Le Cheval et le Poulain

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 81-83).


FABLE X

Le Cheval & le Poulain


Un bon père cheval, veuf & n’ayant qu’un fils,
       L’élevoit dans un pâturage
       Où les eaux, les fleurs & l’ombrage

Présentoient à la fois tous les biens réunis.
Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge,
Le poulain tous les jours se gorgeoit de sainfoin,
       Se vautroit dans l’herbe fleurie,
Galopoit sans objet, se baignoit sans envie,
       Ou se reposoit sans besoin.
Oisif & gras à lard, le jeune solitaire
S’ennuya, se lassa de ne manquer de rien ;
Le dégoût vint bientôt. Il va trouver son père.
 « Depuis longtemps, dit-il, je ne me sens pas bien :
       Cette herbe est malsaine & me tue,
Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue,
 L’air qu’on respire ici m’attaque les poumons ;
       Bref, je meurs si nous ne partons. »
—Mon fils, répond le père, il s’agit de ta vie ;
       À l’instant même il faut partir.
Sitôt dit, sitôt fait ; ils quittent leur patrie.
Le jeune voyageur bondissoit de plaisir ;
Le vieillard, moins joyeux, alloit un train plus sage,
Mais il guidoit l’enfant, & le faisoit gravir
Sur des monts escarpés, arides, sans herbage,
       Où rien ne pouvoit le nourrir.
       Le soir vint, point de pâturage ;
       On s’en passa. Le lendemain,
Comme l’on commençoit à souffrir de la faim,

On prit du bout des dents une ronce sauvage.
On ne galopa plus le reste du voyage ;
À peine, après deux jours, alloit-on même au pas.
       Jugeant alors la leçon faite,
Le père va reprendre une route secrète
       Que son fils ne connoissoit pas,
       Et le ramène à sa prairie
Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain
       Retrouve un peu d’herbe fleurie,
Il se jette dessus. « Ah ! l’excellent festin,
 La bonne herbe ! dit-il, comme elle est douce & tendre !
       Mon père, il ne faut pas s’attendre
       Que nous puissions rencontrer mieux ;
 Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux :
 Quel pays peut valoir cet asile champêtre ? »
 Comme il parloit ainsi, le jour vint à paroître.
Le poulain reconnoît le pré qu’il a quitté :
Il demeure confus. Le père avec bonté
Lui dit : « Mon cher enfant, retiens cette maxime :
Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté ;
        Il faut au bonheur du régime »