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Le Chat du Neptune/2

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II

ENCHANTEMENT DU LIEUTENANT COQUILLARD

Voilà Tom à bord. Heureux Tom !

Il a déjà parfaitement oublié ses heures de solitude et surtout ses jours de jeûne.

Il a repris un joli petit ventre, et alors les traces de ses misères s’effacent de son esprit comme de son corps.

Mais le lieutenant Coquillard, lui, ne les a pas si facilement oubliées que cela, et, à chaque instant, pris d’une tendre inquiétude, il quitte le pont pour venir constater, dans sa cabine, que son cher Tom a bien tout ce qu’il lui faut.

Comme le petit Tom le remercie pour ses attentions ?

Aussi comme le petit Tom le remercie de ses attentions ! Ce n’est pas un chat ingrat.

Le lieutenant Coquillard est dans le ravissement le plus complet et le plus épanoui.

D’une part (côté chat), c’est un reconnaissant ronron perpétuel, ce sont d’affectueux petits coups de crâne donnés sans relâche sur les respectables tibias de son protecteur…

D’autre part (côté homme), c’est un bon et grave sourire incessant sous les moustaches et dans la barbe blanche, c’est un avis tout amical d’avoir à ménager le drap des pantalons, dans les transports trop passionnés de ses griffes…

Enfin c’est une félicité sans nuages qui règne également dans les deux cœurs.

Le lieutenant Coquillard, tout entier à son chat adoptif (ce pauvre Tom, il a dû tant souffrir sur son épave, il faut bien le gâter un peu !), néglige même, depuis huit jours, la précieuse collection d’oiseaux de terre et de mer qu’il a préparée, afin de l’offrir au musée du Havre.

Car le lieutenant Coquillard est un naturaliste amateur, un amateur d’une certaine force cependant, et il empaille tout ce qui lui tombe sous la main, en fait de bipèdes, excepté le bipède appelé l’homme, bien entendu.

On a eu même beaucoup de peine, une fois, à la table du carré des officiers, à lui faire lâcher des cailles de conserve qu’il voulait enlever du plat pour les disséquer, au lieu de les manger.

Tout cela est et bel et bon, mais Tom l’emporte pour le moment sur les oiseaux ! À ce point que le lieutenant Coquillard semble totalement perdre la mémoire des principes élémentaires de la plus vulgaire prudence.

Il omet de mettre en lieu sûr, sous clef, à l’abri de tout regard indiscret, quand il est de service, les oiseaux délicats qui parent sa cabine, pour le moment, en attendant le jour glorieux où ils seront admirés, au musée havrais, par les curieux de la Seine-Inférieure.

Inquiétante quiétude !

Oh ! lieutenant Coquillard, ne vous rappelez-vous pas ce que vous ont coûté la capture et l’empaillement, par exemple, de votre admirable pingouin (Alca impennis), jadis le plus cher objet de vos préoccupations, et aujourd’hui l’ornement le plus rare de votre cabine ?

Regardez-le ! Il vous tend les bras comme un fils : je veux dire, il vous tend les moignons d’ailes que lui mesure la nature. Ne le voyez-vous donc pas, lieutenant Coquillard, et n’en êtes-vous donc plus touché ?

Si, si : le lieutenant voit toujours son remarquable pingouin d’un très bon œil, mais il adore son Tom — que voulez-vous ? — et sa confiance en lui est illimitée.