Le Collage/Journal de Monsieur Mure/XII

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Édouard Dentu (p. 207-217).


XII


12 mai.

Hôtel de la Cité des Fleurs, chambre 7. — Voilà où j’écris ces lignes. — Hélène, retrouvée par le plus grand des hasards, est à la chambre 6.

Elle ne se doute pas qu’une simple cloison nous sépare. Je viens de l’entendre remuer une chaise.

Moi-même, par moments, je me passe la main sur le front. J’ai besoin de me toucher pour me convaincre que je ne rêve pas. Oui, je suis tout à fait éveillé ! Voici d’ailleurs comment la chose est arrivée.

Très simplement. Je m’étais promis d’aller revoir, un jour où l’autre, cette cité des Fleurs où Hélène a vécue dix-huit mois, les plus mauvais dix-huit mois de sa vie. Hier, vers dix heures du soir, je rentrais. J’étais déjà place du Palais-Royal. Il faisait une nuit de printemps magnifique. La place était pleine de gens s’attardant avec délices. Des couples se parlaient doucement. Pour la première fois de l’année, les cafés avaient mis leurs tables dehors. J’entrai au bureau de tabac de la Civette rallumer mon cigare. Puis, comme je stationnais sur le trottoir, accablé de me sentir seul par cette soirée tiède, peu pressé d’aller me mettre au lit et sûr de n’y pas dormir, voici que l’omnibus aux deux yeux rouges : Odéon-Batignolles-Clichy s’arrête devant moi. « Tiens ! celui qui va jusqu’à la cité des Fleurs ! » Et il n’y avait presque personne sur l’impériale… Au bout de vingt-cinq minutes, l’omnibus s’arrêtait au dernier bureau. Je descends de l’impériale et je franchis la porte de la cité. La bonne odeur de jasmin, de rose et de seringat ! L’adorable bouffée d’émanations nocturnes, atmosphère de velours, palpitants bruissements de feuilles ! Là, je me promenai longtemps au milieu de tous ces jardins n’en faisant qu’un agrandi dans l’ombre. Il n’y avait pas de lune. Rien que des étoiles, et, çà et là, au-dessus des feuillages, deux ou trois fenêtres éclairées, mettant leur petite tache jaune dans la nuit. Puis, en avançant encore, les lueurs jaunes disparaissaient, et je me trouvais perdu dans une frémissante solitude, au fond de quelque désert parfumé, où j’étais isolé du reste du monde, et où il me semblait pourtant n’être pas loin d’Hélène. Elle avait respiré ici, des nuits de printemps pareilles, et il était resté quelque chose d’elle. Cette suave fraîcheur, l’enivrement de ces haleines balsamiques, je les prenais pour une traînée de son passage. Et voilà que je me trouvais au bas de la cité, maintenant à la grille de la pension bourgeoise. Au fond du jardin, la maison, muette et close, dormait dans l’ombre. Les trois fenêtres du second reposaient doucement. Et je ne savais plus, moi ! il me semblait que cette grille allait s’ouvrir une fois encore, pour la laisser passer. C’était bien le moins qu’elle vînt ! Depuis assez longtemps, je l’attendais ! Enfin, maintenant qu’elle était venue, son bras frôlait le mien et je me sentais défaillir au milieu de la caresse de sa robe. Alors, je revins lentement, m’imaginant que nous marchions à deux, l’un contre l’autre. De distance en distance, à chaque rond-point de l’allée, je ne coupais pas droit : pour allonger, nous faisions le demi-tour du trottoir circulaire. Rien ne pressait, et je ne lui parlais pas. Elle devinait ce que j’aurais pu lui dire. Puis, brusquement… ce n’était plus le rêve ! Il y avait là, à quelques pas devant moi, une grande femme de tournure élégante, qui sonnait à la grille de la cité. Le gardien devait dormir, la grille ne s’ouvrait pas. Et elle sonnait encore. Elle fit un mouvement, se tourna à demi vers la loge : alors, à travers les barreaux, son visage m’apparut en plein dans la clarté de la lanterne à réflecteur. Je retins un cri. C’était Hélène. Bien elle, cette fois, un peu changée depuis trois ans, toujours belle, mais, effet de mon trouble sans doute, d’une beauté étrange que je ne lui avais jamais vue. D’ailleurs le gardien venait de tirer le cordon. Laissant retomber la grille derrière elle, Hélène, très vite, dans l’ombre, passa, sur le trottoir opposé, sans même porter les yeux de mon côté. Presque tout de suite, elle entra dans un jardin à droite, dont la grille restait grande ouverte. Et elle sonna de nouveau, ici, à l’Hôtel de la Cité des Fleurs. Je n’étais pas revenu de ma stupéfaction que j’aperçus de la lumière à une fenêtre du second étage. Hélène était dans sa chambre.

Chambre numéro 6, une seule fenêtre donnant sur les jardins, trente-cinq francs par mois, quarante avec le service. Elle habite là depuis plus de six mois, passant dans l’hôtel pour une femme très comme il faut, veuve, ayant éprouvé des chagrins. J’ai tout appris ce matin, étant venu de très bonne heure louer moi-même une chambre. « Justement, me répondit le garçon, le 7 est vacant. Monsieur veut-il voir le 7 ? — À quel étage ? — Au second. » Et je me souvenais avoir vu la veille la lumière d’Hélène au second ! Nous montons. Quand j’ai visité la chambre, admiré la vue des jardins, marchandé un peu le prix pour la forme, après m’être plaint de ne pas avoir de placards : « Et, à propos, qui donc aurai-je pour voisins ? — Oh monsieur, une personne bien tranquille… » Et le voilà me parlant d’elle, me donnant toutes sortes de détails sur « Madame Hélène » et son existence retirée. Pas le moindre bruit, on ne s’aperçoit seulement pas qu’elle est dans l’hôte], elle ne reçoit personne, se faisant monter ses repas deux fois par jour, et ne sortant presque jamais. « Alors, c’est bien, j’arrête la chambre et vais vous payer d’avance la première quinzaine. » Nous descendons au bureau. On me passe le registre. Et je reconnais une ligne de l’écriture d’Hélène : Madame Hélène, veuve, née… Au lieu de Derval, elle avait écrit : Valder. Je m’inscris à la suite. Et je pars pour aller chercher mes malles. Une heure après, j’étais de retour. Et me voici installé chambre 7, à côté d’Hélène.


13 mai.

Je me sens à la fois bien triste et bien heureux. Depuis vingt-quatre heures, c’est une grande douceur de vivre ainsi dans l’atmosphère d’Hélène. Elle est là, à deux pas de moi, sous ma protection. La cloison est mince. Si elle ouvre sa fenêtre, si elle marche, si elle tousse, je l’entends. Hier soir, vers minuit, quand elle s’est mise au lit, le sommier a gémi. Et ce matin, Philippe, le garçon, que j’avais sonné, n’arrivant pas, j’entr’ouvre ma porte : devant la sienne, j’aperçois ses bottines, de jolies petites bottines en peau de gant. Ma foi ! je n’ai pu me retenir, je suis allé les toucher. Je les ai presque embrassées, toutes crottées de la boue de la veille.

C’est qu’il pleuvait, hier soir ; une pluie épouvantable, fouettant les vitres si fort que ma nouvelle chambre s’est bientôt changée en petit lac. Malgré ce temps-là, elle est sortie après son dîner, vers huit heures et demie. Philippe, que j’ai tout de suite sonné, sous prétexte de m’enlever cette eau, m’a appris que madame Hélène sortait ainsi après son diner, tous les soirs, quelque temps qu’il fit, et ne rentrait qu’à onze heures. « Y a-t-il longtemps qu’elle a cette habitude ? — Non, monsieur ; seulement depuis trois semaines. — Ah ! » fis-je avec indifférence. Et je me mis à lui parler d’autre chose. Puis, tout à coup, à brûle-pourpoint : « Où, diable ! pensez-vous qu’elle soit allée par cette tempête, ma voisine ? » Alors, avec ses deux mains rapprochées, le grossier personnage se mit à faire un geste obscène. Et il riait d’un rire gras, bêtement. Je l’aurais souffleté. Mais je me contins. « Tiens ! dis-je froidement, vous croyez ? » Sans rien ajouter, Philippe continua à rire de ce rire gras qui me semblait salir Hélène. Puis, voyant que mon front se plissait, il balbutia des explications. Il disait ça en l’air, lui, sans savoir ! Cette dame était sans doute honnête… Et il s’y connaissait, en honnêteté, lui qui servait depuis trente ans dans les hôtels meublés ! Seulement, quand je l’aurai vue, cette dame, je saurai lui en dire des nouvelles. Quoi ! un vrai morceau de roi !… La plaisanterie, c’était la plaisanterie, mais cela n’empêchait pas de rendre justice au monde… Sur ces entrefaites, tout à côté de ma chambre, dans le couloir, nous entendîmes une clef ouvrir une porte.

— Comment ! s’écria Philippe étonné, déjà elle ?

Il n’était pas dix heures…

— La pluie l’aura fait rentrer…

Puis, tout à coup, portant les mains au front :

— Et moi qui ne lui ai pas monté de serviettes, ni sa carafe !…

Il me quitta et descendit en courant.

Ainsi, Hélène sort tous les jours à la même heure : il faut que je sache où elle va ! Ce soir, je la suivrai.


Même jour, six heures du soir.

Elle dîne. J’entends un bruit de fourchette contre une assiette… Depuis sept mois, matin et soir, elle prend ainsi ses repas dans sa chambre, seule… Elle se verse à boire… Quelle vie ! Pas une main à presser, pas une oreille où verser une confidence. Que doit-il se passer en elle ? Quel travail lent ont dû faire le temps et l’isolement ! Qui sait si elle ne regrette rien du passé, si elle pense quelquefois à X…, à celles qui jalousaient sa distinction et sa beauté, à son père qu’elle n’a jamais revu, à moi ?… N’a-t-elle jamais été sur le point de m’écrire ?… Voilà son repas achevé. Philippe, qu’elle a sonné, emporte la vaisselle.


Sept heures.

Elle vient d’ouvrir sa fenêtre. Par un petit trou fait à mon rideau avec une épingle, j’ai vu un peu de ses cheveux. Elle s’est accoudée et elle regarde la cité des Fleurs. Il ne pleut pas comme hier ! Une belle fin de journée de printemps. Les poumons se dilatent à l’air embaumé qui monte de tous ces jardins. Tandis que certains coins de verdure se reculent et s’approfondissent dans une douceur bleuâtre, les toitures des petits hôtels d’en face viennent en avant, jaunes dans le soleil couchant. Toute sorte d’oiseaux chantent à la fois. Elle n’a plus ses oiseaux des îles. La volière en acajou a été vendue avec le reste… Quatre mille francs ! Il y a sept mois, il ne lui restait que quatre mille francs ! Combien de mois, avec ce qui lui reste, peut-elle vivre encore ? Peut-être sept autres mois, peut-être un an ?… Soit ! jusqu’au printemps prochain. Et puis ?… Pense-t-elle quelquefois à ces réalités ?… Je me demandais depuis un moment ce qu’elle était en train de faire à la fenêtre, d’où venait un certain bruit imperceptible que j’entendais, une sorte de petit grincement : sa lime à ongles ! Avant de commencer à s’habiller, elle se lime les ongles.


Huit heures.

Elle est prête. Sa toilette est sans doute terminée. Une porte d’armoire à glace vient de s’ouvrir et de se refermer. Je crois qu’elle est debout, en train de mettre son chapeau en se regardant dans la glace… Cherche-t-elle à noircir avec du cosmétique quelques premiers cheveux blancs ? Se découvre-t-elle une ride précoce ?… Elle a aujourd’hui trente-six ans et deux ou trois mois. Pas vieille, mais plus toute jeune. Et ce doit être une grande mélancolie pour la femme que de se dire : « La jeunesse s’en va. » D’ailleurs, la beauté n’est pas faite que d’adolescence et de fraîcheur. Et, si peu que je l’aie aperçue l’autre soir, elle m’a surpris par une beauté nouvelle, d’une expression touchante et meurtrie. Ses yeux battus, mais agrandis et plus profonds, brûlaient dans la nuit de je ne sais quelle flamme mystérieuse, inquiétante… Mais pourquoi vient-elle de prendre une chaise et de s’asseoir ?


Huit heures et demie.

Que se passe-t-il ? Depuis un grand quart d’heure qu’elle est assise, je n’ai rien entendu.

Que fait-elle ? À quoi pense-t-elle ? Qu’attend-elle ? Hier, à pareille heure, elle était déjà sortie… Maintenant, c’est peut-être moi qui suis trop impatient. Mon cœur bat. Je suis aussi troublé que si j’allais commettre une vilaine action. Ai-je bien le droit de la suivre, de l’espionner ainsi, de surprendre son secret ? C’est pour elle, dans son unique intérêt. Mais n’est-ce pas aussi pour moi ? Tant pis ! pour moi ou pour elle, avec le droit ou non, j’ai la fièvre : qu’elle se hâte ! D’ailleurs, elle n’a peut-être aucun secret.


Neuf heures.

Elle s’est promenée quelque temps dans sa chambre de long en large, comme quelqu’un qui réfléchit et qui ne sait trop quel parti prendre. Puis, je ne l’entends plus. Je crois qu’elle s’est de nouveau assise. Il se fait tard. L’aiguille de la pendule marche toujours ! Maintenant, qu’elle sorte ou non, cela m’est indifférent. Ma fièvre est tombée. Je n’ai plus que de la tristesse et du découragement. Qu’est-ce que je fais ici, moi, monsieur Mure, magistrat, homme grave, frisant la cinquantaine ? L’oreille collée à une cloison, comme un mari jaloux ! Cet espionnage de policier dans un hôtel garni de sixième ordre, est-ce de mon âge, de ma position sociale ? Est-ce de ma calvitie et de mes cheveux blancs ? Personne, à X…, ne le croirait ! Du Palais de Justice, mes collègues, avec une longue-vue, auraient le pouvoir de me découvrir ici et de suivre mon invraisemblable aventure ; quels éclats de rire ! En ferait-on des gorges chaudes pendant des mois, au cabinet de lecture, au cercle. Et chez les Jauffret ? Et aux jeudis soirs de madame de Lancy ? Mais, là, ce n’est pas moi qu’on déchirerait le plus ; ce serait Hélène. Si on la savait ici, et si l’on connaissait cet hôtel ! Qui la défendrait dans ce monde de province, hypocrite et collet monté ? Personne ne songerait à être juste, à tenir compte des circonstances de la chute. Nul n’admirerait la fierté dans la faute, son courage d’aller jusqu’au bout, le mépris de l’argent avec lequel elle s’est laissé ruiner, la grandeur simple de sa résignation à accepter toutes les conséquences. Personne ne reconnaîtrait le sentiment qui l’a empêché de s’éloigner de la cité des Fleurs, où le souvenir de sa fille et quelque chose de son illusion perdue doivent traîner pour elle en ce coin charmant de Paris. On ne voudrait voir que l’aspect louche de la maison meublée, le laid écriteau jaune de la porte, la boue mal balayée dans l’escalier. Et l’ameublement !… Philippe m’a dit que la chambre de madame Hélène et la mienne sont « les mieux de la maison ». Ici, au lit et à la fenêtre des rideaux de damas bleu malpropres. L’affreuse grimace du luxe. Un acajou de camelote, le papier déchiré. Surtout cet ignoble canapé, poussiéreux et gras, éreinté par le vice.


Dix heures.

Elle ne sort pas. Sa porte s’est fermée à double tour. Je l’entends se déshabiller. Elle va dormir toute une nuit, là, près de moi : j’oublie le reste. Et je vais être heureux.