Le Collage/Le Retour de Jacques Clouard/VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édouard Dentu (p. 99-117).


VI


Hôtel de la Terrasse, boulevard des Batignolles, dans un étroit cabinet meublé sans fenêtre, Jacques s’éveillait.

— Tiens il ferait nuit ?… Comment ai-je pu dormir aussi longtemps ?

Jacques se sentait, encore harassé de fatigue. Son pantalon passé, il courut dans l’escalier où il fut tout étonné d’être ébloui par le grand jour. Il se penchait sur la rampe et demandait l’heure au garçon, lorsque deux heures sonnèrent. Habillé à la hâte, Jacques sortit, mangea une bouchée. Puis, bien qu’il n’eut pas dormi suffisamment, louant pour quelques sous un crochet de commissionnaire, il employa son après-midi à aller prendre sa malle à la gare de Lyon.

Son dîner, chez un traiteur au coin de la rue Biot, montait à vingt-deux sous. Ayant déjà donné quatre francs, le matin, pour régler, une huitaine de cabinet meublé, Clouard paya les vingt-deux sous en changeant une pièce de dix francs, sa fortune. Mais, bast ! c’était suffisant ! Sa femme, si les indications données par Chamonin étaient justes, serait retrouvée le soir même. Demain, il retournerait chez son patron.

Sept heures. Jacques sortit du traiteur ; comptant commencer ses recherches à l’instant même, il n’eut qu’à traverser la place pour se trouver à l’entrée de la rue de Clichy. Les ouvrières remontaient déjà, marchant par deux, par trois. Puis, des bandes de six ou sept aussi se tenaient par le bras. Et elles occupaient tout le trottoir, faisant mine de ne pas vouloir livrer passage aux messieurs qui arrivaient en sens contraire. Mais Adèle ne pouvait être bras dessus bras dessous avec ces apprenties effrontées, de vraies gamines, qui riaient au nez des gens, des coquettes qui s’arrêtaient devant les glaces des devantures pour se regarder. Et son attention se portait de préférence sur celles qui marchaient seules, d’un pas mesuré, modestement vêtues, leur petit sac à la main.

Cependant Adèle n’arrivait pas. Allait-il seulement la reconnaître ? Une femme change joliment, en dix années. Adèle, âgée de vingt-huit ans en 71, en avait aujourd’hui trente-sept. Et, depuis l’âge de dix-sept ans, elle était sa femme ! Que de choses en ce laps de temps, d’efforts stériles, de misères endurées ! Combien de ces angoisses qui vieillissent ! Mais, à travers ses mélancolies, Jacques avait beau faire appel à son imagination, il n’arrivait pas à se représenter Adèle vieille. Quelque femme de tournure âgée et lourde de démarche arrivait-elle, lui, avant de distinguer son visage, s’était déjà dit : « Ce n’est pas elle ! »

Huit heures, pourtant. Étant plusieurs fois descendu jusqu’à l’église de la Trinité, Jacques remontait encore. Huit heures et quart ! Chamonin pouvait s’être trompé. Huit heures et demie ! Ce Chamonin, une crapule au fond, s’était tout simplement moqué de lui. D’ailleurs, Adèle pouvait avoir récemment changé d’atelier ; par suite, d’itinéraire. Tout à coup, au coin de la rue de Bruxelles, Jacques s’étant de nouveau retourné, éprouva une grande émotion. Adèle ! À quelques pas, sur l’autre trottoir, marchant très vite : Adèle !

Il faisait encore clair. Et il n’y avait pas à s’y tromper : c’était Adèle. Toujours son grand nez au milieu de son visage pâle. Elle n’avait plus cet air maladif qui, jadis, sur son passage, faisait l’apitoiement des commères bavardant sur le seuil des portes. Un commencement d’embonpoint lui était venu avec la maturité. Sa chevelure noire, ou couraient quelques fils d’argent, était soigneusement coiffée. Une mise simple, propre, un grand air de dignité. Elle portait le deuil. Marchant vite et regardant devant elle, elle n’avait pas aperçu son mari.

Lui, le cœur inondé de joie, fit avec le bras un mouvement qui n’attira pas l’attention d’Adèle. Il voulait l’appeler ; la voix lui manquait. Il ne parvint qu’à murmurer son nom très bas.

Il n’aurait jamais cru éprouver tant d’émotion. Cela venait-il de ce deuil qu’Adèle portait, le sien ? Pour elle, il était sans doute mort. Plus de Jacques Clouard ! Brave femme, elle avait dû être atterrée par la sinistre nouvelle, pleurer longtemps, souffrir. Puis, à la longue, elle avait sans doute pris son parti. Comment accueillerait-elle sa résurrection ?

Il avait passé sur le même trottoir. Adèle était déjà devant la succursale de la Belle-Jardinière. Jacques courait pour la suivre.

Ils arrivèrent ainsi au milieu de la place, elle à deux pas en avant. Et il reconnaissait les boucles d’oreilles quelle portait, des boucles en or, achetées la première année de leur mariage, engagées bien des fois au Mont-de-Piété. Tout à coup, Adèle ayant tourné un peu la tête de côté, machinalement, Jacques l’appela d’une voix mal assurée :

— Adèle !… ma petite femme ?

Et, comme elle poussa un grand cri :

— C’est moi ! fit Jacques ; tu vois, c’est bien moi ! N’aie pas peur…

Elle tremblait. Ses yeux, ses petits yeux vifs, semblaient énormes, tant l’effarement les dilatait. Ne songeant pas à se garer d’un fiacre qui arrivait directement sur elle, elle eût été écrasée sans Jacques qui eût la présence d’esprit de la prendre dans ses bras, de l’emporter. Il la déposa sur le refuge qui entoure le monument du maréchal Moncey.

Encore toute saisie, elle flageolait sur ses jambes ; sa main, qu’il n’avait pas lâchée, tremblait d’un mouvement convulsif ; il la conduisit jusqu’à la large saillie de pierre qui règne autour du piédestal, et la fit doucement s’asseoir.

— Là, tu vas te remettre…

Assis à côté d’elle, Jacques la regardait !… Tout à coup, dans un transport de tendresse, il l’entoura de ses bras. Et il la mangeait de baisers.

— Comme c’est bon de se revoir !… Ma femme, ma petite femme, je t’aime bien. Je n’ai jamais été aussi heureux !… Tu t’imaginais que j’étais mort ?… Pauvre petite, mes lettres ne t’étaient donc pas parvenues !… Tu as bien dû souffrir de ton côté… Va, je suis là, pour toujours, et je t’aime ! je t’aime ! je t’aime !

Il ne se lassait pas de lui parler avec douceur, et chaque mot doux s’achevait dans une caresse. Son exaltation ne faisait que grandir. Bientôt, ne pouvait même plus parler, il embrassait toujours Adèle.

À côté d’eux, sur la saillie en pierre, étendu de tout son long, à plat ventre, un homme en blouse dormait profondément. Celui-là ne le gênait guère, ni les autres, ceux qui ne dormaient pas les passants. Et tout Montmartre avec les Batignolles, les habitants de la terre entière l’auraient vu, se seraient mis à rire et à le montrer au doigt, que Jacques ne se serait pas gêné. Ah ! bien, oui ! sa chère femme, pas revue depuis neuf ans ! Jamais il ne l’avait chérie autant qu’en cette minute ; jamais elle ne lui avait procuré autant de joie, même la nuit de ses noces, vierge, et, pour la première fois, couchée à son côté.

Adèle ne se défendait pas. Elle lui abandonnait ses mains, son cou, sa taille, ses joues, sa bouche, mais sans lui rendre les baisers. Passive, résignée, elle attendait ; elle devait tellement souffrir qu’il y avait comme de l’hébétement sur son visage. Il fallait que Jacques fût à ce point exalté pour ne pas s’en apercevoir. Le coup était si violent, qu’elle ne pensait à rien Par-dessus l’épaule du revenant, son regard fixe s’était accroché à la carotte du bureau de tabac qui se trouve à l’entrée de la rue Biot.

Le jour mourait. Disparu derrière les maisons dans la direction du parc Monceau, le soleil ne colorait plus les toits, ni les tuyaux de cheminée. Tout commençait à flotter dans une pénombre bleue, piquée çà et là de petits points jaunes. Soudain, à côté de la carotte du bureau de tabac, la grosse lanterne rouge s’alluma. Et ce fut comme si Adèle revenait à la réalité. Elle se mit debout.

— Viens, ne restons pas là… Marchons.

Jacques lui prit le bras, qu’elle ne retira pas afin de l’entraîner plus vite ! Du refuge jusqu’au coin de la rue Biot, elle se retournait à chaque instant, sondant avec inquiétude le boulevard extérieur. Devant le café-concert de la rue Biot, toujours troublée, elle regarda encore en arrière. Elle ne commença à être un peu plus tranquille que dans la rue des Dames. Puis, elle le fit tourner à droite et prendre par la rue Boursault. Lui, ne se méfiant de rien, l’aurait suivie au bout du monde. Tout en marchant, il lui racontait sa vie : depuis la minute où, escorté de deux mouchards, il l’avait quittée pour aller s’expliquer chez le commissaire de police du quartier. Son désespoir au commissariat de police, en s’apercevant enfin qu’il était bel et bien arrêté ; ses inutiles supplications pour la revoir ; sa rage, au Dépôt, dans une cellule, quand, pour la première fois, on tira des verrous sur lui ; les angoisses de la prison préventive, les mortelles longueurs de l’instruction, les humiliations du transfert à la prison de Versailles ; puis, devant le premier conseil de guerre : l’acte d’accusation, l’interrogatoire, les témoins, les incidents d’audience, le réquisitoire, l’inique jugement. Jacques ne lui faisait grâce d’aucun détail. Au bout de la rue Boursault, ils arrivèrent devant la grille du square des Batignolles.

Les soirs d’été, l’on ne ferme les portes qu’à onze heures ; il en était à peine neuf. Dans la douceur d’un restant de jour, que semblait prolonger la clarté d’une lune magnifique, énorme, se haussant au-dessus du clocher de la petite église, on voyait, à travers les barreaux de fer, des familles entières : mari et femme, enfants, jeunes filles, vieillards ; toutes sortes de gens tranquilles, venus là pour respirer un peu de fraîcheur après une journée accablante ! Tous les bancs se trouvaient occupés. Du côté de la rocaille, des gosses, attelés plusieurs à la même ficelle, jouaient au cheval et au cocher. Des jeunes filles, se tenant par la taille, causaient avec les canards du petit lac. Tandis que des jeunes mères, à l’écart, berçaient quelque enfant au maillot qui s’endormait dans leurs bras. Alors, quittant brusquement Jacques, Adèle courut jusqu’à la grille. Elle regardait à travers les barreaux, interrogeant tout le square, cherchant avec avidité. Lui, arrivant derrière elle, ne se doutait pas de l’expression tragique de son visage.

— Veux-tu entrer ? lui disait-il. Si tu as dîné, allons nous asseoir là-dedans.

Sans l’entendre, Adèle regardait toujours. La vue d’un petit garçon de deux ans, qu’une vieille tenait par des lisières et qui s’essayait à marcher sur le gravier d’une allée, lui mit une flamme à la joue. Déjà elle souriait et ses mains se tendaient vers le marmot. Soudain, se ravisant, elle se retourna vers Jacques.

— Il y a trop de monde ! Allons le long du chemin de fer… Nous serons mieux pour causer !

Et elle se laissa de nouveau prendre le bras.

Maintenant, le long de la grille du chemin de fer, Jacques cherchait à retrouver le fil d’une phrase interrompue :

— Où donc en étais-je ?… Ah oui, la peine de mort de ma contumace changée en déportation dans une enceinte fortifiée. Je venais d’être embarqué sur le transport l’Océan

Et le voilà racontant la traversée et ses épisodes, la malsaine nourriture, les mauvais traitements, le mal de mer ; puis, l’arrivée à Nouméa, sa vie à l’île des Pins et dans la presqu’île Ducos ; puis, le drame pénible de son évasion, l’embarcation heureusement dérobée, la surveillance trompée des gardiens, la chaloupe coulée à fond par un boulet, son salut miraculeux et le bizarre concours de circonstances l’ayant fait passer pour mort ; enfin, plus tard, dans une colonie anglaise qu’il était parvenu à gagner, sa stupéfaction en lisant un journal qui racontait son propre décès. Tout cela jeté confusément, sans explication, avec toutes sortes de : « Je te raconterai ça plus tard », ou de : « Tu comprendras un autre jour. » Mais c’était une démangeaison de parler quand même, de tout lâcher à la fois en mots incohérents, comme si, n’ayant plus depuis neuf ans adressé la parole qu’à des étrangers, à des indifférents, il s’était tout à coup senti le besoin de se rattraper. De temps en temps, près d’eux, dans la tranchée profonde du chemin de fer, des trains passaient à toute vapeur, sous un nuage opaque de fumée blanche, au fond duquel saignait un moment l’œil rouge grand ouvert du dernier wagon.

La tête basse, à mille lieues de l’île des Pins et de la presqu’île Ducos, Adèle restait en proie à quelque combat intérieur. Et, lui, dans la nuit complète, plein de sécurité, tout à ses souvenirs, ne devinait pas, ne s’apercevait de rien.

Au bout de la grille, au lieu de tourner à gauche, rue Cardinet, de pousser jusqu’à la gare des Batignolles, ils rebroussèrent chemin. Un banc, sur leur passage, était libre.

— Asseyons-nous, dit Adèle. Je suis lasse.

Ils tournaient le dos au square, lui tout contre elle. Pas de réverbère aux alentours. Devant eux, les barreaux de la grille et le vide de la tranchée du chemin de fer. Ils étaient bien seuls. Jacques voulut lui passer un bras autour de la taille.

— Non ! on pourrait nous voir !

Elle se recula. Jacques eut un serrement de cœur. Il gardait le silence. Ses premiers transports de joie et de tendresse étaient loin ; il ne pensait déjà plus au passé, mais à la vie nouvelle qu’il allait recommencer avec Adèle. Il éprouvait même quelque chose d’inattendu, d’extraordinaire. Cette femme, avec laquelle il avait couché onze ans de suite et qui l’avait rendu père cinq fois, maintenant lui était devenue étrangère. Cette lacune de neuf années, qu’il sentait là, béante, le gênait. Elle avait raison, après tout : des caresses, c’était bien gentil ? mais ce n’était point assez pour combler ce vide. Que de choses encore à lui dire, surtout à apprendre d’elle ! Et bien ! par quoi commencer ? Il se sentait plus embarrassé que le soir de leur mariage, lorsque, ayant pris congé de tout le monde, restés en tête à tête, ils avaient dû inaugurer l’existence commune. À la fin, le silence devenant gênant, comme il fallait trouver quelque chose, il lui parla de la sérénité de la soirée, l’interrogea sur le temps qu’il avait fait à Paris avant son arrivée. Adèle répondait par des monosyllabes.

— Te sens-tu fatiguée ?

— Pas trop.

— Tiens-tu à rentrer bientôt ?

— Non.

Il reparla de la pluie et du beau temps. En Suisse, à Genève, le printemps avait été détestable. Elle, ayant ramassé à ses pieds une poignée de petits cailloux, les faisait couler d’une main dans l’autre, machinalement. Le silence recommença. Tout à coup, ce fut pour Jacques comme une brûlure, dans tout l’être. Une de ses mains, oubliée dans celle d’Adèle, avait reçu deux ou trois gouttes, toutes chaudes : sa femme pleurait silencieusement.

— Qu’as-tu donc ? fit-il en se jetant sur elle.

Alors, ne se contenant plus, elle sanglota comme un enfant ; Jacques eut la joue toute mouillée. Puis, par un violent effort de volonté elle cessa subitement de pleurer ; et, tirant son mouchoir, elle s’essuya les yeux. Maintenant c’était elle qui parlait à Jacques. Non ! cela lui faisait trop de mal pour se taire ! Pour elle, et pour lui, qui apprendrait toujours la vérité, mieux valait en finir tout de suite.

— Vite ! Tout ! Je veux tout savoir ! murmurait Jacques.

Puis, s’apercevant qu’elle hésitait, comme si l’aveu lui coûtait trop, il s’emporta :

— Qu’as-tu donc à dire, malheureuse ? Tu me fais peur…

Il n’était plus le même homme. Ses yeux hors de la tête la foudroyaient. Il lui serra le poignet avec une violence extraordinaire.

— La misérable ! Elle aura eu quelque amant !

Et comme elle faisait signe que oui, en baissant la tête, ce fut plus fort que lui, il lui secoua brutalement le bras. Puis, la lâchant, il se mit debout devant elle, le poing levé, prêt à frapper. Elle, résignée à tout, très calme, ne faisait pas un mouvement, semblait dire : « Agis comme tu veux : frappe, tue, c’est ton droit ! » Il se laissa retomber à côté d’elle sur le banc.

— Malheureux que je suis ! Je ne peux pas !… Je ne peux pas !

Il sanglotait à son tour, se cachant le visage, n’en voulant déjà plus à Adèle. Il se sentait écrasé sous la fatalité, plus à plaindre à Paris que dans l’exil, partout misérable. Tandis qu’Adèle, maintenant prise de pitié, essayait timidement de le calmer.

— Tiens ! si tu prenais mon mouchoir pour essuyer tes yeux… Il est tout blanc ; je ne m’en suis pas encore servie…

Et elle les lui essuyait elle-même, avec douceur. Jacques la repoussait faiblement.

— On pourrait nous voir : ne pleure plus, toi ! suppliait-elle… Autrefois, te souviens-tu ? quand tu avais de la peine, je te disais de ne pas te désoler, de faire cela pour moi, et tu m’écoutais… Aujourd’hui, je n’ose rien te dire.

La voyant si humble, Jacques se sentit moins désespéré. Il l’aimait encore. Elle s’était montrée franche en avouant sa faute : il la prit de nouveau dans ses bras.

— Ma pauvre femme !…

Et il disait maintenant qu’il lui pardonnait. Tout serait oublié. Ils ne reparleraient jamais de ce qui s’était passé. Pendant neuf ans, réduite à ses propres ressources, avec des enfants jeunes sur les bras, elle s’était tirée d’affaire comme elle avait pu ! Elle y avait été forcée : elle était excusable. D’autres eussent fait pis à sa place. Mais, maintenant qu’il était là, tout rentrait dans l’ordre. Lui, dès le lendemain matin, retournerait chez son ancien patron. Ils allaient recommencer la vie, travailler, avoir beaucoup de courage.

— Dix heures viens, rentrons… Allons nous coucher…

Adèle ne se leva pas. Elle semblait n’avoir rien entendu.

— Allons, viens ! répéta-t-il. Moi j’avais pris un cabinet meublé pour huit jours : quatre francs de fichus en l’air ! si j’avais su… Mais, quatre francs, ce n’est pas une affaire… Allons, houp !… Y a-t-il loin, d’ici chez toi ?

Elle était comme clouée sur le banc. Jacques, stupéfait, la vit secouer la tête, faire signe que non.

— Pas plus chez moi que chez toi !… dit-elle avec fermeté. Ni ce soir, ni les autres jours !… Jamais !

— Jamais ?

Cette fois, ce n’était plus de la colère, mais une immense angoisse. Ce nouveau coup lui retournait le cœur. Et il restait là, debout devant Adèle, inerte et muet, hébété.

Elle lui prit encore affectueusement les mains, le fit se rasseoir, releva même son chapeau qui venait de tomber. Puis, doucement, avec des précautions, dans son naïf langage de femme du peuple, mais avec une délicatesse de sœur de charité mettant à nu une plaie vive, voilà quelle lui apprenait tout. Elle lui ouvrit les yeux. Elle lui fit comprendre qu’ils étaient morts désormais l’un pour l’autre, qu’il existe des faits accomplis, irréparables, que les joies détruites ne recommencent plus. Certes, ce n’était, ni gai, ni consolant, ce qu’il entendait là ; mais, au fond de son être, une partie de lui-même s’avouait tout bas que ce langage était celui de la réalité. Et mieux valait encore que ces choses trop vraies lui arrivassent par la bouche de celle qui avait été sa femme.

Aussi, Jacques la laissait parler, ne protestant pas, ne criant pas, ne songeant plus à la battre. Insensiblement, ce qu’il avait eu la naïveté de croire intact, s’émiettait et ses illusions s’envolaient ; son bonheur tranquille d’autrefois n’était plus que débris et poussière. Maintenant, étouffé sous toutes ces cendres de lui-même, il n’avait plus la force de se plaindre. Et elle, sans qu’il l’interrompit, lui expliqua qu’elle faisait partie depuis des années d’une autre famille, qu’elle avait contracté une nouvelle union, irrégulière certes aux yeux de la loi, mais sérieuse et légitime, respectable aux yeux de la conscience.

— Alors, ce soir, on t’attend… Et c’est un autre que moi ?

— Oui ! répondit-elle d’une voix ferme.

— C’est à moi que tu oses avouer ça !… À moi ! ton mari !

— Que veux-tu ! J’ai un enfant.

— Un enfant ? Oh ! un enfant !

— Un petit garçon de dix-huit mois… Ne te croyais-je pas mort depuis trois ans, toi !

Et, de sa voix franche, devenue tendre tout à coup, elle lui parla de son fils. Il n’était pas avancé pour son âge, commençait à peine à mettre un pied devant l’autre, avait besoin de grands ménagements. On ne le lui avait pas bien soigné en nourrice.

— Tu ne sais pas, toi, qu’il est ici… tout près… dans le square.

Elle tourna la tête. Tantôt, en regardant à travers la grille, elle l’avait aperçu. Une voisine le gardait pendant le jour ; puis, le soir, quand il faisait beau, cette femme le lui amenait là. C’était là qu’elle le reprenait, sa journée finie. Même, elle n’avait plus beaucoup de temps à rester : le square fermait à onze heures.

Jacques sanglotait. Et Clara ! Et, leur petit Pascal ! Elle ne lui en parlait pas ; avait-elle donc cessé de les aimer ? Peut-être parce qu’ils étaient de lui, ceux-là ! Ses larmes tarirent. Brûlé d’une jalousie tardive, indirecte, mais atroce, il poussa un cri rauque :

— Et les nôtres, dis ?… Moi aussi, j’en ai eu avec toi, des enfants !

Adèle hocha douloureusement la tête.

— Non ! fit-elle d’une voix navrée ; nous n’en avons plus.

— Comment ! Pascal ?… Mon petit Pascal !…

— Mort !… Tu sais que je le nourrissais… Tout le monde m’a tourné le dos, après ton arrestation. Plus de travail ! On m’a donné congé. Je suis tombée malade et je manquais de tout… Il est mort !

— Et Clara alors ? Ma gentille Clara ?

Celle-là avait mal tourné. Depuis trois ans, Adèle n’en avait plus entendu parler ; la malheureuse devait courir les bastringues. Un voisin l’avait plusieurs fois rencontrée à la Reine-Blanche, peinte comme un tableau, levant la jambe, pendue au cou d’un certain Jules, surnommé « Passe-Partout, la Terreur des Batignolles ». C’était le dernier coup. Plus rien : ni femme, ni enfants ! Une absence de neuf ans avait tout anéanti.

Cependant, sur sa prière, celle qui avait été sa femme, consentit à ne pas le quitter tout de suite. Dix heures et demie ! Le square fermait à onze heures ; elle lui accordait jusqu’à la fermeture. Mais ils n’avaient plus rien à se dire. Des silences pénibles espaçaient leurs paroles. Jacques finit par bourrer une pipe, puis l’alluma longuement, en usant sept ou huit allumettes. Pendant ce temps, Adèle jouait de nouveau avec les petits cailloux. Elle avait donné le matin du linge à la blanchisseuse, sans avoir le temps de l’inscrire sur son cahier ; comme elle voulait réparer sa négligence en rentrant, elle se remémorait mentalement les objets : « Cinq chemises d’homme… trois idem de femme… deux brassières d’enfant… » Enfin, quittant leur banc, ils marchèrent un peu, côte à côte, sans se donner le bras. Vers onze heures moins cinq, devant l’entrée du square, sur le point de partir, Jacques voulut l’embrasser. Mais, avant de tendre le front, elle jetait de tous côtés des regards inquiets, interrogateurs ; lui, n’insista pas. Et ils se séparèrent.