Le Christianisme dévoilé/Chapitre XVI

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CHAPITRE XVI. & dernier.

Conclusion.

Tout ce qui a été dit jusqu’ici, prouve, de la façon la plus claire, que la religion Chrétienne est contraire à la saine politique et au bien être des nations. Elle ne peut être avantageuse que pour des Princes dépourvus de lumieres et de vertus, qui se croiront obligés de régner sur des esclaves, et qui, pour les dépouiller et les tyranniser impunément, se ligueront avec le sacerdoce, dont la fonction fut toujours de les tromper au nom du ciel. Mais ces princes imprudens doivent se souvenir, que pour réussir dans leurs projets, ils ne peuvent se dispenser d’être eux-mêmes les esclaves des prêtres, qui tourneroient infailliblement contre eux leurs armes sacrées, s’ils leur manquoient de soumission, ou s’ils refusoient de servir leurs passions.

Nous avons vu plus haut, que la religion Chrétienne, par ses vertus fanatiques, par ſes perfections inſenſées, par ſon zèle, n’eſt pas moins nuiſible à la ſaine morale, à la droite raiſon, au bonheur des individus, à l’union des familles. Il eſt aiſé de ſentir qu’un Chrétien, qui ſe propoſe un Dieu lugubre & souffrant, pour modéle, doit s’affliger ſans ceſſe, & se rendre malheureux. Si ce monde n’eſt qu’un paſſage, ſi cette vie n’eſt qu’un pélerinage, il ſeroit bien inſenſé de s’attacher à rien ici bas. Si ſon Dieu eſt offenſé, ſoit par les actions, ſoit par les opinions de ſes ſemblables, il doit, s’il en a le pouvoir, les en punir avec ſévérité, ſans cela il manqueroit de zèle & d’affection pour ce Dieu. Un bon Chrétien doit, ou fuir le monde, ou s’y rendre incommode à lui-même & aux autres.

Ces réflexions peuvent ſuffire pour répondre à ceux qui prétendent que le christianisme est utile à la politique et à la morale, et que, sans la religion, l’homme ne peut avoir de vertus, ni être un bon citoyen. L’inverse de cette proposition est sans doute bien plus vraie, et l’on peut assurer, qu’un chrétien parfait, qui seroit conséquent aux principes de sa religion, qui voudroit imiter fidélement les hommes divins qu’elle lui propose comme des modéles, qui pratiqueroit des austérités, qui vivroit dans la solitude, qui porteroit leur enthousiasme, leur fanatisme, leur entêtement dans la société, un tel homme, dis-je, n’auroit aucunes vertus réelles, seroit, ou un membre inutile à l’état, ou un citoyen incommode & dangereux[1].

A en croire les partisans du christianisme, il sembleroit qu’il n’existe point de morale dans les pays où cette religion n’est point établie : cependant, un coup d’œil superficiel sur le monde, nous prouve qu’il y a des vertus par-tout ; sans elles, aucune société politique ne pourroit subsister. Chez les chinois, les indiens, les mahométans, il existe, sans doute, de bons peres, de bons maris, des enfans dociles et reconnoissans, des sujets fidéles à leurs princes, et les gens de bien y seroient, ainsi que parmi nous, plus nombreux, s’ils étoient bien gouvernés, & si une sage politique, au lieu de leur faire enseigner, dès l’enfance, des religions insensées, leur donnoit des loix équitables, leur faisoit enseigner une morale pure, et non dépravée par le fanatisme, les invitoit à bien faire, par des récompenses, et les détournoit du crime, par des châtimens sensibles.

En effet, je le répète, il semble que par-tout la religion n’ait été inventée, que pour épargner aux souverains le soin d’être justes, de faire de bonnes loix, et de bien gouverner. La religion est l’art d’enivrer les hommes de l’enthousiasme, pour les empêcher de s’occuper des maux, dont ceux qui les gouvernent, les accablent ici bas. à l’aide des puissances invisibles, dont on les menace, on les force de souffrir en silence les miséres dont ils sont affligés par les puissances visibles ; on leur fait espérer, que s’ils consentent à être malheureux en ce monde, ils seront plus heureux dans un autre.

C’est ainsi que la religion est devenue le plus grand ressort d’une politique injuste et lâche, qui a cru qu’il falloit tromper les hommes, pour les gouverner plus aisément. Loin des princes éclairés et vertueux des moyens si bas ; qu’ils apprennent leurs véritables intérêts ; qu’ils sachent qu’ils sont liés à ceux de leurs sujets ; qu’ils sachent qu’ils ne peuvent être eux-mêmes réellement puissans, s’ils ne sont pas servis par des citoyens courageux, actifs, industrieux et vertueux, attachés à la personne de leurs maîtres ; que ces maîtres sachent enfin, que l’attachement de leurs sujets ne peut être fondé que sur le bonheur qu’on leur procure. Si les rois étoient pénétrés de ces importantes vérités, ils n’auroient besoin, ni de religion, ni de prêtres, pour gouverner les nations. Qu’ils soient justes, qu’ils soient équitables, qu’ils soient exacts à récompenser les talens et les vertus, et à décourager l’inutilité, les vices et le crime, et bientôt leurs états se rempliront de citoyens utiles, qui sentiront que leur propre intérêt les invite à servir la patrie, à la défendre, à chérir le souverain, qui sera l’instrument de sa félicité ; ils n’auront besoin, ni de révélation, ni de mystères, ni de paradis, ni d’enfer, pour remplir leurs devoirs.

La morale sera toujours vaine, si elle n’est appuyée par l’autorité suprême. C’est le souverain qui doit être le souverain pontife de son peuple ; c’est à lui seul qu’il appartient d’enseigner la morale, d’inviter à la vertu, de forcer à la justice, de donner de bons exemples, de réprimer les abus et les vices. Il affoiblit sa puissance, dès qu’il permet qu’il s’élève, dans ses états, une puissance, dont les intérêts sont divisés des siens, dont la morale n’a rien de commun avec celle qui est nécessaire à ses sujets, dont les principes sont directement contraires à ceux qui sont utiles à la société. C’est pour s’être reposés de l’éducation, sur des prêtres enthousiastes et fanatiques, que les princes chrétiens n’ont dans leurs états que des superstitieux, qui n’ont d’autre vertu qu’une foi aveugle, un zèle emporté, une soumission peu raisonnée à des cérémonies puériles, en un mot, des notions bizarres, qui n’influent point sur leur conduite, ou ne la rendent point meilleure.

En effet, malgré les heureuses influences qu’on attribue à la religion chrétienne, voyons-nous plus de vertus dans ceux qui la professent, que dans ceux qui l’ignorent ? Les hommes, rachetés par le sang d’un dieu même, sont-ils plus justes, plus réglés, plus honnêtes que d’autres ? Parmi ces chrétiens, si persuadés de leur religion, sans doute qu’on ne trouve point d’oppressions, de rapines, de fornications, d’adultères ? Parmi ces courtisans pleins de foi, on ne voit, ni intrigues, ni perfidies, ni calomnies ? Parmi ces prêtres, qui annoncent aux autres des dogmes redoutables, des châtimens terribles, comment trouveroit-on des injustices, des vices, des noirceurs ? Enfin, sont-ce des incrédules, ou des esprits forts , que ces malheureux, que leurs excès font tous les jours conduire au supplice ? Tous ces hommes sont des chrétiens, pour qui la religion n’est point un frein, qui violent sans cesse les devoirs les plus évidens de la morale, qui offensent sciemment un dieu qu’ils savent avoir irrité, et qui se flattent, à la mort, de pouvoir, par un repentir tardif, appaiser le ciel, qu’ils ont outragé pendant tout le cours de leur vie.

Nous ne nierons point cependant, que la religion Chrétienne ne soit quelquefois un frein pour quelques ames timorées, qui n’ont point la fougue, ni l’énergie malheureuse, qui font commettre les grands crimes, ni l’endurcissement, que l’habitude du vice fait contracter. Mais ces ames timides eussent été honnêtes, même sans religion ; la crainte de se rendre odieux à leurs semblables, d’encourir le mépris, de perdre leur réputation, eussent également retenu des hommes de cette trempe. Ceux qui sont assez aveugles pour fouler aux pieds ces considérations, les mépriseront également, malgré toutes les menaces de la religion.

On ne peut pas nier non plus, que la crainte d’un dieu, qui voit les pensées les plus secrettes des hommes, ne soit un frein pour bien des gens ; mais ce frein ne peut rien sur les fortes passions, dont le propre est d’aveugler sur tous les objets nuisibles à la société. D’un autre côté, un homme habituellement honnête, n’a pas besoin d’être vu, pour bien faire ; il craint d’être obligé de se mépriser lui-même, d’être forcé de se haïr, d’éprouver des remords, sentimens affreux pour quiconque n’est pas endurci dans le crime. Que l’on ne nous dise point, que, sans la crainte de Dieu, l’homme ne peut éprouver des remords. Tout homme, qui a reçu une éducation honnête, est forcé d’éprouver en lui-même un sentiment douloureux, mêlé de honte et de crainte, toutes les fois qu’il envisage les actions deshonorantes, dont il a pu se souiller : il se juge souvent lui-même, avec plus de sévérité que ne feroient les autres ; il redoute les regards de ses semblables ; il voudroit se fuir lui-même, et c’est là ce qui constitue les remords.

En un mot, la religion ne met aucun frein aux passions des hommes, que la raison, que l’éducation, que la saine morale ne puissent y mettre bien plus efficacement. Si les méchans étoient assurés d’être punis, toutes les fois qu’il leur vient en pensée de commettre une action deshonnête, ils seroient forcés de s’en désister. Dans une société bien constituée, le mépris devroit toujours accompagner le vice, et les châtimens suivre le crime ; l’éducation, guidée par les intérêts publics, devroit toujours apprendre aux hommes à s’estimer eux-mêmes, à redouter le mépris des autres, à craindre l’infamie plus que la mort. Mais cette morale ne peut être du goût d’une religion, qui dit de se mépriser, de se haïr, de fuir l’estime des autres, de ne chercher à plaire qu’à un dieu, dont la conduite est inexplicable.

Enfin, si la religion Chrétienne est, comme on le prétend, un frein aux crimes cachés des hommes, si elle opére des effets salutaires sur quelques individus, ces avantages si rares, si foibles, si douteux, peuvent-ils être comparés aux maux visibles, assurés et immenses, que cette religion a produits sur la terre ? Quelques crimes obscurs prévenus, quelques conversions inutiles à la société, quelques repentirs stériles et tardifs, quelques futiles restitutions, peuvent-ils entrer dans la balance vis-à-vis des dissensions continuelles, des guerres sanglantes, des massacres affreux, des persécutions, des cruautés inouies, dont la religion chrétienne fut la cause et le prétexte depuis sa fondation ? Contre une pensée secrette que cette religion fait étouffer, elle arme des nations entieres pour leur destruction réciproque ; elle porte l’incendie dans le cœur d’un million de fanatiques ; elle met le trouble dans les familles et dans les états ; elle arrose la terre de larmes et de sang. Que le bon sens décide, après cela, des avantages que procure aux chrétiens la bonne nouvelle que leur dieu est venu leur annoncer.

Beaucoup de personnes honnêtes, et convaincues des maux que le christianisme fait aux hommes, ne laissent pas de le regarder comme un mal nécessaire, et que l’on ne pourroit, sans danger, chercher à déraciner. L’homme, nous disent-ils, est superstitieux ; il lui faut des chimères ; il s’irrite, lorsqu’on veut les lui ôter. Mais je réponds, que l’homme n’est superstitieux, que parce que dès l’enfance tout contribue à le rendre tel ; il attend son bonheur de ses chimères, parce que son gouvernement trop souvent lui refuse des réalités ; il ne s’irritera jamais contre ses souverains, quand ils lui feront du bien ; ceux-ci seront alors plus forts que les prêtres et que son dieu.

En effet, c’est le souverain seul qui peut ramener les peuples à la raison ; il obtiendra leur confiance et leur amour, en leur faisant du bien ; il les détrompera peu-à-peu de leurs chimères, s’il en est lui-même détrompé ; il empêchera la superstition de nuire, en la méprisant, en ne se mêlant jamais de ses futiles querelles, en la divisant, en autorisant la tolérance des différentes sectes, qui se battront réciproquement, qui se démasqueront, qui se rendront mutuellement ridicules : enfin, la superstition tombera d’elle-même, si le prince, rendant aux esprits la liberté, permet à la raison de combattre ses folies. La vraie tolérance et la liberté de penser sont les véritables contrepoisons du fanatisme religieux ; en les mettant en usage, un prince sera toujours le maître dans ses états ; il ne partagera point sa puissance avec des prêtres séditieux, qui n’ont point de pouvoir contre un prince éclairé, ferme et vertueux. L’imposture est timide, les armes lui tombent des mains à l’aspect d’un monarque qui ose la mépriser, et qui est soutenu par l’amour de ses peuples et par la force de la vérité.

Si une politique criminelle et ignorante a presque partout fait usage de la religion, pour asservir les peuples, & les rendre malheureux, qu’une politique vertueuſe & plus éclairée l’affoibliſſe & l’anéantiſſe peu-à-peu, pour rendre les nations heureuſes ; si juſqu’ici l’éducation n’a ſervi qu’à former des enthousiastes & des fanatiques, qu’une éducation plus ſenſée forme de bons citoyens ; ſi une morale, étayée par le merveilleux, & fondée ſur l’avenir, n’a point été capable de mettre un frein aux passions des hommes, qu’une morale, établie sur les beſoins réels & préſens de l’eſpéce humaine, leur prouve que, dans une ſociété bien constituée, le bonheur eſt toujours la récompenſe de la vertu ; la honte, le mépris & les châtimens, ſont la ſolde du vice et les compagnons du crime.

Ainsi, que les Souverains ne craignent point de voir leurs ſujets détrompés d’une ſuperstition qui les aſſervit eux-mêmes, & qui, depuis tant de ſiécles, s’oppoſe au bonheur de leurs Etats. Si l’erreur eſt un mal, qu’ils lui oppoſent la vérité ; ſi l’enthouſiaſme eſt nuiſible, qu’ils le combattent avec les armes de la raison ; qu’ils relêguent en Aſie une religion enfantée par l’imagination ardente des Orientaux ; que notre Europe soit raiſonnable, heureuſe & libre ; qu’on y voye régner les mœurs, l’activité, la grandeur d’ame, l’induſtrie, la ſociabilité, le repos ; qu’à l’ombre des loix, le Souverain commande & le sujet obéisse ; que tous deux jouiſſent de la sûreté. N’eſt-il donc point permis à la raiſon d’eſpérer qu’elle répandra quelque jour un pouvoir depuis ſi longtems uſurpé par l’erreur, l’illuſion & le preſtige ? Les nations ne renonceront-elles jamais à des espérances chimériques, pour ſonger à leurs véritables intérêts ? Ne ſecoueront-elles jamais le joug de ces prêtres hautains, de ces tyrans ſacrés, qui ſeuls sont intéreſſés aux erreurs de la terre ? Non, gardons-nous de le croire ; la vérité doit à la fin triompher du menſonge ; les Princes & les peuples, fatigués de leur crédulité, recourront à elle ; la raiſon brisera leurs chaînes ; les fers de la ſuperſtition se rompront à ſa voix ſouveraine, faite pour commander ſans partage à des êtres intelligens. Amen.



FIN.

  1. Nos prêtres ne cessent de criailler contre les incrédules & les philosophes, qu’ils traitent de sujets dangereux. Cependant, si l’on ouvre l’histoire, on ne trouve jamais que des philosophes aient causé des révolutions dans les Etats ; mais, en revanche, on ne voit aucune révolution, dans laquelle les gens d’Eglise n’aient trempé Le Dominicain, qui empoisonna l’Empereur Henri VI dans une hostie, Jacques Clément, Ravaillac, n’étoient point des incrédules. Ce n’étoit point des philosophes, c’étoit des Chrétiens fanatiques, qui mirent Charles premier sur l’échaffaut. C’est le ministre Gomare, & non pas Spinosa, qui mis la Hollande en feu, &c. &c. &c.