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Le Chevalier de Saint-Georges/26

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H.-L. Delloye (3 - Parisp. 3-19).


I.

La toilette.


Pour Bathylle, direz-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu’il n’en agrée.
La Bruyère, — (Les Femmes.)


— Jasmin ?

— Monsieur le chevalier ?

— Ouvre ces rideaux et pousse les volets, il doit être midi sonné

— Avec votre permission, monsieur le chevalier, il est deux heures ; le carrosse de Mme la marquise de Montesson doit vous prendre à trois… pour la course… Bruno, votre perruquier est là…

— C’est bien, qu’il attende !… Tu as parbleu raison : deux heures à ma montre ! Je serai rentré tard du souper de M. le duc de Chartres ! Je crois, Dieu me pardonne, Jasmin, que j’y ai oublié ma raison et ma tabatière… C’est une de mes boîtes d’été, Jasmin ! celle de Mme Dugazon !… Tu n’oublieras pas de la faire demander à Dauphin, le premier laquais.

— Quand on possède, comme monsieur le chevalier, trois cents boîtes et autant de bagues…

— Ajoute autant de maîtresses, Jasmin, dit M. de Vannes, qui entrait sur la pointe du pied dans ces demi-ténèbres pendant que le valet de chambre faisait claquer, en les ouvrant, les persiennes matelassées de l’appartement. Le bruit de la rue Saint-Honoré ne tarda pas à l’envahir, de sorte que le visiteur fut quelques secondes à considérer lui-même avec un recueillement contemplatif la pièce que le soleil venait d’éclairer si brusquement.

C’était une charmante chambre, ma foi, tendue en damas de trois couleurs, ce qui lui donnait dès l’abord un air d’arc-en-ciel des plus galans. Les trumeaux et les frises offraient partout à l’œil des guirlandes de roses pompons balancées par des génies aux torches renversées ; ici des bergères, la bouche en cœur, sous des berceaux treillisés de barreaux verts, tenant de la main gauche le coin de leur jupe, garnie de falbalas et de quilles, comme si les violons de l’Opéra eussent attendu leurs ordres sous la feuillée de quelque bosquet voisin ; là des sapajous, des hérons et des pélicans roses à l’infini. Il y avait des chiffres et des cœurs entrelacés, des carquois et des arcs d’or bruni ; puis, sur le plafond, le char de Vénus mené par M. Cupidon son fils, avec des moustaches, un manchon et des bottes fortes.

Les diverses allégories mignonnement éparses dans cette chambre à coucher, qui faisait partie d’un hôtel situé au milieu de la rue Saint-Honoré en-deçà du Palais-Royal, ne paraissaient guère cependant le fait de son locataire actuel, car leur harmonie était visiblement contrariée par de bizarres dissonances.

Ainsi, — loin de chercher à faire valoir les grâces coquettes de cet appartement, concédé sans doute par quelque fermier général au caprice exigeant d’une danseuse, — celui qui l’occupait ne s’était guère embarrassé que d’une chose, d’y loger à l’aise ses fantaisies et ses goûts familiers. Près de la glace, et sur un panneau semé de déesses à la Vanloo, pendait une paire de fleurets ; ici des patins, un violon entouré de serge ; plus loin une savate agréablement croisée avec un bâton de maître bâtoniste ; çà et là des trompes attachées à la tenture, puis, à côté du lit d’étoffe cerise, un grand fouet, mais un fouet royal, car le manche était incrusté de pierreries…

Sur la cheminée, dont les gorges de marbre et les pieds de biche se découpaient en saillie au grand soleil, reposait une liasse de papiers de musique, à côté d’un bilboquet, et le buste en biscuit de l’acteur Jeannot placé en regard de celui de Voltaire…

En revanche, il y avait un grand soin et une régularité excessive dans chaque objet de la toilette, dont la plus petite pince était en or. Son fini, son précieux, dépassaient une recherche féminine… Plusieurs coffrets élégans en velours bleu de ciel doublé d’émail, des pâtes contenues dans des flacons transparens, le doux esprit des fleurs s’échappant des cassolettes entrouvertes, des brosses diverses en vernis-Martin, merveilleusement montées, des cachets exquis sortant de l’atelier de Jollifret le parfumeur, tel était le principal aspect de la toilette.

Sur le sopha, une garniture rayonnante de boutons de strass, le jabot de point d’Angleterre, l’habit de velours ponceau, les manchettes et l’épée de Tonkin ciselée d’or…

Pour la veste, elle était de satin blanc, avec des nids d’oiseaux brodés sur les poches ; la culotte de velours gris de perle, les bas de soie à coins d’or ; les souliers à talons rouges.

Sur un petit guéridon en bois de rose près du lit, on voyait des portraits entourés de diamans, dont un agréable se serait paré jusqu’au coude, des tabatières et plusieurs montres à chaînes guillochées…

Si bien qu’en pénétrant ce galant sanctuaire, on ne pouvait s’empêcher de s’écrier : « C’est un grand seigneur. »

M. de Vannes, dont l’uniforme assez mûr de lieutenant de dragons contrastait avec ce luxe, examinait la chambre avec un sentiment secret d’envie, quand le chevalier s’écria :

— Eh bien ! mon cher, direz-vous que je suis long à me lever ?

Il avait sauté du lit avec une prestesse incroyable et se développait à l’œil ébloui du lieutenant dans tout le majestueux relief de sa stature…

Vêtu d’une longue robe de chambre, ou plutôt d’un peignoir de soie verte à fleurs d’argent dont Jasmin venait de le draper en un clin d’œil, le chevalier tendait la main à M. de Vannes. Cette main était noire et ornée de bagues prodigieusement hautes, qui avaient l’air de vouloir en dissimuler les jointures…

— Qui me procure l’honneur de vous voir ce matin, mon cher de Vannes ? Auriez-vous une affaire ? puis-je vous être bon à quelque chose ?

— Je viens, mon cher Saint-Georges, prendre de vous, non pas une leçon d’escrime, mais une leçon de bonheur pour ma journée… Oui, continua M. de Vannes d’un ton qu’il voulait rendre frivole, mais qui n’était que gêné, il est de l’état d’un homme à la mode de savoir parier à coup sûr ; et comme je vais de ce pas aux courses de Vincennes, je viens apprendre de vous quelles sont les meilleures chances.

— Voici le programme, répondit négligemment le chevalier en s’asseyant devant son miroir de toilette, orné de rubans jonquille et de billets doux placés au cadre d’or de sa glace, pendant que Jasmin introduisait le perruquier… Vous permettrez que M. Bruno me coiffe ?… Il a ses armes, et je ne voudrais pas me faire avec lui une mauvaise querelle…

M. Bruno entra, saupoudré des pieds à la tête comme les merlans du jour ; il tenait d’une main le fer à toupet, de l’autre un superbe couteau d’ivoire… Jasmin lui arracha avec un dédain profond ces armes vulgaires et tira du nécessaire de son maître une magnifique spatule d’or, meuble habituel qui servait à ramasser la poudre sur le front du chevalier, pour l’étaler ensuite complaisamment vers le haut des tempes.

— J’ai cru, monsieur le chevalier, que je n’arriverais jamais !… dit Bruno en débouchant plusieurs flacons dont il se versa voluptueusement l’essence dans les mains… Il n’est pas facile de marcher par les boues en bas de soie et en souliers plats ! Les rues qui avoisinent la vôtre sont pleines de peuple ; les carrosses roulent en tous sens…

— Et tu trouverais fort juste, faquin, que les perruquiers eussent carrosse ?…

— Je trouverais au moins fort juste que le coiffeur de M. de Saint-Georges n’allât point à pied…

— Le maraud a de l’esprit, siffla entre ses dents M. de Vannes. — Mais en effet, continua-t-il en s’approchant de la fenêtre, dont il écarta les rideaux, il n’y a que voitures et coureurs par votre rue, mon cher Saint-Georges. Si tout ce monde se porte à Vincennes… Vous allez me dire pour qui je dois parier décidément…

— Pour Bruno ou pour Jasmin, à votre choix, mon cher de Vannes ; ce sont les deux plus intrépides Mecklembourgeois que je connaisse… Un peu lourds au départ, mais ne se laissant pas dépasser…

— C’est vrai, dit Bruno, avec un mouvement de satisfaction ineffable…

— C’est vrai ! dit Jasmin avec un soupir de douleur…

« Pour ce qui est d’un service actif, reprit alors Jasmin, M. le chevalier a raison de me poser comme un vrai cheval de race. Je ne conteste pas à Bruno le titre de Mecklembourgeois, mais je cours comme le fils de Relaria la jument du duc de Chartres.

— Tu feras croire au lieutenant que je veux t’exterminer !

— Encore une année comme celle-ci, monsieur le chevalier et je serai fourbu, je vous le dis ! Je ne serai pas capable de boutonner vos poignets de chemise ou vos fleurets. Il n’y a pas de jour que vous n’alliez au tir ou au concert, de sorte que je prends cette fois vos pistolets pour votre boîte à violon, cette autre, la boîte à violon pour vos pistolets. Je porte vingt à trente billets amoureux par jour, et vous en rapporte le double… En voici quinze ou seize qui vous attendent encore là sur ce plateau… Tous les quartiers vous sont bons, et je vais d’ici jusqu’en dehors de la porte Saint-Honoré, et de la porte Saint-Honoré au Marais. Il faudrait être nègre, je veux dire coureur, reprit Jasmin, pour tenir à ce métier ! Hier, pas plus tard qu’hier, j’ai cru que la veine de mes fatigues tarirait ; bast ! vous m’envoyez dans la plaine des Sablons pour un ancien piqueur du roi qui a la fièvre… J’ai gagné la sienne rien qu’à courir, et je vous préviens que si une autre fois vous me donnez encore une poularde de Rennes à lui porter, il risque fort de ne pas la tordre et l’avaler ! Des poulardes de Rennes ! des poulardes rôties au feu des cuisines du duc d’Orléans pour ces gens-là ! fi, monsieur, fi donc ! et un panier de vin de six bouteilles, encore !

— Silence, monsieur Jasmin ; ce piqueur vaut mieux que vous, qui n’êtes qu’un méchant ivrogne. Ce brave homme, continua-t-il en se tournant vers de Vannes, m’a appris la trompe pendant six mois. C’est Souré, celui qui sonnait si bien aux Saint-Hubert de Compiègne…

— Monsieur le chevalier, dit Jasmin avec un air de solennelle affliction et comme oppressé de ce qu’il allait dire à Saint-Georges, monsieur le chevalier, j’ai un aveu à vous faire…

— Un aveu ! monsieur Jasmin ; parlez…

— Eh bien ! il faut vous résoudre à me quitter, monsieur le chevalier… N’allez pas croire que ce soit par dégoût de ma condition, au moins ! non ; ce que j’en ait dit tout à l’heure, c’est par boutade ; vous avez de bons momens… Mais, monsieur le chevalier, je me marie.

— Et qui épouses-tu, monsieur Jasmin ? dit Saint-Georges, quelque peu surpris de cette retraite inattendue.

— Mademoiselle Rosette, monsieur le chevalier ; une repasseuse adorable du quai de Bercy.

— Rosette, qu’est-ce que cela ?

— Elle se dit la nièce d’un gentilhomme colon, qui est mort aux îles et dont elle espère du bien…

— Vous êtes un imbécile, Jasmin ; quelque petite fille qui se gausse de vous.

— Je ne pense pas, monsieur le chevalier ; d’ailleurs je ne déroge point ; elle va devenir pomponnière de Mme de Blot.

— Peste ! si elle copie sa maîtresse, elle sera bientôt réduite à rien ! Yous savez, de Vannes, continua le chevalier, voilà un an que pour se faire maigrir la de Blot s’est mise au lait ! Mais voyez donc comme cela tombé, continua-t-il en ajustant une de ses boucles dans la glace, moi qui cherche partout un heiduque ! Jamais, au grand jamais, ce Jasmin n’eût fait mon affaire ! Nous avons pourtant passé deux années ensemble…

Le valet de chambre sortait pour préparer la toilette de son ex-maître ; il entendit ces dernières paroles, et de son œil gauche déborda une larme de réserve comme tout parfait valet de chambre doit en avoir une. Mais l’amour de Rosette lui tenait au cœur, Rosette, fleur virginale qu’il voulait mettre en sûreté sous la serre chaude de l’hymen.

— C’est une chose fort à la mode qu’un heiduque, reprit M. de Vannes ; ma tante, la comtesse de Godrécourt, vient d’en perdre un qu’elle n’eût pas cédé pour la rançon d’un roi. Mais n’avez-vous pas déjà une négresse, chevalier ?

Saint-Georges parut troublé, il chiffonna plusieurs rubans avec précipitation et balbutia un :

— Je ne sais…

— Parbleu ! je viens de la voir s’abîmer comme une ombre noire dans un des cabinets attenant à votre pièce d’entrée. Il faisait petit jour chez vous, je n’ai pu distinguer si elle était belle ou non ; mais je vous sais homme de goût ; vous me la ferez voir, n’est-ce pas ? J’aime beaucoup les négresses.

La gêne de Saint-Georges, à ce dernier mot, devint si visible qu’il rompit les chiens subitement et dit à de Vannes auquel il représenta le programme des courses :

— Lieutenant, pour qui voulez-vous parier ? La première partie, vous le voyez, est entre miss Musk, au comte de Lauraguais ; il revient de son exil exprès pour la faire courir… Son concurrent est Corner, à M. le comte d’Artois. Pariez pour ce dernier…

— Si j’ose ouvrir un avis, insinua doucement M. Bruno en faisant ployer sous ses doigts un crochet rebelle et en présentant à Saint-Georges son miroir de toilette, — pariez, monsieur le lieutenant, pour M. le chevalier ; il a du bonheur… je ne vous dis que cela.

Et M. Bruno, par un coup d’œil subtil qu’il échangeait subtilement avec M. de Vannes, lui indiquait une pile de louis sur un des coins de la cheminée. Cette somme n’avait pas encore tenté, il faut le croire, les nerfs olfactifs du lieutenant, car, dès qu’il la vit, il courut les bras étendus vers elle et s’écria :

— Voilà, chevalier, une pyramide qui prouve en effet votre bonheur ! Est-ce au jeu de son altesse sérénissime le duc d’Orléans que vous avez raflé pareil gain ?

— Pas le moins du monde ; c’est un pari… Mon Dieu, oui ! le banquier Duhamel, ce vieil avare ! il a, vous le savez, la fureur de postuler pour son neveu. J’ai parié que le duc d’Orléans lirait avant hier, à huit heures, un placet de ce jeune abbé, qui demande un bénéfice à Bar-sur-Aube, et que, ce qui est plus grave, il lui accorderait la place. Il devait y avoir séance de l’escamoteur Pinelli, le même qui a broyé l’autre soir dans un mortier la montre de M. le duc d’Orléans. Sans rien dire au prince de la pétition, j’ai prévenu Pinetti qu’il ne rendît point la montre à son altesse qu’elle n’eût signé pour le diable un acte annonçant sa soumission aveugle à ses arrêts. Vous pensez bien que cet acte, c’était la pétition de l’abbé. Aussi son altesse n’a-t-elle pu s’empêcher de rire quand elle a vu que le diable lui avait fait signer un bénéfice !… Duhamel a perdu et gagné tout à la fois. Il m’a envoyé cet or, Vous voyez que c’est un digne Turcaret !

— Et vous êtes, Saint-Georges, un véritable Moncade ! La petite maison de Mlle Dervieux n’a rien qui vaille votre luxe ; vous faites de la musique avec des marquises, de l’esprit avec Laclos et des armes avec la chevalière d’Éon ! On vous veut, on vous désire, on vous craint ; les beaux de Trianon se meurent de vous… À propos, au milieu de tous vos flacons d’essence, n’avez-vous pas, mon cher, un cordial quelconque ? Je suis sur les dents, étant venu de Versailles sans débrider…

— Jasmin ! des biscuits et du vin des Canaries ! Il y a, mon cher de Vannes, un pâté de Périgueux à l’office…

— Je ne refuserai pas le Périgueux, dit le capitaine à Jasmin, qui apporta un guéridon tout dressé.

— Servi à la baguette ! reprit de Vannes avec cet air de flagornerie qui lui était habituel. Savez-vous, mon cher Saint-Georges, qu’indépendamment de votre supériorité dans tout ce qui est exercice, vous êtes l’Américain, le créole le plus heureux de Paris ?

Ce titre de créole, auquel Saint-Georges tenait prodigieusement, répandit un rayon d’épanouissement sur sa figure.

— Vous devez avoir beaucoup d’amis !… autant que de femmes, si le ciel est juste, continua de Vannes.

— Pour les femmes, mon cher, vous pourriez ne pas vous tromper ; j’ai fait mes preuves !… Le boudoir est cependant plus glissant parfois que la salle d’armes, témoin cette lettre que j’ouvre et qui est parbleu de Vestris, le dieu de la danse. Ne m’interdit-il pas d’aller sur ses brisées près de ses écolières, grandes dames ou danseuses ! Ce sera depuis ma rencontre chez la Guimard, rencontre admirable, en vérité, où M. Vestris m’a trouvé, sa propre pochette en main, lui montrant un pas créole !… Comprenez-vous quelle a dû être sa fureur ! Je supplantais le dieu avec son arc et ses javelots !

— Il y avait de quoi l’irriter.

— Je le crois ! D’autant que je maltraitais fort sa pochette et que je prenais un malin plaisir à lui essouffler sa danseuse ! Il répétait toujours : « Ménagez-la ! » Je n’écoutais pas. Vous eussiez bien ri de le voir gesticuler avec ses bras de faune, me redemandant sa pochette et son élève par tous les dieux du Styx et de l’Opéra ! Je crois, en vérité, que son titre de professeur méconnu lui avait monté la tête, car il m’a fallu presque me fâcher pour le mettre à la raison !

— N’importe, chevalier, n’espérez pas qu’il vous pardonne, dit de Vannes la bouche pleine. Sa lettre doit être celle d’un danseur capable de tout.

Capable du moins d’estropier l’orthographe ; il écrit danse par un c. Voyez, Bruno, reprit Saint-Georges, voici un autographe de Vestris pour en faire des papillottes.

— Monsieur le chevalier n’y a pas pris garde assurément, dit Bruno, il y a une seconde page derrière la première.

— Il a le coup d’œil fin, ce Bruno, c’est parbleu vrai… Voyons… une invitation amoureuse de la Guimard ! Et sur le papier de Vestris, son amant ! quelle irrévérence !

— Vous avez raison, ajouta de Vannes après avoir parcouru la lettre, elle vous demande de porter aux courses de Vincennes une fleur d’oranger à votre boutonnière… Vous la lui remettrez ce soir dans les coulisses…

— D’abord je ne puis aller ce soir à l’Opéra, puis la fleur d’oranger n’a rien de commun avec les danseuses ! J’ai promis d’ailleurs cette rose-mousse à quelqu’un.

Il porta la main vers une tasse de vieux Sèvres reposant sur le petit guéridon, près de sa toilette. La rose-mousse couronnait la tasse que venait d’apporter le valet de chambre quelques secondes avant.

— Bien, dit le chevalier ; Jasmin, puisque tu es encore aujourd’hui à mon service, habille-moi, M. Bruno a fini.

M. Bruno avait terminé en effet son échafaudage plâtré ; il contemplait son œuvre avec l’orgueil d’un artiste, et il en avait le droit. M. Bruno était un des meilleurs perruquiers de Paris ; il précédait Gardanne, Saint-Georges l’avait mis à la mode en peu de temps. Le chevalier sortit de dessous la houppe de M. Bruno avec un masque blanc sur le visage ; il l’essuya avec un linge fin et parfumé, répandit sur son cou nu un extrait particulier : cela fait, il passa plusieurs bagues à ses doigts et regarda avec complaisance ses dents, qu’il avait fort belles. Mme de Genlis disait de ses dents que c’étaient deux rangées de perles sur du velours noir.

— Ah ça, monsieur Jasmin, c’est donc aujourd’hui la petite poste ? reprit-il en trouvant encore une lettre qui avait glissé sous le plateau d’argent de sa toilette. Ce poulet-ci est parbleu d’un nouveau genre ! voyez donc, de Vannes, vous qui êtes mon lecteur ; pour moi, je suis tenu par l’heure et par Jasmin, qui me passe ma veste…

— voilà une curieuse lettre ! fit le lieutenant en la retournant dans tous les sens ; elle est cachetée avec de la mie de pain !

— Vous pouvez la déchiffrer ?

— Pas encore… Ce sera, chevalier, quelque pauvre fille innocente… comme la Rosette de M. Jasmin, votre valet… Elle implore sans doute votre protection.

— Comment oses-tu, maraud, recevoir des lettres pareilles ? dit Saint-Georges à Jasmin en jetant un coup d’œil sur le papier torchon de l’épître.

— La demande est divine, adorable, chevalier ! c’est un placet dans les règles… Un homme ruiné qui vous sollicite pour entrer chez vous à titre d’intendant ou de domestique ; tout lui va ! Il prétend vous avoir connu tout enfant aux colonies… Quelque intrigant ! Cependant à sa lettre je suis tenté de le croire un imbécile…

— C’est juste ce qu’il faut pour être heiduque, dit Saint-Georges.

« Nous autres créoles, continua-t-il en jetant sur de Vannes un regard d’assurance ; nous autres créoles, nous étonnons les femmes de Paris par je ne sais quoi de grand et de somptueux qu’elles nous supposent. En voici une, — il donnait à de Vannes une lettre ouverte, — qui me demande cent louis et me prie ensuite de l’oublier. Le terme est joli !… La malheureuse ignore sans doute que je fais graver en ce moment des concertos qui me coûtent des frais !…

— Et dont chacun parle, mon cher Saint-Georges, — de Vannes se versait alors une rasade de vin des Canaries, — ainsi que de l’opéra que vous composez avec Laclos. Le colonel Despach, qui l’a entendu à Saint-Assise, en a fait un éloge pompeux à Versailles ; Desmaillot et Chabanon se feraient tuer plutôt que de douter d’un succès à la Comédie-Italienne… Pour moi, j’ai manqué de cravacher, il y a dix jours, au café des Arts, à Paris, le chevalier de la Morlière, ce bâilleur entêté, que l’on voit se détraquer par ton la mâchoire à tous les spectacles ; imaginez-vous qu’il vous niait le mérite de sentir Haydn, à vous qui avez fait connaître le premier en France ses symphonies !

Le chevalier de la Morlière peut nier ma science musicale tant qu’il me plaira ; mais il ne niera pas que je ne l’aie boutonné dix fois, il y a huit jours, devant M. le comte Dolcy, à la salle d’armes. Depuis mon aventure du boisseau de fleurets avec lui…

— Ah ! contez-moi cela, chevalier, s’écria M. de Vannes en se rapprochant cauteleusement de la cheminée ; où était la pile de louis, je le hais à mort ; n’ose-t-il pas insinuer que je triche au jeu ? Je lui ai fait dire qu’un lieutenant de dragons, réintégré comme moi dans son corps depuis deux ans, ne trichait pas du moins à l’espadon, et je l’attends… Mais contez-moi le fait, j’en profiterai en temps et lieu…

— Le carrosse de Mme la marquise de Montesson est dans la cour ! annonça Jasmin du pas de la porte, qu’il entr’ouvrit. Ces dames attendent monsieur le chevalier.

— Allons ! me voilà donc obligé de renoncer à l’histoire du boisseau de fleurets ! dit M. de Vannes avec un air de regret affecté.

Il prit son casque, qu’il avait posé sur la cheminée ; ce mouvement fit rouler à terre quelques pièces d’or. M. de Vannes se baissa officieusement…

— Ramasse ces pièces, Jasmin. Capitaine, ne vous courbez donc pas. Il y a là cent louis. Encore une fois, mon cher de Vannes, vous m’excusez, mais je suis avec des dames. Puisque vous allez aux courses et que vous êtes curieux de parier, pariez pour Corner, à M. le comte d’Artois.

Saint-Georges roulait déjà dans un carrosse aux armes de la maison d’Orléans, que M. de Vannes, la main serrée contre le gousset de sa soubreveste, répétait en frôlant le mur qui menait au tripot de l’hôtel d’Angleterre :

— C’est cela, mulâtre ! crois et fais croire que je vais parier aux courses de Vincennes, tu ignores que de ce pas je me rends à mon enfer accoutumé… Je vais faire suer sur le tapis les pièces d’or, ce métal jaune comme toi !

Il s’écria en franchissant le seuil du tripot :

— Allons ! mes éloges à l’idole du jour m’auront du moins rapporté ! J’ai bien fait de me baisser… Jasmin n’en dira rien, il quitte son maître… L’or du mulâtre va sauter !