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Le Cheval sauvage/10

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H. Lecène et H. Oudin (p. 66-74).

X

Un combat avec les Mexicains


Nous n’étions plus qu’à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey s’écria tout à coup : « Alerte ! voilà les Indiens ! »

En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.

Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur exemple ; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant l’étrange apparition.

Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu’ils marchaient sur nous en ligne droite.

— Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont des Comanches.

— Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l’œil sur vos fusils.

Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos chevaux, et nous attendîmes l’approche de l’ennemi.

Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben s’écria :

— Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un
Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire former un carré.
nègre : ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.

Cette affirmation n’était pas de nature à nous rassurer, car nous n’ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d’abord ne pas nous avoir aperçus ; mais lorsqu’ils eurent le soleil derrière eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent à l’attaque. Malgré l’inégalité du nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente qu’en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les cavaliers nous attaquaient, il n’y en aurait que neuf qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche il n’y avait pas de quoi nous effrayer : nous y étions préparés ; j’avais un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.

— Seize coups, et les couteaux au pis aller ! s’écria Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.

Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait devant leur front de bataille, comme s’il voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De notre côté, nous n’étions pas restés inactifs ; nous avions attaché nos chevaux deux à deux d’un côté par la tête, de l’autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions l’intérieur. Ainsi postés, nous n’avions plus qu’à surveiller les mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos pieds.

À la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu’ils ne furent plus qu’à trois cents pas, ils firent halte de nouveau et nous crièrent :

— Que craignez-vous ? Nous sommes des amis.

— Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez donc pour des imbéciles ? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.

Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l’un d’eux se détacha du groupe, lança d’un coup d’éperon son cheval au galop et décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu’il se fut éloigné d’une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d’un second qui répéta la manœuvre, puis d’un troisième, d’un quatrième, d’un cinquième, qui tournoyèrent l’un derrière l’autre autour de nous. Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu’ils déchargeaient leurs mousquets. Ils s’éloignaient ensuite en continuant le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre d’autres toutes chargées et revenaient, toujours en galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu’ils nous dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c’eût été dépenser sans grande utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à recharger nos armes. À la première fusillade, toutes les balles avaient passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge
Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu’ils dissimulaient leur corps.
de l’ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de chasse en lui éraflant l’épaule. Une autre balle rasa la tête de Ruben.

Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l’attaque sans y répondre, dis-je. Qu’en pensez-vous, camarades ?

— Nous devons faire une sortie, répondit Garey : c’est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.

— À quoi bon ? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s’en tirerait peut-être ; mais pour toi et moi il n’y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n’a pas à se vanter de ses jambes.

— Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l’étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu’en dites-vous, capitaine ?

— Je crois, repartis-je en désignant d’un coup de tête le plateau, que nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L’ennemi ne pourra plus alors nous tourner ; et, avec les chevaux devant nous, il nous sera plus facile de lui tenir tête.

— Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n’avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.

Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la bande, criant et vociférant ; mais nous avions l’avance et nous atteignîmes heureusement le rocher. Puis d’un bond nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos fusils braqués sur l’ennemi, nous attendîmes.