Le Comte Gaston de Raousset-Boulbon, sa vie et ses aventures, d’après ses papiers et sa correspondance/11

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XI

Nous ne raconterons pas comment, lors de son départ d’Hermosillo, la compagnie, volée et abandonnée par ses arriéros, se vit poursuivie jusque dans sa marche par mille taquineries perfides. Des vexations plus sérieuses l’attendaient au pueblo de Santa Anna, où elle parvint le 15 août.

Un aide-de-camp du général y avait précédé M. de Raousset, avec ordre de le ramener à Arispe, ainsi que le colonel Giménez, agent de la compagnie Restauradora. L’ordre se formulait ainsi : Défense de passer outre ; injonction de venir à Arispe immédiatement.

Les dispositions hostiles du général, son parti pris de lasser, d’irriter, d’expulser enfin les Français, éclatait dans un autre document adressé au département et signé Miguel Blanco. On y lisait ces lignes formelles, alternative forcée entre la honte et la révolte :

« J’exigerai que les Français renoncent à leur nationalité ; et s’ils s’y refusent, je les forcerai à se réembarquer. »

M. de Raousset fut révolté, comme on le pense ; mais, nourrissant encore un vague espoir que tant de vexations méthodiquement exécutées, provenaient moins de la méchanceté que d’une ignorance crasse ou d’un sot orgueil, quoique déjà malade et toujours nécessaire à ses hommes, il se résolut à faire le voyage d’Arispe, pendant que ses compagnons gagneraient seuls le Saric.

À la nouvelle de ce départ, une vive opposition se manifesta sur-le-champ ; les officiers s’opposèrent à l’unanimité au départ de leur commandant. Sachant tous combien M. de Raousset tenait à donner, à M. Levasseur surtout, les preuves les moins équivoques de l’irréprochable loyauté qui présidait à ses actes, ces messieurs voulurent le dégager de toute responsabilité. Ils écrivirent collectivement au ministre de France, lui déclarant avec franchise que s’ils s’opposaient au départ de leur chef, c’est qu’ils redoutaient pour lui, soit un guet-apens sur la route, soit une détention à Arispe.

Ceci s’était passé dans la matinée du 16. Malgré cette opposition, M. de Raousset insista de nouveau pour qu’on le laissât libre de partir ; M. Giménez se joignit à lui et fit valoir des raisons nouvelles qui entraînèrent une faible majorité dans le conseil dos chefs de section. Le voyage d’Arispe fut résolu.

Avant de partir, M. de Raousset adressa au ministre de France, à Mexico, une lettre qui se terminait par ces mots :

» C’est à cause de vous, monsieur le ministre, à cause de vous seul, que je prends au sérieux une autorité arbitraire, inique, méprisable, prostituée aux intérêts personnels.

» Vous comptez sur moi, monsieur le ministre, pour faire respecter, estimer le nom français ; c’est pour cela que je vais à Arispe. Je ne veux pas laisser à ces hommes l’ombre même d’un prétexte pour injurier ce grand nom de la France que nous portons avec nous.

» Je suis entouré de pièges, d’intrigues, de trahisons, et, par respect pour vous, monsieur le ministre, je vais au milieu même de ceux qui cherchent à me détruire.

« Si je reviens d’Arispe, quelque chose qui arrive plus tard, vous aurez compris qu’il est des bornes à la patience et à la résignation. Si je n’en reviens pas, recueillez les noms de mes compagnons, et que la France fasse du moins payer au Mexique leurs intérêts perdus. »

Comme on le voit, la situation se tendait de plus en plus, et la possibilité d’une défense par les armes commençait à se faire jour.

Il y a quarante lieues de Santa Anna à Arispe. À moitié chemin se trouve l’ancienne mission de Cocospera, où habitaient alors les débris de l’expédition conduite en Sonore par M. de Pindray.

À son grand regret, M. de Raousset ne put dépasser Cocospera. Des raisons imprévues motivèrent son retour immédiat dans la compagnie.

Avant de rétrograder, il écrivit au général la lettre suivante :

Cocospera, 20 août 1852.
À Monsieur le général Blanco.
Général,

« À vingt-cinq lieues seulement d’Arispe, une maladie qui s’appesantit sur les Européens et l’envoi d’un courrier venu de Tubutama, m’obligent à rétrograder jusqu’au Saric, où ma présence est absolument nécessaire. Je regrette un contre-temps qui me prive du plaisir de vous voir et de m’entretenir personnellement avec vous, non-seulement des grands intérêts auxquels je me trouve mêlé, mais aussi des communications importantes que j’eus l’honneur de vous faire par ma première lettre.

» Vous êtes déjà parfaitement instruit du but que vient chercher, en Sonore, la compagnie dont je suis le chef. La haute protection de M. le ministre de France nous sert de garantie. La pureté de nos intentions ne peut être soupçonnée. Aussi n’est-ce point à ce sujet que vous avez désiré me voir et m’entendre. Il ne peut être question, dans la pensée du commandant général, que de la situation à faire en Sonore aux étrangers qui m’accompagnent.

» Empêché de me rendre moi-même auprès de vous, j’ai l’honneur de vous envoyer un de mes compagnons, M. Garnier, fondé de pouvoir en tout ce qui nous concerne. M. Garnier connaît aussi bien que moi les sentiments et les intérêts de la compagnie française. Il peut répondre à toutes vos questions, résoudre toutes les difficultés, prendre tous les engagements. En un mot, général, que M. Garnier se présente à vous ou que je m’y sois rendu moi-même, le résultat est le même pour le commandant général et pour vous. M. Garnier, je le répète, est revêtu de tous mes pouvoirs ; ses engagements seront les miens.

» M. le colonel Giménez, représentant de la compagnie Restauradora, vous donnera connaissance du traité qui m’engage avec cette compagnie ; vous y trouveriez une nouvelle preuve de la simplicité de nos intentions et de la nécessité de notre armement, si les lettres du ministre de France pouvaient permettre le plus léger doute.

» Le colonel Giménez a qualité plus que moi, général, pour prendre en main les affaires de la compagnie Restauradora et accepter les arrangements qui lui conviendront : je suis et j’ai toujours été parfaitement d’accord avec le colonel sur tout ce qui touche aux intérêts qui nous sont confiés.

» Je vous supplie, général, de vouloir bien remarquer que nous sommes à quelques lieues d’Arizona, que nous avons un titre légal à la possession de cette mine, et, quoique nous y voyions le terme et la récompense de nos fatigues, nous demeurons immobiles au pied de la Sierra, attendant votre autorisation pour y pénétrer. Vous ne voudrez pas, général, prolonger plus longtemps une situation aussi pénible que décourageante. Notre but, nos intentions sont clairs, nos intérêts sont définis ; le retour de M. Garnier nous apportera, j’en suis convaincu, la levée des derniers obstacles.

Recevez, général, etc.

Comte de Raousset-Boulbon.


En arrivant au Saric, M. de Raousset trouva la compagnie sous l’empire d’une violente agitation. La patience admirable dont elle avait donné tant de preuves s’était enfin lassée ; la mesure était comble ; tout le monde voulait une solution. Fût-elle des plus extrêmes et des plus violentes, il fallait sortir à tout prix de l’indécision contre laquelle on se débattait péniblement depuis trois mois. Ces hommes avaient quitté la Californie avec une foi vive dans la destinée qui les attendait en Sonore ; ils n’y rencontraient que des mécomptes. Après des fatigues courageusement vaincues, ils arrivaient à quelques lieues de ces mines dont le traité fait par M. de Raousset leur attribuait la propriété. Les vêtements, les souliers tombaient en lambeaux, les bourses étaient vides ; mais l’argent et tout ce qu’il procure existait à quelques pas dans la montagne. Une marche à faire, quelques jours de travail, et l’abondance succédait à leur misère. Tous le savaient !… tous savaient également que le gouverneur, le général, des députés, des magistrats, des banquiers, l’aristocratie enfin au profit de qui la Sonore est exploitée, les paralysaient systématiquement. Leur permettre de parvenir jusqu’au Saric et les arrêter sur la lisière même de leur propriété, n’était-ce pas une dérision ? À la dérision s’ajoutait la menace ; il est facile de comprendre l’amertume douloureuse, l’irritation, la colère contenue mais profonde qui, peu à peu, s’étaient amassées dans tous les cœurs.

Malgré les preuves d’entêtement tant de fois données par ses adversaires, M. de Raousset, obstiné dans sa patience, recherchait encore une solution pacifique. Bien qu’il se fut occupé de longue main de grouper des éléments de résistance, il désirait ardemment n’être pas réduit à ensanglanter une terre où l’émigration voyait une seconde patrie.

Il attendait beaucoup de l’esprit ferme et conciliant de M. Garnier, qu’il avait envoyé le représenter auprès du général. M. Giménez, d’autre part, avait laissé voir, en quittant Cocospera, des dispositions telles qu’on les pouvait désirer. Une protestation vigoureuse, formulée par l’agent accrédité de la compagnie Restauradora, eût amené peut-être le général Blanco à de froides réflexions. Mais le colonel était Mexicain avant tout : il devait bientôt le prouver.

Le 28 août, dans la soirée, deux dragons expédiés d’Arispe apportèrent au Saric, avec les réponses du général, la triste preuve que toute solution amicale devenait illusoire.

Le général Blanco faisait transmettre à M. de Raousset trois conditions entre lesquelles lui et ses compagnons pouvaient choisir s’ils désiraient rester en Sonore. Les voici telles que M. Garnier les formulait dans sa lettre :

« 1o Ou de consentir la dénationalisation, c’est-à-dire nous faire soldats mexicains, sans solde, sous les ordres du commandant général avec vous pour capitaine. À cette condition, nous pouvons entrer à Arizona, chercher les mines, en prendre possession et les faire exploiter.

» 2o Ou bien prendre pour chacun de nous une carte de sécurité avec laquelle nous pouvons circuler en Sonore, à Arizona, mais sans prendre possession d’aucune mine, placer ou terrain, parce que nous serions considérés comme étrangers, et comme tels incapables de posséder, aux termes d’une ancienne loi du pays. Et encore, en prenant ces cartes de sûreté, il nous serait défendu de passer outre, de l’endroit où vous êtes aujourd’hui, avant l’arrivée des lettres de sécurité de Mexico.

» 3o Ou enfin de réduire la compagnie à cinquante hommes, ayant un chef Mexicain responsable. Dans ce dernier cas, il serait permis de marcher tout de suite à Arizona pour reconnaître les mines, les dénoncer et en prendre possession au nom de la compagnie Restauradora. »

Un post-scriptum du colonel Giménez conseillait vivement l’acceptation de la dernière condition.

L’illusion n’était plus possible. M. de Raousset prit son parti aussitôt.

Il fit battre aux champs, et, devant la troupe assemblée, il donna lecture des conditions imposées par le général. Ensuite, pour que chacun restât libre d’agir comme il l’entendait, les trois conditions furent textuellement affichées sur un poteau au milieu du camp. Des vivres et des moyens de départ furent mis à la disposition de ceux qui désireraient quitter la compagnie. M. de Raousset déclara formellement ne vouloir engager personne avec lui, et la compagnie resta seule juge du parti à prendre. Elle ne fut pas longue à se décider.

Un immense éclat de rire accueillit l’ultimatum du général Blanco ; les enfants de Paris qui faisaient partie de la troupe retrouvèrent leur verve caustique et leurs lazzis parisiens ; le poteau fut qualifié de pilori, et le général de Malbrouk s’en va-t-en guerre ; pas une parole ne fut prononcée pour proposer l’acceptation, pas une voix ne demanda même la discussion des articles.

Pas un homme ne voulut profiter des facilités de départ et abandonner ses camarades ; tous demeurèrent fidèles les uns aux autres et liés dans le sort commun. La réponse de M. de Raousset au général renferme la plupart des griefs que nous avons énumérés, elle est fort claire, fort catégorique et très-digne, mais comme elle n’apprendrait rien de nouveau au lecteur, nous en donnerons seulement la conclusion :

» En résumé, général, je vois que nous avons cru trop naïvement à des paroles amies. M. le ministre plénipotentiaire de France à Mexico m’écrit en date du 12 juillet 1852, et la lettre passe par vos mains ; il me dit que notre position est réglée avec M. Romirez, ministre des affaires étrangères, que des ordres vous seront envoyés par le gouvernement central, et sur la réception de ces ordres, vous écrivez à M. le gouverneur de Sonore, le 7 août, en parlant de nous : J’exigerai qu’ils renoncent à leur nationalité ou ils auront à se réembarquer[1].

» Ceci, général, est à mille lieues des promesses faites à M. le ministre de France. . . . . . . . . . . . . . . . » Comme chef de l’expédition française, je n’attends plus ni protection ni appui des autorités du pays. J’ai vainement invoqué l’un et l’autre depuis mon débarquement.

» Comme simple membre de ladite expédition, je refuse, pour ma part, et d’une manière absolue, d’accepter aucune des trois conditions qui me sont proposées.

» J’ai l’honneur, etc.

Comte Raousset-Boulbon.

El-Saric, 28 août 1852. »

Certes, s’il n’eût été retenu par de hautes considérations, si le poste qu’on lui avait confié ne lui eût pas fait un devoir du calme et de la patience, M. de Raousset aurait répondu avec moins de modération aux prétentions du commandant général, mais surtout, il aurait flétri, sans plus de retard, la conduite indigne du colonel Giménez, cet infidèle agent de la compagnie Restauradora, qui venait ou de vendre ou d’abandonner lâchement les intérêts confiés à sa garde.

De ce moment, une résolution nouvelle du général pouvait seule empêcher une lutte sanglante ; M. de Raousset, en lui écrivant de traiter directement avec la compagnie, lui avait ouvert un dernier moyen de conciliation. La réponse devait apporter la paix ou la guerre.

En attendant cette réponse, les préparatifs de défense se poursuivaient avec activité. Le petit camp était plein d’ardeur guerrière. Les volontaires qui n’avaient pas servi s’exerçaient au maniement des armes ; on montait deux pièces de bronze dont le boulet pesait trois livres ; on fabriquait des lances ; on se préparait enfin dans la perspective d’un combat qui semblait inévitable.

Nous devons à l’obligeance de M. de *** la communication de la lettre suivante, datée du Saric : elle fait un tableau vif et animé de la vie du petit camp, et prouve que, malgré ces préoccupations et ces inquiétudes, M. de Raousset n’avait rien perdu de sa verve et de sa gaieté…

. . . . . . . . . . . . . « Depuis six semaines, nous campons au milieu des ruines d’une ancienne mission nommée El Saric ; les voûtes de l’église, belle autrefois, sont tombées sur le sol ; de vastes bâtiments achèvent de crouler autour des murailles éventrées. De quelque part qu’on se dirige, au nord ou au sud de ces ruines, d’immenses plaines, des vallées remplies de verdure, circulent autour des montagnes…… le roc dévoile partout aux regards émerveillés l’or, l’argent, le cuivre, le fer, le mercure mêlés au marbre. Un ruisseau rapide baigne le sol de ses eaux toujours fraîches. Des poissons délicieux y abondent, et, de distance en distance, les accidents de terrain produisent des miniatures de lacs bleus et profonds où viennent boire les cerfs. Au bord de ces belles eaux, des frênes, des platanes, de larges peupliers pareils aux peupliers d’italie, mêlent amoureusement leur feuillage. . . . . . . . . . . . . . . . . . » Notre camp est curieux à voir. Mes hommes ont mis en œuvre toute leur industrie. En quelques heures, des salles de verdure, des baraques de toutes formes se sont élevées comme par magie. En avant de ma tente, ils m’ont construit un vrai salon avec des branches de peupliers. Vingt personnes au moins pourraient y tenir. Sous ce feuillage que le soleil ne peut pénétrer, les éternelles brises de ce beau pays m’ont fait un paradis de mon palais agreste… Je suis sûr de regretter le Saric. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . » Notre situation empire : l’hostilité devient plus vive. Elle est menaçante. Nos hommes se préparent à une marche de quatre-vingts lieues, la prudence m’oblige à te cacher pour quelle destination. On raccommode avec un goût plus ou moins fantasque de poétiques guenilles. À défaut de souliers, on fabrique des sandales. Nous avons monté nos deux pièces de canon, en forgeant jusqu’au moindre clou ! Atelier de charron, de forgeron, de sellier, de fondeur, de cordonnier, tout cela s’est improvisé dans les salles effondrées. Les ombres des moines morts ont dû bien s’étonner dans leurs caveaux ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . » Je ne saurais trop le redire, mes Français se sont montrés magnifiques dans celle lutte de l’industrie contre le désert, de la patience contre mille difficultés, contre un imprévu plein d’irritation… L’esprit du corps est excellent, nous partons selon toute apparence dans sept à huit jours… »

Les lettres au colonel et au général venaient à peine de partir que le préfet de l’Altar, dans la juridiction duquel se trouve le Saric, donna communication à M. de Raousset d’un ordre envoyé par le gouverneur, ordre qui interdisait aux juges de l’Altar et de San Ignacio de mettre la compagnie en possession d’aucun terrain ou mine, dans Arizona ou ailleurs, jusqu’à ce qu’elle eût satisfait aux exigences du commandant général.

Voici quelques extraits de la réponse de M. de Raousset :

« Jamais, Monsieur le gouverneur, jamais il n’a été dit ni écrit une parole qui tendit à nous imposer les conditions que le général soulève devant nous comme une barrière. Je pourrais ajouter qu’il était facile de nous les poser à Guaymas, à Hermiosillo même. Fallait-il attendre trois mois et que nous fussions au terme même de notre voyage pour nous placer entre d’inacceptables propositions et un réembarquement ?

» Vous le voyez, Monsieur le gouverneur, les preuves abondent. Les conditions tendent à un objet inique : nous expulser de la Sonore.

» Et pourquoi ?

» Il est impossible que je me fasse plus longtemps illusion. Nous sommes sacrifiés, nous, nos droits acquis, ceux de la compagnie qui nous envoie et les intérêts publics eux-mêmes, à l’avidité personnelle de quelques hommes puissants.

» Loin de nous donner aide et protection, on a tout fait pour nous engourdir ou nous décourager. On a feint de se méprendre sur nos intentions, on a soulevé des malentendus sur les choses les plus claires, et on est encore à se demander si nous devons ou non rester dans le pays.

» Nos intentions !

» Les lettres de M. le ministre de France à M. le commandant général, à M. Aguilar, à M. Calvo et à vous-même, ne suffisent-elles donc pas ?

» Ne parlons pas de mes déclarations personnelles, effaçons le traité fait avec la compagnie Restauradora : oublions toutes les preuves de soumission, de bon vouloir, de dévouement à ce pays, données par mes compagnons pendant quatre-vingt-seize jours ; mais les déclarations officielles émanées du représentant de la nation française, déclarations si franches, si noblement inspirées, si chaudement écrites, sont-ce là des choses qu’on laisse de côté sans que le bon sens public ne les relève et ne dise : La vérité est là ! là sont les informations, les déclarations que vous me demandez ?

» L’émigration française en Sonore était attendue comme un bienfait par les populations de ce pays, elle était approuvée par le gouvernement central, par M. Blanco, par vous, par tous.

» C’est alors que vint la première expédition, conduite par M. de Pindray : on la reçut avec enthousiasme, on lui donna des chevaux, des mules, des bœufs, des terres, des vivres ; on ne lui demanda pas de renier sa nationalité : on la laissa libre et respectée.

» Mais alors il n’était pas question d’Arizona, de ses mines d’argent, d’un vaste monopole à établir dans la Sierra. La compagnie Barron, enfin, n’avait pas encore formé la ligne puissante dont chaque nom est bien connu de toute la Sonore.

» Nous sommes venus ! mais, par une fatalité imprévue, nous arrivons ici pour y prendre légalement possession, en vertu du droit et des lois, du minéral d’Arizona concédé à la compagnie Restauradora, dont la compagnie Barron s’empare, au mépris de toute justice, sous la protection, sous les armes du commandant général lui-même.

» Comme nous n’avons donné aucun sujet de plainte, après quatre-vingt-seize jours d’épreuve, on ne peut nous dire encore : sortez de ce pays. Mais chaque jour apporte un acte nouveau, une entrave imprévue, mie tracasserie habile, une exigence intolérable, chaque jour, enfin, on nous fait faire un pas de plus vers le découragement et vers une retraite volontaire.

» Je ne m’abuse plus, Monsieur le gouverneur, je ne veux pas me prêter plus longtemps à une comédie qui ferait croire à ma faiblesse, Je ne demande plus qu’au bon sens public un appui, une protection, une sympathie que les autorités nous refusent.

» Nous vivons dans un siècle où la vérité perce tous les voiles et triomphe du temps comme de l’espace. L’opinion publique n’est plus celle d’un pays : elle embrasse le monde. Je possède assez de documents, de pièces et de correspondances authentiques pour porter la lumière à flots sur notre expédition en Sonore.

» C’est à ce tribunal suprême que je compte en appeler.

» J’ai l’honneur d’être, Monsieur le gouverneur, etc.

» Comte de Raousset-Boulbon.

Le 16 septembre enfin, après dix jours d’attente, arriva une nouvelle lettre du colonel Giménez. Cette lettre n’apportait aucune modification aux exigences du général : elle ne discutait même pas les réponses du 28 août, elle n’ajoutait que d’irritantes menaces aux conditions proposées. D’après M. Giménez, le général Blanco pouvait anéantir les Français en un clin d’œil. Si l’on n’obéissait promptement, on devait s’attendre à subir, sans retard, le traitement réservé aux pirates.

Par le même courrier, le colonel faisait tenir clandestinement à M. Lenoir, premier lieutenant de M. de Raousset, une lettre confidentielle dans laquelle il l’excitait à s’emparer du commandement de la troupe, lui promettant les avantages ordinaires de la trahison. M. Lenoir remit immédiatement cette lettre à M. de Raousset, qui la lut à haute voix à ses compagnons. L’indignation de la compagnie ne connut plus de bornes. Pour la première fois, on cria : Aux armes !

M. de Raousset eut la plus grande peine à retenir ses hommes ; une vingtaine d’anciens gardes mobiles, surtout, ne voulaient rien entendre et demandaient à grands cris le combat. Il répondit au colonel : dans cette lettre, on sent déjà l’homme à bout de patience, obéissant aux mouvements tumultueux de son âme, plutôt qu’aux conseils prudents de la politique.

« Ma lettre, dites-vous, me convertit en insurgé ; le bon sens public en jugera différemment.

» Le langage d’un homme libre est-il donc chose si rare aux oreilles de vos commandants généraux qu’ils ne puissent l’entendre sans croire à la révolte ?

» Il suffit au commandant général d’avoir reçu la lettre dont vous parlez, pour qu’il m’adresse, par votre entremise, la menace de me traiter comme un pirate.

» Un pirate ! parce que j’aurai refusé d’échanger ma nationalité contre le droit douteux d’aller chercher à Arizona quelques poignées d’argent ! Un pirate ! parce que je refuse de faire, de mes compagnons, des soldats sans solde, sans vêtements, et soumis aux coups de bâton !

» Ma conscience porte légèrement cette menace et ma résolution ne s’en étonne guère !

» Vous supposez, colonel, au sujet de ma résistance, des idées, des projets que je n’ai point apportés dans ce pays. Vous me supposez des illusions que je n’ai pas. Il se peut que le général Blanco puisse m’anéantir en un clin d’œil ; cependant, colonel, les hommes que j’ai l’honneur de commander ne s’intimident pas facilement : les menacer, c’est les affermir dans la résistance.

» Comte de Raousset-Boulbon. »

Deux jours plus tard, M. Giménez revint à la charge, mais toujours avec des phrases ambiguës qui semblaient écrites bien plus pour irriter que pour convaincre. Comme tous ses compagnons, M. de Raousset était las de pourparlers inutiles. On allait quitter le Saric et retourner sur ses pas ; un accident retardait seul le départ. Le temps des ménagements était passé ; M. de Raousset répondit : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Quand un homme, investi d’un pouvoir et d’une responsabilité comme ceux du commandant général, ose inposer des conditions pareilles ; lorsque après avoir entendu les observations d’un esprit aussi sérieux que l’est M. Garnier, mon fondé de pouvoirs, et celles que vous avez dû lui adresser vous-même ; quand un homme aussi haut placé se détermine à écrire et à livrer à la publicité de pareilles dérisions, nul ne peut supposer qu’il agit légèrement.

» C’est donc très-formellement que M. le commandant général me mande à Arispe avec le parti pris d’avance d’exiger que je renonce à ma nationalité ou que je quitte la Sonore.

» Mais pour qui donc, pour quelle espèce de gens sans cœur, sans souvenirs, sans aucun sentiment de la patrie, M. le général Blanco prend-il mes compagnons ! pour qui donc les prenez-vous vous-même, quand vous me transmettez de telles propositions ? Lorsque vous excitez M. Lenoir à me faire enlever le commandement, le croyez-vous donc disposé plus que moi au sacrifice de sa nationalité ? Ne comprenez-vous pas que si j’étais assez faible pour abdiquer la mienne sous le coup d’une menace, pas un homme ne me suivrait dans cette voie honteuse ?

» Comment peut-il entrer dans l’esprit d’un homme raisonnable que mon entrevue avec le général Blanco puisse résoudre une question aussi insoluble ?

» Sachez bien encore ceci, colonel, et que tous le sachent comme vous : ni la force, ni l’intimidation, ni l’intérêt ne me feront oublier ce que je me dois à moi-même. Ma fortune et ma vie ne sont rien pour moi, absolument rien, là où mon honneur est en question.

» Or, M. le commandant général de Sonore a mis en question mon honneur.

» Eût-il cent fois plus de forces qu’il n’en possède, ces forces fussent-elles cent fois plus redoutables qu’elles ne le sont, il ne me ferait pas reculer d’un pas, là où je ne puis reculer sans abdiquer lâchement mon droit et sans m’avilir !

» Raousset-Boulbon. »

C’était la déclaration de guerre.

  1. Voici le texte espagnol de la lettre du général : Dispuse que veniesen a esta ciudad en donde exijiria yo que renuncien a su nacionalidad o tendran que reembarcarse.
    Miguel Blanco.