Le Ciel empoisonné/Chapitre II

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Pierre Laffite (p. 51-90).




CHAPITRE II


LA MARÉE DE MORT.


Comme nous traversions le hall, la sonnerie du téléphone retentit, et dans la conversation qui suivit Challenger nous eut pour auditeurs involontaires. Je dis « nous », mais on ne pouvait manquer d’entendre à cent yards cette voix monstrueuse qui faisait vibrer la maison. Tout ce qu’il meugla m’est resté dans la mémoire.

« Oui, oui, naturellement, c’est moi… Oui, certainement, le fameux professeur Challenger, qui d’autre ?… Jusqu’à la dernière syllabe, cela va de soi, ou je ne l’aurais pas écrite… Je n’en serais pas étonné… Tout l’indique… Dans un ou deux jours au plus tard… Que voulez-vous que j’y fasse ?… Très désagréable, mais je présume que parmi les personnes atteintes il y en aura de plus importantes que vous… Non, impossible… Il faut que vous couriez votre chance, voilà tout, monsieur !… Sottises ! j’ai mieux à faire que d’écouter vos sornettes ! »

Il raccrocha les récepteurs d’un coup sec et nous fit monter dans une pièce spacieuse, baignée d’air et de lumière, qui lui servait de cabinet de travail. Sur le grand bureau d’acajou, sept ou huit télégrammes encore fermés attendaient qu’il en prît connaissance.

« Décidément, fit-il en les attirant à lui, je crois que j’économiserais des frais à mes correspondants en adoptant une adresse télégraphique : Noé, Rotherfield, serait peut-être de circonstance. »

Comme d’habitude quand il faisait une méchante plaisanterie, il s’accota au bureau en pouffant de rire, et ses mains tremblaient au point qu’il n’arrivait pas à ouvrir les enveloppes.

« Noé ! Noé ! » souffla-t-il au milieu des hoquets, cependant que lord John et moi lui répondions par un sourire de sympathie, et que, pareil à un bouc dyspeptique, Summerlee, d’un air goguenard et désapprobateur, agitait fébrilement la tête. Enfin, toujours grondant et pouffant, il commença d’ouvrir les télégrammes. Avec lord John et Summerlee, je me tenais dans l’embrasure d’un bow-window, d’où nous contemplions le paysage.

Il était magnifique et réclamait l’admiration. La route, par d’insensibles lacets, nous avait portés à une hauteur considérable : sept cents pieds, comme nous l’apprîmes plus tard. La maison de Challenger occupait l’arête même du plateau, et, du cabinet de travail, situé au midi, l’on découvrait, entre les vastes étendues boisées, l’horizon mollement onduleux que traçaient les dunes méridionales. Dans une échancrure des collines, un rideau de fumée marquait l’emplacement de Lewes. À nos pieds se déroulaient des champs de bruyères et les longs terrains verdoyants du golf de Crowborough, tout pointillés de joueurs. Vers le sud, une éclaircie entre les bois laissait voir la grande ligne du chemin de fer Londres-Brighton. À l’avant-plan, juste au-dessous de nous, était une petite cour murée où nous apercevions l’auto qui nous avait amenés de la gare.

Soudain, Challenger ayant poussé une exclamation, nous nous retournâmes. Il avait lu ses dépêches, dont il avait fait une pile méthodique sur son bureau ; sa large figure raboteuse, ou, du moins, ce que nous en apercevions sous les broussailles de la barbe, était encore toute rouge, et il paraissait en proie à une violente agitation.

« Messieurs, prononça-t-il du même ton que s’il eût harangué une salle, voici, en vérité, une réunion intéressante, et qui se place dans des conditions exceptionnelles, des conditions, pour mieux dire, dont on n’a pas vu les pareilles jusqu’à ce jour. Puis-je vous demander si vous n’avez rien remarqué au cours de votre voyage depuis Londres ?

— Tout ce que j’ai remarqué, déclara Summerlee avec un sourire acide, c’est qu’au point de vue des manières notre jeune ami n’a pas fait de progrès ces dernières années. Je le dis à regret, j’ai eu sérieusement à me plaindre de sa conduite dans le train, et je manquerais de franchise en n’avouant pas qu’il m’a causé une fâcheuse impression.

— Bah ! nous avons tous nos mauvais moments, dit lord John. Ce jeune homme n’y entendait pas malice. Après tout, il est champion international de rugby ; et s’il met une demi-heure à raconter une partie de football, il en a le droit plus que personne.

— Une demi-heure à raconter une partie ! m’indignai-je. C’est vous qui, pendant une demi-heure vous êtes emberlificoté dans je ne sais quelle histoire de buffle ! Le professeur Summerlee en témoignera.

— J’aurais peine à juger lequel fut le plus assommant de vous deux, répliqua Summerlee. Et je déclare, parlant à vous, Challenger, que je ne veux plus, de la vie, entendre parler de football ni de buffle.

— Mais, protestai-je, je n’ai pas, aujourd’hui, articulé un mot de football ! »

Lord John siffla. Summerlee hocha mélancoliquement la tête.

« De si bon matin !… fit-il. Quelle misère ! Tandis qu’assis dans un coin je songeais en silence…

— En silence ! s’exclama lord John, quand, tout le long de la route, vous nous avez donné une séance d’imitations digne d’un music-hall !… Vous aviez moins l’air d’un homme que d’un gramophone en délire ! »

Summerlee, dressé, regimba.

« S’il vous plaît d’être facétieux, lord John… dit-il, avec une face de vinaigre.

— Mais, pardieu ! s’écria lord John, tout ceci est folie pure. Chacun de nous paraît savoir ce qu’ont fait les autres et ignorer ce qu’il a fait lui-même ! Reprenons tout par le début. Nous sommes montés dans une voiture de première classe, compartiment des fumeurs, c’est clair, n’est-ce pas ? Puis nous avons commencé de nous chamailler à propos de la lettre de notre ami Challenger dans le Times

— Ah ! vous vous êtes chamaillés à propos de ma lettre ? » gronda notre hôte.

Et déjà ses paupières se rabattaient sur ses yeux.

« Vous prétendîtes, Summerlee, continua lord John, qu’elle n’offrait pas une ombre de vérité.

— Ouais ! fit Challenger bombant son torse et peignant sa barbe, pas une ombre de vérité ? Il me semble reconnaître cette phrase ! Et me sera-t-il permis de savoir quels arguments invoque le grand, l’illustre professeur Summerlee pour battre en brèche l’humble individu qui ose exprimer son opinion sur une question de possibilité scientifique ? Peut-être, avant d’exterminer cette pauvre nullité, daignerez-vous lui apprendre vos raisons de lui être contraire ? »

Il saluait, haussait les épaules, étalait toutes larges ses deux mains, en émettant ces lourds et laborieux sarcasmes.

« En fait de raison, j’en donnais une fort simple, dit Summerlee, hargneux. Je prétendais que, si l’éther qui nous enveloppe était assez toxique dans une région pour provoquer de dangereux symptômes, on s’expliquerait difficilement que nous fussions trois personnes, dans ce compartiment de chemin de fer, à n’éprouver aucun malaise. »

L’explication détermina chez Challenger un accès d’hilarité si bruyante que toute la pièce en vibra.

« Une fois de plus, notre digne Summerlee montre quelque mépris des faits, dit-il en épongeant son front moite. Je ne saurais mieux me faire entendre, messieurs, qu’en vous exposant par le détail ce que moi-même j’ai fait ce matin. Vous vous pardonnerez vos aberrations quand vous saurez que, moi aussi, j’ai été momentanément troublé dans mon équilibre. Nous avions, depuis plusieurs années, une gouvernante, une certaine Sarah, dont je n’ai jamais tenté d’imposer à ma mémoire le nom patronymique. C’est une femme d’aspect sévère et pointu, affectée jusque dans la modestie de sa démarche, impassible par nature, et qu’à notre connaissance on n’avait jamais vu donner aucun signe d’émotion. Tandis que seul, comme d’habitude, – Mrs. Challenger passant toujours la matinée dans sa chambre, – je prenais mon petit déjeuner, il me vint tout d’un coup à l’idée qu’il serait divertissant et instructif de vérifier jusqu’où pouvait aller le sang-froid de cette femme. Je m’avisai d’une épreuve très simple, mais concluante. Je renversai un petit vase de fleurs qui occupait le centre de la nappe, je sonnai, puis je me glissai sous la table. Elle entra, et, voyant la salle vide, me crut revenu dans mon cabinet de travail. Alors, elle s’approcha, comme je m’y attendais, et se pencha sur la table pour remettre en place le vase. J’eus la vision d’un bas de coton et d’une bottine à élastiques. Avançant la tête, je plantai mes dents au gras du mollet. Le succès dépassa mes espérances. Elle resta quelques secondes paralysée, braquant les yeux sur mon visage ; après quoi elle jeta un cri perçant, se dégagea et s’élança hors de la pièce. Je la poursuivis dans l’intention de m’expliquer ; mais elle prit en courant la grande allée, et bientôt, avec ma jumelle de campagne, je l’aperçus qui filait à toute vitesse dans la direction du sud-ouest. Je vous donne l’incident pour ce qu’il vaut. Je le dépose dans vos cerveaux et j’attends qu’il y germe. Vous éclaire-t-il ? Vous suggère-t-il quelque chose ? Qu’en pensez-vous, lord John ? »

Lord John secoua gravement la tête.

« Si vous ne vous ménagez pas, dit-il, vous vous préparerez, pour un de ces jours, de sérieux désordres.

— Peut-être aurez-vous quelque observation à faire, Summerlee ?

— Vous devriez abandonner à l’instant tout travail, Challenger, et aller vous reposer trois mois dans une ville d’eaux.

— Profond ! profond ! s’écria Challenger. À présent, mon jeune ami, dois-je espérer que la sagesse nous vienne de vous quand elle nous fait ainsi faux-bond chez vos aînés ? »

Ce fut de moi que la sagesse vint. Je le dis sans aucune vanité, ce fut de moi. Bien entendu, aujourd’hui que l’on connaît la suite des faits, il peut sembler que mon idée s’imposât ; mais nous n’étions qu’à leur début, et il s’en fallait qu’elle eût déjà un caractère d’évidence. Elle me vint de la façon la plus subite, avec la force d’une conviction.

« Nous sommes empoisonnés ! » m’écriai-je.

Et sitôt le mot lâché, tous les incidents de la matinée repassèrent devant moi dans le temps d’un éclair : lord John et son inextricable histoire de buffle, mes larmes hystériques, l’injurieuse conduite de Summerlee, les baroques événements de Londres, les extravagances de notre chauffeur, la dispute chez le marchand d’oxygène, tout prenait un sens.

« Mais oui, répétai-je, nous sommes empoisonnés ! nous sommes tous empoisonnés !

— À la lettre ! dit Challenger, se frottant les mains. Notre planète a rencontré dans l’éther une zone de poison, et elle se précipite au travers de cette ceinture à la vitesse de quelques millions de milles par minute. En disant que nous sommes empoisonnés, notre jeune ami a exprimé la cause de tous nos troubles, de toutes nos angoisses. »

Nous nous regardâmes, confondus et cois. La situation défiait les commentaires.

« Il y a, dit Challenger, une puissance d’inhibition susceptible de combattre et de maîtriser de tels symptômes. Je ne m’attends pas à la trouver chez tout le monde aussi développée que chez moi, car je suppose qu’entre les diverses facultés agissantes de notre esprit il existe une certaine proportion de forces ; mais pas de doute qu’elle ne soit appréciable même chez notre jeune ami. Après la crise de folle gaieté qui a tant alarmé ma gouvernante, je m’assis et me raisonnai. Je me représentai que je n’avais jamais jusqu’ici éprouvé la tentation de mordre aucun de nos gens. J’avais cédé à une impulsion anormale. Incontinent, je perçus la vérité. Mon pouls accusait, à l’examen, dix battements de plus que d’ordinaire, et mes réflexes s’étaient accrus. Je fis appel à mon « moi » le plus haut et le plus sain, au vrai George-Édouard Challenger, à celui qui siège, serein et inébranlable, derrière toutes les perturbations moléculaires. Je le sommai de veiller aux sottes plaisanteries que le poison se permettrait sur mon cerveau. Et je constatai que je restais le maître. Je pus reprendre la possession et le contrôle d’un esprit en désordre. Ce fut un cas où l’esprit triompha remarquablement de la matière, car il triompha de cette forme spéciale de la matière qui est en rapport le plus intime avec lui. Je pourrais presque dire que, l’esprit ayant perdu sa propre direction, la personnalité le gouverna. Ainsi, quand Mrs. Challenger descendit et que j’éprouvai la tentation de me glisser derrière la porte pour lui faire peur à son entrée en poussant un cri, je sus refréner cette impulsion et accueillir ma femme avec une dignité tranquille. Je ressentis et dominai de même l’impérieux désir de pousser des couacs comme un canard. Lorsque, plus tard, je sortis pour donner des ordres à Austin, le trouvant penché sur sa machine et absorbé dans un travail de réparation, j’arrêtai ma main déjà levée sur lui, je m’abstins d’un geste qui peut-être lui aurait fait prendre le même chemin qu’à la gouvernante ; et, le touchant à l’épaule, je lui commandai d’aller vous chercher à temps pour le déjeuner. Voici qu’à cette minute même j’ai une furieuse démangeaison de prendre le professeur Summerlee par son absurde vieille barbiche et de lui secouer violemment la tête ; pourtant, vous le voyez, je me retiens. Laissez-moi vous proposer mon exemple.

— Que j’appliquerai à mon histoire de buffle, dit lord John.

— Et moi, à mon histoire de football, complétai-je.

— Je veux bien que vous ayez raison, Challenger, dit Summerlee, très radouci. J’admets que j’aie l’esprit moins constructif que critique et ne me rallie pas d’emblée à une théorie nouvelle, alors surtout, qu’elle a quelque chose de fantastiquement insolite comme la vôtre. Néanmoins, quand je songe à ce qui s’est passé ce matin, quand je me rappelle la tenue grotesque de mes compagnons durant le voyage, je croirais sans peine que l’influence d’un poison excitant ne fut pas étrangère à de tels symptômes. »

Challenger tapa gaiement sur l’épaule de son collègue.

« Nous sommes en progrès, dit-il ; décidément, nous sommes en progrès.

— Et, s’il vous plaît, demanda Summerlee d’un air humble, que voyez-vous comme perspective immédiate ?

— Avec votre permission, je vous répondrai en peu de mots. »

S’asseyant alors sur son bureau et balançant devant lui ses courtes jambes noueuses :

« Nous sommes, dit Challenger, en présence d’une terrible, d’une effroyable éventualité. Voici, à mon avis, la fin du monde. »

La fin du monde ! Nos yeux se tournèrent vers le grand bow-window, et nous regardâmes au dehors la beauté de l’été sur la campagne, les longues pentes de bruyères, les villas imposantes, les fermes cossues, les joueurs de golf sur les « links ». La fin du monde ! Tous, nous avions souvent entendu ces mots ; mais qu’ils dussent jamais avoir une signification actuelle et positive, qu’ils représentassent non pas une date vague, mais l’heure présente, le jour d’aujourd’hui, c’était une idée à faire frémir. Saisis, graves, nous attendîmes que Challenger continuât. Sa carrure, sa formidable silhouette prêtaient tant de force à la solennité de ses propos que, pour un moment, les âpretés et les absurdités de cet homme s’évanouirent toutes ensemble, et qu’il nous apparut dans la majesté d’un être supérieur à l’humanité ordinaire. Puis enfin, à mon grand réconfort, je me rappelai comment, par deux fois depuis notre entrée dans la chambre, il avait rugi de rire ; assurément, pensai-je, le détachement spirituel a lui-même ses limites, la crise ne peut pas être, après tout, si grave ni si menaçante.

« Figurez-vous, dit-il, une grappe de raisins couverte de bacilles infinitésimaux, mais nuisibles. Le jardinier la passe à travers un désinfectant. Peut-être veut-il purifier la grappe ; peut-être a-t-il besoin de place pour cultiver de nouveaux bacilles moins nuisibles que les premiers. Il plonge la grappe dans du poison, et c’est fini des bacilles. J’ai idée qu’ainsi le Grand Jardinier stérilise présentement le système solaire, et que le bacille humain qui frétille et se tortille à la surface de l’écorce terrestre en aura été éliminé avant peu. »

Il y eut, derechef, un silence, que déchira le trille aigu du téléphone.

« Un de nos bacilles qui appelle au secours, fit Challenger, avec un sourire sinistre. Tous ils commencent à se rendre compte que la prolongation de leur existence n’importe pas nécessairement à l’univers. »

Il nous laissa une minute ou deux, pendant lesquelles je me souviens que nous ne proférâmes pas une parole. L’heure n’était pas aux discours.

« L’officier de santé de Brighton, nous dit-il à son retour. Pour une raison quelconque, les symptômes se développent plus vite au niveau de la mer ; nos sept cents pieds de hauteur nous donnent un avantage. Les gens ont l’air de savoir que je représente l’opinion la plus autorisée dans la question actuelle. Cela doit venir de ma lettre au Times. Je causais, au moment de votre arrivée, avec un maire de province : il semblait attribuer à sa vie une valeur excessive ; je l’ai ramené à de plus justes notions. »

Summerlee, quittant son siège, avait gagné la fenêtre. Ses mains grêles et décharnées tremblaient d’émotion.

« Challenger, dit-il vivement, ce qui nous occupe est trop sérieux pour prêter à de futiles chicanes. Quelque question que je vous adresse, n’allez pas supposer que je vous taquine. N’y a-t-il, je vous le demande, ni dans vos renseignements ni dans vos raisonnements, aucune chance d’erreur ? Voici le soleil, aussi clair que jamais dans un ciel bleu ; voici les bruyères, les fleurs, les oiseaux ; voici les joueurs de golf à leur plaisir et les moissonneurs à leur tâche. Vous nous annoncez la destruction imminente de tout cela et de nous-mêmes ; ce jour ensoleillé serait le jour fatal si longtemps attendu par la race humaine. Sur quels faits établis basez-vous un jugement si redoutable ? Sur certaines anomalies dans les raies d’un spectre ; sur certaines rumeurs venues de Sumatra ; sur un curieux état d’excitation que nous avons pu discerner les uns chez les autres. Encore ce dernier symptôme n’est-il pas si marqué que vous et moi n’arrivions, par un effort délibéré, à nous reprendre. Inutile de faire des cérémonies avec nous, Challenger. Nous avons déjà, tous les quatre, affronté la mort ensemble. Parlez. Dites-nous où nous en sommes, et les perspectives que nous offre, d’après vous, l’avenir. »

C’étaient de bonnes et braves paroles, sorties de l’âme robuste qui se dissimulait sous les rugosités et les âpretés du vieux zoologiste. Lord John, se levant, lui serra la main.

« Exactement ce que je pense, dit-il. Voyons, Challenger, éclairez-nous. Vous n’avez pas affaire, vous le savez bien, à des personnes nerveuses. Nous croyions vous faire une visite dominicale, et vous nous apprenez que nous tombons en plein jour du jugement. Cela veut une explication. Quel danger nous menace ? Comment allons-nous y parer ? »

Il se dressait, grand et vigoureux, dans le soleil, à la fenêtre, sa main brune posée sur l’épaule de Challenger. Cependant, allongé dans un grand fauteuil, une cigarette éteinte entre les lèvres, je goûtais cette demi-torpeur qui rend les impressions extrêmement distinctes. Peut-être une nouvelle phase de l’empoisonnement commençait-elle ; aux imaginations du délire avait succédé chez moi un état d’esprit à la fois très languide et très perceptif. Je devenais un spectateur. Ce qui se passait ne me concernait plus ; mais j’avais devant moi trois hommes forts au milieu d’une grande crise, et c’était d’un intérêt passionnant. Challenger prit son temps avant de répondre ; il penchait son front lourd, il peignait sa barbe ; et l’on voyait qu’il pesait soigneusement ses mots.

« Quelles étaient les dernières nouvelles à votre départ de Londres ? demanda-t-il.

— Je me trouvais à la Gazette vers dix heures, répondis-je. Un télégramme de Singapour, transmis par Reuter, annonçait que la maladie semblait s’étendre à toute la population de Sumatra, ce qui avait pour conséquence l’extinction de tous les phares.

— Depuis, les événements ont marché, dit Challenger, fourrageant dans la pile de ses télégrammes. Je suis en communication permanente avec les autorités et la presse, si bien que les nouvelles m’arrivent de partout. En fait, il y a un accord général pour me supplier d’aller à Londres, mais je n’en vois pas l’utilité. Il ressort des informations que l’empoisonnement se manifeste d’abord par de l’excitation mentale : on parle d’une émeute très violente à Paris ce matin et d’une vive effervescence chez les mineurs du pays de Galles. À cette phase de plus grande émotivité, qui varie selon les races et les individus, succède, autant qu’on peut en juger par les premiers indices, un état de plus grande lucidité cérébrale, dont je crois relever certains signes chez notre jeune ami, et qui, après un intervalle appréciable, incline au coma, pour aboutir rapidement à la mort. Si mes notions de toxicologie ne m’abusent, il existe, ce me semble, des poisons végétaux s’attaquant aux nerfs.

— Le datura, suggéra Summerlee.

— À merveille ! s’écria Challenger. Nous aiderons à la précision en baptisant notre agent toxique. Baptisons-le « daturon ». L’honneur vous revient, mon cher Summerlee, – honneur posthume, hélas ! mais qui n’est pas moins unique, — d’avoir donné un nom au destructeur universel, au désinfectant de notre Grand Jardinier. Donc, le daturon se manifeste aux symptômes que j’indique. Qu’il englobe ce monde entier et n’y doive laisser aucune vie, cela ne fait pour moi aucun doute, en raison de l’universalité de l’éther. Il a jusqu’ici choisi capricieusement ses points d’attaque, mais la différence n’est qu’une question d’heures. On dirait une marée montante qui recouvre une bande de sable, puis une autre, en dessinant çà et là des courants irréguliers, pour finir par tout submerger. L’action et la distribution du daturon obéissent à des lois dont la détermination offrirait un vif intérêt si le temps dont nous disposons nous en permettait l’étude. Le plus que j’ose dire… »

Challenger consulta d’un regard ses télégrammes.

« … C’est que les races les moins développées ont les premières répondu à ses influences. Il arrive d’Afrique des nouvelles déplorables, et les aborigènes d’Australie semblent déjà exterminés. Les races du Nord montrent plus de résistance que celles du Midi. Tenez, voici une dépêche de Marseille, datée d’aujourd’hui neuf heures quarante-cinq du matin. Je vous la donne mot pour mot : « Toute la nuit, agitation folle en Provence ; désordres chez les viticulteurs de Nîmes ; mouvement socialiste à Toulon. Populations frappées ce matin de maladie subite avec coma. Peste foudroyante. Grand nombre de morts dans les rues. Interruption des affaires et chaos universel. » Une heure plus tard, le même correspondant télégraphie encore : « Sommes menacés d’extermination totale. Cathédrales et églises bondées. Nombre de morts dépasse celui des vivants. C’est inimaginable et horrible. Mort semble douce, mais rapide et inévitable. » Il y a un télégramme analogue de Paris, où le fléau n’a pas pris toutefois un développement aussi aigu. On croit anéanties l’Inde et la Perse. En Autriche, les populations slaves ont succombé ; au contraire, les populations germaniques sont peu atteintes. D’une façon générale, et dans la mesure où je le déduis d’informations limitées, les habitants des rivages et des plaines paraissent avoir ressenti les effets du poison plus tôt que ceux de l’intérieur et des hauteurs. Même une faible altitude suffit à constituer une forte différence. S’il doit y avoir un survivant de la race humaine, peut-être le trouvera-t-on pour la deuxième fois au sommet de quelque Ararat ; peut-être la colline où nous sommes nous offrira-t-elle le refuge temporaire d’un îlot sur une mer de désastres. Mais le flot monte si vite qu’en quelques heures il nous aura submergés. »

Lord John s’épongea le front.

« Ce qui me démonte, dit-il, c’est de vous voir rire comme vous le faites devant cet amas de télégrammes. J’ai bravé la mort aussi souvent que d’autres ; mais la mort de l’univers… quelle chose épouvantable !

— Pour ce qui est de rire, répliqua Challenger, veuillez observer que, pas plus que vous, je n’ai échappé aux effets stimulants du poison éthérique. Et quant à l’horreur que paraît vous inspirer l’idée de la mort universelle, permettez-moi de la trouver quelque peu excessive. Si l’on vous embarquait, pour un destination inconnue, seul et sur un navire faisant eau, le cœur pourrait vous défaillir, vous cèderiez au double poids de la solitude et de l’incertitude. Mais si votre voyage devait s’accomplir sur un bon navire, en compagnie de vos parents et de vos amis, l’inconnu de votre destination ne vous empêcherait pas de sentir que vous partagez avec eux l’aventure et qu’elle vous tiendra tous jusqu’au bout en étroite communion. Mourir seul peut être terrible ; mourir avec l’univers, si peu affligeant qu’on trouve ce monde, ne me semble pas un sujet d’appréhension ; mais j’admettrais qu’on envisageât avec horreur l’idée de survivre à tout ce qu’il y a ici-bas de savant, de noble et d’illustre.

— Donc, que nous proposez-vous de faire ? interrogea Summerlee, qui, pour une fois, avait opiné du bonnet en écoutant son collègue.

— De déjeuner, répondit Challenger, cependant que le gong résonnait à travers la demeure. Nous avons une cuisinière dont les omelettes ne le cèdent qu’à ses côtelettes ; espérons que ses talents n’auront souffert d’aucun trouble cosmique. J’ajoute que mon Scharzberger 96 mérite, de notre part à tous, un sérieux effort pour sauver d’une fin misérable le souvenir d’une grande récolte. »

Et soulevant sa masse du bureau sur lequel il siégeait en prononçant l’arrêt de la planète :

« Venez, conclut Challenger. S’il ne nous reste que peu de temps, raison de plus pour nous offrir un plaisir honnête. »

Le déjeuner fut des plus gais. Certes, nous n’arrivions pas à oublier le tragique de notre situation. La pensée en restait présente au fond de nos esprits et leur communiquait de sa gravité. Mais, pour se laisser intimider par l’approche de la mort, il faut une âme qui ne l’ait jamais regardée en face. Tous les quatre, à une grande époque de notre existence, nous avions vécu dans sa familiarité ; et quant à Mrs. Challenger, elle s’en remettait à la forte direction de son mari, heureuse de suivre le même chemin que lui, où qu’il dût la conduire. L’avenir appartenait au destin. Nous disposions du présent. Nous le passâmes à nous divertir, bruyamment mais aimablement, en camarades. Nous avions, je l’ai dit, le cerveau étonnamment lucide. Parfois même, je lançais des étincelles. Challenger, lui, était prodigieux. Jamais je n’ai connu si bien la valeur constitutive de cet homme, la puissance et la portée de son intelligence. Summerlee le lardait à tout propos de critiques aigres-douces ; lord John et moi riions de les voir aux prises ; et Mrs. Challenger, en tirant son philosophe par la manche, s’appliquait à en modérer les éclats. La vie, la mort, la destinée de l’homme, c’étaient les objets stupéfiants de notre conversation à cette heure suprême où de curieuses et subites exaltations du cerveau, accompagnées de picotements dans les membres, m’annonçaient que lentement, doucement, l’invisible marée de mort montait autour de nous. Une fois, lord John porta tout d’un coup la main à ses yeux. Une autre fois, Summerlee se renversa sur sa chaise. Nous n’exhalions pas un souffle qui ne se chargeât d’étranges forces. Cependant, nous continuions de nous sentir heureux et à l’aise. Austin, après avoir déposé les cigarettes sur la table, se retirait, quand son maître l’arrêta :

« Austin ?… dit-il.

— Monsieur ?

— Je vous remercie de vos fidèles services. »

Un sourire dénoua furtivement la face du domestique.

« Je n’ai fait que mon devoir, monsieur.

— J’attends pour aujourd’hui la fin du monde, Austin.

— Bien monsieur. Quelle heure ?

— Je ne peux pas dire. Avant le soir.

— Parfait, monsieur. »

Et le taciturne Austin, ayant salué, sortit. Challenger alluma une cigarette, se rapprocha de sa femme, lui prit la main.

« Ma chère, vous savez, dit-il, ce qui se passe. J’ai tout expliqué à nos amis. Vous n’avez pas peur, je suppose ?

— Cela ne fera pas trop souffrir, George ?

— Pas plus que ne vous fait souffrir, chez le dentiste, le protoxyde d’azote, qui pratiquement vous donne chaque fois la mort.

— C’est une sensation agréable.

— La mort aussi, peut-être. Notre machine corporelle, soumise à trop d’impressions, ne les retient pas ; mais nous savons le plaisir mental qui réside dans l’état de rêve ou de catalepsie. La mort, pour ménager à nos âmes inquiètes leur entrée dans la vie nouvelle, peut parfaitement construire une magnifique porte et y suspendre un rideau de gaze brillante. Tous mes coups de sonde dans le réel m’ont fait découvrir, au fond, la sagesse et la bonté. Si l’homme épouvanté a jamais besoin de tendresse, c’est assurément lors du périlleux passage d’une vie dans une autre. Non, Summerlee, je ne veux pas de votre matérialisme ; car moi, du moins, je suis une trop grande chose pour me résoudre en simples éléments physiques : un paquet de sel et trois baquets d’eau. Il y a là, là… »

De son gros poing velu, Challenger cognait sa vaste tête.

« … Un je ne sais quoi qui se sert de la matière, mais qui lui échappe, un je ne sais quoi qui pourrait détruire la mort, mais que la mort ne pourra jamais détruire.

— À propos de mort, dit lord John, tout chrétien que je sois à ma manière, je ne peux m’empêcher de trouver naturelle cette coutume qu’avaient nos ancêtres de se faire enterrer avec leur hache, leur arc, leurs flèches, comme s’ils continuaient à vivre de la même façon qu’ils avaient toujours vécu. Et je me demande, ajouta-t-il en regardant d’un air confus autour de la table, si je ne me sentirais pas plus chez moi dans une tombe où j’aurais à mon côté mon vieil express de 450, avec ma carabine de chasse, – la petite, à crosse caoutchoutée, – et une ou deux poignées de cartouches. Fantaisie de fou, je l’accorde, mais c’est ainsi. Qu’en dites-vous, cher Professeur ?

— J’en dis, puisque vous me demandez mon opinion, répliqua Summerlee, que cela me fait l’effet d’une injustifiable régression vers l’âge de pierre, sinon vers des temps plus reculés. J’appartiens, moi, au xxe siècle, et voudrais mourir en homme de raison, en civilisé. Pas plus que personne ici je ne redoute la mort, car, quoi qu’il arrive, mes jours sont comptés ; mais, par caractère, je répugne à accepter la mort sans lutte, à l’attendre comme un mouton la boucherie. Vraiment, Challenger, vous affirmez qu’il n’y a rien à faire ?

— Pour nous sauver, rien, dit Challenger. Tout au plus entrerait-il dans mes moyens de prolonger de quelques heures nos existences, ce qui nous permettrait de suivre l’évolution du puissant drame avant qu’il nous emporte. J’ai pris mes mesures…

— L’oxygène ?

— Précisément, l’oxygène.

— Mais que peut l’oxygène contre l’empoisonnement de l’éther ? Un morceau de brique ne diffère pas plus essentiellement d’un gaz que l’éther de l’oxygène. Ce sont deux plans différents de la matière. Ils ne peuvent pas se heurter l’un à l’autre. Voyons, Challenger, vous n’allez pas défendre une telle proposition ?

— Mon bon Summerlee, ce poison éthérique est très certainement influencé par des agents matériels. Nous le voyons à la façon dont le fléau éclate et se distribue. Nous ne l’aurions pas cru a priori ; mais il s’agit d’un fait non contestable. De là ma conviction très ferme qu’un gaz comme l’oxygène, susceptible d’accroître la vitalité et la résistance du corps, ralentirait, selon toute vraisemblance, l’action de ce que vous avez si heureusement nommé le daturon. Possible que je me trompe ; mais j’ai toute confiance dans la justesse de mon raisonnement.

— Ma foi, dit lord John, s’il va falloir que nous restions là tous ensemble à sucer vos tubes comme des nourrissons leur biberon, je me récuse.

— Rien à craindre de semblable, répondit Challenger. Certaines dispositions, dont vous êtes surtout redevables à ma femme, ont fait de son boudoir un local aussi hermétique que possible. Avec des nattes et du papier verni…

— Juste ciel, Challenger ! vous n’espérez pas que du papier verni retiendra l’éther à la porte ?

— En vérité, mon digne ami, vous mettez de l’obstination à ne pas m’entendre. Ce n’est nullement pour empêcher l’éther d’entrer que nous nous sommes donné ce tracas ; c’est pour empêcher l’oxygène de sortir. Je crois qu’à un certain degré d’excès dans l’atmosphère, il nous permettrait de durer. J’en possédais deux tubes, vous m’en avez apporté trois autres ; ce n’est pas beaucoup, mais c’est quelque chose.

— Combien de temps dureront-ils ?

— Je n’en ai aucune idée. Nous ne les ouvrirons que quand les symptômes commenceront à nous devenir intolérables. Encore ne laisserons-nous passer le gaz que dans la stricte mesure de l’utile. Cela nous donnera quelques heures ou quelques jours, pendant lesquels nous pourrons contempler au dehors un monde anéanti. Puis notre sort s’accomplira. Et nous aurons eu la très singulière chance de former, à nous cinq, l’arrière-garde de l’espèce humaine dans sa marche vers l’inconnu. Vous m’obligeriez en m’aidant à transporter les cylindres. Il me semble que déjà l’atmosphère s’alourdit. »