Le Collage/Le Retour de Jacques Clouard/V

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Édouard Dentu (p. 91-99).


V


Il était exténué. Ses vingt-quatre heures de chemin de fer, cette nuit blanche passée à errer dans Paris en délire, les émotions de sa matinée, ces espérances, ces déboires, tout commençait à se troubler, à s’obscurcir dans son cerveau trop plein. Il avait la fièvre. Le creux des mains lui brûlait. Encore pavoisé de drapeaux et d’oriflammes, Paris ne lui semblait plus beau. De larges taches jaunes, puis noires, lui dansaient devant les yeux. Place de la Bourse, il n’eut aucune admiration pour le grand vélum en velours rouge tendu devant l’horloge. Là-dessous, un orchestre avait joué toute la nuit. Le fouillis de ces chaises bouleversées, lui semblait absurde. Il fit le tour de la Bourse, passa devant une baraque adossée au monument. Trois marches en planche conduisaient à l’entrée que fermait une toile tendue ; il lut ceci en grosses lettres : « Venez tous voir Irka ! Irka !! Irka !!! » Qu’était-ce donc que cette Irka, qui se montrait ainsi, comme une bête curieuse ? Quelque malheureuse, exhibant ses formes, laissant palper ses mollets, pour gagner du pain ? Attristé par la dégradation d’autrui, écœuré, Jacques hâtait le pas. Un peu plus loin, également adossée au monument, se tenait une « Buvette nationale ».

Une société d’environ quinze personnes buvait du champagne, autour de trois tables réunies en une. Au fond, sous la vaste tente, à côté du comptoir, les huit ou dix garçons, qui avaient servi des clients toute la nuit, étaient enfin en train de déjeuner.

Jacques, à jeun depuis la veille, s’assit à une autre table, appela avec un pyrophore. Ailleurs, rien n’était ouvert, vu l’heure matinale. Les « prix des consommations », lus sur une pancarte, ne lui avaient point paru exagérés. Il commanda du fromage, du pain et un demi-setier.

La société de quinze personnes, attablée plus loin, faisait un tel vacarme que, malgré lui, tout en dévorant, l’attention de Jacques se portait sur ces gens-là. Leurs allures étaient étranges, suspectes.

D’abord, il regarda de travers trois jeunes gens presque imberbes, drôlement vêtus, avec de grands cols évasés laissant le cou nu, admirablement coiffés, des accroche-cœurs au front. Appuyée avec tendresse sur l’épaule d’un de ces jolis messieurs, une belle brune, grande et bien faite, l’air hardi, des yeux vifs vous dévisageant, était secouée à chaque instant d’un rire clair, qui montrait d’admirables dents blanches. La mise d’une boutiquière aisée du quartier.

Une boutiquière effrontée, par exemple ! Pourquoi ce grand étalage de bijoux, montre et chaîne en or, bagues massives, voyantes boucles d’oreilles en corail ? Tenant des propos à faire rougir un carabinier, elle fumait la cigarette. Elle parlait sur un ton d’autorité. Et toutes l’écoutaient avec déférence, toutes. Deux bonnes étaient reconnaissables à leurs tabliers blancs, deux énormes dondons, débordantes de graisse, écroulées sur leur chaise, qu’elles faisaient craquer chaque fois que le rire secouait leur épaisse corpulence ; fumant comme la patronne, buvant de larges coupât, heureuses de vivre, elles manquaient absolument de respect envers les autres dames de la société, qu’elles tutoyaient, en les appelant par leurs petits noms : « Flora…, Blanche…, Blondinette !… »

Quant à ces dames, Flora, Blanche, Blondinette, et les autres, elles étaient chacune en vieux peignoir de couleur effacée ; leurs savates éculées, tombant presque du pied, laissaient voir des coins de bas de soie rouge, rose ou orange ; et elles vous avaient des mains blanches de paresse, aux ongles très soignés, d’éclatants teints de lis et de roses obtenus par le maquillage, des yeux assombris par le crayon noir. Et, ce qui était surtout remarquable, c’était la recherche de leurs coiffures, l’œuvre d’un même artiste, se ressemblant toutes. Elles buvaient aussi, fumaient, causaient doucement de leurs petites affaires ; mais, malgré l’assurance de leurs gestes et l’audace de leurs rires, on devinait qu’elles n’étaient pas accoutumées à se trouver dehors à pareille heure. Leurs yeux, habitués au gaz, avaient des clignotements. Comme les chats, comme certains oiseaux de nuit, elles se sentaient gênées à la lumière du grand jour.

La tenue et les allures de cette société n’eussent pas suffi à renseigner Jacques, que les bribes de conversation arrivant à ses oreilles lui en auraient appris davantage. — « Alors, Blanche, tu sors mercredi ? murmurait un des jolis messieurs. Eh bien ! je serai à la Moderne… Ne me fais pas poser ! » Une, parlant de sa « galette », se baissait comme pour chercher dans ses bas. Blondinette avertissait les deux bonnes de lui préparer un bain en rentrant, « avant l’heure de la visite ». Un moment, elles parlèrent toutes à la fois. Il s’agissait d’une importante question : le coiffeur, Albert, venait chaque jour une grande heure trop tôt, et c’était gênant. À la fin, la belle brune, vêtue en boutiquière aisée, s’impatienta et leur ferma la bouche : « On ne fait pas autrement à la rue Chabanais ! » Et le nom de la rue Feydeau, où sans doute logeaient ces dames, venait aussi fréquemment dans la conversation. Même, les salons de cette maison étaient baptisés d’étranges dénominations que Jacques entendait revenir à chaque instant : « Le Salon-Doré…, le Salon-du-Piano…, l’Aquarium, la Caisse-de-Mort…, le Salon-Moquette. ».

Et, à mesure que le doute n’était plus possible, tout en mordant son pain et en reprenant du fromage, l’âme naïve de Clouard s’emplissait d’indignation. Sacrebleu ! c’était toujours la même chose ! Paris, que, neuf ans auparavant, il avait laissé vicieux et gangrené, était resté le même ; toujours la Babylone monarchique, la grande capitale impure, le mauvais lieu de l’Europe ! Mais qu’avait donc fait la République, puisqu’en neuf ans elle n’était pas même arrivée à balayer le frottoir ? Comment pendant que des hommes qui s’étaient battus, après tout, pour une idée et qui seraient morts pour la patrie aussi bien que leurs vainqueurs, avaient longuement langui au bagne et dans l’exil, voilà les jolis messieurs que le gouvernement de la République laissait faire belle jambe au boulevard, au Bois, aux courses. Ils fumaient de gros cigares et portaient de beaux habits, achetés sans doute avec la « galette » de ces dames. Il n’y avait donc plus rien en France, ni progrès, ni pudeur, ni justice ! Alors, à quoi étaient bons ces deux grands flandrins de « sergents de ville », plantés là, depuis un quart d’heure, devant la « buvette nationale », et regardant ce monde propre, du coin de l’œil, avec un sourire de paternelle indulgence ?

Aussi, aigri par ses inquiétudes personnelles, il se tenait à quatre pour ne point se mêler de choses qui ne le regardaient en rien. N’était-il pas à une de ces heures d’énervement, de colère concentrée, qu’Adèle connaissait autrefois, et où il n’eût point fallu lui dire un mot. Qu’un de ces étonnants messieurs seulement le regardât de travers : Jacques était bien disposé à lui régler son affaire. Tant pis si les gardiens de la paix le traînaient au poste.

Tout était donc sur le point de se gâter. Ça menaçait de devenir complètement du vilain, lorsque, soudain, une petite musique gaie, sautillante, arriva à ses oreilles, fit diversion. C’était un joueur d’accordéon, son instrument en bandoulière, qui jouait une polka.

— Tiens elle est bien bonne ! fit Blondinette. Une polka ?… Monsieur, une petite polka ?

— Plutôt une valse dit la belle brune, la boutiquière cossue, « Madame ».

Et, dans la passion de son désir, reparut une pointe d’accent, depuis longtemps perdu. Elle était née à Strasbourg. Dès que le joueur d’accordéon eut commencé la valse de Fahrbach, elle se leva, transfigurée de patriotisme, entraînant un des petits messieurs. Elle valsait avec délire devant la « buvette nationale ». Les deux gardiens de la paix s’étaient avancés. Blondinette et Flora se mirent aussi à valser. C’était le bal de la nuit qui recommençait. Les gardiens de la paix, amusés, tapaient sur leurs cuisses, se tordaient. Et, fatigués d’avoir toute la nuit vu danser les autres, tous deux semblaient avoir des picotements dans les jambes.

— Plus vite !… Plus vite !… criait Madame, qui tournoyait, pâmée au bras de son cavalier, les cheveux au vent.

Et, l’on entendait le cliquetis de ses bijoux, le froissement de ses chaînes. Alors, n’y tenant plus, un des deux gardiens de la paix, le plus laid, un gaillard avec d’énormes oreilles rouges sans ourlet, empoigna par la taille une des deux bonnes, et la força à tourner avec lui. Son camarade, qui savait réellement, valsa aussitôt avec une de ces dames. Emporté par une véritable furie, il manqua renverser en passant la table de Clouard, qui s’écria :

— Pas possible !… Mais c’est Chamonin ?

Celui-ci, le reconnaissant à son tour, lâcha sa danseuse et vint lui serrer la main.

— Mon vieux Clouard ?

— Si quelqu’un est étonné, Chamonin… Je vous retrouve sous cet uniforme !

— Chut ! fit bien vite Chamonin, en regardant avec inquiétude du côté de son collègue, l’homme aux larges oreilles rouges…

— Attendez ! mon service finit… Nous irons prendre quelque chose.

Un quart d’heure après, attablés rue Saint-Marc, dans un cabinet de marchand de vin, Chamonin et Clouard causaient. Celui-ci n’en revenait pas, de voir ainsi, en sergent de ville, ce Chamonin, de Montmartre comme lui, porteur de trois ou quatre galons pendant la Commune, cet exalté d’autrefois, ce socialiste éprouvé, de l’Internationale, qui avait passé pour un pur. Dans la rue, tantôt, à côté de lui, il s’était senti honteux. Maintenant, dans ce cabinet ou personne ne les voyait, c’était encore de l’écœurement. Il s’en voulait même d’être venu, d’avoir cédé à un premier mouvement de curiosité bête. Ce gaillard qui avait fait pis que pendre, ce foudre de guerre, qui avait passé pour mort en défendant une barricade, puis qu’il retrouvait de la police, n’était pas un homme à fréquenter.

Mais les scrupules de Jacques, bientôt, se dissipèrent. Chamonin lui donnait des nouvelles de madame Clouard. Elle n’était pas morte ! Au contraire, elle avait l’air de ne pas être malheureuse, de très bien se porter. Lui, Chamonin, qui, avant d’appartenir au deuxième arrondissement, quartier de la Bourse, avait longtemps été au neuvième, plus de cent fois ne l’avait-il pas vue passer rue de Clichy : descendant le matin dans Paris où elle devait travailler en journée quelque part, remontant chaque soir vers sept ou huit heures.

— Vous ne lui avez jamais parlé ?

Jamais ! il ne la connaissait que de vue. Mais, pour être elle ? il avait de bons yeux, lui, Chamonin : c’était elle !

Le soir, une fois en haut de la rue de Clichy, elle traversait la place, passait au pied de la statue du maréchal Moncey, et s’enfonçait dans les Batignolles, où elle devait sans doute demeurer.

— Mais la rue ? Mon vieux Chamonin, le numéro ? demandait Clouard d’une voix suppliante.

Pour ça, Chamonin ne pouvait en dire plus qu’il n’en savait. C’était déjà beaucoup, de savoir quel chemin madame Clouard suivait tous les jours. Aussi, non seulement Jacques régla les consommations de grand cœur, mais il voulut à toute force payer un second verre au gardien de la paix. Et, dans l’effusion de sa reconnaissance, maintenant, il le tutoyait comme autrefois, et lui prenait cordialement les mains, oubliant le renégat et le faux frère, ne voyant plus l’uniforme.