Le Choix d’un gendre

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LE CHOIX D’UN GENDRE
Théâtre complet d’Eugène Labiche, Calman-Lévy, 1898, Tome 5 (pp. 357-401).
LE CHOIX D’UN GENDRE


LE CHOIX D’UN GENDRE


POCHADE EN UN ACTE


Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 22 avril 1869.




COLLABORATEUR : M. A. DELACOUR


PERSONNAGES

Acteurs qui ont créé les rôles

François, domestique d’Emile : MM. Delannoy

Bidonneau : Arnal

Le Comte E. De Montmeillan : Saint-Omer

Mandolina, artiste lyrique : Mlle Bianca


La scène se passe à Paris, chez Emile.



Scène première

Un salon élégant à pans coupés. — Cheminée au fond. — Portes de chaque côté de la cheminée dans le pan coupé. — Un bureau à gauche ; chaises, fauteuils, table et buffet élégant à droite.

François ; puis Emile et Mandolina

Au lever du rideau, François, en livrée de domestique, est endormi sur un fauteuil. Une bougie presque achevée brûle sur la cheminée. Emile introduit Mandolina par la porte du fond ; elle est en’domino. Emile porte un habit noir, une cravate blanche et un faux nez.


Emile.

Entrez, Mandolina…


Mandolina.

Eh bien, il faut convenir que votre domestique a l’oreille dure !


Emile.
Oui… j’ai sonné comme un sourd… Heureusement j’avais ma clef.

Mandolina.

Chut ! le voici… il dort.


Emile.

L’animal.


Mandolina, prenant la bougie et éclairant la figure de François.

Tiens !… ce n’est plus le même !


Emile.

J’ai renvoyé Tom, il y a trois jours, parce qu’il mettait mes pantalons… Alors j’en ai choisi un très grand…


Mandolina.

Le fait est que celui-là n’en finit pas… je lui trouve l’air bête…


Emile.

Il l’est aussi… et maladroit… il casse tout…


Mandolina.

Alors ne le réveillons pas… (Elle souffle la bougie et repose le flambeau sur la cheminée. Le jour se fait.) Quelle heure est-il ?


Emile, tirant sa montre.

Sept heures…


Mandolina.

J’ai faim…


Emile.

Mais nous venons de souper…


Mandolina.

Moi, j’ai une drôle de constitution… le souper me creuse…


Emile.
Alors je vais commander le déjeuner…

Mandolina.

J’entre là pour ôter mon domino… et je reviens.

Elle entre à droite.


Scène II

Emile, François


Emile, toujours avec son faux nez.

Ah ! j’en ai assez !… j’en ai par-dessus la tête, des bals de l’Opéra… des actrices à promener et des pâtés de foie gras à avaler entre trois et quatre heures du matin… à l’heure où dorment les honnêtes gens !… Le moment est venu de rompre avec Mandolina… C’est une bonne fille… elle trouvera à se replacer… Je suis décidé à me marier… On m’a fait voir l’autre jour à l’Odéon une jeune personne charmante… mademoiselle Hermance Trugadin… elle était seule avec sa mère… son père est en voyage pour huit jours… et, dès qu’il sera revenu, mon notaire doit me présenter… Ah çà ! occupons-nous de faire déjeuner la jeune autruche ci-incluse. (Appelant.) François ! (Tristement.) Nous allons remanger du pâté de foie gras. (Appelant.) François !… Comme il dort, cet animal-là !… (Le secouant.) Hé ! François !


François, se réveillant.

Hein ? quoi ?… Tiens ! monsieur ! (Il se lève, et à part.) Il a un faux nez !


Emile.

Je veux déjeuner… dépêche-toi !


François.

Tout de suite.

Il remonte.

Emile.

Eh bien, où vas-tu ? Tu ne sais pas ce que je veux !… Des huîtres… un perdreau truffé !…


François.

Foie gras…


Emile.

Toujours…


François.

Je dois prévenir M. le comte qu’on lui a mis quelque chose sur le nez…


Emile, ôtant son faux nez.

Tiens ! c’est vrai… je m’y habituais… Va, tu mettras deux couverts…


François.

Ah ! M. le comte attend un ami ?


Emile.

Qu’est-ce que cela te fait ?


François.

Oh ! je disais ça…


Emile.

Je n’aime pas qu’on me questionne… imbécile !

Il entre à droite.


Scène III

François, seul, au public

Je parie qu’on me prend pour un domestique… Eh bien ! non !… on se trompe, je suis un beau-père en train d’étudier son futur gendre ! Trugadin, négociant… teinture et chinage sur coton, laine et soie… 5, rue du Mail… J’ai deux filles… Quand il s’est agi de marier l’aînée… naturellement j’ai pris des renseignements… je me suis adressé à tout le monde… à Pierre, à Paul, à Jacques et à mon notaire… il n’y avait qu’un ’cri… de tous côtés on me répondait : "Oscar ? charmant jeune homme ! charmant ! charmant ! charmant !…" Alors je me suis dit : "Puisqu’il est si charmant… donnons-lui ma fille…" Eh bien, j’ai mis la main sur un petit crevé de première classe !… Oscar joue, découche, entretient des cocottes, mâche des cure-dents dans les couloirs de l’Opéra et refuse obstinément de venir manger ma soupe le dimanche ! Alors nous plaidons en séparation… nous sommes à la première chambre… Mais, pour ma seconde fille, je me suis juré de prendre mes renseignements moi-même !… Car enfin, nous ne les connaissons pas, ces petits étrangers qu’on nous présente pour nos filles !… Ils sont frisés, gantés, cravatés, mais après ? C’est pile ou face ! Alors il m’est venu une idée… gigantesque !… je me suis présenté comme valet de chambre chez M. le comte Emile de Montmeillan… qui brigue la main d’Hermance. Je me suis dit : "Je passerai huit jours avec toi, je vivrai dans tes poches, j’étudierai tes mœurs, tes défauts, tes vices même !…" Et voilà ! ça y est ! j’ai prétexté chez moi un voyage d’affaires, à Mulhouse… personne n’est dans le secret… excepté mon notaire… un homme sérieux ! Eh bien, jusqu’à présent, je suis très content de ce jeune homme ! il est rangé !… l’appétit est excellent, les digestions… sont bonnes… il ne joue pas, il ne fume pas ! je déteste le tabac… et, chose extraordinaire ! depuis trois jours que je suis ici, il n’est pas entré l’ombre d’une femme. (Regardant ses mains :) Sapristi ! elles sont encore rouges, ça ne s’en va pas… C’est de ma teinture ! j’ai attrapé ça à la fabrique… Bah ! pour un domestique… c’est plus nature… Par exemple, le service est rude ici… je suis tout seul, je frotte… mal ! je monte le bois, l’eau pour la cuisinière… une bonne grosse fille… qui me regarde en coulisse… et qui me fourre des morceaux de viande à faire reculer un Limousin… donc je n’ai pas à me plaindre de la nourriture… Il n’y a que le vin de domestique qui est un peu… il ne me réussit pas… il me donne des… comment dirai-je ?… des gaietés d’entrailles !… Mais c’est pour ma fille !


Scène IV

François, Emile


Emile, entrant.

Eh bien, le déjeuner est-il prêt ?


François.

Prêt ? Je ne l’ai pas encore commandé…


Emile.

Qu’est-ce que tu as fait depuis un quart d’heure ?


François.

Dame !… je me suis préparé à aller chez le restaurateur.


Emile, l’imitant.

Je me suis préparé… Grand jocrisse !


François, blessé.

Ah ! mais, monsieur le comte !…


Emile.

Mais va donc !… immense dadais !


François, à part.

Il est malhonnête, mais ça ne me déplaît pas… il saura se faire servir.

Il sort par le fond à gauche.


Scène V

Emile ; puis Mandolina


Emile.

Mandolina va venir… c’est l’instant de lui couler mon petit speech… En l’accompagnant de quelques billets de mille… ça ira tout seul… (Mandolina paraît.) La voici.


Mandolina.

J’ai changé ma coiffure… comment la trouvez-vous ?


Emile.

Charmante…


Mandolina.

N’est-ce pas que je suis gentille ?


Emile.

Ravissante !… Mandolina, nous avons à causer sérieusement…


Mandolina.

Ah ! je mangerais bien des crevettes !


Emile.

Oui… tout à l’heure… (Ils s’asseyent chacun d’un côté de la table.) Mandolina, vous savez si je vous aime…


Mandolina.

Ah ! pauvre chéri !… Du reste, ça ne m’étonne pas… (Avec conviction.) Je plais beaucoup, j’ai du charme, je suis comme il faut.


Emile.
Oui… Mandolina.

Mandolina, l’interrompant.

Tu verras mon costume dans la nouvelle féerie… Je n’ai pas un grand rôle, je chante un rondeau… mais je joue le génie du feu… j’ai une robe rouge avec une bordure noire… pailletée de jaune…


Emile.

Oui… Mandolina…


Mandolina, l’interrompant.

Et des torches tout autour de la jupe…


Emile.

Oui…


Mandolina.

Un corsage flamme de punch… et sur la tête un diadème…


Emile.

Oui… Mandolina, le moment est venu…


Mandolina.

Ah ! tu dois être fier de moi !


Emile.

Certainement…


Mandolina.

Une femme de théâtre !… ça monte, ça grise !… Ah ! si j’étais homme… vrai… je me ferais la cour !…


Emile.

Moi aussi…


Mandolina.

Voir toute une salle haletante, suspendue à mes lèvres.


Emile, à part.
Pour le rondeau :

Mandolina.

Les lorgnettes braquées sur moi, entendre de tous côtés… à l’orchestre, ce murmure flatteur : "Quels bras ! quelles épaules ! quelles jambes ! "


Emile, à part.

L’inventaire complet.


Mandolina.

Et quand l’enthousiasme, les bouquets, les couronnes pleuvent de toutes parts, se dire : "Cette femme, elle est à moi ! "


Emile, à part.

Ou à nous !


Mandolina.

Ah ! tu dois être bien heureux !


Emile, à part.

Pas moyen de placer un mot. (Haut.) Mandolina…


Mandolina.

Si je te quittais, tu mourrais, n’est-ce pas ?


Emile, l’embrassant.

Oh !… (À part.) Décidément elle est bête.


Scène VI

Les Mêmes, François


François, rentrant avec un plateau servi.

Voilà le déjeuner ! (À part.) Une femme ! une cocotte !

Il laisse tomber une assiette par terre.

Emile.

Prends donc garde, animal !


François, à part.

Par où est-elle entrée ?

Il pose le déjeuner sur la table.


Mandolina.

Allons ! à table !


Emile, à part.

Si j’ai faim, je veux être pendu !


Mandolina, à François.

Jeune homme, du citron !


François, à part, allant au buffet.

Etre obligé de servir des irrégulières ! Quel métier ! (Haut, lui présentant un citron sur une assiette.) Voilà, mademoiselle…


Mandolina.

Comment t’appelles-tu ?


François, à part.

Elle me tutoie !… (Haut.) Mademoiselle, je vous ferai remarquer… (Se ravisant.) Je m’appelle François !


Mandolina.

Les bas bleus ?


François.

Permettez… la couleur de mes bas… ne regarde absolument que moi !


Mandolina.

Il a l’air d’un ahuri… c’est un Lassouche !


François, indigné.
Un Lassouche !

Mandolina.

Une assiette !


Emile.

Eh bien, tu n’entends pas ? une assiette !


François.

Voilà… (À part.) Un Lassouche !


Mandolina, à Emile.

Je donne à souper ce soir… vous me le prêterez.


Emile.

Ah ! volontiers.


François.

Qui ça ? moi ?


Mandolina.

Pour servir à table…


François.

Ah ! non ! par exemple !


Mandolina.

Pourquoi ?


François.

Je ne vais pas en ville !


Emile.

Allons, c’est bien ! tu feras ce que Mademoiselle te demande…


François.

Mais, monsieur le comte…


Emile.

Assez !


François, à part.
Il me prête à des cocottes !

Mandolina, regardant son verre, à Emile.

Mon cher, il dépose, votre vin… (Appelant.) François !


François.

Mademoiselle ?


Mandolina, lui donnant son verre.

Finis-le…


François.

Quoi, finis-le ?…


Mandolina.

C’est du sauternes, imbécile !


François.

Jamais !


Emile.

Ne vas-tu pas faire la petite bouche, pour boire dans le verre d’une jolie femme ?


Mandolina.

Sans compter, mon petit, que j’en connais plus d’un qui voudrait se trouver à ta place…


François.

C’est possible…


Emile.

Allons, bois donc ! tu nous ennuies !


François.

Oui, monsieur le comte… (Il essuie les bords de son verre et dit à part :) Je m’abreuve à la coupe des plaisirs illicites… (Après avoir bu.) Tiens, il est bon… meilleur que l’autre.


Mandolina.
Quelle heure est-il ?

Emile.

Onze heures… (À part.) Elle va filer…


Mandolina.

On commence à répéter… là-bas… à ma boutique.


Emile, se levant.

Il faut y aller… vous n’avez que le temps… (À part.) Mon notaire m’a donné rendez-vous à midi… je ne sais pas ce qu’il me veut… il faut que je m’habille…


Mandolina, qui a quitté la table, vient s’appuyer sur l’épaule d’Emile.

Emile… je vais te faire un grand plaisir…


Emile.

Lequel ?


Mandolina.

Je veux te sacrifier ma répétition.


François, à part.

Paresseuse !


Emile.

Non !… je ne le souffrirai pas…


Mandolina.

Oh ! trois francs d’amende !


Emile.

Ce n’est pas ça… mais l’art !… L’art est un sacerdoce… et quand on se sent là… une étincelle de feu sacré… on travaille, on creuse ses rôles…


Mandolina.

Puisque j’ai mon costume…


François, à part.
Au moins, il lui donne de bons conseils.

Emile.

D’ailleurs, j’ai moi-même un rendez-vous d’affaires… il faut que je te quitte… Allons, adieu !


Mandolina.

À tantôt… je repasserai par ici… nous prendrons le madère.


François, à part.

Encore ! c’est un gouffre que cette femme-là…


Emile.

C’est convenu !… (À part.) Je romprai au madère…

Il entre à droite.


Scène VII

Mandolina, François


François.

Mademoiselle veut-elle que je lui fasse avancer une voiture ?


Mandolina, s’asseyant dans un fauteuil.

Non… tout à l’heure… Donne-moi une chaise…


François, allant chercher une chaise.

Une chaise !… qu’est-ce qu’elle veut en faire ? elle est assise…

Il la lui présente sous le nez à bras tendu.


Mandolina.

Là… devant moi…

François pose la chaise devant Mandolina, qui place ses deux pieds dessus.

François, à part.

Ne vous gênez pas !… elle s’allonge… À quoi est-ce bon, ces femmes-là ?


Mandolina, qui a tiré une cigarette d’un petit étui.

Du feu !


François.

Plaît-il ?


Mandolina.

Du feu !


François, enflammant une allumette.

Comment ! vous allez fumer ?


Mandolina, allumant sa cigarette.

Incontestablement.

Elle envoie une bouffée à François.


François, toussant.

Hum !… prenez donc garde !


Mandolina.

Tu ne m’as jamais vue jouer, toi ?


François.

Où ça ?


Mandolina.

Là-bas… aux Petits-Bouffes…


François.

Non… ce n’est pas mon théâtre… je vais quelquefois à l’Odéon… aux Français.


Mandolina.
Eh bien, je veux que tu me voies ce soir… je donnerai ton nom au contrôle…

François.

Vous êtes bien aimable…


Mandolina.

Je joue une pièce bête… mais j’ai un costume charmant… Assois-toi donc.


François, s’asseyant près d’elle.

Ce n’est pas de refus.


Mandolina.

Je suis en Alsacienne… j’ai une jupe très courte… en velours… avec des passementeries sur le corsage… en zigzag… et un petit bonnet collant… je suis à croquer… Vrai, ma chère !

Elle lui donne une tape sur les genoux.


François, à part.

Elle m’appelle sa chère !…


Mandolina.

Et tu verras le public ! Dès que je parais, on sent un frémissement dans la salle… je n’ai rien à dire, et ça suffit.


François.

Parbleu !


Mandolina.

Il faut avouer aussi que la presse est bien bonne pour moi ; et pourtant je ne fais jamais de visites à ces messieurs… Moi, ce n’est pas mon genre… Il y avait avant-hier dans le Gaulois un article !… Tiens ! je l’ai dans ma poche… par hasard ! Ecoute ça : "On parle de l’engagement de mademoiselle Mandolina pour la Russie. Cela ne surprendra personne, car il est dans la destinée de certains oiseaux voyageurs d’émigrer vers le nord…"


François.
Les grues ?…

Mandolina.

Non… les hirondelles.


François.

Les grues !… Elles vont dans le Midi, les hirondelles… ce sont les grues qui vont dans le Nord…


Mandolina.

Tu es sûr… et moi qui suis allée le remercier… Ah ! quand je l’inviterai à mes soirées, celui-là… À propos, je n’ai plus de champagne… tu en apporteras douze bouteilles ce soir…


François, lui tendant la main.

Où faudra-t-il les prendre ?


Mandolina.

Ici… C’est convenu… Viens de bonne heure… je te montrerai mes couronnes.


François.

Vous êtes bien bonne.


Mandolina.

Adieu, mon vieux !

Elle sort par la gauche.


Scène VIII

François, puis Emile


François.

Son vieux !… Et voilà les femmes qui abrutissent nos gendres, mais d’où sortent-elles ? où est la fabrique ?… Que je la fasse exproprier pour cause de moralité publique !… C’est dommage, Emile me plaisait… il a toutes les qualités… mais il a une chaîne… une chaîne bête !… Ce sont les plus solides ! Pourra-t-il jamais la rompre ?… Pourquoi pas ? .. S’il le faut, je l’y aiderai… C’est mon devoir !… et quand il devrait m’en coûter dix mille francs… (Se ravisant.) Non !… mettons cinq !…


Emile, sortant de sa chambre, à droite.

Mandolina est partie ?


François.

Oui… elle est allée à sa répétition… Je l’ai fait causer… elle est gentille, cette petite…


Emile.

Ah ! tu trouves ?


François, familièrement.

Oui, mais ces créatures-là sont bien dangereuses… surtout quand un homme marié tombe entre leurs mains.


Emile, à lui-même, sans le regarder, mettant ses gants.

Quand on se marie, il faut savoir quitter ce monde-là… et respecter sa femme en se respectant soi-même.


François, lui prenant la main avec effusion.

Bien, jeune homme ! bien !


Emile, le repoussant.

Mais veux-tu me laisser ! butor ! animal !


François ; à part.

Je me suis oublié !


Emile.

Eh bien, qu’est-ce que tu fais là ? La table n’est pas rangée… tout est en désordre… Paresseux !


François.
Je ferai observer à M. le comte que je suis tout seul pour faire l’ouvrage…

Emile.

C’est vrai… mon cocher m’a quitté… Je compte en prendre un autre… il t’aidera pour la grosse besogne… En attendant, travaille ! (Près de la porte.) Travaille !

Il sort par le fond à gauche.


Scène IX

François ; puis Bidonneau


François, seul.

Franchement je suis éreinté… (Prenant un morceau de serge et un plumeau.) Essuyer les meubles, ça va encore : .. mais fendre le bois… Enfin, c’est pour ma fille !

Il se met à essuyer.


Bidonneau, paraissant au fond, habit noir, cravate blanche.

M. le comte de Montmeillan, s’il vous plaît ?


François.

C’est ici…


Bidonneau, le reconnaissant.

Hein ! le patron ?


François.

Bidonneau ! mon caissier !


Bidonneau.

Je vous croyais à Mulhouse…


François.

Chut… je n’y suis pas !


Bidonneau.
Je le vois bien… mais qu’est-ce que vous faites avec ce plumeau… et sous cette livrée ?

François.

Pas un mot !… je négocie une grande affaire… Mais toi, que viens-tu faire ici ?


Bidonneau.

Je viens parler à M. le comte, je me suis habillé !


François.

Tu le connais ?


Bidonneau.

Je ne l’ai jamais vu… mais c’est mon propriétaire, et, comme j’ai une cheminée qui fume depuis dix-sept ans, je me suis dit : "Bah ! je vais y aller…"


François, lui repassant le plumeau et le morceau de serge.

Alors tu vas m’aider… ça me reposera.


Bidonneau.

Quoi ?


François, s’asseyant dans le fauteuil.

Frotte, brosse, essuie…


Bidonneau.

Moi ? Quelle drôle d’idée ! Après ça, ça ne me gêne pas… j’ai l’habitude de faire mon ménage. (À part, tout en époussetant.) Est-ce qu’il aurait quelque chose de dérangé, le patron ?


François, assis et le regardant.

Plus fort !… ne te ménage pas.


Bidonneau.
Ah ! monsieur Trugadin, je viens d’encaisser douze mille francs pour la maison.

François.

C’est bien… tu les porteras demain à la banque. Frotte ! mon ami, frotte !

Bidonneau se met à essuyer une chaise à droite.


Scène X

Les Mêmes, Emile


Emile, entrant, à part.

Mon notaire venait de partir… il faut que j’y retourne dans une demi-heure…


François, à Bidonneau, sans voir Emile.

Frotte ! frotte !


Emile, apercevant Bidonneau.

Hein ! quel est ce monsieur ?…


François, se levant vivement.

M. le comte !


Bidonneau, à part.

Mon propriétaire !


Emile, à Bidonneau.

Que demandez-vous ?


François, à Emile.

Monsieur… c’est un camarade… c’est Jean !

Emile remonte.


Bidonneau.

Qui ça ?


François, passant près de Bidonneau et bas.
Dis comme moi… je t’augmente de cinq cents francs à l’inventaire !

Bidonneau, bas.

Parfait. (Très haut à Emile.) Monsieur, je suis Jean !


François.

Et, comme il est sans place, je l’ai prié de venir me donner un coup de main…

Il fait passer Bidonneau près d’Emile.


Emile.

Ah ! il est sans place ?… (À Bidonneau.) Que savez-vous faire ?


François.

Tout !


Bidonneau.

Tout !… et le reste !


Emile.

Etes-vous en état de conduire une voiture et de soigner des chevaux ?…


Bidonneau.

Parbleu !


Emile, à part.

Il a une bonne figure. (Haut.) Eh bien, je vous arrête… comme cocher !


Bidonneau.

Moi ?


François, à part.

Sapristi ! il me prend mon caissier. (Haut.) Je ferai observer à M. le comte…


Emile.
Assez !… il faut toujours que tu parles, toi !… Va chercher la livrée de l’ancien cocher.

Bidonneau, à part.

On va me mettre dans une livrée…


François, à Bidonneau.

Tu en seras quitte pour te faire flanquer à la porte.

Il sort par la droite.


Emile, assis, à Bidonneau.

Vous avez l’habitude des chevaux ?…


Bidonneau.

Oh ! mon Dieu ! j’en ai l’habitude… Sont-ils méchants, vos chevaux ?


Emile.

Non… il y en a un qui mord.


Bidonneau.

Très, bien… (À part.) Je ne m’occuperai que de l’autre… Si je lui touchais un mot de ma cheminée… (Haut.) Monsieur, par le vent d’ouest…


Emile.

Parlez-vous anglais ?


Bidonneau.

Moi ?


Emile.

Avec les chevaux, ça fait bien…


Bidonneau.

Je ne soutiendrais pas une conversation avec un membre du Parlement… Quant aux chevaux… j’en sais assez… pour leur répondre.


François, entrant avec une livrée.

Voilà l’affaire !


Emile, à Bidonneau.
Otez votre habit.

François.

Ote ton habit…


Bidonneau, à part, en ôtant son habit.

Ah bien, si je m’attendais à ça ce matin !

François pose l’habit de Bidonneau sur une chaise et l’aide à passer sa livrée.


Emile.

Nous allons voir si elle lui va…


François.

Comme un gant ! Pas un pli !


Bidonneau.

Si l’habit est bien fait, il doit m’aller.


Emile.

Avec une perruque poudrée, il fera très bien sur son siège.


Bidonneau ; à part.

Je ne comprends pas beaucoup… mais puisque le patron m’augmente de cinq cents francs…


François.

Maintenant tu vas monter du bois…


Bidonneau.

Faut que je monte du bois ?…


François.

Le crochet est dans la remise… va !


Bidonneau, à part.

Eh bien, qui est-ce qui va tenir ma caisse ?


François.
La Providence !

Bidonneau.

Elle commet souvent des erreurs… la Providence !

Il sort par le fond, à gauche.


Scène XI

Emile, François


Emile, tirant François par l’oreille.

Ah ! grand lâche !… tu vas te faire servir par le cocher…


François.

Dame ! monsieur, le plus que je pourrai…


Emile.

Je m’en rapporte à toi… As-tu payé le déjeuner de ce matin ?


François.

Oui, monsieur, voici la note. (Il la lui remet, et à part.) Dans ce moment, je tends un piège à sa délicatesse…


Emile, examinant la note.

Allons, ce n’est pas cher…


François.

Je le crois bien ! ils ont oublié les huîtres.


Emile.

Tiens ! c’est vrai…


François.
Et vous comprenez… que je n’ai pas été assez bête pour le leur dire…

Emile, sévèrement.

Monsieur François, je consens quelquefois à me laisser voler… mais je ne vole jamais les autres !


François, lui prenant la main avec effusion.

Bien, jeune homme ! bien !


Emile, le repoussant.

Ah çà ! veux-tu me laisser !… Il a une rage de me serrer les mains !


François, à part.

Toutes les qualités !… la crème des gendres !


Emile.

Tu vas reporter cette note, et tu y feras ajouter les huîtres.


François, avec admiration.

Oui, monsieur le comte, oui !…

Il envoie un baiser à Emile, qui lui tourne le dos.


Emile, le retenant.

Attends !…. J’ai un mot à écrire à mademoiselle Mandolina.

Il se met à son bureau à gauche, et écrit.


François, à part.

Ah ! voilà ! toujours sa Mandolina ! il vient de la quitter il y a cinq minutes et il faut qu’il lui écrive !


Emile, à part.

Je vais lui dire tout bonnement la chose… (Ecrivant.) "Cher ange, on me propose un parti brillant…" (S’arrêtant.) Oh ! non ! ça a l’air d’une lettre d’affaires. (Il froisse son papier, le jette à terre et recommence.) Une pensée philosophique !… ça la touchera. (Ecrivant.) "Rien n’est éternel ici-bas… L’amour pas plus que les fleurs…" (S’arrêtant.) Ah ! non ! elle ne comprendrait pas…

Il froisse son papier et le jette à terre.


François, à part, l’observant.

Il lui fait des vers… Ça ne vient pas…


Emile, à part.

Ah ! que je suis bête !…


François, à part.

Il fait des vers…


Emile, à part.

Quelque chose de plus simple… (Il tire quelques billets de banque de son bureau.) Elle comprendra ça tout de suite…


François, à part.

Des billets de banque !


Emile, à part.

En les mettant sous enveloppe avec un petit mot. (Ecrivant.) "N, i, ni… c’est fini ! " (Parlé.) Voilà l’affaire !

Il met le tout sous enveloppe et écrit l’adresse.


François, à part.

Il les lui envoie !


Emile.

Tiens ! ce billet à son adresse… il n’y a pas de réponse.


François, d’une voix tragique.

Oui, monsieur le comte.


Emile.

Qu’est-ce qu’il a ? (Regardant sa montre.) Deux heures ?… Mon notaire doit être rentré…


François.
Oui, monsieur le comte.

Emile.

Est-il bête !

Il sort par le fond.


Scène XII

François ; puis Mandolina ; puis Bidonneau


François, seul.

Eh bien, non !… je ne la porterai pas, ta lettre !… des vers… des billets de banque… Ce n’est pas le moyen de rompre !… et je veux que tu rompes !

Mandolina, chantant dans la coulisse

J’aime les militaires (bis)


François, à part.

Ah ! la roucouleuse !


Mandolina.

C’est moi ! j’ai lâché la répétition… Oh ! à propos, en revenant ; j’ai rencontré mon petit journaliste… sur le boulevard…


François.

Eh bien ?


Mandolina.

Il m’a expliqué son article… Ce ne sont pas les grues qui vont dans le Nord… ce sont les tourterelles…


François.

Je le veux bien, moi !


Mandolina, s’asseyant sur un fauteuil.
Bêta !… une chaise !

François, la lui apportant.

Ah oui ! .. : le petit ménage ! (Mandolina étend les pieds dessus.) Voilà ! Elle se rallonge !…

Il allume une allumette et la lui présente.


Mandolina.

Merci… je viens de fumer… Tu ne sais pas… mon directeur me fait la cour…


François.

Ah bah !


Mandolina.

Assois-toi donc…


François, s’asseyant.

Ce n’est pas de refus…


Mandolina.

Il me propose un engagement de cinq ans… à huit cents francs… avec cinquante mille francs de dédit… il est évident qu’il veut me retenir…


François.

Vous avez peut-être tort de vous lier… il peut vous arriver des propositions plus avantageuses.


Mandolina.

Ah ! si je voulais… On m’a offert une position magnifique… à Maubeuge… tous les rôles à costumes !


François.

Eh bien ?


Mandolina.

Eh bien, je ne peux pas… à cause d’Emile… Si je le quittais… il se tuerait.


François.
Croyez-vous ?

Mandolina.

Il me le disait encore ce matin… Il n’y a qu’une chose qui me déciderait…


François.

À le laisser se tuer ?


Mandolina.

C’est un engagement pour la Russie…


François.

Ah ! oui, avec les tourterelles !


Mandolina.

Tu comprends, ma chère, trente mille roubles, un bénéfice, des cadeaux…

Elle lui tape sur les genoux.


François.

Comme ça, si on vous offrait…


Mandolina.

En cinq minutes, je ferais ma malle…


François, à part, se levant.

Tiens !… tiens !…


Bidonneau, paraissant au fond, côté gauche, avec un crochet de bois sur le dos.

Où faut-il porter ça ?


François, à part.

Oh ! une idée ! (Bas à Bidonneau, en lui donnant son habit qui est resté sur une chaise.) Va remettre ton habit… et reviens tout de suite !


Bidonneau, bas.
Alors je ne suis plus cocher ?…

François.

Avec la perruque poudrée.


Bidonneau.

Alors je suis toujours cocher ?


François.

Va ! (Bidonneau sort. À part.) Elle n’est pas forte… essayons ! (Mystérieusement à Mandolina.) Chut !


Mandolina.

Quoi ?


François.

Chut !… jurez-moi de ne pas me trahir… le général et ici !…


Mandolina.

Quel général ?


François.

Celui qui fait les engagements pour la Russie.


Mandolina, se levant vivement et passant à gauche.

Saprelotte !… (Elle fait bouffer sa robe.) Tu le connais ?


François.

Oui… j’ai servi cinq ans à Saint-Pétersbourg…


Mandolina.

Mais comment se trouve-t-il chez Emile ?


François.

C’est un de ses amis.


Mandolina.

Alors il va me recommander…


François.

Ah bien, oui ! Le général parlait tout à l’heure de vous engager… Alors M. Le comte lui a dit que vous étiez mauvaise… que vous n’aviez plus de voix…


Mandolina.

Hein ?


François.

Et que vous ne saviez pas vous habiller !


Mandolina.

Ah ! C’est trop fort !… débiner mes costumes !


François.

Il vous aime tant !


Mandolina.

Ah ! il m’ennuie !

Bidonneau paraît en habit et avec une perruque de cocher sur la tête ; il pose sa livrée sur une chaise.


François, à Mandolina.

Attention !… c’est lui !


Mandolina.

Le général !


François, à Bidonneau, en s’inclinant profondément.

Monseigneur…


Bidonneau, très étonné.

Monseigneur ? Qui ça ?


François, bas.

Tais-toi donc, animal ! (Haut.) Monseigneur, permettez-moi de vous présenter mademoiselle Mandolina… sur laquelle vous avez daigné prendre des informations tout à l’heure…


Bidonneau.
Moi ?… Ah !… très bien !

Mandolina, le saluant.

Général…


Bidonneau, à part.

Je suis général à présent !…


Mandolina.

Il a une figure vraiment militaire !


François.

Il a pris le Caucase.


Mandolina.

Où ça ?


François.

Dans le Caucase…


Mandolina, passant à Bidonneau.

Ah ! général ! c’est un beau pays que la Russie !…


Bidonneau.

Oui… mais c’est bien dans le nord !… (À part.) Pourquoi me parle-t-elle de la Russie ?


Mandolina.

Quant à moi… je ne veux pas mourir sans avoir vu Pétersbourg…


Bidonneau.

Je me suis laissé dire qu’on s’y enrhumait beaucoup… et les personnes qui ont l’organe délicat…


François, bas à Mandolina.

C’est une pierre dans votre jardin… Chantez !… chantez ! (À Bidonneau.) Monseigneur… prenez la peine de vous asseoir…


Bidonneau.
Je ne suis pas las.

François, le faisant asseoir.

Assois-toi, donc, animal !


Mandolina, se préparant à chanter.

L’Amour et la Folie… hum !… hum !…

Elle chante avec accompagnement d’œillades pour Bidonneau.

Air

De prendre femme, un jour, dit-on,
L’Amour conçut la fantaisie.


Bidonneau, parlé.

C’est un concert.

Mandolina, chantant

On lui proposa la Raison,
On lui proposa la Folie.
Quel choix fera le dieu fripon ?
Chaque déesse est fort jolie.
Il prit pour femme la Raison,
Et pour maîtresse la Folie.


Bidonneau, parlé.

C’est très bien, ça…


Mandolina, le saluant pour le remercier.

Ah ! Général !


Bidonneau.

Non… je dis : c’est très bien de prendre pour femme la Raison…

Mandolina, reprenant

Il prit pour femme la Raison,

Et pour maîtresse la Folie.

François, à Mandolina, bas.

Je vais lui demander ce qu’il pense… en russe. (À Bidonneau.) Shouya papatof ventrikoff éléonor.


Bidonneau.

Eléonore.


François, à part.

Je ne sais pas si celui-là est russe ?


Bidonneau, étonné.

Qu’est-ce que vous dites ?


François, à Bidonneau.

Parle-moi donc russe, imbécile…


Bidonneau, bas.

Ah ! bien ! tout à l’heure c’était l’anglais… Si on change de langue à chaque instant… (Haut.) Kébir manékir, Bérésina Soulakof.


François, à Mandolina.

Soulakof ! il est enchanté !…


Mandolina.

Ah ! général !


François.

Il vous offre quinze mille roubles pour la première année…


Mandolina.

Ah ! c’est bien peu…


Bidonneau.

Pas un sou de plus !


François.
Trois bénéfices, n’est-ce pas, général ?

Bidonneau.

Oui… oui… j’avais d’abord dit deux… mais mettons trois…


François.

Et cinq mille francs pour vos frais de voyage.


Mandolina.

J’accepte.


François.

À une condition… c’est que vous partirez ce soir… et que vous serez mardi à Stettin…


Mandolina.

C’est que mardi…


Bidonneau.

À midi un quart ! heure militaire !


Mandolina, à part.

Oh ! ces Russes ! (Haut.) C’est convenu.


François, à part.

Enlevé.


Mandolina.

Deux lignes d’adieu à Émile. (Elle s’approche du secrétaire et écrit.) "N, i, ni, c’est fini !… Mandolina… qui ne sait pas s’habiller ! "


François, bas à Bidonneau.

Donne cinq mille francs.


Bidonneau, tirant un portefeuille et comptant les billets.

Je suis caissier… Un… deux… trois… quatre et cinq… Je ne comprends pas un mot.


François, les remettant à Mandolina.
Les voici… vous avez une heure pour faire vos malles…

Mandolina, à François.

Tu lui remettras ce billet…


Bidonneau, à part.

C’est le reçu.


Mandolina.

Et défends-lui de me suivre. (Elle remonte jusqu’à la porte du fond, qu’elle entr’ouvre.) Le voici !… Je file par l’escalier de service. Général, enchantée… Soulakof !

Elle sort par le fond à droite.


Scène XIII

François, Bidonneau ; puis Emile


François.

Vite ! remets ta livrée !…

Il la lui passe par-dessus son habit.


Bidonneau.

Ah ! je ne suis plus général… je redeviens cocher… mais patron, expliquez-moi…


Emile, en dehors.

Personne dans l’antichambre…


François.

Plus tard ! nous n’avons pas le temps. (Lui donnant le morceau de serge.) Tiens, frotte !

Il prend le plumeau et époussette à gauche pendant que Bidonneau frotte un fauteuil à droite.


Emile, entrant, à part.

Mon notaire vient de me confier que M. Trugadin était entré à mon service comme domestique pour m’étudier… drôle d’idée ! (Regardant Bidonneau et François, qui travaillent chacun de son côté.) Lequel des deux ?… (Les appelant.) François !… Jean !…


Bidonneau et François.

Monsieur ?


Emile.

Approchez… (Tous deux s’approchent.) Montrez-moi vos mains…


Bidonneau et François, avançant leurs mains.

Voilà !


Bidonneau, à part.

Est-ce qu’il va nous dire la bonne aventure ?


Emile, examinant les mains et désignant celles de François, à part.

Deux grosses pattes rouges… C’est l’autre qui est Trugadin ! (Haut.) François, laisse-nous… J’ai à causer avec Jean… (Se reprenant et très gracieux.) Avec M. Jean.


François.

C’est que…


Emile.

C’est bien ! laisse-nous !


François, à part, sortant.

Pourvu qu’il ne fasse pas quelque bêtise en mon absence.

Il disparaît.


Scène XIV

Emile, Bidonneau


Emile, très courtois.

Veuillez prendre la peine de vous asseoir, mon cher monsieur Jean.

Il lui présente un fauteuil.


Bidonneau, s’asseyant.

Vous êtes vraiment trop bon.


Emile, prenant place sur une chaise.

Maintenant, causons !


Bidonneau, à part.

Il n’est pas fier avec ses domestiques…


Emile.

Permettez-moi d’abord de m’excuser pour les petits travaux d’intérieur que je me suis permis de vous demander… Vous me voyez confus…


Bidonneau.

Mon Dieu, j’en ai l’habitude…


Emile.

Tenez… faisons cesser ce quiproquo… je sais qui vous êtes…


Bidonneau.

Ah !


Emile.
Je connais les motifs qui vous ont conduit dans cette maison…

Bidonneau.

Eh bien, j’aime mieux ça ! (À part.) Nous allons pouvoir causer de ma cheminée… Monsieur, par le vent d’ouest…


Emile, avec passion.

J’ai vu mademoiselle votre fille, monsieur, il y a cinq jours, à l’Odéon…


Bidonneau.

Ma fille ?…


Emile.

Et pourquoi vous le cacherais-je ?… elle a produit sur moi une impression profonde… je l’aime ! (Se levant.) Et j’ai l’honneur de vous demander sa main…


Bidonneau, à part, se levant.

Quelle drôle de maison ! J’en ai mal à la tête !


Emile.

Vous ne me répondez pas…


Bidonneau.

Dame !


Emile.

Vous hésitez ? Ah ! je comprends ! c’est Mandolina qui vous effraye… Avouez-le !…


Bidonneau.

Eh bien, oui !… je l’avoue !…


Emile.

Rassurez-vous, je lui ai écrit ce matin… et, à l’heure qu’il est, tout est rompu… Vous ne me croyez pas ? je vais vous en donner une preuve.

Il sonne.


Bidonneau, à part.

Mais qu’est-ce que ça me fait, tout ça ?


Scène XV

Les Mêmes, François


François.

Monsieur a sonné ?…


Emile.

Tu as porté tantôt cette lettre à mademoiselle Mandolina ?


François, à part.

Aïe ! (Haut.) Non, monsieur… je n’ai pas eu le temps… La voici…

Il tire la lettre de sa poche.


Emile, joyeux.

C’est un coup du ciel !


Bidonneau.

C’est un coup du ciel.


Emile, à Bidonneau.

Nous allons l’ouvrir, et vous verrez que la rupture est complète.


François, avec joie.

Une lettre de rupture ! Voyons ! (il ouvre la lettre.) "N, i, ni… c’est fini ! " Enfin !


Emile, l’apercevant.

Hein ? il décachette mes lettres ! animal !

Il lui donne un coup de pied.


François.

Oh ! (Ouvrant ses bras à Emile.) Ah ! mon gendre.


Emile.

Comment, mon gendre ?


François.

C’est moi… Trugadin !… le père d’Hermance.


Emile.

Comment ! avec ces mains-là ?…


François.

Ne faites pas attention. (Avec fierté.) C’est de ma teinture !… Quant à vos billets… je les lui enverrai… à Stettin !


Emile.

Je suis désolé du petit mouvement d’impatience…


François.

Il m’a été droit au cœur !


Emile.

Mais vous ne pouvez rester dans ces vêtements. (À Bidonneau.) Jean !…


François.

Non, c’est Bidonneau… mon caissier.


Bidonneau.

Et votre locataire.


Emile.

Bien ! je n’ai plus de domestiques !


Bidonneau.

Si nous causions un peu de ma cheminée… Monsieur, par le vent d’ouest…


François.

Plus tard… après la noce…


Bidonneau.
Mais elle va continuer à fumer…

François.

Bah !… en n’y faisant pas de feu…


Bidonneau.

Au fait… voilà l’été… je reviendrai l’année prochaine… par le vent d’ouest…


François.

Mon gendre… vous allez vous marier ; j’aime à croire que vous aurez des enfants.


Emile.

Je l’espère…


Bidonneau.

Parbleu !


François, à Bidonneau.

Qu’en sais-tu ?


Bidonneau.

Un Propriétaire, il en a les moyens.


François, à Emile.

Eh bien, si le ciel vous accorde des filles, faites comme moi… creusez le futur.


Emile, riant.

En domestique ?


François.

Oui, seulement apportez votre vin !


Bidonneau.

Ce sera plus sûr.

RIDEAU