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Le Chevalier à la charrette/20

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XX


Lorsque sa femme épousée lui avoua qu’elle avait laissé partir Lancelot, pour un peu il l’eût tuée ! Il s’empressa d’avertir Méléagant, par prudence. Et celui-ci, ce traître que le mauvais feu arde ! il jura qu’il saurait enfermer Lancelot en un lieu d’où il ne sortirait point sans congé. En effet, il le fit transporter dans une tour très haute et très forte, au milieu d’un grand marais, dans la marche de Galles. On mura les portes et les fenêtres, sauf une petite ouverture, au sommet : par là, on faisait passer chaque jour au prisonnier un peu d’un dur pain d’orge et de l’eau trouble, qu’on lui portait en barque et qu’il tirait lui-même par une corde.

Cela fait, Méléagant se rendit à la cour du roi Artus, qui était alors à Londres, pour réclamer la bataille contre Lancelot et, si son adversaire était défaillant, demander que la reine le suivît comme elle l’avait juré.

— Méléagant, dit le roi, Lancelot n’est point ici, et je ne l’ai pas vu depuis un an avant le temps qu’il délivra la reine. Et vous savez bien ce que vous devez faire.

— Et quoi ?

— Attendre céans quarante jours, par ma foi ! et si Lancelot ne se présente pas, ou quelque autre à sa place, vous emmènerez la reine.

— Ainsi ferai-je, répondit Méléagant.

Or, le conte dit en cette partie qu’il avait une sœur d’un premier lit. Et cette pucelle le haïssait fort parce qu’il s’était emparé de la terre qu’elle devait hériter de sa mère, après l’avoir si bien calomniée que le roi Baudemagu, leur père, l’avait exilée au bout de son royaume : et c’était justement dans la marche de Galles. Quand elle sut qu’on avait enfermé un prisonnier dans la tour, elle résolut de s’en enquérir.

Sachez que le sergent qui gardait la tour logeait au bord du marais, près du chemin, et que sa femme devait tout à la sœur de Méléagant, qui l’avait élevée et mariée. Celle-ci vint voir sa protégée et coucher chez elle. Puis, la nuit, quand tout fut endormi, elle monta dans la barque avec deux de ses pucelles et vogua jusqu’au pied de la tour, où elle découvrit le panneret par lequel on envoyait les vivres. Et elle entendit une voix qui se plaignait et disait :

— Ah ! Fortune, comme ta roue a mal tourné pour moi ! Les vilains disent bien vrai quand ils assurent qu’on a peine à trouver un ami. Ha ! messire Gauvain, si vous étiez en prison comme je suis depuis un an, il n’y aurait tour ni forteresse au monde que je ne conquisse, jusqu’à ce que je vous eusse trouvé ! Et vous, madame la reine, dont tout bien m’est venu, ce n’est pas tant pour moi que pour vous, que je regrette de mourir ici, car je sais bien que vous aurez grand’peine quand vous apprendrez ma mort !

Ainsi gémissait le prisonnier, et la demoiselle devina que c’était Lancelot. Elle heurta le panneret et lui, qui s’en aperçut, il vint à la fenêtre et tendit le cou.

— Je suis une amie, dit-elle, triste de votre chagrin. Et je me suis mise en aventure de mort pour vous délivrer.

Elle retourna doucement à la maison, d’où elle rapporta un pic et une grosse corde, qu’elle lia à celle où pendait le panneret. Lancelot eut tôt fait de tirer la corde, d’agrandir l’ouverture et de se laisser glisser dans la barque le plus silencieusement qu’il put, et de là dans le logis du sergent.

La demoiselle le fit coucher dans la chambre voisine de la sienne. Et le lendemain, au jour, elle l’habilla de l’une de ses robes ; après quoi elle l’emmena sur un de ses palefrois au milieu de ses pucelles, à la vue des gardiens qui ne le reconnurent pas. Et sachez bien qu’une fois sorti de la tour, pour tout l’or du monde, Lancelot n’y fût pas rentré ! Mais le conte retourne maintenant à Méléagant.