Le Chevalier de l’air - Georges Guynemer/03

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Le chevalier de l’air : Georges Guynemer [1]
Henry Bordeaux

Revue des Deux Mondes tome 43, 1918


III [2]

AU ZÉNITH

__________

I. — SUR LA SOMME (JUIN 1916 À FÉVRIER 1917)

Georges Guynemer a donc été blessé le 15 mars (1916), à Verdun. Le 26 avril, il débarque au front, le bras mal remis et les plaies à peine cicatrisées. Il a échappé aux médecins et aux garde-malades. Entre temps, il a été promu sous-lieutenant. Mais il faut renvoyer à ses bandages et à ses massages ce convalescent tout penaud.

Il retourne à Compiègne. Le marché conclu avec sa sœur Yvonne n’est pas rompu et, quand le temps est clair, il s’en va à Vauciennes où l’attend son appareil. La première fois qu’il rencontre, depuis sa blessure et sa chute, un avion ennemi, il connaît une sensation toute naturelle et très pénible. Va-t-il hésiter ? N’est-il plus l’intraitable Guynemer ? Le Boche tire il ne répond pas. Le Boche épuise sa bande de mitrailleuse et le combat est rompu. Est-ce croyable ? Que s’est-il passé ?

Georges Guynemer est rentré à la maison paternelle. Au printemps, le jour se lève de bonne heure. Il est parti si tôt qu’il est encore grand matin. Sa sœur Yvonne est-elle éveillée ? Il ouvre la porte de sa chambre, passe la tête : elle dort. Il attend, mais il n’est pas l’homme de l’attente. De nouveau il tourne le loquet, de nouveau il montre sa figure d’enfant dans la coulée de lumière que laisse filtrer la porte entre-bâillée. La dormeuse, cette fois, l’a vu :

— Déjà de retour ! Va te recoucher. Il est trop tôt.

— Est-il vraiment si tôt ?

Avec la finesse de sa tendresse fraternelle, elle devine qu’il a quelque chose à raconter, quelque chose d’important, mais qu’il faut lui en faciliter le récit.

— Entre tout à fait, dit-elle.

Il pousse les persiennes, il s’assied au pied du lit.

— Quelle reconnaissance as-tu exécutée ce matin ?

Cependant il suit sa propre idée :

— Les camarades m’avaient bien prévenu qu’on éprouve dans ce cas-là une impression désagréable.

— Dans quel cas ?

— Lorsqu’on remonte après avoir été blessé et qu’on rencontre un Boche. Tant qu’on n’a pas été blessé, on n’imagine pas qu’il puisse vous rien arriver. Quand j’ai vu ce Boche ce matin, j’ai connu quelque chose de nouveau. Alors…

Il s’arrête et il rit, comme s’il avait joué un bon tour d’écolier.

— Alors, qu’as-tu fait ?

— Eh ! bien, j’ai résolu de me soumettre à son tir. Froidement.

— Sans riposter ?

— Bien sûr : je me suis donné l’ordre de ne pas tirer. C’est comme ça qu’on dompte ses nerfs, petite sœur. Les miens sont bien domptés : j’en suis maintenant le maître absolu. Le Boche m’a sonné de cinq cents coups pendant que j’évoluais. Il fallait ça : je suis content.

Elle le regarde assis au bas du lit, la tête appuyée au montant. Elle a les yeux mouillés, et elle se tait. Ce silence va-t-il se prolonger ?

— C’est bien, Georges, murmure-t-elle enfin.

Mais voilà qu’il s’est endormi.

Plus tard, faisant allusion à cette rencontre où il s’offrit au feu de l’ennemi, il dira plus gravement :

— Ma vie s’est décidée ce matin-là. Sans cette mise au point, j’étais dégonflé…


Quand il reparaît à son escadrille, le 18 mai, bien dispos mais avec une figure de papier mâché, personne n’ose discuter sa guérison, car ses yeux flamboient.

Les Cigognes sont revenues, pour peu de jours, dans la région de l’Oise. De nouveau, l’heureux pilote en possession d’un Nieuport survole la région de Péronne et de Roye. Il n’a rien perdu de son opiniâtreté, bien au contraire. Un jour (le 22 mai), il s’acharne à fouiller les airs si longtemps qu’il y reste trois heures et que, découvrant enfin un biplace ennemi sur Noyon et le poursuivant, il doit interrompre le combat, faute d’essence dans son moteur. Cependant la bataille de la Somme se prépare : les escadrilles vont reconnaître leurs emplacemens, de nouveaux appareils sont essayés. L’ennemi, qui se doute de nos préparatifs, envoie des reconnaissances à longue portée. Près d’Amiens, au-dessus de Villers-Bretonneux, Guynemer, en ronde avec le sergent Chainat, attaque une de ces reconnaissances (22 juin), isole un des avions et, manœuvrant avec son camarade, l’incendie. C’est, je crois, le neuvième. Le combat s’est déroulé à 4 200 mètres. De plus en plus, l’avantage est à celui qui monte le plus haut.

À partir du 1er juillet, c’est la bataille presque quotidienne. Guynemer va-t-il, comme à Verdun, être immobilisé dès le début ? Le 6, après avoir expulsé un L. V. G. il surprend au retour un autre avion boche qui pique sur un de nos avions de réglage. Aussitôt, il détourne sur lui l’ennemi. Mais l’ennemi, — il lui rend cet hommage dans son carnet de vol, — est mordant et maniable. Son tir bien ajusté traverse l’hélice du Nieuport et coupe deux câbles de la cellule droite. Guynemer doit atterrir. Il sera, dans sa carrière d’aviateur, « descendu » huit fois, dont une dans des conditions fantastiques. Il connaîtra toutes les formes du danger sans jamais perdre cette possession de soi-même que la passion de vaincre a développée chez lui avec le coup d’œil et la vitesse de décision.

Quelles luttes dans les airs ! Le 9 juillet, porte le carnet, combat à 5 contre 5. Le 10, à 3 contre 7 : Guynemer dégage Deullin qui est poursuivi à 100 mètres par un Avialik. Le 11, il attaque à dix heures un L. V. G. et lui coupe son câble de profondeur gauche : l’adversaire plonge, mais semble se diriger encore. Quelques instans après, il attaque avec Deullin un Aviatik et un L. V. G. : il endommage l’Avialik et Deullin abat le L. V. G. Et, avant de rentrer, les deux camarades attaquent encore un groupe de sept qui se disperse. Le 16, Guynemer abat avec Heurtaux un L. V. G. qui tombe les roues en l’air. Après une courte absence pour aller chercher un appareil plus puissant, il réédite le programme quasi quotidien à. partir du 25. Le 26, il engage cinq combats avec des groupes ennemis de 5 à 11 avions. Le 27, il se bat contre trois L. V. G. puis contre des groupes de trois à dix appareils. Le 28, il attaque successivement deux avions dans leurs lignes, puis un drachen qui doit descendre, puis un groupe de quatre avions dont l’un doit atterrir, puis un deuxième groupe de quatre, qui se disperse, mais il poursuit un des fuyards et l’abat. Lui-même, une pale de l’hélice fauchée par les balles, est contraint à l’atterrissage. Voilà le compte de trois journées. Je ne les choisis point.

À n’importe quelle page, le carnet ouvert rend le même son. Le 7 août, Guynemer rentre avec sept éclats d’obus dans son appareil : on le canonnait de terre pendant qu’il chassait quatre avions ennemis. Le même jour, il repart, pilotant Heurtaux qui attaque les tranchées allemandes au nord de Cléry et tire sur un emplacement de mitrailleuse. Des airs, l’avion encourage les fantassins, prend sa part de l’assaut. Les comptes rendus sont de plus en plus brefs. Le lutteur n’a plus le temps de les rédiger : personne n’a le temps à l’escadrille des Cigognes qui mène ses randonnées triomphales. Il faut donc s’adresser à ses lettres, étranges lettres qui ne contiennent rien, absolument rien sur la guerre, ni sur la bataille de la, Somme, ni sur quoi que ce soit hors de sa guerre et de sa bataille. Le monde de la terre n’existe plus pour lui : la terre, c’est ce qui recueille les morts ou les vaincus. Et voici comment il écrit à ses deux sœurs alors en Suisse. Fritz, c’est n’importe quel avion ennemi :


Chères gosses,

« Du sport : le 17, attaqué un Fritz, trois coups et enrayage ; Fritz se casse la figure. Le 18, idem, mais en deux coups : deux Fritz en cinq coups, record.

« Avant-hier, attaqué Fritz à 4 à 30 à 10 mètres : tué le passager et peut-être le reste, empêché de voir la suite par un combat à 4 à 1/2 : le Boche file.

« À 7 h 30, attaqué un Aviatik, emporté par l’élan, passé à 50 centimètres ; passager « couic, » l’appareil dégringole et redresse à 50 mètres du sol.

« À 7 h 35, attaqué un L. V. G. à 15 mètres en plein champ de tir, une balle dans les doigts me fait lâcher la détente ; réservoir crevé, bon atterrissage à 2 kilomètres des tranchées entre deux trous d’obus. Inventaire du taxi : une balle en pleine figure de ma Vickers ; une balle perforante dans le moteur ; le noyau d’acier le traverse ainsi que le réservoir d’huile, celui d’essence, le coffre à cartouches, mon gant… et reste fiché dans l’index de celui-ci : résultat, on dirait que je me suis un peu pincé le doigt dans une porte ; pas même écorché, seul le haut de l’ongle un peu noir. Sur le moment j’ai cru que j’avais deux doigts fusillés. Je continue l’inventaire : une balle dans le réservoir, direction mon poumon gauche ; elle a traversé 4 millimètres de cuivre et a eu le bon esprit de s’arrêter, on se demande d’ailleurs comment.

« Une balle au ras de mon dossier, une dans le gouvernail et une douzaine dans les ailes. On a démonté le taxi à deux heures du matin sous les marmites, à coups de hache. À l’atterrissage, 86 coups de 105, 130 et 150, pour des prunes. Ils paieront la note.

« Pour commencer, la Tour a son quatrième officiel.

« Vous embrasse à tour de bras.

« Georges. »

« P.-S. — On ne pourra plus dire que je ne suis pas solide, j’arrête pile les balles blindées avec le bout de mon doigt. »


Est-ce une lettre ? Au début, c’est un bulletin de victoire : deux avions pour cinq balles, plus un passager : couic. Après, c’est un récit de la légende dorée, — la légende dorée de l’aviation : il arrête les balles ennemies avec ses doigts. Roland devait écrire de ce style-là à la belle Aude : Rencontré trois Sarrasins, Durandal en a fendu deux, le troisième m’ajustait avec son arc, mais sa flèche s’est brisée sur la corde… Le petit Paul Bailly a décidément raison : « Les exploits de Guynemer ne sont pas une légende comme ceux de Roland ; en les racontant exactement, c’est plus beau que ce qu’on pourrait inventer. » C’est pourquoi il vaut encore mieux les lui laisser raconter. Il ne dit que le strict nécessaire, mais il y met l’accent, la rapidité et le couic. Cette lettre-ci est du 15 septembre (1916) :


DU MÊME AUX MÊMES

« Du sport.

« Le 16e, dans un groupe de 6 dont 4 serrés à 25 mètres.

« En quatre jours, 6 combats à 25 mètres : des boches en écumoire, mais qui mettent de la mauvaise volonté à se casser la figure, quelques-uns bien touchés tout de même ; puis 5 pugilats entre 5 100 et 5 300. Aujourd’hui cinq combats dont 4 à moins de 25 mètres, et le 5e à 50 mètres. Au 1er, enrayage à 50 mètres. Au 2e, à 5 200 le boche d’émotion perd ses ailes et descend avec la carrosserie séparée sur son aérodrome ; il devait avoir des bourdonnemens d’oreilles (16e). Le 3e à bout portant, un Aviatik de chasse. Trop d’élan : je manque l’emboutir. Au 4e, même plaisanterie sur un L. V. G. dans un groupe de 3 : je manque l’emboutir, je fais une embardée : pan, une balle près de la tête. Au 5e, je nettoie le passager (c’est le 3e cette semaine), puis arrange très mal le pilote à 10 mètres qui, complètement désemparé, finit par atterrir, visiblement avec peine, mais il doit être à l’hôpital… »

Trois lignes pour une victoire, la 16e. Et quels abordages ! Dans son élan, il manque traverser l’adversaire. Les deux vitesses combinées ne font pas loin de 500 kilomètres à l’heure. La rencontre et le tir durent une demi-seconde. Après quoi, le combat reprend sur d’autres manœuvres. Qu’un savant calcule les centièmes de seconde qui sont laissées au coup d’œil et à la pensée pour diriger de tels duels !

C’est l’époque des grandes séries sur la Somme. L’escadrille des Cigognes, venue la première, livrera huit mois de combats ininterrompus. D’autres escadrilles viendront à la rescousse. L’ensemble sera réparti en deux groupes, l’un sous les ordres du commandant Fécamp, l’autre sous le commandement du capitaine Brocard, nommé chef de bataillon. Il devient impossible d’énumérer toutes les victoires de Guynemer. Force est de rechercher les jours où il se dépasse lui-même. Le 23 septembre est une date prodigieuse : il fait coup double et il tombe de 3 000 mètres. Le petit Paul Bailly ne voudra pas le croire. Il criera à la légende — la légende dorée de l’aviation. Pourtant le procès-verbal est là, paraphé par le chef d’escadrille :

« Samedi 23 septembre. — Deux combats vers Eterpigny. À 11 h 20 abattu un Boche en feu près d’Aches ; 11 h 21, fais atterrir un Boche désemparé vers Carrépuy ; 11 h 25 abattu un Boche en feu vers Roye. A 11 h 30, abattu moi-même par un obus français, j’écrase mon appareil près de Fescamps… »

Les combats se sont déroulés entre Péronne et Montdidier. A son père il précise davantage, et dans son style elliptique :


« 22 septembre : asphyxié un Fokker en 30 secondes, dégringolé, désemparé. »

« 23 septembre : 11 h 20. — Un Boche en flammes chez nous.

« 11 h 21. — Un Boche désemparé, passager tué. « 11 h 25.— Un Boche en flammes à 400 mètres des lignes. « 11 h 25 et demi. — Un 75 me fait sauter mon réservoir d’eau et toute la toile supérieure du plan supérieur gauche, d’où vrille aux petits oignons. Réussi à la transformer en glissade. Rentré à 160 ou 180 km dans le sol : tout casse en petits bouts de bois d’allumettes, puis le taxi rebondit, se retourne à 45° et revient la tête en bas se planter dans le sol à 40 m. de là, comme un piquet ; on ne pouvait plus le bouger. Il ne restait plus que le fuselage, mais il était intact : le « Spad » est solide ; avec un autre, je serais actuellement moins épais que celle feuille de papier. Je suis tombé à 100 mètres de la batterie qui m’avait démoli ; elle ne me tirait pas dessus, mais m’a descendu tout de même, elle le reconnaît sans difficulté ; c’est un coup qui m’a pris de plein fouet, bien avant d’éclater. Le Boche est tombé contre le poste du commandant Constantin. J’ai ramassé les morceaux. »


Le groupe qu’il a attaqué se composait de cinq avions, marchant en échelons, trois en haut, deux plus bas. Les deux qui volaient le plus bas furent assaillis par une de nos escadrilles qui, voyant tomber un appareil en flammes, crut tout d’abord à sa propre victoire. « C’était, explique drôlement Guynemer, — et l’on reconnaîtra le collégien de Stanislas, — c’était mon premier qui tombait de l’étage au-dessus. » Avec son « terrible zoiseau » il avait livré bataille aux trois de « l’étage au-dessus » et les avait successivement abattus. « Le premier, dit-il encore, avait sur lui une carte à moitié brûlée qu’on lui avait certainement remise le matin même, d’après la date, et qui portait en boche : « Je pense que tu as beaucoup de succès en aviation. » J’ai sa photo avec sa Gretchen. Quelles têtes de Boches ! Il avait les mêmes décorations que celui des bois de Bus… » N’est-ce pas Achille mettant le pied sur Hector et se parant de ses trophées ? Il a un cœur de pierre pour ses ennemis. Il voit en eux les maux faits à la France, l’envahissement de nos territoires, la destruction de nos villes et de nos villages, le malheur déchaîné sur nous, la guerre monstrueuse faite aux innocens et nos morts, tant de morts que pleurent les foyers désertés. Nulle pitié n’entre en lui : il est le justicier. Il est le justicier, et quand un adversaire qu’il a forcé d’atterrir est blessé, il lui porte secours avec toute la générosité française.

Trente secondes ont séparé pour lui le Capitole de la Roche Tarpéienne. Après sa triple victoire, c’est la chute invraisemblable, inouïe, fantastique, de 3 000 mètres de hauteur, le Spad lancé à toute vitesse contre le sol, rebondissant pour se ficher en terre comme un piquet. « Je suis resté totalement abruti pendant 24 heures, mais m’en tire avec énormément de courbature (surtout à l’endroit de mes bretelles looping qui m’ont sauvé la vie), et une entaille au genou droit offerte par ma magnéto de départ. J’ai ruminé pendant 3 000 mètres de dégringolade la meilleure faconde m’emboutir (j’avais le choix de la sauce) : je l’ai trouvée, mais elle présentait encore 95 pour 100 de chances pour la croix de bois. Enfin, all right  » Et en post-scriptum : « Sixième fois que je suis descendu : record ! »

Le lieutenant V. F… de l’escadrille des Dragons, heurté à 3 000 mètres en l’air par l’avion d’un camarade, fit une chute pareille sur le bois d’Avocourt et fut pareillement stupéfait de se retrouver entier. Il n’avait pas cessé de manœuvrer pendant les cinq ou six minutes de la descente. « Bientôt, a-t-il écrit, les arbres de la forêt de liesse apparaissent ; ils me semblent même s’approcher à une allure vertigineuse. Je coupe le contact pour ne pas prendre feu, et quelques mètres avant d’arriver sur eux je cabre de toutes mes forces mon appareil pour qu’il se présente à plat. Un choc terrible ! Un arbre plus haut que les autres brise mes ailes droites et me fait pivoter sur moi-même. Je ferme les yeux. Un second choc, moins violent que je n’osais l’espérer : l’appareil s’est mis sur le nez et est venu s’abattre comme une pierre, au pied de l’arbre qui m’avait arrêté. Je défais ma ceinture qui, par bonheur, a tenu, et je me laisse glisser à terre, tout étonné de ne pas sentir des douleurs affreuses. Seule, ma tête est lourde et le sang coule de mon masque. Successivement je respire, je tousse, je remue bras et jambes, ahuri de constater le fonctionnement normal de toutes mes facultés… » Guynemer n’en raconte pas tant. En mathématicien, il calculait ses chances. Mais il coupait, lui aussi, les contacts et, avec le plus grand sang-froid, ordonnait, pour ainsi dire, sa chute. La suite n’est pas moins féerique.

Les fantassins ont vu tomber la pluie d’avions. Le Français arrive à terre avant sa dernière victime en feu. Pauvre vainqueur qui n’aura pas survécu à sa victoire ! Ils se précipitent à son aide, croyant le ramasser en morceaux. Mais Guynemer s’est relevé seul. Il a l’air d’un spectre. Il est debout, il vit. Ces exaltés l’empoignent et le portent en triomphe. Un général de division s’est approché et commande aussitôt une prise d’armes pour lui rendre les honneurs. Et s’adressant à Guynemer :

— Vous passerez la revue avec moi.

Guynemer ne sait pas comment on passe une revue et voudrait bien s’en aller à l’ambulance. Son genou le fait cruellement souffrir :

— C’est que je suis blessé, mon général.

— Blessé, vous ! C’est impossible. Quand on tombe du ciel sans se casser, on est sorcier, il n’y a pas de doute. Vous ne pouvez pas être blessé. Enfin, appuyez-vous sur moi.

Et, le soutenant, le portant presque, il défile avec le jeune sous-lieutenant devant le front des troupes. Des tranchées voisines un chant monte, d’abord étouffé à demi, puis formidable : la Marseillaise. Elle a fleuri d’elle-même sur les lèvres des hommes.

La commotion exige un repos de quelques jours. Dès le 5 octobre, il repart en campagne. Octobre marque, sur la Somme, une recrudescence de l’aviation allemande considérablement renforcée et munie d’une tactique nouvelle. Guynemer se jette au travers de cette tactique du nombre. En un seul jour, — le 17 octobre, — il attaque un groupe de trois monoplaces, puis un autre groupe de cinq. Il sort une seconde fois, attaque un biplace qui est secouru par cinq monoplaces. Une autre fois, — le 9 novembre, — il livre six combats avec des monoplaces et des biplaces qui piquent successivement pour se dérober. Ce n’est rien encore : nouvelle sortie, au cours de laquelle il attaque un groupe d’un Albatros et de quatre monoplaces. « Combat dur, note le carnet, l’ennemi a l’avantage. » Il rompt le combat, mais pour en engager un autre avec un Albatros qui surprenait le lieutenant Deullin à 50 mètres. Le lendemain — 10 novembre — il compte deux pièces au tableau (les 19e et 20e) : le premier, à qui il a tiré 15 coups à moins de 10 mètres, tombe en flammes au Sud de Nesles ; l’autre, un biplace Albatros 220 HP Mercedes, qui était protégé par trois monoplaces, va s’écraser dans le ravin de Morcourt. Ce coup double, il le répète le 22 du même mois (les 22e et 23e) et encore le 23 janvier 1917 (les 26e et 27e), et de même le lendemain 24 (les 28e et 29e). Au surplus, voici encore une de ses lettres qui dresse le procès-verbal de trois jours de chasse (les 24, 25 et 26 janvier). Il n’y a plus ni en-tête ni formule finale. Comme en l’air, il attaque directement :


26-1-17.

« 24 janvier 1917. — 11 h 25. — Tombé sur un groupe de cinq Boches à 2 400. Je les ramène tambour ballant à 800 mètres (un tendeur coupé, un pot d’échappement déchiré). À la fin du pugilat à 400 mètres sur Roye, je réussis à me mettre derrière un monoplace de la bande. Mon moteur s’arrête. Obligé de pomper et de lâcher le Boche.

« 11 h 45. — Attaqué un Fritz, je le lâche à 800 mètres, mon moteur bafouille, mais le Boche atterrit la tête en bas près de Goyancourt. Je ne le compte que désemparé.

« À ce moment, je vois un Boche canonné à 2 400, d’où, à 11 h. 50, pugilat en règle avec un petit Rumpler à deux mitrailleuses. Le pilote reçoit une balle dans le poumon, le passager, qui me sonnait, en prend une dans le genou. Les deux réservoirs encaissent, tout flambe et dégringole à Lignières, dans nos lignes. J’atterris à côté ; en repartant, une roue casse dans la terre labourée et gelée. En emmenant le taxi, le parc me le démolit complètement. On l’envoie d’urgence réparer à Paris.

« 25. — Je regarde voler les autres et rogne.

« 26. — Bucquet me prête son taxi. Pas de viseur ; simplement une vague (oh combien ! ) ligne de mire mal fichue.

« À 12 heures. — Vu un Boche à 3 800 ; un coup d’ascenseur. — Arrivé dans le soleil. — En virant, pris dans le remous, sale vrille. — En redescendant, je vois le Boche à 300 mètres qui tire ; je tire dix coups : enrayage définitif ; mais le Boche parait ému et pique plein moteur et plein Sud. Allons-y ! Mais je ne me rapproche pas trop pour qu’il ne voie pas que je ne tire pas. L’altimètre dégringole : 1 600, voilà Estrées-Saint-Denis. Je manœuvre mon Boche le mieux possible. Tout à coup, il redresse et part sur Ressons, en me salant.

« J’essaie du bluff : je monte de 500 mètres et me laisse tomber dessus comme un caillou. Impressionné, alors que je commence à croire que cela ne prend pas, il recommence sa descente. Je me mets à 10 mètres, mais chaque fois que je montre le nez, le passager me met en joue. La route de Compiègne : 1 000… 800 mètres. Quand je montre le nez, le passager, debout, laisse sa mitrailleuse au repos et me fait signe qu’il se rend. All right ! Je vois sous son ventre le logement de 4 obus. 400 mètres : le Boche ralentit son moulin. 200 mètres, 100 mètres, 20 mètres. Je le lâche et le vois atterrir. Je tourne en rond à 100 mètres, et vois que je suis sur un aérodrome. Mais n’ayant pas de cartouches je ne peux les empêcher de mettre le feu à leur taxi, un 200 HP. Albatros magnifique. Quand je les vois entourés, j’atterris et montre aux Boches ma mitrailleuse démolie. Tête ! Ils m’ont tiré 200 coups : mes balles avaient avant l’enrayage traversé l’altimètre et le compte-tours, d’où émotion. Le pilote dit qu’un avion a été abattu l’avant-veille à Goyancourt : passager tué, pilote blessé aux jambes a dû être amputé de l’une au-dessus du genou. J’espère que cette confirmation originale sera acceptée, ce qui ferait 30. »

Trente victoires, dont vingt ou vingt et une sur la Somme : tel est le bilan de ses extraordinaires chevauchées. La dernière les dépasse toutes. Il a combattu sans armes, rien qu’avec son appareil, comme un chevalier qui, son épée brisée, manie son cheval et accule l’adversaire. Quelle scène ! le pilote et le passager allemands, prisonniers, constatant que la mitrailleuse de Guynemer ne pouvait pas fonctionner ! Une fois de plus, il a imposé sa volonté. Sa puissance de domination a fasciné l’ennemi…

Quittant la Somme après six mois de luttes, au début du mois de février 1917, les Gigognes émigrent en terre lorraine.


II. — LA JOURNÉE DU 25 MAI (1917).

Le destin d’un Guynemer est de se surpasser. Mais une part de sa force lui vient du perfectionnement de ses armes. Que ne peut-il les forger lui-même ? Le mécanicien et l’armurier sont, chez lui, impatiens de servir le pilote et le combattant. Rien de la science de l’aviation ne lui est étranger. Guynemer à l’usine est toujours Guynemer. Guynemer vérifiant ses mitrailleuses pour éviter de trop fréquens et trop gênans enrayages, rectifiant par une pratique mieux entendue la disposition de ses instrumens de bord et leur outillage, déploie la même tension nerveuse qu’à la chasse. Il veut forcer la matière comme l’ennemi.

Sur la Somme, il a abattu deux avions en un seul jour, puis quatre en deux jours. En Lorraine, il fera mieux encore. L’aviation allemande se montrait alors (début de 1917) très active en Lorraine. Nancy, longtemps, ne s’en était guère souciée. Nancy avait, en 1914, vu l’armée d’invasion se briser contre la montagne Sainte-Geneviève et le Grand Couronné.) Elle avait subi le bombardement des obusiers géans et la visite des escadrilles, le tout sans rien perdre de sa belle humeur et de son animation. Elle était de ces villes du front qui se sont accoutumées au danger et qui peut-être y découvrent une sorte d’excitation au courage, au commerce et même au plaisir à quoi les villes de l’arrière ne sauraient avoir droit. Les dîneurs de la place Stanislas avaient, parfois, l’occasion de se lever de table pour assister à quelque beau combat dans les airs, puis ils reprenaient leur place et leur appétit, remplaçant les crus du Rhin par les vins de la Moselle. Mais la fréquence des incursions et les dégâts des bombes commençaient de rendre aux Nancéens de race ou de passage l’existence fort désagréable. L’escadrille des Cigognes, débarquée en février, fit prompte justice de ces brigandages célestes. Sa police fut rapide et sévère. Les avions ennemis qui survolaient Nancy furent vigoureusement pris en chasse et, moins d’un mois plus tard, les carcasses d’une bonne douzaine d’entre eux, rangées avec méthode autour de la statue de Stanislas Leczinski, rassuraient la population et servaient de spectacle au visiteur privé d’admirer, devant les grilles de Damour, les deux fontaines monumentales consacrées par Guibal à Neptune et Amphitrite, disparues sous un’ vêtement grossier de sacs de terre.

De ces dépouilles opimes, Guynemer a fourni sa part. Rien que le 16 mars, il a abattu à lui seul trois Boches et, le 17, un quatrième. Trois victoires en un jour : l’exploit était nouveau. Navarre avait eu son doublé du 26 février 1916 à Verdun, et Guynemer les siens sur la Somme ; Nungesser, dans une seule matinée, sur la Somme encore, avait brûlé un drachen et deux avions. Guynemer, le soir même, écrit à sa famille. Je transcris la lettre telle quelle : elle n’a ni entrée en matière ni formule finale. Le roi d’Espagne, dans Ruy Blas, donne des détails sur le temps avant de parler des six loups qu’il a tués. Le nouveau Cid se bat par tous les temps et ne mentionne que sa chasse :


« 9 heures. — Décollé sur des éclatemens d’obus. Abattu en feu un Albatros biplace à 9 h. 08.

« 9 h 20. — Attaqué avec Deullin un groupe de trois Albatros monoplaces célèbres sur le front de Lorraine. À 9 h 26, j’en descends un presque intact : pilote blessé, lieutenant von Hausen, neveu du général. Et Deullin en descend un autre en feu en même temps. Vers 9 heures, Dorme et Auger attaquent et grillent un biplace. Ces quatre Boches sont dans un quadrilatère dont les côtés ont 5 kilomètres, 4 kil. 5,3 kilomètres, 3 kilomètres. Ceux qui étaient au milieu n’ont pas dû s’embêter, mais ils étaient affolés.

« 14 h 30. — Abattu un biplace Albatros en feu.

« Trois Boches dans nos lignes dans ma journée… Ouf !

« G. G. »


C’est ce lieutenant von Hausen que le lieutenant Guynemer, — il a été nommé lieutenant au mois de février, il sera capitaine au mois de mars, — traite avec humanité et courtoisie dès qu’il atterrit. Guynemer qui, dans les citations, était jusqu’alors un « brillant pilote de chasse, » devient un « pilote de chasse incomparable. »


De Lorraine les Cigognes, au commencement d’avril, vont nicher sur un plateau de la rive gauche de l’Aisne, en arrière de Fismes. De nouveaux événemens se préparent : après le retrait des troupes allemandes sur la ligne Hindenburg, l’armée française, en liaison avec l’armée anglaise qui doit attaquer les falaises de Vimy (9-10 avril 1917), va entreprendre cette vaste offensive qui, de Soissons à Auberive en Champagne, battra, comme une lame de fond, les pentes du Chemin des Dames, des collines de Sapigneul et de Brimont et du massif de Moronvillers. Une immense espérance soulève les poitrines, une allégresse sacrée emporte les hommes. La douleur et le sang n’ont pas empêché ce printemps de 1917 de fleurir en sublimes ardeurs de libération et de sacrifice.

L’aviation, comme à la bataille de la Somme, fut au cours de la bataille de l’Aisne en union étroite avec le commandement et avec les autres armes. Sans doute demeure-t-elle dans une triple dépendance qui limite ses possibilités de rendement : la qualité des appareils, la production des usines, la puissance de l’aviation adverse. Mais si, du premier coup, elle ne put imposer sa suprématie et conquérir la maîtrise de l’air, ainsi qu’elle avait pu légitimement le concevoir, elle s’obstina et se fortifia. Ses succès peu à peu s’affirmèrent et grandirent. Elle trouvait en face d’elle un ennemi qui venait d’accomplir, dans le domaine de l’aéronautique, de prodigieux efforts.

Dès le mois de septembre 1916, le haut commandement allemand, mettant à profit les terribles leçons de la Somme où son aviation avait éprouvé tant de pertes et subi de si rudes échecs au cours des trois mois précédens, décidait une réorganisation presque totale de son aéronautique. le programme Hindenburg comprenait une refonte de la direction et de la construction ensemble. Un décret du 25 novembre (1916) détacha des autres armes l’arme des forces aériennes (Luftstreitkräfte) qu’elle plaça, tant au point de vue de son emploi qu’au point de vue technique, sous les ordres d’un officier général, le Kommandeur der Luftstreitkräfte. À ce poste de Kommandeur qui aurait à gouverner tout l’ensemble, aussi bien la construction des appareils que l’instruction et la tactique des pilotes, était appelé le general-leutnant von Hoeppner, avec le lieutenant-colonel Thomsen pour adjoint. Les escadrilles, au nombre de plus de 270, furent réparties en escadrilles de bombardement, de chasse, de protection et de campagne, ces dernières chargées des reconnaissances, des prises de photographies, des réglages d’artillerie, des liaisons avec l’infanterie. La plupart des nouveautés de ce programme Hindenburg étaient servilement empruntées à l’aviation française. Comme pour le réglage du tir, précédemment, l’Allemagne nous suivait dans la voie des liaisons avec l’infanterie. « L’aviateur d’infanterie consciencieux, dira un compte rendu du commandant de l’aéronautique de la Ve armée (l’armée de Verdun), est le seul moyen d’information digne de confiance pendant le combat… » Et le Kronprinz commandant le groupe d’armées, commentant cette phrase, tirera les conclusions du compte rendu : « Ces enseignement montrent de nouveau que, par un emploi régulier de l’aviation d’infanterie, le chef peut être constamment renseigné sur le développement du combat. Toutefois, la condition préalable d’un travail fructueux dans le combat est d’avoir fait auparavant de nombreux exercices avec l’infanterie, les mitrailleuses, l’artillerie, le personnel de liaison. La tâche de l’aviateur d’infanterie augmente en difficulté avec les intempéries, le labourage du sol par les obus, la violence de l’action ennemie, le fléchissement de nos propres troupes. Lorsque toutes ces conditions défavorables se présentent ensemble, l’aviateur d’infanterie ne peut remplir sa tâche s’il n’est pas particulièrement entraîné. L’aviateur d’infanterie doit prendre souvent contact avec les autres armes ; autant que possible, la troupe à terre doit connaître personnellement son aviateur d’infanterie. Celui-ci doit pouvoir se faire comprendre de l’infanterie si les panneaux de signalisation font défaut… »

Mais ces avions destinés aux liaisons avec l’infanterie et l’artillerie doivent être couverts au cours de leurs manœuvres par des escadrilles de protection. Ils le seront plus efficacement par les escadrilles de chasse qui vont au loin porter le trouble et la mort ou qui barrent les lignes et arrêtent les incursions adverses. Marchant là encore sur nos traces, l’Allemagne développe ses escadrilles de chasse pendant tout l’hiver 1916-1917 ; au printemps suivant, elle en a plus de quarante à sa disposition. Avant la guerre, elle s’était presque uniquement orientée dans la voie de l’aéroplane lourd. Elle revient à nos modèles de fabrication, et après avoir transposé notre Morane en son Fokker, la voici qui transpose notre Nieuport en son Albatros. Son Albatros monoplace 160 HP, avec le moteur fixe Mercedes ou Benz, devient le type habituel de ses escadrilles de chasse. Elle l’arme, en général, de deux mitrailleuses Maxim d’infanterie fixes à travers l’hélice. Enfin on commence de voir apparaître, dans ses bombardemens, la série de ses bimoteurs (Gotha 520 HP, Friedrichshafen et A. E. G. 450 HP) à grande puissance.

En tactique, elle ne tarde pas à renier l’attitude défensive qu’elle avait adoptée au début de la Somme. Elle pratique les concentrations de forces susceptibles d’obtenir, au moins momentanément, la maîtrise de l’air sur un point important, quitte à dégarnir les secteurs calmes et à refuser la lutte partout ailleurs. Elle évite la dispersion, elle ménage les aviateurs pour leur demander, quand il convient, un maximum d’efforts. La soumission de l’aviation aux autres armes nous est empruntée comme la plupart de ses innovations. « L’aviation, dit un règlement, doit être animée d’un ardent esprit offensif dans le cadre d’une étroite subordination aux volontés du commandement. »

Cet esprit offensif n’empêche point l’ennemi de préconiser la prudence dans ses rondes et reconnaissances. L’aviateur allemand ne doit livrer bataille que s’il en a reçu l’ordre. Il ne croise jamais seul, mais généralement par groupe de cinq. Pour un Boelcke qui cherche la hauteur, plonge sur l’adversaire en le mitraillant et pratique ainsi le fauconnage à la Guynemer, la plupart suivent le fameux von Richtofen qui tourne en rond en essayant d’induire l’adversaire à le suivre et qui décrit alors une spirale horizontale pour se placer derrière lui : il fait au surplus couvrir son mouvement par les avions qui l’escortent. Il convient d’ajouter que le contrôle des victoires se contente de la parole du pilote au lieu d’exiger, comme chez nous, des témoignages concordans sur la chute des appareils dans les lignes ennemies, ce qui explique les chiffres libéralement accordés à un Richtofen, à un Werner Voss. Ceux de nos Guynemer et de nos Dorme ont une autre autorité.

Or, l’ennemi s’attendait à subir, en avril 1917, une attaque en masse de l’aviation française sur l’Aisne. Il avait pris ses mesures pour y parer. Un ordre de la VIIe armée prescrit que toutes les formations aériennes doivent être alertées dès que l’approche d’un grand nombre d’avions français est signalée : les appareils rejoignent sans délai leur parc en évitant tout contact inégal, les ballons sont abaissés à une faible hauteur ou même tirés à terre. Puis, le commandant de l’armée donne au contraire l’ordre d’offensive et fixe l’heure de départ ; à l’heure dite, tous les appareils disponibles se rassemblent à faible hauteur, en deux grandes masses au-dessus de régions déterminées à l’avance, les escadrilles de chasse volant au-dessus des autres appareils. Ces deux masses se portent ensuite à l’attaque en gagnant de la hauteur. L’ennemi doit être atteint au-dessus des lignes, assailli avec la dernière énergie et poursuivi, jusqu’au moment où l’on arrive dans la zone de feu des batteries antiaériennes françaises.

On le voit, l’esprit offensif de l’aviation allemande ne l’amène pas jusqu’à chercher ou accepter le combat au-dessus de nos lignes. Mais elle tend de plus en plus à grouper le nombre de ses escadrilles et à les masser. Si nos progrès dans les airs ont précédé et orienté ceux de notre ennemi, celui-ci a su appliquer sa méthode organisatrice à nous rattraper. Nous avions, nous-mêmes, perfectionné avec le plus grand soin notre matériel, nos écoles de pilotage, notre instruction. Le Spad que nous avions inauguré sur la Somme assurait sur l’Aisne à nos chasseurs un outil de premier ordre dont la robustesse, la vitesse horizontale et ascensionnelle, la maniabilité, leur permettaient de se mesurer avec avantage contre le meilleur Albatros. Une bataille moderne est ainsi précédée d’une formidable rivalité des usines, de la fabrication, des transports. De cette préparation qui réclame des jours, des semaines et des mois, le commandement va faire une effrayante machine vivante.

La personne humaine n’y est perdue qu’en apparence. Sans doute une bataille est-elle une œuvre collective à quoi chacun apporte sa contribution, du chef suprême au casseur de cailloux sur les routes. Mais dans cette colossale entreprise, dans cette débauche de matériel, dans cet agencement mécanique dont tous les rouages semblent réglés à l’avance, c’est encore ce pauvre petit homme de chair qui marque l’avance ou l’arrêt. Le servant d’une mitrailleuse, les défenseurs d’une tranchée ou d’un ouvrage, le chef d’une section isolée qui prend l’initiative de tenir ou d’attaquer, le pilote d’un avion de chasse qui crée la liberté des airs, l’observateur d’un avion d’infanterie qui transmet les renseignemens à temps, combien d’autres qui croyaient à peine lier leur action à l’action générale, rien qu’en faisant et comprenant leur devoir, ont pu provoquer d’incalculables résultats, comme le jet d’une pierre dans un lac provoque à sa surface des cercles qui vont s’agrandissant jusqu’aux rives opposées.


Parmi ces combattans de l’Aisne, Guynemer est à son poste à l’escadrille des Cigognes. All right : ça dégringole ! écrit-il laconiquement à sa famille. Je crois bien : le 25 mai, il a dépassé toutes les prouesses connues en aviation : il a abattu quatre appareils ennemis. Le carnet de vol résume au plus court ces quatre combats :

« 8 h 30. — J’abats un biplace qui perd une aile et s’écrase dans des arbres à 1 200 mètres nord-nord-ouest de Corbeny.

« 8 h 31. — J’en abats un autre, biplace, en feu sur Juvincourt. Fais piquer avec le capitaine Auger un biplace jusqu’à 600 mètres, à 1 kilomètre de nos lignes.

« Abattu un D. F. W.[3] en feu à Courlandon.

« Abattu un biplace en feu entre Guignicourt et Condé-sur-Suippes. Dispersé avec le capitaine Auger un groupe de six monoplaces. »

Or, Son Excellence le général-leutnant von Hoepnner, Kommandeur der Luftstreitkräfte ou commandant des forces aériennes de l’armée allemande, interviewé le surlendemain 27 mai par les journalistes officiels qu’il avait pris soin de rassembler, leur affirma, pour que ce fût répété à l’Allemagne, et à l’univers si possible, la supériorité des appareils et des aviateurs allemands. « Quant aux aviateurs français, ne craignait-il pas de déclarer avec un sens précieux de l’actualité, ils n’engagent le combat que s’ils se sentent sûrs de la victoire ; s’ils ne s’estiment pas les plus forts, ils préfèrent renoncer à l’exécution de leur mission plutôt que d’engager une lutte dont le résultat serait douteux. » Et les journalistes officiels s’empressèrent de reproduire dans les gazettes du 28 mai une affirmation aussi solennelle.

L’un d’eux, un peu plus tard, revenant sur l’aviation française du Chemin des Dames, prendra Guynemer lui-même à partie dans la Badische Presse[4] : « Celui qui vole là-haut, c’est le célèbre Guynemer. Il est le rival des plus audacieux pilotes allemands, la gloire de l’aviation française, un « as, » ainsi que les Français désignent leurs plus hardis combattans de l’air. C’est un adversaire redoutable, car il est absolument maître de son rapide appareil et, de plus, excellent mitrailleur. Mais l’« as » n’accepte un combat dans les airs que dans les conditions les plus favorables pour lui. Il survole les lignes allemandes à une altitude qui varie de 6 000 à 7 000 mètres, hauteur où ne peut l’atteindre aucun canon de défense antiaérienne. Ses vols n’ont jamais un but d’observation, car de cette hauteur il ne peut rien distinguer ; il ne peut même pas remarquer les mouvemens des troupes allemandes. Guynemer n’est qu’un aviateur de chasse qui attaque l’avion ennemi. Dans ce domaine ses triomphes sont nombreux, bien qu’il ne soit pas un Richtofen. Il est très prudent dans ses attaques. Volant toujours, comme nous l’avons dit, à peu près à 6 000 mètres d’altitude, il attend qu’un avion s’élève des lignes allemandes ou y retourne. Alors il fonce sur lui comme un faucon et ouvre le feu avec sa mitrailleuse. Qu’il réussisse à blesser l’adversaire ou que celui-ci, non touché, accepte le combat, Guynemer se réfugie dans les lignes françaises à la vitesse de 250 kilomètres à l’heure que lui permet son moteur très puissant. Jamais il n’accepte le combat à armes égales. Chacun chasse comme il peut. »

Chacun chasse comme il peut. Donc, le 25 mai, dans sa ronde du matin, le très prudent Guynemer aperçoit une patrouille de trois appareils ennemis qui volent vers nos lignes. Ce sont des biplaces, moins maniables que les monoplaces, mais combien plus dangereusement armés ! Sans doute, seul contre trois, s’estime-t-il sûr de la victoire. Comment engagerait-il une lutte dont le résultat serait douteux ? Il fonce sur ses trois adversaires, qui prennent la fuite. Il atteint l’un d’eux, le manœuvre pour l’amener dans son champ de tir, réussit à se placer légèrement au-dessous, tire et, dès les premières balles, l’appareil ennemi pique et tombe en flammes au nord de Corbény (nord-est de Craonne).

Le danger, pour le monoplace, est la surprise de l’arrière. Guynemer, virant, découvre un second adversaire qui revient sur lui. De bas en haut il tire encore et, comme le premier, à quelques secondes d’intervalle, l’avion prend feu et coule embrasé.

Sur ce doublé qui lui a pris quelques secondes, Guynemer est rentré au camp. Mais le combat l’excite, ses nerfs se tendent, sa volonté se durcit. De nouveau le voici dans les routes des airs. Vers midi, un aviateur allemand ose survoler notre camp d’aviation. Comment a-t-il franchi le barrage ? Pour monter si haut le chercher et l’atteindre, quelle que soit la force ascensionnelle des appareils, il faut quelques minutes, le temps pour l’ennemi de s’enfuir après avoir accompli sa mission de reconnaissance. Or, tous les avions sont rentrés, tous, sauf Guynemer. Sur le champ d’aviation, mécaniciens et pilotes, tout le monde regarde en l’air, les uns avec leurs yeux exercés, les autres avec des jumelles. Quelqu’un s’écrie tout à coup :

— Voici Guynemer !

— Alors le Boche est f…

Guynemer arrive en coup de foudre. D’un peu en arrière et dessous il tire. On n’entend qu’un coup de la mitrailleuse. L’avion tombe à pic, le moteur à toute vitesse vient s’enfoncer dans le sol à Courlandon, près de Fismes. D’une balle à la tête, d’une seule balle, Guynemer a tué le pilote.

Le soir, enfin, le très prudent Guynemer sort une troisième fois. Vers sept heures, sur les jardins de Guignicourt, c’est-à-dire au-dessus des lignes ennemies, un quatrième appareil, abattu par lui, tombe en flammes.

Très prudent, c’est bien la dernière épithète qu’on eût pensé voir accolée au nom de Guynemer, qui rentre habituellement avec des balles dans son appareil et jusque dans ses habits. Le Boche, décidément, a le sens de la vérité, et même des nuances. Il a le goût de la mesure. Il est magnanime envers ses ennemis. En un mot, il est le Boche.

… Pour annoncer une victoire, Guynemer, quand il rentre au camp, fait chanter son moteur. Il descend du ciel sur la cadence de l’Air des lampions. Tous les hangars voisins sont avertis. Et aussi tous les cantonnemens, tous les entrepôts, tous les dépôts, tous les abris, toutes les ambulances, toutes les gares, enfin toutes ces villes disséminées qui représentent les arrières d’une armée. Or, le moteur, cette fois, a chanté, avec tant d’insistance que chacun, le nez en l’air, a écouté et interprété :

— Notre Guynemer a fait des siennes.

Déjà l’aventure courait de bouche en bouche. Il y a toujours des gens pour voir et des gens pour porter les nouvelles. Ce n’était pas un avion qu’il avait flambé, mais bien deux, l’un sur Corbény, l’autre sur Juvincourt. A peine était-on d’accord qu’il fallait se garer d’un troisième appareil qui dégringolait en flammes sur Courlandon, près de Fismes. Celui-là, tout le monde le vit, car tout le monde crut le recevoir sur la tête. Il tombait en plein dans les rassemblemens. Et le moteur qui chantait informa la foule du nom du vainqueur.

Mais voici qu’à la tombée du jour le moteur chante encore. Ah ! par exemple, c’est incroyable ! Une, deux, trois, quatre victimes. Quatre avions morts en une journée et par le fait d’un seul pilote ! De mémoire de fantassin, d’artilleur, d’homme du génie, de territorial, d’Annamite, de nègre, cela ne s’est jamais vu. Et des gares, des ambulances, des abris, des dépôts, des entrepôts, des cantonnemens, part cette soirée de mai où le couchant se prolonge, tout ce qui manie la pelle, la pioche, le fusil, tout ce qui pose des rails, décharge des wagons, empile des caisses, casse des cailloux, tout ce qui panse des blessés, drogue des malades, porte des morts, tout ce qui travaille, tout ce qui se repose, tout ce qui mange, tout ce qui boit, tout ce qui vit en un mot, marche, court, se presse, s’agite, se précipite, prend le chemin du camp, franchit les clôtures, envahit les hangars, contemple les oiseaux rangés, dérange les mécaniciens, réclame Guynemer. Une ville est là qui heurte les bois et les toiles des baraques.

— Guynemer dort, a dit quelqu’un.

Alors, sans protestations, sans vacarme, sans paroles, sans bruit, cette foule s’écoule, s’éloigne, se disperse, se perd dans les champs, s’enfonce dans la nuit qui vient, va reprendre sa place dans les vallonnemens qui bordent le champ de bataille. Tel fut le soir de la plus grande victoire aérienne.

III. — VISITE A GUYNEMER


Dimanche 3 juin 1917.

Ce premier dimanche de juin, les femmes des villages d’alentour sont venues rendre visite au camp d’aviation. Il est sévèrement défendu d’y entrer, mais on peut jeter un coup d’œil, assister d’un peu loin aux départs et aux atterrissages. Le plein soleil fait ressembler ces paysages de France aux campagnes de Grèce : des vallons qui s’allongent, des collines couronnées d’arbres, une mesure, une harmonie des lignes dont la lumière crue accentue la netteté et la régularité. On cherche sur les hauteurs des colonnades de temples.

Ces mouvemens du sol conduisent le regard aux falaises de l’Aisne. Au-delà, c’est la dure bataille qui continue, mais on en perçoit à peine les rumeurs.

Pourquoi les bonnes femmes des villages sont-elles attirées vers ce camp d’aviation plutôt que vers tel autre, celui-ci, par exemple, dont les hangars s’aperçoivent sur le plateau voisin ? Elles savent que, s’il n’y a pas ici de temple, il y a de jeunes dieux. Elles voudraient voir Guynemer.

La tradition orale, ailée elle aussi, a porté au loin, de hameau en hameau, de ferme en ferme, les exploits du 25 mai. Et le lendemain 26, on le sait encore, Guynemer a vidé à nouveau les cieux.

Déjà plusieurs aviateurs ont atterri, dont les noms sont célèbres. Mais la mémoire populaire ne peut retenir toute une mythologie. Voici qu’un avion descend en gracieuses spirales et, après une dernière courbe, vient doucement se poser et rouler jusqu’au bord de la balustrade.

— Guynemer !

La nouvelle a gagné de proche en proche. Elle n’a pas été annoncée tout haut, elle n’a été que chuchotée ainsi qu’il convient à la céleste venue. Le pilote n’a même pas aperçu cette foule qui se recueille en le regardant. Il a ôté la visière de son casque et montré sans le savoir son visage soucieux. Il inspecte avec sévérité le mécanisme de son arme. Il a rencontré deux ennemis qu’un enrayage de sa mitrailleuse a sauvés. Comme les peintres d’autrefois broyaient eux-mêmes leurs couleurs et assuraient à leur art la protection de la durée matérielle, il semble s’irriter de n’avoir point forgé ses armes lui-même, fabriqué lui-même son moteur, ses ailes, sa Vickers et ses balles.

Enfin il consent à se séparer de sa monture. Il quitte son lourd vêtement de guerre. Le centaure des airs redevient un homme, et un grand jeune homme leste qui va s’élancer vers le baraquement le plus proche et disparaitre sans avoir remarqué cette foule qui le boit des yeux et dont un incident va lui révéler la présence. Un soldat s’est mis en travers de son chemin et braque sur lui un petit appareil photographique.

— Vous permettez, mon capitaine ?

— Faites vite.

Il a accepté de mauvaise humeur. Il s’est arrêté et voit enfin toutes ces têtes de bonnes femmes en extase. Il a un geste découragé. Le front s’est barré, l’attitude s’est figée, le portrait ne sera pas bon.

Que tous ses portraits lui ressemblent peu ! Qu’il soit assez grand, mince, maigre, presque imberbe, l’ovale allongé, le profil régulier, le teint ambré, les cheveux très noirs rejetés en arrière, tous ces traits donnent-ils une idée de la force qui est en lui ? Les yeux, les yeux bruns aux points d’or, le révèlent davantage. Il leur doit la surveillance de l’espace et la promptitude de la décision née du coup d’œil. Ils sont sa garde et sa puissance d’attaque. Leur regard est direct et brutal qu’il se sent pour ainsi dire physiquement. Puis, il devient si vite rieur et presque gamin ! Leur flamme court sur les objets qui l’intéressent, problèmes de vitesse, problèmes de manœuvres, problèmes de tir, les entoure, les fixe, les embrase.

Rien chez Guynemer de la puissante carrure d’un Navarre dont la tête au profil accusé et la large poitrine font un dessin d’aigle au repos, abaissant le bec sur la gorge renflée, ou d’un Nungesser avant les blessures — héroïque Nungesser au corps dévasté qui a rejeté la réforme et voulu ajouter à ses trente victoires celle qu’il a remportée sur la douleur et la gêne physique. Rien de leur instinct, de leur intuition. Une forte culture scientifique l’avait préparé aux études de mécanique. Mais il apportait dans la science du vol une ardeur tout amoureuse. Il y a dans ses recherches de la frénésie volontaire, dans sa méthode une violence logique. Tout, en lui, est force nerveuse et, pour ainsi dire, électrique. Comme la foudre au fer, le danger lui arrache des étincelles, — des étincelles de génie.

Car ses plus audacieuses entreprises ont été méditées et réfléchies. Il réalise avec une témérité folle des coups préparés. Dans la lutte, les idées crépitent en lui et rejoignent la vitesse et la sûreté de l’instinct : mais à l’origine se retrouve toujours l’élément spirituel.

Il est déjà bien tard pour lui parler de cette fameuse journée du 25 mai. Non qu’il répugne le moins du monde à raconter ses chasses. Il les détaille, au contraire, comme des coups heureux au poker, avec le même amusement et les mêmes airs initiés. Il n’a pas l’ombre d’affectation, pas l’ombre de pose : une simplicité et une fierté d’enfant. C’est la troisième aventure qui lui a laissé le meilleur souvenir. Il revenait pour déjeuner : l’audacieux survolait le camp et s’était mis dans le soleil, Guynemer l’a tiré de dessous : une balle, la mort, la chute.

Et sur ce récit bref, éludé, qui lui arrache un rire frais, un rire de jeune fille, les yeux de Guynemer se ferment. Il a sommeil, comme à Compiègne au retour de sa première chasse après Verdun. Il est sorti deux fois déjà, il veut nettoyer l’espace une troisième. Auparavant, il convient qu’il se repose.


… Quel mouvement sur le champ d’aviation ! Il est six heures et demie du soir : le temps est radieux, pas un nuage au ciel. Peut-on tenir pour nuages ces tout petits flocons blancs, à peine visibles, qui font des taches claires dans le bleu ? Mais ces taches se multiplient. Une patrouille ennemie a pu franchir les lignes et venir au-dessus de nous. On compte deux, trois, quatre avions que les éclatemens de nos obus encadrent. Voici les nôtres : un, deux, trois Spads qui accourent à grande allure. L’ennemi va-t-il accepter la bataille ?

Tandis que nous fouillons l’espace avec nos yeux ou nos jumelles, surgit Guynemer à côté de nous. Il a été réveillé, il accourt, d’avance il vole. Deux de ses camarades, le capitaine Auger, le lieutenant Raymond, bondissent comme lui sur leur appareil. Guynemer se laisse habiller. Il n’a qu’une idée, il ne voit qu’un point dans le vaste ciel. Ses yeux enflammés fixent ce point comme s’ils pouvaient tirer sur lui. Car il n’y a plus qu’un point essentiel en effet. Trois des avions allemands ont fait demi-tour, s’esquivent en toute hâte, abandonnent leur camarade qui continue sa mission hardiment, insolemment, soit qu’il ait trouvé route barrée, soit qu’il compte sur sa force et sa vitesse.

Comment oublier cette vision : le profil droit de Guynemer légèrement soulevé, les yeux illuminés, hypnotisés par ce point dans l’espace, tout l’être vibrant vers la conquête comme la flèche posée sur l’arc tendu ? Avant de cacher son visage sous le masque, il fixe la direction à ses compagnons :

— Droit sur lui.

Les yeux, non le geste, ont désigné la victime. Les moteurs ronflent, les hélices tournent, les avions roulent, puis s’enlèvent du sol et prennent d’emblée la verticale. Là-haut, le combat a commencé. Arriveront-ils assez tôt pour y prendre part ? Là-haut, c’est-à-dire à quatre mille, plutôt à cinq mille mètres. Combien de temps leur faudra-t-il pour atteindre cette altitude ?

L’avion allemand est poursuivi. Le Spad qui l’attaque cherche à le placer dans son champ de tir. Mais l’ennemi est sans doute un pilote de premier ordre, car il ne se laisse pas manœuvrer. Il garde sa hauteur, il tourne, il vire, se maintient dans les angles morts de son adversaire, cherche à l’amener lui-même dans sa ligne de mire. La chasse se prolonge ainsi en larges cercles. Puis l’Allemand croit être maître de la direction et file à toute vitesse vers les falaises de l’Aisne. Le Spad gagne un peu sur lui et de nouveau les grands cercles se tracent dans le ciel. Un autre Spad, un autre encore apparaissent. C’est la meute qui veut forcer le cerf. L’ennemi multiplie les ruses, utilise la brume ou le soleil. Voici qu’on perçoit le tac-tac d’une mitrailleuse. Cette fois il est tiré. Il échappe encore. Le combat dure depuis un bon quart d’heure. Alors, c’est l’hallali. Guynemer et les deux autres aigles partis avec lui arrivent à la rescousse. Le Spad qui, depuis le début, s’est accroché à l’avion allemand, a pu se placer en dessous et tirer à nouveau. L’avion allemand pique brusquement. Est-il touché ? va-t-il s’effondrer ? Non, il se redresse et repart. Mais Guynemer, le nouvel arrivant, le cueille au passage. Sa mitrailleuse entre en action : deux ou trois coups, l’ennemi s’écroule, il va s’écraser sur Muizon, au bord de la Vesle.

Et, dans le soir qui vient et qui de tons roses et violets baigne l’horizon du côté du couchant, un à un les grands oiseaux rentrent au nid. Vainqueurs, ils se livrent à tous les exercices, à toutes les cabrioles de la voltige aérienne : spirales, vrilles, renversemens, retournemens, loopings, piqués. C’est la danse dans les airs, la farandole céleste, l’hymne de gloire. Les dieux descendent, et le dernier de tous, Guynemer, attardé dans une suprême ronde, Guynemer qui, son casque ôté, reçoit sur le visage encore tendu par la bataille, les derniers reflets du jour, Guynemer qui semble le dieu inspiré de la Jeunesse française…


IV. — GUYNEMER DANS LES CAMPS

Sur la Somme, Guynemer est un de nos paladins. Mais, sur l’Aisne, après la journée du 25 mai, Guynemer est roi. Nul adversaire ne tient les airs devant lui. Sa témérité, déjà invraisemblable, ne connaît plus de limites. Le 27 mai, il attaque seul six biplaces sur Auberive à une hauteur de 5 000 mètres, et les ramène à 3 600, puis fonce sur un groupe de huit autres appareils qu’il disperse, l’un d’eux, la toile du fuselage arraché, s’étant écrasé dans les trous d’obus. Il fait songer au Cid Campeador à qui le cheik Jabias disait :

… Vous éclatiez, avec des rayons jusqu’aux cieux,
Dans une préséance éblouissante aux yeux ;
Vous marchiez, entouré d’un ordre de bataille ;
Aucun sommet n’était trop haut pour votre taille,
Et vous étiez un fils d’une telle fierté
Que les aigles volaient tous de votre côté…

Ses exploits sont incomparables, ses rondes de chasse jettent l’effroi et la mort dans l’espace. le 5 juin, après avoir attaqué et abattu un Albatros à l’est de Berry-au-Bac, il poursuit à l’est de Reims un D. F. W. qui a déjà soutenu des combats avec d’autres Spads. « J’enraye à bout portant, dit le carnet de vol. A ce moment le passager fait « Kamarade », je lui fais plusieurs fois signe de piquer dans nos lignes. Il continue vers les siennes. A 2 200 je désenraye et tire quinze coups. L’appareil se retourne brusquement en projetant le passager et s’abat dans la forêt de Berru. »‘La journée d’un Guynemer, après ces deux victoires (les 44e et 45e) n’est pas terminée : il attaque successivement encore un groupe de trois, puis un groupe de quatre appareils, et revient avec des balles dans son avion.

Cependant il a été nommé le 11 juin (1917) officier de la Légion d’honneur — à vingt-deux ans — avec cette citation : « Officier d’élite, pilote de combat aussi habile qu’audacieux. A rendu au pays d’éclatans services, tant par le nombre de ses victoires que par l’exemple quotidien de son ardeur toujours égale et de sa maîtrise toujours plus grande. Insouciant du danger, est devenu pour l’ennemi, par la sûreté de ses méthodes et la précision de ses manœuvres, l’adversaire redoutable entre tous. A accompli, le 25 mai 1917, un de ses plus brillans exploits en abattant, en une seule minute, deux avions ennemis et en remportant dans la même journée deux nouvelles victoires. Par tous ces exploits, contribue à exalter le courage et l’enthousiasme de ceux qui, des tranchées, sont les témoins de ses triomphes. Quarante-cinq avions abattus, vingt citations, deux blessures. » Texte éloquent et complet qui, du fait précis, remonte aux causes, montre chez le pilote et le combattant le cœur, la volonté, l’exemple. C’est le dernier paragraphe qui a le plus enchanté Guynemer, si gentiment sensible à sa gloire, en associant à ses combats la pensée du fantassin des tranchées levant les yeux pour le suivre.

Cette rosette ainsi gagnée lui est remise le jeudi 5 juillet, au camp d’aviation, par le général Franchet d’Esperey, commandant le groupe des armées du Nord. Mais la cérémonie n’a pas empêché Guynemer de voler. Il a mené deux rondes successives, l’une de près de deux heures, l’autre d’une heure sur un nouvel appareil dont il attend des merveilles. Il a attaqué trois D. F. W. et il a dû atterrir avec cinq balles dans l’avion (deux dans le radiateur et le moteur). Il est quatre heures de l’après-midi : un beau soleil d’été caresse les plateaux et les pentes des collines de l’Aisne. Les camarades de Guynemer sont là, heureux comme s’ils allaient eux-mêmes être décorés. La 11e compagnie du 82e régiment d’infanterie, commandée pour rendre les honneurs, fait face aux appareils de l’escadrille qui sont rangés au nombre imposant de soixante, comme des chevaux de course, pour prendre part à la fête : le Vieux Charles, le fameux avion, est le cinquième à gauche. Son maître a exigé sa présence, malgré les blessures qu’il a reçues le jour même. Devant les drapeaux présentés, — drapeau de l’aviation et drapeau du régiment de garde, — le jeune capitaine est seul, en vareuse noire, mince, mais long, car il se redresse, le visage un peu pâle, les yeux étincelans. A l’un des angles du camp, un groupe de civils : la famille que le général a envoyé chercher. Voici le général Franche ! d’Espérey. On connait sa silhouette vigoureuse, râblée, énergique. Un journal du front, le journal du 82e régiment qui porte le titre de Brise d’entonnoirs, décrit ainsi la scène : « Le général s’arrête devant ce jeune héros : il le regarde avec joie, le proclame brave entre tous, lui touche, comme aux preux d’autrefois, les deux épaules de son épée, lui remet la rosette d’officier el le serre sur son cœur. Puis, aux accents entraînans et patriotiques de Sambre-et-Meuse, la musique et la troupe défilent devant le nouveau récipiendaire. La cérémonie officielle est terminée. Le jeune officier de la Légion d’honneur va trouver ses parens qui l’ont regardé de loin… »

Le général Franchet d’Espérey, examinant l’appareil de Guynemer, voit les dégâts :

— Comment votre pied n’a-t-il pas été touché ? demande-t-il à l’aviateur en lui montrant un des trous.

— Je venais de l’écarter, répond celui-ci avec son habituelle simplicité dans les miracles, la balle a passé pendant ce temps.

Cette soirée du 5 juillet 1917 fut inoubliable pour les aviateurs avec qui Guynemer mit en commun son orgueil. Le soleil, le dessin pur des collines parallèles au cours de l’Aisne, la bataille lointaine et la jeunesse même de ce prodigieux Invincible, tout contribuait a donner à la fête une beauté dont la plénitude n’était cependant pas sans tristesse. Il s’y mêlait tant de souvenirs tragiques ; des noms destinés à fleurir y revenaient sur les bouches : celui du sous-lieutenant Dorme — Dorme le discret et l’opiniâtre, Dorme le modeste et le noble, — disparu le 25 mai ; celui du capitaine Lecour-Grandmaison, l’organisateur des triplaces, qui, monté sur un de ses puissans chevaux, compta sur l’Aisne cinq victoires et qui fut tué au combat le 10 mai, et ramené par un de ses compagnons, le seul survivant des trois, sur l’appareil en flammes. Gloire à l’aviation de chasse, signifie la rosette de Guynemer, gloire à Heurtaux blessé, à Ménard et à Deullin, à Auger, à Fonck, et à Jailler, à Guérin, à Chapelle, à Baudouin et à tous leurs camarades ! Mais gloire aussi à l’aviation d’observation, à ces couples unis pour le devoir et parfois pour la mort : au lieutenant-pilote Fressagues, et au sous-lieutenant observateur Bouvard, qui soutinrent un combat contre sept appareils ennemis dont un fut abattu dans ses lignes ; au lieutenant pilote Floret et au lieutenant observateur Homo, qui, assaillis par six avions, en incendièrent deux ; au lieutenant Viguier qui, le 18 avril, osa exécuter une reconnaissance à 25 mètres d’altitude au-dessus des positions allemandes, pour en rapporter des renseignemens réclamés par le commandement ; à tant d’autres pilotes et observateurs qui se donnèrent pareillement à leur tâche avec la même audace, la même habileté, la même soumission au devoir ! Gloire enfin à toute cette jeunesse qui du haut des airs jette sur la terre de France, pendant que l’infanterie officie, comme les enfans à la fête Dieu vident leurs corbeilles de roses devant le Tabernacle, à pleines mains, à pleins cœurs les gerbes rouges des épopées !…

L’escadrille des Cigognes a été tout entière citée par le général Duchêne à l’ordre de la Xe armée : « Escadrille N. 3, sous les ordres du capitaine Heurtaux : Brillante escadrille de chasse. Se bat sans répit sur tous les fronts depuis deux ans, montrant le plus magnifique entrain et surtout le plus bel esprit de sacrifice. Sous les ordres du capitaine Heurtaux blessé à l’ennemi, vient de prendre part aux opérations de Lorraine et de Champagne. Pendant cette période a abattu cinquante-trois avions allemands, ce qui porte le nombre de ses victoires à cent vingt-huit avions officiellement détruits et cent trente-deux autres désemparés. »

Aux témoignages de Fayolle et de Foch, qui, sur la Somme, ont vu l’escadrille à l’œuvre, le général Duchêne ajoute le sien au cours de la bataille de l’Aisne.

Cette bataille de l’Aisne, si dure au Chemin des Dames, semble se ralentir en juillet. Les escadrilles de chasse, ou du moins quelques-unes d’entre elles, dont l’escadrille des Cigognes, vont prendre part à une autre offensive, en liaison avec l’armée britannique. Avant de quitter la région de Reims et de Fismes. Guynemer multiplie les randonnées. Un autre que lui, après la rosette, eût accepté ou cherché le repos dans les honneurs. Les honneurs ne servent qu’à l’exciter. Il les mérite avant, le jour même, et le lendemain. Il les dépasse immédiatement. Le 6 juillet, il livre combat à cinq biplaces dont un coule en feu. Le 7, il enregistra deux victoires : « Attaqué avec l’adjudant Bozon-Verduraz quatre monoplaces Albatros vers Brimont. Abattu l’un en feu au Nord de Villers-Franqueux dans nos lignes. Attaqué un D. F. W. qui tombe en vrille à plat dans nos lignes à Moussy. »

Ces trois trophées (les 46e, 47e et 48e), ce sont les adieux de Guynemer aux rives de l’Aisne. De tels excès de fatigue ont de nouveau entraîné une dépression nerveuse. L’escadrille est transportée dans le Nord. A peine débarqué, voilà le vainqueur à l’hôpital, d’où il écrit à son père le 18 juillet :


« Mon cher papa,

« Rechute. Hôpital. Mais cette fois-ci j’ai une mine épatante. Finies les baraques. Ici nous avons une ferme à côté des champs. J’y ai une chambre. J’ai eu en effet trois Fritz (ses victoires des 6 et 7 juillet) : un biplace en feu, puis le lendemain, dans le même vol, pas mal de sport : pris quatre Boches pour des Français. Combat avec trois au début, un seul à la fin de 3 200 à 800 mètres. A ce moment, le dit seul prend feu. Il faut attendre que le sol sèche pour le retirer à la pioche. Une heure après, un biplace à 5 500. Il gaffe, se met en vrille à plat et se « pose » sur un 75, qui en mourut, le passager aussi. Le pilote était simplement un peu ému. Au fond il y avait de quoi. Il n’était pas en piqué, mais bien en ligne de vol et tournait autour de son avant. Il descendait lentement. J’ai eu ses deux mitrailleuses intactes…

« Encore trois ou quatre jours, dit le toubib, et je serai sur pattes. D’ailleurs ici le Boche est rare, mais cela ne durera sûrement pas. J’ai lu dans mon lit que la foule m’avait fait une ovation à Paris. C’est l’ubiquité. La science moderne fait vraiment des choses épatantes, elles journalistes aussi.

« Raymond a deux ficelles et la croix. Il faut le féliciter.

« Bonsoir, papa.

« GEORGES. »

« P.-S. — Moi qui ai mal au cœur pour rien, je suis allé pour la première fois en mer. La mer était vigoureusement agitée, surtout pour une vedette à pétrole, et j’ai gardé un sourire imperturbable et serein. Ce que j’étais fier !… » L’un ou l’autre journal avait raconté que Guynemer devait porter le drapeau de l’aviation à la Revue du 14 juillet à Paris. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on le crût reconnaître et pour qu’on acclamât quelque sosie. En réalité, il avait été question, en effet, de lui confier cette mission, mais Guynemer s’était dérobé à toute possibilité de manifestation. Il détestait la parade s’il adorait la gloire. Déjà malade, il avait voulu suivre son escadrille dans les Flandres, et s’était alité à l’arrivée.

Cette lettre porte bien sa marque, depuis l’étonnement et la joie de l’enfant élevé dans l’opulence qui, le jour de son engagement a renoncé une fois pour toutes au confort et accepté de débuter comme garçon d’aérodrome, à l’idée d’avoir une chambre à lui dans un hôpital, jusqu’à la violence du tableau où il peint la réduction de l’avion ennemi tombé en pluie de feu : « Il faut attendre que le sol sèche pour le retirer à la pioche, » depuis le rire sur le sort du passager boche jusqu’à la camaraderie qu’exaltent le grade et la décoration de son ami, le lieutenant Raymond. Il n’est pas jusqu’au : Moi qui ai mal au cœur pour rien… qui ne soit assez plaisant de la part du terrible chasseur qui tient les airs plus longtemps et plus haut que personne.

Le cheick Jabias qui avait vu le Cid au camp termine ainsi l’évocation de ses souvenirs :

Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue,
Absolu, lance au poing, panache au front…

Et le Cid ne se battait pas dans le ciel.


V. — GUYNEMER CHEZ SON PÈRE.

Cependant le cheick Jabias, que la splendeur du Cid a ébloui dans les camps, s’étonne de le retrouver devant le château paternel de Bivar occupé aux plus modestes besognes :

… Que s’est-il donc passé ? Quel est cet équipage ?
J’arrive, et je vous trouve en veste, comme un page,
Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon
Que vous avez en main l’auge et le caveçon
Et faisant ce qu’il sied aux écuyers de faire.
— Cheick, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.

Qui n’a pas rencontré Georges Guynemer à Compiègne chez ses parens, ne le connaît pas tout entier. Sans doute est-il demeuré, à son escadrille, le gai et confiant camarade que rien ne détourne de son but, mais qui se réjouit du succès d’autrui et qui raconte ses prouesses comme s’il s’agissait de coups de billard ou de parties de cartes. La Renommée ne l’a point grisé. Tout au plus a-t-elle, parfois, bien rarement, créé non pas directement autour de lui, mais dans son voisinage, cette atmosphère un peu lourde qui accompagne presque infailliblement la gloire. Quand il a compris ou deviné quelque vague hostilité, quelque envie, il en a souffert comme si, dans son ingénuité, il découvrait le mal. Vous souvenez-vous, dans le Livre de la Jungle, de Rudyard Kipling, de cette page où Mowgli, le petit d’homme, s’étant rendu compte de la haine dont il est l’objet parmi les bêtes, touche ses yeux et s’effraie de les sentir humides ? — Qu’est cela, Bagheera ? demande-t-il à son amie la panthère. Et la panthère qui a vécu longtemps parmi les hommes le rassure : — Ne t’inquiète pas : ce sont seulement des larmes. — Un de ceux qui ont pu dire à Guynemer : Ne t’inquiète pas, non, certes, devant l’inimitié qu’il n’a jamais rencontrée, mais pour quelque mauvais germe de jalousie à peine révélé, a pu savoir la profondeur de son ombrageuse sensibilité. Guynemer, alors, se renfermait en lui-même. Son exubérance avait besoin de sympathie.

L’amitié, aux escadrilles, est rude et mâle. Elle ne s’embarrasse pas de formules. Elle ne se montre pas, elle se prouve. Les jeux de la guerre y rappellent les jeux de collège, et l’on en parle de la même façon. Mais, si quelqu’un ne rentre pas, il faut secouer la gêne que tous éprouvent à table devant le couvert inutile. Aucune douleur apparente, aucun éclat : les cœurs de ces jeunes gens sont touchés en dedans. Il faut y pénétrer pour savoir ce qu’ils sont. Les initiés, seuls, les connaissent. Le passant les prend volontiers pour des gens de sport, joyeux et vifs.

Guynemer est dans la vie sans méfiance. Il n’a aucune arrière-pensée d’ambition personnelle. Les honneurs n’ont pas le pouvoir de ralentir son élan : ni après sa rosette, ni après sa cinquantième victoire, il ne songera au repos. Il ignore la pose, l’affectation, l’hypocrisie et même la diplomatie. Il ne sait même pas que cette simplicité lui donne un charme si frais. Mais il aime, il adore sa jeune gloire. Ses triomphes, ses citations, ses décorations, il en fait part à tout le monde, certain d’avance que tout le monde s’en réjouira. Comment tout le monde, en France, ne s’en réjouirait-il pas, puisque ce sont là services rendus à la France ? Il ne fait fi d’aucun ordre étranger. Il a reçu avec un pareil agrément la croix de Saint-Georges de Russie, celle de Léopold Ier, la croix de guerre belge, l’ordre de Michel le Brave de Roumanie, le Distinguished Service order, l’ordre de Karageorge de Serbie, celui de Danilo de Monténégro. Ces rubans de toutes les couleurs lui font une jolie parure. Il ne porte sur la poitrine habituellement que la réduction minuscule de sa rosette, mais parfois, il met bout à bout tous ces petits rubans. Ou bien, il fourre le tas des médailles en vrac dans sa poche et les retire pêle-mêle comme au collège il brassait le contenu de son pupitre en désordre pour en retirer son devoir.

Quand il débarquait à. Paris, où l’appelait et le retenait la construction de ses avions, il descendait à l’hôtel Edouard-VII, et de là se précipitait aux ateliers de Buc. Souvent s’il en avait le loisir, il allait diner chez les parens de son camarade de Stanislas, le lieutenant Constantin. « A chaque apparition, écrit celui-ci, quelque exploit nouveau s’était ajouté aux précèdent ou quelque nouvelle décoration ornait sa poitrine. Jamais il ne portait ce qu’il appelait en riant sa « bannière d’orphéon, » mais si on lui demandait de la montrer, il fouillait dans ses poches et en sortait toutes ses décorations pêle-mêle. Lorsqu’il fut nommé officier de la Légion d’honneur, il arriva rayonnant à la maison, et comme ma mère lui demandait la raison de cette joie inaccoutumée : « Regardez bien, madame, il y a « quelque chose de nouveau. » Et ma mère découvrit une imperceptible rosette ornant son ruban rouge [5]. »

Cette imperceptible rosette, personne ne la remarquait en effet, si bien que Guynemer s’en fut chez le marchand du Palais-Royal :

— Donnez-m’en, réclama-t-il, une plus grosse, donnez-m’en une énorme. Celle-ci ne se voit même pas.

Le fournisseur en étala d’autres devant lui. Mais il reprit la première et s’en alla en riant comme s’il avait fait une farce.

Ses galons lui avaient procuré le même plaisir. Il n’attendait pas une journée, pas une heure, pas cinq minutes pour se les faire coudre aux manches et au képi. Tout de suite il les lui fallait. Nommé capitaine, le jour même où il avait été décoré du Distinguished Service order, il va rendre visite au capitaine de la Tour, blessé et soigné dans un hôpital de Nancy et il s’amuse au jeu de devinette :

— Ne vois-tu pas que je suis changé ?

— Mais non, dit la Tour qui l’aime comme un frère cadet et qui l’a mis dans son cœur à la place de ses trois frères tués à l’ennemi : « C’est la Tour qui m’aime le mieux, » proclamera un jour Guynemer.

— Mais si, mais si !

— Ah ! la décoration anglaise ?… Elle est fort jolie.

— Il y a autre chose. Regarde mieux.

La Tour découvre enfin les trois galons auxquels il ne songeait point :

— Capitaine ?

— Parfaitement, accentue Guynemer avec gravité. Puis il rit de son beau rire d’enfant.

Capitaine ? a-t-on idée de nommer capitaine ce gosse ? Comment ? Il ne fait peut-être pas un beau capitaine ? Il n’a peut-être pas couru assez de risques ? Dans son rire il y a tout cela.

« Ennemi de l’ostentation, écrit encore le lieutenant Constantin, il n’aimait pas sortir à pied dans Paris, ennuyé qu’on le reconnût. Les gens qui se retournaient sur son passage l’agaçaient et il ne pouvait s’empêcher de murmurer : « Oh ! que c’est odieux d’avoir une tête célèbre ! » Le soir, il circulait volontiers dans sa petite voiture blanche, montant les Champs-Élysées, puis allait faire un tour au Bois et, dans le calme et la solitude de la nuit, il oubliait les dangers de sa vie du front pour ne songer qu’au bien-être et à la douceur de l’heure présente. Des souvenirs d’enfance lui revenaient à la mémoire qu’il repassait avec plaisir : « Te rappelles-tu, quand « nous étions en seconde, un jour où nous nous sommes disputés et battus comme des enragés ? J’en porte encore une « marque sur le bras. » Il riait à ce souvenir, mais moi, j’étais honteux d’avoir pu autrefois me disputer avec un ami tel que lui. » Le voici plus vivant encore : « Au mois de mai dernier (1917) arrivant en permission, je rencontre Georges sortant de son hôtel et, tout heureux de le voir, je lui annonce que je viens d’être cité. Aussitôt, il m’entraîne dans un magasin, achète une croix qu’il épingle sur ma vareuse et m’embrasse sans se soucier des gens présens. »

Il a cette grâce adorable du geste, ces trouvailles d’une imagination toute nouvelle. En chaque occasion, il se montre tel qu’il est. Dans l’indignation, il est aussi naturel que dans l’enthousiasme. Un jour, un mauvais plaisant, tandis qu’il est entré à l’hôtel Edouard-Vil, dépose dans son automobile une pancarte avec cette inscription : Les aviateurs au front. Guynemer se fâche tout rouge et s’irrite de ne pouvoir châtier l’insolent qui s’est hâté de disparaître.

Prié à un déjeuner par le député Lasies, il vante ses camarades au point qu’un des convives ne peut se tenir de remarquer : — Vraiment votre modestie est admirable. — A quoi un autre, mieux avisé, répond : — Il ne manquerait plus que cela qu’il ne fût pas modeste ! — On s’étonne, mais Guynemer est enchanté. Il raccompagne l’auteur de la réflexion :

— Tout à l’heure vous m’avez donné tant de joie ! Ils ne comprennent pas, voyez-vous, ils ne comprennent pas. Je ne sais pas si je suis modeste, mais, si je n’étais pas modeste, je ne serais qu’un sot. Et ça, j’aimerais bien ne pas l’être. Nous sommes quelques-uns à moissonner tant de palmes qu’on n’est jamais sûr de ne pas avoir reçu plus que sa part. A cause de l’homme des tranchées : celui-là, c’est bien autre chose [6]

On lui présente des albums et des cartes postales. C’est la menue contribution de la gloire. « Mme de B… écrit-il à son père, me demande une phrase, une pensée signée sur un album à vendre en Amérique. Je voisinerai avec le général en chef. Qu’est-ce que je pourrais bien mettre, mon Dieu ! »

Une Américaine, logée comme lui à l’hôtel Edouard-VII, veut à tout prix emporter une relique du héros « à la mode. » Elle fait dérober par sa femme de chambre sur une commode un vieux gant de Guynemer et mettre à la place une magnifique gerbe de fleurs. — Cela m’a bien gêné, expliquait Guynemer sans vanité. Car c’était un dimanche, les magasins étaient fermés : pas moyen d’acheter des gants [7].

Jamais il ne fut pris en défaut de maniérisme. Surtout, il ignore ce genre de pose qui consiste à paraître dédaigner la gloire.

Tant de gloire et tant de jeunesse lui composent un cortège de flatteries, d’adulations et d’hommages féminins. C’est encore aux Chansons de geste qu’il faut recourir pour le mieux expliquer. Dans Gilbert de Metz, l’une de nos plus vieilles épopées françaises, la fille d’Anséis est à sa fenêtre : fraîche, fine et blanche « comme fleur de lis. » Deux cavaliers viennent à passer, Garin, et son cousin Gilbert. — Regarde, cousin Gilbert, regarde. Par Sainte-Marie, la belle dame ! — Ah ! répond Gilbert, la belle bête que mon cheval. — Je n’ai rien vu de si charmant que cette jeune fille avec ses fraîches couleurs et ses yeux noirs. — Je ne connais pas de destrier qui se puisse comparer à mon cheval… — Et le dialogue se poursuit ainsi, sans que Gilbert consente à lever les yeux vers la fenêtre qui encadre la jolie fille d’Anséis. Dans Girart de Viane, Charlemagne, au Palais de Vienne où il tient sa cour, a mis dans la main de son neveu Roland la blanche main de la belle Aude. La jeune fille a rougi pudiquement et Roland lui-même, le grand soldat, a rougi comme un page. On va fixer le jour des noces, quand un messager qu’on n’a pas annoncé fait irruption dans la salle :

— Les Sarrazins sont entrés en France ! — Un grand cri s’élève : « La guerre, la guerre ! » Roland a laissé tomber la main de la jeune fille et sans détourner la tête il court à ses armes et il part.

Guynemer eût vanté son Nieuport ou son Spad comme Gilbert son cheval, et la belle Aude ne l’eût point retenu de partir. Ce Guynemer intact va-t-il, peu à peu, se laisser pénétrer et griser par l’excès incessant des hommages ? Son père, un jour, s’en inquiète, mais il l’a deviné et il rit :

— Rassurez-vous. Je garde mes nerfs comme un acrobate ses muscles. Je me suis donné ma mission.

Au bord de la mer du Nord, après le jour tragique, un de ses camarades, celui qui l’a vu le dernier, m’a dit :

— Il me jetait toute sa correspondance, des tas de lettres :

— Lis, si ça t’amuse. — Il ne lisait pas, sauf les lettres d’enfans, de collégiens, de soldats. Et je déchirais. Ici, n’est-ce pas l’Aiglon qu’il faut citer ? Prokesch présente au prince impérial le courrier : des lettres de femmes :

Voilà
Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale.

Dès les premières phrases de chacune, l’Aiglon arrête la lecture : Je déchire. Celle qu’il a surnommée la Petite Source parce qu’elle l’a rafraîchi bien des fois ! l’eau qui dort dans ses yeux et qui court dans sa voix, lui annonce son départ, espérant qu’il la retiendra. Et il la laisse partir, et quand elle s’en va, il murmure son refrain : Je déchire… Guynemer a-t-il déchiré des cœurs, comme il laissait déchirer les lettres qu’il ne lisait pas, comme le faucon de saint Julien l’Hospitalier déchirait les oiseaux ? Aucune Petite Source, si fraîche que fût sa voix, ne l’aurait retenu un matin de soleil…


Loin du public, dont il déteste les manifestations, sauf si elles sont très discrètes, Guynemer à Compiègne respire, s’épanouit, se détend. Il redevient l’enfant câlin, délicieux, un peu gâté, bruyant, étourdi, toujours en mouvement, sauf s’il s’absorbe dans quelque travail. Absorbé, on ne peut le tirer de son travail. S’il raconte une de ses chasses, s’il range et colle ses photographies, rien ne le distraira. Il possède un kodak avec lequel il prend l’empreinte de ses victimes avant de les immoler et souvent après l’immolation, et il n’oublie pas de déclencher son ressort avant de mettre en mouvement la mitrailleuse. Car il pense à tout, et dans les momens les plus graves. Un de ses grands plaisirs, en permission, est de mettre en ordre ses images et de les montrer.

De ses yeux qui voient tout, de très loin comme de très près, il distingue tout de suite les moindres changemens dans la disposition des meubles et des bibelots. La maison paternelle s’est peu à peu ornée de ses trophées. Il s’y retrouve davantage à chacune de ses visites. Et il constate que le trois-mâts en miniature qu’il avait construit à sept ans avec des morceaux de bouchons, du fil et du papier, est toujours sur la cheminée de sa mère. Déjà, dans cette construction, il avait montré son esprit observateur, n’oubliant ni la brigantine, ni le grand foc. Il a repris si gentiment sa place parmi les siens, ce grand garçon couvert de gloire, que sa mère s’oublie à l’appeler Bébé, comme autrefois. Aussitôt, elle s’en excuse. Mais lui :

— Pour vous, toujours, maman.

Sa mère, alors, se prend à songer :

— J’aimais mieux quand tu étais petit.

— Vous ne m’en voulez pas, maman ?

— De quoi t’en voudrais-je ?

— D’avoir grandi.

Il a tant grandi qu’il a touché les astres.

Chez lui, il ne peut se résoudre à la solitude et fait des rondes aux étages pour ramasser des compagnons, des auditeurs. Car il parle sans cesse, avec la même flamme et de la même chose : ses appareils et ses chasses. On l’entend d’une pièce à l’autre. D’étranges lambeaux de phrases passent les portes :

—… Alors, je me suis embusqué.

Embusqué, lui, mais où donc ?

— Oui, dans un nuage.

De quel pouvoir dispose-t-il ? Les miracles de la Bible sont dépassés :

—… Alors, avec mon aile, j’ai caché le soleil…

L’éblouissement de l’astre gênait sa vue. Au lieu de la main, il interpose l’aile de son appareil.

Il gâte ses sœurs, il n’oublie ni une fête ni un anniversaire. Mais il n’offre pas toujours les cadeaux qu’il rêvait d’offrir :

— J’aurais voulu vous rapporter un Boche…

Il ne recherche pas le monde ; quand le monde vient à lui, il montre sa même gaîté, sa même exubérance. Il a joué à tous les jeux, excepté au grand homme. Mais quand on parle de l’avenir, il arrête la conversation :

— Ne faisons pas de projets…

De l’un de mes carnets de guerre, je détache ce feuillet (juin 1917) qui représente un Guynemer chez lui :


Mercredi 27 juin. — De passage à Compiègne. Chez les Guynemer. Il est la séduction même, avec sa souple démarche de « déesse sur les nuées » qui semble lui rester de ses vols, ses yeux incomparables, son agitation perpétuelle, cette force électrique qui est en lui, ce mélange d’élégance naturelle et d’insatiable ardeur, cet élan de tout l’être vers le but. S’il s’arrête, il a encore l’air du coureur antique.

Ses parens ne perdent pas un de ses gestes, pas un de ses mouvemens. Ils boivent ses paroles, ils le regardent, ils l’entendent vivre. Son rire résonne en eux. Ils croient en lui, ils sont sûrs de lui, ils veulent être sûrs de lui. Et, sentant leur certitude, naturelle ou commandée, je me prends à contempler avec mélancolie le dieu fragile de l’aviation, pareil à une de ces statuettes trop fines qu’on craint de voir brisées.

Il parle avec passion, toujours avec passion, de ses combats dans les airs. Pourtant, un autre souci l’emporte à cette heure sur la chasse même, souci, qui, d’ailleurs, s’y rapporte. Il attend un avion magique dont il a donné dès longtemps le projet, pour la construction duquel il n’a pas rencontré tout le zèle souhaité ; avec quoi il fera plus de dégâts encore.

Puis, ce sont les albums de ses photographies. Photographies du ciel que peuplent les éclatemens des obus ou les avions ennemis. Il y en a une où l’on voit un appareil en flammes, et, à une certaine distance, l’aviateur qui tombe. La victime a été enregistrée. Ce souvenir met en joie le vainqueur.

J’écarte l’impossible question : — Et vous ? Parmi tant de combats, la pensée ne vous vient-elle pas ?… Il est si vivant qu’elle ne peut pas lui venir. A-t-il compris ? Il explique si simplement :

— En l’air, on a beaucoup de temps. Pendant le combat on n’en a point. J’ai été descendu six fois. Et chaque fois, j’ai eu tout le loisir d’y penser.

Là-dessus, il rit, d’un rire d’enfant. Une chance spéciale le protège. Il reçut dans un combat trois balles qui, toutes trois, furent détournées par des obstacles inattendus. Toutes trois.

Voici, maintenant, des photographies de lui-même. Ce n’est pas lui qui les a collectionnées. Ce n’est pas lui qui les présente. Depuis sa plus tendre enfance, on peut le suivre dans la vie. Petit bébé en chemise, il a déjà ses yeux brillans et son ardeur. Le collégien a son beau port de tête. La guerre le prend presque collégien : une bonne figure adolescente, les joues pleines, l’air bien posé et paisible. Un peu plus tard, les traits sont moins naïfs, encore ingénus, mais plus tendus. Plus tard encore, le regard devient plus sévère, les joues plus allongées et plus maigres. Que se passe-t-il donc ? C’est le travail de la guerre qui a ciselé ce visage, affiné et virilisé ensemble cette tête de guerrier. Je le regarde lui-même, un peu surpris de ma découverte. Rapproché de ses anciennes images, il est un peu effrayant à regarder.

Mais il rit, et ce rire clair chasse tous les fantômes… ?


VI. — L’AVION MAGIQUE

L’enfant qui, pour les poupées de ses sœurs, imagine un lit enchanté, le collégien qui, dans sa classe, au collège Stanislas, installe un téléphone pour communiquer de sa place avec les derniers rangs ou qui, plus tard, fabrique des avions en miniature, l’engagé volontaire de Pau qui, au camp d’aviation, a pénétré par la plus petite porte et consenti à frotter, nettoyer et vérifier les moteurs, avait toujours montré la passion de la mécanique. Devenu pilote, puis chasseur, Guynemer manifeste dans la connaissance et le perfectionnement de la construction, la même ardeur insatiable, la même fougue et la même opiniâtreté que dans ses duels aériens. Il réclame sans cesse des appareils plus vîtes et plus puissans, mais il ne se contente pas d’exciter les constructeurs, de les brûler de sa propre flamme, il entre dans les détails techniques en praticien, il fournit des indications, il va, toutes les fois qu’il en a l’occasion, visiter les ateliers et procéder lui-même aux essais. Essais parfois dangereux : le 31 décembre 1915, il écrivait au sujet de la mort de l’un de ses camarades, Edouard de Layens, tué par accident : « Cela me ferait moins de peine s’il avait été tué par un Boche, mais cet accident me met en rage. » Il y a chez Guynemer tout un côté mal connu et que l’on ne peut aujourd’hui révéler qu’avec précaution : c’est l’inventeur.

Aucune partie de son appareil, aucune pièce de sa mitrailleuse ne lui sont étrangères. Il les a toutes palpées, maniées, étudiées en elles-mêmes, dans leur position respective, dans l’ensemble. Le dispositif intérieur de l’avion lui doit des aménagemens plus pratiques. Il y a un viseur Guynemer. Il a toujours parlé avec assurance, avec autorité. La gloire, à mesure qu’elle vient, n’a aucunement le pouvoir de le modifier. Il demeure exactement le même garçon impétueux qui suit son idée. Et c’est parce qu’il suit son idée, et que cette idée est entièrement désintéressée, soumise à son service, qu’il se sent tant de force pour l’imposer. Seulement, aux yeux des autres, le Guynemer du début n’est pas le capitaine Guynemer, officier de la Légion d’honneur, célèbre dans le monde entier. En ce temps-là, dans les ateliers, chez les constructeurs, quand il affirme, quand il dénonce une erreur, quand il réclame un changement, on le trouve bien audacieux et outrecuidant. Un jour, il se fait traiter de petit jeune homme.

— Si vous faites une sottise, réplique-t-il, ce sont les petits jeunes gens comme moi qui la paient.

Comme tous ceux qui sont hors des difficultés matérielles, il est impatient et parfois nerveux. Il s’irrite des retards et des résistances. Il voudrait forcer le temps qui ne se laisse jamais faire, et briser les obstacles. Peu à peu, le charme opère dans l’usine comme dans le ciel. Le conquérant des airs conquiert les ateliers. Quand il y arrive, on lui fait fête, non point seulement par curiosité, mais par sympathie et aussi parce qu’on a éprouvé sa compétence. Les ouvriers se réjouissent de le voir monter sur un appareil en construction, expliquer avec son éloquence brève, concise, martelée, ce qu’il veut, ce qui assurera la supériorité de notre aviation. Suspendant leur travail, ils l’entourent, ils l’écoutent. Là aussi, il connaît le triomphe. Quand, les jours de pluie, dans les hangars, il s’en allait chevaucher son avion immobilisé et lui parlait mystérieusement, on le croyait possédé : il cherchait la perfection.

Cependant, il s’est lié avec des ingénieurs remarquables, le commandant Garnier à Puteaux, l’ingénieur Béchereau des ateliers Spad. Ceux-ci l’ont pris au sérieux, ne l’ont pas considéré comme l’aviateur hargneux, toujours en antagonisme avec le fabricant, ont démêlé en lui cet esprit d’invention en mouvement, réalisent ses rêves. L’ingénieur Béchereau, après de longs délais, est décoré pour les services éminens qu’il a rendus. M. Daniel-Vincent, alors sous-secrétaire d’Etat à l’aéronautique, vient à l’usine pour lui remettre sa croix de la Légion d’honneur. Il aperçoit Guynemer, venu pour assister à la cérémonie, et il a ce geste élégant de lui passer la décoration :

— Remettez-la-lui vous-même. Ce sera mieux.

Au début de septembre 1916, Guynemer a inauguré sur le front l’un des deux premiers Spad. Le 8, il écrit à M. Béchereau : «…Vous savez que le Spad est baptisé. C’était comique parce qu’ils étaient six : un Aviatik, à 2 800, un L. V. G. à 2 900 et quatre Rumpler (serrés à 25 mètres) à 3 000. Quand je suis arrivé à 1 800 tours sur les quatre, ils ont été affolés par ce bolide, et quand ils ont repris leur sang-froid et leur mitrailleuse (quelle musique ! ), il était trop tard. Plus un seul enrayage… » Suivent des détails précieux sur la disposition nouvelle de sa mitrailleuse. Puis il revient sur l’appareil : « Il boucle merveilleusement. La vrille est un peu paresseuse et irrégulière, mais d’une douceur angélique. » Et il indique toutes sortes de petits perfectionnemens que l’on pourrait encore apporter pour le mettre tout à fait au point.

Sa correspondance avec l’ingénieur Béchereau est tout entière consacrée à l’étude de l’avion. Jamais aucune incursion hors de ce sujet. Ainsi collabore-t-il en quelque sorte à la construction et à l’aménagement, et il apporte immédiatement les résultats qui peuvent guider les essais. Sa mitrailleuse, de nouveau, ne lui donne pas satisfaction : « Hier, écrit-il le 21 octobre 1916, j’ai eu dans ma journée cinq Boches (dont trois dans nos lignes), à 10 mètres du bout du canon de ma mitrailleuse, et impossible de tirer. Il y a quatre jours, j’en avais eu deux. C’est amer… Il fait un temps splendide. Espérons que la mitrailleuse va marcher… » Et quelques jours plus tard, il exulte, car il a trouvé la cause de ces enrayages dus au froid, et il a su, par une ingénieuse combinaison, y porter remède : « 4 novembre 1916. —… Avant-hier, j’ai eu un biplan monoplace Fokker à 2 mètres ; il a basculé dans un groupe de Nieuport ; alors on ne l’a attribué à personne. Hier, un Aviatik à 10 mètres, le passager tué du premier coup ; l’appareil, perdant des lambeaux de toile, est parti en spirale lente et a dû s’aplatir sur Berlincourt, au diable. Heurtaux a vu le début de la descente, et dix minutes après en a descendu un autre complètement en boule… » Le 18 novembre suivant, il raconte, après avoir donné des détails sur le moteur qu’il voudrait renforcer, ses vingt et unième et vingt-deuxième victoires : « Pour le vingt et unième, c’est un monoplace que j’ai assassiné pendant qu’il commençait à descendre en spirales élégantes sur son terrain. Le vingt-deuxième était un 220 HP. Ils étaient trois (chez nous). Je l’ai attaqué par surprise et en renversement. Le passager s’est levé, mais est retombé avant même de pouvoir déclencher sa mitrailleuse. J’ai tiré deux cents à deux cent cinquante coups à 20 mètres environ. Le Boche avait pris un angle invariable de 45° aux premières balles. Ouand je l’ai lâché, l’adjudant Bucquet l’a repris ; au cas où il n’aurait pas été en écumoire, ça l’aura aidé ; il a gardé son angle de 45° jusqu’à 500 mètres du sol où il est devenu vertical. Il a pris feu en s’écrasant… »

Le Spad l’enchante. C’est le temps des magnifiques randonnées sur la Somme. Cependant il voudrait mieux encore. Avant de formuler sa requête à l’ingénieur Béchereau, il commence par le mettre en goût : « 28 décembre 1916. — Ça va assez bien, mais j’ai regretté hier l’appareil photographique. Pugilat serré entre 10 et 2 mètres avec un bel Albatros débrouillard. On n’a échangé que quinze coups. Il m’a coupé le câble double avant à droite. Il ne restait que quelques fils. Lui, a pris une balle dans les reins. Une jolie bûche (25e) ! Maintenant, parlons des choses sérieuses. Le Spad 150 HP est bien gratté par le Halberstadt. Celui-ci ne va peut-être pas plus vite, mais monte tellement mieux que ça revient au même. Maintenant, constatons : notre nouveau modèle les aplatit tous… » Cependant il faut gagner encore en vitesse. L’hélice peut aussi être perfectionnée.

Un autre perfectionnement, d’une bien autre importance, lui apparaît dès lors réalisable. Il a conçu le plan d’un avion magique avec lequel il anéantirait l’adversaire. De même qu’il s’obstine au combat, il ne lâchera plus son idée, il la poursuivra, il l’imposera, il en obtiendra l’exécution. Mais il lui faudra déployer une ténacité épuisante ; plus d’une fois, devant les objections, devant les résistances, il entrera en fureur. Jamais il ne renoncera. Pas plus à l’usine que dans les airs, ce n’est sa manière. Et quand, après huit ou dix mois de luttes, d’essais, de recommencemens, il aura enfin son prodigieux appareil, il pourra s’en réjouir comme s’il avait lui-même, cette fois, forgé ses armes.

En janvier 1917, il pousse l’ingénieur Béchereau à hâter la fabrication : « Le printemps approche. Les Boches travaillent comme des nègres et il ne faut pas s’endormir : sans cela, couic. » Il a le style impératif. Dès lors, sa correspondance avec M. Béchereau est tout entière consacrée à l’avion magique, à ses dimensions, à ses commandes, à ses ailerons, à son réservoir, à son poids, etc. Il dessine en marge des figures, il discute point par point chaque détail. Lui aussi, il est constructeur. En février, il écrit à son père : « Mon avion (l’avion magique) dépasse les plus belles espérances, et à bref délai on le verra à l’œuvre. À Paris, je me couche tôt et me lève id. Je passe mes journées chez Spad. Je ne pense qu’à cela et m’occupe uniquement de cela. C’est une idée fixe et, si cela dure, je deviendrai complètement idiot. Quand la paix sera signée, je ne veux plus entendre parler d’une arme quelconque pendant six mois… »

Il croit toucher le but. Mais la construction n’avance pas. Toujours quelque imprévu suscite quelque obstacle. Et ce n’est que le 5 juillet (1917), le jour même où le général Franchet d’Espérey doit lui donner la croix d’officier de la Légion d’honneur, au camp d’aviation de l’Aisne, qu’il inaugure enfin l’avion si longtemps attendu, objet de tant de rêves, de tant de volonté, de tant d’espoirs. Dans un combat contre trois D. F. W. l’appareil est percé de balles, et il faut atterrir. C’est à recommencer. Il recommencera dans les Flandres. Il aura le temps, dans sa courte vie, après avoir vu triompher son idée, de l’exécuter lui-même. L’avion magique aura à son actif les 49e, 50e, 51e et 52e victoires de Guynemer.

Comme l’ennemi à la bataille, la volonté de Guynemer a forcé la matière et ceux qui l’accommodent pour les desseins meurtriers des hommes. Quand Guynemer, dans le ciel, déploie ses ailes, Guynemer ainsi armé peut se croire tout-puissant.

Henry Bordeaux.

  1. Copyright by Henry Bordeaux, 1918.
  2. Voyez la Revue des 15 janvier et 1er février.
  3. Le D. F. W. (Deutsche Fleugzeg Werke) est un avion de reconnaissance armé de deux mitrailleuses dont une tirant à travers l’hélice, l’autre sur tourelle à l’arrière. Il a 13 mètres d’envergure, 8 mètres de longueur. Il a un moteur Benz 200/225 HP., 6 cylindres. Sa vitesse en palier à 3 000 mètres serait d’environ 150 kilomètres à l’heure. — Un avion de ce type est exposé aux Invalides depuis juillet 1917.
  4. Badische Presse du 8 août 1917.
  5. Notes inédites de J. Constantin.
  6. Journal des Débats du 26 septembre 1917.
  7. Figaro du 27 septembre 1917.