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Un gros mot

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Théâtre complet d’Eugène LabicheCalmann-LévyTome 5 (p. 305-356).

UN GROS MOT


COMÉDIE-VAUDEVILLE


EN UN ACTE


Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal,
le 29 septembre 1860.




COLLABORATEURS : M. DUMOUSTIER



PERSONNAGES.


ACTEURS
qui ont créé les rôles.
GAILLARDIN. MM. Ravel.
CASCADOU. Luguet.
RIBOUTÉ, notaire. Lhéritier.
JOSEPH, domestique. Félicien.
JULIE, femme de Gaillardin. Mmes Cico.
MADAME DE ROUVRES. Crénisse.
ANNETTE, femme de chambre. Danoue.
Invités des deux sexes.



La scène se passe à Paris, chez Gaillardin.



Un salon. — Portes au fond s’ouvrant sur une galerie éclairée pour un bal. — Portes latérales. — Une cheminée. — Une fenêtre. — Un guéridon avec un verre d’eau. — Ameublement riche. — Quatre fauteuils, divan.

Scène PREMIÈRE.

JOSEPH, ANNETTE.


Au lever du rideau, Joseph essuie un fauteuil à droite, et Annette en essuie un autre à gauche.

JOSEPH.

Dites donc, mademoiselle Annette… qu’est-ce que vous pensez de tout ça ?


ANNETTE.

De quoi ?


JOSEPH.

Eh bien, du ménage de monsieur et de madame…


ANNETTE.

Ça m’intrigue !


JOSEPH.

Ils sortent séparément, ils dînent séparément…


ANNETTE.

Et, quand ils se rencontrent… ils se saluent sans se parler… comme deux étrangers…


JOSEPH.

Et ce qui est plus grave !… (Il appuie sa tête sur sa main, ferme les yeux et ronfle.) Monsieur par ici !

Il indique la droite.

ANNETTE.

Et madame par là !


JOSEPH.

Depuis quinze jours… car avant, monsieur…

Il penche de nouveau sa tête sur sa main, mais du côté d’Annette en souriant.

ANNETTE.

Et madame… (Elle fait le même geste, mais, cette fois, du côté de Joseph, de sorte que leurs deux têtes se rencontrent. Joseph l’embrasse.) Eh bien, monsieur Joseph ?


JOSEPH.

Ça devait se passer comme ça !… du moins, je le suppose… Madame est jolie… vingt-deux ans.


ANNETTE.

Et monsieur, trente-quatre !…


JOSEPH.

Le feu et la poudre !


ANNETTE.

Mais d’où peut venir ce refroidissement ?


JOSEPH.

Je ne sais pas… Il y a quinze jours, monsieur et madame sont rentrés ensemble… ils étaient tout rouges.. M Gaillardln m’a crié : « Joseph, laissez-nous !… » Ils sont restés seuls, et, après la conférence, monsieur m’a dit : « Vous n’êtes plus au service de madame, vous êtes au mien… (Indiquant la droite.) Voici mon appartement ; vous y porterez mes rasoirs et mon bonnet de nuit… »


ANNETTE.

De son côté, madame m’a adressé ces simples mots ! « Je vous défends de prendre les ordres de monsieur… » Et elle a fait poser un verrou de sûreté à sa chambre.

Elle indique la gauche.

JOSEPH.

Côté de monsieur !…


ANNETTE.

Côté de madame !…


JOSEPH.

Quant à ce salon, il est commun !…


ANNETTE.

C’est la frontière !…


JOSEPH.

Nous le faisons de compte à demi… chacun deux fauteuils…


ANNETTE.

Et le divan ?


JOSEPH.

Il est neutre… et les neutres ne doivent jamais être battus.

Il le frappe, il en sort une poussière effroyable. Coup de sonnette.

ANNETTE.

On sonne…


JOSEPH.

Côté de monsieur !… Ça me regarde.

Il entre à droite.

Scène II.

ANNETTE, puis JULIE.


ANNETTE, seule.

C’est égal, je donnerais bien quelque chose pour savoir…

Julie paraît au fond. Costume de ville et chapeau.

JULIE.

Annette !


ANNETTE.

Oh ! c’est madame qui rentre !


JULIE.

Avez-vous prévenu le glacier, le tapissier, le fleuriste ?…


ANNETTE.

Oui, madame…


JULIE.

Je crains d’avoir oublié quelque chose… C’est une grande affaire qu’un bal… surtout lorsqu’on est seule pour penser à tout… (À Annette.) Vous avez fait porter toutes mes invitations ?


ANNETTE.

Toutes, madame…


JULIE, à elle-même, tirant un billet de sa ceinture.

Il ne m’en reste plus qu’une à remettre… celle de monsieur mon mari… Je le traite comme un invité !… Je ne puis me dispenser de le convoquer… pour le monde.

Elle va à la porte de droite et frappe.

JOSEPH, paraissant.

Madame…


JULIE.

M. Gaillardin est-il chez lui ?


JOSEPH.

Oui, madame.


JULIE.

Veuillez lui remettre ce billet.


JOSEPH.

Bien, madame.

Il sort.

ANNETTE.

Madame a-t-elle besoin de moi ?


JULIE.

Tout à l’heure… je vous sonnerai pour m’habiller… (À part.) Il sera furieux !..

Elle rentre à gauche.

Scène III.

ANNETTE, GAILLARDIN.


GAILLARDIN, sortant de la droite.

A-t-on jamais vu ! un billet d’invitation… à moi ! (Regardant son paletot.) Allons, bon ! encore un bouton de moins à mon paletot !… ça fait trois !… (Apercevant la bonne.) Ah ! Annette !…


ANNETTE.

Monsieur ?


GAILLARDIN.

Vite ! du fil et une aiguille… et recouds-moi ces trois boutons…


ANNETTE.

Oh ! monsieur, c’est impossible !


GAILLARDIN.

Pourquoi ?


ANNETTE.

Madame me l’a défendu.


GAILLARDIN.

Ah !… c’est madame… (À part.) Elle est bonne, ma femme !


ANNETTE.

Monsieur n’a pas besoin d’autre chose ?


GAILLARDIN.

Peut-être.. mais d’abord quels sont les services que ta maîtresse t’a permis de me rendre ?


ANNETTE.

Aucun… sans exception !


GAILLARDIN.

Merci… ça suffit… Tu peux te retirer.

Annette entre à gauche.

Scène IV.

GAILLARDIN, seul ; puis ANNETTE.


GAILLARDIN.

Si ça continue, il faudra que j’achète du fil et que j’apprenne à coudre… Si c’est comme cela que ma femme compte se faire pardonner ses énormités à mon égard !… Car Julie a été d’une inconvenance !… Il y a trois semaines, nous étions chez mon notaire, maître Ribouté, un imbécile qui demeure au-dessus… Il s’agissait d’un bail à renouveler… Mon locataire demandait du papier velouté à six francs le rouleau… Mais, comme il est doué d’une femme que j’avais eu l’imprudence de trouver jolie… madame Gaillardin lui en refuse énergiquement… du velouté ! Moi, pour mettre tout le monde d’accord, je consens à un petit écossais à un franc vingt-cinq centimes… Là-dessus, Julie s’emporte, s’échauffe… Je réplique et elle m’appelle… Non !… je n’oserai jamais le répéter… c’est un gros mot… Oh ! non, pas si gros que ça… Au fait, j’aime mieux le dire, parce qu’on pourrait croire des choses !… Elle m’a appelé… Enfin, elle m’a donné le nom d’un de ces petits fruits qu’on fait confire dans le vinaigre… pas les petits oignons… et par-devant notaire ! car cet imbécile de Ribouté écrivait sous ma dictée… et par mégarde il a inséré le mot dans son acte… « Entre monsieur… d’une part… » Je sais bien qu’on l’a biffé.. en mettant en marge un mot rayé nul… mais l’injure n’en reste pas moins sur la minute timbrée et enregistrée !… Certes, je ne suis pas susceptible, mais un mari doit tenir à sa dignité… Aussi, en descendant de chez Ribouté… cet imbécile de Ribouté… j’ai eu une explication avec Julie… Il le fallait !… J’ai mis une main dans mon gilet… comme ceci. (Changement de main.) Non, c’était l’autre… Ça ne fait rien… et je lui ai fait la déclaration suivante : « Madame, tant que vous n’aurez pas retiré le mot… dont je ne veux pas souiller mes lèvres… il n’y aura rien de commun entre nous… et vous pouvez dès aujourd’hui vous considérer comme étant madame veuve Gaillardin… Je vous salue !… » Et, depuis trois semaines, nous en sommes là !… Elle vient de m’envoyer cette lettre d’invitation pour son bal de ce soir… La politesse exige que je lui dépose ma carte… cornée.

Il prend une carte dans son portefeuille et frappe à gauche. — Annette paraît.

GAILLARDIN, à Annette.

Madame Gaillardin est-elle chez elle ?


ANNETTE.

Oui, monsieur, si vous voulez entrer ?


GAILLARDIN.

Merci… je suis un peu pressé… veuillez lui remettre cette carte.


ANNETTE.

Tout de suite, monsieur.

Elle disparaît.

GAILLARDIN, seul.

Dans huit jours, je lui en déposerai une seconde… également cornée… et je serai parfaitement en règle avec les convenances.


Scène V.

GAILLARDIN, JULIE, puis JOSEPH.


JULIE, entrant. — Apercevant Gaillardin

Ah ! pardon… je vous croyais parti…

Elle fait un mouvement pour se retirer.

GAILLARDIN.

Ce salon est commun… vous pouvez rester.


JULIE.

Vous êtes trop bon…


GAILLARDIN.

J’ai reçu tout à l’heure votre lettre d’invitation.


JULIE.

Et moi votre carte…


GAILLARDIN.

Je ne sais comment vous remercier d’avoir bien voulu songer à moi.


JULIE.

C’est tout naturel… un voisin !

Ils se rapprochent.

GAILLARDIN.

Ah ! c’est comme voisin ?… Vous vous êtes dit : « Je donne un bal, il faut que j’invite mon petit voisin ! »


JULIE.

Vous êtes un excellent valseur…


GAILLARDIN.

On le dit… (Avec galanterie.) Mais je n’aurai pas l’honneur de vous inviter, madame.


JULIE.

Je ne vous le demande pas, monsieur…


GAILLARDIN.

À moins que vous ne retiriez le mot… retirez-vous le mot ?


JULIE.

Vous m’avez dit quelquefois que j’étais jolie…


GAILLARDIN.

C’est vrai… j’ai commis cette maladresse !


JULIE.

Eh bien, monsieur, sachez qu’une jolie femme ne fait jamais d’excuses à un homme… tant qu’elle n’a pas atteint la trentaine !…


GAILLARDIN.

Ah ! et vous marchez sur vingt-trois… C’est bien, madame… j’attendrai… j’attendrai sept ans… je ne suis pas pressé…


JULIE.

Ni moi non plus, monsieur.


GAILLARDIN.

Je vois votre calcul… vous comptez sur la puissance de vos charmes pour me réduire… mais vous êtes dans l’erreur la plus complète… Ces attraits dont vous vous exagérez l’importance…


JULIE, piquée.

Monsieur !…


GAILLARDIN.

Pardon, c’est mon opinion… (Reprenant.) dont vous vous exagérez l’importance… n’auront pas sur moi l’empire que vous leur supposez… et, tant que vous n’aurez pas retiré le mot… dont je ne veux pas souiller mes lèvres… vous ne serez pour moi qu’une statue…


JULIE.

Hein ?


GAILLARDIN.

Plus ou moins réussie… en bois… en marbre… ou en plâtre… qu’on regarde, mais à laquelle on ne touche pas… Voilà, madame, ce que j’étais bien aise de vous dire.


JULIE.

Oh ! c’est singulier !


GAILLARDIN.

Quoi donc ?


JULIE.

Lorsque je vous écoute, lorsque arrive à mon oreille la douce harmonie de votre voix… les brillantes saillies de votre esprit… j’ai beau lutter, je me sens saisie malgré moi.


GAILLARDIN, avec espoir.

Vous vous sentez saisie ?


JULIE.

D’une profonde envie de dormir.


GAILLARDIN.

Madame !


JULIE.

Voilà monsieur, ce que j’étais bien aise de vous dire !

Elle salue.

GAILLARDIN, saluant.

Je vois que nous nous entendons parfaitement.

Ils font quelques pas pour se retirer

JULIE, changeant de ton.

Je pense qu’on vous verra ce soir à mon bal ?


GAILLARDIN.

Je viendrai faire un tour… mais un peu tard…


JULIE.

Ah ! pourquoi ?


GAILLARDIN.

J’ai un ami à diner… M. Cascadou, qui arrive de Beaucaire.


JULIE.

Comment ! vous n’avez pas encore dîné… À huit heures ?


GAILLARDIN

Cascadou est en retard… mais, quand on arrive de Beaucaire… (Mouvement pour sortir.) Je vous demanderai la permission de vous le présenter… c’est un danseur.


JULIE.

Présenté par vous !…


JOSEPH, entrant.

Il y a là une personne qui demande monsieur.


GAILLARDIN.

Son nom ?


JOSEPH.

M. Cascadou.


GAILLARDIN.

C’est lui ! Faites entrer. (Joseph sort.) Vous permettez, madame, que je le reçoive dans ce salon ?


JULIE.

Comment donc ! n’est-il pas commun ?


GAILLARDIN.

Du reste, pour votre soirée, je le mets entièrement à votre disposition.


JULIE.

Vous êtes charmant.


GAILLARDIN.

Je le serai comme cela pendant sept ans. (À part.) La guerre de sept ans !…


JULIE, saluant.

Monsieur…


GAILLARDIN.

Madame…

Ils échangent une profonds révérence. Gaillardin donne la main à Julie qui entre à gauche.

Scène VI.

GAILLARDIN, CASCADOU, puis JOSEPH.


CASCADOU, entrant, accent méridional.

Me voilà ! Que tu ne m’attendais plus ?


GAILLARDIN.

Tu es un peu en retard.


CASCADOU.

Mille regrets… que c’est la faute de l’omnibus…


GAILLARDIN.

Un accident ?


CASCADOU.

Non… j’étais monté dedans pour venir ici… et que voilà que je me trouve à côté d’une petite… de l’œil ! du nez ! de la dent !


GAILLARDIN.

Eh bien ?


CASCADOU.

Que je lui pousse le coude… elle ne dit rien… bon signe !


GAILLARDIN.

Ah ! ah ! gaillard !


CASCADOU.

Que nous passons devant ta rue… elle ne descend pas, je reste !… que nous passons devant la barrière… elle ne descend pas, je reste !


GAILLARDIN.

Bigre !


CASCADOU.

Donc que nous voilà à Boulogne…


GAILLARDIN.

Sur mer ?


CASCADOU.

Non… à Boulogne-sur-Bois… Elle descend, je lui cause… et elle me donne son adresse…


GAILLARDIN.

Noble femme !


CASCADOU.

Chut ! elle est mariée… que son mari habite Boulogne…


GAILLARDIN.

Sur-Bois ! (À part) C’est un dix-cors !


CASCADOU.

Alors que je reprends l’omnibus… mais voilà que je me retrouve à côté d’une autre petite… de l’œil ! du nez ! de la dent ! que je lui pousse le coude…


GAILLARDIN.

Elle ne dit rien… bon signe !


CASCADOU.

Et que me voilà à la barrière du Trône !… j’avais encore passé ta rue…


GAILLARDIN.

Et la petite ?


CASCADOU.

Elle m’a donné son adresse… Chut ! elle est mariée !


GAILLARDIN.

Encore ?


CASCADOU, remontant près de la cheminée.

Il paraît, mon bon, que l’omnibus, il développe le sentiment des femmes à Paris.


GAILLARDIN.

C’est depuis l’annexion de la banlieue… car, auparavant, jamais, jamais ! on n’avait entendu parler de rien mais on a introduit dans nos murs le treizième arrondissement.


CASCADOU.

Malpeste ! c’est le mien !


GAILLARDIN.

Ah çà ! depuis que je ne t’ai vu, tu es donc devenu un ravageur de femmes, un égrugeur de cœurs ?


CASCADOU.

Je ne m’en cache pas… j’aime les belles !… Là-bas, on m’avait surnommé le brasier de Beaucaire !


GAILLARDIN.

Et pourquoi as tu quitté le centre de tes opérations ?


CASCADOU.

Peuh ! j’étais rassasié !… Manger toujours des fruits des Bouches-du-Rhône !… J’ai fait un héritage et je viens pour croquer…


GAILLARDIN.

Ton héritage ?


CASCADOU.

Non ! un peu de ces Parisiennes ! (Revenant en scène.) Ah çà ! tu es marié qu’on m’a dit ?


GAILLARDIN.

Depuis un an…


CASCADOU.

Ta femme est-elle piquante ?


GAILLARDIN, étonné.

Mais… c’est une beauté sévère.


CASCADOU.

Moi, je les aime, les beautés sévères… A-t-elle de l’œil, du nez, de la dent ?


GAILLARDIN.

Qu’est-ce que ça te fait ? Est-ce que ça te regarde ?


CASCADOU.

Ah ! tu es jaloux ?


GAILLARDIN.

Non… mais…


CASCADOU.

Tiens ! tu me rappelles le mari de la belle Bordelaise…


GAILLARDIN.

La belle Bordelaise…


CASCADOU

Ah ! mon ami ! que c’est une histoire à faire craquer la maison !… Nous sommes entre hommes… je vais te la raconter…


GAILLARDIN.

Je ne te la demande pas.


CASCADOU, racontant.

La belle Bordelaise, c’est une femme qu’elle pesait trois cent… et des…


JOSEPH, entrant.

Le dîner est servi.


GAILLARDIN, vivement.

Ah ! enfin !… À table ! tu me raconteras ça à table !


CASCADOU.

Méfie-toi que ça fera claquer tes assiettes comme des castagnettes !


GAILLARDIN.

Et sauter les bouchons… J’ai justement un chambertin.


AIR : Du diner et des égards.

CASCADOU.


Tin, tin, tin.
Du médoc et du chambertin,
Tin, tin, tin.
Reconnais-tu ce vieux refrain ?
Aux armes ainsi je débute ;
Et puis après, gais compagnons,
C’est une polka de bouchons
Qu’en leur honneur on exécute.


ENSEMBLE.


Tin, tin, tin,:::
Etc.


GAILLARDIN.

Chut ! ici des chansons à boire,
y penses-tu ?… devant mes gens !
Dans ce salon, soyons décents,

Lui poussant le coude.

Mais passons vite au réfectoire.

En sourdine.


Tin, tin, tin.
En chantant quelque gai refrain,
Tin, tin, tin,
On goûte mieux le chambertin.


REPRISE. ENSEMBLE.
Gaillardin et Cascadou entrent à droite.

Scène VII.

JOSEPH, INVITÉS, puis JULIE, puis MADAME DE ROUVRES, puis RIBOUTÉ.


JOSEPH, seul.

Ça a l’air d’un gaillard, l’ami de monsieur. (La porte du fond s’ouvre et on aperçoit les invités dans la galerie.) Ah ! les invités de madame… ça ne me regarde pas… défense de leur offrir un échaudé.

Il sort par la droite ; les invités entrent en scène.


CHŒUR.
AIR des Pages du duc de Vendôme :
Ah ! ne redoutez point ces fleurs.


Voyez, voyez, partout des fleurs !
Leur éclat qu’on admire,
En vain, à vos dépends conspire,
Près de nos danseurs.
Ce soir, à nos dépends conspire.
Près de vos danseurs.


UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame de Rouvres !


JULIE, allant au-devant de madame de Rouvres

Laure !… Eh bien, seule ?


MADAME DE ROUVRES.

Mon mari a été forcé de partir ce matin pour affaires.


UN DOMESTIQUE, annonçant.

M. Ribouté


JULIE.

Ah ! notre cher notaire… Eh bien, et madame Ribouté ?


RIBOUTÉ.

Elle a sa migraine… ça lui a pris au moment où le facteur sortait…


JULIE.

Une mauvaise nouvelle, peut-être ?


RIBOUTÉ.

Non… c’est une lettre de Saint-Germain en Laye, de notre cousin, le dragon… Il viendra peut-être nous demander l’hospitalité ce soir… Ce pauvre garçon ! il n’a pas de chance… chaque fois qu’il vient, je suis obligé de sortir… mais ça ne l’empêche pas de venir… c’est une bonne naturel… Ah ça ! je ne vois pas Gaillardin ?…


JULIE.

Mon mari ?… il doit être dans les salons…


RIBOUTÉ, à Julie.

Je ne puis plus le regarder sans rire, depuis le fameux bail… un mot rayé nul !

Il rit. — On entend l’orchestre.

JULIE.

Voici l’orchestre… Allons, messieurs, invitez ces dames !


MADAME DE ROUVRES, à Julie.

Je te rejoins… Un coup d’œil à ma coiffure !

Les messieurs offrent leurs bras aux dames.


REPRISE DU CHŒUR.

Voyez, voyez, partout des fleurs,
Etc.


Scène VIII.

MADAME DE ROUVRES, GAILLARDIN, puis JULIE.

Madame de Rouvres est devant la glace et arrange sa coiffure.

GAILLARDIN, sortant delà droite ; il a passé un habit.

J’ai quitté la table… Coquin de chambertin !… Le Cascadou vous a des histoires… celle de la belle Bordelaise surtout !… nom d’un petit bonhomme ! (Apercevant madame de Rouvres.) Dieu ! les belles épaules ! (S’approchant.) Lumineuses !


MADAME DE ROUVRES, se retournant.

Tiens !


GAILLARDIN.

Madame de Rouvres !


MADAME DE ROUVRES.

C’est vous, monsieur Gaillardin… Que faites-vous là ?


GAILLARDIN.

Mais… je regarde… j’admire… je n’avais jamais vu vos épaules en toilette de bal et… Comment se porte monsieur votre mari ?


MADAME DE ROUVRES.

Très-bien… il est à Strasbourg…


GAILLARDIN.

Ah ! il est à Strasbourg !


MADAME DE ROUVRES.

Ma toilette vous plaît-elle ?


GAILLARDIN.

Ah oui !… surtout le haut !


MADAME DE ROUVRES.

Hein !


GAILLARDIN.

Ah ! que vous avez donc bien fait de sortir vos diamants de leur écrin…


MADAME DE ROUVRES.

En vérité, je ne vous reconnais plus…


GAILLARDIN, à voix basse.

Puisqu’il est à Strasbourg !…


MADAME DE ROUVRES.

Vous ! un mari modèle !


GAILLARDIN.

C’est vous qui êtes une femme… modèle !


MADAME DE ROUVRES.

Encore ! (On entend l’orchestre.) Tenez ! invitez-moi à valser… cela vaudra mieux…


GAILLARDIN.

C’est bien dangereux… faire valser l’allumette avec le phosphore !


MADAME DE ROUVRES.

Voulez-vous vous taire !… Je le dirai à votre femme !


GAILLARDIN.

Les belles épaules !… lumineuses ! lumineuses !


JULIE, entrant.

Tiens, mon mari qui valse !


Scène IX.

JULIE, CASCADOU.


CASCADOU, sortant de la droite en mettant ses gants, à part.

Un bal de grand monde !… gantons de jaune le brasier de Beaucaire.


JULIE, à part.

Quel est ce monsieur ?


CASCADOU, à part.

Une dame qui me lorgne… de l’œil ! du nez ! de la dent ! Attaquons ! (Haut, avec empressement.) Madame cherche quelque chose ? Parlez ! je suis ici chez moi…


JULIE.

Comment ?


CASCADOU.

Cascadou… l’ami de Gaillardin.


JULIE, à part.

Ah ! le monsieur de Beaucaire.


CASCADOU, empressé.

Madame est venue seule au bal ? Gaillardin m’a chargé spécialement de reconduire les dames… et, quand vous serez pour partir, je me ferai un plaisir…


JULIE.

C’est inutile… je demeure dans la maison..


CASCADOU.

Une voisine ? (À part.) Voisinons !


JULIE.

D’ailleurs, j’ai mon mari…


CASCADOU.

Un mari !… que ça ne m’effraye pas, au contraire.

Il lui pousse le coude et rit.

JULIE, se reculant étonnée.

Hein !


CASCADOU, à part.

Elle ne dit rien… bon signe ! (Haut.) Y a-t-il de l’indiscrétion de demander à madame si elle va quelquefois se promener en omnibus ?


JULIE.

Moi ? par exemple !


CASCADOU.

Je compte m’y faire brouetter demain de midi à quatre heures, (Finement.) pour voir les beautés de la capitale… Quelle ligne me conseillez-vous de suivre ?


JULIE, étouffant un rire.

Mais… la ligne de Charenton.


CASCADOU, à part.

Un rendez-vous ! j’y serai. (Haut.) J’y serai belle colombe

On entend l’orchestre

JULIE.

Pardon… je suis invitée… (À part.) C’est un impertinent, ou un imbécile.

Elle rentre dans le bal.

Scène X.

CASCADOU, GAILLARDIN, puis RIBOUTÉ.


CASCADOU.

Elle est superbe, cette femme !… il n’y a pas sa pareille dans toutes les Bouches-du-Rhône !


GAILLARDIN, entrant, à lui-même.

La valse vient de finir… malheureusement… Quelles épaules !


CASCADOU, apercevant Gaillardin.

Mon bon… quelle est cette dame belle, jolie, piquante… qui demeure dans la maison ?


GAILLARDIN.

Dans la maison ?… je ne vois que la femme de Ribouté cet imbécile de Ribouté… mon notaire…


CASCADOU.

Mon ami, j’en suis fou !… que je n’en déjeunerai pas demain matin !


GAILLARDIN.

Comment, madame Ribouté ? Eh bien, tant mieux ! vas y, ça me fera plaisir !


CASCADOU.

À la bonne heure ! Tu comprends les devoirs d’un maître de maison, toi !… Tu lui en veux à ce mari ?


GAILLARDIN.

Un animal !… qui ne peut pas me rencontrer sans me dire : « Un mot rayé nul ! »


CASCADOU.

Quel mot ?


GAILLARDIN.

Rien ! vas-y ! ça me fera plaisir ! (Apercevant Ribouté.) Chut ! le voici !


CASCADOU, bas.

Bonne tête ! garde-le-moi… je vais retrouver sa femme (Passant devant Ribouté, et le saluant.) Monsieur…


RIBOUTÉ.

Monsieur…


CASCADOU.

Que je suis bien charmé d’avoir fait la vôtre !

Il sort

Scène XI.

GAILLARDIN, RIBOUTÉ.


RIBOUTÉ.

Il est très-poli, ce jeune homme ! (Descendant la scène.) Ah ! c’est vous Gaillardin !… (Il s’approche de Gaillardin.) Un mot rayé nul !


GAILLARDIN.

Parbleu !


RIBOUTÉ.

J’ai raconté l’histoire hier dans un dîner de notaire… Nous en avons bien ri !


GAILLARDIN.

J’espère que vous ne m’avez pas nommé !


RIBOUTÉ.

Oh ! non !… je n’ai nommé que madame Gaillardin.


GAILLARDIN.

Ah ! bien !


RIBOUTÉ.

Adieu, je vais à la bouillotte. (En se retournant.) Un mot rayé nul !

Il disparaît à gauche.

GAILLARDIN, vivement.

Tu me le payeras !


Scène XII.

GAILLARDIN, puis JULIE et MADAME DE ROUVRES.


JULIE, entrant vivement avec madame de Rouvres.

Viens par ici, chère amie…


GAILLARDIN.

Madame de Rouvres ! Qu’y a-t-il donc ?


JULIE.

Rien ! un accident de toilette !


MADAME DE ROUVRES.

Un volant de ma robe… déchiré.


JULIE, à Gaillardin.

Les tables de jeu sont installées dans mon appartement… Voulez-vous prêter votre chambre pour une seconde ?


GAILLARDIN, avec passion.

Comment donc ! pour l’éternité, (À madame de Rouvres.) Entrez donc, madame, entrez donc !

Il veut la suivre.

JULIE, l’arrêtant.

Ah ! non ! pas vous !

Elle entre à droite à la suite de madame de Rouvres.

GAILLARDIN, seul.

Madame de Rouvres dans mon sanctuaire… avec ses belles épaules… et un mari à Strasbourg !… Il me semble qu’on m’appelle… (Il s’approche de la porte et regarde.) Oh ! oh ! oh ! (Se ravisant.) Non, je ne vois rien !… ma femme est devant !… Elle tient une jarretière à la main… une jarretière rose ! celle de madame de Rouvres sans doute… (Faisant le geste d’écarter.) Mais ôte-toi donc !… Ôte-toi donc ! (La porte s’ouvre brusquement, Gaillardin la reçoit sur le nez.) Aïe !


JULIE.

Eh bien, que faisiez-vous là ?


GAILLARDIN, décontenancé.

Moi ? vous voyez… Je consultais le baromètre.


JULIE.

Où voyez-vous un baromètre ?


GAILLARDIN.

Ah ! c’est vrai… il est dans la salle à manger…


MADAME DE ROUVRES, rentrant, à Julie.

La !… tout est réparé !


GAILLARDIN, à part, contemplant madame de Rouvres, qui s’arrange devant la glace.

Est-elle gentille !… elle a rattaché sa petite jarretière rose… sournoisement.


UN INVITÉ, à madame de Rouvres.

Madame…


MADAME DE ROUVRES.

Volontiers, monsieur…


GAILLARDIN.

Lumineuse !… lumineuse !

Madame de Rouvres sort avec son cavalier

JULIE, à Gaillardin.

Eh bien, que regardez-vous là ?


GAILLARDIN, à Julie.

Madame, l’instant est solennel… nous touchons à une crise…


JULIE.

Ah ! mon Dieu !


GAILLARDIN.

Retirez-vous le mot ? Je vous conseille de retirer le mot.


JULIE.

Ah ! une scène de ménage en plein bal !… je ne vous inviterai plus !


GAILLARDIN.

Ne raillez pas !… ne raillez pas !… vous ignorez…


UN MONSIEUR, paraissant à la porte de la salle de jeu.

On demande un rentrant à la bouillotte…


JULIE, à Gaillardin.

Allons, monsieur… la bouillotte a été inventée pour les maris grognons… qui ne dansent pas…


GAILLARDIN.

Permettez, madame…


JULIE.

Alors, invitez-moi !


GAILLARDIN.

Moi ?… Dans sept ans… (saluant.) Madame…


JULIE, de même.

Monsieur…

Gaillardin entre dans la salle de jeu

Scène XIII.

JULIE, puis CASCADOU.


JULIE.

Il est entêté, mon mari !… mais je ne céderai pas !


CASCADOU, paraissant.

Ah ! vous voilà !… que je vous cherche !… vous me glissez entre les doigts comme une anguille !…


JULIE, à part.

Ah ! l’ennuyeux personnage !


CASCADOU.

Eh bien, où est-il ?


JULIE.

Qui ça ?


CASCADOU.

Votre mari…


JULIE.

Mon mari ?… il est à la bouillotte…


CASCADOU, gaiement.

Ah ! c’est une bonne idée !… le seul mérite d’un mari que c’est d’être continuellement à la bouillotte, (il lui pousse le coude.) Elle ne dit rien, bon signe !


JULIE.

Par exemple !… mais je vous prie de croire que mon mari a beaucoup d’autres mérites !


CASCADOU.

Allons donc ! (À part.) Je vais lui aplatir son notaire. (Haut.) C’est un petit gueux !


JULIE.

Hein ?


CASCADOU.

Qui néglige sa femme… car il vous néglige…


JULIE.

Mais…


CASCADOU.

Il me l’a dit !… pour courir après d’autres… des drôlesses pour lesquelles il se ruine ! (Haut.) Heing ! sur le notaire !


JULIE.

Mon mari !… mais c’est faux, monsieur !


CASCADOU.

Ah ! ça m’a échappé !… j’avais promis le secret !…


JULIE.

Parlez, monsieur, je le veux…


CASCADOU, minaudant.

C’est peut-être mal, ce que je vais faire… trahir l’amitié !… (La prenant et la caressant.) Mais vous serez reconnaissante ?


JULIE.

Oui… oui… parlez ! Mon mari a une intrigue ?


CASCADOU.

Chut !… il en a sept ! pour tous les jours de la semaine… même le dimanche !


JULIE, indignée.

Monsieur !


CASCADOU, à part.

Heing ! sur le notaire ! (Haut.) Si vous connaissiez sa dernière aventure… l’histoire de la belle Bordelaise… il vient de me la raconter.


JULIE.

Je veux la connaître !


CASCADOU.

Ah ! non ! c’est impossible !


JULIE.

Pourquoi ? c’est donc bien terrible ?


CASCADOU.

Épouvantable !… cependant, si vous insistez..


JULIE.

Non ! (À elle-même.) Ah ! j’étouffe ! je suffoque ! (À Cascadou.) Faites-moi donner un verre d’eau…


CASCADOU, à part.

Un verre de punch… ça l’étourdira ! (Apercevant un garçon qui passe avec un plateau dans la galerie au fond.) Hé ! garçon ! garçon !… Je reviens !… Garçon !

Il sort en courant après le garçon.

Scène XIV.

JULIE, GAILLARDIN.

GAILLARDIN Je viens de gagner cent francs au notaire… ça n’a pas été long !


JULIE.

Ah ! vous voilà, monsieur. Je vous fais mon compliment sur votre ami.


GAILLARDIN.

Cascadou ?… c’est un charmant garçon… il est un peu…


JULIE.

Il me fait la cour, monsieur !


GAILLARDIN.

À vous aussi ?


IULIE.

Comment ?


GAILLARDIN.

Tout à l’heure c’était à madame Ribouté…


JULIE.

Madame Ribouté ?… elle n’est pas venue au bal.


GAILLARDIN.

Ah bah ! Mais quelle est donc cette dame dont il m’a parlé… qui demeure dans la maison ?


JULIE.

Mais c’est moi, monsieur.


GAILLARDIN.

Ah ! Bigre ! (À part.) Et moi qui lui ai dit : « Vas-y ! »


JULIE.

Au reste, j’ai des remerciements à lui adresser… il m’a ouvert les yeux, il m’a édifié sur votre conduite !


GAILLARDIN.

Ma conduite ?


JULIE.

Il m’a tout raconté… tout… même l’histoire de la belle Bordelaise !


GAILLARDIN.

Comment ! il a osé ?


JULIE.

Ainsi, vous en convenez ?


GAILLARDIN.

Mais cette histoire n’est pas la mienne !… Je vais rétablir les faits… je vais te la raconter…


JULIE.

À moi ? Par exemple !


GAILLARDIN.

Il y avait une fois, une Bordelaise.,.


JULIE.

Laissez-moi, monsieur..


GAILLARDIN.

Qui pesait trois cents… et des…


JULIE.

Je vous défends de me parler ; je ne veux pas vous entendre !

Elle se sauve à gauche.

Scène XV.

GAILLARDIN, puis CASCADOU, puis UN INVITÉ.


GAILLARDIN.

Mais cet animal-là fait la cour à ma femme… et il me met sur le dos ses anecdotes… de la décadence !… Dieu ! que j’ai chaud !


CASCADOU, entrant avec un verre de punch.

Voici, madame… buvez cela !


GAILLARDIN, prenant le verre et buvant.

Merci !


CASCADOU.

Eh bien, où est-elle donc ?


GAILLARDIN.

Qui ?


CASCADOU.

Ma notairesse ! Je l’ai laissée ici.


GAILLARDIN.

Elle vient de partir, monsieur.


CASCADOU.

Hein ?


GAILLARDIN.

Indignée de votre conduite !


CASCADOU.

Qu’est-ce que tu roucoules ?


GAILLARDIN.

Je ne roucoule pas… Je dis que cette dame… suffoquée par vos manières… plus qu’étranges… a fait demander son mantelet… et est remomtée chez elle !


CASCADOU.

Grimace ! pour te faire poser…


GAILLARDIN.

Vous dites ?


CASCADOU.

Que je lui ai poussé le coude… elle n’a rien dit…


GAILLARDIN.

C’est faux !


CASCADOU.

Que faire ? Comment la retrouver ?


UN INVITÉ, sortant de la salle de jeu, à la cantonade.

Merci, je ne joue plus… (À Gaillardin.) Mon cher, voici un pavillon que vous avez oublié sur la table de jeu.

Il lui remet une clef.

GAILLARDIN.

Ah ! merci… (L’invité entre dans le bal.) Ce pauvre Ribouté… je l’ai mis à sec… et il a exigé que je prisse la clef de son appartement, comme pavillon !


CASCADOU.

Sa clef !… quelle idée !… donne-la-moi !


GAILLARDIN.

Que veux-tu faire ?


CASCADOU.

Lui reporter son éventail qu’elle a oublié.


GAILLARDIN, à part.

Tiens ! ça serait drôle ! (Haut.) Et vous avez pensé, monsieur, que je prêterais les mains à une pareille intrigue… envers un notaire encore !


CASCADOU.

Mais tu m’as dit toi-même…


GAILLARDIN.

Jamais ! Je la mets là, cette clef… dans le premier vase, à gauche… mais je vous défends d’y toucher… Jurez-le moi !


CASCADOU.

Je le jure !


GAILLARDIN.

À la bonne heure ! vous êtes un galant homme ! (À part, en sortant.) Ça Serait drôle !… et ça m’en débarrasserait !

Il disparaît.

CASCADOU, seul.

Parti !… Le mari est à la bouillotte, (Il prend vivement la clef dans le vase qui est sur la cheminée.) Ça m’étonnerait bien si ce notaire-là n’était pas heureux au jeu !

Il sort vivement à droite.

GAILLARDIN, reparaissant.

J’en étais sûr !… D’abord, il l’avait juré !


Scène XVI.

GAILLARDIN, RIBOUTÉ.


RIBOUTÉ, entrant radieux.

Je viens de faire Charlemagne !… Je gagne trois cents francs !


GAILLARDIN, à part.

Cascadou avait raison… Il est heureux au jeu !…


RIBOUTÉ, l’apercevant.

Ah ! bonjour Gaillardin. (Il lui rit au nez.) Un mot rayé nul !


GAILLARDIN, riant aussi.

Ah ! oui, je l’attendais ! (À part.) Je ne sais pas quel est le plus drôle de nous deux !


RIBOUTÉ.

Voici vos cinq louis… rendez-moi ma clef..


GAILLARDIN, à part.

Ah ! diable !


RIBOUTÉ.

Je vais retrouver ma femme…


GAILLARDIN, vivement.

Non, pas encore !


RIBOUTÉ.

Pourquoi ?


GAILLARDIN.

C’est trop tôt ! Je ne vous demande qu’un quart d’heure… un petit quart d’heure.


RIBOUTÉ.

Vous êtes trop aimable… mais ma clef ?


GAILLARDIN.

Votre clef ? Voilà !… (Il fouille dans une poche.) Non !… ce n’est pas dans celle-là !… (Fouillant dans une autre poche.) Dans l’autre !… ce n’est pas dans l’autre non plus !… Est-ce étonnant cela !… je vais recommencer ! (Il fouille de nouveau.) Cherchez aussi !


RIBOUTÉ.

Elle ne peut pas être perdue ; cherchez bien !


GAILLARDIN, à part.

Et l’autre qui ne revient pas ! (Haut, se fouillant.) Je vais recommencer.


Scène XVII.

GAILLARDIN, RIBOUTÉ, CASCADOU.


CASCADOU, entrant.

Me voilà !


GAILLARDIN, à part.

Ah !… (Bas, à Cascadou.) La clef ?


CASCADOD.

Quoi ?


GAILLARDIN, bas.

La clef ?


CASCADOU, la lui remettant.

La voici !


GAILLARDIN, la donnant à Ribouté.

La voilà !… elle était dans ma doublure ! (Bas, à Cascadou.) D’où venez-vous, garnement ?


CASCADOU, bas.

Mon cher, je suis volé… Il y avait du monde !


GAILLARDIN.

Hein ?


CASCADOU.

J’ai entendu une voix d’homme et le craquement d’une botte !


GAILLARDIN, à part.

Un autre ? il y en avait un autre ? C’est encore plus drôle !


RIBOUTÉ.

Qu’avez-vous donc ?


GAILLARDIN.

Rien. (Lui riant au nez.) Un mari rayé nul !


RIBOUTÉ, le reprenant.

Un mot rayé nul !


GAILLARDIN.

C’est ce que je voulais dire…


RIBOUTÉ.

Bonsoir… je monte trouver ma femme.


GAILLARDIN.

Oh ! non !


CASCADOU.

Oh ! non ! restez-nous !


RIBOUTÉ.

Elle m’attend…


GAILLARDIN.

Croyez-vous ?


RIBOUTÉ.

Quand je ne suis pas là… elle ne dort pas…


CASCADOU.

Pauvre petite !


RIBOUTÉ.

Elle est si peureuse ! (On entend marcher bruyamment au dessus.) Hein ?… quel est ce bruit ?… On marche chez moi !


GAILLARDIN, à part.

Oh ! oye ! oh ! oye !


CASCADOU.

C’est l’orchestre !


RIBOUTÉ.

Ah ! je sais ce que c’est ! C’est mon cousin le dragon !


GAILLARDIN.

Un dragon !


RIBOUTÉ.

Il sera peut-être venu me demander l’hospitalité…


GAILLARDIN.

Eh ! eh ! eh !


RIBOUTÉ.

Un enfant que j’ai fait sauter sur mes genoux.


CASCADOU.

Quel âge a-t-il, le pitchoun ?


RIBOUTÉ.

Vingt-sept ans…


CASCADOU.

Ah ! bou dio !


GAILLARDIN.

Alors il n’y a aucun danger !…


RIBOUTÉ.

Je vais la retrouver.


GAILLARDIN.

Eh quoi ! vous nous quittez sitôt !… vous prendrez bien un potage ?…


CASCADOU.

On va passer des potages…


Scène XVIII.

Les Mêmes, JULIE, MADAME DE ROUVRES, INVITÉS, avec leurs pelisses.


CHŒUR.
AIR : Rival de Plastron

Allons, plus de folie,
Faisons trêve au plaisir ;
Quand la fête est finie,
Hélas ! il faut partir.


JULIE, aux invités.

Comment ! vous partez déjà ?


MADAME DE ROUVRES.

Il est bientôt deux heures.


CASCADOU, apercevant Julie.

Hein ? elle ! (À Ribouté, lui montrant Julie.) Votre femme est donc revenue ?


RIBOUTÉ.

Non… c’est madame Gaillardin.


GAILLARDIN, à part.

Vlan !


CASCADOU.

Comment ! c’est là ta femme ?


GAILLARDIN.

Oui… je suis un peu son mari.


CASCADOU.

Mon compliment ! Elle est piquante !… Présente-moi !


GAILLARDIN, le présentant.

M. Cascadou ; … il arrive de Beaucaire.


JULIE, à Cascadou.

Vous avez dîné chez monsieur (Elle lui montre la droite.) et dansé chez madame.

Elle indique la gauche.

GAILLARDIN.

Voilà !… tu es présenté !… Bonsoir, mon ami…


CASCADOU, à part.

Elle, à gauche… et lui à droite… alors que c’est un ménage en deux morceaux !

Il remonte vivement vers la fenêtre.

GAILLARDIN.

Où vas-tu ?


CASCADOU.

Je cherche mon chapeau, (À part.) Un entre-sol… et un balcon ! que je vais revenir !


REPRISE DU CHŒUR.

Allons, plus de folie,
Etc.


Madame de Rouvres, Ribouté et tous les invités sortent ainsi que Cascadou.

Scène XIX.

GAILLARDIN, JULIE, puis ANNETTE et JOSEPH.


GAILLARDIN.

Madame… voici l’heure de rentrer chacun chez soi, et selon l’usage antique et solennel… je vais vous adresser ma petite question du soir : « Retirez-vous le mot ? »


JULIE.

Non, monsieur..


GAILLARDIN.

Très-bien… je m’y attendais… Il ne me reste plus qu’à sonner mon domestique pour qu’il m’apporte mon bougeoir.

Il sonne.

JULIE.

Et moi, ma femme de chambre. Elle sonne de l’autre côté. Joseph et Annette entrent chacun par une porte, avec un bougeoir allumé.


GAILLARDIN, prenant son bougeoir des mains de Joseph tout en s’approchant de sa femme.

Madame, votre petite fête était charmante… un peu trop de sucre dans le punch… pas assez dans la limonade… mais le second violon… jouait faux… pour se mettre d’accord avec la flûte sans doute.


JULIE, vexée.

Monsieur !…


GAILLARDIN.

C’était du reste parfaitement ordonné… (saluant.) Madame… j’ai bien l’honneur… (À Joseph.) Suis-moi.


JOSEPH, à Annette, la saluant.

Madame…

Annette lui rend son salut. Gaillardin entre à droite, suivi de Joseph.


Scène XX.

JULIE, ANNETTE, puis CASCADOU, puis GAILLARDIN.


JULIE.

Impertinent ! (À Annette.) Annette, déshabillez-moi. (Elle ôte sa robe assistée par Annette.) Comment avez-vous trouvé le punch ?


ANNETTE.

Moi ?… Madame sait bien que je ne bois pas de liqueurs !… une demoiselle !


JULIE.

C’est juste !


ANNETTE.

Mais j’ai entendu dire à Joseph qu’il ne cassait pas les murs…


JULIE.

Qu’est-ce que cela signifie ?


ANNETTE.

Je ne sais pas, madame…


JULIE.

C’est bien… vous pouvez vous retirer.


ANNETTE.

Bonsoir, madame.


JULIE.

Bonsoir.

Julie sort à gauche, Annette, au fond, après avoir éteint les lampes. Nuit profonde.

CASCADOU, se montrant à la fenêtre du fond.

Me voilà revenu… (Apercevant Gaillardin.) Le mari !

Il disparaît.

GAILLARDIN, une bougie à la main. La scène s’éclaire un peu.

Impossible de tenir en place ! Le chambertin… les épaules de madame de Rouvres… les histoires de Cascadou.. Je vais me faire un verre d’eau sucrée avec beaucoup de fleur d’orange.

Il s’approche du verre d’eau et dérange une chaise.

JULIE, sortant de gauche, un bougeoir et un vase de fleurs à la main. La scène s’éclaire davantage.

Anette qui laisse ces fleurs dans ma chambre.


GAILLARDIN, apercevant Julie.

Ah !…


JULIE, se retournant.

Ah !… mon mari !…


GAILLARDIN.

Ma femme ! (Il ôte vivement son foulard de nuit) Pardon, je venais chercher un verre d’eau.


JULIE.

Et moi, j’apportais ces fleurs.

Elle les dépose sur la cheminée.

GAILLARDIN, à part.

Ma femme dans ce simple appareil ! Elle est plus touchante !

Il boit deux grands verres d’eau coup sur coup.

JULIE, cherchant à ôter les fleurs de sa coiffure et poussant un petit cri.

Ah !


GAILLARDIN, vivement

Quoi ?


JULIE.

Ce n’est rien…


GAILLARDIN, s’approchant.

Voulez-vous me permettre ?


JULIE.

Vous ?


GAILLARDIN.

Cela n’engage à rien, (À part, tout en détachant sa coiffure.) Lumineuses ! lumineuses ! (Se piquant les doigts.) Aïe !


JULIE.

Quoi ?


GAILLARDIN.

C’est une épingle !…


JULIE.

Je vous demande pardon.


GAILLARDIN.

Trop heureux de pouvoir verser mon sang pour vous.


JULIE.

Je vous remercie, monsieur… je ne vous retiens pas…


GAILLARDIN, reprenant son bougeoir.

Adieu, Julie… Bonsoir, Julie… (Il se dirige lentement vers sa chambre et s’arrête.) Vous dites ?


JULIE.

Moi ? je ne dis rien…


GAILLARDIN.

Ah ! j’avais cru entendre… Allons ! Adieu, Julie… Bonsoir, Julie ! (Se rapprochant.) Savez-vous que cette toilette… de bal… vous sied à merveille ?… Vous êtes d’un joli ! d’un joli !


JULIE.

Oh ! une statue ! plus ou moins réussie… qu’on regarde, mais…


GAILLARDIN.

Ah ! tu as de la rancune… ce n’est pas bien… (sentimentalement.) Julie, te souviens-tu de ces petites soirées intimes, où tu écrivais nos quittances de loyer… pendant que ton mari la joie dans le cœur et sa tapisserie dans la main…


JULIE, prenant son bougeoir.

Bonsoir, monsieur…

Ils ont tous deux leurs bougeoirs allumés à la main.

GAILLARDIN.

Julie !


JULIE.

Quoi ?


GAILLARDIN.

Tu ne veux donc pas retirer le mot ?


JULIB.

Quel mot ?


GAILLARDIN,

Le petit fruit… dans du vinaigre.


JULIE.

Non !


GAILLARDIN.

Retires-en seulement la moitié ? la première syllabe ! corn…


JULIE.

Non, monsieur… Quand je connaîtrai parfaitement l’histoire de la belle Bordelaise… nous verrons !


GAILLARDIN.

Tu le retireras ?


JULIE.

Peut-être…


GAILLARDIN.

Je vais te la raconter !


JULIE, vivement.

Un instant ! N’oubliez pas que vous parlez devant une femme !


GAILLARDIN.

Ne crains rien… ça peut se dire devant les demoiselles..(Entraînant Julie, et lui montrant le divan.) Il est neutre !… (Racontant.) Il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne… ils étaient bien pauvres et bien misérables… ils avaient sept enfants… âgés de cinq ans…


JULIE, étonnée.

Comment ! tous cinq ans ?


GAILLARDIN.

Oui… parce qu’il faut te dire que chez les bûcherons… un bonheur n’arrive jamais seul… il est toujours accompagné de plusieurs autres.


JULIE.

Votre histoire ?…


GAILLARDIN.

Ces gens-là étaient bien pauvres et bien misérables… mon Dieu, qu’ils étaient donc pauvres et misérables !… Un soir, le pain manqua… le bûcheron tout ému dit à la bûcheronne : « Que ça me fend le cœur de ne pouvoir nourrir nos sept enfants ! Si nous les perdions demain matin dans la forêt ? — J’y pensais ! répondit cette bonne et honnête femme… »


JULIE.

Mais c’est le Petit-Poucet !


GAILLARDIN.

Ah ! tu crois ?… précisément !… On dit : « Voulez-vous connaître l’histoire de la belle Bordelaise ?… et on raconte le Petit-Poucet ! » C’est une scie que ce Cascadou a rapportée de Beaucaire… elle n’est pas bien drôle…


JULIE, incrédule.

Ah ! monsieur Gaillardin !


GAILLARDIN.

Maintenant à ton tour ! retire le mot… Voyons, Lilie ? il ne faut pas être entêtée.


JULIE.

Vous le voulez ?


GAILLARDIN.

Oui ! oh oui !


JULIE.

Eh bien… (Changeant d’idée.) Tenez, vous êtes un gros bêta !


GAILLARDIN, avec joie.

À la bonne heure !… Voilà une bonne parole !.. Oh ! ma Julie !… ma petite Julie !…

Il l’embrasse.

CASCADOU, entr’ouvrant la fenêtre et passant sa tête, à part.

Bigre ! ils s’embrassent !…


GAILLARDIN, à Julie.

Oh ! que tu es gentille !… que tu es lumineuse !… Étions-nous bêtes de nous obstiner comme ça !… À quoi cela servait-il… à brûler deux bougies au lieu d’une, ce qui est une folle dépense !


JULIE.

C’est vrai. (Ils soufflent ensemble leurs bougies, la scène devient obscure.) Ah ! nous voilà dans l’obscurité ! (Appelant.) Annette !


GAILLARDIN, l’arrêtant.

Non ! dis donc… je ne crains pas l’obscurité… et toi ?… et toi ?…


CASCADOU, à part.

Je m’enrhume sur ce balcon !… (Il éternue.) Atchoum !…

Il ferme vivement la fenêtre.

JULIE, effrayée.

Hein !… ce bruit ?


GAILLARDIN.

C’est madame Ribouté qui cause avec son cousin. Elle lui raconte l’histoire de la belle Bordelaise.


FIN D’UN GROS MOT.