Le Chevalier à la charrette/9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

IX


Le matin, au sortir de la messe du Saint-Esprit, un moine s’approcha de Lancelot, qui était déjà tout armé, hors la tête et les mains.

— Sire, vous allez au pays de Gorre pour y délivrer les Bretons. Mais sachez que celui qui accomplira cette aventure doit être soumis à un essai ici même.

— Allons, dit Lancelot.

Le rendu le mena au cimetière où gisaient dans de riches tombeaux les corps de trente-quatre chevaliers qui tous avaient été prud’hommes à Dieu et au siècle. Mais l’une des tombes, la plus belle que l’on pût voir de Dombes à Pampelune, était fermée par une lame de marbre, large de trois pieds, longue de quatre, épaisse de plus d’un et scellée à plomb et à ciment.

— Celui qui lèvera cette dalle mènera à bien l’aventure que vous suivez, dit le moine.

Aussitôt Lancelot mit la main sur la pierre, et vous eussiez vu que d’un seul coup il la souleva au-dessus de sa tête. Il découvrit ainsi le corps d’un chevalier tout armé, couché sous son écu, qui était d’or à la croix vermeille ; une épée gisait à côté, claire et brillante comme si elle venait d’être fourbie ; les chausses et le haubert étaient blancs comme neige neigée, et dessus le heaume il y avait une couronne d’or. Et dans la tombe des lettres gravées disaient.

Ci-gît Galaad le fort, qui fut roi de Galles au temps que le Graal fut porté en Bretagne, et par lui cette terre eut nom Galles, car auparavant elle était appelée Hocelice.

Longtemps, Lancelot tint la pierre levée. Quand il voulut la remettre comme il l’avait trouvée, il ne le put, et jamais plus elle ne retomba : ce que chacun tint pour une merveille. Puis il alla avec le moine rendre grâce à Notre Seigneur. Mais, en sortant de l’église, il aperçut un grand feu qui flamboyait dans une caverne creusée en terre. Il demanda ce que c’était.

— Nous savons, répondit le moine, que celui qui éteindra ce feu s’assoira au siège périlleux de la Table ronde et connaîtra la vérité du Saint Graal. Mais ne vous y essayez pas, beau sire, car le même homme ne mènera pas à bien cette aventure et celle que vous venez d’achever. Celle-là n’est point vôtre.

— Toutefois, je la tenterai, dit Lancelot, quoi qu’il m’en advienne.

Et le voilà qui descend les degrés de la caverne. Au fond, il y avait une tombe autour de laquelle les flammes s’élevaient comme des lances. Longtemps il les regarda, mais elles ne s’éteignirent pas, si bien qu’il commença de se tenir pour fol d’être venu là, et de maudire l’heure de sa naissance.

— Ha, Dieu, quel deuil et quelle honte ! s’écria-t-il.

Alors une voix sortit du tombeau.

— Qui es-tu ? demanda-t-elle, et pourquoi dis-tu : « Dieu, quel deuil et quelle honte ? »

— Parce que, répondit Lancelot, ce feu ne s’est pas éteint quand je suis entré : c’est donc que je ne suis pas le meilleur chevalier du monde ; et je ne suis même pas un bon chevalier, puisqu’un bon chevalier n’a pas peur.

— Tu n’es pas le meilleur chevalier du monde, mais tu dis mal quand tu dis : « Dieu, quelle honte ! », car celui qui sera le meilleur chevalier du monde aura une si haute tâche que nul autre ne la pourrait accomplir. Sitôt qu’il entrera ici, parce qu’il sera vierge et chaste, et que jamais n’aura brûlé en lui le feu de luxure, ces flammes auprès desquelles toutes les autres ne sont rien s’éteindront. Toi, pourtant, je ne te déprise pas, car tu es si hautement doué de prouesse et de chevalerie terrienne que nul à cette heure ne te pourrait surpasser. Je te connais bien : nous sommes du même lignage. Et sache que celui qui me délivrera sera de mes cousins, et qu’il tiendra à toi d’on ne peut plus près, et qu’il sera la fleur de tous les vrais chevaliers. Tu eusses mené à bien les aventures qu’il achèvera ; mais tu en as perdu l’honneur par l’ardeur de ta luxure et la faiblesse de tes reins, qui empêchent que tu sois digne de connaître la vérité du Saint Graal. Et tu n’as pas eu nom Lancelot à ton baptême, mais Galaad ; ainsi te fit appeler ton père. Va-t’en, beau cousin, car cette aventure n’est pas tienne.

Lancelot demanda à celui qui parlait quel était son nom, et pourquoi il était enfermé là, et s’il était mort ou vif.

— Je fus le neveu de Joseph d’Arimathie qui descendit Jésus-Christ de la croix et apporta le Saint Graal en cette terre, mais pour un crime que je fis, j’endure cette angoisse. J’ai nom Siméon. Et, sans les prières de Joseph, j’eusse été damné ; mais, grâce à lui, Dieu m’a octroyé le salut de mon âme au prix de la douleur de mon corps : car je souffrirai dans cette tombe jusqu’à la venue du chevalier vierge. Or va-t’en, beau cousin.

Lancelot remonta les degrés et trouva les moines qui l’attendaient en grande peur. Et pendant qu’il leur contait ce qui lui était advenu dans la caverne, une grande compagnie de rendus, escortant une litière, entra dans l’abbaye ; ils dirent que, neuf nuits auparavant, un homme de Galles avait eu une vision et qu’il avait annoncé que le corps de Galaad le Fort serait délivré le surlendemain de l’Ascension. Lancelot mit le roi mort dans leur litière.

Et quand il l’eut fait, la demoiselle vint à lui.

— Beau sire, donnez-moi congé, car main tenant je connais votre nom : j’ai entendu la voix vous appeler.

— Par la chose au monde que vous aimez le mieux, je vous prie de ne la dire à personne avant que vous sachiez comment j’aurai achevé cette quête : jusqu’ici j’y ai eu trop de honte et de mécomptes !

— Sire, je ne le prononcerai qu’en un lieu où l’on a autant de souci de votre honneur que vous en avez vous-même.

Elle lui apprit qui elle était et comment elle l’avait suivi à la prière de sa sœur ; et Lancelot reprit sa route, guidé par un valet. Tous deux gagnèrent la chaussée de Gahion. C’était la maîtresse cité du royaume de Gorre, et là se trouvait la tour où la reine Guenièvre était enfermée ; mais, pour y entrer, il fallait passer le pont de l’Épée.