Le Comte Gaston de Raousset-Boulbon, sa vie et ses aventures, d’après ses papiers et sa correspondance/8

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VIII

De retour à San Francisco, dégagé de toute association, dégoûté pour longtemps des spéculations commerciales, Gaston se donna tout entier à la grande idée qui, après avoir longtemps confusément bouillonné dans sa tête, venait de prendre enfin une forme ; précise.

Malgré les immenses ressources d’un sol sans égal, le Mexique se dissolvait, frappé d’épuisement dans sa race, dans son administration, dans son armée, et devenait chaque jour une proie plus facile et plus tentante. Depuis la guerre dite de l’Indépendance, son gouvernement appartenait à toutes les dictatures de hasard que les révolutions font surgir chez les races qui finissent : il n’existait qu’à l’état d’occupation militaire et violente. Aucune probité, aucune pudeur, aucune idée politique. Le plus fort renversait le plus faible et pillait les caisses publiques quand le vaincu n’avait pas eu le temps de les emporter avec lui. Il n’était pas rare le lendemain même du vote d’une constitution, de voir un commandant de province se prononcer, marcher sur la capitale, s’en emparer et donner au pays une constitution nouvelle qui durait ce qu’elle pouvait. Les partis triomphaient tour à tour, mais la politique restait la même, inepte et stérile. Sans être prophète, on pouvais prédire, à coup sûr, le jour où ce puissant empire, déjà cruellement disloqué par ses voisins redoutables, disparaîtrait, province à province, dans l’Union américaine.

Le rajeunissement était certain par la fusion auglo-saxone, apportant un sang jeune et chaud dans ces veines apauvries, mais une résistance puissante, quoique passive, s’y opposait. D’un bout du Mexique à l’autre, la haine du yankee était profonde et vivace. Malgré l’exemple récent du Texas, malgré sa prospérité soudaine et éloquente, la race espagnole, au milieu de son abaissement, trouvait un reste d’énergie contre l’invasion du Nord. Partout M. de Raousset l’avait constaté, et ses idées s’en étaient affermies.

D’autre part, l’émigration française en Californie, disséminée sans lien, sans action, végétait méprisée des Américains, respectée seulement dans quelques individualités. Groupée, centralisée, elle pouvait devenir redoutable et féconde. Quelques essais avaient été tentés déjà : une compagnie de 450 hommes, sous les ordres de M. de Pindray, avait pénétré en Sonore. Mais c’étaient des tentatives tout individuelles, sans plan d’ensemble, et dont le désastre ne prouvait rien[1]. Former un noyau vigoureux, prendre possession d’un point important du pays, y attirer petit à petit l’émigration laborieuse et élever contre l’invasion des États-Unis une vaillante barrière française, telle fut l’idée de M. de Raousset, idée à laquelle il a tout donné, jusqu’à son sang.

M. Dillon, consul de France à San Francisco, entra dans ses vues et se prêta avec une obligeance parfaite à le mettre en rapport avec des gens importants, capables de le seconder. La question fut retournée sous toutes les faces. La nécessité de s’entourer de Mexicains fut reconnue unanimement, et sur une lettre de M. Levasseur, ministre de France, M. de Raousset partit pour Mexico, et vint soumettre ses plans à une maison de banque considérable, la maison Jeker Torre et Comp.

Voici quels étaient ces plans.

Les mines d’Arizona, depuis longtemps abandonnées, à cause du voisinage terrible des Indiens Apaches, étaient reconnues pour les plus riches et les plus facilement exploitables de la Sonore. Il s’agissait d’en obtenir la concession du gouvernement mexicain, d’y attirer l’émigration française, d’en chasser les Indiens, et de rendre un pays magnifique, tous les jours reconquis par le désert, à la civilisation, à la richesse.

Après deux mois de pourparlers, M. de Raousset avait vaincu toutes les difficultés ; la compagnie Restauradora était fondée, et une concession régulière lui était faite par le général Arista, président de la république mexicaine (17 février 1852).

Deux autres mois après (7 avril 1852), M. de Raousset signait un traité particulier avec la maison Jecker Torre et compagnie, agissant comme directeurs de la compagnie Restauradora.

Aux termes de ce traité, M. de Raousset s’engageait à débarquer le plus tôt possible à Guaymas, en Sonore, avec une compagnie française, armée et équipée en guerre, de cent cinquante hommes au moins.

Un agent de la compagnie devait l’attendre à Guaymas et explorer, de concert avec lui, les parages d’Arizona, y reconnaître les mines, et en prendre possession au nom de la société.

Vu les difficultés de tous genres qui s’opposaient à l’exploitation de ces mines, l’autorité compétente avait fixé un laps de temps pendant lequel la compagnie Restauradora était seule autorisée à prendre possession d’Arizona.

La compagnie française, on ne saurait trop le répéter, devait être armée et organisée militairement. Sa mission expresse était de protéger l’exploitation des mines contre toute agression des Indiens Apaches, terreur du pays.

La société Restauradora faisait tous les frais de l’expédition. M. de Raousset devait trouver à Guaymas des vivres et des munitions ; trente mille rations devaient en outre l’attendre au Saric, à mi-roule de Guaymas à Arizona.

Pour sa part, M. de Raousset avait cession de la moitié des terrains, mines, placers découverts et à découvrir.

Tel était l’objet nettement défini de l’expédition ; telle est son origine authentique. En France, ce n’eût été qu’un traité très-clair, ressortissant tout au plus de la juridiction d’un tribunal de commerce ; au Mexique, le traité, à peine signé, devint une affaire d’État, un germe de guerre civile, sans autre solution qu’une retraite honteuse ou une revendication par les armes.

  1. La mort de M. de Pindray est restée un mystère. D’après les uns, il se serait fait sauter la cervelle ; d’après des versions plus récentes, on la lui aurait brûlée.