyez, voyez à votre tour, Vasantasenâ !

« Les nuages colorés semblent fondre les uns sur les autres (90) comme des éléphants dont les flancs seraient entourés d’une ceinture d’éclairs (91), et l’on dirait que, sur l’ordre d’Indra, ils veulent enlever la terre (92) avec une chaîne d’argent. »

Voyez encore :

« Grâce aux nuages mobiles qu’enfle le souffle impétueux du vent, aux nuages noirs comme des troupeaux de buffles, entourés d’éclairs qui semblent des ailes, et pareils à des océans qui seraient agités jusque dans leurs profondeurs, la terre toute parfumée et tapissée des premières pousses d’un gazon nouveau et verdoyant (93), est comme percée de flèches à la pointe de diamant par la chute des gouttes de pluie (94) qui l’arrosent. »

Vasantasenâ. — Maître ! considérez cet autre tableau :

« Aux cris des paons qui semblent l’appeler et lui dire distinctement : « Viens, viens ! » (95), aux regards anxieux (96) des cygnes qui ont complètement abandonné les étangs où croissent les lotus, enlacé amoureusement par les grues qui s’élèvent avec rapidité (97) dans les airs, le nuage s’étend dans le ciel comme s’il voulait enduire l’horizon d’un noir collyre (98). »

Le vita. — C’est juste ! Mais voyez aussi :

« Le monde dont les yeux pareils à des bouquets de lotus sont immobiles (99), pour lequel il n’est plus ni jour ni nuit, qui devient aveugle et recouvre la vue en un instant à la lueur des éclairs, et de qui le visage — le ciel — est recouvert d’un voile épais, dort maintenant sans bouger (100) au sein des nuages où il réside (101), dans son immense palais de brumes (102), sous l’épais parasol des vapeurs accumulées (103). »

Vasantasenâ. — Très-bien ! maître. Voyez, voyez, maintenant :

« Les étoiles ont disparu sans laisser de traces, comme le service rendu au méchant ; les régions du ciel privées du soleil (104) ont cessé d’être radieuses, ainsi que des bien-aimées séparées de leur amant. On dirait (105) que l’atmosphère, vivement échauffée à l’intérieur par le trait de feu du maître des trente-trois dieux, se fonde (106) et tombe à terre sous forme de pluie. »

Voyez encore :

« Le nuage se relève, s’abaisse, répand la pluie à torrents, fait entendre les grondements du tonnerre, verse à flots les ténèbres ; il revêt, en un mot, plusieurs aspects, comme un homme qui jouit des premières caresses de la fortune (107). »

Le vita. — C’est vrai !

« À voir les éclairs, on croirait que le ciel est en feu ; les bandes de grues qui le sillonnent lui donnent un aspect tout souriant ; il a l’air de tressaillir quand l’arc d’Indra lance ses flèches sous la forme de gouttes de pluie (108) ; il semble pousser de grands cris chaque fois que le tonnerre fait retentir sa voix éclatante (109) ; il paraît se mouvoir au gré des vents (110) ; enfin, on le dirait rempli de fumée en voyant les nuages épais (111) qui le traversent, pareils à de noirs serpents. »

Vasantasenâ. — « Nuage insolent ! après avoir cherché à m’effrayer avec le bruit du tonnerre, tu oses me toucher avec tes gouttes de pluie en guise de mains (112), au moment où je me dirige vers la demeure de mon bien-aimé ! »

Et toi, Indra !

« Te suis-je donc enchaînée par d’anciennes amours que (113) tu pousses au sein des nuages des cris pareils aux rugissements du lion ? Sinon, tu as tort de m’empêcher, au moyen de la pluie que tu répands à flots, de rejoindre l’amant qui soupire pour moi (114). »

D’ailleurs,

« Si jadis tu n’as pas craint de mentir en disant : « Je suis Gautama, » pour t’introduire auprès d’Ahalyâ, considère (115) la peine que j’endure et détourne ces nuages ! »

Mais,

« Tu peux, ô Indra ! faire gronder le tonnerre et tomber la pluie, tu peux lancer la foudre cent fois de suite, tu n’arrêteras jamais les femmes qui vont rejoindre leurs bien-aimés. Le nuage est libre de gronder, il joue en cela son rôle grossier de mâle ; mais toi, éclair, qui es femme, ne connais-tu pas les tourments des personnes de ton sexe (116) ? »

Le vita. — Madame, cessez ces reproches l’éclair est en ce moment votre auxiliaire.

« Il est comme la corde d’or mobile qui s’agite sur la poitrine de l’éléphant Airâvata (117), il est pareil à un étendard étincelant planté au sommet d’une montagne ; c’est une lampe (118) qui brille dans l’intérieur du palais d’Indra et qui vous indique la demeure (119) de votre bien-aimé. »

Vasantasenâ. — Maître, voici justement sa maison.

Le vita. — Vous connaissez tous les arts et il n’y a rien à vous apprendre en cette circonstance ; cependant l’amitié que j’éprouve pour vous me fait vous dire ceci : une fois entrée chez lui, ne restez pas absolument cruelle.

« Si vous êtes trop cruelle, point de plaisir ; si vous ne l’êtes pas du tout, pas de désir. Il faut savoir tour à tour se fâcher et fâcher son amant, et tour à tour se calmer et le calmer (120). »

Mais assez sur ce chapitre. Holà ! holà ! qu’on fasse savoir au seigneur Chârudatta

« Qu’à cette heure où le ciel est éclairé par les nuages fulgurants et parfumé par les kadambas et le nîpas en fleurs, cette belle ivre d’amour, joyeuse, et dont la chevelure est toute mouillée par la pluie, vient d’arriver chez son bien-aimé. Effrayée par la lueur des éclairs et les grondements du tonnerre, elle soupire après sa vue en se lavant les pieds couverts par la boue qui s’est attachée aux anneaux dont ils sont ornés. »

Chârudatta, après avoir prêté l’oreille. — Ami, vois ce que c’est.

Maitreya. — Je vous obéis, seigneur. (Il s’approche de Vasantasenâ avec déférence.) Bonsoir, Madame !

Vasantasenâ. — Seigneur, je vous salue, vous (121) êtes le bienvenu ! Vous, maître (122), vous pouvez garder pour vous cette esclave qui porte mon parasol.

Le vita, à part. — C’est un moyen poli de me renvoyer. (Haut.) Soit ; Vasantasenâ,

« Je vous souhaite d’obtenir une digne récompense pour prix de vos faveurs, habituellement vénales, mais cette fois accordées à l’amour, — ô vous qui, par votre métier de courtisane, êtes un champ où croissent la ruse, la fraude, la tromperie, le mensonge et la supercherie personnifiée, en même temps qu’un domicile élu par les jeux d’amour. Puissiez-vous réunir tous les plaisirs voluptueux (123) ! » (Il sort.)

Vasantasenâ. — Seigneur Maitreya, où est le joueur dont vous m’avez parlé ?

Maitreya, à part. — Ah ! ah ! voilà le respect qu’elle a pour mon ami. (Haut.) Il est dans le jardin.

Vasantasenâ. — Seigneur, qu’appelez vous votre jardin ?

Maitreya. — Un endroit où il n’y a ni à boire ni à manger (124). (Vasantasenâ sourit.). Entrez, Madame !

Vasantasenâ, à sa suivante. — Quand je serai entrée, que dirai-je ?

L’esclave. — Ces paroles : Joueur, allez-vous bien (125) ce soir ?

Vasantasenâ. — Le pourrai-je (126) ?

L’esclave. — La nécessité vous aidera.

Maitreya. — Eh bien ! entrez-vous. Madame ?

Vasantasenâ entre, s’approche de Chârudatta et le touche avec des fleurs. — Joueur, allez-vous bien, ce soir ?

Chârudatta, la regardant. — Ah ! voilà Vasantasenâ ! (Il se lève avec joie.) Ah ! ma chère amie !

« Je passe les soirées (127) sans dormir et les nuits à soupirer ; mais ce soir, où vous venez à moi, ô belle aux grands yeux, mettra fin à mes peines. »

Soyez la bienvenue ! Voilà un siège, veuillez vous asseoir.

Maitreya. — Prenez ce siège. (Vasantasenâ s’assied et tout le monde après elle.)

Chârudatta. — Vois, ami,

« La fleur de kadamba suspendue à son oreille laisse écouler sur son sein l’eau dont la pluie l’a inondée ; tel l’héritier royal qui vient de recevoir l’eau du sacre et d’être associé au trône de son père. »

Ami, les deux vêtements de Vasantasenâ sont mouillés, qu’on lui en apporte d’autres et les plus beaux qu’il y ait.

Maitreya. — Je vous obéis, seigneur.

L’esclave. — Arrêtez, seigneur Maitreya ; je servirai (128) moi-même ma maîtresse. (Elle fait comme elle vient de dire.)

Maitreya, à l’oreille de Chârudatta. — Ami, je vais faire une question à Madame (129).

Chârudatta. — Si tu veux.

Maitreya, haut. — Quel est, Madame, l’objet de votre visite par une tempête qui remplit le ciel d’obscurité et dérobe à tous les regards l’aspect de la lune ?

L’esclave. — Madame, ce brâhmane est indiscret.

Vasantasenâ. — Dis plutôt qu’il est poli.

L’esclave. — Ma maîtresse est venue demander quelle est la valeur de ce collier de perles.

Maitreya, à Chârudatta. — Ne vous l’avais-je pas dit que trouvant le collier de perles de peu de valeur et la cassette d’or d’un grand prix, elle n’était pas satisfaite et venait vous demander une compensation ?

L’esclave. — Elle a mis ce collier en gage (130) au jeu, en disant : « C’est le mien, » et le directeur de la maison de jeu, qui est un fonctionnaire royal, est parti sans qu’on sache où.

Maitreya. — Hé ! vous répétez mot pour mot ce que j’ai dit moi-même.

L’esclave. — En attendant qu’on le retrouve, prenez cette cassette d’or. (Elle la présente ; Maitreya réfléchit.) Vous vous livrez à des réflexions bien profondes (131). L’auriez-vous déjà vue ?

Maitreya. — Elle a été fabriquée avec tant d’adresse qu’elle attire forcément mes regards (132).

L’esclave. — Vos yeux vous trompent ; c’est bien la même cassette d’or qu’autrefois.

Maitreya, joyeusement. — Ah ! mon ami, voilà la cassette d’or que les voleurs nous ont enlevée.

Chârudatta. — Ami,

« C’est l’imitation du stratagème (133) imaginé par nous pour rendre l’équivalent du dépôt qui nous avait été confié. Bien certainement on veut nous en faire accroire, et ce n’est pas la cassette qu’on nous a prise. »

Maitreya. — Mon ami, c’est bien elle, foi de brâhmane.

Chârudatta. — J’en suis bien aise.

Maitreya, à Chârudatta. — Puis-je lui demander comment elle l’a eue ?

Chârudatta. — Je n’y vois pas d’inconvénient.

Maitreya, bas à l’esclave. — C’est ainsi que les choses se sont passées chez nous (134).

L’esclave, bas à Maitreya. — Voici ce qui a eu lieu chez ma maîtresse (135).

Chârudatta. — Qu’est-ce que vous racontez ? Sommes-nous des étrangers ?

Maitreya, bas à Chârudatta. — Voici ce que nous disions (136).

Chârudatta. — C’était bien vrai, ma fille ; c’est la cassette d’or que nous avions en dépôt.

L’esclave. — N’est-ce pas, seigneur ?

Chârudatta. — Mon enfant, je récompense toujours la personne qui m’apporte une bonne nouvelle. Prends donc cet anneau pour ta peine. (Il s’aperçoit qu’il n’a point d’anneau à la main, et ses gestes expriment la confusion.)

Vasantasenâ, part. — Je ne l’en (137) aime que davantage.

Chârudatta, à Maitreya. — Hélas !

« À quoi sert de vivre à l’homme dépourvu de richesses, auquel l’inutilité de ses efforts empêche de donner suite à sa colère ou à sa bienveillance (138) ?

« En ce monde, le pauvre (139) est pareil à un oiseau privé d’ailes, à un arbre desséché, à un lac sans eau, et à un serpent dont les dents venimeuses sont arrachées. »

Oui, mon ami,

« Les hommes tombés dans l’indigence ressemblent à des maisons vides, à des sources taries et à des arbres dépouillés ; ils sont contraints de laisser passer sans donner des marques de générosité, les instants de joie qui leur sont accordés, alors même qu’ils sont tout surpris de se retrouver avec d’anciennes connaissances (140). »

Maitreya, bas à Chârudatta. — C’est bien assez de plaintes (141). (Haut, en plaisantant.) Et ma tunique de bain (142), me la rapportez-vous, madame ?

Vasantasenâ. — Seigneur Chârudatta, vous n’aviez pas à envoyer à une personne comme moi ce collier de perles en compensation du dépôt que je vous avais laissé et qui vous a été dérobé (143).

Chârudatta, avec un sourire de confusion. — Hélas, Vasantasenâ !

« Qui aurait cru à la réalité du fait ? Chacun aurait éprouvé de la défiance à mon égard, car ici-bas la pauvreté est dépourvue de prestige et facilement soupçonnée (144). »

Maitreya. — Eh bien ! la suivante, est-ce que vous (145) voulez coucher ici ?

L’esclave, riant. — Décidément, vous vous montrez trop indiscret (146), seigneur Maitreya.

Maitreya. — Ne vous semble-t-il pas, mon ami, que Parjanya (147) revient nous faire visite sous la forme de grosses gouttes de pluie, et veut nous chasser en quelque sorte des sièges sur lesquels nous sommes assis ?

Chârudatta. — Tu as raison, mon ami.

« Les gouttes de pluie pareilles aux aiguilles des racines de lotus (148) et traversant les nuages comme celles-ci traversent le fond des marécages, semblent des larmes que verserait le ciel dans le chagrin que lui cause la disparition de la lune.

« Les nuages, noirs comme la tunique de Baladeva (149) et paraissant épancher le trésor de perles d’Indra, s’écoulent en gouttes épaisses, aussi pures que la conscience d’un homme d’honneur et lancées avec autant d’impétuosité que les traits d’Arjuna (150). »

Et vous, chère Vasantasenâ, voyez,

« Le ciel est pour ainsi dire oint (151) de nuages, comme d’une couche de collyre aussi noir que le tamâla (152) ; les brises du soir parfumées et fraîches se réunissent (153) pour lui servir d’éventail, et l’éclair étincelant (154) dans son amour pour le ciel qu’elle (155) chérit, vient à lui spontanément et l’enlace comme son bien-aimé. »

(Vasentasenâ, dont les gestes expriment la passion, vient enlacer dans ses bras Chârudatta qui répond à ces démonstrations d’amour et l’enlace également.)

« Oh ! nuage (156), tu peux gronder (157) de plus en plus fort, puisque, grâce à toi, mon corps souffrant d’amour devient semblable à la fleur du kadamba (158), tressaille d’allégresse et sent naître le désir (159) au contact de ma bien-aimée (160). »

Maitreya. — Gredin de nuage ! tu es un fils d’esclave de faire trembler ainsi Vasantasenâ en l’effrayant avec tes éclairs.

Chârudatta. — Ami (161), le nuage ne mérite pas tes reproches.

« Le mauvais temps (162) peut durer cent ans, la pluie peut tomber sans relâche, l’éclair (163) peut ne pas cesser de luire, maintenant que je suis livré aux embrassements d’une bien-aimée si difficile à obtenir pour un homme comme moi (164) ! »

Oui, mon ami,

« Heureux (165) ceux que leurs amantes sont venues voir (166), et qui enlacent dans leurs membres les membres de celles-ci mouillés et refroidis par l’eau du nuage ! »

Chère Vasantasenâ (167),

« Je m’étonne que ce baldaquin (168) reste debout sur le bord de la maçonnerie fragile qui le supporte, tant elle est atteinte par la vétusté (169) ; et ce mur peint à fresque dont le crépis de chaux blanche est tout lézardé, reçoit la pluie qui le détrempe et l’ébranle (170). » (Il regarde en l’air.)

Ah ! l’arc d’Indra (171) ! Voyez, voyez, chère amie !

« Ne dirait-on pas que le ciel bâille, à le voir tirer sa langue qui est l’éclair, étendre l’arc d’Indra en guise de bras gigantesques et ouvrir son immense bouche de nuages (172) ? »

Rentrons donc à l’intérieur de la maison (173). (Il se lève et se promène.)

Voyez, ma chère,

« La pluie en grésillant sur les feuilles de tâli (174), en susurrant dans les broussailles (175), en crépitant sur les rochers, en cinglant l’eau (176) rend des sons pareils aux modulations du luth que pincent les doigts et qu’accompagnent les cymbales (177). » (Ils s’en vont tous.) Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/119 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/120 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/121 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/122 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/123 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/124 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/125 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/126 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/127 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/128 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/129 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/130 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/131 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/132 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/133 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/134 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/135 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/136 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/137 Page:Regnaud - Le Chariot de terre cuite, v2.djvu/138



Bibliothèque orientale Elzévirienne


VIII




LE CHARIOT

DE TERRE CUITE





imprimerie D. Bardin, à Saint-Germain.



LE CHARIOT
DE TERRE CUITE
(mricchakatika)
DRAME SANSCRIT
attribué au roi Çûdraka, traduit et annoté des scolies
inédites de Lallâ Dîkshita.
par
PAUL REGNAUD
Ancien élève de l’École pratique des Hautes-Études,
Membre de la Société asiatique.

TOME TROISIÈME

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, rue bonaparte, 28



1877


ACTE VI

L’ÉCHANGE DE LITIÈRE


Une esclave. — Comment se fait-il que ma maîtresse ne soit pas encore réveillée ? Il faut entrer auprès d’elle et la tirer de son sommeil. (Elle s’approche de Vansantasenâ qui est sous une couverture et endormie.) Levez-vous ! levez-vous ! Madame. Il est jour.

Vasantasenâ, se réveillant. — Tu dis qu’il fait jour et pourtant je ne vois pas clair (1) ?

L’esclave. — Il fait jour (2) pour moi, s’il vous semble qu’il soit encore nuit.

Vasantasenâ. — Où est retourné (3) votre joueur ?

L’esclave. — Après avoir donné ses ordres à Vardhamânaka, le seigneur Chârudatta s’est rendu dans le jardin Pushpakarandaka.

Vasantasenâ. — Quels ordres lui a-t-il donnés ?

L’esclave. — D’atteler à la litière avant le jour pour vous emmener.

Vasantasenâ. — Où dois-je aller ?

L’esclave. — Retrouver Chârudatta.

Vasantasenâ, l’embrassant.Ah ! tant mieux, je ne l’ai pas bien vu cette nuit (4) et je pourrai le contempler maintenant distinctement. Mais, dis-moi, me trouvé-je dans l’intérieur des appartements ?

L’esclave. — Non-seulement vous êtes dans l’intérieur de la maison, mais vous avez pénétré en même temps dans le cœur de tout le monde.

Vasantasenâ. — La famille de Chârudatta n’éprouve-t-elle pas de chagrin (5) ?

L’esclave. — Elle en éprouvera.

Vasantasenâ. — Et quand cela ?

L’esclave. — Quand vous partirez, Madame.

Vasantasenâ. — C’est à moi d’être affligée d’abord (6). Prends donc ce collier de perles, va trouver ma respectable sœur (7), l’épouse de Chârudatta, prie-la de l’accepter en lui disant que, vaincue par les mérites du seigneur Chârudatta, je suis désormais son esclave et que je lui rends cette parure destinée à l’ornement de sa gorge.

L’esclave. — Chârudatta s’irritera peut-être contre elle ?

Vasantasenâ. — Va, va ; il ne s’irritera pas.

L’esclave, prenant le collier. — J’exécute vos ordres. (Elle sort et revient un instant après.) Madame, l’épouse de Chârudatta me charge de vous répondre que vous avez été gratifiée de ce collier par son mari et qu’il ne convient pas qu’elle le reprenne. Son mari, a-t-elle ajouté, est pour elle l’ornement par excellence.

Radanikâ, apparaissant sur la scène avec le fils de Chârudatta quelle porte dans ses bras. — Viens, mon chéri, nous allons jouer avec le petit chariot.

Rohasena, avec chagrin. — Radanikâ, je ne veux pas de ce chariot de terre cuite. Donne-moi celui d’or.

Radanikâ, poussant des soupirs. — Tu sais bien, mon cher petit, qu’il n’y a pas d’or chez nous. Quand ton papa sera redevenu riche, tu pourras jouer avec un chariot d’or… Mais je vais te porter auprès de Vasantasenâ pour te distraire. (Elle s’avance.) Madame, je vous salue.

Vasantasenâ. — Soyez la bienvenue, Radanikâ. À qui donc est cet enfant qui, sans être revêtu de brillantes parures, charme mon cœur avec son visage beau comme la lune ?

Radanikâ. — C’est Rohasena, le fils du seigneur Chârudatta.

Vasantasenâ, lui ouvrant les bras. — Viens m’embrasser, mon enfant ! (Elle le prend sur son sein.) C’est le portrait de son père.

Radanikâ. — Il a non-seulement sa figure, je pense, mais encore son caractère ; aussi fait-il la joie du seigneur Chârudatta.

Vasantasenâ. — Mais pourquoi pleure-t-il ?

Radanikâ. — Il s’est amusé avec un petit chariot d’or appartenant (8) au fils du propriétaire de la maison voisine, qui le lui a repris. Comme il le redemandait, je lui ai fabriqué ce char de terre cuite ; mais il me dit maintenant : « Je n’en veux pas, donne-moi celui d’or. »

Vasantasenâ. — Hélas ! c’est la prospérité d’autrui qui cause déjà son chagrin. Destin, divinité puissante, comme tu te joues de la fortune des hommes ! À cause de toi, elle est aussi mobile que la goutte d’eau tombée sur la feuille du lotus (9) ! (Elle pleure.) Console-toi, mon enfant, tu auras un chariot d’or pour t’amuser.

Rohasena. — Radanikâ, quelle est cette dame ?

Vasantasenâ. — Une esclave qu’ont captivée les vertus de ton père.

Radanikâ. — C’est ta mère, mon enfant.

Rohasena. — Radanikâ, tu ne dis pas la vérité ; si cette dame était ma mère, elle n’aurait pas d’aussi belles parures.

Vasantasenâ. — Petit, ta bouche naïve prononce des paroles bien cruelles. (Elle se dépouille en pleurant de ses parures.) Maintenant je suis ta mère. Prends ces bijoux et fais-en faire un chariot d’or.

Rohasena. — Allez-vous-en ; je n’en veux pas, puisque vous pleurez.

Vasantasenâ, essuyant ses larmes. — Enfant, je ne pleurerai plus ; va-t’en jouer. (Elle remplit de bijoux le chariot de terre cuite.) Tu achèteras avec cela un chariot d’or.

(Radanikâ sort en emportant l’enfant.)

Vardhamânaka, arrivant sur la scène monté sur une litière. — Holà ! Radanikâ, annonce à l’honorable Vasantasenâ que la litière est prête et l’attend à la porte latérale.

Radanikâ, revenant sur la scène. — Madame, Vardhamânaka vous fait savoir que la litière est prête auprès de la porte latérale.

Vasantasenâ. — Ma fille, il faut attendre un instant, afin que j’achève ma toilette (10).

Radanikâ, sortant. — Vardhamânaka, il faut attendre un instant que Madame ait achevé sa toilette.

Vardhamânaka. — Allons, bon ! j’ai oublié les coussins de la litière ; je vais les chercher. Mais mes bœufs sont irrités par la courroie qui leur passe dans le nez : je ne puis guère les laisser seuls… Tant pis, j’irai et je reviendrai avec la litière. (Il s’en va.)

Vasantasenâ. — Ma fille, apporte-moi ce qui m’est nécessaire ; je vais procéder à ma toilette. (Elle se met à faire sa toilette.)

Sthâvaraka (11), arrivant sur la scène monté sur une litière. — Le prince Samsthânaka m’a dit (12) : « Sthâvaraka, prends une litière et rends-toi en hâte au vieux jardin Pushpakarandaka. » J’ai obéi et me voilà en route. Allons vite, mes bœufs, allons ! (Il s’avance en regardant autour de lui.) La route est encombrée par les voitures des paysans. Que faire ? (D’un ton impérieux.) Holà ! hé ! place, place ! (Il prête l’oreille.) Que demandez-vous ? À qui est cette litière ? C’est celle du prince Samsthânaka (13) ; dépêchez-vous donc de faire place. (Il regarde.) Tiens ! qui est celui-ci qui se détourne et se sauve d’un autre côté en m’apercevant, comme un joueur s’esquivant du tripot et qui verrait à ses trousses celui qui le dirige ? Et quel est encore cet autre… (14) ? Mais qu’importe ? Continuons notre route au plus vite. Allons ! paysans (15), détournez-vous, détournez-vous… Que me dit-on encore ? d’arrêter un instant ; de donner un coup de main pour dégager une roue ? Quoi ! moi le cocher (16) du prince Samsthânaka. Tu voudrais que je dégageasse ta roue ? Ah ! c’est un pauvre diable qui est seul, il faut faire ce qu’il demande. Je vais arrêter ma litière à la porte latérale du jardin de Chârudatta. (Il fait ce qu’il a annoncé.) J’arrive, j’arrive à ton aide. (Il sort.)

L’esclave. — Madame, on entend comme un bruit de roues ; c’est la litière qui est arrivée.

Vasantasenâ. — Partons, ma fille ; mon cœur me presse. Où est la porte latérale ?

L’esclave. — Venez, venez, Madame !

Vasantasenâ, s’en allant. — Va te reposer.

L’esclave. — Si vous voulez. (Elle sort.)

Vasantasenâ. Elle éprouve un clignotement de l’œil droit et monte dans la litière. — Tiens (17) ! que signifie ce clignotement de mon œil droit ? Bast ! la vue de Chârudatta préviendra (18) les effets de ce mauvais présage.

Sthâvaraka, revenant sur la scène. — J’ai détourné les voitures et je puis continuer mon chemin. (Il monte sur la litière et se parle à lui-même eu la mettant en marche.) On dirait que la litière est chargée. Peut-être est-ce parce que je me suis fatigué à dégager cette roue (19) que la chose me semble ainsi. N’importe, il faut marcher. Allons ! mes bœufs, allons !

Une voix derrière la scène. — Holà ! holà ! portiers, ayez soin de rester chacun (20) aux postes qui vous sont confiés. Le fils du bouvier vient de s’arracher à ceux qui le gardaient (21), de tuer le geôlier, de briser ses liens ; il est sorti de prison et s’esquive. Arrêtez-le ! arrêtez-le !

(Aryaka arrive brusquement sur la scène ; il est tout ému, il traîne une chaîne à un pied et a la tête couverte d’un voile.)

Sthâvaraka, à part. — Voilà la ville en grand émoi (22) ; partons vite ! (Il poursuit son chemin.)

Aryaka. — « J’ai échappé à l’océan de calamités et d’infortunes, — c’est-à-dire à la prison où le roi m’avait fait jeter, — où tous les hommes sont exposés à faire naufrage (23), et j’erre çà et là en traînant à mon pied un fragment de chaîne, comme un éléphant qui vient de s’enfuir après avoir brisé ses liens. »

Le roi Pâlaka, effrayé par une prophétie, m’avait fait arrêter dans mon étable et jeter en prison pour y attendre la mort (24). Mais grâce à l’aide de mon cher ami Çarvilaka, j’ai pu briser mes fers. (Essuyant ses larmes.)

« Pourtant, est-ce ma faute, à moi, si le sort m’appelle au trône, et pourquoi m’avoir fait enchaîner comme un éléphant sauvage ? Les décrets du destin sont inévitables : c’est un prince aux ordres duquel il faut se rendre. Comment s’empêcher d’obéir, quand on est en présence d’une volonté aussi puissante ? »

Mais où aller, malheureux que je suis ? (Il regarde de côté et d’autre.) Ah ! quel est le brave homme à qui appartient cette maison (25) dont la porte latérale n’est pas fermée ?

« Cette demeure lézardée, avec son verrou démonté et ce battant de porte dont l’assemblage ne tient plus, annonce certainement un père de famille vaincu par l’infortune et qui est aussi malheureux que moi (26). »

Il n’y a pas à hésiter : j’entre chez lui.

Une voix derrière la scène. — Allons vite, mes bœufs, allons !

Aryaka, écoutant. — Ah ! (27) une litière qui vient de là-bas !

« Si elle pouvait être occupée par une société (28) de gens de bonne composition ou que ce soit la voiture d’une femme et préparée à la recevoir ; ou bien encore la litière de personnes de distinction qu’on emmène hors de la ville et qui se trouve vide par l’effet du hasard (29). C’est le sort qui viendrait me l’offrir. »

Vardhamânaka, apparaissant sur la scène avec la litière. — Bon ! cette fois j’ai les coussins de la litière. Holà ! Radanikâ, dis à l’honorable Vasantasenâ que la litière est prête et qu’elle peut y monter pour se rendre au vieux jardin Pushpakarandaka.

Aryaka, prêtant l’oreille. — Ah ! c’est la litière d’une courtisane qui doit la conduire hors de la ville ; il faut y monter. (Il s’en approche vivement.)

Vardhamânaka, prêtant l’oreille à son tour. — J’entends le bruit de ses nûpuras (30) : Vasantasenâ est arrivée. Madame, mes deux bœufs sont irrités par la corde qui leur passe dans le nez, montez par derrière, (Aryaka suit les prescriptions de Vardhamânaka.) Je n’entends plus le son des anneaux que font résonner ses pieds de lotus (31) et la litière est chargée ; j’en conclus que Vasantasenâ est montée et que je puis partir. Allons ! mes bœufs, allons ! (Il se met en marche.)

Vîraka, apparaissant sur la scène. — Holà ! holà ! Jaya, Jayamânaka, Chandanaka, Mangala, Pushpabhadra, et tous les autres !

« Mettez-vous promptement sur pied (32) ! Ce fils de bouvier qui avait été emprisonné court les champs, après avoir brisé du même coup ses liens et le cœur du roi. »

Debout ! debout ! Toi, va te poster à la porte de la route de l’est, toi à celle de l’ouest, toi à celle du midi et toi à celle du nord. Pour moi, je vais monter avec Chandanaka (33) sur ce bout de mur et faire sentinelle. Allons ! Chandanaka, viens-t’en d’ici.

Chandanaka, arrivant en sursaut. — Holà ! holà ! Viraka, Viçalya, Bhîmângada, Dandakâla, Dandacûra et tous les autres !

« Courez vite, dépêchez-vous, ne perdez pas de temps (34) ; il s’agit d’empêcher que la puissance royale ne passe dans une autre famille (35).

« Allez en toute hâte le chercher (36) dans les parcs, dans les réunions, sur le routes, à l’intérieur de la ville, au marché, dans les chaumières des bergers, partout où le soupçon peut se porter.

« Hé bien ! Vîraka, qu’en dis-tu ? Parle sans réticences (37). Qui est-ce qui a prêté main-forte à ce fils de bouvier pour briser ses liens ?

« Quel est celui qui, méritant d’être né quand le soleil était dans sa huitième mansion, ou la lune dans sa quatrième, ou Vénus dans sa sixième, ou Mars dans sa cinquième, ou Jupiter dans sa sixième, ou Saturne dans sa neuvième (38), a soustrait ce fils de bouvier, Chandanaka étant en vie ? »

Vîraka. — Chandanaka,

« Quelqu’un a aidé à la brusque évasion du fils du bouvier : je te le jure la main sur ton cœur, brave Chandanaka ; le soleil était déjà à moitié levé quand il s’est enfui. »

Vardhamânaka. — Allons ! mes bœufs, allons !

Chandanaka, jetant les yeux du côté de la rue. — Tiens ! tiens !

« Voilà une litière couverte qui suit le milieu de la grande route ; examine un peu à qui elle appartient et où elle va (39). »

Vîraka, l’examinant. — Holà ! hé ! cocher ; arrête un instant ta litière et dis-moi à qui elle appartient, qui est monté dedans et où elle va ?

Vardhamânaka. — Elle appartient au seigneur Chârudatta (40) ; elle est occupée par l’honorable Vasantasenâ que je conduis (41) au vieux jardin Pushpakarandaka (42) pour se distraire avec Chârudatta.

Vîraka, s’approchant de Chandanaka. — Le cocher me dit que c’est la litière de Chârudatta qui conduit Vasantasenâ au vieux jardin Pushpakarandaka.

Chandanaka. — Qu’il passe.

Vîraka. — Sans qu’on y regarde ?

Chandanaka. — Pourquoi pas ?

Vîraka. — Qu’est-ce qui te rend aussi confiant ?

Chandanaka. — Le nom du seigneur Chârudatta.

Vîraka. — Quel est ce seigneur Chârudatta et cette Vasantasenâ, dont la litière peut passer sans être visitée ?

Chandanaka. — Quoi ! tu ne connais ni le seigneur Chârudatta, ni Vasantasenâ ? Dans ce cas, tu ne connais ni la lune (43), ni sa douce lumière qui brille dans le ciel.

« Peut-on ne pas connaître Chârudatta, ce lotus de mérites, cette lune de vertu, ce sauveur des gens tombés dans l’infortune, cette perle qui est la quintessence de quatre océans ?

« Tous les deux, — la digne Vasantasenâ et Chârudatta, le trésor du devoir, — ont droit aux hommages de la ville dont ils sont l’ornement. »

Vîraka. — Ne t’y trompe pas, Chandanaka ;

« Je connais parfaitement Chârudatta et Vasantasenâ, mais dans l’accomplissement des fonctions que je tiens du roi, je ne connais pas même mon père. »

Aryaka, à part. — Depuis longtemps l’un est mon ami et l’autre mon ennemi ; aussi

« Dans l’exercice d’un même emploi, ces deux individus apportent des dispositions différentes, semblables en cela à deux feux dont l’un est allumé pour un mariage (44) et l’autre pour un bûcher. »

Chandanaka. — Mais toi qui es si vigilant (45), n’es-tu pas capitaine et pourvu de la confiance du roi ? Je vais par conséquent tenir l’attelage et tu regarderas dans la litière (46).

Vîraka. — Est-ce que le roi ne t’a pas confié aussi le commandement de la force publique ? Charge-toi donc de l’inspection.

Chandanaka. — Ce que j’inspecte est en quelque sorte inspecté par toi.

Vîraka. — On peut dire que ce que tu passes en revue est passé en revue par le roi Pâlaka lui-même.

Chandanaka. — Cocher ! arrête l’attelage.

(Vardhamânaka exécute l’ordre qui lui est donné.)

Aryaka, à part. — Ciel ! les gardes vont me découvrir et, malheureux que je suis, je n’ai pas d’épée ; mais

« J’imiterai l’exemple de Bhîma (47), mon bras me servira de glaive : mieux, vaut mourir en me défendant (48) vaillamment que d’être pris et rejeté en prison. »

Cependant, le moment de recourir à la force n’est peut-être pas encore venu…

(Chandanaka monte sur la litière et regarde dedans.)

Aryaka. — J’implore votre protection.

Chandanaka, parlant sanscrit. — Quiconque implore ma protection n’a rien à craindre.

Aryaka. — « L’homme qui abandonne celui qui vient se placer sous sa protection est abandonné lui-même par la déesse de la victoire, par ses amis et par ses parents ; il devient pour jamais un objet de mépris. »

Chandanaka. — Quoi ! c’est Aryaka, le fils du bouvier ! Il est dans la situation d’un oiseau (49) qui, s’enfuyant devant le faucon, tombe aux mains de l’oiseleur (50). (Réfléchissant.) Il n’est pas coupable, il s’est placé sous ma protection, il est monté dans la litière de Chârudatta et il est l’ami de Carvilaka, à qui je dois la vie ; il est vrai que, d’un autre côté, les ordres du roi sont là… Que convient-il de faire en cette circonstance ? Mais bast ! advienne que pourra ! J’ai commencé par lui dire qu’il n’avait rien à craindre. Tenons parole !

« Pour l’homme qui se plaît à rendre service, la mort peut être la conséquence de la sécurité qu’il procure à un malheureux exposé au danger. Mais qu’importe ? sa conduite n’en est pas moins (51) méritoire aux yeux du monde. »

(Il descend en exprimant la confusion.)

J’ai vu le seigneur… (52) (se reprenant) je veux dire l’honorable Vasantasenâ ; elle prétend qu’il n’est pas convenable, qu’il est indigne d’elle de la traiter ainsi sur la grande route, tandis qu’elle se rend auprès (53) du seigneur Chârudatta.

Vîraka. — Chandanaka, un soupçon vient de naître (54) dans mon esprit.

Chandanaka. — Que veux-tu dire ?

Vîraka. — « Tu étais troublé, tu (55) as bégayé et tu n’as dit : « J’ai vu (56) l’honorable Vasantasenâ, » qu’après avoir commencé par les mots : « J’ai vu le seigneur… »

De là ma défiance.

Chandanaka. — Est-ce une raison suffisante pour l’exciter ? Nous sommes du midi et par conséquent habitués aux dialectes de plusieurs contrées peuplées par les barbares tels (57) que les Khaças, les Khattikharas, les Karatthas, les Avilakas, les Karnatas, les Karnas, les Prâvaranas, les Daviras, les Cholas, les Chînas, les Vatsaras, les Kheras, les Khanas, les Mukhas, les Madhughâtas, etc. ; nous n’articulons pas bien nettement ; nous ne faisons pas de différence entre vu et vue, honoré et honorée, et nous ne distinguons ni féminin, ni masculin, ni neutre.

Vîraka. — Mais n’ai-je pas le droit d’inspecter à mon tour ? C’est l’ordre du roi et je jouis de sa confiance.

Chandanaka. — Et moi, l’ai-je perdue ?

Vîraka. — Qu’importe ? C’est l’ordre du maître.

Chandanaka, à part. — Si l’on apprend que le fils du bouvier cherchait à s’enfuir dans la litière de Chârudatta, celui-ci sera puni par le roi. Que faire ? (Réfléchissant.) J’y suis ; essayons d’une querelle comme en savent faire naître ceux de Karnata (58). (Haut.) Holà ! Vîraka, j’ai, moi Chandanaka, visité la litière et tu veux la visiter de nouveau. Qui es-tu ?

Vîraka. — Qui es-tu toi-même ?

Chandanaka. — Un homme que tu dois honorer et respecter ; ne te rappelles-tu (59) pas ton origine ?

Vîraka, en colère. — Mon origine ? Qu’entends-tu par là ?

Chandanaka. — Je n’empêche pas qu’on te le dise.

Vîraka. — Eh bien ! qu’on me le dise.

Chandanaka. — Ou plutôt qu’on ne te le dise pas.

« Pour moi, je sais d’où tu sors et ma générosité m’empêche de le répéter. Silence donc !… À quoi bon s’occuper d’un fruit de kapittha écrasé ? »

Vîraka. — Je veux que tu t’expliques.

(Chandanaka fait un geste pour indiquer que Vîraka appartient à la caste des cordonniers (60).)

Qu’est-ce que cela veut dire (61) ?

Chandanaka. — « Cela veut dire qu’après avoir démêlé les cheveux des hommes en tenant d’une main une pierre plate usée, et de l’autre une paire de ciseaux, te voilà devenu général (62). »

Vîraka. — Mais toi qui viens de prétendre qu’il faut t’honorer, est-ce que tu ne te rappelles pas non plus ton origine ?

Chandanaka. — Eh bien ! quelle est donc mon origine, à moi Chandanaka, dont le sang est aussi pur que la lune (63) ?

Vîraka. — Je n’empêche pas qu’on te le dise.

Chandanaka. — Dis-le, dis-le.

(Vîraka exprime par un geste qu’il appartient à la caste des cordonniers (64).)

Que veux-tu faire entendre par là ?

Vîraka. — Eh bien ! écoute.

« Ton extraction est très-brillante : ta mère est une timbale, ton père est un tambour, ton frère est un corbeau (65) et te voilà devenu général. »

Chandanaka, en colère. — Moi, Chandanaka, je serais un cordonnier !… Eh bien ! soit, va visiter la litière.

Vîraka. — Holà ! cocher, arrête ta litière, je vais la visiter.

(Vardhamânaka obéit ; Vîraka veut monter sur la litière, mais Chandanaka le prend par les cheveux, le renverse et le frappe à coups de pied.)

Vîraka, se relevant furieux. — Ah ! tu viens me prendre aux cheveux et me donner des coups de pied pendant que j’exécute sans défiance les ordres du roi ; écoute bien ceci : si je ne te fais pas écarteler (66) en plein tribunal, je ne m’appelle plus Vîraka.

Chandanaka. — Tu peux aller, si tu veux, au palais du roi ou au tribunal. Je n’ai rien à faire avec un chien comme toi.

(Vîraka s’en va.)

Chandanaka, à Vardhamânaka. — Cocher, va-t’en vite. Si quelqu’un t’interroge, tu répondras que la litière ne s’avance qu’après avoir été visitée par Chandanaka et par Vîraka. Quant à vous, Vasantasenâ, je vous offre ceci pour vous tenir lieu de sauf-conduit (67). (Il tend une épée à Aryaka qui l’accepte avec joie.)

Aryaka, à part. — « Enfin, j’ai une épée ! Mon bras droit tressaille (68). Tout va bien : je suis sauvé ! »

Chandanaka. — Madame,

« Je vous ai reconnue et procuré un sauf-conduit ; souvenez-vous, je vous en prie, de Chandanaka. Ce n’est pas l’intérêt qui dicte mes paroles (69), mais l’amitié que je vous porte. »

Aryaka. — « Chandanaka, vous dont les sentiments brillent de tout l’éclat de la lune (70), le sort a fait de vous aujourd’hui mon ami ; je me rappellerai de vous si la prophétie se réalise (71). »

Chandanaka. — « Que Çiva, Vishnu, Brahma (72), le soleil et la lune vous protègent, et puissiez-vous anéantir vos ennemis comme Devî (73) a anéanti Çumbha et Niçumbha. »

(Vardhamânaka poursuit son chemin avec la litière.)

Chandanaka, regardant du côté de la coulisse. — Le voilà parti… J’aperçois mon ami Çarvilaka qui suit par derrière. Vîraka, que j’ai maltraité tandis qu’il s’acquittait des fonctions qu’il tient de la confiance du roi, peut me préparer un châtiment exemplaire ; mais qu’importe (74) ? Il faut prendre le même chemin que lui (75) entouré de mes enfants et de mes frères. (Il sort.)


NOTES SUR LE SIXIÈME ACTE





(1) Comm. C’est l’expression de quelqu’un qui ne se rend pas compte que l’aurore se lève : prabhâtaratrim ajânantyâh iyam uktih ; idânîm râtrir evâsti katham prabhâtam jâtam ity arthah.

(2) Comm. esha prabhâtah. Stenz. etat prabhâtam.

(3) Comm. ku ra[illisible] punah. Stenz. kva.

(4) Comm. râtrau prakâçavirahena sushtu na nirdhyâtah (Stenz. nidhyâtah) na drshtah. — Comm. Le sommeil l’ayant empêchée de bien se rendre compte de l’endroit où elle est, elle dit, « suis-je entrée, etc. » : prâtarnidrâpramattâ prâha hanje kim iti.

(5) Comm. Parce que j’ai accepté le collier de perles : yato mayâ ratnâvalî grhîtâtah samtapyate iti bhâvah.api praçne ; parijanah dârâdih. — Le sens est fixé par l’enchaînement des questions et des réponses : idam eva praçnottarâbhyâm anupadam eva sphutam iti bodhyam buddhaih. — Chacune poursuit son idée, Vasantasenâ pense au collier et l’esclave n’a en vue que les regrets dont son départ sera suivi.

(6) Comm. Si j’étais partie en emportant le collier j’aurais éprouvé un grand chagrin en apprenant celui qu’aurait ressenti la famille de Chârudatta, aussi faut-il que je le lui évite en m’affligeant la première, c’est-à-dire en rendant le collier : grhitaratnâvalîkâyâm gatâyâm ntayi nijamitracârudattapayijanaparitâpe paçcân mama bahu paçcât tâpah syâd iti prathamam eva mayâ samlaptavyam çocaniyam yathâ mitraparijanânutâpo na bhaved iti bhâvah. — C’est dans ce dessein qu’elle ajoute « prends ce collier, etc. » : ity abhiprâyena prâha hanje gehneti.

(7) Simple terme de respect dans la circonstance.

(8) Comm. patidârakakvtayâ. Stenz. patidârakasya.

(9) Nous avons déjà vu cette comparaison ; elle se retrouve partout et elle est devenue un des lieux communs les plus fréquents de la littérature sanscrite.

(10) Comm. prasâdhâyami prasâdhanam alamkârah.

(11) Comm. C’est un esclave de Samsthânaka : sthâvarakanâmd râjaçyâlasya cetah.

(12) Comm. samsthânena. Stenz. samsthânena yat.

(13) Comm. esha kasya krte pravahanah iti esha râjaçyâlasamsthdnasya krte pravahaxmh. Stenz. etat kasya pravahanavi iti esha rdjaçydlakasamsthânasya pravahanam.

(14) Comm. Il s’agit du pâtre Aryaka que Çarvilaka vient de délivrer : râjnâ pâlakena baddhas tadbandhanâd unmocitah çarvilakena ekacaranatâgnanigadah âryakanâmâ âbhirah mahâvirah yah siddhodeçât râjâ bharitâ so’yam iti jneyam.

(15) Comm. grâmyâh te eva grâmînâh janâh ity arthan.

(16) Comm. çûrah. Stenz. sûtah.

(17) Comm. kim nedam vitarke ity uktam.

(18) Comm. prasanjayishyati. Stenz. pramârjishyati. — Cette superstition était connue de l’antiquité classique. Cf. Théocrite, iii. 37.

(19) Wilson et Fauche donnent une traduction de ce passage dont il semble impossible de rétablir le mot à mot dans le texte. Je sous-entends mama avec paricrântasya et j’obtiens ainsi un sens qui me paraît très-plausible. Sthâvaraka a soupesé sans doute la litière et s’explique qu’elle lui a semblé lourde parce qu’il vient de se fatiguer à tirer un charretier d’embarras.

(20) Comm. çayadhvam. Stenz. sveshu sveshu.

(21) Comm. guptim rakshâm.

(22) Comm. sambhramah bhayam.

(23) Comm. narânâm râjakartrkabandhanamisharûpâ vyâpattih viçishtâpattih tâdanaradhâdih tajjanyam vyasanam duhkham tadâtmakam mahârnavam aham hitvâ tyaktvâ tîrtvâ ity arthah. — Aryaka fait allusion au grand océan de la transmigration, c’est-à-dire au monde matériel si souvent désigné au moyen de cette métaphore par les poètes et les philosophes de l’Inde.

(24) Comm. viçasane hanane carmani dvîpinam hantîti vat saptami.

(25) Comm. C’est celle de Chârudatta qu’il dépeint ensuite : cârudattasyedam geham asyaiva varnanam idam grham iti.

(26) Comm. mama âryakasya tulyabhâgyhah yathâham daridro vipannaç ca tathâyam ity arthah.

(27) Comm. Vardhamânaka, qui était allé chercher les coussins de sa voiture, est de retour et Aryaka dit en entendant le bruit des roues de la litière qu’il conduit « ah ! voilà, etc. » : ayam vardhamânaka evâgatah pûrvam yânâstaranânayanâya gatah ; âryakah âkarnyeti pravahananeminisvanam iti prakrântam vitarkate (sic) aye ityâdi.

(28) Comm. goshthi samânaçîlajanasamûhah samaiyâparishat. goshthîty amarah.

(29) Pour ces deux derniers cas il y a eu allusion évidente, dans l’esprit de l’auteur, à la litière où est montée Vasantasenâ et à celle préparée pour Samsthânaka ; rien de plus fréquent d’ailleurs dans notre pièce que ces références, soit anticipées, soit postérieures, à certaines circonstances de l’action.

(30) Anneaux que les femmes de l’Inde portaient aux pieds. — Comm. Vardhamânaka prend le cliquetis de la chaîne traînée par Aryaka pour le son des nûpuras de Vasantasenâ : ayam âryakacaranalagnaikanigadaçabdah.

(31) Comm. pâdotphâla, etc. Slenz. yathâ pâdotphâla, etc.

(32) Comm. kim gacchata viçrabdhâh. Stenz. kim stha viçrabdhâh.

(33) Comm. candanena samam gatvâ. Stenz. candanena samam.

(34) Comm. â âçcarye gacchata viçrabdhâh (Stenz. viçvastâh) tvaritam yâtrâm (Stenz. yatadhvam) gamanam laghu çîghram kuruta.

(35) Comm. Ou dans un autre pays : gotrântaram anyâm bhûmim kulam antaram vâ.

(36) Comm. anveshayata. Stenz. rakshata.

(37) Comm. bhanasi tâvat viçrabdham. Stenz. bhana tâvad riçvastam.

(38) Comm. C’est une allusion à certaines données horoscopiques fournies par l’astrologie. Dans le premier cas on est exposé à la souffrance, dans le second à la colique, dans le troisième à l’idiotisme, dans le quatrième au dépérissement, dans le cinquième au chagrin, et dans le sixième à l’indigence : janmato shtamasûryaphalam pîdâ, caturthacandraphalam kukshirogah, shashthaçukraphalam buddhihânih, pancamamangalaphalam kshatih, janmaskasthaguruphalam çokah, navamacanaiçcaraphalam naihsvam dravyavaidhuryam ity arthah evamâdi sphutam cedam jyotiçâstre.

(39) Comm. proshitam. Stenz. pvavasitam.

(40) Comm. cârudattasya kvtam. Stenz. cârudattasya sambandhi.

(41) Comm. niryâti. Stenz. nîyate.

(42) Comm. prasthânam (prakrshtam sthânam) pushpa°. Stenz. pushpa°.

(43) Le comm. donne api après candram ; cette particule manque chez Stenz. — candra « lune » est masculin en sanscrit, ce qui explique la comparaison établie entre cette planète et Chârudatta.

(44) En se mariant et en devenant maître de maison, chaque Indou appartenant aux castes supérieures, allumait un feu destiné aux sacrifices journaliers, qui ne devait s’éteindre qu’à sa mort. — Voir la note de Wilson.

(45) Comm. tattilah cintâparah.

(46) Le comm. n’explique pas ce passage assez difficile quant à la suite des idées. Il semble certain pourtant que Chandanaka, prévoyant la réponse de Vîraka, ne lui propose d’abord de visiter lui-même la litière que pour mieux écarter ses soupçons.

(47) L’un des Pândavas. — Comm. iyam karmani shashthî bhîmam anukarishyâmîty arthah.

(48) Comm. À coups de poings et à coups de pieds : karacaranâdiprahâram api dadatah. ity arthah.

(49) Comm. pattrarathah pahshî.

(50) Comm. çâkunikasya vyâdhasya.

(51) Comm. khalu. Stenz. ca.

(52) ârya (ajjo en sanscrit) est une épithète signifiant « noble » qui précède ordinairement les noms propres d’homme. Comme Chandanaka prononce ce mot au masculin, il trahit d’avance le mensonge qu’il médite, et c’est pourquoi il se reprend en disant cette fois âryâ au féminin. — Le comm. n’a pas na que donne ici Stenz.

(53) Comm. abhisârayitum abhisartum iti vâ.

(54) Le comm. n’a pas samutpannah que donne Stenz.

(55) Comm. tvam api. Stenz. tvam.

(56) Comm. drshto mayâ khalu. Stenz. drshto mayâ.

(57) Comm. khacetyâdini kuladeçopahitâni mlecchajâtinâmânîti bodhyam.

(58) Fauche a remarqué avec raison que cette comparaison ressemble fort à notre locution proverbiale « chercher une querelle d’Allemand. »

(59) Comm. anusmarasi. Stenz. na smarasi.

(60) Comm. carmakârajâtisûcikâm samjnâm ity arthah.

(61) Comm. are kim nedam iti vitarke ’sakvt uktam.

(62) Ce passage est fort difficile. Le texte n’en est pas fixé avec certitude et le sens tel que je l’ai tiré de celui que donne Stenz, s’accorde assez mal avec ce qui précède. Il est probable d’ailleurs que la caste des carmakâras ou cordonniers comprenait différents métiers considérés comme abjects. Comm. çrgâlaka. Stenz. çilâtala. — Comm. kukka. Stenz. kuncita. — Comm. samsthâpakah. Stenz. samsthâpakah.

(63) Avec jeu de mots sur Chandanaka, nom propre d’homme et candra, lune.

(64) Comm. samjnâm carmakârajâtijnâpikâm.

(65) Wilson traduit durmukhakarataka par tambourine ; le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg donne, au contraire, à karataka le sens de krœhe en citant notre passage à l’appui.

(66) Comm. te tvâm caturangam na kapyâvemi kvntayâmi (Stenz. kalpayâmi) râjabhatair iti çeshah.

(67) Comm. abhijnânam cihnam.

(68) Il s’agit sans doute ici d’un pronostic du genre de celui dont Vasantasenâ tirait un funeste augure ; seulement dans ce cas-ci il est d’heureux présage.

(69) Comm. suvadâmah. Stenz. brûmah.

(70) Il y a dans le texte un nouveau jeu de mots sur le nom de Chandanaka et candra, lune.

(71) Comm. Si je deviens roi : siddhâdeçah siddhâjnâ yadi tathâ aham râjâ syâm ity âkârah.

(72) Les trois personnes de la trinité indienne.

(73) Devî ou Durgâ, l’épouse de Çiva, qui détruisit les deux asuras ou démons dont les noms suivent.

(74) Ce passage est difficile ; j’ai paraphrasé le texte de la façon qui m’a paru mettre le mieux d’accord le sens grammatical et la déduction logique des idées.

(75) Comm. etam vîrakam. Ne serait-ce pas une erreur et Chandanaka ne s’en va-t-il pas plutôt avec les siens augmenter les mécontents qui se groupent autour de Çarvilaka ?


ACTE VII

LA FUITE D’ARYAKA FAVORISÉE




Maitreya. — Voyez, mon ami, comme est beau le jardin Pushpakarandaka !

Chârudatta. — C’est vrai, mon ami ; « Les arbres ressemblent à des marchands ; ils étalent leurs fleurs comme des denrées à vendre (1) et les abeilles qui voltigent alentour sont pareilles aux collecteurs qui viennent prélever le tribut (2). »

Maitreya. — Si vous vous asseyiez sur cette pierre unie ; c’est un siège naturel (3), mais qui n’en est pas moins agréable.

Chârudatta, s’asseyant. — Ami, Vardhamânaka tarde beaucoup.

Maitreya. Cependant, je lui ai donné l’ordre de prendre Vasantasenâ et d’arriver le plus vite possible.

Chârudatta. — Pourquoi ne vient-il pas alors ?

« Peut-être sa (4) litière s’avance-t-elle lentement et il est obligé de demander qu’on lui fasse place (5) ; ou bien une de ses roues s’est cassée et il a dû changer de véhicule ; ou bien ses guides se sont brisées (6) ; ou bien son chemin était obstrué par une pièce de bois qui se trouvait au milieu (7) et il lui a fallu solliciter un passage ; ou bien enfin, l’attelage, livré à lui-même, n’en prend qu’à son gré (8). »

Vardhamânaka, arrivant avec la litière dans laquelle Aryaka est caché (9). — Allons ! mes bœufs, allons !

Aryaka, à part.

« Redoutant la vue des gens du roi, gêné dans ma fuite par le fragment de chaîne que je traînais à la jambe, je suis monté sans être vu dans la litière d’un homme de bien où je ressemble à un coucou réfugié dans le nid du corbeau qui l’élève (10). »

Ah ! me voilà arrivé assez loin de la ville. Faut-il descendre et m’enfoncer dans les profondeurs de ce parc… ? Mais j’aperçois le maître de la litière ; j’aurais tort de me cacher ainsi… Chârudatta passe pour être l’ami des malheureux qui ont recours à lui ; il faut me montrer et aller à sa rencontre.

« Cet excellent homme voyant à quelle infortune je viens d’échapper en éprouvera une grande joie (11) ; il est magnanime et ses vertus m’aideront à supporter le lamentable état où je me trouve. »

Vardhamânaka. — Voici le jardin, entrons-y. (Il s’avance.) Holà ! seigneur Maitreya.

Maitreya. — J’ai une agréable nouvelle à vous apprendre ; j’entends la voix de Vardhamânaka : Vasantasenâ nous arrive.

Chârudatta. — J’en suis bien aise, en effet.

Maitreya. — Pourquoi as-tu tardé si longtemps, fils d’esclave ?

Vardhamânaka. — Ne vous fâchez pas, seigneur Maitreya : j’avais oublié les coussins de la litière ; j’ai dû revenir sur mes pas et cela m’a fait perdre du temps.

Chârudatta. — Vardhamânaka, retourne la litière ; et toi, Maitreya, mon ami, fais descendre Vasantasenâ.

Maitreya. — Est-ce qu’elle a une chaîne aux pieds qu’elle ne peut pas descendre toute seule ? (Il se lève et ouvre la litière.) Tiens ! ce n’est pas Vasantasenâ, mais bien Vasantasena (12) que j’aperçois.

Chârudatta. — Allons, mon ami, assez plaisanté ! Les amoureux ne sont pas patients (13). Mais je vais l’aider moi-même à descendre. (Il se lève.)

Aryaka, regardant. — Ah ! voilà le maître de la litière ; il est aussi agréable à voir qu’à entendre : je suis sauvé !

Chârudatta, montant sur la litière et regardant. — Ah ! quel est cet homme ?

« Il a le bras pareil à la trompe de l’éléphant, l’épaule épaisse et arrondie comme celle du lion, la poitrine large et bien proportionnée, l’œil grand, vif et cuivré (14). Comment un homme tel que lui (15) et paraissant si énergique a-t-il pu subir un pareil traitement (16) et recevoir aux pieds les deux chaînes qu’il traîne ? »

Qui êtes-vous, seigneur ?

Aryaka. — Je m’appelle Aryaka, je suis né (17) bouvier et j’implore votre protection.

Chârudatta. — Seriez-vous l’homme que le roi Pâlaka a fait arrêter dans une étable et charger de fers ?

Aryaka. — Lui-même.

Chârudatta. — « C’est un destin favorable qui vous a amené sous mes yeux ; je consentirais plutôt à perdre la vie qu’à abandonner un homme implorant comme vous ma protection. » (Aryaka manifeste la joie qu’il éprouve.)

Vardhamânaka, enlève les chaînes qu’il a aux pieds.

Vardhamânaka. — J’obéis, seigneur. (Il se met à l’œuvre.) Voilà ; c’est chose faite.

Aryaka. — La reconnaissance m’en charge d’autres bien plus solides que ne l’étaient celles-là.

Maitreya. — Allez-vous-en chez vous (18) ! Puisqu’il est débarrassé de ses chaînes, nous, nous n’avons plus qu’à nous en aller.

Chârudatta. — Fi ! ne dis pas cela.

Aryaka. — Cher Chârudatta, j’en ai usé familièrement avec vous en montant dans votre litière ; je vous prie de m’excuser.

Chârudatta. — La liberté que vous avez prise est un honneur pour moi.

Aryaka. — Si vous le permettez, je prendrai congé de vous.

Chârudatta. — Sans doute, vous pouvez partir.

Aryaka. — Alors, je descends.

Chârudatta. — Non pas, mon ami. Venant d’être enchaîné (19), vous devez marcher très-difficilement ; d’ailleurs, cet endroit est très-fréquenté et la litière empêchera qu’on ne vous reconnaisse ; servez-vous-en donc pour vous en aller.

Aryaka. — Je ferai comme vous voudrez, seigneur.

Chârudatta. — Allez en sécurité retrouver vos amis (20).

Aryaka. — N’en êtes-vous pas un désormais ?

Chârudatta. — Vous vous rappellerez de moi, je l’espère, dans d’autres circonstances (21).

Aryaka. — Je m’oublierais plutôt moi-même.

Chârudatta. — Que les dieux protègent vos pas !

Aryaka. — C’est à votre protection que je dois mon salut.

Chârudatta. — C’est votre heureux destin qui vous a protégé.

Aryaka. — Mais vous en avez été l’instrument.

Chârudatta. — Pâlaka fait de grands efforts et a mis sur pied des gardes en quantité ; je vous conseille de vous éloigner au plus vite.

Aryaka. — Au revoir ! (Il s’en va.)

Chârudatta. — « Je viens de faire une chose qui n’est pas propre à faire plaisir (22) au roi : il n’est pas prudent de rester ici un instant de plus. (Regardant à côté de lui.) Maitreya, jette cette chaîne dans un puits, car les rois voient tout par les yeux de leurs espions. »

(Il éprouve un clignotement de l’œil gauche.)

Maitreya, mon ami, j’aurais pourtant bien voulu voir Vasantasenâ.

« Je n’ai pas encore aperçu ma bien-aimée aujourd’hui, mon œil gauche vient d’éprouver un clignotement (23) et mon cœur effrayé se serre sans cause. »

Allons-nous-en ! (Il se met en marche.) Ah ! ce çramanaka (24) que j’aperçois est de mauvais présage (25). (Réfléchissant.) Il (26) prend ce chemin, nous partirons par cet autre. (Ils s’en vont.)

NOTES SUR LE SEPTIÈME ACTE




(1) Comm. panyam vikreyam vastu.

(2) Comm. çulkam râjagrâhyam karam.

(3) Comm. asamskâreti akrtrimety arthah svabhâvatah eveti yâvat.

(4) Comm. asya vardhmânakasya.

(5) Comm. tasya pravahanasya. — antaram avakâçàm.

(6) Comm. pragrahah rajjur vrshabhayoh.

(7) Comm. vartmanah (Stenz. karma) mârgasya ante madhye ujjhitena (Stenz. utthita) tyaktena dârunâ mahâkâshthena vâritagatih.

(8) Comm. svairam svecchânurûpam preyeta vrshabhayugah svacchandam svavaçam utka thâtra vyangyâ sarvendriyasukhâsvâdo yatrâstîty anumanyate tatprâpticchâm samam kalpâm utkanthâm kavayoviduriti.

(9) Comm. Aryaka se trouve caché dans la litière où il est monté sans être aperçu en profitant de ce que Vasantasenâ, toute troublée et voyant à peine clair, a pris place par erreur dans une autre : guptah prâtarniçi vasantasenâbhramenârûdhatvâd ajnâ.ah âryako yasminn îdrçe pravahane tishthati.

(10) Comm. purishâpekshyâyoshitâm apatyeshv atimâyâsattvât (?) vayasibhir ity uktam.

(11) Comm. nirvvtih paramam sukham.

(12) Vasantasena, forme masculine du mot Vasantasenâ. C’est une plaisanterie que provoque de la part du vidûshaka l’aspect d’un homme au lieu de celui de la jeune femme qu’il s’attendait à voir dans la litière.

(13) Comm. Parce que quand ils ne le sont plus, c’est une preuve que l’amour diminue : snehe kâlâpekshâyâm snehahrâsân na kâlâpekshâ.

(14) Comm. Ce sont les signes qui caractérisent un roi : karikaretyâdini râjalakshanâni tâmretyâdi raktâksham na jahâti çrîr iti çâstrât.

(15) Comm. Qui a les dehors d’un roi : cramridhah râjalakshanalakshitah.

(16) Comm. asamânam ayogyam ; idam nigadabandhâdi katham prâptah.

(17) Comm. prakrtih jâtih.

(18) Comm. samgncchasra nilayâni. Stenz. samgaccha nigadâni, etc.

(19) Comm. pratyagretyâder navâdpanîtanigadasyety arthah.

(20) Comm. Ce vers est formé des questions et des réponses de Chârudatta et d’Aryaka : padyam idam cârudattâryakayor uttarapratyuttarâbhyâm iti jneyam.

(21) M. à m. dans d’autres discours, dans des conversations ultérieures.

(22) Comm. vyalikam apriyam vyalîkam tv apriyemte ity amarah.

(23) Comm. C’est un mauvais présage pareil à celui qu’a déjà éprouvé Vasantasena : yathaitad ankâdau vasantasenâyâh dakshinâkshisphuranam âsit tathedam cârudattasya vâmâkshisphuranam iti jneyam. — Ces pronostics funestes se réalisent dans les actes suivants par l’attentat dont Vasantasena est victime et la mise en accusation de Chârudatta : sphuranavor anayoh phalam anupadam asminn ashtame nke vasantasenâyâh çakârakrtâ maranasamânâ yâtanâ ; cârudattasya vasantasenânena cârudattena mâritety abhiçâçena râjakulanigrahaç ca naramânke daçamânke vadhâya nayanam cârudattasyeti kramena spashtam tataç ca bhâgyavaçâd (un mot illisible) âpadam nivâranam iti jneyam.

(24) Comm. C’est le masseur devenu religieux buddhiste ; sa prochaine entrée en scène s’annonce ainsi : çramanakah bauddhasamnyâsî pûrvoktasya samvâhakasya bhikshùbhûtasya praveçasûcanam idam.

(25) Comm. anâbhyudayikam abhyudayarûpaprayojanaçûnyam apaçakunarûpam ity arthah.

(26) Comm. ayam bhikshuh ; anenapathety anena sâmmukhyadùrîkaranam ity avadheyam.


ACTE VIII

LE MEURTRE DE VASANTASENÂ




Le religieux mendiant (1) tenant à la main un vêtement mouillé. — Ô, vous tous, hommes ignorants, faites provision de bonnes œuvres :

« Mettez un frein à votre ventre ; que le tambour de la méditation vous tienne constamment en éveil, de crainte que les sens, ces voleurs redoutables, ne vous ravissent le trésor longuement amassé de vos mérites. »

Que l’homme, après avoir bien considéré le caractère transitoire des choses, ait recours à la pratique des vertus (2).

« Celui qui détruit les cinq frères (les cinq sens) et la femme (l’ignorance) sauve le village (le corps), et quand il a détruit le chândâla dépourvu d’assistance (le sentiment de la personnalité), il va droit au ciel (3).

« À quoi bon se raser la tête et le visage si l’on ne se rase pas l’esprit ? Celui dont l’esprit est bien rasé a la tête assez bien rasée (4). »

Mais, voyons ! il s’agit d’entrer dans le jardin du beau-frère du roi pour y laver dans le lac ce vêtement imprégné de teinture rouge ; ensuite je me hâterai de m’en aller. (Il se met en route pour exécuter son projet.)

Une voix derrière la scène. — Arrête, mauvais çramanaka ! arrête, arrête !

Le religieux, regardant autour de lui avec effroi. — Hé ! qu’y a-t-il ? Hélas ! (5) c’est Samsthânaka, le beau-frère du roi. Il a eu à se plaindre d’un religieux mendiant et il fait emmener le premier qu’il aperçoit n’importe où, après qu’on lui a percé (6) le nez comme à un bœuf. Où chercherai-je un refuge, moi qui suis sans protecteur, à moins que Buddha, notre seigneur (7), ne me protège lui-même ?

Samsthânaka, arrivant sur la scène l’épée à la main et suivi du vita. — Arrête, mauvais çramanaka ! arrête, arrête ! Je vais te broyer la tête, comme on broie une tête de raktamûlaka dans une société de buveurs (8). (Il le frappe.)

Le vita. — Prince, ce n’est pas bien de frapper ce religieux mendiant qui porte le vêtement rouge de ceux qui ont renoncé aux choses mondaines. Laissez-le donc en paix. Du reste, voyez ce jardin, seigneur ; ne devrait-on pas pouvoir s’y promener sans crainte ?

« Ces arbres dont il est ombragé, qui offrent un refuge plein de charmes aux malheureux sans asile (9), en font une chose charmante comme le cœur des méchants quand il est mis à nu (10), ou comme un royaume nouvellement acquis, inexploité encore et dont la jouissance est offerte (11). »

Le religieux. — Serviteur (de Buddha) (12), je vous salue. Veuillez vous calmer…

Samsthânaka. — Maître, vois un peu comme il excite ma colère.

Le vita. — En quoi ?

Samsthânaka. — Il m’a traité de serviteur. Est-ce qu’il me prend pour un barbier (13) ?

Le vita. — Il a cru, au contraire, faire votre éloge en vous appelant serviteur de Buddha.

Samsthânaka. — Continue tes éloges (14), çramanaka, continue-les !

Le religieux. — Vous êtes heureux (dhanya) ; vous êtes vertueux (punya).

Samsthânaka. — Vois-tu, maître, qu’il m’appelle dhanya et punya. Suis-je donc un philosophe matérialiste ou un abreuvoir (15) ?

Le vita. — Comment, vous trouvez que ce n’est pas un éloge de vous appeler heureux, vertueux ?

Samsthânaka. — Eh bien ! maître, qu’est-il venu chercher ici ?

Le religieux mendiant. — Laver ce vêtement.

Samsthânaka. — Mauvais çramanaka, ce jardin Pushpakarandaka, qui est beau entre tous, m’a été donné par l’époux de ma sœur. Dans ce lac, où boivent les chiens et les chacals et où je ne me baigne pas moi-même, quoique étant de la plus brillante condition, tu viens laver tes hardes qui puent et qui ont la couleur (16) du bouillon de vieux haricots. Tiens ! j’ai envie de te tuer d’un seul coup !

Le vita. — Je crois qu’il n’a pas embrassé depuis bien longtemps la profession qu’il exerce (17).

Samsthânaka. — À quoi reconnais-tu cela ?

Le vita. — À quoi le reconnaître ? Voyez !

« La peau de son crâne est encore blanche, parce qu’il a été fraîchement rasé ; son sarrau rouge n’a pas eu le temps de lui rendre les épaules calleuses ; rien n’indique qu’il ait été bien usagé, car l’étoffe toute raide et dont la trame intérieure est encore invisible, manque de souplesse et ne se modèle pas sur la forme de l’épaule (18). »

Le religieux. — Il y a peu de temps, en effet, serviteur de Buddha, que je mène la vie errante de religieux mendiant.

Samsthânaka. — Et pourquoi donc ne t’es-tu pas mis à mendier aussitôt né ? (Il le bat.)

Le religieux. — Hommage à Buddha !

Le vita. — Pourquoi frapper ainsi ce malheureux ? Laissez-le partir.

Samsthânaka. — Non, non, arrête ! Il faut que je prenne conseil (19).

Le vita. — De qui ?

Samsthânaka. — De mon cœur.

Le vita. — Hélas ! Il n’est pas encore parti !

Samsthânaka. — Mon petit cœur, mon petit maître, faut-il que ce çramanaka s’en aille ou reste là ? (Se répondant à lui-même.) Qu’il ne parte, ni ne reste. (Au vita.) Maître, maître, j’ai pris conseil de mon cœur et mon cœur m’a dit…

Le vita. — Que vous a-t-il dit ?

Samsthânaka. — Qu’il ne parte, ni ne reste, qu’il n’aspire, ni ne respire, mais qu’il soit mis à mort à l’instant.

Le religieux. — Hommage à Buddha !

Le vita. — Laissez-le partir.

Samsthânaka. — Oui, mais à une condition.

Le vita. — Laquelle ?

Samsthânaka. — Qu’il enlève la boue de ce lac sans troubler (20. l’eau, ou qu’il mette l’eau en tas quelque part et enlève la boue ensuite.

Le vita. — Quelle aberration !

« Cette terre porte des fous, véritables morceaux de pierre ou de bois sous forme de corps et de chair, dont les idées sont à contre-sens (21.. »

(Le religieux manifeste des signes d’indignation.)

Samsthanaka. — Que dit-il ?

Le vita. — Il célèbre vos louanges.

Samsthanaka. — Loue-moi, loue-moi, loue-moi encore et toujours !

(Le religieux lui obéi. (22. et s’en va.)

Le vita. — Voyez, seigneur, comme ce jardin est beau !

« Ces arbres couverts de fleurs et de fruits et enveloppés par de solides lianes ressemblent à des maris que protége la garde instituée par le roi et goûtant une félicité parfaite à côté de leurs épouses. »

Samsthânaka. — Très-bien dit, maître !

« La terre, en effet, est émaillée par une multitude de plantes fleuries, les arbres aussi penchent sous le poids des fleurs et les singes qui jouent, pareils à des lianes suspendues (23) au sommet des arbres, ressemblent aux fruits de l’arbre à pain. »

Le vita. — Seigneur, si nous nous asseyions sur ce rocher poli ?

Samsthânaka. — Soit, je m’assieds (24). (Il s’assied avec le vita.) Maître, cette Vasantasenâ me revient au souvenir comme l’injure d’un méchant qu’on ne peut pas chasser de son cœur.

Le vit, à part. — Elle a eu beau le repousser, il pense toujours à elle. Mais il ne faut pas s’en étonner,

« Car chez les hommes au cœur bas les dédains des femmes ne font qu’accroître l’amour, tandis que chez le galant homme ils l’affaiblissent ou l’éteignent. »

Samsthânaka. — Il y a déjà quelque temps que j’ai donné l’ordre à mon esclave Sthâvaraka de prendre une litière et de venir ici au plus vite. Il n’est pas encore arrivé. Cependant j’ai faim depuis longtemps et il m’est impossible de m’en aller à pied en plein midi.

Vois !

« Le soleil a atteint le milieu du ciel : il est impossible de le fixer et il a la mine d’un singe en colère ; quant à la terre, elle est aussi grièvement brûlée (affligée) que Gândhârî après la mort de ses cent fils (25). »

Le vita. — En effet.

« Les vaches négligent de brouter le gazon pour sommeiller à l’ombre ; les animaux sauvages tourmentés par la soif boivent avidement l’eau tiède de ce lac (26) ; le peuple accablé s’empresse de déserter les rues de la ville et, à mon avis, le cocher a arrêté sa litière quelque part pour éviter de fouler un sol brûlant. »

Samsthânaka. — Maître,

« Les pieds (rayons) du soleil viennent se poser sur ma tête ; les oiseaux, les volatiles, la gent ailée s’est retirée dans les branches des arbres ; les hommes, les mortels, les habitants de la terre évitent la chaleur qui leur arrache de longs et brûlants soupirs en se réfugiant dans leurs demeures. »

Et pourtant, mon esclave ne revient pas… Mais si je chantais un peu pour me distraire. (Il se met à chanter.) Hé bien ! maître, as-tu entendu ma chanson ?

Le vita. — Sans doute. Vous méritez qu’on vous appelle gandharva.

Samsthânaka. — Comment ne serais-je pas un gandharva ?

« J’ai fait la cour à une collection d’aromates, — hingûjjvala (27), cumin, cyperus, vacâyâ (28), granthi (29) et gingembre sec mêlé de mélasse (30). Peut-on avec cela ne pas avoir la voix douce ? »

Maître, maître, je vais recommencer. (Il chante de nouveau.) Maître, as-tu entendu ce que j’ai chanté ?

Le vita. — Parbleu ! vous méritez qu’on vous appelle gandharva. Ne vous l’ai-je pas déjà dit ?

Samsthânaka. — Comment ne serais-je pas un gandharva ?

« J’ai mangé du hingûjjvala saupoudré de poivre, accommodé à l’huile de sésame et au beurre, et de la viande du sacrifice (31) en même temps. Comment n’aurais-je pas la voix douce ? »

Mais, maître, cet esclave n’arrivera-t-il pas aujourd’hui ?

Le vita. — Tranquillisez-vous ; il va venir.

Sthâvaraka, conduisant la litière dans laquelle se trouve Vasantasenâ, arrive sur la scène. — Le soleil annonce qu’il est midi et j’ai bien peur que Samsthânaka, le beau-frère du roi, ne soit déjà (32) en colère contre moi ; aussi faut-il avancer au plus vite. Allons ! mes bœufs, allons !

Vasantasenâ. — Dieux (33) ! ce n’est pas le son de la voix de Vardhamânaka. Que veut dire cela ? Est-ce que le seigneur Chârudatta, pour ménager sa litière, aurait envoyé un autre conducteur et une autre litière ? Mon œil droit éprouve un clignotement, mon cœur bat avec violence, l’horizon me paraît vide et tout me semble vaciller autour de moi.

Samsthânaka, entendant le bruit des roues. — Maître, maître, voici la litière.

Le vita. — Comment le savez-vous ?

Samsthânaka. — Tu ne l’aperçois pas ? On l’entend grogner comme un vieux cochon.

Le vita, regardant. — Vous avez raison ; la voici.

Samsthânaka. — Es-tu enfin arrivé, mon petit Sthâvaraka ?

Sthâvaraka. — Oui, seigneur.

Samsthânaka, — La litière est-elle aussi là ?

Sthâvaraka. — Oui, seigneur.

Samsthânaka. — Et les bœufs également ?

Sthâvaraka, — Oui, seigneur.

Samsthânaka. — Toi aussi ?

Sthâvaraka, riant. — Certainement, seigneur.

Samsthânaka. — Alors, fais entrer la litière.

Sthâvaraka. — Par quel chemin ?

Samsthânaka. — Par cette brèche du mur.

Sthâvaraka. — Mais, ce serait m’exposer à tuer les bœufs, à briser la litière et à me rompre le cou.

Samsthânaka. — Ne suis-je pas le beau-frère du roi ? Si les bœufs se tuent, j’en achèterai d’autres ; si la litière se brise, je m’en procurerai une autre et si tu te casses le cou, je trouverai un autre cocher.

Sthâvaraka. — Vous avez raison ; mais, moi, je ne me (34) remplacerai pas.

Samsthânaka. — Que tout périsse, s’il le faut mais je veux que tu fasses passer la litière par la brèche du mur.

Sthâvaraka. — Brisons la litière avec le cocher, brisons-la ; le maître peut se préoccuper d’une autre litière, je l’en ai averti. (Il avance.) Ah ! seigneur, la litière est entrée sans se briser.

Samsthânaka. — Les bœufs ne sont pas brisés, les traits ne sont pas morts et tu ne t’es pas cassé le cou (35) ?

Sthâvaraka. — Heureusement, non !

Samsthânaka. — Maître, viens ici que nous examinions la litière. Tu es mon précepteur, mon précepteur par excellence ; tu dois être honoré, considéré comme mon proche (36) ; tu dois passer le premier et, par conséquent, monter avant moi dans la litière.

Le vita. — Soit ! (Il se prépare à monter.)

Samsthânaka. — Mais non, arrête ! Cette litière a-t-elle été faite pour toi, que tu y montes le premier ? J’en suis le maître et j’y monte avant tout autre.

Le vita. — C’est vous, seigneur, qui m’aviez dit de monter.

Samsthânaka. — Quand même je te l’aurais dit, c’était à toi d’être poli (37) et de répondre : « Seigneur, montez le premier. »

Le vita. — Hé ! bien, montez, seigneur !

Samsthânaka. — Je vais monter, mais toi, Sthâvaraka, mon petit, fais tourner la litière.

Sthâvaraka, arrêtant la litière. — Vous pouvez monter, seigneur.

Samsthânaka, monte, regarde dans la litière et, saisi de frayeur, redescend et se jette au cou du vita. — Maître, maître ! je suis mort (38) ! Il y a dans la litière une rakshashî (ogresse) ou un voleur. Si c’est une rakshashî, nous serons volés tous les deux ; si c’est un voleur, nous serons dévorés (39).

Le vita. — Ne craignez rien, ne craignez rien ! Comment voulez-vous que des rakshashîs se promènent dans une litière menée par des bœufs ? L’éclat du soleil de midi vous a ébloui la vue et vous avez éprouvé une hallucination en apercevant l’ombre de Sthâvaraka vêtu de son sarrau.

Samsthânaka. — Holà ! Sthâvaraka, mon petit, es-tu encore en vie ?

Sthâvaraka. — Parbleu ! je crois bien.

Samsthânaka. — Maître, une femme a pris place dans la litière (40). Tiens, regarde !

Le vita. — Comment ! une femme ? alors « Baissons la tête, et passons vite comme des bœufs dont la pluie frappe les yeux, car en présence d’un homme grave, comme je le suis, d’une personne de bonne famille (41), ses regards seraient intimidés. »

Vasantasenâ, à part avec stupeur. — Ciel ! voilà le beau-frère du roi, cet homme dont la vue m’est odieuse… Malheureuse que je suis, à quelles éventualités me vois-je exposée ! Il en sera de ma promenade ici comme d’une poignée de graines jetées dans une saline : elle sera infertile et funeste. Que faire ?…

Samsthânaka. — Le lâche ! le vieux chacal (42) ! Il ne regarde pas dans la litière. Maître, jettes-y un coup d’œil.

Le vita. — Soit ! rien n’en empêche.

Samsthânaka. — Quoi ! les chacals s’envolent et les oiseaux courent à toutes jambes ? Le maître est mangé par les yeux du monstre et regardé par ses dents (43). Pour moi, je me sauve.

Le vita, à part, avec tristesse en apercevant Vasantasenâ. — Hélas ! la gazelle vient se jeter dans les griffes du tigre !

« La femelle du cygne quitte l’intérieur de l’îlot où dort son compagnon, dont le plumage a l’éclat de la lune d’automne, pour se livrer au corbeau (44) ! »

(À Vasantasenâ.) Vasantasenâ, est-ce conséquent (45) ? est-ce convenable ?

« Après avoir écarté naguère (46) cet homme (47) par l’effet d’un sentiment d’honneur (48), voilà que vous le recherchez (49) dans une intention cupide, par les ordres de votre mère…

Vasantasenâ, secouant la tête. — Non.

Le vita. — Vous obéissez, ce me semble, en cela, au naturel sans dignité des courtisanes (50). »

Ne vous l’ai-je pas dit, en effet : les femmes comme vous doivent accueillir également l’homme qu’elles aiment et celui qu’elles n’aiment pas ?

Vasantasenâ. — C’est par suite d’un échange de litières que je suis venue dans celle-ci ; j’implore votre protection.

Le vita. — Alors, ne craignez rien ; je vais lui donner le change. (À Samsthânaka.) Vous aviez raison, c’est une véritable rakshashî qui s’est logée dans votre litière.

Samsthânaka. — Si c’est une rakshashî, comment a-t-elle fait pour ne pas te voler ? Si c’est un voleur, comment ne t’a-t-il pas dévoré ?

Le vita. — Ne nous occupons plus de cela. Quel inconvénient verriez-vous à ce que nous suivions à pied ce parc qui nous offre une suite non interrompue d’ombrages pour rentrer dans la ville d’Ujjayinî ?

Samsthânaka. — À quelle fin me proposes-tu cela ?

Le vita. — Nous prendrons ainsi de l’exercice et nous procurerons du soulagement aux bœufs.

Samsthânaka. — Soit ; Sthâvaraka, emmène la litière…, ou bien, non, arrête-la, arrête-la ! Je ne vais à pied qu’en présence des dieux et des brahmanes. Non, non ; je veux monter dans la litière, afin qu’on me voie venir de loin et qu’on dise : « Voici son Excellence le beau-frère du roi, qui arrive. »

Le vita, à part. — Il n’est pas facile de changer le poison en remède salutaire. Essayons pourtant… (À Samsthânaka.) C’est Vasantasenâ qui se trouve dans cette litière ; elle vient au-devant de vos désirs.

Vasantasenâ. — Hélas ! hélas ! que dit-il ?

Samsthânaka — Maître, maître ! Elle vient à moi, qui suis le premier des hommes, un Vasudeva (51) sous les traits d’un mortel ?

Le vita. — Sans doute.

Samsthânaka. — J’ai déjà eu l’occasion de poursuivre irrespectueusement cette incomparable beauté et j’ai provoqué sa colère ; je vais maintenant me jeter à ses pieds pour obtenir mon pardon.

Le vita. — Bonne idée !

Samsthânaka. — Je tombe à ses pieds. (S’approchant de Vasantasenâ.) Ma sœur, ma mère, écoute la prière que je t’adresse : « Tu me vois à tes pieds les mains jointes, ô belle aux grands yeux et aux blanches dents (52). Si la folie de l’amour m’a rendu coupable envers toi, pardonne-le-moi, ô toute belle dont je me déclare l’esclave ! »

Vasantasenâ. — Allez-vous-en ! Vous me tenez des discours qui me font rougir. (Elle le repousse du pied.)

Samsthânaka, en colère. — « Quoi ! tu oses toucher de la plante de ton pied, comme le ferait un chacal dans la forêt à l’égard d’une charogne, cette tête que ma mère et ma grand’mère ont couverte de leurs baisers et qui ne s’incline pas même devant les dieux ! »

Holà ! Sthâvaraka, où as-tu rencontré cette femme ?

Sthâvaraka. — Seigneur, la grande route étant interceptée (53) par des chariots de villageois, j’ai fait arrêter ma litière devant le jardin de Chârudatta et je suis descendu pour aider à dégager une roue ; dans l’intervalle, à ce que je pense, cette femme est montée dans ma litière qu’elle aura prise pour la sienne.

Samsthânaka. — Comment, ce n’est pas dans l’intention de venir me trouver (54), c’est par mégarde que tu es entrée dans ma litière ? Descends-en ! descends-en ! Tu as le front de te servir de mes bœufs pour courir après ce fils du syndic, tombé dans l’indigence. Descends, drôlesse, descends, descends !

Vasantasenâ. — Vous m’honorez vraiment en me reprochant de courir après le seigneur Chârudatta. Maintenant, du reste, advienne que pourra…

Samsthânaka. — « Avec ces mains munies de dix ongles pareils aux pétales du lotus et qui sont désireuses de donner des coups en guise de compliments, je te prendrai aux cheveux et j’arracherai ton beau corps de ta litière, comme Jatâyu (55) agit à l’égard de l’épouse de Bâli. »

Le vita. — « On ne traîne pas aux cheveux les femmes douées de telles perfections ! Est-il permis de dépouiller de leurs tiges les lianes qui font l’ornement des bosquets ? »

Relevez-vous donc ; c’est moi qui me chargerai de la faire descendre. Vasantasenâ, veuillez mettre pied à terre.

(Elle descend et se retire de côté.)

Samsthânaka, à part. — Le feu de la colère que ses paroles méprisantes avaient allumé tout à l’heure dans mon âme, a redoublé d’ardeur sous l’effet du coup de pied dont elle m’a frappé. Je suis décidé maintenant à la tuer. (Haut.) Maître, maître !

« Si tu désires un manteau à larges pans traînants, orné de centaines de tresses, si tu veux manger de la viande et te régaler, — chuhû, chuhû, chukku, chuhû, chuhû… (56) »

Le vita. — Eh bien ?

Samsthânaka. — Veux-tu me faire un plaisir ?

Le vita. — Sans doute, s’il ne s’agit pas d’une chose qu’on ne puisse faire (57).

Samsthânaka. — Ça n’en a ni l’odeur ni la saveur (58).

Le vita. — Alors, parlez.

Samsthânaka. — Il faut que tu tues Vasantasenâ.

Le vita, se bouchant les oreilles. — « Si je frappais une jeune femme innocente, qui est l’ornement de la ville et qui, bien que courtisane, éprouve des sentiments qu’on ne rencontre pas d’habitude dans les lieux de prostitution (59), quelle barque trouverais-je pour traverser la rivière qui sépare ce monde-ci de l’autre ? »

Samsthânaka. — Je t’en procurerai une (60), moi. Du reste, qui peut te voir dans ce jardin désert ?

Le vita. — « Qui me verra ? Mais les dix points cardinaux (61), les divinités des bois, la lune et le soleil, dont nous ressentons les rayons brûlants (62), le juge des morts, le vent, l’atmosphère, ma conscience, et la terre. — tous ces témoins des bonnes et des mauvaises actions (63). »

Samsthânaka. — En ce cas, cache-la sous le pan de ton manteau et tu la tueras ensuite.

Le vita. — Êtes-vous fou, malheureux (64) ?

Samsthânaka. — Ce vieux chacal (65) a peur de mal faire ! Soit ; je vais appeler Sthâvaraka. Sthâvaraka, mon enfant, je te donnerai des bracelets d’or.

Sthâvaraka — Que je pourrai porter (66) ?

Samsthânaka. — Je te ferai faire un siége (67) d’or.

Sthâvaraka. — Sur lequel je pourrai m’asseoir ?

Samsthânaka. — Je te donnerai tous les restes de ma table.

Sthâvaraka. — Et je pourrai les manger ?

Samsthânaka. — Tu seras le chef de tous mes esclaves.

Sthâvaraka. — Je serais le maître ?

Samsthânaka. — Mais écoute ce que j’ai à t’ordonner.

Sthâvaraka. — Seigneur, je ferai tout ce que vous voudrez, excepté une chose qu’on ne puisse faire.

Samsthânaka. — Cela n’en a pas l’odeur.

Sthâvaraka. — Parlez, seigneur.

Samsthânaka. — Il faut que tu tues Vasantasenâ.

Sthâvaraka. — Calmez-vous, seigneur. C’est moi, pauvre esclave, qui ai amené ici cette dame, montée par erreur dans ma litière.

Samsthânaka. — Ne suis-je pas ton maître (68) ?

Sthâvaraka. — Vous êtes le maître de mon corps, mais non de ma conscience (69). Apaisez-vous, seigneur ; vous m’effrayez.

Samsthânaka. — Tu es mon esclave ; qu’as-tu à craindre ?

Sthâvaraka. — L’autre monde, seigneur.

Samsthânaka. — Qu’est-ce que cela, l’autre monde ?

Sthâvaraka. — La conséquence des bonnes et des mauvaises actions.

Samsthânaka. — Et quelle est la conséquence des bonnes actions ?

Sthâvaraka. — Une condition pareille à celle d’un seigneur comme vous, qui possède beaucoup d’or.

Samsthânaka. — Et celle des mauvaises ?

Sthâvaraka. — Un état semblable au mien, dans lequel il faut attendre sa nourriture d’autrui (70). Aussi, je ne veux pas commettre une mauvaise action.

Samsthânaka. — Ah ! tu ne veux pas la tuer (71) ? (Il le frappe à coups redoublés.)

Sthâvaraka. — Vous pouvez me battre, seigneur, vous pouvez me tuer, mais vous ne me ferez pas commettre un acte coupable.

« Le sort et les fautes que j’ai commises dans une existence antérieure m’ont fait naître esclave ; je ne veux pas m’exposer à renchérir (72) sur cette triste condition et, par conséquent, j’éviterai de commettre un crime. »

Vasantasenâ, au vita. — Maître, j’implore votre protection.

Le vita. — Seigneur, apaisez-vous, je vous en prie. Toi, Sthâvaraka, je te félicite.

« Dans la condition (73) misérable et servile (74) que cet esclave occupe, il n’oublie pas les fruits à recueillir dans l’autre monde (75). Il n’en est pas de même de son maître ; aussi me demandé-je pourquoi ceux-là ne meurent pas sur l’heure qui négligent le bien pour accumuler le mal (76) ? »

(À Samsthânaka.) « L’inégalité du sort dépend des fautes commises dans une vie antérieure : c’est pour cela qu’il est esclave et que vous êtes maître ; c’est pour cela qu’il ne jouit pas de votre félicité et que vous, vous n’avez pas à obéir à ses ordres. »

Samsthânaka, à part. — Ce vieux boiteux (77) a peur de mal faire et cet esclave redoute l’autre vie… Que craindrais-je, moi ? Ne suis-je pas le beau-frère du roi ? un personnage de première importance ? (Haut.) Toi, esclave, va-t’en ! Retire-toi dans la chambre à coucher, repose-toi là à l’écart et ne bouge pas !

Sthâvaraka. — Seigneur, j’accomplis vos ordres. (S’approchant de Vasantasenâ.) Madame, je ne puis rien de plus. (Il s’en va.)

Samsthânaka, faisant un nœud coulant avec sa ceinture. — Reste là, Vasantasenâ ; je vais te tuer.

Le vita. — Comment ! la tuer en ma présence ?

(Il le saisit à la gorge.)

Samsthânaka, renversé à terre. — Le maître me tue (78) !

(Il tombe en syncope, puis reprend ses sens.)

« Je l’ai régalé sans cesse de viande et de beurre, et aujourd’hui que l’occasion se présente de m’être utile, comment se fait-il qu’il devienne mon ennemi ? »

(Réfléchissant.) Mais j’avise un moyen ; ce vieux chacal a fait de la tête un signe d’intelligence à Vasantasenâ. Il faut le dépêcher quelque part, et je pourrai la tuer. C’est cela. (Haut.) Malgré ce que je t’en ai dit, maître, je n’ai pas l’intention de commettre un crime, moi qui suis issu d’une famille d’un rang incommensurable (79). Je n’ai dit cela que pour la faire céder à mes désirs.

Le vita. — « À quoi bon parler d’une haute naissance ? La vertu est le seul mobile en pareille circonstance. C’est dans un sol fertile que les épines croissent le plus vigoureusement. »

Samsthânaka. — Maître, ta présence intimide (80) Vasantasenâ et l’empêche de céder. Va-t’en donc un peu. D’ailleurs, Sthâvaraka que j’ai battu est parti et peut s’enfuir ; mets la main sur lui et ramène-le.

Le vita, à part. — « La noblesse du caractère (81) de Vasantasenâ peut, en effet, l’empêcher de se livrer à ce fou en ma présence. Il faut les laisser seuls, car les plaisirs d’amour exigent, pour qu’on les goûte, la sécurité du mystère (82). »

(Haut.) Soit ; je m’en vais.

Vasantasenâ, le saisissant par le pan de son habit. — Ne vous ai-je pas dit que je me plaçais sous voire protection ?

Le vita. — Vasantasenâ, ne craignez rien ! — Seigneur, Vasantasenâ est comme un dépôt que je remets entre vos mains.

Samsthânaka. — Bien ! qu’elle soit comme un dépôt placé entre mes mains (83).

Le vita. — Est-ce sûr ?

Samsthânaka. — Je te le promets.

Le vita, faisant quelques pas pour s’en aller. — Mais, je réfléchis à une chose : il est assez cruel pour vouloir la tuer quand je serai parti ; il faut me cacher et voir ce qu’il a l’intention de faire.

(Il se retire à l’écart.)

Samsthânaka. — C’est décidé, je vais la tuer. Pourtant, ce vieux chacal de brâhmane, ce maître fourbe, a bien pu se cacher quelque part et, en sa qualité de chacal, ne pas oublier (84) ce qu’il aura vu. Il faut faire en sorte de lui donner le change de la manière suivante. (Il cueille des fleurs dont il se pare.) Ma petite Vasantasenâ, viens près de moi.

Le vita. — Ah ! voilà qu’il est devenu amoureux d’elle ; je puis m’en aller tranquillement (85). (Il reprend sa marche.)

Samsthânaka. — « Je t’offre de l’or, je t’adresse des paroles aimables, j’incline devant toi ma tête coiffée d’un turban (86), et cependant tu ne veux pas de moi, belle aux blanches dents ; est-ce que je suis un homme de bois pour toi (87) ? »

Vasantasenâ. — Il n’y a pas à hésiter. (Courbant la tête pour prononcer les deux stances qui suivent.)

« Pourquoi me tenter avec de l’or, vous que souillent les actes ignobles et répréhensibles auxquels donne lieu la mauvaise conduite ? Les abeilles abandonnent-elles le lotus bienfaisant et sans tache (88) dont elles font leurs délices ?

« Quoique pauvre, l’homme de bonne famille et vertueux mérite d’être l’objet d’un attachement ardent ; une courtisane s’honore en donnant son amour à un homme de bien. »

Du reste, après avoir témoigné ma tendresse à l’arbre mango, je n’irai pas faire ma cour au palaçâ (89).

Samsthânaka. — Fille d’esclave, tu compares l’indigent Chârudatta à l’arbre mango et tu m’assimiles au (ou à) Palâça, — pourquoi pas au (ou à) Çuka (90) ? C’est ainsi que tu me (91) jettes des injures en cultivant le souvenir de Chârudatta !

Vasantasenâ. — Comment ne pas penser à celui qu’on aime ?

Samsthânaka. — Je vais en finir aujourd’hui avec toi et celui que tu portes dans ton cœur ; attends un peu, belle amante de ce misérable syndic !

Vasantasenâ. — Répétez ces (92) paroles dont je suis fière.

Samsthânaka. — Hé bien ! que Chârudatta, ce fils d’esclave, vienne à ton secours !

Vasantasenâ. — Il me défendrait s’il était là.

Samsthânaka. — « Est-ce donc un Çakra (93), le fils de Bâli (94), Mahendra (95), le fils de Rambhâ (96), Kâlanemi (97), Subandhu (98), Rudra (99), le fils de Drona (100), Jatâyu, Chânakya, Dhundhumâra (101) ou Triçanku (102) ? »

Et tous ceux-là même ne pourraient rien pour toi.

« Je vais te faire périr comme Chânakya a fait périr Sitâ à l’époque des Bhâratides, et comme Jatâyu a mis à mort Draupadî (103) »

(Il la brutalise.)

Vasantasenâ. — Hélas ! ma mère, où êtes-vous ? Seigneur Chârudatta, je succombe sans avoir pu satisfaire l’amour que j’ai pour vous !… Je vais crier de toutes mes forces… Mais non, ce serait une honte pour moi qu’on m’entendît crier. Hommage au seigneur Chârudatta !

Samsthânaka. — Encore le nom de ce misérable ! Répète-le, répète-le donc, fille d’esclave. (Il lui serre la gorge.)

Vasantasenâ. — Hommage au seigneur Chârudatta (104) !

Samsthânaka. — Meurs, fille d’esclave, meurs ! (Il l’étrangle ; Vasantasenâ tombe à terre sans mouvement.)

Samsthânaka, joyeusement. — « La voilà, cette méchante créature, ce réceptacle de vices, ce séjour d’inconduite qui, venue afin de contenter sa passion (105) pour celui qu’elle aime et qui n’est pas venu, a rencontré la mort qui est venue, elle ! Mes bras n’ont-ils pas fait de moi un grand héros ? Elle ne respire même plus, et comme Sitâ dans le Mahâbhârata, elle est morte en appelant sa mère (106).

« J’ai tué cette courtisane qui avait excité ma colère quand je lui disais : « Veux-tu de moi qui veux de toi ? » Sachant que ce jardin est solitaire, elle a été frappée d’effroi à la vue du lacet.......... (107). »

Mais le vieux chacal va revenir ; il faut me retirer à l’écart.

(Il met son projet a exécution.)

Le vita, revenant avec Sthâvaraka. — J’ai décidé Sthâvaraka à revenir… Ah ! j’aperçois Samsthânaka (108). (Il s’avance et regarde.) Ciel ! voici des traces de pas… Une femme est tombée sous ses coups. Scélérat ! Quel crime avez-vous commis ? La vue du meurtre dont vous vous êtes rendu coupable sur cette femme nous jette nous-même dans une consternation mortelle… Mais quoique mon cœur soit rempli d’inquiétude à l’égard de Vasantasenâ, mes alarmes ne reposent sur rien de certain… Espérons que, dans tous les cas, les dieux donneront aux choses une issue heureuse (109). (S’approchant de Samsthânaka.) Hé bien ! seigneur, je suis parvenu à ramener Sthâvaraka.

Samsthânaka. — Maître, sois le bienvenu, et toi aussi Sthâvaraka, mon enfant.

Sthâvaraka. — Sans doute.

Le vita. — Veuillez me rendre mon dépôt.

Samsthânaka. — Quel dépôt ?

Le vita. — Vasantasenâ.

Samsthânaka. — Elle est partie.

Le vita. — Où cela ?

Samsthânaka. — Elle s’en est allée derrière toi.

Le vita, après avoir réfléchi. — Elle n’est certainement pas allée de ce côté.

Samsthânaka. — De quel côté es-tu parti toi-même ?

Le vita. — Du côté de l’est.

Samsthânaka. — Elle aura pris du côté du sud.

Le vita. — Moi je suis allé au sud.

Samsthânaka. — Eh bien ! elle, c’est au nord qu’elle se sera dirigée.

Le vita. — Vos réponses sont inconsistantes, la chose n’est pas claire pour moi. Dites-moi donc la vérité.

Samsthânaka. — Je le jure sur ta tête et sur mes pieds, il faut en prendre ton parti : je l’ai tuée (110).

Le vita, avec désespoir. — Serait-ce vrai ? Vous l’auriez tuée !

Samsthânaka. — Si tu n’en crois pas mes paroles, regarde et admire le premier acte d’héroïsme de Samsthânaka, le beau-frère du roi. (Il lui montre le corps de Vasantasenâ.)

Le vita. — Ah ! malheureux que je suis, je meurs ! (Il tombe évanoui.)

Samsthânaka. — Hélas (111) ! c’en est fait du maître.

Sthâvaraka. — Maître, reprenez connaissance ; c’est inconsidérément que je l’ai conduite (112) ici, et je suis le premier coupable de sa mort.

Le vita, d’une voix émue après avoir repris ses sens. — Hélas ! pauvre Vasantasenâ !

« La source des grâces est tarie ! L’Amour a regagné sa patrie ! Que de charmes l’embellissaient ! Quel adorable visage ! Comme elle brillait de la gaieté que provoquent les jeux d’amour ! Ah ! rivière de bonté, îlot d’enjouement ! Ah ! aimable refuge de mes pareils. Hélas ! hélas ! le bazar de l’Amour, la mine d’où provenait la denrée de la volupté a cessé d’être (113) ! »

(Il pleure.)

Malheur ! malheur !

« Que va-t-il résulter de ce crime commis par vous, maintenant que la splendeur de cette ville, — une femme innocente, — est devenue la victime d’un affreux attentat ? »

(À part.) Mais je pense à une chose ; ce scélérat est capable de m’accuser du forfait qu’il a commis : il faut que je m’en aille d’ici. (Il se met en marche pour partir, mais Samsthânaka le retient.) Ne me touchez pas, misérable ; j’ai assez de votre société, je m’en vais.

Samsthânaka. — Halte-là ! Où veux-tu te sauver après avoir tué Vasantasenâ et m’avoir accusé de ce crime ? Est-ce qu’un homme tel que moi serait un réprouvé (114) maintenant ?

Le vita. — Sans doute, vous en êtes un.

Samsthânaka. — « Je te donnerai de l’argent, cent suvarnas ; je te donnerai des effets ; je te donnerai un turban, à condition que tu m’aides à faire taire les mauvais propos qu’on pourrait tenir sur mon compte (115). »

Le vita. — Arrière ! voilà tout ce que j’ai à vous dire.

Sthâvaraka. — Ciel !

(Samsthânaka se met à rire.)

Le vita. — « Vous pouvez me haïr et vous moquer de moi, je fais fi de votre amitié ignominieuse, déshonorante. Je renonce désormais à tout rapport avec vous et je vous rejette comme un arc brisé et sans cordes (ou sans vertus) (116). »

Samsthânaka. — Allons, maître, calme-toi ! Viens ! nous allons rentrera la ville (117) et nous amuser.

Le vita. — « Quoique honnête homme, je serais tenu pour méprisable, si l’on me voyait continuer ma cour auprès de vous ; et l’on me croirait également coupable (118). Comment pourrais-je vous accompagner, vous le meurtrier de cette femme, vous que les dames de la ville, dans l’effroi que vous leur inspirez, ne regarderont plus que d’un œil à peine entr’ouvert (119) ? »

(D’un ton de pitié.) Belle Vasantasenâ !

« Puissiez-vous, dans une autre naissance, ne plus être courtisane (120), mais briller au sein d’une honnête famille dotée de bonnes mœurs et de vertus ! »

Samsthânaka. — Où te sauves-tu après avoir assassiné Vasantasenâ dans mon vieux jardin Pushpakarandaka ? Tu vas venir avec moi t’expliquer devant le juge (121). (Il l’arrête.)

Le vita. — Attendez, insensé (122) ! (Il tire son épée.)

Samsthânaka, s’écartant avec effroi. — Ah ! si tu as peur, tu peux t’en aller.

Le vita. — Il n’est pas bon, en effet, de rester ici ; je m’en vais rejoindre Çarvilaka, Chandanaka et leurs amis. (Il part.)

Samsthânaka. — Va-t’en au diable ! Sthâvaraka, mon enfant, qu’ai-je donc fait ?

Sthâvaraka. — Vous avez commis un grand crime, seigneur.

Samsthânaka. — Quoi ! tu prétends, esclave, que c’est un crime. Mais, voyons ; exécutons notre idée. (Il détache plusieurs de ses bijoux.) Tiens, prends ces joyaux ; je te les donne afin que tu sois paré toutes les fois que je serai moi-même couvert de mes parures. Tels sont mes ordres (123).

Sthâvaraka. — Ce sont des ornements qui conviennent à un prince, mais moi je n’en ai que faire.

Samsthânaka. — Va-t’en ; emmène les bœufs et attends mon retour dans la tourelle qui domine mon palais.

Sthâvaraka. — J’exécute vos ordres, seigneur. (Il s’en va.)

Samsthânaka. — Le maître a disparu pour veiller à sa sûreté (124) et j’aurai soin, à mon retour, de faire charger de fers Sthâvaraka dans la tourelle qui domine mon palais ; de cette façon, la chose restera secrète. Je vais donc m’en aller… Mais examinons la pour m’assurer si elle est bien morte ; sinon, je serai obligé de la tuer une seconde fois. (La regardant.) Oh ! c’est bien fini d’elle. Couvrons-la de ce manteau… Mais, j’y pense, il est marqué à mon nom et l’on pourrait le reconnaître. Heureusement, voilà un tas de feuilles sèches amoncelées par le vent dont je vais me servir pour la cacher. (Réfléchissant, quand il a achevé.) C’est cela ! il faut aller maintenant au tribunal et déposer une plainte contre Chârudatta, le fils du syndic, que j’accuserai d’un crime commis sur la personne de Vasantasenâ dans mon vieux jardin Pushpakarandaka.

« J’imagine un stratagème nouveau pour causer la mort de Chârudatta, qui sera déplorée comme l’immolation des animaux dans une ville pure (125) ? »

Allons-nous-en ! (Il s’en va en jetant devant lui des regards alarmés.) Fatalité (126) ! Partout où je passe, il faut que je rencontre ce maudit çramanaka tenant à la main son manteau nouvellement teint en rouge. Je l’ai laissé partir après lui avoir écrasé le nez (127), et il est devenu mon ennemi ; s’il me voit ici, il révélera que j’ai tué Vasantasenâ. Où passer ? (Il regarde autour de lui.) Pourquoi ne franchirais-je pas ce mur dans l’endroit où il est à demi démoli ? C’est décidé !

« Hâtons-nous et imitons Mahendra partant de la montagne Hanûmant et gagnant à travers les airs, en franchissant la terre et les enfers, la ville de Lankâ (128) »

(Il part.)

Le religieux mendiant (129). — Maintenant que j’ai lavé mon manteau, je vais le suspendre à une branche d’arbre pour le faire sécher. Mais les singes pourraient le déchirer, et, si je l’étends à terre, la poussière le salira. Où puis-je donc l’étaler pour qu’il se ressuie ? (Il regarde autour de lui.) Soit, voilà un amas de feuilles sèches formé par le vent (130) sur lequel je vais le déployer. (Il étend son manteau sur le tas de feuilles.) Hommage à Buddha ! Il faut que je récite les formules saintes. (Il répète les stances déjà prononcées au commencement de l’acte.) Mais c’est assez m’occuper du ciel (131); il faut, avant de l’obtenir, témoigner ma reconnaissance à Vasantasenâ, cette servante de Buddha qui m’a racheté aux joueurs à qui je devais dix suvarnas ; depuis lors je me considère en quelque sorte comme son esclave. (Son attention est attirée par quelque chose.) Mais il me semble entendre un soupir sous les feuilles. À moins que

« Ces feuilles, échauffées par le souffle brûlant du vent et mouillées par l’eau qui découle du manteau, ne s’agitent comme des oiseaux qui déploieraient leurs ailes (132). »

(Vasantasenâ reprenant connaissance découvre une de ses mains.) Tiens ! tiens ! une main de femme qu’ornent de brillants joyaux… puis l’autre ! (Il la considère avec attention.) Je crois reconnaître cette main… Mais à quoi bon tant d’examen ? C’est bien celle qui m’a mis naguère en sûreté. Du reste, voyons la personne. (Il détourne les feuilles, regarde Vasantasenâ et la reconnaît.) Je le savais, c’est bien la servante de Buddha. (Vasantasenâ fait signe qu’elle désire de l’eau.) Elle veut de l’eau… le lac est éloigné… Que faire ? Une idée… Je ferai découler (133) sur elle l’eau dont la tunique est imbibée. (Il agit comme il vient de dire ; Vasantasenâ qui a complètement repris ses sens se relève tandis que le religieux mendiant lui fait de l’air en agitant devant elle le pan de son manteau.)

Vasantasenâ. — Seigneur, qui êtes-vous ?

Le religieux mendiant. — Quoi ! servante de Buddha, vous ne vous rappelez pas de moi, de celui que vous avez racheté au prix de dix suvarnas ?

Vasantasenâ. — Je me rappelle de vous, mais non pas de la circonstance que vous indiquez (134)… depuis (135), j’avais cessé d’être.

Le religieux mendiant. — Que vous est-il donc arrivé ?

Vasantasenâ, avec douleur.Une aventure à laquelle sont exposées les courtisanes.

Le religieux mendiant. — Relevez-vous, relevez-vous, servante de Buddha, en vous appuyant sur la liane qui s’élève au pied de cet arbre (136). (Il incline la liane pour la mettre à sa portée ; Vasantasenâ la saisit et se relève.) Dans ce cloître (137) que voilà se trouve une femme qui est ma sœur en religion ; vous allez vous y reposer un instant, puis vous retournerez chez vous. Marchez tout doucement, tout doucement. (Ils se mettent en marche.)

(Regardant autour de lui.) Faites place, faites place, seigneurs ; c’est une jeune femme délicate et un religieux mendiant. Ma règle est pure. Je soumets à la coercition ma bouche et mes sens… Qu’importe à l’homme inébranlablement attaché à la vie future le tribunal du roi (138) ? (Ils s’éloignent tous les deux.)

NOTES SUR LE HUITIÈME ACTE




(1) C’est le masseur devenu religieux buddhiste dont il a été question à la fin de l’acte précédent.

(2) Comm. narah tâvat dharmânâm çarane gacched iti çeshah. Stenz. kevalam tâvad dharmânâm çaranam asmi.

(3) Toute cette phraséologie buddhique sert à bien caractériser le personnage. — Comm. pâncajanah pancendriyâni içiam avidyâm (Stenz striyam) grâmah çarîram rakshitah dushtatvavikrtipâtât abalah asahâyah candàlah ahamkârah. — Le sentiment de la personnalité, ou l’idée du moi, est considéré dans la plupart des systèmes philosophiques de l’Inde comme une catégorie intellectuelle dont l’extinction est nécessaire pour que l’homme atteigne le souverain bien, en rentrant en communion avec l’univers.

(4) Allusion à la tenue des ascètes qui, pour la plupart, avaient la tête rasée. Nous avons là une de ces maximes qui justifient le mot célèbre que le buddhisme est le protestantisme de l’Orient.

(5) Comm. hî bhaye avideti khede’vyayam.

(6) Comm. âvidhya. Stenz. bhittvâ.

(7) Comm. bhattârakah svâmî buddhah devah.

(8) Comm. D’après Wilson, le raktamûlaka est le « red radish » qu’on mange, d’après lui, pour s’exciter à boire, tandis que le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg traduit ce mot par « art senf. » — âpânakam pânagoshti madhyapâyinâm samâjah.

(9) Comm. açaranâm caranâni pramodabhûtâç ca taih.

(10) Voici comment le commentaire explique cette étrange comparaison : aguptam sphutam dushtânâm hrdayam uttânam tadânim evânyasya doshâdikam kathayatîti bhâvah.

(11) Comm. anirjitam anâtmasâtkrtam abhuktam iti upabhogyam yatra tat tathudyânam idam îdrçam asad apahâya sad eva karma vidadhâti tvam tu cetanah samnyâsinam api tâdayasîti kim atah param asad asti kâryam iti çakâropari vitasya katâkshah.

(12) upâsaka, expression propre aux buddhistes.

(13) Comm. Un barbier peut, en effet, passer pour un serviteur : nâpitah khalûpâsako drshtah ity âçayah.

(14) Comm. stunu stuhi mâm ity arthah.

(15) Comm. kim aham çalâvakah koshthakam vâ (Stenz. kim aham çrâvakah koshthakah kumbhakâro vâ) çalâvakah cârvâkah koshthakam ishtikâdinirmitam nipânam yatra paçavah pivanti pânîyam tat. — Ce passage est fondé sur le double sens de dhanya et de punya : cârvâko hi dhanyah koshthakam hi punyam ity âçayah.

(16) Comm. savarnâni. Stenz. çavalâni.

(17) Comm. aciram pravajitam samnyâsah yasya tena acirasamnyâsavattety arthah.

(18) Comm. vastrântam ceti napum. — En l’absence de toute autre explication du commentaire, la traduction de cette stance difficile reste en partie hypothétique.

(19) Comm. sampradhârayâmi niccinomîty arthah.

(20) Comm. pankâvilam. Stenz. kalusham.

(21) Comm. viparyastâ viparyâsah viparîto nirnayah tadvati manasah ceshtâ vyâpâro yeshâm taih, tâdrk manah ceshtâ ca yeshâm tair iti vâ varshma dehah.

(22) Comm. tathâ krtveti stutvâ ity arthah.

(23) Comm. avalambamânâh. Stenz. vandamânâh.

(24) Comm. âsitah. Stenz. âsînah.

(25) samtapta est pris à la fois dans les deux sens de « brûlé, échauffé » et de « affligé ». — Comm. Gândhârî était la mère des Kauravas qui furent tués par les Pândavas : gândhârî duryodhanâdînâm jananî khyâtâ.

(26) Comm. sarasah idam sârasam payah.

(27) Plante aromatique, sans doute, dont le nom ne figure pas au Dictionnaire de Saint-Pétersbourg. Wilson a traduit ce mot par assa fœtida.

(28) Plante également inconnue au Dictionnaire de Saint-Pétersbourg. Wilson l’appelle orris.

(29) C’est une désignation commune à différentes plantes ; on ne saurait donc l’identifier avec certitude.

(30) Comm. sagudâ ca çunthi. Stenz. sagudâ çunthî. — Ce passage repose sur un calembour par à peu près intraduisible, c’est-à-dire sur l’analogie, quant à la forme des mots gandharva « musicien céleste » et gandha « odeur, aromate ».

(31) Comm. pârabhrtam upâyanam tasya idam pârabhrtîyam mâmsam.

(32) Comm. idânîm. Stenz. tâvat.

(33) Comm. haddhî bhaye.

(34) Comm. âtmanah krte. Stenz. âtmîyah.

(35) Nous avons ici un nouvel exemple d’intervertissement ridicule, dans le genre de ceux qui se trouvent déjà dans la bouche de Samsthânaka au premier acte. Le commentaire a la leçon suivante, toute différente de celle de Stenz ; elle été suivie pour l’édition de Calcutta : na ucchinnâlajjah pumçcalija vrshabhah (sic) na mrtah tvam api na mrtah. chinnâlajjety ekapadasyâpi madhye padântarair vyavahitavam cakâravacanatvâd upapadyate.

(36) Comm. prakrtam. Stenz. pitrsambhandi.

(37) Comm. âcârah. Stenz, âdarah.

(38) Comm. marâmi mriye’ ham ity arthah. Stenz. mrto’ si.

(39) Facétie grotesque dans le goût de celles qui sont familières à Samsthânaka. Comm. viruddhoktih çakâravacanatvât samâdheyâ.

(40) Comm. pravahanântah stri. Stenz. pravahanâdhirûdhâ strî.

(41) Comm. Le vita parle de sa propre dignité : atra vitenâpi nijagauravam uktam.

(42) Comm. vrdddhacetah ; Stenz. vrddhadkhodah.

(43) C’est évidemment une allusion (agrémentée de coq-à-l’âne) au prétendu monstre qui se trouve dans la litière. — Comm. viruddhoktih çakâravâkyatvât.

(44) Comm. Exemple de la figure appelée aprastutaçamsâ.

(45) Comm. sadrçam anurûpam.

(46) Comm. Quand il lui avait envoyé une litière avec une parure valant dix mille suvarnas : yadâ dçasahasrasuvarnamudrânâm alamkârah pravahanam ca preshitam tadety arthah.

(47) Comm. râjacyâtam imam avajnâya tiraskrtya.

(48) Comm. mânât. Stenz. madât.

(49) Comm. ihaivâgatâsîti çeshah.

(50) Comm. açaundiryasvabhâvena anaudâryaprakrtyâ veçyâtvâd âgatâsîti manyate janenety arthah.

(51) Comm. vâsudevakam vâsudevasadrçam ivepratikrtâvitisûtrena kan açva iva açvakah iti vat.

(52) Le texte donné par Stenz. et confirmé par le comm. ne permet guère de construction satisfaisante, et ma traduction n’est qu’approximative.

(53) Comm. ruddhe râjamârge Stenz. ruddhah râjamârgah.

(54) Comm. abhicîlitum. Stenz. abhisartum.

(55) Vautour qui joue un rôle important dans le Ramâyâna. Il n’est rapproché ici de l’épouse de Bali que par une de ces confusions que l’auteur met dans la bouche de Samsthânaka toutes les fois qu’il veut faire le bel esprit. — Comm. pâthântare hanûmân. sarvam idam çakâravacanatayâ viruddham hatopamam ceti na vismaranîyam.

(56) Comm. Onomatopée pour exprimer le bruit que font les mâchoires quand on mange : caturthacaranah bhakshanaçabdhânukârah.

(57) C’est-à-dire d’une mauvaise action (âkârya). Dans sa réponse, Samsthânaka prend, ou feint de prendre, au contraire, le même mot dans le sens de « chose impossible. »

(58) Comm. râkshasikâpi. Stenz. raso’pi. — D’après le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg, râkshasi « ogresse » a aussi le sens de parfum. Il est probable que râkshasikâ est pris ici dans cette dernière acception, en même temps que dans son sens ordinaire, avec allusion à l’ogresse dont il a été question plus haut.

(59) Comm. veçena veçyâjanasamâcrayena na sadrçah pranayah prîtih upacârac ca yasyâh tâm pranayasyopacâro yasyâh tâm iti vâ.

(60) Comm. mesham. Stenz. udupam.

(61) Les quatre points cardinaux, les quatre points intermédiaires, le zénith et le nadir.

(62) Comm. tadânim madhyâhne raver mastakasthitatvâd âha ayam iti.

(63) Comm. ete’ shtâdaça sâkshinah pratyakshâh pratyakshâh pratyaksham ity âha sukrtetyâdi.

(64) Comm. apadhvastah nashtah.

(65) Comm. vrddhaçrgâlah. Stenz. vrddhakhodah.

(66) Comm. dhârayishyâmi. Stenz. paridhâsye.

(67) Comm. pîthakam. Stenz. pîtham.

(68) Comm. na prabhavâmi na prabhur bhavâmîty arthah.

(69) Comm. M. à m. « de mes mœurs », câritrasya.

(70) Comm. bhakshakah bhûtah. Stenz. pushtako jâtah.

(71) Comm. mâryishyasiti. Stenz. mârayishyasi.

(72) Comm. krinishyâmi. Stenz. kreshyâmi.

(73) Comm. daçâ avasthâ.

(74) Comm. preshyah dâso pi san.

(75) Comm. paratra paraloke.

(76) Comm. asadrçam ananurûpam vadhapâpâdisadrçam anurûpam punyâdi. — La liaison des idées entre le premier pada de cette stance et le second est difficile. Wilson a entendu : C’est pour cela (à cause du fruit à recueillir dans une autre vie) que ceux qui accumulent le mal et négligent le bien ne meurent pas tout de suite (dès qu’ils sa livrent à leurs mauvais instincts). Peut-être est-ce la vraie tournure à donner à la phrase, mais il faudrait des exemples de katham iva pris autrement que dans un sens interrogatif.

(77) Comm. vwrddhaçrgâtah. Stenz. vrddhakhodah.

(78) Comm. blâûyah bhattakam mârayati. Stenz. bhdâra bhattiaka mâryate.

(79) Comm. bvhattaraih pattraputapramânaih kulaih (Stenz. bvhati galvarkapramâwe kule) samudrapramânair iti vaktavye mallakapramâpâtayâ kulam upaminoti ; mallakah pattrapatuh tena kulasya mahattvam. maurkyâd upaminoti çakârah iti bodhyam. — Cf. la note de Wilson.

(80) Comm. lajjâyate. Stenz. lajjate.

(81) Comm. çaundirah mahâvirah.

(82) Comm. viçrambhah riçrambhah tena rasah rûgah yatra sa tathâ.

(83) Comm. Ou bien qu’elle reste entre mes mains pour mourir ; le mot prâcrit naçena pouvant signifier à la fois « dépôt » et « mort » : nâçceneti vyangyam ubhayatrdpi prdkrte padam ndceneti dhyyeyam sudhibbih.

(84) Comm. hulabhulim vismrtim karoti karishyatity arthah.

(85) Comm. nirvrtah paramasukhî.

(86) Comm. saveshtanena soshnîshena.

(87) Comm. kim sevakam. Stenz. kim te vayam. — kashtamaya. Stenz. kâshthamaya.

(88) Comm. C’est Chârudatta qu’elle a en vue : kamalam ity anenâprastutapraçamsayâ cârudattah pratipâditah ata eva cârudatte eva sucaritetyâdi viçuddhetyâdi viçeshanânvayahprâdhânyena samgacchate iti dhyeyam.

(89) Butea frondosa.

(90) Kimçuka est un autre nom de la Butea frondosa, mais on peut lire aussi kim çuka, en considérant çuka comme un mot à part désignant une autre espèce d’arbre, l’acacia sirissa ou le ziziphus scandens. Roxb. — Palâça et Çuka sont aussi les noms de deux rakshasas et Samsthânaka joue sur le double sens de ces mots. Wilson ne paraît pas s’en être aperçu, quoique le comm. aurait dû le mettre sur la voie. Comm. palam mâmsam açnâtîti palâço râkshasa (sic) ity abhiprâyah.

(91) Comm. mahyam. Stenz. me.

(92) Comm. etâni manque chez Stenz.

(93) Un des noms d’Indra.

(94) Angada, l’un des singes qui servirent d’auxiliaires à Râma dans ses combats contre Ravana.

(95) Un autre nom d’Indra.

(96) Personnage inconnu d’après Wilson ; Rambhâ était une apsara ou une nymphe céleste.

(97) Asura ou démon tué par Krshna ; c’est aussi le nom d’un rakshasa.

(98) C’est le nom d’un rshi ; mais il est douteux que ce soit ce rshi que Samsthânaka avait en vue.

(99) Un des noms de Çiva.

(100) Açvatthâman, l’un des auxiliaires des Kauravas.

(101) Nom qui se rapporte en même temps à Kuvalàçva, roi d’Oude et au fils de Triçanku.

(102) Autre roi d’Oude, dont les aventures mythologiques sont célèbres.

(103) Ou Krshnâ, l’épouse des cinq frères Pândavas. — Tous ces faits sont erronés, c’est-à-dire contraires aux données des poëmes épiques.

(104) Comm. caturthyarthe shashtî. — Ne faudrait-il pas lire bhârate yuddhe, au lieu de bhârate yuge ?

(105) Comm. ramane ramananimittam.

(106) Comm. nihçvâsâpi (Stenz. niçvâse’ pi) mriyate ambâsumr (Stenz. ambasmarâ). — Le texte, on le voit, est aussi peu sûr que peu clair et la traduction n’en saurait être qu’approximative.

(107) Le texte du dernier hémistiche de cette stance est tellement fruste ou corrompu, qu’il est impossible d’en tirer un sens satisfaisant. Voici la leçon assez différente de celle de Stenz. donnée par le commentaire : sevâ vancitabhrâtrka mama pitâ mâteva sâ draupadî yasyâh paçyati nedrçam vyavasitam putrasya sûratvam.

(108) Comm. neli kanyakâ tasydâh mâtaram veçvâm veçyânâm kanyotpattâv evânandadarçanât kanyâmâtrtvena vyavahârah tathâ câtra sarvatra kânelimâtrpadam vyâkhyâtam ; nelîmâtâ veçyâ iti dhyeyam.

(109) Quoique aucune indication scénique ne nous en avertisse, nous avons évidemment là une apostrophe qui semble un peu plus décousue qu’il ne convient. Du moins le vita paraît aller vite tout d’abord dans ses conjectures sinistres ; aussi Wilson, qui s’est efforcé de donner à la pièce une physionomie régulière, a laissé de côté ce pas âge dans sa traduction.

(110) Comm. eshâ mayâ mâritâ. Stenz. sâ mâritâ.

(111) Comm. hi hi khede.

(112) Comm. avicâritam pravahanam. Stenz. avicâritam.

(113) Comm. vipanih âpanah bâjâra hâta iti bhâshâ saubhâgyam saundaryam sudaivam vilâsâdinâm adbhutatvam ca tad eva panyam vikreyavastujâtam tasya âkarah khanir utpattibhûmih ity arthah.

(114) Comm. anâthah prâptah apadhvastah lokadvayabhrashtah.

(115) Stenz. n’avait pas d’indication sur le mètre de cette stance. En voici le texte tel que le commentaire le donne avec les gloses : attham itîndravajrâcchandah artham çatam dadâmi suvarnam te kahâvanam angarakshâdivastram kim cid anyad vâ vastu dadâmi saveshtikam veshtikâ ushnîsham katibandhanam vâ te esha duhçabdânâm phalakramo me sâmânyako bhavatu manushyakânâm. — J’ai adopté ce texte pour ma traduction en substituant parâkramah à phalakramah.

(116) Comm. gunah maurvî prasiddhâ prâninâm ramanîyâh dharmaviçeshâç ca.

(117) Ou dans le lac (pour nous baigner). Comm. nalinyâm (Stenz. nagaryâm) sarasyâm.

(118) Comm. apatitam api mâm patitam bhavantam sevamânam janah patitam iva mâm anâryam manyate ity anvayah.

(119) Comm. nagarastribhih çankitair ardhâkshibhir drshtam tvâm ity arthah.

(120) Comm. Afin de ne plus être exposée au même soit : kasyâm cid api jâtau tvam veçyâ mâ bhûh kim tv îdrçe kule jâyethâh ; veçyâtvâd eva vipattir iyam âpatitâ nedrçî tu kulînânâm anganânâm iti bhâvah.

(121) Comm. âvrttasya (Stenz. âvuttasya) adhikârinah ity arthah.

(122) Comm. jâlmah asamîkshyakârî.

(123) Comm. mayâ tâvat dattam yâvatyâm velâyâm alamkaromi tâvatim velâm tvam âtmânam alamkuru iti çeshah mama âjnâ tava. Stenz. mayâ tâvad dattam yasyâm velâyâm alamkaromi tasyâm mamânyas tava.

(124) Comm. âtmaparitrâne âtmaparitrânanimittam âtmarakshârtham ity arthah. bhâvah gatah adarçanam vitah svavadhabhiyâ punar na locanapatham âgamishyatîty arthah.

(125) Wilson a entendu la ville d’Ujjayinî en tant que livrée au culte buddhique.

(126) Comm. avida mâdike idam atiçvedârthakam.

(127) Comm. esha mayâ nasi chittvâ vâhitah. Stenz. mayâ nâsâcchedanavâhitah.

(128) C’est une allusion à un épisode bien connu du Râmâyana, seulement Samsthânaka prend le singe Hanûmant pour le mont Mahendra et réciproquement. — Comm. tulitah. Stenz. tvaritah. — Comm. mahendraçikharâd iva hanûmân iti vaktavye çakâroktayâ viparîtam ity asakrd âveditam.

(129) Comm. patâkshepeneti nepathyapatam udghâtya pravishta ity arthah. yas tâvad evam evâgatah pâtraviçeshah sa patâkshepeneti nâtake samketah evam evedam iha pûrvâdparatra bodhyam.

(130) Comm. vâtâlîpunjite çushkapattrasamcaye. Stenz. vâtâlîpunjitah çushkapattrasamcaya eshu, etc.

(131) Comm. C’est-à-dire de la délivrance : svargena mokshenety arthah.

(132) Comm. vistrînapattrâhprasâritapakshâh (Stenz. pattrâni) manye. pattrâh (Stenz. pattrâni) pakshinah. — Il y a jeu de mots sur pattra signifiant feuille et aile.

(133) Comm. gâlayishyâmi. Stenz. kshâlayishyâmi.

(134) Comm. kevalam tvâm smarâmi daçasuvarnanishkrîtatvena na smarâmîti mahatâm mahânubhâvateti bodhyam.

(135) Comm. param. Stenz. varam.

(136) Comm. Il était défendu aux ascètes de toucher qui que ce soit et à plus forte raison une femme, surtout une jeune fille : samnyâsinâ na kasyâpi sparçah kâryah kim vâcyam tatra strînâm sparçe tatrâpi tarunyâh iti çâstram.

(137) Comm. vihâro nâstikânâm devâlayam iti sphumtam. — Comm. haste(. Stenz. hastah.

(138) Comm. yo dharmâtmâ tasya na kâpi bhîr ity arthah.


Fin du tome troisième.



Imprimerie D. Bardin, à Saint-Germain



TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


 1
 31
 43


3798 1876



BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE


IX




LE CHARIOT

DE TERRE CUITE





imprimerie D. Bardin, à Saint-Germain.



BIBLIOTHÈQUE ORIENTALE ELZÉVIRIENNE


LE CHARIOT
DE TERRE CUITE
(mricchakatika)
DRAME SANSCRIT
attribué au roi Çûdraka, traduit et annoté des scolies
inédites de Lallâ Dîkshita.
par
PAUL REGNAUD
Ancien élève de l’École pratique des Hautes-Études,
Membre de la Société asiatique.

TOME QUATRIÈME

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, rue bonaparte, 28



1877


ACTE IX


LE PROCÈS




L’huissier, apparaissant sur la scène. — J’ai reçu l’ordre des juges (1). « Huissier, m’ont-ils dit, rends-toi dans la salle de justice et prépare les sièges. » Je viens en conséquence exécuter ces prescriptions. (Il s’avance en regardant autour de lui.) Voilà la salle ; entrons. (Il entre, balaye et met les sièges en place.) La salle est nettoyée (2) et les sièges sont prêts ; je vais en informer les juges. (Il s’avance en regardant autour de lui.) Ah ! voilà le beau-frère du roi qui vient ici ; c’est un méchant homme (3) et je vais tâcher de passer sans qu’il me voie. (Il se retire à l’écart.) Samsthânaka, brillamment paré. — « Je me suis baigné dans de l’eau, dans des ondes, dans des flots : je me suis couché dans un parc, dans un bosquet, dans un jardin, entouré comme un gandharva de jouvencelles, de tendrons, de femmes belles et bien faites.

« On m’a fait et des nœuds et des nattes : on m’a mis des boucles d’oreilles et des perles et un chignon relevé. Ne suis-je pas un prince (4) paré et décoré ? »

Pareil au ver qui, ayant pénétré dans les entrailles, y exerce les effets du poison, j’ai trouvé de vastes intestins à ravager Reste à savoir sur qui je ferai retomber cette déplorable affaire (5) ? (Rappelant ses souvenirs.) Ah ! j’y suis. C’est sur Chârudatta, cet indigent, que j’en ferai porter le fardeau. D’ailleurs il est pauvre : la chose paraîtra tout à fait vraisemblable (6). C’est cela ; je vais entrer dans la salle de justice et faire prendre note devant moi que Chârudatta a assassiné Vasantasenâ. Allons-y sans tarder. (Il s’avance en regardant autour de lui.) La voici justement. (Il entre.) Ah ! les sièges sont prêts ; en attendant que les juges n’arrivent, je vais m’asseoir un instant sur ce carré de gazon et je regarderai les passants (7). (Il s’assied.)

L’huissier, s’avançant d’un autre côté en regardant devant lui. — Voici les juges ; il faut m’approcher.

(Arrive sur la scène le Juge président entouré du prévôt des marchands (8), du greffier, etc.)

Le juge. — Holà ! Messieurs le prévôt des marchands et le greffier !

Le prévôt et le greffier. — Nous sommes à vos ordres, Seigneur.

Le juge. — La solution d’une affaire dépend de bien des choses (9) et il est toujours difficile aux juges de pénétrer dans la pensée d’autrui (10).

« On voit souvent porter contre quelqu’un une demande en justice dont la preuve est à faire (11) et que l’enquête (12) ne justifie pas. Mais les demandeurs, dominés par la passion, ne reconnaissent pas leurs torts devant le tribunal, et le prince n’est touché que par les griefs qu’exagèrent à plaisir les plaideurs en présence (13). Bref, pour le juge (14) il est très-facile d’encourir le blâme, tandis que son mérite est hors de la portée des plaideurs. »

Ou bien (15)

« On voit des gens irrités porter contre d’autres des accusations dont la preuve est à faire et que l’enquête ne justifie pas. Mais les accusateurs ne reconnaissent pas leurs torts devant la justice ; quoique honnêtes (16) à d’autres égards, ils commettent en cela un crime qui s’accroît dans la chaleur du débat entre les parties, et ils courent à une perte (17) certaine. Bref, pour le juge, il est très-facile d’encourir le blâme, tandis que son mérite est hors de la portée des plaideurs. »

Aussi, doit-il (18)

« Connaître la loi, être habile à découvrir les fourberies, doué d’éloquence, non irascible, équitable pour ses amis comme pour ses ennemis ; qu’il ne prononce de sentence qu’après que la cause a été examinée ; qu’il protège les faibles (19), châtie les méchants et reste fidèle à ses devoirs et dépourvu de cupidité devant un cas à résoudre (20) ; son cœur doit s’attacher à la vérité pure et il faut qu’il s’applique à détourner la colère du roi. »

Le prévôt et le greffier. — On ne pourra vous taxer de blâme (21), Seigneur, que le jour où l’on pourra dire que le monde de la lune est obscur.

Le juge. — Ami huissier, indique-nous le chemin de la salle de justice.

L’huissier. — Venez, venez ! Monsieur le juge. (Les juges se mettent en marche vers la salle.) Voilà la salle de justice. Messieurs les juges peuvent entrer. (Ils entrent tous.)

Le juge. — Ami huissier, va dehors et demande s’il y a des plaideurs.

L’huissier. — J’obéis. (Il sort.) Messieurs les juges demandent s’il y a des plaideurs.

Samsthânaka, avec joie. — Ah ! les juges sont en séance. (S’avançant avec orgueil.) Moi, homme d’importance, le beau-frère du roi, le beau-frère du prince, un Vasudeva personnifié, j’ai une plainte à porter en justice.

L’huissier, effrayé (22). — Ciel (23) ! c’est le beau-frère du roi qui se présente le premier devant la justice. Seigneur, veuillez attendre un instant, je vais avertir les juges. (Il rentre dans la salle du tribunal.) Seigneur, voici le beau-frère du roi qui vient à titre de demandeur présenter une affaire au tribunal.

Le juge. — Quoi ! le premier plaignant est le beau-frère du roi ! Cela nous annonce, comme quand on voit une éclipse (24) au lever du soleil, la chute d’un homme considérable. Huissier, nous avons aujourd’hui à nous occuper d’affaires nombreuses (25), sors donc et dis au beau-frère du roi de s’en aller, car sa plainte ne peut pas être examinée actuellement.

L’huissier. — J’exécute vos ordres, Seigneur. (Il sort et revient trouver Samsthânaka.) Seigneur, les juges vous font dire que vous pouvez vous en aller ; ils ne peuvent pas s’occuper de votre affaire aujourd’hui.

Samsthânaka, irrité. — Quoi ! mon affaire ne sera pas examinée aujourd’hui ? S’il en est ainsi, j’en informerai le roi Pâlaka, mari de ma sœur (26), ainsi que ma sœur elle-même et ma mère (27) ; je demanderai qu’on renvoie (28) ce juge et je le ferai remplacer par un autre. (Il fait mine de s’en aller.)

L’huissier. — Prince, attendez une minute ; je vais faire part de votre réponse aux juges. (Il se rend auprès du juge.) Seigneur, le beau-frère du roi s’est mis en colère et a dit que si son affaire n’est pas examinée aujourd’hui, il en informera le roi Pâlaka, mari de sa sœur, ainsi que sa sœur et sa mère. Il demandera qu’on vous renvoie et vous fera remplacer par un autre.

Le juge. — On peut tout craindre de cette tête folle. Retourne auprès de lui pour lui dire qu’il vienne et qu’on va s’occuper de son affaire.

L’huissier, retournant auprès de Samsthânaka. — Seigneur, les juges vous font dire de vous rendre auprès d’eux : ils vont s’occuper de votre affaire. Veuillez donc entrer.

Samsthânaka, à part avec joie. — Ah ! ah (29) ! ils ont commencé par dire : « On ne l’examinera pas », puis ils disent maintenant : « On l’examinera » ; ils ont eu peur, Messieurs les juges, et ils s’en rapporteront à tout ce que je vais leur dire (30). Entrons. (Il entre et s’avance près du tribunal.) Bien le bonjour à nous-mêmes ; quant à vous, Messieurs les juges, je puis vous donner ou vous refuser le bonjour (ou la possession tranquille de votre emploi).

Le juge, à part. — Voilà bien l’attitude implacable d’un plaignant ! (Haut.) Veuillez vous asseoir.

Samsthânaka. — Hé bien ! toutes ces places ne m’appartiennent-elles pas et ne puis-je pas m’asseoir où bon me semble ? (Au prévôt.) Je veux m’asseoir à votre place. (À l’huissier.) Mais non, à la tienne. (Mettant la main sur la tête du juge.) Voici plutôt où j’entends m’asseoir. (Il finit par s’asseoir à terre.)

Le juge. — Seigneur, vous avez une plainte à déposer ?

Samsthânaka. — Certainement !

Le juge. — Exposez-nous l’affaire.

Samsthânaka. — Je vais la faire entendre à vos oreilles ; mais sachez d’abord que j’appartiens à une grande famille.

« Mon père est le beau-père du roi, le roi est le gendre de mon père, moi je suis le beau-frère du roi et le roi est le mari de ma sœur. »

Le juge. — Nous savons tout cela.

« Au reste, qu’importe la naissance : la vertu est le seul mobile en pareille circonstance. C’est sur un sol fertile que les épines croissent le plus vigoureusement. »

Veuillez donc nous faire connaître l’affaire.

Samsthânaka. — La voici. Je ne suis coupable en quoi que ce soit (31). L’époux de ma sœur, content de moi, m’a donné, pour m’y amuser, la jouissance du plus beau de tous les parcs, du vieux (32) jardin Pushpakarandaka, et je vais chaque jour le visiter et veillera ce qu’il soit tenu sec, propre, bien soigné et bien émondé. En m’y promenant aujourd’hui, le hasard a voulu que je visse, ou plutôt que je ne visse pas, le cadavre d’une femme assassinée.

Le juge. — Et l’avez-vous reconnue ?

Samsthânaka. — Ah ! Messieurs les juges, comment aurais-je pu ne pas reconnaître cette femme qui était l’ornement de la ville et que paraient cent bijoux précieux ? C’est Vasantasenâ qui aura été étouffée à force de bras par quelque mauvais sujet venu dans le parc désert avec l’intention de voler, — non par moi… (Il se couvre la bouche sans achever.)

Le juge. — La police de la ville est bien négligente ! Prévôt et vous greffier, couchez par écrit les mots : « Non, par moi. » Voilà un premier point acquis pour l’affaire (33).

Le greffier. — J’obéis, seigneur. (Il écrit.) La rédaction est faite.

Samsthânaka, à part. — Ciel ! (34) j’ai fait comme Pâyasapindaraka courant et volant à toute vitesse (35)… Je me suis exposé à un grave danger. Soit ; tâchons d’en sortir. (Haut.) Mais, Messieurs les juges, j’allais dire simplement que je ne l’avais pas vu assassiner. Pourquoi faire tant de bruit à ce propos ? (Il efface avec le pied ce qu’on vient d’écrire.)

Le juge. — Comment avez vous su que quelqu’un l’avait étouffée dans ses bras pour prendre ce qu’elle avait sur elle ?

Samsthânaka. — Parbleu ! je l’ai conjecturé à la vue de son cou congestionné et privé de ses ornements (36), ainsi que par l’absence d’objets précieux dans les endroits où les femmes en portent habituellement.

Le prévôt et le greffier. — Cela paraît juste (37).

Samsthânaka, à part. — Ah ! je reviens à la vie.

Le prévôt et le greffier. — Sur qui repose cette affaire ?

Le juge. — Elle peut être considérée sous deux aspects.

Le prévôt et le greffier. — Lesquels ?

Le juge. — On peut envisager l’examen de la plainte et la recherche des faits. Le premier point dépend des dires du plaignant et de la personne qu’intéresse la plainte, et le second est livré à l’intelligence des juges.

Le prévôt et le greffier. — Alors l’affaire repose sur la mère de Vasantasenâ (38) ?

Le juge. — Parfaitement. Ami huissier, va citer tranquillement la mère de Vasantasenà à comparaître devant le tribunal.

L’huissier, qui est sorti pour revenir un instant après avec la mère de Vasantasenâ. — Venez, venez ! Madame.

La mère de Vasantasenâ. — Ma fille s’est rendue chez un ami pour profiter de sa jeunesse. Sur l’entrefaite, ce vieillard vient me dire que le juge me fait appeler… Je me sens prête à défaillir et le cœur me bat à se rompre… Montrez-moi, Seigneur, le chemin de la salle où siège le tribunal.

L’huissier. — Venez, venez ! Madame. (Ils se mettent en marche.) Voilà la salle d’audience ; entrez, Madame. (Ils entrent.) La mère de Vasantasenâ, s’avançant. — Bonjour, Messieurs les juges !

Le juge. — Madame, soyez la bienvenue ; veuillez vous asseoir.

La mère de Vasantasenâ. — Soit. (Elle s’assied.)

Samsthânaka, d’un ton de mépris. — Te voilà venue, vieille entremetteuse.

Le juge. — Vous êtes bien la mère de Vasantasenâ ?

La mère de Vasantasenâ. — Oui, Monsieur le juge.

Le juge. — Pouvez-vous nous dire où est allée Vasantasenâ ?

La mère de Vasantasenâ. — Chez un ami.

Le juge. — Comment s’appelle cet ami ?

La mère de Vasantasenâ, à part. — Je rougis d’avoir à le dire. (Haut.) C’est une question que pourraient faire certaines personnes, mais non pas un juge.

Le juge. — Pas tant de pruderie ; l’affaire exige que vous répondiez.

Le prévôt et le greffier. — L’affaire l’exige ; il n’y a pas là d’inconvénient ; parlez !

La mère de Vasantasenâ. — L’affaire l’exige ? Dans ce cas, veuillez m’écouter, Messieurs les juges. Dans le quartier du Commerce réside un particulier qui est petit-fils de Vinayadatta le syndic, fils de Sâgaradatta et qui porte le nom justement appliqué de Chârudatta ; c’est chez lui que ma fille est allée goûter le plaisir de la jeunesse.

Samsthânaka. — Vous avez entendu, Messieurs les juges ? Écrivez cette déposition ; c’est contre Chârudatta que ma plainte se trouve dirigée.

Le prévôt et le greffier. — Chârudatta était son ami ; il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle soit allée le voir.

Le juge. — Chârudatta se trouve néanmoins impliqué dans l’affaire.

Le prévôt et le greffier. — Évidemment.

Le juge — Dhanadatta (39), écrivez que Vasantasenâ est allée chez Chârudatta ; — voilà le premier point de l’affaire. Mais pouvons-nous faire comparaître ici le seigneur Chârudatta ? Oui, car l’affaire l’exige. Ami huissier, va dire au seigneur Chârudatta, naturellement, tranquillement, sans esclandre, et avec le respect qui lui est dû, de vouloir bien se rendre ici, que le juge désirerait le voir à l’heure qui lui conviendra.

L’huissier. — Seigneur, j’exécute vos ordres. (Il sort pour revenir avec Chârudatta.) Seigneur, veuillez venir avec moi.

Chârudatta, d’un air pensif. — « Ma famille et mon caractère sont choses connues du roi, mais, vraiment, cette citation implique un doute dont ma considération serait l’objet. »

(À part, d’un ton indécis.)

« Saurait-on que cet homme (40) échappé de prison, dont j’ai fait la rencontre, a été engagé par moi à s’esquiver dans ma litière ? Le fait d’ailleurs a pu venir aux oreilles du roi par les espions qui voient tout pour lui, et c’est pour cela que me voilà m’en allant appréhendé, en quelque sorte. »

Mais à quoi bon tant d’inquiétudes ? Je vais savoir de quoi il s’agit en me rendant au tribunal. Allons, mon ami l’huissier, montre-moi le chemin qui conduit auprès des juges.

L’huissier. — Venez, Seigneur, venez ! (Ils s’avancent tous les deux.)

Chârudatta, avec inquiétude. — Mais quoi ?

« Des signes de mauvais augure ! Ce (41) corbeau qui crie d’une voix rauque (42), ces appels réitérés des employés du juge, mon œil gauche qui éprouve un vif clignotement : ces fâcheux présages (43) jettent le trouble dans mon âme. »

L’huissier. — Venez, venez, Seigneur, à votre gré et sans vous émouvoir.

Chârudatta, s’avance en regardant devant soi.

« Voilà perchée sur cet arbre sec une corneille qui fixe le soleil ; mon œil gauche a tressailli ; tout cela est évidemment effrayant (44). »

(Regardant d’un autre côté.) Ah ! un serpent !

« Ses yeux sont fixes ; il brille comme s’il était frotté d’un collyre noir (45) ; il darde sa langue allongée ; il montre quatre dents venimeuses toutes blanches ; son ventre est gonflé et tortueux. Il dormait sur mon chemin et se précipite avec colère sur moi au moment où je passe (46). »

Autres présages funestes !

« Mon pied trébuche et glisse, quoique la terre ne soit pas humide ; mon œil gauche éprouve un clignotement et mon bras tremble à plusieurs reprises. Puis, voilà un autre oiseau qui pousse de grands cris et qui m’annonce à différentes reprises une mort épouvantable… Il n’y a pas à en douter. »

Quoi qu’il en soit, les dieux donneront à toutes choses une issue heureuse ! (47)

L’huissier. — Venez, venez ! Seigneur ; voici la salle d’audience, entrez !

Chârudatta. (Il entre et regarde de tous côtés.) — Quel brillant aspect présente cette salle !

« Le palais du roi (48) est comme une mer (49) aux rives agitées (50) par les flots des affaires publiques et peuplée d’hôtes redoutables (51) : les ministres plongés (52) dans leurs réflexions figurent l’eau profonde ; les messagers sont les coquillages agités par les flots qui la remplissent (53) ; les espions (54) tiennent lieu des crocodiles et des makaras qu’on rencontre sur ses bords (55) ; les éléphants et les chevaux servant aux supplices (56) correspondent aux poissons de proie qu’elle renferme dans son sein ; les cris des plaideurs (57) rappellent ceux des hérons et les scribes ressemblent aux serpents dont elle est le refuge. »

N’importe, entrons. (Il se donne un coup à la tête en entrant et réfléchit.) Encore un augure sinistre.

« Mon œil gauche a tressailli, une corneille a croassé à mes oreilles, un serpent m’a barré le chemin… Puisse néanmoins le destin (58) m’être favorable ! »

Entrons, cependant. (Il entre dans la salle d’audience.)

Le juge. — Ah ! c’est lui qui est Chârudatta.

« Son visage, au nez aquilin, aux yeux grands et allongés, ne saurait être celui d’un homme (59) qui s’est rendu coupable sans motif de grand méfaits. Chez les éléphants, chez les bœufs, chez les chevaux, comme chez les hommes, la physionomie (60) n’est habituellement pas en désaccord avec les mœurs (61). »

Chârudatta. — Messieurs les juges, je vous salue ; bonjour aussi aux employés de la justice.

Le juge, avec émotion. — Seigneur, soyez le bienvenu. Ami huissier, donne un siège au seigneur Chârudatta.

L’huissier, approchant un siège. — Seigneur, voilà un siège ; veuillez vous asseoir.

(Chârudatta s’assied.)

Samsthanaka, d’une voix irritée. — Tu es arrivé, tueur de femme, tu es arrivé ! Voilà une affaire bien menée ! Voilà une affaire où les règles sont bien observées, qu’on offre un siège à ce meurtrier qui tue les femmes (62) ! (Avec hauteur.) Puis, après tout, qu’on le lui donne !

Le juge. — Seigneur Chârudatta, avez-vous de l’attachement ou de l’amour pour la fille de cette dame ?

Chârudatta. — De quelle dame ?

Le juge. — De celle-ci. (Il montre la mère de Vasantasenâ.)

Chârudatta, se levant. — Madame, je vous salue.

La mère de Vasantasenâ. — Seigneur, puissiez-vous vivre longtemps ! (À part.) C’est Chârudatta ; ma fille a bien placé son amour.

Le juge. — Seigneur, cette courtisane est-elle votre amante ?

(Chârudatta manifeste un sentiment de réserve.)

Samsthânaka. — « Qu’il dissimule sa conduite par pudeur ou par crainte, voici un prince qui ne taira pas qu’il a tué une femme pour lui dérober ses bijoux (63). »

Le prévôt et le greffier. — Seigneur Chârudatta, veuillez vous expliquer. Mettez de côté la timidité. Vous êtes impliqué dans un procès.

Chârudatta. — Ah ! Messieurs les juges, comment faire l’aveu que cette courtisane est mon amante ? En tous cas, si la jeunesse m’a fait commettre une faute, mon caractère est intact.

Le juge. — « Cette affaire est semée de difficultés ; laissez de côté la timidité que votre cœur recèle. Dites la vérité ; parlez avec assurance. La dissimulation n’est pas accueillie ici. »

Trêve de pudeur ! L’affaire exige que vous répondiez.

Chârudatta. — Monsieur le juge, à qui ai-je affaire ici ?

Samsthânaka, avec hauteur.À moi.

Chârudatta. — À vous ? La chose est grave, alors.

Samsthânaka. — Ah ! tueur de femme, tu as assassiné Vasantasenâ au moment où elle elle était parée de cent bijoux précieux et maintenant tu cherches à dissimuler ton crime, maître fourbe !

Chârudatta. — Vous ne savez pas ce que vous dites.

Le juge. — Seigneur Chârudatta, assez de ce dialogue. Dites-nous la vérité. Cette courtisane était-elle votre amante ?

Chârudatta. — Oui.

Le juge. — Où est-elle ?

Chârudatta. — Elle est retournée chez elle.

Le prévôt et le greffier. — Quand et comment y est-elle retournée ? Était-elle accompagnée de quelqu’un ?

Chârudatta, à part. — Dois-je dire qu’elle est partie secrètement (64) ?

Le prévôt et le greffier. — Voyons, parlez. Seigneur !

Chârudatta. — Elle est retournée chez elle ; que dirais-je de plus ?

Samsthânaka. — Elle est entrée dans mon vieux jardin Puskpakarandaka où on l’a étranglée à la force du poignet pour lui prendre ses bijoux ; et tu viens dire maintenant qu’elle est retournée chez elle ?

Chârudatta. — Vous tenez des discours insensés !

« Vous ressemblez au bout de l’aile du châsha (65) qui n’est jamais arrosée par la pluie que versent les nuages du ciel (66), et votre bouche ne profère que des mensonges ; aussi est-elle souillée comme la feuille du lotus en hiver (67).

Le juge, à ses assesseurs. — « Il est aussi difficile (68) de ternir la réputation de Chârudatta que de soulever l’Himalaya, de traverser l’Océan à la nage ou de saisir le vent dans ses bras. »

(Haut.) Comment le seigneur Chârudatta aurait-il pu commettre un crime ?

« Son visage, au nez aquilin, etc. (comme plus haut). »

Samsthânaka. — Pourquoi donc instruire (69) l’affaire avec partialité ?

Le juge. — Arrière, insensé !

« Si vous apparteniez aux castes inférieures (70) et que vous vouliez expliquer le sens des Védas, on ne vous couperait donc pas la langue ? Si vous fixiez le soleil en plein midi, vos yeux ne seraient donc pas fortement éblouis ? Si vous mettiez la main dans un brasier, ne se consumerait-elle donc pas à l’instant, qu’au moment où vous cherchez à ravir l’honneur de Chârudatta, la terre ne s’ouvre pas pour vous engloutir (71) ? »

Comment le seigneur Chârudatta se serait-il rendu coupable d’un crime,

« Lui dont les richesses étaient comme une mer profonde qu’il a réduite à quelques gouttes d’eau (72), en se livrant sans compter à de généreuses largesses ? Est-il possible de supposer qu’un homme aussi magnanime, un réceptacle unique de vertus, ait pu commettre un forfait odieux à tout homme d’honneur (73) dans une intention cupide ? »

Samsthânaka. — Pourquoi donc instruire l’affaire avec partialité ?

La mère de Vasantasenâ. — Malheureux ! Chârudatta avait reçu d’elle naguère une cassette d’or en dépôt qui, a-t-il dit, lui a été enlevée par les voleurs pendant la nuit et il lui a donné en remplacement un collier de perles, quintessence de quatre océans. Et c’est cet homme qui aurait commis un pareil crime pour s’approprier ce qu’elle avait (74) ! Ah ! ma pauvre fille (75), mon enfant, que ne viens-tu ? (Elle pleure.)

Le juge. — Seigneur Chârudatta, Vasantasenâ est-elle revenue à pied ou en litière (76) ?

Chârudatta. — Je n’étais pas là quand elle s’en est allée et j’ignore si elle est revenue à pied ou en litière.

Vîraka, entrant sur la scène avec emportement. — « Sous le coup de la haine violente allumée (77) dans mon cœur par les coups de pieds insultants que j’ai reçus et le mépris dont j’ai été l’objet, j’ai passé la matinée à déplorer mes ennuis. »

(Il entre.) Messieurs, je vous salue (78).

Le juge. — Ah ! voilà Vîraka, le chef de la police urbaine. Quel est l’objet qui vous amène ici, Vîraka ?

Vîraka. — Je vais vous le dire, Monsieur le juge. Dans l’émoi causé par l’évasion d’Aryaka, à la recherche duquel je m’étais mis, il s’est présenté devant moi une litière couverte ; j’en faisais la remarque et j’allais la visiter en disant au capitaine Chandanaka : « Tu l’as visitée, je dois la visiter aussi, » quand il s’est mis à me donner des coups de pied. Voilà les faits, Messieurs les juges, à vous de prononcer.

Le juge. — Ami, savez-vous à qui appartenait cette litière ?

Vîraka. — D’après ce qu’a dit le cocher, c’était celle de Chârudatta, ici présent, dans laquelle Vasantasenâ était montée pour aller s’amuser avec lui au vieux jardin Pushpakarandaka.

Samsthânaka. — Avez-vous entendu, Messieurs les juges ?

Le juge. — « Hélas ! cette (79) lune aux purs rayons est dévorée par Râhu ; la rivière limpide est troublée par l’éboulement de ses bords. »

Vîraka, nous examinerons votre affaire plus tard ; en attendant, montez ce cheval qui est à la porte du tribunal et rendez-vous au jardin Pushpakarandaka pour voir s’il s’y trouve oui ou non une femme assassinée.

Vîraka. — J’y vais. (Il sort et revient au bout de quelques instants) (80). Je m’y suis rendu et j’ai vu que le cadavre d’une femme y avait été dévoré (81) par les bêtes féroces.

Le prévôt et le greffier. — Comment avez-vous reconnu que c’était le cadavre d’une femme ?

Vîraka. — Par des restes de sa chevelure et les empreintes de ses mains et de ses pieds (82).

Le juge. — Hélas ! quelles difficultés présentent les affaires de ce monde !

« Plus on examine soigneusement une cause, plus elle semble obscure. Les règles à suivre sont claires, mais l’esprit (83) ne s’en trouve pas moins dans la situation d’une vache embourbée dans un marécage (84). »

Chârudatta, à part. — « De même que les abeilles se rassemblent autour des fleurs qui viennent de s’entr’ouvrir pour en boire le suc, les malheurs s’abattent à l’envi sur l’homme au moment de l’infortune et pénètrent par toutes les ouvertures. »

Le juge. — Seigneur Chârudatta, il faut dire la vérité.

Chârudatta. — « Quand un méchant homme, jaloux de la vertu des autres, aveuglé par la passion, et dont l’esprit s’attache à causer la perte de quelqu’un, dit des faussetés, obéissant en cela à sa perversité naturelle, doit-on les prendre en considération ? Non, il n’y a pas lieu de les examiner. »

D’ailleurs,

« Aurais-je pu saisir par ses longs cheveux, noirs comme l’aile de l’abeille, et donner la mort à une belle éplorée, moi qui ne voudrais pas même tirer à moi une liane épanouie pour en cueillir les fleurs et en former un bouquet ? »

Samsthânaka. — Messieurs les juges, pourquoi apporter tant de partialité dans cette affaire, au point de permettre que ce misérable Chârudatta reste encore à présent assis devant vous ?

Le juge — Ami huissier, enlève le siège de Chârudatta. (L’huissier exécute l’ordre qui lui a été donné.)

Chârudatta. — Réfléchissez, Messieurs les juges, réfléchissez ! (Il descend de son siège et s’assied à terre.)

Samsthânaka, à part joyeusement. — Ah ! ah ! voilà maintenant qu’un autre est chargé du crime que j’ai commis (85) et je puis m’asseoir sur le siège qu’occupait Chârudatta. (Il met sa pensée à exécution.) Hé bien ! Chârudatta, regarde-moi et avoue que c’est toi qui l’as tuée.

Chârudatta. — Ah ! Messieurs les juges,

« Quand un méchant homme, jaloux de la vertu des autres, etc. (comme plus haut). »

(À part avec un soupir.)

« Ah ! Maitreya, quel coup me frappe aujourd’hui. Hélas ! chère épouse (86), issue d’une famille de brâhmanes sans tache ! Hélas ! Rohasena, toi qui ne connais pas mon infortune et qui continue sans doute malgré le grand malheur qui t’atteint (87) de te livrer avec une confiance trompeuse à tes jeux habituels ! »

Mais j’ai envoyé Maitreya auprès de Vasantasenâ pour obtenir de ses nouvelles et, lui rendre les bijoux qu’elle a donnés à mon fils afin d’acheter un chariot d’or. Pourquoi tarde-t-il si longtemps ?

(Maitreya arrive sur la scène avec les bijoux.)

Maitreya. — Le seigneur Chârudatta m’envoie auprès de Vasantasenâ. « Prends ces bijoux, Maitreya, m’a-t-il dit, dont Vasantasenâ avait paré mon fils Rohasena en l’envoyant auprès de sa mère ; rends-les-lui et n’accepte pas de les reprendre (88). « Je vais donc chez Vasantasenâ pour m’acquitter de cette commission. (Il se met en marche en regardant en l’air.) Tiens ! maître Rebhila. Hé bien ! maître Rebhila (89), pourquoi cet air si inquiet ? (Il écoute ce que lui répond Rebhila.) Que me dites-vous là ? Le seigneur Chârudatta a été appelé en justice ? (Réfléchissant.) Ce n’est pas une bagatelle ; j’irai plus tard chez Vasantasenâ. Il faut me rendre à la salle de justice. (Il se met en marche en regardant autour de lui.) Ah ! bon, la voilà ; j’entre. (Il entre.) Messieurs les juges, je vous salue. Où est mon ami ?

Le juge. — N’est-ce pas lui que voilà ?

Maitreya. — Salut, ami !

Chârudatta. — J’espère que ton souhait se réalisera.

Maitreya. — Que la paix soit avec vous !

Chârudatta. — Peut-être la retrouverai-je.

Maitreya. — Ami, pourquoi paraissez-vous si inquiet et quel est le motif qui vous a fait appeler ici ?

Chârudatta. — « Je suis un homme cruel, je ne tiens pas compte de l’autre monde et c’est par moi qu’une femme, la volupté en personne, a été… Celui-là te dira tout le reste. »

Maitreya. — Que dira-t-il ?

Chârudatta, lui parlant à l’oreille. — Ceci (90).

Maitreya. — Qui est-ce qui prétend cela ?

Chârudatta — Ce malheureux est l’auteur de ce qui arrive ; le dieu de la mort lui-même s’est fait mon accusateur (91).

Maitreya. — Pourquoi ne pas dire qu’elle est retournée chez elle ?

Chârudatta. — J’ai beau le dire, ma pauvreté fait qu’on ne me croit pas (92).

Maitreya. — Quoi ! Messieurs, cet homme à la libéralité duquel la ville d’Ujjayinî (93) doit tant d’embellissements, — des portiques (94), des couvents (95), des parcs (96), des lacs et des fontaines (97) — aurait commis un aussi grand crime pour s’approprier quelques bijoux ? (Avec emportement.) Et vous, Samsthânaka, beau-frère du roi, vous, fils de femme adultère (98), homme sans frein (99), réceptacle de tous les vices que peuvent avoir les hommes, singe tout chamarré d’or, dites, osez dire devant moi comment mon ami, qui ne voudrait pas même cueillir une fleur de madhavî (100) pour former un bouquet, de crainte, pense-t-il, qu’en le faisant il ne détruise des boutons, aurait commis un pareil crime, en horreur dans les deux mondes ! Attends, attends ! fils d’entremetteuse, je vais faire cent morceaux de ta tête avec ce bâton aussi noueux et tortu que ton cœur !

Samsthânaka, avec colère. — Écoutez, Messieurs les juges, écoutez. La querelle, ou plutôt l’affaire, est entre moi et Chârudatta ; de quel droit donc cet individu vient-il me dire, avec son crâne en patte de corneille, qu’il me mettra (101) la tête en cent morceaux ? Viens-y, fils d’esclave !

(Maitreya brandit son bâton en répétant ses invectives ; Samsthânaka se lève et le frappe, Maitreya rend coups pour coups, et dans la lutte les bijoux qu’il porte dans son sein tombent à terre.)

Samsthânaka, qui a mis la main sur les bijoux et les regarde avec stupeur. — Voyez, voyez. Messieurs les juges, les bijoux de cette malheureuse ! (Se tournant du côté de Chârudatta.) Voilà les objets pour lesquels il l’a étranglée, assassinée. (Tous les juges baissent la tête en silence.)

Chârudatta, à Maitreya.

« La chute de tous ces bijoux s’étalant aux regards en un pareil moment est une iniquité du sort qui me fera choir à mon tour (102). »

Maitreya. — Pourquoi ne pas dire ce qu’il en est ?

Chârudatta. — Ami.

« L’œil du roi n’est pas capable de discerner la vérité en cette circonstance. Dans la situation misérable où je me trouve placée tout ce que je pourrais dire (103) n’aboutirait qu’à une mort ignominieuse. »

Le juge. — Hélas ! hélas !

« La planète Jupiter, en lutte avec Mars, est anéantie, maintenant qu’un autre corps céleste pareil à une comète apparaît à côté d’elle (104). »

Le prévôt et le greffier, à la mère de Vasantasenâ. — Madame, examinez (105) avec attention cette cassette d’or afin de voir si c’est oui ou non celle de votre fille.

La mère de Vasantasenâ, l’examinant. — Elle ressemble à la sienne, mais ce n’est pas elle (106).

Samsthânaka. — Vieille entremetteuse, tes yeux avouent ce que ta bouche dissimule.

La mère de Vasantasenâ. — Arrière, malheureux !

Le prévôt et le greffier. — Faites bien attention à ce que vous dites ; ces bijoux sont-ils oui ou non à votre fille ?

La mère de Vasantasenâ. — Le travail en est merveilleux et captive les regards, mais ce ne sont pas les siens.

Le juge.Allons ! brave femme, connaissez-vous ces bijoux ?

La mère de Vasantasenâ. — N’ai-je pas déjà répondu ? Certainement, ils ne me semblent pas inconnus. Mais l’orfèvre a pu leur donner cette apparence (107).

Le juge. — Voyez, prévôt !

« Bien que différents en réalité, des bijoux peuvent se ressembler pour la forme, la beauté et le travail ; les orfèvres imitent un objet qu’ils ont vu et l’analogie qu’on remarque entre l’original et la copie est due à l’habileté de main (108) de l’artiste. »

Le prévôt et le greffier. — Ces bijoux sont-ils au seigneur Chârudatta ?

Chârudatta. — Non, certainement.

Le prévôt et le greffier. — Alors, à qui sont-ils ?

Chârudatta. — À la fille de cette dame.

Le prévôt et le greffier. — Comment se trouvent-ils séparés d’elle (109) ?

Chârudatta. — Ils s’en trouvent séparés, — voilà (110) !

Le prévôt et le greffier. — Seigneur Chârudatta, dites-nous la vérité. N’oubliez pas que

« La vérité procure le bonheur ; celui qui dit la vérité évite de pécher (111) ; la vérité (satyam) forme deux syllabes (ou deux choses impérissables) (112) ; il ne faut pas cacher la vérité sous l’enveloppe du mensonge. »

Chârudatta. — Je ne reconnais pas ces bijoux comme ayant été apportés (113) chez moi, mais je les reconnais comme en étant sortis.

Samsthânaka. — Elle est entrée dans le jardin où tu l’as tuée, et tu as recours maintenant aux subterfuges pour dissimuler la vérité.

Le juge. — Seigneur Chârudatta, je vous engage à dire la vérité ;

« Autrement, nous allons donner hardiment l’ordre de livrer votre corps délicat à des supplices cruels (114). »

Chârudatta. — « Je suis issu d’une famille honnête et je ne suis pas coupable. Que m’importe à moi innocent qu’on m’impute un crime ? »

(À part.) D’ailleurs, à quoi bon vivre, si je n’ai plus Vasantasenâ ? (Haut) Ah ! il n’est pas besoin de longs discours :

« Je suis un homme cruel, je ne tiens pas compte de l’autre monde et c’est par moi qu’une femme, la volupté en personne, a été… Celui-là vous dira tout le reste. »

Samsthânaka. — Oui, tuée ; dis-le donc toi-même, tuée.

Chârudatta. — Vous l’avez dit (115), cela suffit.

Samsthânaka. — Vous avez entendu, Messieurs les juges, c’est lui qui l’a tuée. D’après son aveu même il n’y a plus de doute et le corps de Chârudatta l’indigent doit être livré au supplice (116).

Le juge. — Huissier, il faut faire comme dit le prince. Holà ! les gardes, emparez-vous de Chârudatta.

(Les gardes obéissent.)

La mère de Vasantasenâ. — Apaisez-vous, apaisez-vous, Messieurs les juges ; Chârudatta avait reçu en dépôt une cassette d’or qui lui a été enlevée par les voleurs pendant la nuit et il a donné à ma fille en substitution un collier de perles, quintessence de quatre océans. Et c’est cet homme qui aurait commis un pareil crime pour s’approprier ce qu’elle avait sur elle ! Si ma fille a été tuée, laissez-le jouir d’une longue vie ; je vous en prie. Du reste, toute affaire a lieu entre un plaignant et un accusé. Je tiens lieu de la plaignante (117) et je demande qu’on le mette en liberté.

Samsthânaka. — Allez-vous-en, fille d’esclave ; sortez, vous n’avez plus affaire à lui.

Le juge. — Madame, retirez-vous. Holà ! gardes, faites la sortir.

La mère de Vasantasenâ. — Ah ! mon enfant ! mon fils ! (Elle sort en pleurant.)

Samsthânaka, à part. — J’ai mené la chose d’une manière digne de moi : je puis m’en aller maintenant. (Il sort.)

Le juge. — Seigneur Chârudatta, c’était à nous d’instruire l’affaire ; le reste dépend du roi. Huissier, fais savoir au roi Pâlaka que,

« D’après Manu, le coupable étant un brâhmane, ne doit pas être puni de mort, mais seulement banni du royaume sans que ses biens soient soumis à la confiscation. »

L’huissier. — J’obéis. (Il sort, puis rentre en pleurant.) — Messieurs, je me suis rendu où vous m’avez envoyé et le roi Pâlaka ordonne que celui qui s’est rendu coupable du meurtre de Vasantasenâ pour lui prendre ses bijoux soit conduit au son du tambour au cimetière du sud, avec ces mêmes bijoux pendus au cou, pour y être supplicié. Quiconque commettra un pareil crime sera puni de ce châtiment terrible (118).

Chârudatta. — Hélas ! avec quelle légèreté agit le roi Pâlaka ! Ou plutôt

« Précipités par leurs ministres, dans les dangers de tels jugements, les rois encourent à bon droit (119) un sort lamentable (120).

« Des milliers d’innocents ont été et sont chaque jour les victimes de ces pernicieux (121) conseillers qui corrompent les volontés du roi. »

Maitreya, mon ami, va-t’en et charge-toi de mes derniers adieux pour ma mère (122) ; sois aussi le protecteur de mon fils Rohasena.

Maitreya. — Hélas ! quand la racine de l’arbre est coupée, comment sauver l’arbre lui-même ?

Chârudatta. — Ne dis pas cela ; « Le fils de celui qui a pris place dans un autre monde, le remplace ici-bas (123) : reporte sur Rohasena l’amitié que tu ressens pour moi. »

Maitreya. — Vous êtes mon ami le plus cher, pourrai-je vivre sans vous ?

Chârudatta. — Procure-moi la vue de Rohasena.

Maitreya. — C’est juste ; vous serez satisfait.

Le juge. — Ami huissier, emmène ce jeune homme. (L’huissier obéit.) Ya-t-il quelqu’un là ? Qu’on avertisse les Chândâlas ! (Chârudatta est emmené et tous les juges sortent.)

L’huissier. — Venez, Seigneur.

Chârudatta. (Il répète d’une voix attendrie la stance commençant par ces mots : Hélas ! Maitreya, quel coup me frappe aujourd’hui, etc.)

(Derrière la toile.)

« Ô roi (124) ! si vous m’aviez fait appliquer à la question (125) avec du poison, de l’eau, des balances et du feu (126), vous pourriez livrer mon corps à la scie, une fois la preuve acquise ; mais en mettant aux mains des bourreaux un brahmane comme moi sur la simple accusation d’un ennemi, vous vous précipitez en plein enfer avec vos fils et vos petits-fils. »

(Aux bourreaux.) Me voici.

(Tous les personnages quittent la scène.)


NOTES SUR LE NEUVIÈME ACTE


(1) Comm. adhikaranam râjyanidànam nyâyavivddasthalam prasiddham yàranyàm idànim ràjyasrhtau adàlata iti yad ucyate tat ; tasya bhojakàh prabhavah tair ity arthah.

(2) Comm. viviktah pûtah svacchah ity arthah.

(3) Comm. dushtadurjanamannshyah. Stenz. durjan : — manushyah.

(4) Comm. râjaçyâlatrena mayi sarram sambhâvyate iti bhâvah.

(5) Comm. kasya uparhi çesha… etat vaaantasciidmdranarûpam krpanam dînam suçakyam ity arthah krpanam ca tat ceshtitam ceti karmadhdrayah. — Le comm. semble vouloir indiquer le sens de bagatelle pour krpauaceshitam.

(6) Comm. âm smrtam mayd daridracdrudattasya sambhdvyate. Stemz. âm smrtam daridracarudattasyedam krpanaceshiitam pâtayishydmi anyac ca daridrah khalu sa tasya sarvam sambâdvyate.

(7) Comm. pratipâtanam mârgapratikshâ.

(8) Comm. çreshthî ranik seta iti bhâdsâdi… sarvam idam spashtam mitâshardyâm.

(9) De la connaissance du droit traditionnel et des lumières naturelles de l’intelligence d’après le commentaire ; d’après Wilson, des assertions des parties, parmi lesquelles le juge doit démêler la vérité.

(10) Comm. vyavahârapâdhinatayâ vyavahârasya parâdhînatayâ parasya adhînatayâ tanmâtraprayojyatvena parasya anyasya anyat smrtiçâstram kâmandakâdinîtiçâstram buddhiç ca nisargapadvî. satyâsatyaparâbhiprayâjnânam dushkaram adhikaranikair ity arthah.

(11) Comm. channam satyam kâryam asatyena âchâditam asatyam satyena channam ity arthah. Cf. un peu plus bas, p. 143, l. 18. édit. Stenz.

(12) Comm. nyâyah divyapramânâdimân nirnayah pramânam vâcanikam câkshusham pattralekhâdi vâ etadabhâve divyam avataratîti dhyeyam.

(13) Comm. tair idrçaih pumbhih pakshâparapakshâdhyâm vardhitâni balâni sâmarthyâni yeshâm taih doshair ity arthah pakshah sviyatvâbhimânavân aparapakshah sviyatvâbhimânaçûnyah.

(14) Comm. drashtuh prâdvivâkasya.

(15) Comm. Après avoir exposé les difficultés des affaires civiles, il montre celles des affaires criminelles : channam kâryam pratipâdya channam dosham pratipâdayati.

(16) Comm. san’o[illisible] pi sâdhavah sadâcârâh api ye râgâdinâ pakshâparapakshiyair doshaih sahitâh, etc.

(17) Comm. nashtâh lokadvayabhrashtâh ity arthah.

(18) Comm. Il indique quel doit être le caractère du juge chargé d’examiner les preuves : idânim nyâyadrashtur lakshanam âha.

(19) Comm. klivan asama thavân.

(20) Comm. dharmyah dharmâd anapetah dvârbhâve.

(21) Comm. gune doshah. Stenz. doshah.

(22) Comm. sasambhramam sabhayam ity arthah.

(23) Comm. hi mâdike khede.

(24) Comm. uparâgah grahanam.

(25) Comm. vyâkulena uividena.

(26) Comm. âvvttam bhaginidhavam ity arthah.

(27) Comm. mâtaram. Stenz. attikâm.

(28) Comm. prakshipya. Stenz. durîkarishyâmi.

(29) Comm. hî vitarke.

(30) Comm. yâvad aham bhanishyâmi tâvat pratyeshyante. Stenz. yadyad aham bhanishypami tattat pratyâyayishyâmi.

(31) Comm. etena yad uktam bhavali tad âha aparâdhasyâpîtyâdi.

(32) Comm. « Vieux » joue ici le rôle de qualificatif distinctif : jirneti viceshanam vijnânatrajnâpanârtham.

(33) Comm. vyavahârasya padam sthânam. — Ce passage est à double entente selon l’intonation ou l’accentuation appliquée aux mots « non par moi ». Dans la bouche de Samsthânaka, c’est une dénégation pure, tandis que pour le juge, le prince aurait voulu revenir sur une fausse déclaration et s’accuser du meurtre de Vasantasenâ. Il est étonnant que Wilson ait négligé de donner cet éclaircissement sans lequel tout le passage paraît incompréhensible.

(34) Comm. hi mâdike bhaye khede vâ.

(35) Comm. uttalâ attena tvarayâ tvarâm kurvânenety arthah utpatatâ cety arthah iva pâyasapindarakena.

(36) Comm. çûnaçûnaya (sic) moghasthânayâ grivâlikayâ (Stenz. ĉunaçûnagrivâlikayâ)… çûnyâ ca çûnâ ucchûnâ ucchothavatity arthah grivâlikâ grivaiva.

(37) Comm. Avec ce qu’il a dit d’abord, c’est-à-dire : c’est lui qui l’a tuée : çakparenaira mâriteti yujyate ity arthah.

(38) Comm. çakâravâkyânusârenâyam vyavahârah iti pratyarthinam âhatuh tat vasantaseâmâtaram avalambate vyavahârah.

(39) Comm. C’est le nom du greffier : dhanadatteti nâmakâyasthasya.

(40) Comm. sa âryakah.

(41) Comm. cârudat asyânishtasûcakáni apaçakunániti bodhyam ruksheti.

(42) Comm. vâyasah vâkah vâsati cancûputah mudvâsya (?) virauti tatrápi rûkshasvaram yathà syût tathâ.

(43) Comm. animittâni apaçakumâni.

(44) Comm. Chaque pada de cette stance est relatif à un mauvais présage : pûrvârdhaikam apaçakunam uttarârdhe câparam iti bodhyam.

(45) Comm. bhinnah kaffalarâçir madhye’ dhikanila ity âha bhinneti.

(46) Comm. ayam yah sarpah me mârgam âkramya suptah sa vinihitetyâdi shadviçeshanaviçishtah mayi abhipatatîty anvayah.

(47) Wilson a vu dans cette phrase les paroles d’un homme qui se résigne aux décrets de la Providence. Ne serait-ce pas plutôt un pressentiment de la péripétie heureuse qui terminera ses épreuves ?

(48) Comm. râjakaranam adhikaranam kvacit tu râjabhavanam iti pâthah sphutah.

(49) Comm. samudrâyate samudrah ivâcarati.

(50) Comm. kshunam cûrnîkrtam ucanîcam tatam yatra tat tathâ.

(51) Comm. himsraih himsârucibhir narair upalakshitam.

(52) Comm. âsaktâh nimagnâh.

(53) Comm. dûtâh vakilâh (?) eva urmayah mahâtaranh çankhâç ca tair âkulam.

(54) Comm. cârâh bhatâh ; je traduis, en dépit du comm. cârâh par espions.

(55) Comm. paritah sthitâh.

(56) Comm. yeshâm pâdâdhastâd vadhyâh dîyante te nâgâh gajâh açvâç ca.

(57) Comm. nânâ bahuprakârâh vâçakâh çabdam kurvânâh karnnejayâh piçunâ eva kankapakshinah taih ruciram.

(58) Comm. dairena iti daivatah.

(59) Comm. bhâjanam pâtram.

(60) Comm. âkrtih svarûpam.

(61) Comm. vritam âcaranam.

(62) Comm. nyâyah. Stenz. nyâyyah ; comm. dharmah. Stenz. dharmyah ; comm. yat etat anyasya. Stenz. yad etasmai.

(63) Voir la note de Stenz. sur ce passage dont le texte est très-incertain. Le commentaire, qui ne le considère pas comme formant une stance, en donne l’interprétation sanscrite suivante : lajjayâ athavâ bhirutayâ vâ câritram alikam nigûhitum svayam strim mârayitvâ arthakâranâya nigûhati na tat hi bhattakah.

(64) Il ne peut indiquer les circonstances du retour de Vasantasenâ après la nuit passée dans sa maison, — circonstances qu’il ne connaît du reste que par conjectures, — parce qu’il serait obligé de parler de la fuite d’Aryaka.

(65) Sorte de geai, coracias indica. D’après Wilson, nous aurions ici une comparaison entre la sécheresse de cœur de Samsthânaka et la plume de l’oiseau en question, sur laquelle la pluie glisse sans pénétrer ; j’y verrais plutôt une allusion à quelques circonstances concernant ses mœurs ou à sa nature, qui nous sont inconnues. — Comm. pakshâgram tatsadrçam.

(66) Comm. antarâte (Stenz. antarâ te) gagane.

(67) Comm. sarvam mithyâ radasi atah pâpinas te mukham malinam ity âha, etc.

(68) Comm. akvtapâpasya saprabham mukham idam drçyate atah cârudattasya dushanam asambhavagrastam ity âha tulanam iti.

(69) Comm. drçyatâm. Stenz. drçyate.

(70) Comm. prâkrtah nîcah.

(71) Comm. deham harati bhûr iti bhûmir vidirya huto na tvâm gilatity arthah.

(72) Comm. udakena udakasya vâ ucchrayah uccatâ eva çesho yasya tam samudram samudrasyodakamahattayaiva mahattram na punah sampadbhir ity arthah.

(73) Comm. yat rîraih na jushtam sevitam pâpam.

(74) Comm. arthakalyavartasya kâranât. Stenz. arthakâranât.

(75) Comm. jâte. Stenz. tâta.

(76) Il est à remarquer qu’en dépit des incidents et des parenthèses qui se produisent à chaque instant, le juge ne perd pas de vue l’enchaînement de l’interrogatoire et le point d’où il est parti.

(77) Comm. baddha. Stenz. labdha.

(78) Comm. sukham çubham iti vâ.

(79) Comm. esha cârudattah. C’est la figure appelée aprastutapraçamsâ.

(80) Il est évident qu’à la représentation on devait faire abstraction, aux dépens de la vraisemblance, du temps qu’exigeaient moralement de pareilles courses.

(81) Comm. viluptam. Stenz. vilupyamânam.

(82) On pourrait traduire aussi : « par les restes de ses cheveux, de ses mains et de ses pieds » ; mais les faits, tels qu’ils sont connus, déterminent le sens que j’ai adopté après Wilson. Il est clair qu’il s’agit des vestiges laissés par Vasantasenâ sur le théâtre du crime.

(83) Comm. vyavahârasya nyayasya nitayah susannâh yat prâptam tat kartavyam evety arthah ata crâhâ matir iti ; brâhmanatrâd apity arthah.

(84) Wilson remarque un peu naïvement que cette comparaison messied dans la bouche d’un juge. C’est tout simplement un lieu commun qu’on retrouve très-souvent dans la littérature sanscrite.

(85) Comm. anena madiyachadmakaranenety arthah.

(86) Comm. dhûtanâmnim patuim smvtvâha brahmaniti.

(87) Comm. pareaa vyasanena upalakshito pi.

(88) Comm. asya rohasenasy dataryam abharanam tvayâ grhitum yagyam nety arthah. — rohasenakhelanamrcchakatikâpûritâni imâni bhûshanâni vasantasenayâ ityâdi smaranîyam teshâm eshâm bahutvât pratyarpanam vasantasenayâ tu suvarnaçakatikâyai rudato rohasenasya lâlanam kvtam ityâdi dhyeyam

(89) Il n’est pas question de Rhebila dans le comm. Ce passage commence ainsi : kim nimittam, etc.

(90) Le comm. ne développe pas la question de Maitreya ni la réponse à voix basse de Chârudatta.

(91) Comm. krtântah yamarâjah vyâharati vasantasenâ mayâ mariteti vadatity arthah.

(92) Comm. avasthâyâh dâridryarûpâyâh doshât.

(93) Le comm. ajoute aniçah après sa, qui manque chez Stenz. et nagarî avant ujjayini qui manque également chez Stenz.

(94) Comm. purasthâpanam purârasthitih. Le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg ne connaît pas ce vocable et la traduction que j’en donne est conjecturale. Wilson l’a rendu par « jardin ».

(95) Comm. vihârah jainamandiram.

(96) Comm. ârâmah upavanam.

(97) Le comm. ajoute kûpayûpaih qui manque chez Stenz.

(98) Comm. nelisuta. Stenz. kulatâputra.

(99) Comm. duhçânkana (?). Stenz. ucchrnkliala.

(100) Gacrtnara racemosa.

(101) Comm. karoti. Stenz. karoshi.

(102) Comm. patitah vidushakakakshâdeçât mâm pâtayishyati.

(103) Comm. Si je disais que ce n’est pas moi qui l’ai tuée : mayâ na mdrileti vadatah.

(104) Comm. angdrakah mangalah tena saha viruddhasya angârakah viruddho yasyeti samyagarthah. C’est la figure appelée aprastutapraçamsâ ; Mars représente Samsthânaka, Jupiter, Chârudatta et la comète, la chute des bijoux du sein de Maitreya : iyam aprastutapraçamsâlamkrtih : angâraka iva çakârah ; brhaspativat cârudattah ; vidûshakakakshâdeçâd alamkârapâto dhûmaketur ivetyâdi dhyeyam dhivaraih.

(105) Comm. avaloka tâm. Stenz. avalokayatu.

(106) Le commentaire met au masculin les adjectifs et les pronoms, qu’il fait rapporter à alamkâra sous-entendu, tandis que Stenz. les donne au neutre, en supposant l’accord avec bhândam.

(107) Comm. na khalu anyatah atha kadâpi kenâpi çilpinâ ghatito bhavet. Stenz. na khalu na khalu anabhijnâtam athavâ kadâpi çilpinâ ghatitam bhavet.

(108) Comm. krtahastatâ çilpakuçalatâ hastalâghavam ity arthah ; ata eva krtahastatayâ ripukulam ishuvarshenâbhipâtyety uktam daçakumâre. hastaçabdena hastâdiçilpam krtapadena bahuvrîhih.

(109) Comm. tasyâh vasantasendyâh.

(110) D’après le comm. evam tiendrait lieu de tout un récit expliquant la chose : evam gatânîti suvarnaçakatikâyai rodanam kurvan rohasenah samalamkrtya preshito vasantasenayetyâdi sarvam evampadasyârthah ; âm angîkâre idam yad uktam tad idam vrttântajâtam ity arthah.

(111) Comm. satyâlâpe na bhavati pâpakam. Stenz. satyâlâpî na bhavati pâtakî.

(112) Ce jeu de mots sur le double sens d’akshara se rencontre très-fréquemment dans les Upanishads.

(113) Comm. âbharanâni bhûshanâni imâni âbharanâni udaradarîparipûranakaranânity arthah iti na jâne. — L’explication du commentaire m’a paru peu satisfaisante à première vue, mais elle m’a mis sur la voie du sens que j’ai adopté. Le second âbharanâni doit être pris en effet, ce me semble, dans le sens étymologique tout spécial de « apport » par opposition avec jeu de mots à ânîtâni qui termine la phrase. Le tout revient à dire : « ce n’est pas moi qui les ai pris, mais c’est moi qui les renvoie. » Du reste, Chârudatta, frappé par les présages sinistres qui se sont multipliés autour de lui et par la succession de circonstances accusatrices qui l’accablent l’une après l’autre, a perdu tout espoir et se retranche dans des réponses laconiques dont le résultat, au point de vue de l’issue de la cause, semble peu lui importer.

(114) Comm. kaçâ turagaghâtanîti koçah. C’est un sens que n’indique pas le Dictionnaire de Saint-Pétersbourg.

(115) La réponse de Chârudatta est à double sens et peut signifier également : « c’est seulement vous qui le dites. »

(116) Comm. çarîre dando dhâryatâm. Stenz. çârîro dando na dhâryatâm.

(117) Comm. na ca aham arthinî. Stenz. aham arthinî.

(118) En méprisant la loi brâhmanique, Pâlaka fait acte de tyran et justifie d’avance sa déposition.

(119) Comm. sthâne yogyam.

(120) Comm. krpanâm dinâm nârakiyâm ity arthah.

(121) Comm. çvetakâkîyaih çvetakâkasadrçaih ivârthe chah utpâtakalpair ity arthah.

(122) Comm. ambâ cârudattamâtâ.

(123) Comm. dehasya pratikrtih pratimâ dvitîyo dehah ity arthah. tathá ca çrutih sâjâyâ jâyâ bhavati yad asyâm jâyate punah iti ; angâd angât sambhavasi hrdayâd adhijâyase âtmâ vai putranâmâsi sa jiva çaradah çatam iti ca.

(124) Comm. râjânam pâlakam praty uktir iyam.

(125) Comm. prârthite vicâre parîkshâyâm satyâm.

(126) Comm. visham bhakshayitvâpi na mrtaç cet vishaparîkshâ ; vishena çapathah ity arthah. agninâ tu prasiddhaiva parîkshâ. tulâparîkshâpi sphutâ çâstre, evamâdi jneyam vijnair.


ACTE X


LA CONCLUSION


(La scène est occupée par Chârudatta qu’accompagnent deux chândâlas.)

Les deux Chândâlas. — « Allons ! attention au supplice qui se prépare, vous qui êtes amateurs des cortèges qui conduisent un homme à la mort ou en prison (1) ! Nous voici deux exécuteurs habiles à trancher la tête ou à empaler en peu de temps. »

Place ! place ! Messieurs. Ce condamné est Chârudatta ; « Il porte une guirlande de karavîra (2) ; il est en nos mains, aux mains des deux bourreaux ; il s’avance tout doucement vers sa fin comme une lampe qui va manquer d’huile. »

Chârudatta, avec abattement. — Ma figure est arrosée de mes larmes, mes membres sont couverts d’une poussière aride, mon corps est chargé de fleurs cueillies dans les cimetières (3) ; il est pareil à une offrande et les corbeaux (4) attendent (5) en poussant des croassements discordants (6) qu’il soit oint d’une couche de sang pour s’en repaître.

Les deux Chândâlas. — Place, Messieurs, place !

« Que voulez-vous voir ? Un honnête homme, — l’arbre où trouvaient un asile ces oiseaux qu’on appelle les gens de bien, — que vont frapper ceux qui portent la hache du dieu de la mort. »

Venez, Chârudatta, venez !

Chârudatta. — Faut-il, pour que je me voie tombé dans une pareille situation, que les vicissitudes auxquelles le destin soumet les hommes soient impossibles à prévoir !

« Tous mes membres sont couverts de marques de sandal rouge laissées par les mains (7) ; je suis saupoudré de bouillie et de farine (8) ; d’homme que j’étais, j’ai pris l’aspect d’un animal qu’on mène au sacrifice (9). »

(Il regarde devant lui.)

Ah ! Que de spectateurs de toutes conditions (10) !

« En me voyant dans cette terrible situation (11), la pitié s’éveille dans les cœurs et l’on déplore les misères de l’humanité (12) impuissants à me secourir, les citadins me souhaitent d’obtenir le ciel. »

Les deux Chândâlas. — Place, Messieurs ! place !

« Que voulez-vous voir ? Il y a quatre choses qu’on ne doit pas regarder : c’est Indra quand il fait vibrer son arc (13), une vache quand elle fait son veau, une planète quand elle change de mansion et un honnête homme quand il est sur le point de perdre la vie. »

Un des Chândâlas. — Regarde, Ahîntâ (14), regarde !

« Au moment où nous allons mettre à mort, sur l’ordre du destin, un homme qui est le premier de la ville, ne dirait-on pas que le ciel pleure ou que la foudre tombe sans qu’on voie de nuages ? »

Le deuxième Chândâla. — Non, Gohâ (15). « Le ciel ne pleure pas et la foudre n’a pas éclaté dans un ciel sans nuages ; le nuage (16) c’est cette foule de femmes et la pluie sont les larmes qui tombent de leurs yeux. »

« Tout le monde pleure en voyant emmener le condamné, et les larmes qu’on répand arrosent la route (17) et empêchent que la poussière ne se soulève. »

Chârudatta, dépeignant avec attendrissement le spectacle dont il est témoin.

« Ces femmes qui passent à demi la tête par les fenêtres (18) de leurs maisons pour me voir passer, répandent des ruisseaux de larmes en disant : « Hélas ! pauvre Chârudatta ! »

Les deux Chândâlas. — Venez, Chârudatta, venez ! voici la place où se font les publications. Il faut battre le tambour et annoncer la sentence.

Écoutez tous, écoutez ! — Cet homme est le seigneur Chârudatta, petit-fils du syndic Vinayadatta, fils de Sâgaradatta. Il a commis un grand crime en étouffant dans ses bras, afin de lui enlever ses bijoux, la courtisane Vasantasenâ qui était entrée dans le vieux jardin Pushpakarandaka, désert en ce moment. Il a été pris avec le produit de son vol (19), et convaincu sur ses propres dires. Nous avons en conséquence reçu du roi Pâlaka l’ordre de le supplicier. Quiconque se rendra coupable à l’avenir d’un crime pareil, réprouvé dans ce monde-ci et dans l’autre, sera puni également par le roi Pâlaka.

Chârudatta, à part, avec désespoir.

« Le nom de ma famille, purifié par des centaines d’oblations, était célébré autrefois dans l’enceinte solennelle des sacrifices (20) à l’aide des prières tirées des Védas et répétées maintes fois autour du feu sacré (21) ; mais maintenant, au moment où je vais mourir, ce nom est couvert indignement d’infamie dans une proclamation publique par des hommes appartenant à une caste abjecte (22). »

(Il lève les yeux au ciel en se bouchant les oreilles.) Ah ! Vasantasenâ !

« Toi, dont les dents ont l’éclat des purs rayons de la lune et dont les lèvres sont pareilles au corail brillant, faut-il qu’après avoir goûté l’ambroisie de ta bouche, je sois contraint de boire le poison du déshonneur ! »

Les deux Chândâlas. — Place, Messieurs, place !

« Le trésor où se trouvaient les perles de la vertu, le pont dont les gens de bien se servaient pour traverser l’infortune, le joyau de la ville, bien qu’il ne soit pas de métal précieux, lui (23) est enlevé aujourd’hui. »

Certes,

« Tout le monde ici-bas est bien disposé pour ceux qui sont dans la prospérité, mais on rencontre rarement quelqu’un pour prêter la main aux malheureux tombés dans l’infortune. »

Chârudatta, regardant tout autour de lui.

« J’aperçois des amis qui s’éloignent de moi en cachant leur visage dans le pan de leur manteau. Un ennemi même devient l’ami de l’homme qui se trouve dans une situation avantageuse, mais, quand on est en butte à l’adversité, on n’a plus d’amis. »

Les deux Chândâlas. — Il n’y a plus d’encombrement, et la grande route est libre ; il faut faire avancer le malheureux qui porte les insignes d’un condamné à mort.

Chârudatta, répète la stance qui commence par ces mots : Ah ! Maitreya ! quel coup me frappe, etc.

Voix dans la coulisse.. — Ah ! mon père ! Ah ! mon ami !

Chârudatta, d’une voix attendrie, après avoir prêté l’oreille. — O toi qui es le chef de ceux de ta caste (24), je te prie de m’accorder une faveur.

Les deux Chândâlas. — Accepterez-vous une faveur de la main d’hommes comme nous ?

Chârudatta. — Quelle honte ! Un pauvre chândâla se conduit avec plus de circonspection que le cruel Pâlaka. — Mon désir serait de voir le visage de mon fils pour passer dans l’autre monde.

Les deux Chândâlas. — Votre volonté sera faite.

Une voix dans la coulisse. — Ah ! mon père, mon père !

Chârudatta, avec attendrissement, après avoir prêté l’oreille. — Oh ! toi qui es le chef de ceux de ta caste, je te prie de m’accorder cette faveur.

Le premier Chândâla. — Qu’il vienne !

Le deuxième Chândâla. — Qu’il vienne !

Tous les deux. — Vous tous (25), faites place un instant pour que le seigneur Chârudatta puisse voir son fils. (En se tournant du côté de la coulisse.) Seigneur, par ici, par ici. Viens, enfant ! viens !

(Maitreya arrive sur la scène en amenant avec lui Rohasena.)

Maitreya. — Vite, vite (26) ! mon cher petit ; on emmène ton père au supplice.

Rohasena. — Ah ! mon père, mon pauvre père !

Maitreya. — Hélas ! mon ami, où pourrai-je vous revoir désormais ?

Chârudatta, apercevant son fils et son ami. — Mon fils ! Maitreya ! (Avec attendrissement.) Hélas !

« J’aurai soif longtemps dans l’autre monde ; bien faibles seront les offrandes d’eau et de nourriture qu’un enfant si jeune pourra faire à mes mânes (27). »

Que donnerai-je à mon fils ?

(Il jette les yeux sur lui et aperçoit son cordon brâhmanique.) Ceci est encore à moi.

« La parure des brâhmanes n’est pas faite avec des perles ni avec de l’or, mais grâce à elle (28) ils peuvent rendre aux dieux et aux mânes ce qui leur est dû. »

(Il donne à Rohasena son cordon brâhmanique.)

Un des Chândâlas. — Il faut avancer, Chârudatta, il faut avancer !

Le deuxième Chândâla. — Quoi ! Tu oses t’adresser au Seigneur Chârudatta sans faire précéder son nom d’un terme d’honneur (29) ?

Ah ! N’oublie pas que,

« En montant ou en descendant, de nuit comme de jour, le destin, pareil à une pouliche indomptée, poursuit sa voie sans encombre vers le but qu’il a en vue (30). »

D’ailleurs,

« Vaines sont les calomnies qui ont pour objet le seigneur Chârudatta (31), et l’on n’en doit pas moins courber la tête devant lui. Est-ce que la lune n’a pas droit au respect des hommes, même quand Râhu semble sur le point de la dévorer ? »

Rohasena. — Ah ! Chândâlas, où conduisez-vous mon père ?

Chârudatta. — Mon enfant,

« Je vais en ce moment au lieu du supplice (32) avec une guirlande de karavîra sur une épaule, le billot sur l’autre et le chagrin dans le cœur, comme un bouc amené à l’autel pour être offert en holocauste (33). »

Un des Chândâlas. — « Bien qu’issus d’une famille de chândâlas, nous ne sommes pas des chândâlas ; les chândâlas véritables, les méchants, sont ceux qui oppriment l’homme de bien. »

Rohasena. — Pourquoi allez-vous faire mourir mon père ?

Le Chândâla. — C’est l’ordre du roi ; la faute en retombe sur lui et non pas sur nous.

Rohasena. — Faites-moi mourir et rendez-lui la liberté.

Le Chândâla. — Un enfant qui parle ainsi mérite de vivre longtemps (34).

Chârudatta, qui embrasse son fils en pleurant.

« Voici (35) un trésor de tendresse, commun au pauvre et au riche, un collyre pour le cœur qui n’est fait ni de sandal ni d’ucira (36).

« Je vais en ce moment au lieu du supplice, etc. » (Comme plus haut.) (Regardant autour de lui ; — à part.)

« J’aperçois des amis qui s’éloignent de moi, etc. » (Comme plus haut.)

Maitreya. — Holà ! Braves gens, laissez partir tir mon ami et faites-moi mourir à sa place.

Chârudatta. — Qu’as-tu dit là ! (Regardant autour de lui, — à part.) Je croyais pourtant qu’on n’avait plus d’ami quand on était en butte à l’adversité. (Haut.)

« Ces femmes qui passent à demi la tête, etc. » (Comme plus haut.)

Le Chândâla. — Place, messieurs, place ! Que voulez-vous voir ?

« Un homme de bien qui, se trouvant livré au déshonneur, a perdu l’espoir de vivre ? C’est une cruche d’or s’engloutissant dans un puits quand on a coupé la corde à laquelle elle était suspendue. »

Chârudatta, avec attendrissement. — Ah ! Vasentasenâ !

« Toi dont les dents ont l’éclat, etc. » (Comme plus haut.)

Le deuxième Chândâla. — Il faut réitérer la publication de la sentence. (Le premier chândâla obéit et la répète dans les mêmes termes que plus haut.)

Chârudatta. — « L’infortune m’a plongé dans une situation ignominieuse dont le fruit est la mort que je vais subir. Mais ce qui blesse cruellement mon cœur dans cette publication, c’est d’entendre dire que je l’ai tuée (37). »

Sthâvaraka, apparaissant chargé de fers dans une tour du palais de Samsthânaka. (Après avoir écouté la proclamation avec étonnement.) — Quoi ! L’innocent Chârudatta va périr tandis que je suis couvert des chaînes dont mon maître m’a chargé ! Je n’ai qu’un moyen de le sauver, c’est d’attirer l’attention de la foule par mes cris. Holà ! Messieurs, écoutez, écoutez ! Par ma faute (38), Vasantasenâ s’est trompée de litière et a été conduite dans le vieux jardin Pushpakarandaka ; ensuite, mon maître, après lui avoir dit : « Tu ne veux pas m’aimer ? » l’a étouffée dans ses bras ; mais, croyez-moi, ce n’est pas le seigneur Chârudatta. Hélas ! Je suis trop éloigné et personne ne m’entend. Comment faire ? (Il réfléchit.) Il faut sauter à terre ; de cette manière, j’empêcherai que Chârudatta ne soit mis à mort. C’est cela ; je vais me précipiter de cette tour du palais (39) par le vieil œil-de-bœuf ; il vaut mieux qu’il m’arrive malheur qu’au seigneur Chârudatta, cet arbre qui sert de refuge à des oiseaux qui sont des fils de bonne famille. Si je meurs ainsi, j’irai tout droit au ciel. (Il saute.) Ah ! je ne me suis point fait mal et mes liens se sont brisés ! Maintenant, il me faut chercher le lieu où le chândâla fait sa proclamation. (Il regarde et se met en marche.) Holà ! chândâlas, place, place !

Les deux Chândâlas. — Eh bien ! Qui est-ce qui dit de faire place ?

Sthâvaraka. — Écoutez ! (Il recommence le récit qu’il vient de faire.)

Chârudatta. — « Ah ! Quel est cet homme qui, au moment où ma tête est passée dans la corde du dieu de la mort, arrive pareil à un nuage versant la pluie à flots sur les moissons que dévore la sécheresse ? »

Vous l’avez entendu !

« Comme ce n’est pas la mort qui m’effraie, mais seulement la souillure qu’avait reçue ma réputation, maintenant que le déshonneur est effacé, le trépas est semblable pour moi à la naissance d’un fils. »

D’ailleurs,

« J’ai été frappé d’un trait trempé dans le poison de la calomnie par un être vil, à l’intelligence étroite, qui me hait sans que je lui en aie donné le motif (40). »

Les deux Chândâlas. — Dis-tu la vérité, Sthâvaraka ?

Sthâvaraka. — Sans doute ; et c’était pour que je ne parle de cela à personne que mon maître m’a fait charger de chaînes et jeter dans la tour de son palais.

Samsthânaka, arrivant sur la scène d’un air joyeux. — « Je viens de manger dans mon palais du riz (41) avec de la viande, des condiments, de la sauce, du poisson et du riz au sucre (42). »

(Prêtant l’oreille.) Mais j’entends la voix des chândâlas, grinçante comme le son des cymbales fêlées (43), ainsi que le roulement funèbre des tambours (44) annonçant les condamnations à mort ; j’en conclus qu’on conduit Chârudatta, l’indigent, au lieu du supplice. Voyons cela ! Le spectacle de la mort (45) d’un ennemi donne au cœur un grand contentement. J’ai entendu dire que si l’on est témoin de la mort de son ennemi, on n’a pas mal aux yeux dans une autre naissance. C’est bien moi, d’ailleurs, qui cause la mort de Chârudatta, l’indigent ; je suis comme un ver qui ayant pénétré dans ses entrailles y exercerait les effets du poison. Je ferais bien, par conséquent, de monter sur l’esplanade de mon palais pour avoir le spectacle du résultat de ma prouesse. (Il fait ce qu’il vient de dire.) Oh (46) ! comme on se presse (47) pour voir conduire au supplice Chârudatta, l’indigent. Quelle foule y aurait-il donc s’il s’agissait de mèner à la mort (48) un personnage distingué et de haut rang comme moi ? (Examinant avec attention.) Il est paré comme un jeune taureau et on lui fait prendre le chemin du sud. Mais pourquoi la proclamation qui était faite au pied de la tour de mon palais a-t-elle cessé ? Pourquoi a-t-elle été interrompue ? (Il regarde autour de lui.) Tiens ! Sthâvaraka n’est plus là. Pourvu qu’il n’aille pas trahir mon secret maintenant qu’il est parti ! Il faut courir à sa recherche.

(Il descend et s’avance sur la scène.)

Sthâvaraka, regardant. — Voici mon maître qui vient.

Les deux Chândâlas. — « Écartez-vous ! laissez le chemin libre ! fermez la porte ! soyez silencieux ! L’homme qui s’avance est pareil à un taureau furieux auquel l’arrogance tient lieu de cornes pointues. »

Samsthânaka. — Holà ! Place, place ! (S’approchant.) Sthâvaraka, mon enfant, mon petit esclave, il faut venir avec moi.

Sthâvaraka. — Malheureux ! Vous n’êtes donc pas satisfait d’avoir tué Vasantasenâ, que vous avez pris maintenant la résolution de faire périr le seigneur Chârudatta, cet arbre kalpa (49) des amants ?

Samsthânaka. — Moi qui suis pareil à une cruche de bijoux, j’aurais tué cette femme (50) ?

Tous. — Oui, c’est vous qui l’avez tuée, et non pas Chârudatta.

Samsthânaka. — Qui ose dire cela ?

Tous, montrant Sthâvaraka. — Cet honnête homme.

Samsthânaka, à part, avec crainte.Ciel ! Pourquoi ne pas avoir mieux enchaîné cet esclave qui a été témoin du crime ? (Il réfléchit.) Oui, voilà ce qu’il faut faire. (Haut.) C’est une imposture, Messieurs ; j’ai surpris cet esclave à voler de l’or (51) ; je l’ai battu, roué de coups et chargé de chaînes (52) : de là son ressentiment. Comment pourrait-on croire à la vérité de tout ce qu’il dit ? (Il offre en cachette un bracelet à Sthâvaraka et lui dit brusquement (53).) Tiens ! Sthâvaraka, mon enfant, prends ceci et démens ce que tu as dit.

Sthâvaraka, qui a pris le bracelet. — Voyez, Messieurs, il cherche à me corrompre en m’offrant de l’or.

Samsthânaka, lui arrachant le bracelet. — C’est précisément le bijou pour le vol duquel je l’ai fait enchaîner. (Avec colère.). Braves chândâlas ! Je lui avais confié la garde de la chambre où se trouvent mes objets précieux et il m’a volé de l’or. Je l’ai battu et roué de coups ; si vous en doutez, regardez son dos.

Les deux Chândâlas, après avoir regardé.Ces stigmates parlent éloquemment ; quand on corrige un esclave, on allume en lui le feu de la colère (54).

Sthâvaraka. — Hélas ! quoique je dise la vérité, je dois à ma condition d’esclave de n’inspirer de confiance à personne (55). (Avec attendrissement.) Seigneur Chârudatta, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous. (Il se jette à ses pieds.)

Chârudatta. — « Relève-toi, généreux esclave, qui compatis aux malheurs d’un homme de bien et qui remplis à mon égard les devoirs d’un parent, sans que j’aie rien fait pour le mériter ; tous tes efforts pour me sauver sont vains, car le destin ne les approuve pas (56). Et, cependant, que n’as-tu pas fait aujourd’hui pour moi ? »

Les deux Chândâlas. — Seigneur, puisque cet esclave a été châtié, renvoyez-le.

Samsthânaka. — Allons, va-t’en (57) ! (Il s’en va.) Quant à vous, chândâlas, pourquoi tardez-vous à procéder à l’exécution ?

Les deux Chândâlas. — Si vous êtes pressé, remplissez vous-même l’office de bourreau.

Rohasena. — Chândâlas, faites-moi mourir et laissez partir mon père.

Samsthânaka. — Faites-le mourir avec l’enfant.

Chârudatta. — Tout est possible avec ce fou. Va-t’en, mon enfant ; retourne auprès de ta mère.

Rohasena. — Que faudra-t-il faire après que je serai parti ?

Chârudatta. — « Tu te retireras aujourd’hui même, ô mon fils, avec ta mère dans un hermitage (58), afin de ne pas porter dans le monde le poids du crime imputé à ton père » (59).

Ami, emmène-le.

Maitreya. — Hélas ! mon ami ; vous croyez donc que je pourrai vivre sans vous ?

Chârudatta. — Mon ami, tu es libre de vivre et tu agirais mal (60) en t’ôtant l’existence.

Maitreya, à part. — J’agirais mal, et cependant je ne pourrai pas supporter la vie quand je n’aurai plus mon ami. Je vais donc remettre cet enfant à sa mère, puis j’irai retrouver Chârudatta en mettant fin à mes jours.

(Haut.) Mon ami, je reconduis promptement Rohasena. (Il passe ses bras autour du cou de Chârudatta et se jette à ses pieds avec Rohasena en larmes.)

Samsthânaka. — Hé bien ! N’ai-je pas dit qu’il fallait mettre à mort le père et le fils en même temps ?

(Chârudatta manifeste de l’effroi.)

Un des Chândâlas. — L’ordre du roi ne porte pas que nous fassions mourir son fils avec lui. Va-t’en, enfant, va-t’en !

(Ils font partir Rohasena et Maitreya.) Voici l’endroit où doit avoir lieu la troisième proclamation ; battez le tambour !

(Ils réitèrent la proclamation.)

Samsthânaka, à part. — C’est étonnant. Les habitants de la ville (61) ont l’air de ne pas y croire. (Haut.) Eh bien ! Chârudatta, le beau parleur (62), les citadins ne croient pas à ton crime ; dis-leur donc de ta propre bouche : « C’est moi qui ai tué Vasantasenâ. » (Chârudatta reste silencieux.) Vous voyez, chândâlas (63), cet homme ne veut rien dire (64). Faites-le parler en le frappant à coups redoublés avec le morceau de bambou fendu qui vous sert à battre le tambour (65).

Un des Chândâlas, se préparant à le frapper. — Allons, Chârudatta, parlerez-vous ?

Chârutta, d’une voix gémissante. — « Dans ma chute au milieu de cet océan de misères, mon âme n’éprouve ni frayeur, ni découragement. Mais il est un feu qui me dévore, c’est de penser au blâme dont je serai l’objet et qu’on puisse dire que j’ai tué celle qui m’est si chère. »

(Samsthânaka le presse de nouveau de faire des aveux.)

« Oh ! mes concitoyens, je suis un homme cruel qui ne tient compte ni de ce monde-ci ni de l’autre, et c’est par moi qu’une femme, la Volupté en personne... Cet homme dira le reste. »

Samsthânaka — … a été tuée.

Chârudatta. — Soit.

Un des Chândâlas. — C’est à ton tour d’exécuter le condamné (66).

Le deuxième Chândâla. — Non pas, c’est au tien.

Le premier Chândâla. — Hé bien ! Comptons. (Il fait un calcul.) Si c’est à mon tour d’être l’exécuteur (67), Chârudatta aura un instant de répit (68).

Le deuxième Chândâla. — Pourquoi ?

Le premier Chândâla. — Mon père en partant pour le ciel m’a dit : « Vîraka, mon enfant, quand ce sera à ton tour de mettre à mort un condamné (69), n’y apporte pas de précipitation. »

Le deuxième Chândâla.. — Et pourquoi ?

Le premier Chândâla. — Parce qu’il peut arriver qu’un brave homme donne de l’argent pour délivrer le condamné ; ou bien qu’il naisse un fils au roi et qu’à cette occasion (70) il fasse grâce à tous les condamnés à mort ; ou bien qu’un éléphant brise ses liens et que dans la confusion qui s’ensuit le condamné puisse s’échapper ; ou bien, enfin, qu’il y ait changement de roi et qu’il en résulte une amnistie générale.

Samsthânaka. — Qu’est-ce, qu’est-ce ? un changement de roi (71) !

Un des Chândâlas. — Nous calculons (72) à qui est le tour de frapper le condamné.

Samsthânaka. — Voyons ! qu’on se dépêche de mettre à mort Chârudatta. (Il se retire à l’écart avec Sthâvaraka dont il s’est saisi.)

Un des Chândâlas. — Seigneur Chârudatta, c’est l’ordre du roi qu’on peut incriminer et non pas nous, pauvres chândâlas que nous sommes. Réfléchissez à ce dont vous pouvez avoir à vous rappeler.

Chârudatta. — « Si la vertu l’emporte en ce monde (73), j’espère que la souillure dont les calomnies d’un méchant et la complicité du sort (74) m’ont couvert aujourd’hui sera lavée un jour, grâce à l’initiative spontanée de Vasantasenâ, soit qu’elle habite le séjour du maître des dieux ou quelque part ici-bas (75). »

Hé bien ! Où dois-je aller maintenant ?

Un des Chândâlas. — (Lui indiquant une place qui se trouve devant eux.) Voilà l’endroit ; c’est le cimetière du sud. Les condamnés à mort qui l’aperçoivent n’ont plus longtemps à vivre. Voyez, voyez.

« Ce supplicié dont le cadavre est à moitié déchiré par les grands chacals, tandis que l’autre moitié reste fixée au pal, où l’on dirait qu’elle grimace un rire (76). »

Chârudatta. — Hélas ! malheureux que je suis, je vais mourir ! (Il s’assied consterné.)

Samsthânaka. — Je ne m’en irai pas avant d’avoir vu mourir Chârudatta. (Il s’avance et regarde.) Quoi ! il est assis ?

Un des Chândâlas. — Est-ce que vous avez peur, Chârudatta ?

Chârudatta, se relevant vivement. — Fou !

« Ce n’est pas la mort qui m’effraie, etc. » (Comme plus haut.)

Un des Chândâlas. — Seigneur Chârudatta, le soleil et la lune éprouvent des adversités dans la plaine du ciel qu’ils parcourent et, à plus forte raison, les peuples et les hommes qui ont à trembler en ce monde devant la mort. Tel qui existait s’anéantit et tel qui était anéanti revient à la vie. Il y a comme changement de vêtement dans l’existence et l’anéantissement successifs du corps (77). En pénétrant votre cœur de ces pensées, vous vous fortifierez. (À son compagnon.) C’est ici que doit avoir lieu la quatrième proclamation ; il faut la faire. (Publication est faite de la proclamation.)

Chârudatta. — Ah ! Vasantasenâ,

« Toi dont les dents ont l’éclat, etc. » (Comme plus haut.) (Le religieux mendiant et Vasantasenâ arrivent précipitamment sur la scène.)

Le religieux mendiant. — Ah ! c’est une faveur pour moi de pouvoir accomplir mes pieuses excursions en servant de conducteur à Vasantasenâ après qu’elle s’est remise de ses fatigues et de ses émotions. Servante de Buddha, où dois-je vous mener ?

Vasantasenâ. — Dans la demeure du seigneur Chârudatta. Réjouissez-moi de sa vue, qui est pour moi ce que la lune est au lotus.

Le religieux mendiant, à part. — Lequel prendre de ces deux chemins ? (Il réfléchit.) Suivons la grande route. Venez, servante de Buddha, venez ! voici la grande route (78). (Prêtant l’oreille.) Qu’est-ce donc qui donne lieu à cette grande rumeur que l’on entend sur la route royale ?

Vasantasenâ, examinant ce qui se passe devant elle. — Ah ! voilà un grand rassemblement devant nous ! Voyez donc, Seigneur, ce que cela peut être. Ujjayinî penche d’un côté comme la terre quand elle est chargée d’un poids inégal.

Un des Chândâlas. — Voici le dernier endroit où doit avoir lieu la proclamation ; battez donc le tambour et faites connaître les termes de la sentence. (La proclamation à lieu.) Prenez patience (79), Chârudatta, et n’ayez pas peur ; votre supplice ne durera pas longtemps.

Chârudatta. — Dieux adorables, je vous implore !

Le religieux mendiant, après avoir écouté d’une voix troublée par l’émotion. — Servante de Buddha, on dit que vous avez été assassinée par Chârudatta, et on le conduit au supplice.

Vasantasenâ, terrifiée. — Ciel ! Quelle horrible chose m’annoncez-vous là ? Malheureuse que je suis, le seigneur Chârudatta va subir la mort à cause de moi ! Vite, vite ! Montrez-moi le chemin.

Le religieux mendiant. — Courez, courez ! servante de Buddha, ranimer le seigneur Chârudatta, pendant qu’il vit encore. Messieurs, faites place, faites place !

Vasantasenâ. — Place, place !

Un des Chândâlas. — Seigneur Chârudatta, la responsabilité de ceci retombe sur le roi ; ce sont ses ordres que nous allons exécuter. Réfléchissez à ce dont vous pouvez avoir à vous rappeler.

Chârudatta. — À quoi bon de longs discours ?

« Si la vertu l’emporte en ce monde, etc. » (Comme plus haut.)

Un des Chândâlas, tirant son épée. — Seigneur Chârudatta, tenez-vous bien raide, ne bougez pas et d’un seul coup nous mettrons fin à vos jours et nous vous enverrons au ciel. (Chârudatta suit les prescriptions qui lui sont données.)

Un des Chândâlas, auquel le glaive tombe des mains quand il est sur le point de frapper. — Comment cela se fait-il (80) ?

« J’avais tiré mon glaive avec vigueur, je le tenais aux deux mains et pourtant cette arme terrible est tombée à terre comme la foudre. »

C’est un signe, j’imagine, que le seigneur Chârudatta ne doit pas périr. Déesse qui habites sur le mont Sayha (81), sois clémente, je t’en supplie. Si Chârudatta était sauvé, tous les chândâlas se considéreraient comme favorisés par toi.

Le deuxième Chândâla. — Il faut exécuter l’ordre que nous avons reçu.

Le premier Chândâla. — Soit ; mettons-nous à l’œuvre. (Ils prennent tous deux Chârudatta pour le poser sur le billot.)

Chârudatta. — « Si la vertu l’emporte en ce monde, etc. » (Comme plus haut.)

Le religieux mendiant et Vasantasenâ, qui viennent d’apercevoir Chârudatta. — Seigneurs, arrêtez, arrêtez ! Me voici ! voici la malheureuse à cause de laquelle vous allez mettre à mort cet innocent.

Un des Chândâlas, s’arrêtant pour regarder. — « Quelle est cette femme, dont la chevelure tombe sur les épaules, qui accourt ici en hâte et nous crie en levant les bras au ciel : « Arrêtez, arrêtez ! »

Vasantasenâ. — Seigneur Chârudatta, que se passe-t-il donc ? (Elle tombe sur son sein.)

Le religieux mendiant. — Seigneur Chârudatta, qu’y a-t-il donc ? (Il se jette à ses pieds.)

Un des Chândâlas, avec stupéfaction. — Quoi ! voilà Vasantasenâ ! Nous ne ferons certes pas périr cet homme de bien.

Le religieux mendiant, se relevant. — Vive Chârudatta !

Le Chândâla. — Puisse-t-il vivre cent ans !

Vasantasenâ, avec joie. — Je reviens à la vie (82).

Le Chândâla. — Il faut faire connaître cet événement (83) au roi qui se trouve en ce moment sur la place des sacrifices. (Les chândâlas s’en vont.)

Samsthânaka, apercevant avec effroi Vasantasenâ. — Ciel ! Comment cette fille d’esclaves a-t-elle pu revenir à la vie ? Je me sens défaillir ; il faut me sauver. (Il s’enfuit.)

Un des Chândâlas (84). — Est-ce que l’ordre du roi ne porte pas que nous devons mettre à mort l’assassin de cette courtisane (85) ? Il faut nous mettre à la poursuite du beau-frère du roi. (Ils s’en vont.)

Chârudatta, avec surprise. — « Quelle est cette femme, survenue comme une pluie abondante tombant sur les moissons qui périssent par l’effet de la sécheresse, au moment où l’épée était levée sur ma tête et où je me trouvais déjà dans les mâchoires de la mort ? »

(Regardant à côté de lui.)

« Quoi ! une autre Vasantasenâ arrivant du ciel ? Mon esprit, jouet d’une illusion, s’imagine-t-il seulement la voir, ou bien ne serait-elle pas morte ?

« Est-elle descendue du ciel pour me sauver la vie (86) ? Ou bien est-ce quelque autre femme ayant revêtu une forme semblable à la sienne ? »

Vasantasenâ, se relevant en larmes, puis tombant à ses pieds. — Seigneur Chârudatta, c’est bien moi la coupable Vasantasenâ, moi la cause de la situation imméritée dans laquelle vous vous trouvez.

Une voix derrière la scène. — Miracle, miracle ! Vasantasenâ est encore vivante. (Toute la foule répète cette exclamation.)

Chârudatta se relève vivement après ce qu’il vient d’entendre et la touche avec transport en fermant les yeux. — Chère Vasantasenâ, c’est bien vous !

Vasantasenâ. — Oui, c’est bien la malheureuse Vasantasenâ.

Chârudatta, la regardant délicieusement. — Est-ce possible ? (Avec transport.)

« D’où êtes-vous venue, vous dont les seins sont baignés d’une rosée de larmes, pour me ressusciter comme un merveilleux élixir (87) au moment où je tombais au pouvoir de la mort ? »

Chère Vasantasenâ !

« Ce corps, prêt à périr à cause de vous, vient d’être sauvé par vous. Ah ! puissance de l’union des amants ! Elle rendrait un mort à la vie (88). »

Vois ! ma bien-aimée,

« Ce vêtement rouge et cette guirlande ; insignes du condamné à mort. Ne dirait-on pas maintenant les parures d’un fiancé à l’arrivée de sa fiancée ? Et ces roulements du tambour funèbre ne peuvent-ils pas passer pour les bans joyeux égayant la cérémonie de notre mariage (89) ? »

Vasantasenâ. — Dites-moi donc (90). Seigneur, ce que vous avez fait dans votre excès de bonté (91) ?

Chârudatta. — Je vous avais assassinée, chère amie, disait

« Un puissant ennemi (92) qui me hait de longue date et qui m’a presque (93) précipité en enfer. »

Vasantasenâ, se bouchant les oreilles. — Horreur ! C’est lui, ce misérable., qui a voulu me tuer.

Chârudatta, montrant le religieux mendiant. — Quel est cet homme ?

Vasantasenâ. — L’indigne Samsthânaka m’avait ôté la vie, ce digne homme me l’a rendue.

Chârudatta. — Qui êtes-vous donc, vous qui agissez comme un ami sans qu’on vous en ait donné le sujet ?

Le religieux mendiant. — Vous ne me reconnaissez pas, Seigneur ? Sous le nom de Samvâhaka (94), j’ai exercé auprès de vous le métier de masseur. Tombé entre les mains de joueurs envers lesquels je ne pouvais m’acquitter, j’ai été racheté au moyen d’un bijou (95) par cette servante de Buddha, parce que j’avais été à votre service. Dégoûté du jeu, je me suis fait religieux buddhiste. Quant à Vasantasenâ, étant venue au vieux jardin Pushpakarandaka, dans une litière qu’elle avait prise pour une autre, elle a été étranglée par les mains de ce misérable Samsthânaka, parce que, disait-il, elle avait fait trop peu de cas de lui.

Une voix derrière la scène, qu’accompagne un grand bruit. — « Victoire à Vrishabaketu (Çiva) le destructeur du sacrifice de Daksha (96) ! Victoire ensuite au dieu vainqueur aux six visages, l’ennemi de Krauncha (97) ! Victoire aussi à Aryaka qui a détruit ses ennemis et qui a soumis toute la terre — la planète qui a le Kailasa étincelant pour pavillon ! »

Çarvilaka, arrivant précipitamment sur la scène. — « J’ai tué Pâlaka, le mauvais prince, et je me suis hâté de faire sacrer Aryaka, à sa place ; il me reste (98) à accomplir l’ordre dont il m’a confié l’exécution. Je vais délivrer Chârudatta des malheurs dans lesquels il est tombé.

« Aryaka s’étant défait d’un adversaire abandonné par son armée et par ses amis (99), et ayant, grâce à sa puissance, rassuré ses concitoyens (100), a obtenu l’empire du monde entier ; il s’est emparé du royaume de son ennemi comme du séjour où règne Indra (101) »

(Regardant devant soi.) Voyons ! Chârudatta (102) doit se trouver là-bas où j’aperçois ce rassemblement. Puissent les premiers exploits (103) du roi Aryaka avoir pour résultat de sauver Chârudatta ! (Il s’avance en hâte.) Arrière les flâneurs (104) ! (Regardant d’un air joyeux.) Ah ! Chârudatta est encore en vie ; il est accompagné de Vasantasenâ ! Les vœux de notre maître (105) sont accomplis.

« Bonheur ! Il a atteint l’autre bord de l’océan de calamités dans lequel il était tombé ; je l’aperçois de loin sauvé par sa bien-aimée, comme par un navire (106) gréé avec la vertu et ayant pour provisions les meilleures qualités. Il jette de nouveau un radieux éclat, comme la lune après une éclipse. »

Mais comment l’aborder, moi qui suis un si grand coupable ? Allons, pourtant ; la franchise (107) est toujours bien venue. (Il s’approche en joignant les mains.) Seigneur Chârudatta !

Chârudatta. — Qui êtes-vous ?

Çarvilaka. — « Celui qui a fait une brèche dans votre maison et enlevé le dépôt qui vous avait été confié. J’ai commis une faute capitale (108) et je viens implorer votre pardon. »

Chârudatta. — Ne dites pas cela, mon ami ! Vous m’avez montré par là de la bienveillance. (Il lui jette les bras autour du cou.)

Çarvilaka. — Alors (109), écoutez !

« Le noble Aryaka, vengeant sa famille et son honneur par un noble exploit, a immolé le pervers Pâlaka, comme une victime, au pied de l’autel du sacrifice. »

Chârudatta. — Que dites-vous ?

Çarvilaka. — « L’homme (110) qui a pris place autrefois dans votre litière et qui s’était placé sous votre protection, vient d’immoler Pâlaka, comme un animal destiné aux dieux, pendant qu’il accomplissait un sacrifice. »

Chârudatta. — Çarvilaka, n’est-ce pas Aryaka que Pâlaka avait fait arrêter dans son étable et jeter sans motif dans une prison dont vous l’avez délivré ?

Çarvilaka. — C’est comme vous le dites, Seigneur.

Chârudatta. — J’en éprouve un grand plaisir.

Çarvilaka. — Votre ami Aryaka a eu pour premier souci de vous déléguer (111) la souveraineté sur la ville de Kuçavatî (112) dépendant d’Ujjayinî, sur les bords de la Venâ (113). Vous accueillerez avec plaisir, j’espère, ce premier témoignage d’attachement qu’il vous donne. (Se détournant.) Holà ! Qu’on amène ici le beau-frère du roi, ce libertin criminel.

Une voix derrière la scène. — L’ordre de Çarvilaka va recevoir son exécution.

Çarvilaka. — Seigneur, le roi Aryaka a recommandé qu’on vous dise ceci : « Jouissez de ce royaume que je dois à vos services (114). »

Chârudatta. — C’est à ses propres mérites qu’il le doit.

Une voix derrière la scène. — Voici Samsthânaka. Viens, viens ! recevoir le prix de ta perversité.

(Samsthânaka apparaît sur la scène maintenu par quelques hommes ; il a les mains liées derrière le dos.)

Samsthânaka. — Hélas ! « Je m’étais enfui au loin, comme un âne qui a brisé ses liens, et voilà que je suis ramené chargé de chaînes, comme un chien malfaisant. »

(Regardant autour de lui.) Ces gens dont je suis le prisonnier m’entourent de tous côtés. Où trouver un refuge dans ma détresse ? (Il réfléchit.) Soit ; je vais implorer la protection (115) de cet homme qui ne la refuse jamais à ceux qui la sollicitent. (S’avancant vers Chârudatta.) Seigneur Chârudatta, protégez-moi ! protégez-moi ! (Il tombe à ses pieds.)

Voix derrière la scène. — Seigneur Chârudatta, livrez-le-nous ; nous voulons le tuer.

Samsthânaka. — Protégez-moi, vous le refuge de ceux qui n’ont pas de refuge !

Chârudatta, avec commisération. — Sécurité, sécurité ! pour qui se place sous ma protection.

Çarvilaka, avec emportement. — Qu’on l’enlève d’auprès de Chârudatta. (À Chârudatta.) Eh bien ! Dites ce qu’il faut faire de ce criminel (116).

« Je suis d’avis qu’après l’avoir garrotté solidement on le fasse dévorer par les chiens, ou qu’on l’empale, ou qu’on le coupe en morceaux avec la scie. »

Chârudatta. — Fera-t-on ce que je dirai ?

Çarvilaka. — Sans doute.

Samsthânaka. — Seigneur Chârudatta, je me suis placé sous votre protection, sauvez-moi, sauvez-moi ! Prenez une résolution conforme à votre caractère ; je ne recommencerai plus (117).

Voix de citadins derrière la scène. — Il faut le tuer. Pourquoi laisser vivre un criminel comme lui ?

(Vasantasenâ prend la couronne de condamné à mort que Chârudatta porte au cou et la jette sur Samsthânaka.)

Samsthânaka. — Apaise-toi, fille d’esclave, je n’essayerai plus de te faire mourir ; protège-moi !

Çarvilaka. — Allons ! emmenez-le ! Seigneur Chârudatta, dites ce qu’il faut faire de ce misérable.

Chârudatta. — Fera-t-on ce que je dirai ?

Çarvilaka. — Bien certainement !

Chârudatta. — C’est sûr ?

Çarvilaka. — Absolument sûr.

Chârudatta. — S’il en est ainsi, qu’on se hâte…

Çarvilaka. — De le tuer ?

Chârudatta. — Non pas, non pas — de le mettre en liberté.

Çarvilaka. — Hé ! pourquoi ?

Chârudatta. — « On (118) ne doit pas frapper du glaive l’ennemi dont on a à se plaindre, quand il s’est jeté à vos pieds et qu’il a imploré votre protection.

Çarvilaka. — Eh bien ! qu’on le fasse dévorer par les chiens.

Chârudatta. — Non pas, non pas ! Le seul châtiment à lui infliger est un bienfait. ».

Çarvilaka. — Seigneur, je vous admire… Dites ce qu’il faut faire.

Chârudatta. — Le mettre en liberté.

(On laisse Samsthânaka en liberté.)

Samsthânaka. — Ciel ! Je suis rendu à la vie !

(Il sort avec les hommes qui l’avaient amené.)


On (119) entend un grand bruit dans la coulisse, puis une voix qui s’écrie :

Hélas ! l’épouse de Chârudatta, après s’être lavé les pieds et avoir repoussé son fils qui s’attachait à ses vêtements, va monter, les joues couvertes des larmes abondantes qui tombent de ses yeux, sur le bûcher qu’elle a fait allumer.

Çarvilaka, prêtant l'oreille et regardant du côté de la coulisse. — Quoi ? Chandanaka ! Qu’ya-t-il, Chandanaka ?

Chandanaka, se présentant sur la scène. — Vous ne voyez pas, Seigneur, cette foule considérable qui se trouve rassemblée au sud du palais du roi ? J’ai bien dit à l’épouse de Chârudatta : « Madame, ne précipitez rien, votre mari est sauvé. » Mais quand on est en proie (120) au chagrin, on n’écoute, on ne croit personne.

Chârudatta, vivement ému. — Ah ! chère épouse, comment peut-elle prendre une pareille résolution du moment où j’ai la vie sauve ?

(Il lève les yeux au ciel et pousse un long soupir.) Hélas ! aimable épouse,

« Si tu ne veux plus rester sur cette terre et continuer d’y pratiquer tes vertus, tu ne saurais pourtant goûter le bonheur de l’autre monde, tout en restant fidèle à tes devoirs envers moi, en m’abandonnant ici-bas (121). » (Il s’évanouit.)

Çarvilaka. — Ah ! quelle conjoncture difficile !

« Là-bas les événements se précipitent (?) (122), ici Chârudatta est évanoui. De tous côtés, hélas ! nos efforts menacent de rester inféconds. »

Vasantasenâ. — Revenez à vous. Seigneur, et courez auprès de votre épouse pour lui sauver la vie. Autrement, un grand malheur peut être le résultat de votre faiblesse.

Chârudatta, reprenant connaissance et se relevant précipitamment . — Chère amie, où es-tu ! Réponds-moi, je t’en prie.

Chandanaka. — Par ici, par ici, Seigneur. (Ils s’en vont tous.)

(On voit apparaître alors, dans l’attitude qui a été décrite, l’épouse de Chârudatta avec Rohasena qui tire le bord de sa tunique , suivi de Maitreya et de Radanikâ.)

La femme de Chârudatta, pleurant. — Laisse-moi, mon enfant, ne mets pas d’obstacles à l’exécution de mon dessein ; je crains d’avoir à entendre les reproches de mon seigneur. (Elle dégage sa tunique de son étreinte et s’avance vers le bûcher.)

Rohasena. — Ah ! ma mère, pensez à moi. Sans vous il m’est impossible de supporter la vie. (Il se précipite vers elle et reprend le bord de sa tunique.)

Maitreya. — Madame, arrêtez (122) ! Les rishis considèrent comme un péché que l’épouse d’un brahmane monte (123) seule sur un bûcher (124).

La femme de Chârudatta. — J’aime mieux commettre un péché que d’avoir à entendre les reproches de mon seigneur.

Çarvilaka, regardant devant lui. — Hâtons nous ; votre épouse est arrivée au pied du bûcher.

(Chârudatta accourt à toutes jambes.)

La femme de Chârudatta. — Radanikâ, prends l’enfant pendant que je monterai sur le bûcher.

Radanikâ. — Je l’encouragerai, au contraire, à ne pas vous quitter (125).

La femme de Chârudatta, regardant Maitreya. — Seigneur, prenez-le, vous.

Maitreya, avec trouble. — Il est de règle qu’un brahmane monte le premier sur le bûcher pour le consacrer. Aussi, Madame, vais-je vous montrer le chemin.

La femme de Chârudatta. — Quoi ! deux personnes pour me contredire ? Mon enfant, conserve-toi pour apporter à tes parents l’huile et l’eau… Tu n’as plus de père pour t’élever.

Chârudatta, prêtant l’oreille ; puis s’avançant en hâte. — Si, je l’élèverai. (Il prend l’enfant dans ses bras et le presse contre sa poitrine.)

La femme de Chârudatta, regardant. — Ciel ! la voix de mon seigneur ! C’est bien lui ! Que je suis heureuse ! que je suis heureuse !

Rohasena, le considérant avec joie. — Quoi ! mon père qui m’embrasse ? (Exprimant de nouveau la joie par ses regards.) Ma mère, soyez heureuse ; il sera là pour m’élever.(Il lui rend ses caresses.)

Chârudatta, à son épouse. — « Ah ! quelle cruelle résolution avez-vous prise pendant que votre cher (126) époux vit encore ? Le lotus ferme-t-il ses yeux (127) avant que le soleil ne soit couché ? »

La femme de Chârudatta. — Seigneur, c’est pour cela que, tout insensible qu’il est, le lotus reçoit les caresses.

Maitreya, jetant des regards joyeux sur Chârudatta. — Quoi ! c’est mon ami que mes yeux aperçoivent ? Puissance d’une épouse fidèle ! Sa résolution de monter sur un bûcher nous a ramené notre ami. (Se tournant vers Charudatta.) Vive ! vive mon ami Chârudatta !

Chârudatta. — Viens, Maitreya. (Il l’embrasse.)

Radanikâ. — Ah ! heureuse réunion (128) ! Seigneur, je vous salue. (Elle tombe aux pieds de Chârudatta.)

Chârudatta, lui mettant la main sur l’épaule. — Radanikâ, relève-toi. (Il la fait relever.)

La femme de Chârudatta, apercevant Vasantasenâ. — Soyez la bienvenue, ma sœur !

Vasantasenâ. — Je suis bien heureuse maintenant. (Elles s’embrassent.)

Carvilaka. — Grâce au destin, vous voilà, entouré de tous vos amis (129).

Charudatta.Non, c’est grâce à vous (130).


Carvilaka. — Noble Vasantasenâ, le roi (131), dans sa joie, Vous accorde le titre d’épouse.

Vasantasenâ. — Seigneur, je suis au comble de mes vœux.

Çarvilaka, jetant un voile (132) sur la tête de Vasantasenâ, et s’adressant à Chârudatta. — Seigneur, que faut-il faire de ce religieux, mendiant ?

Chârudatta, au religieux mendiant.Religieux mendiant, quel est l’objet suprême de vos désirs ?

Le religieux mendiant. — Après avoir eu sous les yeux un tel exemple de l’instabilité des choses humaines (133), la profession de religieux mendiant m’est devenue doublement chère.

Chârudatta. — Ami, sa résolution est inébranlable. Il faut le nommer supérieur (134) de tous les couvents buddhistes (135) de la terre.

Çarvilaka. — comme vous le dites, Seigneur.

Le religieux mendiant. — Cela me causera le plus grand plaisir.

Vasantasenâ. — Maintenant j’ai retrouvé complètement la vie (136).

Çarvilaka. — Que faut-il faire pour Sthâvaraka ?

Chârudatta. — Que cet honnête homme soit affranchi. Quant à ces chândâlas, ils seront les chefs de toutes les tribus de chândâlas. Chandanaka sera directeur suprême de la police (137) et il jouira dans ce poste de tout ce qui était auparavant à la disposition de Samsthânaka (138).

Çarvilaka. — On fera comme vous dites, Seigneur, mais quant à ce dernier, livrez-le pour que je le fasse mettre à mort.

Chârudatta.Non ; sécurité pour lui, car il s’est placé sous ma protection !

« On ne doit pas frapper du glaive, etc., » (comme plus haut.)

Çarvilaka. — Que puis-je encore (139) faire d’agréable pour vous ? Parlez !

Chârudatta. — Ce qui m’est plus agréable que tout cela, c’est que (140)

« Mon (141) innocence est reconnue (142). J’ai accordé la vie à mon ennemi tombé à mes genoux ; le roi Aryaka, mon ami, gouverne (143) la terre après avoir déraciné ses adversaires ; j’ai retrouvé la bien-aimée de mon cœur (144) ainsi que mon fidèle ami (145). Que pourrais-je vous demander qui diffère de tels dons ou qui les surpasse (146) ?

« Le destin (147) dépouille les uns pour combler les autres ; il élève ceux-ci et précipite ceux-là, auxquels il rend plus tard ses faveurs ; il nous montre, de la façon dont il se joue de nous, que ce monde, tel qu’il est constitué, est une succession réciproque d’adversités et de succès (148), et il agit à à notre égard comme avec une série de seaux dépendant de la manivelle d’un puits (149). »

Je souhaiterai (150) pourtant

« Que les vaches ne cessent de donner leur lait (151) et la terre toutes ses moissons abondantes ; que la pluie tombe en temps opportun (152) ; que le souffle des vents réjouisse le cœur de tous les hommes (153) ; que les créatures (154) soient constamment dans la joie ; que les brahmanes respectés soient gens de bien, et que les princes gouvernent glorieusement la terre en soumettant leurs ennemis et en observant fidèlement leurs devoirs. »


NOTES SUR LE DIXIÈME ACTE

(1) La traduction de ce premier hémistiche est très-hypothétique. Cf. la note de Wilson sur ce passage.

(2) Nerium odorum. Ait.

(3) Comm. pitrvanasya çmaçânasya.

(4) Comm. vâyasâh kâkâh.

(5) Comm. virasam ruksham yathâ syât tathâ ratantah.

(6) Comm. tarkayanti utprekshante. — D’après l’analogie de la stance qui suit (p. 157, lig. 18, édit. Stenz.,) gandha est peut-être synonyme de candana, sandal, et rakta, au lieu de signifier sang, serait un simple adjectif. Dans ce cas, il faudrait traduire « oint de sandal rouge. »

(7) Comm. hastâh iva hastakâh hastacihnâni ; ivârthe kan.

(8) Comm. pishtacûrnâbhyâm avakîrnah vyâptah : pishtam tandulânâm cûrnam tilânâm.

(9) Comm. apaçuh san paçur yathâ sampadyate tathâ krtah paçûkrtah ; paçuh devîbalidânâya châgâdih.

(10) Comm. târatamyam bhedah.

(11) Comm. mayâ upetam prâptam tat niraparâdhavadhâdiduhkham drsht — Cette glose suppose la variante madupetam etat indiquée par Stenz. et à laquelle il a préféré pour son édition mama deham etam.

(12) Comm. martyam maranadharmânâm.

(13) Voir la note de Wilson sur ce passage.

(14) Comm. âhîntâ iti divtîyasya cândâlasya nâma

(15) Comm. gohâ iti prathamacândâlanâma.

(16) Comm. meghât. Stenz. meghe.

(17) Comm. rathyâtah. Stenz. rathyâyâ.

(18) Comm. vâṭâyanam gavâkshah syât.

(19) Comm. sagotrah. Stenz. saloptrah.

(20) Comm. sadasi yajnasya mahati mandape.

(21) Comm. nividâni ghanâni caityâni âyatanâni tatra brahmanâm vedânâm goshaih. — Il y a un jeu de mot difficile à rendre entre goshaih du premier hémistiche et ghoshanâyâm du second.

(22) Comm. pâpaih asadrçaih ananurûpair ayogyaih ; ndâlâdibhir manusyaih.

(23) Comm. nagaritah. Stenz. nagaryâh.

(24) Comm. svajâtimahattareti cândâlasambodhanam.

(25) Comm. pracurâh he janâh ity arthah.

(26) Comm. uparamatu. Stenz. traratâm.

(27) Les fils étaient tenus à faire des offrandes aux mânes de leur père. Voir les Lois de Manu.

(28) Comm. yena yajaopavîtena.

(29) Comm. Tel que le mot ârya. etc. : nirupapadena âryetyâdiviçeshanaçûnyenety arthah.

(30) Comm. parikshitum. Stenz. pratîshtam. — L’idée sans doute est que les malheurs de Charudatta dépendent de sa destinée ; que, par conséquent, il peut avoir été condamné sans être coupable et a droit au même respect qu’auparavant.

(31) Comm. vyapadeçâh kalanh vasantasenâmâritety evamrûpâh apavâdavyavahârâh çushkâh vrthaivety arthah. — Le deuxième pada de cet hémistiche est difficile, mais le sens ne semble pas pouvoir être autre que celui qu’indique ma traduction.

(32) Comm. âghâtam adhikaraniyam vadasthânam.

(33) Comm. adhvare yajne ; ajah châgah yajnapaçuh âlabdhum âlambhanam abhimantranapûrvakam hananam tatprâptum ; çâmitram yajnîyam paçuhanasthânam... çamitâyajne iti sûtram niner vaidikyâm prakriyâyâm çamitari bhavam çâmitram yajne paçughâta sthânam ity arthah.

(34) Comm. he dirghâyur evam bharan ciram me jîva. Stenz. evam bhanan, etc.

(35) Comm. idam putrarûpam vastu tat çrutismrtipurâneshu prasiddham ity arthah.

(36) Racine de l’andropogon muricatus.

(37) Comm. asau vasantasenâ ; trayâ cârudattena.

(38) Comm. asti. Stenz. atra.

(39) Comm. pratolikâtah. Stenz. pratolikâyâ.

(40) Comm. tena çakârena na krtam vairam yena saha mâyâ ity arthah.

(41) Comm. bhaktam odanah.

(42) Comm. kûlena odanena gudaudanena. Stenz. sâdrçyakârena gudodanena.

(43) Comm. bhinnakâmsyavat khankhanâyâh katuvikrtasvarâyâh.

(44) Comm. patahânâm. Stenz. ntahânâm.

(45) Comm. vâvâdayamânam ity vaktavye vârâdayantam vyâpâdayantam âtmânam mârayantam ity arthikeyam uktir arthasya tathâ bhâvitayâ çakâravadham dyotayatîti dhyeyam.

(46) Comm. hi vitarke.

(47) Comm. esha vrddhah. (Stenz. etâvân) mahân vrddhim prâptah ity arthah.

(48) Comm. vadhyam vadhyasthânam.

(49) Arbre fabuleux qui produit tout ce qu’on peut désirer.

(50) L’idée est, sans doute, qu’il possède assez de bijoux sans avoir eu besoin de tuer Vasantasenâ pour en acquérir davantage.

(51) Comm. suvarnacorikâhetor ity arthah.

(52) Comm. baddhah qui manque chez Stenz.

(53) Comm. svairam que Stenz. joint à l’indication scénique sous la forme svairakam.

(54) Comm. danâdinâ vitaptah cetah kim na pratapati samtâpena kim kim svâmiviruddham nâcarati na vadati yena svâmivinâçah syâd ; sarvam evâcarati vada titi nirgalitârthah. — Il y a jeu de mot du texte sur vitaptah et pratapati.

(55) Comm. na pratyâyate (Stenz. pratyâyati) pratyayo bodhah na bodhavishayo bhavatity arthah. praçastam satyam satyakam (Stenz. satyam kam api) praçamsâyâm kan.

(56) Comm. na samvadati samvâdah prâmânyam iti tântrikâh ; daivam na pramânatâm prayâtity arthah.

(57) Comm. nismara. Stenz. nishkrâma.

(58) Comm. nagarîm imâm ujjayinîm parityajya kasyâpi muner âçramam gantavyam grhitvâ mâtaram tatrâpi adyaiva gantavyam na tu çvah.

(59) Comm. vasantasenâmâranâpavâdarûpâparâdhenety arthah.

(60) Comm. Parce que le suicide est un péché capital : na pûjyate (Stenz. yujyate) ityâdi evam evâtmaghâtasya mahâpâtakatvâd iti bhâvah.

(61) Comm. ete. Stenz. asya.

(62) Comm. catuvaka. Stenz. vatuka.

(63) Comm. ndâla goha. Stenz. are cândâlâ.

(64) Comm. cârudattavrddhavakah budubakah itîyam bhâshâ vadabaka iti pralapanti ca lokâh.

(65) Comm. anena jarjaravamçakhandena samkhalena. Stenz. kvanatâ jarjaravamçakhandena çrnkhalena. — Comm. samkhalena vadhyapatahadindimavâdanadandenety arthah.

(66) Comm. vadhyapâlikâ. Stenz. vadhyaparyâyah.

(67) Comm. yadi mama kelikâ madiyâ vadhyapâlikâ. (Stenz. paryâyah).

(68) Comm. tishthatu... cârudattah iti çeshah.

(69) Comm. yadi tava vadhyapâlî. Stenz. yadi tara vadhyaparypâyah.

(70) Comm. tena vaddhâvena vattâveneti (manque dans l’édition Stenz.) deçi kevalam bhâshâ vrddhimahotsavenety arthah ; mahotsavavrddhyâ iti yâvat.

(71) Comm. râjnah parivartah parivartanam ; anyo râjety arthah.

(72) Comm. lekham kiyatyah pâlikâs tava mama ca kiyatyah âsann âvâbhyam upabhuktâh vâ kâh h ity evam gananarûpam likhitadarçanarûpam ca vyavahâram ity arthah ; pûrvam iha ca bodhyam.

(73) Comm. Sur les juges, etc. prabhavatîti pravalânâm nyâyâdhîçânâm adhikaranikâdinâm purushânâm.

(74) Comm. Qui a fait que les bijoux sont tombés de la ceinture de Maitreya ; bhâgyadoshât vidhûshakakakshât suvarnâlamkâranipâtarûpât dûshitatvety anvayah.

(75) Comm. svargasthâ bhûmisthitâ vâ saiva vasantasenaiva.

(76) Comm. veçam ivetyâder hasyâspadam ity arthah.

(77) Comm. ko’pi patito’ pi utthishthate uthitah patanam ca vasasanapâtikâ çavasya punar asti (Stenz. ko’ pi utthitah patati ko’ pi patito’ py uttishthate uttishthatpatato vasanaparyâyah çavasya punar asti). vasanapâtikâ vastrapatanam vastram prasâritam ; yathâ nipatati punar utpatati ca tathâ çavo’ pi jivati kadâcit, kim punar jivamanushyah patitah punar uttishthate iti vâcyam iti bhâvah.

(78) Comm. ehi imam râjamârgam. Stenz. ehi ayam râjamârgah.

(79) Comm. pratipâlaya kshamasvety arthah.

(80) Comm. hî vismaye.

(81) Comm. C’est la déesse Durgâ. sahyah parvatah tatra vartamânâm durgâm devim prârthayate.

(82) Comm. gatajîvitâ punar âgatajivitâsmîty arthah ; atra jîvasthânîyah cârudattah.

(83) Comm. etam vrttântam. Stenz. yathâsamvrttam.

(84) Comm. upasrtyeti (cette indication scénique n’est pas donnée par Stenz.) dvitîyacândâlasya samipam gatvety arthah.

(85) Comm. . Stenz. ganikâ.

(86) Comm. jivâtur jivanaushadham ity amarah.

(87) Comm. vidyâtra mrtasamjivani bodhyâ.

(88) Comm. punar dhriyeta punar jivety arthah.

(89) Comm. Chârudatta sous-entend : « Mais ce mariage serait vain si ma pauvreté t’empêchait de m’aimer. » C’est-à-dire : « Nous voilà mariés, en quelque sorte ; ne me repousse plus jamais. » vyangyârthas tu tâvad etâvatim imâm âpadam upabhujyâpi yadi tavâham daridratayâ na dayitas tadânarthah iti vivâhah iveti ; kim vâcyam tava ca mama câyam vivâhah evâsîd itah param kadâpi mâ mâm atyâkshir iti câvaseyah.

(90) Comm. kim nedam iti ânupurvi vitarke.

(91) Comm. dakshinatâ udâratâ samarthatâ vâ.

(92) Comm. çatrunâ çakârena prabhavishnunâ râjaçyâlatayâ prabhunety arthah.

(93) Comm. yato mukto to manâg iti.

(94) Comm. cintayâ. Stenz. cintakah. — Le commentaire n’a pas le mot nâma qui suit samvâhako chez Stenz.

(95) Comm. alamkârapananishkrîto’ smi. Stenz. alamkârena nishkrito’ smi.

(96) Nom d’un Aditya.

(97) Comm. hantâ bhettâ krauncaçatrur iti prabhûtaprabhâvâbhiprâyam.

(98) Comm. çeshabhûtâm caramâm ity anena sarvam karttavyam ; anyat krtam iti bodhyam.

(99) Comm. balam sainyam mantraç ca (Stenz. mitra) âbhyâm hinam.

(100) Comm. prakarshât svakiyapratâpâdeh prabhâvât ; garasthân (sic) kuto’ pi yûyam mâ bhaishteti viçvâsam utyâdyety arthah.

(101) Comm. vasudhâyâh âdhirâjvam svâmyam yasminn îdrçam sampûrnam çatrurâjyam çatroh pâlakasya râjnah râjyam akhandâjnâvishayo hi râjyam iti lakshanalakshitam râjyam ity arthah prâptam kim iva çatrurâjyam balâreh (Stenz. surâreh) indrasya râjyam iva endram padam ivety arthah ; ayam upamânavâkyârthah upameye ripurâjye viçeshanam iti jneyam ajvaih.

(102) Comm. tena cârudattenety arthah. bhavatv iti antarasamvâde ity uktam.

(103) Comm. ayam ârambhah râjnah pâlakasya hananarûpah udyogah api nâma saphalah syâd iti sambhâvanâ.

(104) Comm. jâlmo samîkshyakâri syât ; avicâryakârinah jalmâh.

(105) Comm. Aryaka : asmatsvâminah âryakasya nûtanamarhârâjasyety arthah.

(106) Comm. kenopâyena uttîrnam tatrâha nâveva priyatamayeti vasantasenayety arthah.

(107) Comm. ârjavam rjutvam saralatâ sâceyam savinayâ svacchetyâdi nânârûpâ bodhyâ.

(108) Comm. Voler de l’or est un péché capital d’après les livres sacrés : svarnasteyasya çâstroktamahâpâtakatvâd âha krtamahâpâpa iti.

(109) Comm. bhutapûrvavrttântam uktvâ sâmpratavrttântam âha anyac cetyâdinâ. — yajnavâtah yajnasthânam idam câparicchinnajanasammardena pramâdasthânam tatra ca çastrâghâtahananâdeh sambhâvanâpinety (?) âçayenâha yajnavâtasthah iti. — Il y a jeu de mots dans le rapprochement intentionnel d’âryakena et d’âryavrttena.

(110) Comm. Chârudatta n’est pas suffisamment éclairé et Çarvilaka continue de lui expliquer ce qui s’est passé : çarvilakena evam ukte’ pi na samyagbuddham cârudatteneti punah spashtayati tvadyânam iti. — yah âryakah.

(111) Comm. râjyam atisrshtam dattam.

(112) Ville ainsi nommée de Kuça, fils de Râma.

(113) Rivière qui la traversait, ainsi qu’Ujjayinî. C’est un affluent du Gange.

(114) Comm. yusmadgunopârjitam yusmâkam pûjyânâm çishtatayâ siddhânâm iva cârudattaçarvilakâdinâm gunâh upakârâh pravahanâvataranarakshanabandhanabhedanasiddhâdeçanâdayah taih uparjitam râjyam yatah tat tat upayajyatâm upayogavishayîkriyatâm cârudattacandanaçarvilakâdibhih sarvair ; upayogah sârthakatâ râjyasya yathâ bhavati tathâ anushthîyatâm ity arthah.

(115) Le comm. n’a pas çaranam qui suit rakshanam dans l’édition Stenz.

(116) Comm. kim asyetyâdi vâkyena prshtam vikalpayali.

(117) Comm. punar na îdrçam karishyâmi. Stenz. punar na dûshâyishyâmi.

(118) Comm. çatrur ity âryâ chandah ; upakâretyâdih caturthah caranah. Stenz. n’a pas donné à ce passage la forme métrique.

(119) Le passage qui commence ici est une interpolation dont l’auteur est un certain Nîlakantha qui voyait, à ce qu’il semble, une omission regrettable dans l’absence au dénoûment de certains personnages tels que la femme et le fils de Chârudatta. Notre commentateur a trouvé ce passage dans un manuscrit ayant deux cents ans de date, c’est-à-dire remontant aux premières années du xviie siècle. Voici, du reste, ce qu’il en dit : yat pustakam drshtvâsmâbhir iyam krtâ vyâkhyâ tatra dviçatavarshajîrne pustake drçyate itah param nilakanthenâpûri iti pratijnâya nepathye kalakalah punar nepathye esâ ajja câludattassa vahuâ ajjâ dhûdâity ârabhya agre. çarvi. dishthyâ jivitasuhrdvargah âryah. — câr. yushmatprasâdena ity antam samâvya :

yat sûryodayabhayatah kavin citapâtramelanam na krtam ;
sundarayuktibhir araraca yadâ candanakoktinîlakanthas tat.

iti nijanirmitisûcikâm âryâm viracya samâpito’ yam adhiko granthah. pustakântare tu na darîdrçyate’ smâbhis tu mûlakrtkavitânanurûpâm apîmâm kavitâm âlocyâpi grantho’ yam prakrtagranthasamlagnah ivety vyâkhyâyate ity avadheyam. eshâ âryacârudattasya vadhûr âryâ dhûtâ pade vasanâncale viligantam dârakam âkshipantî vâshpabharitanayanaih janaih nivâryamânâ prajvalite pâvake praviçati, etc. — Cf. édit. Stenz. p. 325 et seqq. et la note de Wilson sur ce passage.

(120) Comm. vyâshtatatayâ. Stenz. vyâprtatayâ.

(121) Comm. he cârucarite yad api yady api bhavatyâh caritâni pâtivratya (sic) suçîlatâdilakshanâni mahîtalasthitisahâni na santi bhûtale sthâtum na çaknuvantity arthah ; padârtham atyagram na dhartum samarthâ bhûr iti bhâvah, tathâpi svargam sukham mayâ vinâ na tvayâ bhoktum yuktam pativratâtvâd iti sarvârthah.

(122) Comm. bhavatî mâ tâvat. Stenz. bhavatyâs tâvat.

(123) Comm. adhirohanam. Stenz. rohanam.

(124) Comm. Sans l’assistance des kshatriyas, etc. : kshatriyâdînâm bhinnatvenâpi citârohanâdhikârasmaranâd uktam brâhmanh iti.

(125) Le texte donne en outre : atikrântam kim manorathaih, qui semble intraduisible.

(126) Comm. preyâsiti prathamam sambodhanam dvitîyam saptamyantam.

(127) Comm. locanamudranam iti mukulîbhâram lakshayati.

(128) Comm. aho samvidhânam samîcînam vidhânam ghatanam anayor dampatyor ity aho âçcaryam ity arthah anyathânayor dvayor api nâçasamavadhânasya sambhavâd iti bhâvah.

(129) Comm. dishtyâ daivena jîvitasuhrdâm âryakavasantasenâdhûtâdînâm mitrânâm vargah samûhah yasya tâdrçah âryah dishtyâ daivena na tv anyena kenâpi kâranena ity arthah.

(130) Comm. nâham daivena jivitasuhrdvargah kim tu yushmat prasâdenety uttaram dadau cârudattah. — etâvatparyantam evâyam adhiko granthah pustakântare tu çakâ. hîmâdike paccujjîvidehmi iti purushaih saha nishkrântah ity anantaram çarvilak. ârye, etc. — ity eva drçyate granthah evamvidhapûrvoparibhâvam âvahan na tv anyo’ yam adhikah krtrima itîdam ihâvadheyam. Ici se termine l’interpolation.

(131) Comm. râjâ âryakah.

(132) Comm. vasantasenâm avagunthyeti prâvârakena vasantasenâm acchâdyety arthah. — nirmokam iva reçyâtvam vyavacchidya varnântareneva vadhûpadâbhidheyatvena vasantasenâm bhujangim alamcakâreti bhâvah.

(133) Comm. îdrçam anityatvam kva râjâ pâlakah çakârah tatkrto vasantasenâcârudattâddinâm vadhah kva câyam âryakah âbhirah kshanâd eva bhûmidevah çrimahârâjaç caivamvidham ity arthah.

(134) Comm. kulapatih adhyakshah sarvasrâmîty arthah.

(135) Comm. samgatadevâlayeshu vihâro nastikâlaye iti koçah.

(136) Comm. mpratam jîvanasâphalyam prâpitâsmity arthah. daçabhih suvarnair mocitena nishkrîteneva samvâhakena nirvedâ : bhikshûbhûtena vasantasenâ salilasecanâdinâ jîvadavasthâm prâpiteti mahânupakârah âsid. idânîm sakalavihârakulapatitvâdhikâravitaranena pratyupakârapratikârah âsid iti sampadam jîvârid asmity asyâçayah.

(137) Comm. prthivîdandapâlatâ prthivyâm prthivyâh vâ yo dandah çâsanam tam pâlayatiti prthivîdandapâlah tasya bhâvah sarvaprthivyâm koshthapâlâdhikâro bhavatv ity arthah. dandapâlah eva grâmakûtakah iti nâgarika iti câbhidhîyate ; sphutam cedam daçakumârâdau.

(138) Comm tasya râjaçyâlasya çakârasya pûrvam tadbhaginîpateh pâlakasya râjno râjye ity arthah. yathaiva vartamânâ kriyâ tathaivâstv ity anvayah ; kriyâ dânâdânasammânasnânavasanabhojanânganâdyaiçvaryopabhogalakshanah sarvavyâparah ity arthah. sajjanaçiromaninâ cârudattenâtiçaundiryâd evam abhihite’ pi çarvilakena pûrvam yathaiva vartamânâ kriyetyâder mâranarûpâ kriyâ buddheti tathaivâçayena paramotsâhena çarvilakah prâha paçyenam iti.

(139) Comm. te cârudattasya ekavâram tv idam anekadhâ priyam krtam bhûyah punah kim karomi.

(140) Comm. paçya (Stenz. param) tvam iti kathanena na samunniyate paramotsâhah çatruh krtâparâdhah çaranam upetya pâdayoh patitah çastrena na hantavyah upakârahatas tu kartavyah ity âryâ smartavyânupadam evoktâ âçir âçiçamsanalakshanâm granthasamâptim granthakâras tâvad avatârayati.

(141) Comm. virarasasthâyibhâvasya paramotsâhasya paramâvirbhâvah pratiti patham avataratîti sâkshinah sahrdayâh svîyabhâgyah priyavayasya pratâpaprabhâvasampâditâm priyaparamparâm cârudattah prâha labdheti.

(142) Comm. vasantasenâmâranâpavâdâdirûpasya câritryasya çuddhir ity arthah.

(143) Comm. râjâ... çâsti dushtanigrahasahitah çishtânugrahah.

(144) Comm. iyam priyâ vasantasenâ bhûyah punah prâptâ samgatety arthah.

(145) Comm. bhavân çarvilakah me mama vayasyah samgatah militah.

(146) Comm. apûrvalâbhavad iti bhâvah.

(147) Comm. sakalagranthârtham nigamayann aprastutapraçamsâlamkârena prâha kâmçcid iti.

(148) Comm. anyonyam pratipakshânâm bâdhyabâdhakânâm viddhânâm ity arthah dhanitvanirdhanatvarâjatvarankatvâdinâm samhatih samûho yasyâm îdrçîm samhatirûpâm iti vâ lokasthitim lokavyavahâram utpattisthitipralayâh iti kramât.

(149) Comm. kûpe yantram ghatîyantram tatra gha tikâh svalpâh ghatâh tâsâm nyâye prasaktah ghatîyantre calati ghatikâç ca mâlâyâm kramâd uccanîcabhâve jalam ânayanti tyajanti ; yathâ tathâvidhir api svakramâyâtam adhanatvasadhanatvâdikam anubhâvayatîty arthah.

(150) Comm. âçîrâtmakam bharatavâkyam kshîrinyah iti.

(151) Comm. gavâm samkîrtanam çakunarûpam iti jneyam ; tatrâpi havyakavyakriyâmidânakshîravatvena tv adhikam bodhyam.

(152) Comm. svasamayavarshî.

(153) Comm. anilâh komalâh vântu gacchantu na tu ghanghâvatâh (sic).

(154) Comm. janminah.


FIN DU TOME QUATRIÈME ET DERNIER

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


Acte IX — 
 1
Acte X — 
 45




  1. Ce titre lui vient de la délicieuse scène du vie acte où Rohasena, le fils de Chârudatta, réclame un chariot d’or au lieu du chariot de terre cuite que Radanikâ, la servante de son père, lui a donné pour s’amuser.
  2. D’après Wilford (Essays on the Kings of Magadha. As. Res. ix, p. 101), Çûdraka aurait été le fondateur d’une dynastie qui gouverna le peuple des Andhras et aurait vécu entre l’époque de Chandragupta et celle de Vikr mâditya, c’est-à-dire entre le iiie et le ier siècle avant l’ère chrétienne. Mais Wilson et Lassen considèrent cette assertion comme très-douteuse. L’auteur de la préface sanscrite de l’édition de Calcutta de la Mricchakatikâ mentionne aussi la même tradition, mais signale les opinions contradictoires et conclut en disant qu’on ne sait rien de positif sur la ville où régnait Çûdraka ni même sur la forme exacte de son nom, car on trouve à côté des passages où il est question de lui, les variantes Çipraka, Çûdaka et Sindhuka. D’après Lassen (Ind. Alterth. ii. p. 945), Çûdraka aurait régné à Vidiçâ, ville située sur la rivière du même nom, un peu à l’est d’Ujjayinî, dans la première moitié du iie siècle de l’ère chrétienne. Le même savant infère des relations de ce prince avec des poètes et des auteurs dramatiques dont parle Vânabhatta. dans son ouvrage intitulé Kâdambarî, que le véritable auteur de la la Mricchakatikâ, vécut à sa cour et lui attribua, par flatterie, la paternité de ce drame.
  3. Voir Lassen. Ind. Alterth. iv. p. 709.
  4. Comp. surtout pour la forme donnée à la pensée les deux passages suivants :

    Mrcch. Ed. Stenz. p. 169. 5. 6. Vasanaparyâyah çavasya punar asti

    Bhag.-Gîta. 2. 22 — Vâsâmsi jîrnâni yathâ vihâya navâni grhnâti naro’ parâni ; tathâ çarîrâni vihâya jîrnâny anyâni samyâti navâni dehi.

  5. J’ai négligé les arguments chronologiques qu’on pourrait être tenté de tirer de telle stance de la Mricchakatikâ qui se retrouve sous une forme identique, ou à peu près, dans l’Hitopadeça, Chânakya, etc. Tous ces passages portent sur des idées proverbiales ou ayant du moins un sens très-général, et la littérature gnomique de l’Inde ancienne présente un caractère trop accusé d’impersonnalité et de communisme pour qu’on puisse en rapporter le morceaux flottants à tel auteur déterminé et, par conséquent, décider quel est le prêteur ou l’emprunteur.
  6. D’après Lassen (Ind. Alterth., ii, p. 1157 et seqq.) qui se fonde sur la simplicité du style, les défauts que présente notre drame au point de vue de l’art et la tendance de l’auteur à décrire les mœurs générales plutôt que celles de cour, la Mricchakatikâ serait antérieure aux pièces de Kalidâsa et aux centuries de Bhartriliari. M, Weber, pense au contraire (Acad. Vorl., passim), qu’on se trompe considérablement en se conformant à la tradition pour placer la Mricchakatikâ vers le premier siècle avant J.-C. Il prétend, en exagérant, ce me semble, dans un sens opposé, que ce drame est à peu près de la même époque que ceux de Bhavabhûti qui vivait au viiie siècle après J.-C. L’emploi du mot nânaka, sorte de monnaie, serait la preuve, d’après lui, qu’il ne peut être antérieur au iie siècle après J.-C., et l’état des dialectes populaires qui y sont employés, prouverait qu’il faut le ramener à une époque beaucoup moins ancienne. Il rappelle aussi, à l’appui de cette opinion, que l’état florissant du buddhisme que cette œuvre révèle, se retrouve également dans un drame de Bhavabhûti, et que les usages qui s’y trouvent décrits sont dans un rapport étroit avec ceux dont il est question dans le Daçakumâra, ouvrage qu’il déclare toutefois beaucoup plus moderne.
  7. Avec cette particularité pourtant que le dénouement de la Mricchakatikâ, comme celui de toutes les pièces sanscrites, est heureux.
  8. Comme dans le théâtre occidental, un acte se termine, bien entendu, par la sortie de tous les personnages qui sont en scène.
  9. Dialecte populaire dérive on très-voisin du sanscrit avec lequel il est dans le rapport de l’italien au latin ou même de nos patois à la langue polie et littéraire. Dans l’Inde, toutes les pièces de théâtre ont été rédigées en partie en prâcrit.
  10. Remarquons, en passant, que ce berger, réserve pour le trône d’après un oracle, est en étroite parenté mythique avec Krishna, Œdipe, Cyrus, Romulus, etc.
  11. Je signalerai encore une traduction italienne, en vers blancs pour les parties versifiées, par M. le professeur Michèle Kerbaker dont le premier acte seul a paru jusqu’ici dans la Rivista Europea, n° d’avril 1872. Dans la préface, l’auteur s’attache surtout à attribuer au buddhisme le développement de la littérature classique dans l’Inde. D’après lui, la philosophie du xviiie siècle aurait eu des effets analogues sur les lettres françaises à ceux que les doctrines du Buddha exercèrent aux bords du Gange ; de là l’analogie de Marion Delorme et de la Mricchakatikâ.
  12. Wilson l’a utilisé presque sans jamais le citer. En raison surtout de la méthode de traduction de ce savant, il reste aussi indispensable à consulter que s’il ne s’en était pas servi. — Le texte qu’il suppose correspond au mss. B. de Stenzler.
  13. On lit à la fin : Mrcchakatikâprakaranavyâkhyâyâm suvarnâlamkaranâkyâyân samhâranâma daçamo’nkah samâptim abhajat.
  14. M. Aufreclit. dans sa description des manuscrits sanscrits de la bibl. bodiéienne dit, Lallâ Dîkshitascriptus ; de son côté, Lallâ Dîkshita, dans la préface de son comm., paraît ne s’attribuer que la transcription du prâcrit en sanscrit (Mrcchakatikâprakarane prâk taratnâkarormisamcarane setum karoti vivrtim dîkshitallâbhidhah svakrtim. Ailleurs pourtant il dit : Vyâkhyâyâm çritallâ tikshitasamkhyâvatâçramena mahatâ nirmitâyâm. Toujours est-il que la plupart des passages empruntés par Stenz. au comm. qu’il avait entre les mains, se retrouvent à peu près textuellement dans le nôtre, ce qui fait supposer l’existence d’une source commune, c’est-à-dire de commentaires plus anciens dans lesquels les auteurs de ceux dont il est question au ont puisé. Cette conjecture est confirmée du reste par les fréquentes gloses que Lallâ Dîkshita fait suivre de la formule iti eke ou iti ke cit. Il est regrettable que Stenz. n’ait pas pu connaître ou ait négligé d’indiquer l’âage et l’origine des manuscrits et du comm. dont il a fait usage pour son édition. Wilson s’est également abstenu de fournir aucune indication bibliographique sur les originaux dont il s’est servi pour sa traduction. D’après la préface sanscrite de l’édition de Calcutta, les manuscrits de la Mricchakatikâ étaient devenus à peu près introuvables quand Wilson obtint celui de Lallà Dîkshita, grâce auquel on put mettre cette édition sous presse, (Bahukâlayaçât tannâtakam prayâço durlabham evâsit kevalam daçarûpakâdigrantheshu pramâ venopanyastasya kva cid ekaçlokasya kva cid ardhaclokasya vâ pathanât tannâma na hi vismrtam (Wilson assure pourtant que la Mricchakatikâ n’est pas expressément citée dans le Daça-Rûpaka) kim tv alpakâle gâte çrî matâ ulisenasâhevena kâçipurîm adhitishtha râ çrîlallâdîkshitasakâcâdekam pustakam âsâdi am punah kalikâtânagaram ânîtam idânîm ca mudrâkharena tasya bahucvam bahukâlasthâyitvam ca samsthâpiram). Toutefois, les doutes qui pourraient s’élever sur l’authenticité de notre pièce, s’il était permis de supposer que Wilson eût pu être dupe d’une forgery, tombent absolument devant ce double fait que la bibliothèque royale de Berlin possède un manuscrit (D de Stenzler) de la Mricchakatikâ daté du Samvat 1674, 1618 de notre ère (Weber. Verzeich. d. Mss. der Bit. Berl.) et qu’il existe de nombreuses variantes entre les différents manuscrits.
  15. Un petit nombre des gloses du commentaire d’Oxford contiennent des passages corrompus ou d’une intelligence difficile ; je n’ai pas cru que ce fût une raison pour ne pas les reproduire, car il est toujours possible d’en tirer quelques éclaircissements utiles.
  16. Les passages qui sont entre guillemets correspondent à ceux qui sont en vers dans l’original.
  17. Je n’ai pas cru devoir adopter la transcription scientifique habituelle pour le nom de Chârudatta, qui se trouve pour ainsi dire consacré sous cette forme par les traductions précédentes.
  18. Bien entendu, je ne fais que résumer les idées exprimées par le commentateur dans les passages comme celui-ci où j’ai à en expliquer le sens. Je ferai remarquer aussi qu’en général je transcris scrupuleusement son orthographe en ce qui regarde les syllabes finales, car l’inobservation des règles du sandhi équivaut généralement de sa part à un système de ponctuation.
  19. Le masseur.