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Le Chat du Neptune/3

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III

REVERS DE LA MÉDAILLE

Les plus belles médailles ont souvent un revers qui ne possède pas les charmes de l’autre côté, le côté de l’effigie.

Nous avons dit que le lieutenant Coquillard était un excellent homme et un naturaliste distingué.

Mais le lieutenant Coquillard était aussi un joueur enragé de dominos.

C’était là son revers.

Quant au chat Tom, c’était bien la créature à quatre pattes la plus parfaite de toutes les créatures à quatre pattes ; seulement, il était, lui aussi, très joueur.

Il ne jouait pas aux dominos, par exemple !

Non, il n’avait pas besoin de dominos pour se distraire, ce chaton chéri.

Il jouait avec tout ce qui s’offrait à portée de ses jolies petites griffettes aiguës.

Oh ! il ne choisissait pas !

Jeu de mains, jeu de vilains, disaient nos pères, c’est-à-dire jeu rude et dangereux de gens grossiers.

Jeu de vilains, dirons-nous, vilain jeu !

Mais le jeu de griffes est plus désastreux encore que le jeu de mains.

Or un jour — car il faut tout dire, hélas ! — tandis que le lieutenant Coquillard, éloigné de sa cabine depuis trois heures, et enfermé, en compagnie de dominos, avec son commandant, essayait de se débarrasser, au détriment de cet officier supérieur, d’un double-six réellement obstiné, que le hasard mettait sans cesse dans son jeu, le petit minet sauvé des eaux, comme Moïse enfant, se mit à faire également sa partie dans la chambre de son ami.

Et quelle partie !

Je frémis encore rien que d’y songer !

D’abord, d’un coup de patte, Tom jeta à bas d’un guéridon l’arbuste artificiel sur les branches duquel le lieutenant Coquillard avait fait reposer une douzaine d’oiseaux-mouches.

Quand les oiseaux-mouches furent par terre, Tom leur défrisa les plumes, en veux-tu, en voilà, de la belle manière !

Puis, comme il reconnut que ce n’étaient pas de vrais oiseaux, des oiseaux vivants, des oiseaux bons à croquer, il les abandonna à leur triste position, et s’amusa à courir sur les meubles, renversant les bouquins, froissant les papiers, se mettant sur le dos pour mieux les rouler et les déchirer entre ses terribles mains de chat.

Enfin, comme cela ne lui semblait pas très drôle, à la longue, il sauta comme un tigre sur le fameux pingouin, dont il avait eu d’abord un peu peur.

Le pingouin ne résista pas et il ne poussa pas son cri de guerre.

Je le crois sans peine ! Il était tout bourré de coton et aussi peu en vie que les autres oiseaux.


Tom s’acharna sur le pingouin.

Tom, irrité de ce calme inexplicable, s’acharna sur le pingouin, lui déchira son blanc gilet de plumes à belles dents et le réduisit en lambeaux.

Le plumage du malheureux volatile voltigeait par les airs autour des oreilles de Tom.

Spectacle affreux !

Pendant ce déplorable carnage, qui privait à tout jamais le musée du Havre de la collection du lieutenant Coquillard, ce lieutenant, toujours plongé dans les dominos avec son infatigable commandant, ne savait comment se tirer d’un coup de blanc partout que lui avait posé son supérieur.