Le Christianisme dévoilé/Chapitre IV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

CHAPITRE IV.

De la Mythologie chrétienne, ou des idées que le chriſtianiſme nous donne de Dieu & de ſa conduite.

Dieu, par un acte inconcevable de ſa tout-puiſſance, fait ſortir l’univers du néant[1] ; il crée le monde pour être la demeure de l’homme, qu’il a fait à son image ; à peine cet homme, unique objet des travaux de son Dieu, a-t-il vu la lumiere, que son créateur lui tend un piége, auquel il favoit sans doute qu’il devoit succomber. Un serpent, qui parle, séduit une femme, qui n’est point surprise de ce phénomène ; celle-ci, persuadée par le serpent, sollicite son mari de manger un fruit défendu par Dieu lui-même. Adam, le pere du genre humain, par cette faute légere, attire sur lui-même, & sur sa postérité innocente, une foule de maux, que la mort suit, sans encore les terminer. Par l’offense d’un Seul homme , la race humaine entiere devient l’objet du courroux céleste., -elle eft punie d’un aveuglement involontaire , par un déluge universel. Dieu se repent d’avoir peuplé le monde ; il trouve plus facile de noyer & *de détruire l’espéce humaine, que de changer son cœur.

Cependant un petit nombre de jufles -échappe à ce fléau; mais la terre fub-inergée , le genre humain anéanti , ne Suffifent point encore à fa vengeance implacable. Une race nouvelle paroît ; quoique fortie des amis de Dieu, qu’il a fauvés du naufrage du monde, cette race recommence à l’irriter .par de nou-veaux forfaits ; jamais le Tout-puissant ne parvient à rendre fa créature telle qu’il la defire; une nouvelle corruption s’empare des nations , nouvelle colere de la part de Jehovah.

Enfin, partial dans sa tendrefre dans fa préférence , il jette les yeux fur un Assyrien idolâtre; il fait une alliance avec lui ; il lui promet que sa race, multipliée comme les étoiles du ciel, ou comme les grains de sable de la mer, jouira toujours de la faveur de son Dieu ; c’est à cette race choisie que Dieu révèle ses volontés ; c’est pour elle qu’il dérange cent fois l’ordre qu’il avoit établi dans la nature ; c’est pour elle qu’il est injuste, qu’il détruit des nations entieres. Cependant, cette race favorisée n’en est pas plus heureuse, ni plus attachée à son Dieu ; elle court toujours à des Dieux étrangers, dont elle attend des secours que le sien lui refuse ; elle outrage ce Dieu qui peut l’exterminer. Tantôt ce Dieu la punit, tantôt il la console, tantôt il la hait sans motifs, tantôt il l’aime sans plus de raison. Enfin, dans l’impossibilité où il se trouve de ramener à lui un peuple pervers, qu’il chérit avec opiniâtreté, il lui envoye son propre fils. Ce fils n’en est point écouté. Que dis-je ? ce fils chéri, égal à Dieu ſon pere, eſt mis à mort par un peuple, objet de la tendreſſe obſtinée de ſon pere, qui ſe trouve dans l’impuiſſance de ſauver le genre humain, ſans ſacrifier ſon propre fils. Ainſi, un dieu innocent devient la victime d’un dieu juſte qui l’aime ; tous deux conſentent à cet étrange ſacrifice, jugé néceſſaire par un dieu, qui ſait qu’il ſera inutile à une nation endurcie, que rien ne changera. La mort d’un dieu, devenue inutile pour Iſraël, ſervira donc du moins à expier les péchés du genre humain ? Malgré l’éternité de l’alliance, jurée ſolemnellement par le très-haut, et tant de fois renouvellée avec ſes deſcendans, la nation favoriſée ſe trouve enfin abandonnée par ſon dieu, qui n’a pu la ramener à lui. Les mérites des ſouffrances et de la mort de ſon fils ſont appliqués aux nations jadis exclues de ſes bontés ; celles-ci ſont réconciliées avec le ciel, devenu déſormais plus juſte à leur égard ; le genre humain rentre en grace. Cependant, malgré les efforts de la divinité, ſes faveurs ſont inutiles, les hommes continuent à pécher ; ils ne ceſſent d’allumer la colere céleſte, et de ſe rendre dignes des châtimens éternels, deſtinés au plus grand nombre d’entr’eux.

Telle eſt l’hiſtoire fidelle du dieu ſur lequel le chriſtianiſme ſe fonde. D’après une conduite ſi étrange, ſi cruelle, ſi oppoſée à toute raiſon, eſt-il donc ſurprenant de voir les adorateurs de ce dieu n’avoir aucune idée de leurs devoirs, méconnoître la juſtice, fouler aux pieds l’humanité, et faire des efforts, dans leur enthouſiaſme, pour s’aſſimiler à la divinité barbare qu’ils adorent, et qu’ils ſe propoſent pour modéle ? Quelle indulgence l’homme eſt-il en droit d’attendre d’un dieu qui n’a pas épargné ſon propre fils ? Quelle indulgence l’homme chrétien, perſuadé de cette fable, aura-t-il pour ſon ſemblable ? Ne doit-il pas s’imaginer que le moyen le plus sûr de lui plaire, eſt d’être auſſi féroce que lui[2] ?

Au moins eſt-il évident que les ſectateurs d’un dieu pareil doivent avoir une morale incertaine, et dont les principes n’ont aucune fixité. En effet, ce dieu n’eſt point toujours injuſte et cruel ; ſa conduite varie ; tantôt il crée la nature entiere pour l’homme ; tantôt il ne ſemble avoir créé ce même homme, que pour exercer ſur lui ſes fureurs arbitraires ; tantôt il le chérit, malgré ſes fautes ; tantôt il condamne la race humaine au malheur, pour une pomme. Enfin, ce dieu immuable eſt alternativement agité par l’amour et la colere, par la vengeance et la pitié, par la bienveillance et le regret ; il n’a jamais, dans ſa conduite, cette uniformité qui caractériſe la ſageſſe. Partial dans ſon affection pour une nation mépriſable, et cruel ſans raiſon pour le reſte du genre humain, il ordonne la fraude, le vol, le meurtre, et fait à ſon peuple chéri un devoir de commettre, ſans balancer, les crimes les plus atroces, de violer la bonne foi, de mépriſer le droit des gens. Nous le voyons, dans d’autres occaſions, défendre ces mêmes crimes, ordonner la juſtice, et preſcrire aux hommes de s’abſtenir des choſes qui troublent l’ordre de la ſociété. Ce dieu, qui s’appelle à la fois le dieu des vengeances, le dieu des miſéricordes, le dieu des armées et le dieu de la paix, ſouffle continuellement le froid et le chaud ; par conſéquent il laiſſe chacun de ſes adorateurs maître de la conduite qu’il doit tenir ; et par-là, ſa morale devient arbitraire. Eſt-il donc ſurprenant, après cela, que les chrétiens n’aient jamais juſqu’ici pu convenir entr’eux, s’il étoit plus conforme, aux yeux de leur dieu, de montrer de l’indulgence aux hommes, que de les exterminer pour des opinions ? En un mot, c’eſt un problême pour eux, de ſavoir s’il eſt plus expédient d’égorger et d’aſſaſſiner ceux qui ne penſent point comme eux, que de les laiſſer vivre en paix, et de leur montrer de l’humanité.

Les chrétiens ne manquent point de juſtifier leur dieu de la conduite étrange, et ſi ſouvent inique, que nous lui voyons tenir dans les livres ſacrés. Ce dieu, diſent-ils, maître abſolu des créatures, peut en diſpoſer à ſon gré, ſans qu’on puiſſe, pour cela, l’accuſer d’injuſtice, ni lui demander compte de ſes actions:ſa juſtice n’eſt point celle de l’homme; celui-ci n’a point le droit de blâmer. Il eſt aiſé de ſentir l’inſuffiſance de cette réponſe. En effet, les hommes, en attribuant la juſtice à leur dieu, ne peuvent avoir idée de cette vertu, qu’en ſuppoſant qu’elle reſſemble, par ſes effets, à la juſtice dans leurs ſemblables. Si Dieu n’eſt point juſte comme les hommes, nous ne ſavons plus comment il l’eſt, et nous lui attribuons une qualité dont nous n’avons aucune idée. Si l’on nous dit que Dieu ne doit rien à ſes créatures, on le ſuppoſe un tyran, qui n’a de régle que ſon caprice, qui ne peut, dès lors, être le modéle de notre juſtice, qui n’a plus de rapports avec nous, vû que tous les rapports doivent être réciproques. Si Dieu ne doit rien à ſes créatures, comment celles-ci peuvent-elles lui devoir quelque choſe ? Si, comme on nous le répète ſans ceſſe, les hommes ſont, relativement à Dieu, comme l’argille dans les mains du potier, il ne peut y avoir de rapports moraux entre eux et lui. C’eſt néanmoins ſur ces rapports que toute religion eſt fondée:ainſi, dire que Dieu ne doit rien à ſes créatures, et que ſa juſtice n’eſt point la même que celle des hommes, c’eſt ſapper les fondemens de toute juſtice et de toute religion, qui ſuppoſe que Dieu doit récompenſer les hommes pour le bien, et les punir pour le mal qu’ils font.

On ne manquera pas de nous dire, que c’eſt dans une autre vie que la juſtice de Dieu ſe montrera ; cela poſé, nous ne pouvons l’appeller juſte dans celle-ci, où nous voyons ſi ſouvent la vertu opprimée, et le vice récompenſé. Tant que les choſes ſeront en cet état, nous ne ſerons point à portée d’attribuer la juſtice à un dieu, qui ſe permet, au moins pendant cette vie, la ſeule dont nous puiſſions juger, des injuſtices paſſageres que l’on le ſuppoſe diſpoſé à réparer quelque jour. Mais cette ſuppoſition elle-même n’eſt-elle pas très-gratuite ? Et ſi ce Dieu a pu conſentir d’être injuſte un moment, pourquoi nous flatterions-nous qu’il ne le ſera point encore dans la ſuite ? Comment d’ailleurs concilier une juſtice, auſſi ſujette à ſe démentir, avec l’immutabilité de ce Dieu ?

Ce qui vient d’être dit de la juſtice de Dieu, peut encore s’attribuer à la bonté qu’on lui attribue, et ſur laquelle les hommes fondent leurs devoirs à ſon égard. En effet, ſi ce dieu eſt tout-puiſſant, s’il eſt l’auteur de toutes choſes, ſi rien ne ſe fait que par ſon ordre, comment lui attribuer la bonté, dans un monde, où ſes créatures ſont expoſées à des maux continuels, à des maladies cruelles, à des révolutions phyſiques et morales, enfin à la mort ? Les hommes ne peuvent attribuer la bonté à Dieu, que d’après les biens qu’ils en reçoivent ; dès qu’ils éprouvent du mal, ce Dieu n’eſt plus bon pour eux. Les théologiens mettent à couvert la bonté de leur dieu, en niant qu’il ſoit l’auteur du mal, qu’ils attribuent à un génie malfaiſant, emprunté du magiſme, qui eſt perpétuellement occupé à nuire au genre humain, et à fruſtrer les intentions favorables de la providence ſur lui. Dieu, nous diſent ces docteurs, n’eſt point l’auteur du mal, il le permet ſeulement. Ne voyent-ils pas que permettre le mal, eſt la même choſe que le commettre, dans un agent tout-puiſſant qui pourroit l’empêcher ? D’ailleurs, ſi la bonté de Dieu a pu ſe démentir un inſtant, quelle aſſurance avons-nous qu’elle ne ſe démentira pas toujours ? Enfin, dans le ſyſtème chrétien, comment concilier avec la bonté de Dieu, ou avec ſa ſageſſe, la conduite ſouvent barbare, et les ordres ſanguinaires que les livres ſaints lui attribuent ? Comment un chrétien peut-il attribuer la bonté à un Dieu, qui n’a créé le plus grand nombre des hommes que pour les damner éternellement ?

On nous dira, ſans doute, que la conduite de Dieu eſt pour nous un myſtere impénétrable ; que nous ne ſommes point en droit de l’examiner ; que notre foible raiſon ſe perdroit toutes les fois qu’elle voudroit ſonder les profondeurs de la ſageſſe divine; qu’il faut l’adorer en ſilence, et nous ſoumettre, en tremblant, aux oracles d’un dieu qui a lui-même fait connoître ſes volontés : on nous ferme la bouche, en nous diſant que la divinité s’eſt révélée aux hommes.

  1. Les anciens Philosophes regardoient comme un axiome, que rien ne se fais de rien. La création, telle que les chrétiens l’admettent aujoud’hui, c’est-à-dire, l’éduction du néant, est une invention théologique assez moderne. Le mot Barah, dont la Genése se sert, signifie faire, arranger, disposer une matiere déjà existente.
  2. On nous donne la mort du fils de Dieu, comme une preuve indubitable de sa bonté ; n’est-elle pas plutôt une preuve indubitable de sa férocité, de sa vengeance implacable, de sa cruauté ? Un bon chrétien, en mourant, disoit « qu'il n’avoit jamais pu concevoir qu’un Dieu bon eût fait mourir un Dieu innocent, pour appaiser un Dieu juste ».