Le Chemin des ombres heureuses/Léandre

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Édition du Mercure de France (p. 55-56).

LÉANDRE


J’étais sculpteur :
croyant que l’art n’est point dans la copie servile,
j’ai laissé à Myron sa renommée facile
et son public de sots admirateurs.

Sa génisse d’airain abusait les bergers ;
l’aiguillon à la main, ils venaient la toucher ;
les taons se collaient après elle,
les veaux se suspendaient à ses mamelles
et les taureaux en rut l’assaillaient, mugissants.

Au temps de ma jeunesse

j’avais dans le Paros éblouissant
taillé la forme nue d’une Déesse.
Mais, lorsqu’à mes amis j’eus découvert mon œuvre,
je lus l’envie de ce corps dans leurs yeux.
Je saisis un marteau et mutilai le marbre
pour expier l’erreur involontaire
d’avoir tendu l’artifice d’un piège
aux désirs que peut seule assouvir une femme.

Et dès lors mes statues n’ont jamais suscité
que cette joie sereine et désintéressée
germant au pur soleil de la beauté.