Le Comte Mollien/02

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LE
COMTE MOLLIEN

LES FINANCES ET LA GUERRE PENDANT LES PREMIÈRES ANNÉES DE L’EMPIRE.
1802-1808[1]


I. — La guerre recommence. — dispositions financières de l’an XI.

La paix d’Amiens, qui avait excité d’abord tant d’enthousiasme à Londres comme à Paris, avait à peine duré quelques mois, que déjà il était évident que la guerre allait reprendre le cours de ses fureurs. Signée à la fin de mars 1802, elle était rompue en mai 1803. Que déjà la révolution française eût été définitivement acceptée de ses ennemis avec le rang où le génie du premier consul et l’énergie intelligente et courageuse de la nation venaient de la porter, c’eût été trop beau pour la France, trop heureux pour le monde. Il n’entre pas dans les desseins de la Providence que le genre humain ait la carrière médiocrement raboteuse. Certes la période écoulée entre le 14 juillet 1789 et le 18 brumaire avait été laborieuse ; mais il est dans l’ordre que les grands progrès s’achètent par des épreuves plus prolongées et plus dures encore. La révolution française était une ère nouvelle pour tous les peuples, pour ceux-là mêmes dont on avait tourné les armes contre elle. Elle était l’espoir des opprimés et l’appui des faibles ; elle ouvrait au grand nombre des destinées différentes et meilleures. Le chemin, en pareil cas, n’est rendu praticable que par d’immenses efforts longtemps soutenus et au prix d’énormes sacrifices. Le génie ancien de la civilisation, représenté par les aristocraties légataires de la féodalité, ne pouvait, quelque rudes leçons qu’il eût reçues, se tenir pour vaincu, et l’esprit de la révolution lui-même avait besoin de s’épurer à la manière de l’or qui se purifie par le feu. De part et d’autre, il y avait des passions qui voulaient s’assouvir et qui avaient besoin d’être lassées par l’adversité, comme ces maladies violentes qu’on ne peut apaiser qu’en épuisant le malade.

Cette dernière observation s’applique surtout au parti contre-révolutionnaire, soutenu et excité par les aristocraties et personnifié en elles. Le premier consul leur était odieux en proportion de ses légitimes succès, de la gloire dont il entourait la révolution française, de la consistance qu’il lui donnait par la puissance de son bras et par le caractère réparateur de son gouvernement. Sans doute on serait fondé à dire que la révolution, en sa personne, cherchait trop peu à se faire pardonner la haute fortune qu’avec lui elle s’était faite. Elle en jouissait non sans étalage. Cependant l’histoire rendra cette justice à la révolution française sous le consulat, ou pour mieux dire au grand homme qui, à partir de ce moment, la confondit avec lui-même, que s’il intervenait en maître dans les grandes affaires du continent, c’était pour résoudre, avec autant de sagesse que de vigueur, des difficultés qui, pour tout autre, eussent été insolubles. Dans l’empire germanique, à la suite de nos conquêtes sur la rive gauche du Rhin, les principautés ecclésiastiques de la rive droite devaient être sécularisées et partagées pour indemniser les princes qui avaient été dépouillés de l’autre côté du fleuve. C’était convenu en principe, mais les parties ne savaient pas se mettre d’accord, et, par leur avidité, elles donnaient un spectacle honteux. Le premier consul s’interposa heureusement, et de la manière la plus désintéressée, pour concilier des ambitions qui sans lui se fussent entre-déchirées. De même en Suisse la médiation qu’il exerça fut celle d’un homme qui sait le poids de son épée, mais elle ne fut pas moins d’un arbitre rempli d’impartialité et de modération. Les agrandissemens territoriaux qu’il donna à la France du côté de l’Italie, après la paix d’Amiens, furent-ils pour les aristocraties européennes, pour l’aristocratie anglaise en particulier, plus qu’un prétexte, et l’équilibre européen n’était-il pas déjà rompu ? Sans doute ces accroissemens constataient et consacraient la suprématie de la France en Europe ; mais cette suprématie lui appartenait de par la grandeur des principes qu’elle représentait, de par l’éclat de ses triomphes, et de par le génie du grand homme qu’elle avait à sa tête. Quant aux acquisitions, le texte et l’esprit des traités de Lunéville et d’Amiens ne s’y opposaient pas. Bien plus, elles étaient notoirement prévues, car le sort du Piémont était déjà indiqué bien avant la conclusion des négociations, et l’Angleterre, quand elle avait signé la paix, n’avait fait à ce sujet aucune réserve, tandis qu’elle voulait garder Malte au mépris des traités. Du moins les victoires qui nous avaient mis dans la main les provinces annexées à la France par le premier consul étaient sans tache, et les populations conquises se soumettaient avec joie. Au contraire, lorsque l’Autriche, en 1793, avait planté, au lieu du drapeau blanc, le drapeau impérial sur les murs de Condé et de Valenciennes, ou que, aux jours de nos revers en Italie, devenue maîtresse de Turin, elle avait prétendu y rester malgré les réclamations de Paul Ier en faveur du roi de Sardaigne, et lorsque l’Angleterre s’était établie dans Toulon comme chez elle et pour son compte, elles avaient indignement trahi la cause royaliste pour la défense de laquelle elles disaient avoir pris les armes, et envers les habitans elles avaient été des oppresseurs. À l’égard de l’équilibre européen, s’il était difficile aux cabinets étrangers de se résigner à voir la France dominer en Italie lorsque déjà elle tenait sous sa loi directe ou sous sa suzeraineté les bouches de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin, il était impossible à Napoléon d’y renoncer. La fierté de la révolution française, le sentiment qu’elle avait de sa force et de sa mission dans le monde, l’attachement de la France pour des peuples qu’elle avait soustraits à un joug détesté, interdisaient au premier consul de prêter l’oreille à toute proposition qui aurait tendu à faire de l’Italie et de la Hollande autre chose que ce qu’elles étaient en 1802, des états placés sous le protectorat de la France. Les cabinets qui, par leurs démarches directes ou leur concours dissimulé, précipitèrent une fois de plus l’Europe dans les horreurs de la guerre ont encouru une grande responsabilité devant l’histoire. Si quelque chose est prouvé, c’est qu’un seul gouvernement fit des efforts sincères pour conserver la paix, et proposa avec loyauté des transactions, que repoussa la duplicité des uns, l’égoïsme ou la haine implacable des autres, et ce gouvernement fut celui de Napoléon.

Dès la rupture de la paix d’Amiens, le premier consul, avec la sûreté de son coup d’œil, vit bien que ce ne serait pas avec l’Angleterre seule qu’il aurait à compter de nouveau. Ses préparatifs militaires furent tels qu’ils pussent répondre et du côté de la mer et du côté des puissances continentales. Il jugea nécessaire d’avoir une armée de terre de 500 000 hommes. Il mit à flot tout ce qu’il y avait de vaisseaux de ligne dans les ports, et donna les ordres les plus pressans pour qu’on achevât rapidement ceux qui étaient sur le chantier, de manière à porter à cinquante le nombre de ces citadelles flottantes, avec des frégates en proportion. Ensuite il fit construire des embarcations d’un moindre échantillon pour former ce qui prit le nom de la flottille de Boulogne, et qui était en réalité la flotte la plus nombreuse qu’on eût vue jusque-là, car elle se composait de douze à treize cents chaloupes, bateaux et péniches, tous portant du canon, et d’un millier de navires de transport, achetés au cabotage ou à la grande pèche.

De là une charge relativement bien lourde pour les finances. Le budget des dépenses de l’an xi (de septembre 1802 à septembre 1803), estimé d’abord à 500 millions, fut porté à 590, et fut effectivement de 632. Les recettes ordinaires ne furent que de 571 millions[2]. Les dépenses devaient s’élever à 632 millions ; mais aux recettes ordinaires on sut ajouter des ressources extraordinaires, sans recourir à l’emprunt, si ce n’est bien plus tard et seulement par une méthode indirecte à l’occasion du règlement définitif des budgets des années ix, x et xi. Ce furent d’abord les subsides des états alliés et des cliens de la république française. En fait d’alliés, il n’y avait guère que l’Espagne qui pût porter ce nom. Le premier consul aima mieux son argent que son concours actif, qui n’eût jamais été efficace, non-seulement parce que chez cette généreuse nation tout s’était désorganisé sous la déplorable administration d’un indigne favori, mais encore perce que Godoy penchait en secret pour l’Angleterre et ne demandait pas mieux que de trahir l’alliance. L’Espagne s’engagea à un subside de 6 millions par mois, que le règlement des comptes antérieurs réduisit à quatre, somme qu’encore il lui était plus aisé de promettre que de payer.

Les cliens, c’étaient les états qui avaient été mis au monde parla révolution française, comme la république italienne, et ceux qu’elle avait délivrés de la domination autrichienne pour les entraîner dans son orbite, comme la Ligurie et Parme ; c’était encore la Hollande, qui s’était modelée à notre image. On demanda à la dernière une coopération directe et complète ; elle la donna avec cette honnêteté et cette fidélité qui sont des attributs reconnus du caractère hollandais. La république italienne, qui n’avait pas encore d’armée, quoiqu’elle dût bientôt mettre en ligne des troupes vaillantes, ne pouvait offrir que de l’argent ; elle fournit en conséquence 1 million 600 000 fr. par mois ou 19 200 000 fr. par an ; la république ligurienne donna 1 200 000 fr. par an, et Parme 2 millions. C’était de la part de l’Italie une contribution totale de 22 400 000 fr. À cette époque, une somme pareille était un secours bien plus efficace que ne le serait aujourd’hui le double : non que la valeur de l’argent ait décru dans cette forte proportion, mais la guerre se fait d’une façon beaucoup plus coûteuse, et jamais personne n’a possédé au même degré que Napoléon l’art de tirer d’une somme déterminée le plus grand effet[3].

Il fit contribuer l’ennemi lui-même à l’entretien de son armée de terre et de mer. Le Hanovre, possession de la maison régnante d’Angleterre, fut occupé par un corps de 30 000 hommes, qu’on nourrit au moyen des impositions, sans grever l’habitant, parce que l’armée hanovrienne fut dissoute. C’était en même temps un poste d’observation en Allemagne. Le royaume de Naples, dont on avait cent raisons de se méfier, puisque la reine qui le gouvernait sous le nom de son époux ne prenait pas la peine de dissimuler son antipathie pour la république française et pour le premier consul, reçut de même un corps d’armée de 15 000 hommes parfaitement commandé, qui s’établit et se fortifia dans le golfe de Tarente.

En outre, la nation lui offrit d’une manière spontanée une assistance financière indépendante de l’impôt. Ce furent des souscriptions destinées à construire une flotte avec laquelle on pût aller terminer sur le sol même de l’Angleterre la sanglante rivalité qui divisait les deux nations. Les départemens, les communes, les corporations, les particuliers s’empressèrent de s’inscrire pour de fortes sommes. Les petites villes donnaient des bateaux plats, les grandes cités ou les départemens des frégates ou des vaisseaux de ligne. En tout, ce ne fut pas moins de 40 millions, à répartir, il est vrai, sur plusieurs exercices.

Déjà le premier consul avait avisé à faire de l’argent d’une colonie lointaine qu’il était bien clair qu’on n’utiliserait pas tant que la guerre durerait ; c’était la Louisiane. En 1801, par la convention de Saint-Ildefonse, elle avait été rétrocédée à la France par l’Espagne. À la paix, le premier consul avait eu le dessein d’en pousser vivement la colonisation ; à l’approche des hostilités, il dut changer de plan, et il prit son parti avec cette promptitude qui lui était propre. Un envoyé des États-Unis, M. Monroë, le même qui depuis fut président avec honneur, venait d’arriver pour conférer avec le gouvernement français au sujet du transit sur le Mississipi ; on lui proposa l’acquisition même de tout ce vaste pays. Il prit sur lui d’accepter, sauf ratification, et le traité fut signé moyennant 15 millions de dollars ou 80 millions de francs. Après déduction d’une somme d’environ 20 millions, destinée à indemniser le commerce américain des captures faites sur mer injustement par la marine militaire de la France pendant la dernière guerre, et d’environ 6 millions pour commission ou escompte, ce fut pour le trésor un supplément de 54 millions.

Par cet ensemble de moyens, et grâce à l’économie rigoureuse par laquelle s’est toujours signalé le gouvernement de Napoléon, il devenait possible, non-seulement de couvrir les dépenses de l’an xi, mais aussi de parer à celles de l’an xii, qui allaient monter plus haut, car c’est en l’an xii que la construction de la flottille de Boulogne fut le plus vivement poussée.

Confiné dans ses fonctions de directeur général de la caisse d’amortissement, M. Mollien ne prit aucune part aux différens arrangemens que je viens de rappeler ; mais il eut avec le premier consul une suite d’entretiens intéressans. Le premier consul avait profité de la paix pour envoyer à Saint-Domingue une expédition destinée à y rétablir l’autorité de la France. Quand il eut lieu de croire que la guerre allait recommencer, il lui revint à l’esprit qu’une foule de navires de commerce étaient en mer chargés d’approvisionnemens et de marchandises diverses pour cette destination ; d’autres couraient les mers dans toutes les directions. Or les habitudes auxquelles jusque-là le cabinet anglais s’était montré trop fidèle, et dont la violence contraste avec l’esprit de modération dont nous le voyons animé présentement, autorisaient à penser qu’avant aucune déclaration de guerre les frégates de la marine britannique courraient sus aux bâtimens français. Napoléon aurait donc voulu qu’on insinuât à nos armateurs de faire assurer leurs navires avec les cargaisons par les compagnies anglaises, et il consulta M. Mollien sur les moyens de lancer l’insinuation sans qu’elle parût venir du gouvernement. M. Mollien n’eut pas de peine à lui faire comprendre que quelque adresse qu’on y mît, quelque détour qu’on prît, le commerce verrait aussitôt la portée de l’avis, et que l’effet immédiat serait une panique. Le premier consul se rangea à l’opinion de M. Mollien, et ne continua l’entretien que pour se faire renseigner en détail sur le mécanisme et les effets des assurances maritimes. Je mentionne ici la conversation à cause d’un trait particulier par lequel se révèle une des dispositions que Napoléon apportait aux affaires.

Le premier consul, en énonçant l’idée de faire assurer les navires français par les compagnies de Londres, cachait à M. Mollien que c’était en prévision d’une rupture qu’il jugeait imminente ; mais celui-ci, qui était parfaitement informé par la correspondance de quelques grands capitalistes, répondit comme s’il eût été au courant de la pensée du premier consul. Là-dessus Napoléon répliqua vivement comme un homme qui a été compris malgré lui : « Et pourquoi concluriez-vous de ce que je viens de dire qu’il puisse être question de guerre entre l’Angleterre et nous ? Le commerce n’a-t-il pas de précautions à prendre contre les pirates ? Quand je vois une masse aussi considérable de capitaux jetés avec tant de précipitation dans une colonie, et dont les retours peuvent être si longtemps incertains, j’ai lieu de m’étonner sans doute de ce que les négocians français, qui ne prêteraient pas une obole au gouvernement, confient si imprudemment à la mer tant de richesses[4]. » On a ainsi un exemple de la réserve, portée jusqu’à la défiance, qu’il observait dans ses rapports avec ses collaborateurs les plus sûrs. Il avait lui-même justifié cette disposition d’esprit le jour où il avait adressé à M. Mollien ces remarquables paroles : « Quand on gouverne avec tant d’élémens ennemis de tout gouvernement, après tant de désordres, au milieu des dissentimens publics, parmi des partis qui définissent tous également mal le pouvoir et qui ne s’en sont successivement emparés que pour le perdre, la défiance devient une vertu, parce qu’elle est une nécessité. »

Ses légitimes appréhensions au sujet de l’action que la guerre exercerait sur les affaires commerciales ne furent pas étrangères à la détermination qu’il prit relativement à la Banque de France et à— la refonte qu’il fit de cette institution par la loi du 24 germinal an xi. Jusqu’au moment où la loi fut préparée, il en conféra fréquemment avec M. Mollien, et ce fut par son intermédiaire principalement qu’il fit agréer à la Banque les changemens dont j’ai dit un mot. Le principal personnage de la Banque était M. Perregaux, banquier devenu sénateur, qui se prêta d’assez bonne grâce à tout ce que proposait le premier consul, sans cependant bien en apprécier la portée, ni même l’utilité. Il était fort étonné qu’au milieu de tant de soucis le premier consul trouvât le temps de s’occuper de la Banque, et le fit avec cette insistance et cette sollicitude des détails. « Qui donc s’avise, disait-il à M. Mollien, de l’embarrasser de nos affaires ? » C’était une erreur de M. Perregaux de ne pas voir qu’une grande banque n’est pas une institution purement privée, qu’elle participe des caractères des institutions publiques, et qu’il appartient à un gouvernement éclairé d’exiger d’elle, en retour des avantages dont elle est investie, qu’elle observe certaines règles indiquées par l’intérêt public.

Continuellement préoccupé des besoins financiers de l’état, le premier consul se remettait souvent à discuter avec le directeur général de l’amortissement, de même qu’avec quelques autres hauts fonctionnaires, des moyens qu’il devait y avoir de négocier autrement qu’avec une perte énorme les obligations et les bons à vue[5] des receveurs-généraux, titres qui formaient l’actif du trésor. Il lui semblait qu’il serait mieux d’en confier le soin aux receveurs-généraux eux-mêmes réunis en syndicat que de s’en remettre à des banquiers irresponsables de fait, quoiqu’ils répondissent nominalement. Le ministre du trésor, M. de Barbé-Marbois, qui avait aperçu des irrégularités dans les actes de quelques-uns des receveurs-généraux, était opposé à l’intervention de ces fonctionnaires. M. Mollien au contraire, quand le premier consul lui demanda son opinion, n’hésita pas à s’y montrer favorable ; mais au lieu de desservir le ministre, à qui Napoléon imputait les conditions onéreuses qu’on subissait dans le placement des obligations, il eut le bon goût et le courage de le défendre : il exposa au premier consul que, si les titres dont disposait le trésor se négociaient difficilement et avec un sacrifice considérable, il fallait en chercher l’explication dans la défiance que le trésor public inspirait aux capitalistes, défiance qui s’était atténuée depuis le 18 brumaire, mais qui subsistait encore, et conservait sa raison d’être. « Le trésor, disait-il, n’a pas cessé d’avoir des arriérés à solder. Les crédits ouverts excèdent les recouvremens, par conséquent les personnes qui ont traité avec l’état pour les différons services publics ne sont pas assurées d’être payées intégralement aux époques fixées, et il y en a nécessairement un certain nombre qui ne le sont pas. Ces retards, ces sortes de suspensions de paiemens se présentent sur une moindre échelle qu’avant la révolution ; mais il faudrait, pour le bon ordre, qu’on ne vît plus rien de semblable. Jusque-là, les valeurs du genre des obligations éprouveront plus ou moins de discrédit, quoique toutes les obligations proprement dites soient payées exactement par les receveurs-généraux, ou à leur défaut par la caisse d’amortissement. » M. Mollien concluait de là qu’il y avait une amélioration importante à introduire dans les relations de l’état avec ses créanciers, qu’il fallait donner aux porteurs d’ordonnances toute sécurité sur le mode et l’époque du paiement. Il faisait remarquer au premier consul que l’ajournement était pour le trésor un mauvais calcul, que les personnes qui traitaient avec l’état, sachant d’avance la chance qu’elles couraient, en tenaient compte dans les conditions de leur marché ; qu’ainsi, en se dispensant de payer régulièrement quelques-unes de ses dettes, le gouvernement se préparait, par l’inévitable aggravation des clauses de ses traités, une perte décuple du profit qu’il avait pu faire. Dans une note que le premier consul lui avait demandée, il s’exprimait en ces termes : « La lutte n’est jamais égale lorsque la récrimination du grand nombre est provoquée contre un seul. Le gouvernement qui paie mal ne paie pas moins, et finit par obtenir moins en payant plus. » Ici M. Mollien rencontrait une des idées les plus arrêtées qu’il y eût dans l’esprit de Napoléon. Je veux parler de son peu d’estime pour les capitalistes en général, et nommément pour ceux qui étaient entrepreneurs de services publics et fournisseurs des armées en particulier.

J’ai eu occasion de dire comment ce penchant, qui est contraire à la juste notion qu’on a aujourd’hui de la propriété, était chez lui une réminiscence des temps antiques, où la richesse mobilière attirait peu de considération, une des conséquences de son admiration excessive pour les Romains ; mais en même temps qu’un souvenir classique, c’était l’effet d’impressions personnelles profondément gravées en lui. Dans le cours de ses immortelles campagnes d’Italie, il avait été choqué de la tenue des munitionnaires des armées et des bénéfices qu’ils faisaient. Pendant qu’à son départ de Nice les généraux sous ses ordres avaient considéré comme une libéralité qu’on leur donnât à chacun trois ou quatre louis en or, les fournisseurs étaient dans l’abondance, et plus tard, à Milan, il avait été révolté du faste de quelques-uns de ceux qu’il avait dû employer ou que le gouvernement avait placés auprès de lui, indigné de l’influence corruptrice qu’ils savaient exercer sur de braves militaires. Sous le consulat, et plus tard, il en voyait encore plusieurs afficher un grand luxe et quelques-uns se vanter inconsidérément de la grandeur de leurs profits. Il n’apercevait ni les chances qu’ils couraient, ni les pertes qu’ils supportaient maintes fois. À l’égard des capitalistes en général, s’ils ne lui inspiraient qu’une médiocre sympathie, il avait ses motifs. Il les avait trouvés égoïstes, sans patriotisme, sans intelligence, quand, à son avènement au consulat, il leur avait demandé des avances. Vainement il avait aboli l’emprunt forcé et progressif de 100 millions qui les aurait particulièrement frappés, vainement tous ses actes avaient été d’un gouvernement réparateur ; son appel au commerce et à la banque de Paris, pour obtenir un prêt à court terme de 12 millions indispensable à la marche des affaires et au salut du pays, n’avait pas été entendu, quoiqu’il offrît pour le remboursement les meilleures garanties, tandis qu’un signe suffisait à Pilt pour obtenir des trésors. Dans un moment d’épuisement général, Pitt ayant fait un appel à la nation, une souscription nationale lui avait livré en moins d’une heure et demie 450 millions de francs[6]. Un tel rapprochement donne la clé de certaines paroles de Napoléon et de certains de ses actes. On comprend comment, dans l’entretien avec M. Mollien, que je viens de mentionner, au sujet des assurances maritimes, il lui parle, avec l’amertume d’une grande âme blessée, des négocians qui ne prêteraient pas une obole au gouvernement, tout en exposant leur fortune aux plus grands hasards.

Les opinions de M. Mollien, qui avait, lui, le sentiment le plus élevé et le plus avancé des droits de la propriété et du respect qu’elle mérite, lors même que le propriétaire serait personnellement peu intéressant, venaient ainsi se heurter contre des préventions fortement enracinées dans la pensée et même dans le sentiment de Napoléon. De là pour M. Mollien un labeur continuel, une lutte toujours renouvelée. Il ne parvint pas à changer l’opinion de Napoléon, ni à détruire ses antipathies ; mais dans la pratique, presque toujours il obtenait à la longue qu’il se relâchât de ses rigueurs.

Les comptes-rendus successifs de la caisse d’amortissement augmentaient la considération dont jouissait M. Mollien auprès du public et la haute opinion qu’en avait Napoléon. Le compte de l’an x constata que l’établissement avait pendant cet exercice doublé par de nouveaux achats sa propriété en 5 pour 100, et que, malgré la modicité de sa dotation et l’éventualité de ses ressources, il avait pu, dans l’intervalle de moins de trois années écoulé depuis sa création, racheter près du trentième de la dette constituée. Les résultats de l’an XI furent plus satisfaisans encore. La caisse possédait, à la fin de cet exercice, plus de 3 600 000 francs de rente 5 pour 100. C’était le quatorzième de la dette publique. Elle était parvenue à réaliser des créances désespérées, dont le trésor jusque-là n’avait pu rien faire ; elle servait avec une exactitude exemplaire l’intérêt des cautionnemens. Cet intérêt était compté presque toujours à domicile aux parties prenantes, dont le nombre n’était pas de moins de trente-trois mille. Enfin elle avait remboursé les emprunts dont elle s’était aidée pour solder les achats de 5 pour 100 ordonnés par le premier consul au moment où la paix d’Amiens fut rompue. L’opération mérite qu’on s’y arrête ; elle montre ce qu’étaient les rapports de M. Mollien avec Napoléon.

Lorsque la saisie des navires français en pleine mer, sans déclaration de guerre préalable, eut appris au public que la rupture avec l’Angleterre était définitivement consommée, on dut s’attendre à une forte baisse des fonds publics, comme toujours quand la guerre survient à peu près inopinément. Les spéculateurs à la hausse, qui avaient acquis plus de rentes qu’ils n’en pouvaient payer, étaient cruellement désappointés. Ils firent parvenir leurs doléances jusqu’au premier consul : quelques-uns d’entre eux étaient parmi ses alentours ; ils représentèrent qu’ils n’avaient eu en vue que le bien de l’état et l’intérêt du gouvernement, que le gouvernement ne devait pas les abandonner dans leur déconvenue, que pour lui c’était une question d’honneur. Le premier consul était fort sensible à tout ce qui touchait à l’honneur du gouvernement, d’ailleurs l’idée qu’il avait de l’étendue des attributions légitimes de l’état était telle qu’il devait juger naturel d’intervenir en pareille matière. 11 fit donc venir M. Mollien, et avec cette abondance de raisons qu’il savait toujours trouver, et qu’il déduisait dans un langage coloré de manière à convaincre ou à éblouir ses auditeurs, quels qu’ils fussent, il lui exprima la volonté que la caisse d’amortissement agît puissamment, afin de soutenir le 5 pour 100 à la cote relativement élevée qu’il avait obtenue pendant la paix. Il s’appuyait particulièrement de l’intérêt du commerce, déjà bien éprouvé par les méfaits des corsaires anglais. M. Mollien lui fit remarquer que le commerce, et surtout la classe qui se livrait aux opérations maritimes, n’avait guère de rentes sur l’état. « Si les intéressés dans le 5 pour 100 ne sont pas des commerçans, répliqua le premier consul, ils sont au moins des Français, et le gouvernement leur doit secours. » Puis il demanda de quelle somme M. Mollien aurait besoin pour retarder la baisse de huit jours au moins. La réponse fut que, selon toute vraisemblance, plusieurs dizaines de millions n’y pourraient suffire. Surprise du premier consul, insistance de M. Mollien. Bref, le directeur général de la caisse d’amortissement reçoit l’ordre de consacrer à soutenir le 5 pour 100 quatre millions à la prochaine bourse, et pareille somme chacun des deux jours suivans. Douze millions alors, c’était une somme énorme ; mais l’ordre était impérieux. « Point d’objection, avait dit Napoléon ; si ces fonds ne sont pas à votre disposition, il faut les trouver. J’écris au ministre des finances et au ministre du trésor ; voyez-les tous les deux. Vous viendrez, chacun des trois jours, me rendre compte de vos opérations et de leur effet. » La caisse d’amortissement n’avait guère que 3 millions et demi de disponibles ; le ministre du trésor n’avait absolument rien ; le ministre des finances trouva quelques fonds de caisse qu’il livra. La caisse des invalides de la marine avait des économies qu’elle grossissait par le moyen de la retenue qui lui était assignée non-seulement sur les traitemens, mais aussi sur toutes les dépenses de ce ministère. Le ministre de la marine s’en dessaisit. Le premier consul fit remettre sur sa cassette particulière 1 million ; quelques sommes furent offertes par des particuliers à titre de prêt. En quelques heures, les 12 millions furent réunis ; mais après les trois jours ils étaient épuisés, et la baisse n’était pas de moins de 10 pour 100. Le premier consul se consola facilement de son insuccès. « Eh bien, dit-il à M. Mollien, vous avez été battu (il aurait été plus exact de dire que c’était lui). C’est un faible mécompte ; j’ai prouvé à l’Angleterre que nous pouvions encore pourvoir à d’autres besoins que ceux de la guerre. » Il prit ses mesures pour régulariser les versemens faits par le ministre des finances et par la caisse des invalides de la marine ; celle-ci fut indemnisée en rentes. Quant à ce qu’il avait avancé lui-même, il dit noblement à M. Mollien : « Vous rembourserez plus tard, et quand vous le pourrez, ce que vous a fourni ma caisse personnelle. »

La guerre et les préparatifs immenses d’une descente en Angleterre semblèrent redoubler, à l’égard des affaires intérieures, l’activité du premier consul, au lieu de l’amoindrir. Le code civil s’achevait ; les autres codes se préparaient. La Légion d’honneur avait été créée. Les travaux publics recevaient une impulsion nouvelle. Son œil scrutateur était partout ; son initiative ne reculait devant aucune des difficultés qui se présentaient à lui, et telle était sa puissance d’assimilation, qu’il semblait qu’aucun sujet ne lui fût étranger, et qu’en toute chose il n’eût pas moins à enseigner aux vétérans des affaires publiques qu’à apprendre d’eux. Il se multipliait au conseil d’état, et plus encore dans ses conférences avec les ministres, qu’il reprenait l’un après l’autre de manière à les fatiguer tous. Il donnait de fréquentes audiences aux ambassadeurs étrangers. La tâche de réorganiser l’administration, l’état, la société, semblait si bien être son lot naturel, qu’on eût dit que pour la bien remplir il n’avait pas besoin de s’efforcer.

II. — l’empire. — la campagne d’Austerlitz. — grands embarras du trésor, opérations et projets de m. Ouvrard.

Dans son admiration reconnaissante, la France prodiguait à Napoléon les témoignages de sa confiance. À la paix, elle avait changé en une magistrature à vie le consulat, qui d’abord ne lui avait été donné que pour dix ans. Elle fit plus quelque temps après le renouvellement de la guerre, lorsqu’elle eut été alarmée sur la conservation d’une tète si précieuse par la formidable conspiration qui réunissait trois hommes étonnés de se trouver ensemble : George Cadoudal, Pichegru et Moreau, et dans laquelle trempaient le comte d’Artois et le cabinet anglais : elle rétablit la monarchie à son profit, avec la précaution, imitée d’Auguste, de substituer le titre d’empereur à celui de roi, et de ne pas abolir le nom de la république[7], dans l’espoir de concilier au nouveau régime beaucoup d’hommes honnêtes qui tenaient à ce qu’on s’écartât le moins possible des traditions de la révolution. À l’occasion de cet événement, cinq nouveaux conseillers d’état furent nommés, et M. Mollien fut l’un d’eux. Il en profita pour hâter l’adoption de quelques mesures de détail qui regardaient l’administration de la caisse d’amortissement. C’étaient des améliorations au régime des cautionnemens et à celui des consignations judiciaires, dont la caisse était chargée. À quelque temps de là, en sa qualité de directeur général de la caisse d’amortissement, il crut devoir présenter des remontrances contre deux actes qui opéraient un échange entre des titres de rente 5 pour 100 acquis par la caisse et les dotations en immeubles de la Légion d’honneur et du sénat. La caisse d’amortissement devait transférer environ 1 500 000 francs de rentes à la Légion d’honneur contre une masse de domaines nationaux estimés à 30 millions environ, et céder de même 1 700 000 francs de rentes au sénat contre 40 millions de pareilles propriétés. M. Mollien exposa que la caisse d’amortissement serait lésée, puisqu’on échange d’un revenu assuré, elle recevrait un revenu moindre et incertain par nature. Il fit aussi valoir que c’était remettre dehors des titres de rente que le public pouvait considérer comme définitivement retirés, et il pouvait espérer de trouver Napoléon sensible à ce dernier argument, car l’empereur attachait un grand prix à éviter autant que possible tout ce qui pouvait augmenter le montant de la dette constituée et à profiter de toutes les occasions pour la restreindre. À toutes ces raisons, Napoléon pouvait en opposer qui étaient pour le moins aussi bonnes. Il avait à dire qu’il lui importait de bien assurer le service financier de la Légion d’honneur et du sénat, et que le dommage éprouvé par la caisse d’amortissement n’était pas tel que les créanciers de l’état pussent s’en inquiéter ; qu’au surplus, en se défaisant, avec l’habileté dont son directeur général avait fourni tant de preuves, des domaines nationaux qui lui étaient transmis, la caisse se trouverait dans une position plus avantageuse qu’auparavant. Il dicta dans ce sens une longue réponse à la note de M. Mollien, et les deux décrets furent présentés au conseil d’état. Ils y obtinrent l’unanimité des suffrages, moins celui de M. Mollien, qui renouvela ses objections. Napoléon témoigna par son attitude et son langage qu’il était loin de prendre en mauvaise part l’insistance du directeur général.

Les difficultés du trésor s’aggravaient pendant ce temps, au-delà de ce que le public pensait et de ce qu’en avait pu découvrir encore le regard pénétrant de Napoléon. Les dépenses publiques avaient pris un nouvel accroissement. Le budget des recettes de l’an xii avait été évalué à 700 millions, toujours indépendamment des frais de perception et d’une partie des centimes additionnels établis pour les dépenses des localités, ce qui devait faire monter la charge des contribuables au-delà de 800. La dépense, estimée aussi primitivement à 700 millions, fut en réalité de 804, ce qui ne paraîtra point excessif, si l’on se rappelle les efforts qu’il fallut faire pour la flottille de Boulogne et pour l’entretien de nombreuses armées de terre et de mer. Il est vrai que les recettes, au lieu de 700 millions net, furent de 770 ; restait cependant un déficit qui, d’après les chiffres qui précèdent, aurait été de 34 millions. Cette année, pour augmenter les revenus de l’état, Napoléon consentit à l’établissement d’un impôt sur les boissons, qu’il avait repoussé jusqu’alors[8]. Ce fut à l’origine un droit unique et très faible, dont la perception s’assurait au moyen d’un inventaire dressé par les agens chez les récoltans de vins et de cidres, les distillateurs et les brasseurs de bière. Il était de 40 centimes par hectolitre pour les vins, de 16 sur les cidres, poirés et hydromels, et d’un droit analogue sur les liqueurs produites par la distillation ; mais ce n’était qu’un germe destiné à se développer bientôt. La loi du 24 avril 1806 y ajouta un droit du vingtième du prix à chaque vente et revente en gros, et un droit du dixième à la vente en détail. Un peu plus tard, le droit primitif dut même disparaître, parce que l’inventaire avait entraîné à sa suite l’invasion du domicile des citoyens dans un très grand nombre de départemens, surtout dans le midi. L’empereur put constater, pendant le séjour qu’il fit à Bayonne et à Bordeaux en 1808, combien c’était impopulaire. Une loi nouvelle supprima donc le droit d’inventaire ; elle abolit aussi le droit à chaque vente et revente en gros, qui excitait les plaintes du commerce. L’un et l’autre furent remplacés par le droit de circulation et le droit d’entrée perçu aux portes des villes et bourgs de plus de 2 000 âmes. La perception de l’impôt des boissons fut réunie dès le principe à celle de plusieurs autres taxes qui existaient déjà sur le tabac fabriqué, les voitures publiques, les cartes à jouer, les bacs, la marque des objets d’or et d’argent, les péages sur les canaux et les routes. Ce fut l’objet d’une administration, qui reçut le titre de régie des droits réunis. Par compensation à l’impôt des boissons, les contribuables furent dégrevés de 10 millions 200 000 fr., qu’on rabattit de la contribution foncière dans l’intérêt de ceux des départemens qui étaient surimposés. On sait combien, à l’origine de notre nouveau système d’impositions en 1789, la contribution foncière était inégale. Cette inégalité a motivé une suite de dégrèvemens ; de nos jours, quoi, qu’elle subsiste encore à un degré marqué, on la considère comme un fait irrémédiable, et on renonce à la faire disparaître[9].

En l’an xiii, on avait encore une forte dépense, et si l’on comptait en plus le produit des droits réunis, qui devait former plus de 20 millions, on avait en moins les subsides de l’Espagne, qui, de l’état d’amitié passive avec la France, était passée à l’état d’alliance offensive et défensive à la suite d’un infâme guet-apens ordonné par Pitt, la saisie en pleine mer, sans déclaration de guerre, de quatre galions revenant de la Plata chargés d’argent, en septembre 1804. Dans cette situation, l’Espagne conservait ses ressources pour ses propres arméniens. On avait eu une recette extraordinaire par les cautionnemens en numéraire qu’on multipliait ou qu’on grossissait. On s’était procuré quelques fonds au moyen des traites du caissier central du trésor sur lui-même ou sur les comptables des départemens ; on était parvenu à tenir ainsi en circulation des effets du trésor d’un montant de 15 millions. On éprouvait cependant une insuffisance de 40 millions environ pour l’exercice courant. Dans la seconde moitié de 1805, la situation financière fut plus embarrassée encore. Il fallait être en mesure non plus seulement contre l’Angleterre, mais aussi contre la coalition que Pitt avait ourdie sur le continent. Pendant les trois années qui s’écoulèrent à partir de la paix d’Amiens, M. Mollien rapporte que les dépenses de la marine furent de 440 millions. Dans la même période, le ministère de la guerre absorba 809 millions sans payer la totalité de ses engagemens. Pour ces deux départemens ministériels, c’était peu en comparaison de ce qu’ils accomplirent, mais c’était beaucoup pour les finances, qui étaient organisées seulement de manière à fournir en trois ans à la marine 200 millions, à la guerre 630. Ainsi débordé, le ministre du trésor était aux abois, et nous dirons bientôt à quels expédiens il se laissa dériver et ce qu’il faillit en coûter à l’état. L’empereur ne savait pas la portée des arrangemens pris par M. de Barbé-Marbois : ce ministre n’avait pu la lui révéler, ne l’apercevant pas lui-même ; mais il soupçonnait quelque grand désordre. Le jour où il partit pour la campagne d’Allemagne, à la fin de septembre 1805, ayant trouvé M. Mollien sur son passage dans la galerie de Saint-Cloud, en se rendant au spectacle, il était allé à lui et lui avait dit : « Les finances sont mal, la Banque éprouve des embarras[10]. » Cette confidence à brûle-pourpoint, en un pareil instant, avait quelque chose de solennel, puisque c’était le départ du nouveau César pour une guerre où il devait rencontrer des ennemis bien préparés à la lutte, et où il pouvait être frappé par l’aveugle hasard. La gravité de la circonstance ressort mieux encore de ces paroles par lesquelles termina l’empereur : « Ce n’est pas ici que j’y puis mettre ordre. » C’était de la victoire qu’il attendait la restauration des finances. Il fallait qu’il fût vainqueur, qu’il le fût aussitôt, car dans le cas d’un échec ou seulement d’une victoire douteuse il eût été impossible au trésor de lui fournir le moyen de tenter un nouvel effort. L’empereur cependant partait calme et confiant. Sa foi en sa fortune n’était pas l’effet d’un aveugle fatalisme ; c’était le sentiment qu’il avait de la supériorité de son génie militaire, que les Autrichiens avaient tant de fois éprouvée en Italie. C’était la conscience de l’ascendant que lui donnait la bonté de sa cause : dans cette guerre d’Allemagne, ce n’était pas lui qui était l’agresseur ; il était injustement attaqué par un ennemi qui se flattait en vain de le surprendre, et puis dans le champ-clos où l’Autriche le forçait de descendre, il se présentait comme le champion déclaré de la civilisation, car son drapeau était celui de la révolution française, régénérée et réglée comme un torrent dévastateur qui serait rentré dans son lit, changé en un fleuve majestueux ; c’était l’étendard de la liberté civile, et d’une égalité chère à tous les peuples. Selon une observation de M. Mollien, il avait à cette époque une armée parfaitement aguerrie, à laquelle aucune autre ne pouvait se comparer, non-seulement pour l’habitude de la guerre, la solidité et la discipline, mais surtout pour la valeur morale des hommes, car la grande voix de principes généreux y faisait battre les cœurs, et dans les rangs des Autrichiens cette voix se taisait. Ce n’est pas parmi ces derniers que le soldat pouvait se dire qu’il combattait pour assurer à sa famille et à la masse du genre humain un sort meilleur et une nouvelle dignité ; ce n’est pas là que chacun tressaillait à cette pensée, qu’il portait son bâton de maréchal dans sa giberne[11].

La situation financière était critique, on va le voir. Les obstacles que M. de Barbé-Marbois avait trouvés sur son chemin étaient peu ordinaires ; mais il avait été mal inspiré dans ses tentatives pour les surmonter. Avec un budget des recettes qui était insuffisant, et le peu de ressources qu’il avait dans l’esprit, il pouvait faire honneur à la totalité des ordonnances par lesquelles les autres ministres disposaient des crédits qui leur étaient ouverts, et il suffisait qu’un certain nombre de ces titres ne fussent pas acquittés au terme qui leur était propre pour qu’ils fussent tous atteints d’un discrédit. Peu après la rupture de la paix d’Amiens, les ordonnances des ministres sur le trésor subirent une dépréciation plus grande qu’auparavant, parce que les entrepreneurs des services étaient payés avec plus d’irrégularité ; même lorsqu’elles n’avaient plus que très peu de jours à courir, elles étaient offertes à perte. Informé de ce fait par M. Mollien, M. de Barbé-Marbois montra le plus grand étonnement et refusa d’y croire. Pour l’en convaincre, il fallut que M. Mollien en rachetât pour le compte de la caisse d’amortissement une certaine quantité. La dépréciation des ordonnances était accompagnée de celle des obligations des receveurs-généraux, non que la caisse d’amortissement eût cessé de les garantir et de les payer en cas de protêt, mais le ministre du trésor, n’ayant pas de ressource meilleure et se voyant obligé de faire de l’argent, en répandait ou en laissait répandre sur la place plus que celle-ci n’en pouvait supporter. En cela, les intentions de M. de Barbé-Marbois étaient outrepassées à son insu, ainsi qu’on le verra dans un instant. Le discrédit des obligations s’étendait, par la même raison, aux bons à vue.

Le remède eût consisté à négocier un emprunt ; après tout, il n’eût pas été difficile alors au gouvernement français de trouver, avec le concours des capitalistes hollandais et de ceux des villes anséatiques ou de Francfort, 100 millions et plus par cette voie ; mais Napoléon avait l’emprunt en aversion. Il ne pouvait écarter de devant ses yeux l’abus qui en avait été fait sous l’ancien régime, les scandaleux manques de foi dont le trésor royal avait donné le spectacle pour s’être obéré de dettes. L’école financière d’avant la révolution réprouvait l’emprunt. Colbert lui-même, avec l’étendue et la supériorité de ses vues, y était énergiquement opposé, sans doute parce que, connaissant le penchant de Louis XIV à la prodigalité, il comprenait que ce prince, une fois lancé dans les emprunts, s’y livrerait éperdument et en abuserait jusqu’à ruiner l’état, et qu’avec lui l’usage du crédit public serait non pas le moyen d’éviter l’exagération de l’impôt, mais au contraire l’occasion de le porter au-delà de toute mesure. Lorsque dans la guerre de Hollande le président Lamoignon, que Louis XIV avait fait appeler pour départager Louvois, qui voulait emprunter à outrance, et Colbert, qui se refusait aux emprunts, se fut prononcé dans le sens de Louvois, Colbert lui dit ; « Voilà donc la carrière ouverte aux emprunts, par conséquent à des dépenses sans fin et à des impôts illimités ; vous en répondrez devant la postérité. » Et il ajouta : « Croyez-vous que je ne susse pas comme vous qu’on pouvait trouver de l’argent à emprunter ? mais connaissez-vous comme moi l’homme auquel nous avons affaire, sa passion pour la représentation, pour les grandes entreprises, pour tout genre de dépenses ? » Les traditions de Colbert, présentes à l’esprit de Napoléon, exerçaient sur lui une grande influence.

L’Angleterre, il est vrai, offrait un exemple opposé ; elle avait emprunté de tout temps, et constamment elle avait fait honneur à ses engagemens ; à ce moment même, elle empruntait plus que jamais. Il ne se passait pour ainsi dire pas une session du parlement qui ne fût marquée par une nouvelle émission de rentes, et la confiance du public anglais dans ces valeurs ne faiblissait pas ; mais quoiqu’il reconnût bien la grandeur et la force de la civilisation anglaise, ce n’est pas de ce côté que Napoléon allait chercher des modèles. On doit croire que les emprunts de l’Angleterre le détournaient d’emprunter par leur énormité même. Dans combien de circonstances l’abus n’est-il pas, pour tous les hommes, une objection contre l’usage modéré ! Il commençait à faire dire que l’Angleterre ne tarderait pas à être écrasée sous le poids de sa dette ; il pouvait donc craindre que l’emprunt, s’il y avait recours, ne lui fût reproché comme une contradiction. En fait, la négociation d’un emprunt était hors de la question. Durant tout le règne de Napoléon, il ne devait être émis de rentes sur l’état que par une voie détournée, qui même ne les répandait qu’en très petite quantité parmi les particuliers. Le plus souvent on les donnait à des institutions publiques en remplacement d’autres valeurs dont elles se dépouillaient, et c’est ainsi qu’a été tenu l’engagement que sans nécessité Napoléon avait pris envers lui-même, quand il avait écrit de Milan à son ministre du tiésor, en mai 1805 : « De mon vivant, je n’émettrai aucun papier. »

Un ministre d’un esprit plus ingénieux et plus fécond aurait trouvé quelque expédient qui lui procurât la somme indispensable pour les dépenses de la grande guerre qu’on faisait alors ; avec 100 millions, il y aurait eu de quoi subvenir à tous les besoins. M. de Barbé-Marbois n’avait découvert rien de mieux que de se livrer à une association de capitalistes qui avaient pris auprès de lui la position occupée sous l’ancien régime par les banquiers de la cour. Ils se chargeaient de négocier les obligations et les bons à vue ; ils faisaient ou plutôt ils paraissaient faire des avances sur ces valeurs.

Antérieurement, M. de Barbé-Marbois avait établi, pour la négociation des titres qu’il avait entre les mains, un comité de receveurs généraux ; il l’avait fait malgré lui, et sur l’ordre formel de Napoléon. En cela, Napoléon avait suivi les bons avis du ministre des finances Gandin, ou du troisième consul Lebrun ; c’était aussi l’opinion de M. Mollien, qui, mis en présence du ministre du trésor sur ce terrain par le premier consul lui-même, avait profité de cette entrée en matière pour exposer ensuite en particulier au ministre ses justes idées sur ce sujet. M. Mollien insista auprès de M. de Barbé-Marbois sur ce que les receveurs-généraux étaient les escompteurs naturels des obligations et des bons à vue, puisqu’ils étaient tenus de les acquitter définitivement, et que, sans accélérer beaucoup la rentrée des contributions, ils avaient le moyen de se procurer tous les fonds à ce nécessaires. Il lui fit remarquer que tout banquier qu’il chargerait de ces escomptes ne serait, entre le trésor et ses comptables, qu’un intermédiaire superflu qui n’avancerait au trésor que son propre argent par le moyen d’arrangemens avec les receveurs-généraux, car ceux-ci avaient le montant des impôts entre les mains bien avant l’époque où ils étaient tenus de les remettre à l’état. Il lui donna encore d’autres bonnes raisons, tirées de ce qu’alors le ministre surveillerait beaucoup mieux ses subordonnés les receveurs-généraux, et les obligerait à se surveiller les uns les autres une fois qu’il les aurait organisés en comité. M. de Barbé-Marbois ne fut cependant pas convaincu. Quand il eut créé l’instrument contre son gré, il ne sut pas le faire fonctionner, et après un certain laps de temps passé en essais infructueux, il se fit autoriser à traiter avec une association de banquiers qui prirent le nom de négocians réunis, et qu’on appelait aussi les faiseurs de service ; c’est ainsi qu’il se jeta dans les bras d’un financier fort célèbre, M. Ouvrard.

Ouvrard est une des figures les plus curieuses de la période révolutionnaire et de l’époque napoléonienne. Beaucoup de personnes actuellement vivantes l’ont connu, car il y a peu d’années qu’il est mort. Il a laissé chez tous ceux qui l’ont vu le souvenir d’un homme des plus heureusement doués. Il était hardi à concevoir, prompt et plein de dextérité dans l’exécution, extrêmement ingénieux à imaginer des expédions et des ressources, et persuasif jusqu’à la séduction. Il recherchait la richesse bien moins à cause des jouissances qu’elle peut procurer que parce que c’était à ses yeux une forme de la puissance. Pour lui, les grandes affaires étaient un besoin, et il n’était pas d’opération si vaste qu’il ne crût pouvoir l’entreprendre et la faire réussir. Dans le cours de la révolution, il s’était enrichi par des spéculations intelligentes. Il avait à peine dix-neuf ans lorsqu’il en conçut une qui lui fut très profitable. Son père était un propriétaire de papeteries des environs de Clisson, ce qui fixait, l’attention du jeune homme sur cette branche d’industrie. Dès que la révolution de 1789 eut éclaté, il se dit que l’imprimerie allait prendre des développemens énormes, car on devait profiter avec une sorte de frénésie de la liberté de la presse, dont enfin on était mis en pleine possession ; donc le prix du papier devait éprouver une très forte hausse. Sur cette prévision, en s’aidant des relations de son père, il acheta aux manufactures de papier du Poitou et de l’Angoumois tout le papier qu’elles pourraient fabriquer. Peu de temps après, il cédait ses marchés pour 300 000 fr. Ce fut le commencement de sa fortune. Sous le directoire, il menait une existence fastueuse ; il vivait dans l’intimité de quelques-uns des directeurs, particulièrement de Barras, et ne dédaignait pas de se servir pour ses affaires du crédit qu’il avait auprès d’eux. Il faisait à cette époque des fournitures considérables aux armées. Il remplissait le même office de fournisseur auprès du gouvernement espagnol pour sa flotte, avec de très grands profits ; c’est ainsi qu’il noua avec le cabinet de Madrid des relations que nous verrons bientôt acquérir des proportions sans exemple. Vers le 18 brumaire, il n’avait pas moins de 30 millions, ce qui a été de tout temps et en tout lieu une fortune extraordinaire ; mais c’était alors une exception dans l’exception. Une si grande richesse, qu’il étalait sans contrainte, attirait tous les regards. L’usage libéral qu’il en savait faire, uni à l’agrément de son esprit et de ses manières, lui donnait beaucoup d’amis, même parmi les personnages les plus importans de l’état. Son château du Raincy était le rendez-vous de la société la plus élégante de Paris ; les généraux les plus renommés, les diplomates, les étrangers de distinction y faisaient avec lui des parties de chasse dans un équipage qui rappelait celui des princes. Quand le roi et la reine d’Étrurie vinrent à Paris, ce fut dans l’hôtel d’Ouvrard qu’ils descendirent, et ils y trouvèrent la plus splendide hospitalité. Cambacérès, qui devait bientôt être second consul, avait été peu auparavant le directeur du contentieux de sa maison. Il avait les meilleurs rapports avec Berthier, l’Éphestion du nouvel Alexandre, et avec M. de Talleyrand, dont le crédit était immense.

Au sujet du crédit public, ses opinions étaient celles qui ont prévalu depuis. Il considérait que c’était une grande machine politique, et que lorsqu’on se refusait à l’employer dans une certaine limite et dans des circonstances déterminées, on privait le pays d’élémens précieux pour sa prospérité, le gouvernement d’un moyen de puissance. Sa conviction à cet égard était ardente ; il l’exprimait en toute occasion aux personnes qu’il supposait y pouvoir quelque chose.

Il avait connu Napoléon pour l’avoir vu dans quelques salons, quand le futur dominateur de l’Europe n’était qu’un général d’artillerie hors d’emploi, n’ayant pour tout bien que la cape et l’épée, comme dit le notaire de Mme de Beauharnais lorsqu’elle vint lui parler de son projet de maringe. Ces relations antérieures furent un malheur pour Ouvrard ; il semble qu’il ne put jamais oublier que Napoléon et lui s’étaient rencontrés dans des positions respectives telles que celui des deux qui excitait l’envie du vulgaire, ce n’était pas Napoléon. Le premier consul aussi avait, par rapport à Ouvrard, la mémoire des mêmes temps. Soit qu’alors l’opulent financier l’eût blessé involontairement ou de propos délibéré, soit qu’il ne jugeât pas à propos d’entretenir des relations un peu étroites avec un homme qui avait été dans la familiarité de Barras, et qui avait vécu comme la mode était de vivre dans ce milieu, soit par tout autre motif, il manifesta aussitôt de l’éloignement pour Ouvrard. Il est permis de penser aussi qu’il était irrité de ce qu’Ouvrard, à qui, à l’avènement du gouvernement consulaire, il avait fait demander de prêter au gouvernement une somme considérable[12], s’y était refusé, d’une manière dédaigneuse peut-être, quoique, selon les propres expressions du financier, la position de ses affaires lui permit d’acquiescer à cette demande. Cependant ce tort d’Ouvrard avait été durement expié : en riposte à son refus, un arrêté consulaire avait modifié d’une façon qui lui était fort préjudiciable un arrêté du directoire réglant comment il serait remboursé d’une somme de 10 millions qu’il avait prêtée au mois de brumaire an vii. Il fut même arrêté quelques jours après, mais, sur les instances de ses amis, relâché presque aussitôt. Sur un pareil début avec le gouvernement consulaire, tout autre se fût rebuté ; mais il semble qu’Ouvrard fût fasciné par le génie de Napoléon, ou bien la passion des affaires l’entraînait avec une force irrésistible. Malgré les rigueurs dont il était l’objet, au lieu de liquider ses entreprises, il les agrandit. Il continua de rechercher de préférence et même exclusivement les opérations avec l’état. Il ne cessait d’adresser des projets au gouvernement, à l’homme qui était le gouvernement à lui tout seul. Traqué, emprisonné, accablé du poids du courroux de l’empereur, dépouillé de sa fortune, il y revenait sans cesse. En 1815, à la bataille suprême, on le voit à cheval au Mont-Saint-Jean aux côtés de l’empereur, auprès de lui encore dans la fuite jusqu’à Paris, comme munitionnaire général et conseiller officieux en matière de finances.

En l’an viii, il s’était chargé de l’approvisionnement de l’armée de réserve qui fit la campagne de Marengo, et malgré beaucoup de difficultés, il s’en était fort bien acquitté. Dans la disette dont fut marqué l’an XI, il se rendit utile parles masses de grains qu’il sut réunir. À l’époque du camp de Boulogne, on lui offrit la fourniture générale de la marine ; il L’accepta, de concert avec Vanlerberghe, homme fort entendu aussi dans les affaires et plus modéré dans ses entreprises, qui avait une grande expérience dans l’art d’organiser les approvisionnemens.

L’association à laquelle, dans son angoisse, s’adressa Barbé-Marbois pour sortir de peine était composée d’Ouvrard, de Vanlerberghe et de Desprez, ancien garçon de caisse devenu banquier, qui était fort habile à négocier les effets du gouvernement. Le premier traité des négocians réunis avec le ministre du trésor est du 4 avril 1804. Il fut suivi d’un autre du 8 juin de la même année. Ils se chargeaient de placer les obligations des receveurs-généraux ; ils devaient en outre avancer le montant des traites fournies par le gouvernement espagnol, qui ne les soldait pas. L’avantage des négocians réunis dans ces transactions consistait en ce que le trésor acceptait pour argent comptant une certaine partie des créances qui avaient pour origine leurs vastes fournitures. Ainsi, sur les 50 millions du traité du 4 avril, Ouvrard remettait au trésor 20 millions d’ordonnances à son profit des ministres de la guerre et de la marine ; sur les 150 millions du marché du 8 juin, il y avait de même 48 millions en ordonnances semblables. Un troisième traité du 27 germinal an xiii (17 avril 1805) portait sur une somme de 400 millions ; il y était dit que le trésor recevrait comme de l’argent les ordonnances de la guerre et de la marine qui restaient entre les mains des négocians réunis.

Au point de vue de l’honneur et de l’équité, ces différens traités n’avaient rien que de convenable ; l’honneur et l’équité, en effet, n’avaient rien à redire à ce que des entrepreneurs de services reçussent le solde de leurs fournitures, ainsi qu’ils avaient dû y compter. En cela, M. de Barbé-Marbois ne faisait rien que remplir les engagemens de l’état. Il tombe néanmoins sous le sens que cette combinaison ne diminuait pas les embarras du trésor, car en faisant servir les obligations de l’exercice et les valeurs semblables du trésor à payer l’arriéré de la guerre et de la marine, on se plaçait dans l’impossibilité de subvenir au service courant. M. de Barbé-Marbois alla même en 1805 jusqu’à laisser M. Desprez disposer d’une partie des obligations de l’exercice 1806. C’était retomber dans le système des anticipations, qui avait eu de si funestes conséquences sous l’ancien régime.

Le portefeuille des négocians réunis était gorgé de traites souscrites par le trésor espagnol, dont l’échéance était passée ; il y en avait pour 32 millions. Ouvrard se rendit à Madrid non-seulement pour en hâter le recouvrement, mais aussi avec une mission spéciale de M. de Barbé-Marbois, pour obtenir, dans l’intérêt du trésor, le paiement du reste du subside qui était dû. Il arriva dans cette capitale en septembre 1804. Il y trouva un gouvernement caduc, qui pâlissait d’inanition au milieu d’un des pays les mieux dotés de la nature. La détresse financière de l’Espagne était à ce point, qu’au lieu d’aller, salon l’usage, passer une saison dans les résidences royales, la cour restait à Madrid faute d’une somme de 500 000 fr. pour les frais du déplacement. Pour comble de malheur, la disette accablait la Péninsule, et le cabinet de Madrid était dans l’impuissance de faire rien qui soulageât les souffrances des populations. Il semblait qu’un créancier qui venait, appuyé par le gouvernement français, pour réclamer un premier arriéré de 32 millions, ainsi qu’un reliquat considérable qu’il s’agissait de régler promptement, ne pût manquer d’être un terrible personnage, de la part duquel il fallût se résigner à subir des scènes de mauvaise humeur et de rudes exigences. On l’attendait le trouble dans l’âme ; mais Ouvrard se présenta tout différemment. Le trésor espagnol était à sec ; dès la première entrevue, le ministre des finances le lui déclara d’un ton qui ne permettait pas le doute. Ouvrard alors ne perdit pas son temps à articuler des reproches superflus. Il débuta en offrant et en comptant aussitôt les 500 000 fr. dont la cour avait besoin pour se rendre à Aranjuez. Il gagna ainsi la confiance du prince de la Paix et de la reine. Il caressa les plus chères espérances du favori en lui insinuant que si l’Espagne tenait bien ses engagemens financiers envers la France, ce serait pour lui le moyen d’arriver au rang de prince souverain pour lequel se croyait fait cet ambitieux vulgaire. Quand on lui parla des embarras que causait la disette, il proposa ses bons offices pour y mettre fin en faisant venir à ses risques et périls des blés de l’étranger, et surtout de la France. À cet effet, il fallait obtenir la faculté d’en exporter de l’empire français. Il la sollicita, dit-il, par l’intermédiaire de M. de Barbé-Marbois, et il l’obtint moyennant un droit de sortie de 2 fr. par quintal métrique payée au trésor français. Il prit ostensiblement ses dispositions pour une opération du montant de 52 millions. Grâce à lui, les arrivages se succédèrent. Les blés que la spéculation retenait dans les greniers baissèrent rapidement. La population cessa d’avoir la cruelle perspective de la famine, et le gouvernement espagnol cessa de craindre le soulèvement de Madrid, Ainsi le créancier chez qui on s’était attendu à trouver un homme impitoyable, avec l’impérieuse volonté de Napoléon derrière lui pour faire valoir ses droits, s’était métamorphosé en un bienfaiteur pour le pays et pour la cour, en un protecteur pour le prince de la Paix, en une sorte d’enchanteur qui n’avait qu’à frapper du pied la terre pour en faire sortir des ressources inespérées. Dès lors la faveur d’Ouvrard à Madrid fut sans limites. Il avait déjà fait pressentir ses idées, il les déroula ; il ne s’agissait de rien moins que de régénérer les finances et l’industrie, que dis-je ? la politique même de l’Espagne. Au moyen de cette résurrection, en l’escomptant avec modération, Ouvrard devait être remboursé de tout ce qui était dû à lui-même et au gouvernement français, et il ouvrait à ses entreprises une carrière indéfinie.

Le projet d’Ouvrard était grandiose, d’une exécution fort difficile à quelques égards, mais non pas chimérique. Sur le premier plan figurait une opération fondée sur les trésors que renfermaient les caisses du gouvernement à Mexico et à Lima, mais dont la sortie était empêchée par les croiseurs multipliés et infatigables que le cabinet anglais avait répandus sur les mers dans les parages de l’Amérique espagnole, comme des oiseaux de proie. Un emprunt sur la Hollande, que la perspective de ces richesses métalliques devait faciliter, aurait fourni des ressources immédiates. Un des frères d’Ouvrard, qu’il avait envoyé en 1800 à Mexico pour la rentrée de 4 millions de piastres à lui déléguées par la cour d’Espagne, y avait constaté l’existence d’un grand dépôt de métaux précieux. C’était cet argent et cet or qu’il fallait faire venir, et avec son esprit ingénieux et hardi, Ouvrard en avait trouvé le moyen infaillible et à l’abri de toute mauvaise chance : c’était d’y intéresser le gouvernement anglais, dont l’assentiment pouvait et devait s’obtenir moyennant quelques sacrifices, car l’Angleterre éprouvait alors bien plus que le continent le besoin des métaux retenus par la guerre dans les colonies de l’Espagne. Depuis le mois de février 1797, la banque d’Angleterre avait suspendu ses paiemens en espèces ; la pluie d’or et d’argent qu’Ouvrard allait tenir dans sa main ne pouvait-elle pas soustraire cette grande institution aux dangers de sa position fausse ? L’événement a prouvé que la pensée d’Ouvrard n’avait rien que de réalisable, puisqu’elle a été réalisée par d’autres. Il assure même dans ses Mémoires qu’après un premier refus Pitt avait cédé, et qu’il devait fournir quatre frégates pour le transport[13].

Mais dans les projets d’Ouvrard l’idée de disposer des piastres entassées dans l’Amérique espagnole n’était que la préface. Le financier se proposait d’avoir le commerce de ces contrées avec des pouvoirs tels que les intérêts de ces admirables possessions fussent tous venus aboutir dans sa main. Un acte fut passé en effet, le 26 novembre 1804, par lequel une société était formée entre le financier français M. Ouvrard et sa majesté Charles IV, dénommée en toutes lettres, pour toute la durée de la guerre. La raison sociale était Ouvrard et Cie c’est-à-dire qu’Ouvrard en était le seul gérant. Il était autorisé, pour le compte de la société, à introduire dans toutes les colonies espagnoles du Nouveau-Monde autant qu’il le voudrait de marchandises et de denrées, et d’en exporter, pendant le même laps de temps, toutes les productions, et spécialement les matières d’or et d’argent. Sa majesté catholique s’obligeait à mettre à la disposition de la société toutes les licences nécessaires pour l’expédition des bâtimens d’Europe en Amérique, conformément aux indications données par Ouvrard. Ce traité marchait de pair avec un autre par lequel Ouvrard était chargé de faire des emprunts pour la caisse royale de consolidation de la dette espagnole.

En exécution de ces traités, Ouvrard devait recevoir et reçut des traites d’un montant de 52 millions et demi de piastres, qui, à 5 francs 41 centimes, représentaient une valeur de près de 300 millions[14]. C’était le lest qui devait soutenir son navire et qui pouvait le sauver, à la condition qu’on parvînt à faire promptement sortir du Nouveau-Monde les piastres que ces traites représentaient ou seulement une bonne partie.

En même temps des ordonnances royales, convenues avec lui, devaient opérer en Espagne un grand nombre de réformes qui auraient réveillé l’agriculture et l’industrie manufacturière, développé la richesse du pays, et par conséquent donné une grande consistance aux finances de l’état. D’après les détails consignés dans les Mémoires d’Ouvrard, ce n’était rien moins qu’une révolution semblable à la nôtre de 1789, mais accomplie sans violence ni secousse, par l’initiative de la royauté. C’est ainsi qu’une partie[15] des biens du clergé devait être vendue, et remplacée entre les mains des communautés religieuses ou des fabriques par des rentes sur l’état, inscrites au grand livre de la dette publique. Le pape Pie Vll, alors auprès de l’empereur, y avait donné son assentiment.

On peut critiquer Ouvrard de n’avoir pas restreint ses projets à des proportions beaucoup moindres, d’avoir supposé qu’il pouvait tenir en sa main tout le commerce d’importation et d’exportation des immenses contrées de l’Amérique espagnole, et c’était trop de présomption à lui d’aspirer à l’honneur d’être tout seul le réformateur et le bon génie de la monarchie espagnole. Il était téméraire de former de pareils desseins sans s’être assuré de l’assentiment de l’empereur. La partie du projet qui concernait les colonies espagnoles en Amérique avait un grand défaut : la convention passée avec le roi Charles IV était d’une durée trop indéterminée ; elle devait cesser avec la guerre. De vastes opérations de commerce veulent avoir devant elles un espace plus certain, et il eût mieux valu stipuler que la société commencerait à la paix, car avec la guerre elle était du succès le plus problématique. Au contraire, en se réservant la faculté d’y donner une part au commerce anglais, on se ménageait un moyen de négocier la paix. A ces observations, on peut répondre que le traité du 26 novembre 1804 n’était qu’un premier jet, et que plus tard, bientôt, on y eût apporté toutes les améliorations désirables. En résumé, s’il est vrai qu’une transaction financière qui se fût bornée aux mesures nécessaires pour faire sortir les piastres des ports de la Vera-Gruz et de Porto-Bello eût soulevé infiniment moins d’objections, reste pourtant que, quelque gigantesques proportions qu’Ouvrard eût données à son programme, l’objet qu’il se proposait n’avait rien que de louable, rien que d’avantageux à la France et à l’Espagne, et que, sous la réserve de quelques modifications, il n’était point impraticable, pourvu toutefois que le puissant empereur des Français condescendît à faire sien un projet émané d’un homme qu’il n’aimait pas et dont il se défiait, un plan dont il n’avait pas reçu communication, et qu’on lui avait caché jusqu’au dernier moment.

Cependant les événemens se pressèrent plus qu’Ouvrard ne l’avait supposé, les incidens financiers survinrent et engendrèrent des difficultés inextricables pour un ministre tel que M. de Barbé-Marbois, qui ne brillait point par la dextérité. Au milieu de la crise, le plan d’Ouvrard ne pouvait manquer de tomber en éclat, et c’est ce qui arriva.

Pour l’accomplissement de ses desseins, Ouvrard, par lui-même ou par M. Desprez, avait puisé à pleines mains dans les coffres du trésor français. Quand il avait donné à M. de Barbé-Marbois 32 millions en échange des traites du gouvernement espagnol, c’était là qu’il les avait pris. Quand il avait acheté des blés pour le compte de la ville de Madrid, c’est de là qu’il avait tiré la somme nécessaire. Quand il s’était chargé du service des armées de terre et de mer de l’Espagne, c’est toujours avec l’argent de la France qu’il avait pu y subvenir. Quand il avait patroné diverses entreprises ou sociétés, jusques et y compris une compagnie des Philippines, c’était encore avec les fonds du trésor de la France. Les associés battaient monnaie tant bien que mal, à Paris, avec les obliqations et les bons à vue qu’ils prenaient dans le portefeuille de M. de Barbé-Marbois ; ils s’en étaient procuré la clé, par un procédé qui rappelait le temps de Barras, en achetant à prix d’argent le secrétaire du ministre abusé. Toutes leurs ressources personnelles, qui cependant étaient grandes, étaient absorbées de longue main par les avances qu’ils faisaient à l’état en approvisionnemens de tout genre pour les armées, avances qui constituaient un service distinct de celui de la négociation des valeurs, et qu’on ne leur remboursait pas.

Au nom des négocians réunis, ou en son nom propre, M. Desprez faisait argent des valeurs du trésor en les cédant à tout prix, dans sa position désespérée. Il résulte des relevés présentés plus tard par la société que les frais de ces négociations étaient montés à la somme incroyable de 43 millions. Procéder à de telles conditions, c’était courir à une perte certaine. Ouvrard sentait bien, lui qui était partisan enthousiaste du crédit public, qu’un emprunt fait par l’Espagne lui rendrait à lui-même les plus grands services. Il avait donc couru en Hollande pour cet objet, était entré en négociation avec la maison de banque Hope, la plus renommée d’Amsterdam, et en avait obtenu une première somme. De là il était retourné à Madrid, où il avait ajouté de nouveaux fleurons à sa couronne d’entrepreneur général, de nouveaux titres à la confiance des capitalistes. Il avait obtenu la ferme des mines de mercure et la fourniture des tabacs à la ferme-générale. Mais pendant ce temps, la guerre s’était allumée entre la France et l’Autriche, et les embarras du trésor, qui avait à subvenir à un surcroît de préparatifs, étaient devenus extrêmes. À la recommandation pressante du ministre, la Banque de France acceptait toutes les valeurs que lui apportait M. Desprez, et dont une partie était formée des engagemens personnels de ce financier. En retour, elle lui donnait des billets de banque, et ainsi tous les canaux de la circulation étaient encombrés de ces billets. Comme il arrive nécessairement quand la masse de ces signes excède les besoins des affaires, le public les rapportait à la Banque pour les échanger contre des espèces, et l’encaisse métallique de la Banque s’évanouissait à vue d’œil. Des attroupemens de porteurs de billets, avides d’en obtenir l’échange, se formaient autour de l’hôtel de la Banque, et la police craignait que la paix publique n’en fût troublée. En même temps que M. Desprez épuisait la Banque de France, il retirait des caisses des receveurs-généraux tout l’argent qui s’y versait : M. de Barbé-Marbois lui en avait donné l’autorisation. Il en résultait que lorsque la Banque présentait aux recettes générales les obligations que M. Desprez lui avait fait escompter, elle n’y trouvait plus, au lieu d’espèces, que les bons de M. Desprez. Ce n’était pas avec ce papier qu’elle pouvait satisfaire les porteurs de ses billets. La Banque poussait des cris de détresse, et dissimulait par des artifices assez grossiers la nécessité à laquelle elle était réduite, de suspendre le remboursement des billets en espèces. Le conseil de gouvernement que l’empereur avait laissé derrière lui à Paris perdait la tête. Pour achever la ruine des projets d’Ouvrard, la caisse de consolidation de la dette publique d’Espagne, qui était un des instrumens dont il se servait, et sur lesquels il comptait, suspendait elle-même ses paiemens. Il devenait ainsi bien malaisé d’obtenir des capitalistes hollandais qu’ils se chargeassent d’un emprunt considérable au profit de l’Espagne, car quel fond faire sur un gouvernement tombé en banqueroute, et quel crédit lui accorder ?

La crise de la Banque de France avait mis à découvert l’impuissance des négocians réunis pour le service du trésor ; on apercevait même, ce qu’on aurait dû savoir déjà, qu’au lieu d’être en avance avec le trésor, la société lui devait des sommes très importantes, dont cependant on ne soupçonnait pas encore toute la grandeur. Le conseil de gouvernement avait rompu avec la société en ce qui concernait le service du trésor. Elle restait cependant chargée de la fourniture des vivres de l’armée, et sous l’inexorable nécessité qu’on ressentait, on lui avait fait de nouvelles avances. Pour la négociation des valeurs du trésor, on en était revenu à un comité des receveurs-généraux au nombre de cinq.

La prise d’Ulm et la capture de l’armée de Mack avaient soutenu l’esprit public et empêché la crise de s’aggraver. La victoire d’Austerlitz acheva de calmer les esprits. Jamais victoire ne fut plus opportune, mais aussi jamais on n’en vit de plus décisive. Elle fut promptement suivie de la paix, avec l’Autriche du moins. Le traité de Presbourg fut signé vingt-quatre jours après la bataille d’Austerlitz, le 26 décembre. On sait que l’Autriche y perdit tout ce que le traité de Lunéville lui avait laissé en Italie, ainsi que le Tyrol. Elle dut payer une contribution de 40 millions, indépendamment de ce que le vainqueur avait trouvé dans les caisses publiques, des approvisionnemens en nature qu’il avait recueillis dans les arsenaux et des vivres fournis à l’armée par le pays. Quant à la Russie, son jeune et brillant empereur était tombé dans un abattement profond. Il rentrait avec les débris de son armée dans ses déserts, humilié du désastre qu’il venait de subir, honteux du stratagème où il avait compromis sa signature impériale pour échapper à l’étreinte du maréchal Davoust, ce qui ne l’avait pas empêché d’être à la merci du vainqueur. Ainsi, comme par un coup de théâtre, la situation, d’inquiétante qu’elle était, était devenue excellente, et le trésor ne pouvait manquer de s’en ressentir.

Pendant la crise de la Banque, la caisse d’amortissement, c’est-à-dire M. Mollien, s’était distinguée, tandis que l’administration du trésor et celle de la Banque manquaient d’intelligence, et que le conseil de gouvernement qui remplaçait l’empereur se comportait en aveugle et agissait assez brutalement envers le public. La Banque aurait du faire venir des matières d’or et d’argent du dehors : elle se borna à demander des espèces aux banquiers des départemens, en échange de la remise qu’elle leur faisait d’effets recouvrables sur leurs places. Par contre, les messageries qui s’éloignaient de Paris, retournaient chargées de sommes égales à celles qu’elles avaient apportées, car les départemens redemandaient aussitôt des écus pour remplacer ceux qu’on venait de leur ravir. De cette façon, le numéraire métallique manquait partout, excepté sur les grandes routes. Au contraire M. Mollien, grâce à l’esprit d’observation qui lui était propre, s’était sans effort procuré tout l’argent dont la caisse d’amortissement pouvait avoir besoin. Dans la foule d’effets à terme que les faiseurs de service négociaient pour le compte du trésor public, il avait choisi de préférence, pour l’emploi de ses fonds libres, les obligations des receveurs-généraux des départemens de Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Eure-et-Loir et Oise ; ces départemens, approvisionnant Paris de denrées de toute sorte, en recevaient du numéraire métallique en grande quantité, et en possédaient un excédant qu’il était aisé de reprendre.

La caisse d’amortissement fut ainsi en mesure de continuer le service de l’intérêt des cautionnemens en écus, d’offrir de l’argent à ceux de ses créanciers qui refusaient les billets de banque, et d’accepter de ses débiteurs ces mêmes billets au pair, alors que sur la place ils étaient en perte de 10 pour 100 et plus.

Les embarras du trésor contribuèrent à la détermination que prit l’empereur de conclure rapidement la paix avec l’Autriche et de traiter l’empereur de Russie avec une magnanimité dont ce prince aurait pu se souvenir quand la changeante roue de la fortune l’eut rendu à son tour l’arbitre des destinées, en 1814. L’empereur se hâta de rentrer à Paris. Il avait écrit à M. de Barbé-Marbois de se tenir prêt à rendre compte de ce qui s’était passé. Il avait même eu un instant l’intention de le faire arrêter. Arrivé le 25 janvier dans la nuit, il convoqua pour le 26 à huit heures du matin un conseil de finances qu’il composa des deux ministres des finances et du trésor, de M. Mollien et de deux conseillers d’état, MM. de Fermon et Cretet. Il permit à peine qu’on lui adressât quelques mots sur une campagne si promptement et si glorieusement terminée. « Nous avons, dit-il, à traiter des questions plus sérieuses : il paraît que les plus grands dangers de l’état n’étaient pas en Autriche. Écoutons le rapport du ministre du trésor. » M. de Barbé-Marbois commença en effet la lecture d’un rapport écrit. Il était calme, ainsi qu’il convient à un homme à qui sa conscience ne reproche rien. L’empereur le laissa lire pendant plusieurs heures ; mais enfin, à bout de patience, il l’interrompit en s’écriant : « Ils vous ont trompé, ils ont abusé de votre droiture, à laquelle je rends justice. Ils n’ont gagné la confiauce de l’Espagne qu’en lui livrant les fonds qu’ils ont pris au trésor public de la France. C’est nous qui avons payé un subside à l’Espagne au lieu de celui qu’elle nous devait. Maintenant la traîne est dévoilée, je veux interroger en personne ceux qui l’ont ourdie. » L’ordre fut donné de faire venir les faiseurs de service, Ouvrard et Desprez, et le premier commis du trésor, spécialement chargé du détail des négociations et attaché comme secrétaire au cabinet de M. de Barbé-Marbois ; c’était lui qui avait livré aux négocians réunis le portefeuille du trésor. « Quoique la scène dont je fus alors témoin, dit M. Mollien, ne soit que trop présente à mon esprit, je n’entreprendrai pas de la décrire ; s’il m’est permis d’employer une figure pour en peindre les effets, je dirai qu’ils faisaient sur moi ceux de la foudre tombant du plus haut du ciel pendant une heure entière sur trois individus sans abri. L’un (Desprez) fondait en larmes, l’autre (le premier commis) balbutiait quelques excuses, le troisième (Ouvrard), immobile comme un roc, ne proférait pas une parole ; mais tout son air semblait dire que, comme rien n’est plus passager qu’une tempête, il ne faut que savoir en attendre la fin. Je doute que tous trois l’attendissent avec plus d’impatience que moi… »

Lorsqu’un signe qui exprimait encore la menace eut averti les comparans qu’ils pouvaient se retirer, l’empereur ne permit pas à M. de Barbé-Marbois de continuer son rapport. Il se trouvait suffisamment instruit, et il congédia le conseil, qui avait duré neuf heures. Au moment où M. Mollien allait sortir, l’empereur le retint, resta seul avec lui, et lui dit : « Vous êtes ministre du trésor, vous prêterez votre serment ce soir ; il faut dès ce soir même prendre possession du ministère. » Comme l’extérieur de M. Mollien n’exprimait ni empressement ni reconnaissance, il ajouta avec vivacité : « Vous ne me persuaderez pas que vous ne voulez pas être ministre ; on ne refuse pas un ministère. » M. Mollien eut la présence d’esprit de répondre que ce qu’il venait d’apprendre l’autorisait à redouter le portefeuille que l’empereur lui destinait, et il ajouta que non-seulement il ne connaissait pas l’organisation du trésor public, mais qu’il ne concevait pas la division des finances en deux ministères. « Vous n’êtes pas appelé à juger cette question, répliqua l’empereur : la France actuelle est trop grande pour qu’un ministre des finances suffise à tout ; j’ai d’ailleurs besoin d’une garantie dans l’administration des finances ; je ne la trouverais pas dans un seul ministère ; les comptes qu’il me présenterait seraient sans contrôle, et quand même j’y croirais, le public n’y croirait pas. Je sais bien que dans l’état où est le trésor vous aurez des difficultés à vaincre, mais le choix que je fais de vous dans une pareille circonstance est le témoignage de ma grande confiance en vous. Je vous aiderai. Je n’ai pas eu besoin d’entendre le rapport entier de M. de Marbois pour deviner que les faiseurs de service avaient détourné peut-être plus de 60 millions ; il faut les retrouver[16]. » Napoléon termina en lui disant de lui indiquer quelqu’un qui pût le remplacer à la caisse d’amortissement, dont il allait étendre les attributions ; il voulait en faire le dépôt des contributions étrangères qu’il considérait comme le patrimoine de l’armée. M. Mollien lui amena M. Bérenger, un des hommes les plus éclairés et les plus honorables que le conseil d’état eût dans son sein, et il alla vaquer à ses nouveaux et difficiles devoirs.

III. — M. Mollien ministre du trésor. — liquidation du passé. — création de la caisse de service. — campagne de Prusse.

Telle fut l’issue du grand projet conçu par Ouvrard. Sa fortune y fut engloutie ainsi que celle de ses associés. Quant à l’Espagne, les espérances de régénération dont elle avait été l’objet, et auxquelles son gouvernement se prêtait, se dissipèrent comme une vaine fumée dans les airs, et ici je ne puis retenir l’expression d’un regret. Ce qu’Ouvrard avait tenté tout seul était infiniment au-dessus de ses forces ; mais pour un homme tel que Napoléon, devant lequel tous les obstacles s’effaçaient, le plan d’Ouvrard, quelque immense qu’il fût, n’était pas impossible. Sauf à être remanié par l’esprit éminemment pratique du grand homme, qui était tout aussi habile dans l’administration qu’à la guerre, le plan d’Ouvrard avait de grandes chances de réussite. C’était un bonheur dont il fallait profiter que cet empressement du gouvernement espagnol à venir au-devant des réformes les plus larges. L’Espagne dès-lors eût été irrévocablement entraînée, pour sa gloire et sa prospérité propre, dans l’orbite de la France et de son chef. Cette occasion manquée, Godoy retomba dans sa versatilité, sa bassesse et ses perfidies, le gouvernement castillan dans son impéritie, et l’empereur, poussé à bout, devait bientôt se laisser entraîner par l’indignation et le dégoût jusqu’à des extrémités funestes pour la France et pour lui-même. Je ne cherche point à excuser les procédés par lesquels le ministre du trésor avait été trompé au point qu’il laissât glisser entre ses doigts la somme énorme que nous dirons bientôt ; mais en faisant sien le projet conçu par Ouvrard, l’empereur ne sanctionnait pas les manœuvres que lui ou Desprez s’était permises : tout au plus les couvrait-il de son pardon. C’est le droit des grands hommes de s’approprier les grandes pensées partout où ils les rencontrent ; c’est même leur devoir.

Le premier soin de M. Mollien fut de bien établir la position du trésor vis-à-vis des négocians réunis. M. de Barbé-Marbois croyait n’être en avance que de 73 millions. Après un examen rapide, deux commissaires, pris dans le conseil d’état, trouvèrent que c’était au moins de 84. Un travail plus complet et plus approfondi que dirigea M. Mollien démontra qu’ils étaient réellement redevables de 141 800 000 francs, évaluation qui resta intacte après qu’ils eurent été admis à discuter devant le conseil d’état, qui était le tribunal compétent, chacun des articles du compte. On pouvait ne pas désespérer de rentrer dans cette somme ; les négocains réunis avaient fait des fournitures aux armées de terre et de mer pour une quarantaine de millions ; c’était autant à valoir sur leur dette. Le traité d’Ouvrard avec la maison Hope, d’Amsterdam, lui avait procuré 10 millions qui étaient en route pour Paris. Napoléon comptait obtenir le reste en procédant vigoureusement contre les négocions réunis, dût-on passer par-dessus les formes et en recherchant leurs co-intéressés, quels qu’ils fussent. Sa première pensée avait été de faire intervenir les tribunaux avec la plus grande rigueur ; mais il sentit bientôt qu’il est de l’intérêt du créancier d’avoir des ménagemens pour le débiteur, et qu’avec un grand déploiement de sévérité, il ne ferait qu’anéantir ce qui restait de la fortune des négocians réunis, au grand détriment du trésor. Il écouta donc les conseils de Cambacérès et de M. Mollien, qu’appuyaient les recommandations de Berthier et de Talleyrand. Après avoir menacé Ouvrard de faire ériger pour lui une potence haute, disait-il, comme les tours de Notre-Dame, il se radoucit, le laissa en liberté, et continua même à la compagnie la fourniture des armées, dont elle s’acquittait bien, mais sous des conditions propres à garantir au trésor d’abondantes rentrées. Tout ce que les négocians réunis avaient de biens-fonds fut saisi et vendu ; on en tira 14 millions. Des procès s’étaient engagés entre eux et leurs associés sur le partage des bénéfices à venir ; ces litiges fournirent des moyens de revendication que les tribunaux consacrèrent, et plusieurs millions rentrèrent au trésor par cette voie. On se retourna ensuite vers l’Espagne, et on lui parla du ton qu’on est porté à prendre quand on dispose, selon les paroles de l’empereur, de cinq cent mille hommes ; on lui déclara qu’elle aurait à payer à la France 60 millions dont elle s’était reconnue débitrice envers Ouvrard, quoiqu’elle assurât n’en avoir reçu effectivement que 36. L’Espagne adhéra à la réclamation ; pour les trois cinquièmes de la somme, M. Mollien reprit le projet d’Ouvrard sur les piastres des colonies espagnoles.

La cour d’Espagne garantissait bien au gouvernement français une remise de piastres, mais c’était à la condition qu’il les reçût à la Vera-Cruz, où il était fort dangereux de les prendre sans l’agrément du gouvernement anglais, qui était maître des mers. M. Mollien, sachant combien était grand le besoin des matières d’argent en Angleterre, fit proposer les piastres de la Vera-Cruz à la maison Baring, de Londres, par l’intermédiaire de M. Labouchère, qui dirigeait la maison Hope d’Amsterdam. M. Baring devait ensuite s’entendre avec le gouvernement de son pays, et la maison Hope ferait au gouvernement français les versemens convenus. Chaque piastre devait être payée au trésor sur le pied de 3 fr. 55 cent., quoique la valeur intrinsèque soit de 5 fr. 4l cent. ; mais à cette époque les piastres à prendre dans les ports du Mexique s’offraient à plus vil prix à Cadix et à Madrid. L’armement d’un navire de guerre anglais pour aller les chercher à la Vera-Cruz et les ramener représentait la différence. Avant de souscrire à ces conditions, M. Mollien y regarda de près ; l’empereur lui-même s’en mêla. Quel était le détail qui échappait à son activité ? De son camp de Finkenstein, il écrivait à M. Mollien : « Trois francs cinquante par piastre me paraissent un prix bien modique. » Des spéculateurs aventureux, qui avaient des appuis auprès de lui, lui avaient proposé des conditions meilleures ; mais, sur les représentations de son ministre, il reconnut que ces offres étaient sans suffisante garantie, et il autorisa M. Mollien à terminer avec MM. Labouchère et Baring, ce qui fut fait. Ainsi, au milieu de la guerre furieuse à laquelle l’Espagne prenait part contre l’Angleterre comme alliée de la France, on vit, ce qu’on n’avait jamais vu en pleine paix, une frégate anglaise mouiller dans le port de la VeraCruz, et y recevoir une cargaison de piastres pour le compte de la trésorerie française. Il revint ainsi au trésor une somme nette d’environ 25 millions ; le surplus servit à payer les dettes que notre marine avait laissées aux États-Unis et dans les ports des colonies espagnoles, où quelques-uns de nos navires, bloqués par des forces anglaises, avaient fait de longs séjours.

Sur les 60 millions que devait payer l’Espagne, restait un solde de 24 millions : elle promit de l’acquitter dans le courant de 1806, à raison de 3 millions par mois ; mais elle y mit si peu de bonne volonté et elle avait si peu de ressources, que, même après un emprunt négocié en Hollande, c’est à peine si en août 1807 elle avait payé 14 millions sur 24. Les ci-devant négocians réunis restèrent responsables du solde. Sur le débet de 142 millions, plus de 100 étaient rentrés avant la fin de 1807. Le recouvrement du reste était assuré, à quelques millions près, pour des termes prochains. Il était impossible de mieux sortir de cette aventure. Jusqu’à la conclusion, l’empereur s’en montra très soucieux. Pendant la campagne de Prusse en 1806 et de Pologne en 1807, il y revient sans cesse dans ses lettres à M. Mollien.

D’après les circonstances dans lesquelles M. Mollien était arrivé au ministère, il devait être empressé de disposer le mécanisme de la comptabilité de manière à rendre impossible le retour de pareils désordres. Il n’était pas moins urgent de donner au service de la trésorerie une organisation telle que l’administration se suffît à elle-même sans l’assistance d’aucune agence étrangère, sous la réserve d’un budget des recettes égal à celui des dépenses. Cette partie de la tâche de M. Mollien supposait qu’on eût liquidé l’arriéré de tous les exercices antérieurs, afin qu’ils n’empiétassent pas sur les ressources du présent.

M. Mollien s’occupa donc d’abord de cette liquidation. À travers tous les nuages que présentait la complication des écritures du trésor, il reconnut que les recettes des cinq dernières années étaient restées de près de 100 millions au-dessous des dépenses réglées par les budgets. Près de 30 millions d’ordonnances ministérielles, applicables au service courant, n’étaient pas payés, quoique l’échéance fût passée ; la seule solde des troupes était en arrière de 15 millions. Il restait même quelque chose à payer pour le compte des gouvernemens antérieurs au consulat. Pour régler cet arriéré au mieux, il s’entendit avec son collègue des finances, M. Gaudin, chez qui il trouva constamment un concours patriotique, et ils firent ensemble agréer à Napoléon des dispositions en vertu desquelles 60 millions devaient être affectés à solder les comptes des années ix, x, XI, xii et XIII (du 22 septembre 1800 au 22 septembre 1805). On se procurait cette somme par une combinaison ingénieuse, qui avait pour pivot la caisse d’amortissement, et qui mettait à profit la bonne renommée de cette institution, le crédit dont elle jouissait et l’habileté des agens formés par M. Mollien.

La caisse d’amortissement avait acquis du sénat et de la Légion d’honneur une masse de biens nationaux en retour desquels elle avait donné des titres de rente par elle antérieurement rachetés. On agrandit encore l’échange en l’appliquant aux propriétés domaniales que possédait la Légion d’honneur, par-delà la dotation qu’elle était tenue de conserver en biens-fonds dans chacune des seize cohortes dont elle se composait, ainsi qu’aux propriétés affectées au sénat sur le territoire du Piémont ; on en fit autant pour les immeubles du Prytanée. Dès-lors la caisse d’amortissement allait avoir des propriétés territoriales pour un montant d’environ 87 millions. Elle devait les vendre successivement, et le produit devait en être affecté au paiement de l’arriéré jusqu’à concurrence de la somme de 60 millions relatée plus haut ; on l’indemnisait au moyen de 3 millions de rente 5 pour 100, qu’elle devait conserver comme une partie intégrante de sa dotation. Mais l’écoulement des biens nationaux pouvait être lent, sous peine de les céder à vil prix, et il fallait des ressources immédiates pour parer enfin à l’arriéré. On imagina donc d’émettre des titres appelés bons de la caisse d’amortissement, qu’on espérait placer au pair en y attachant un intérêt plus ou moins supérieur à 5 pour 100. Ces bons devaient être admis concurremment avec le numéraire, en paiement des domaines que la caisse allait mettre en vente. Un premier bloc de 24 millions était alloué à 1806 ; les 36 autres millions étaient réservés pour les années suivantes. Les bons de la caisse d’amortissement eurent un plein succès. L’année d’après, la loi de finances en autorisa, pour la même destination, une émission supplémentaire de 10 millions, en y attachant un intérêt de 4 pour 100 seulement.

On convint aussi de modifier le régime des exercices en vertu duquel on avait indéfiniment affecté à chaque année, pour les dépenses à solder, les recettes qui pourraient lui appartenir. On pensa avec raison qu’il ne fallait pas avoir un nombre indéfini d’exercices ouverts. M. Mollien fit décider que l’on clorait tous les exercices précédens, y compris même celui de l’an xiii, moyennant l’allocation des 70 millions dont il vient d’être mention. Il fut même dit qu’à l’avenir on ne le laisserait plus courir les exercices que peu de temps au-delà de l’année dont ils portaient le nom. On se rapprochait ainsi du système actuel, qui clôture chaque exercice dans le courant de l’année suivante, et même bien avant la fin.

Mais la grande affaire de M. Mollien, ce qu’attendait surtout de lui l’empereur, c’était d’organiser le service du trésor de manière à se passer de ce qu’on appelait sous l’ancien régime les banquiers de la cour, de ce qu’on avait nommé depuis les faiseurs de service. Pour obtenir ce résultat si vivement ambitionné par Napoléon, M. Mollien n’eut qu’à mettre en pratique une idée simple qu’il avait exposée à M. de Barbé-Marbois. En administration comme en politique, le secret pour accomplir de grandes choses consiste le plus souvent à appliquer avec fermeté une idée simple. Les principaux embarras du trésor provenaient de ce que le montant des impôts n’était exigible des receveurs-généraux qu’après un délai qui allait jusqu’à dix-huit mois, tandis que presque toute la dépense devait être payée dans un laps de temps qui n’en excédait guère douze. Il fallait, pour balancer cette différence des échéances, que le ministre du trésor trouvât un moyen de se faire avancer une somme importante qu’on ne pouvait estimer à moins de 120 ou même 150 millions. À cet effet, on s’adressait à des banquiers ; mais en réalité ceux-ci ne faisaient à peu près autre chose que de prêter au trésor son propre argent, parce que, pour convertir en écus les obligations et les autres engagemens des receveurs-généraux, leur principal moyen était de s’entendre avec ces comptables eux-mêmes, qui devançaient toujours dans le recouvrement de l’impôt l’époque à eux fixée pour le versement au trésor. Ces sommes remises avant le délai fatal par les contribuables aux comptables, c’est le bien du trésor, avait dit M. Mollien à M. de Barbé-Marbois ; il ne s’agit pour vous que d’avoir la volonté de le reprendre. Cependant on ne le pouvait qu’en modifiant les conventions passées avec les receveurs-généraux, afin d’abréger de plusieurs mois le temps qui leur était accordé pour la délivrance de l’impôt au trésor, de telle façon que pour celui-ci les rentrées s’échelonnassent sur toute l’année également, sans en excéder bien sensiblement le terme. Il était à craindre que par ce procédé les receveurs-généraux ne se crussent autorisés et même obligés à tourmenter les contribuables. On pouvait dire aussi que l’intervalle pendant lequel les receveurs-généraux avalent les fonds sans les remettre au trésor constituait leur rémunération propre, car, en dehors de cette jouissance, leur traitement était fort médiocre.

En conséquence on laissa subsister les délais précédemment stipulés, mais on fit en sorte que les receveurs-généraux eussent un avantage à accélérer leurs versemens. À cet effet, on convint de leur bonifier un intérêt de 5 pour 100 sur toute somme qu’ils remettraient avant l’échéance fixée ; en même temps on leur notifia que, ces fonds étant la propriété de l’état, ils n’avaient point le droit de les divertir de leur destination et d’en faire un usage quelconque à leur profit, après les avoir perçus. On leur imposa l’obligation d’informer exactement le trésor de toutes les recettes qu’ils effectuaient, et on se réservait de leur prescrire une méthode de comptabilité qui les empêchât d’en rien dissimuler. Par ces arrangemens, on allait obtenir une avance considérable. Il suffisait d’un rouage placé sous la main du ministre du trésor, dans ses bureaux, et qu’on appela la caisse de service. Cette caisse était en correspondance active avec chacun des receveurs-généraux ; par la surveillance qu’elle exerçait sur eux, elle procura sans peine une autre amélioration qui équivalait à l’accroissement des fonds disponibles : elle permit de simplifier les formes suivant lesquelles les fonds étaient mis à la disposition des ordonnateurs ou des payeurs, elle réduisit le temps qui était nécessaire pour les leur faire parvenir. Sachant avec une parfaite exactitude à chaque instant ce que chacun des receveurs-généraux avait en caisse, on appliquait ces ressources d’abord aux dépenses locales et à celles des départemens voisins, tandis qu’autrefois cette manœuvre se faisait à tâtons, et on expédiait des fonds dans des localités qui en étaient surabondamment pourvues, en les prenant à d’autres où ils étaient réclamés par les besoins du service. Par là encore on épargnait les frais de transports incessans d’espèces d’une place à une autre. Une fois édifié sur les qualités propres à cet engin financier, l’empereur voulut qu’il fût mis en activité d’une manière générale dans le plus bref délai. M. Mollien lui demandait trois jours pour rédiger le décret ; il ne lui en accorda qu’un, et lorsque le ministre le lui apporta, il voulut, contre sa coutume, le signer sans le lire. M. Mollien insistant pour lui en donner lecture, ses paroles furent : « Je ne puis pas signer trop vite l’émancipation du trésor. » C’était en juillet 1806.

La caisse de service tint toutes les promesses qu’avait faites M. Mollien, et elle subsiste aujourd’hui sous le nom de caisse centrale du trésor. Elle offrait et continue d’offrir d’autres avantages que nous n’avons pas signalés encore. Les receveurs-généraux furent autorisés à transmettre leurs excédans à Paris au moyen de lettres de change du commerce ; la caisse de service acceptait également les effets de commerce payables dans quelques autres places où les dépenses publiques dépassaient les recettes. Par une combinaison parallèle à celle-ci, elle cédait aux particuliers des mandats payables par les receveurs-généraux qui avaient du surplus. Ainsi tournaient au bien du commerce les fonds disponibles de l’état, et le trésor profitait pour le mouvement de ses fonds des circonstances favorables que présentaient les opérations du commerce. Renommée bientôt pour sa ponctualité, la caisse de service put faire accueillir dans les portefeuilles des capitalistes, qui avaient des fonds attendant un emploi, des effets sur elle-même à une échéance de trois mois à un an. Ce fut le commencement de ce qu’on appelle aujourd’hui les bons du trésor, moyen de trésorerie dont on fait, lorsqu’on le juge à propos, un grand usage.

La caisse de service présenta cette singularité, que les bureaux du trésor, comme s’ils avaient voulu donner un argument à ceux qui reprochent à la bureaucratie un indélébile esprit de routine, s’y montrèrent fort opposés. M. Mollien ne fut pas embarrassé pour surmonter cet obstacle : il organisa des bureaux particuliers pour la caisse de service. Il eut plus de peine à écarter une autre difficulté : on avait beaucoup fait valoir auprès de Napoléon l’idée de confier à la Banque de France les fonctions qu’on retirait aux faiseurs de service, en y ajoutant le paiement des intérêts de la dette publique. On lui citait l’exemple de la banque d’Angleterre, qui est chargée en effet des opérations de trésorerie. L’argument était peu concluant, car quelle ressemblance pouvait-on alléguer alors entre la banque d’Angleterre et la Banque de France ?

Le capital même de la Banque de France ne répondait pas à la grandeur de la tâche à laquelle elle aspirait ; mais la Banque, et surtout M. Cretet, conseiller d’état, qui en était l’organe et qui avait l’oreille de l’empereur, avait sollicité et venait d’obtenir l’autorisation de doubler ce capital et de le porter à 90 millions. Pour qu’elle eût un peu plus le droit d’être appelée la Banque de France, elle devait avoir deux succursales : l’une à Lyon, l’autre à Rouen. Un décret du 22 avril 1806 lui donnait ces proportions nouvelles, et l’investissait d’un caractère politique en la plaçant sous l’autorité d’un gouverneur et de deux sous-gouverneurs nommés par l’empereur.

Quoique le décret n’en dît rien, il est vraisemblable que dans la pensée de Napoléon ce nouvel arrangement intérieur de la Banque se liait à l’idée d’en faire un grand instrument de trésorerie, et même qu’il l’avait promis à M. Cretet, qu’il avait choisi pour gouverneur ; mais M. Mollien repoussant de toutes ses forces cette organisation du service de trésorerie, l’empereur, placé entre lui et M. Cretet, éprouva de l’embarras. Il résolut de faire débattre la question devant lui, dans les conseils de finances, par les deux antagonistes. La rapidité avec laquelle son intelligence s’emparait de tous les sujets qu’on lui présentait, discernait le vrai du faux, et se précipitait sur le point où gisait la solution, sembla lui faire défaut au milieu de ces détails sur les banques, car ce fut seulement après dix longues séances que la lumière se fit dans son esprit. À la fin, pressé par l’argumentation de M. Mollien, M. Cretet avait été obligé de reconnaître qu’il lui fallait des conditions semblables à celles qu’avaient eues les faiseurs de service, et par conséquent onéreuses au trésor ; il avait avoué qu’il comptait sur les fonds encaissés par les receveurs-généraux, c’est-à-dire sur des fonds appartenant au trésor, pour escompter les valeurs du trésor. Il ne trouvait pas non plus de réponse aux calculs de M. Mollien relativement à la médiocrité des moyens d’assister l’état que donnerait à la Banque l’accroissement de son capital ; tout ce qu’elle eût pu faire, c’eût été de prêter à l’état son supplément de capital, faisant la somme de 45 millions. Or elle entendait au contraire en garder la libre disposition. Si la banque d’Angleterre, à un moment donné, peut faire de fortes avances à l’état, c’est qu’elle a une très grande circulation de billets : il lui est donc possible d’admettre, lorsque le gouvernement le désire, une forte somme en valeurs du trésor dans son portefeuille, en lui remettant des billets de banque en échange, sauf cependant à diminuer d’autant les avances qu’elle aurait pu faire au commerce, et qui auraient aussi entraîné une sortie de billets, car lorsqu’elle donne d’une main tous ceux de ses billets que le courant des échanges comporte, il faut qu’elle cesse d’en fournir de l’autre. Mais la Banque de France, avec la modique somme de billets qu’elle parvenait à faire circuler, que pouvait-elle ? Et puis à Londres habituellement, quand la banque escompte peu, le commerce n’en souffre guère ; il lui reste le secours des escompteurs particuliers, qui sont en grand nombre et ont de vastes capitaux. Il n’en était pas de même à Paris en 1806. L’empereur donna donc raison à M. Mollien. Il jugeait aussi qu’indépendamment des convenances financières et commerciales, il y avait des motifs politiques à ce que la trésorerie fût entièrement séparée de la Banque. Les grandes opérations militaires nécessitent des mouvemens de fonds qu’il faut combiner d’avance. Il serait donc obligé, quand il aurait de grands préparatifs qu’il voudrait tenir secrets, de les confier à la Banque. Et, disait-il, « j’ai déjà trop de confidens. »

Déjà, avant l’établissement de la caisse de service, l’amélioration était visible dans la situation du trésor. Plus de ces atermoiemens fâcheux dont on avait eu si souvent le spectacle. Le trésor faisait de toutes parts honneur à ses engagemens : les ordonnances délivrées par les ministres, à dix jours de vue pour Paris et à trente ou quarante pour les départemens, étaient acceptées et acquittées dans le délai voulu. La solde des employés civils et militaires était au courant. La plupart des receveurs-généraux s’accoutumaient à faire des versemens anticipés par rapport aux termes que leur accordaient leurs conventions avec l’administration. Le 5 pour 100, qui trois mois après Austerlitz, en mars 1806, était à 56, était monté en juin à 64. Quoique les contributions levées en Autriche ne fussent pas dévolues au trésor, il en fut distrait, à titre de prêt, quelque chose qui l’aida, mais dont il eut à servir l’intérêt.

L’armée revenait à petites journées des plaines de la Moravie et des environs de Vienne, conformément aux stipulations du traité de Presbourg, et pendant ce temps l’empereur se consacrait, avec l’activité qui lui était propre, au soin de ses états, lorsque des bruits de guerre se propagèrent et acquirent aussitôt la plus grande consistance. Le roi de Prusse, prince modéré et circonspect cependant, qui appréciait tout ce que vaut la paix, se laissait brusquement pousser par son entourage à un langage et à des démarches dont l’effet inévitable était la guerre avec la France. On avait renoué les fils d’une intrigue antérieure à la bataille d’Austerlitz, dans laquelle on avait ménagé à Potsdam, auprès de la tombe du grand Frédéric, un coup de théâtre où le roi de Prusse avait cédé aux embrassemens de l’empereur de Russie et échangé ses sermens avec lui. Lorsque Napoléon sut qu’on tramait la guerre à Berlin, M. Mollien lui en rend le témoignage, il en fut « aussi surpris que contrarié. » L’éclatante victoire d’Austerlitz, au lieu de décider à la résignation ou du moins à la patience les ennemis de la révolution française et de l’empereur, c’est-à-dire les aristocraties de l’Europe, les avait exaspérées, et bientôt, dans leur folle présomption, elles s’enflammèrent d’une espérance bien peu raisonnable, à savoir que la Prusse allait arrêter sur-le-champ le cours des succès qu’obtenaient ensemble Napoléon et la révolution. C’est M. Mollien qui le rapporte, les nombreux étrangers des divers pays du continent qui se trouvaient à Paris au mois d’août, frappés de l’anxiété et du déplaisir dont ils observèrent les symptômes chez Napoléon, quand il sut que la Prusse était déterminée à rompre, supposèrent incontinent qu’il était pris au dépourvu et doutait de sa propre cause, et leur imagination courait avec un tel déchaînement, que bientôt ils estimèrent que c’en était fait de lui. Comment une opinion pareille pouvait-elle trouver des gens assez crédules pour l’accueillir ? Comment pouvait-on supposer que Napoléon fût plus facile à vaincre juste le lendemain de cette campagne d’Austerlitz où il avait accompli ce que jamais général n’avait fait avant lui, au témoignage de l’histoire, la soumission en trois mois d’un grand empire dont la population était aguerrie et organisée pour la lutte, dont le souverain s’était préparé à loisir et s’était fait l’agresseur au moment et sur le point qu’il avait voulu ; d’un vaste état qui ajoutait à ses propres ressources les subsides de la plus riche nation de l’univers, et qui avait pour auxiliaires toutes les troupes qu’avait pu mettre en ligne un autre grand et belliqueux empereur ? Comment des gens en possession de leur jugement pouvaient-ils admettre qu’on aurait bon marché de cette armée qui venait de montrer une si insigne supériorité, et dont le courage était exalté par les incomparables victoires qu’elle venait de remporter et par la confiance que lui inspiraient le génie et l’étoile de son chef ? Rarement on eut au même degré la preuve de cette vérité, que la haine aveugle l’homme et que la vanité lui donne le vertige.

Ce flot d’étrangers qui s’agitait dans Paris dissimulait peu l’idée dont il se berçait, que Napoléon était au terme de sa carrière, « Leur jactance devint insensiblement telle, dit M. Mollien[17], qu’ils ne gardaient plus de mesure dans leurs confidences. » La croyance que je ne sais quel démon trompeur leur avait soufflée, et qu’ils partageaient avec toutes les aristocraties de l’Europe, traversa les Pyrénées, et séduisit le prince de la Paix, à ce point qu’il appela les Castillans aux armes par une proclamation inouie, qui parut le jour précisément de la bataille d’Iéna. En Allemagne, on était convaincu que le choc des armées prussiennes commandées par un des élèves chéris du grand Frédéric (le duc de Brunswick) devait renverser Napoléon, tellement qu’à peu de distance du champ de bataille d’Iéna, on crut, deux jours entiers après cette rencontre décisive, que les vaincus étaient les Français[18].

Fait plus surprenant et plus honteux, autour de ces étrangers qui prédisaient la défaite et la chute de Napoléon, on voyait tourbillonner un essaim de Français de l’espèce de ceux qui ne veulent et ne savent, dit M. Mollien, qu’exploiter les événemens à leur profit. La plupart étaient parvenus à se faire leur part dans ce qu’ils appelaient la fortune de Napoléon, mais ils voulaient, quoi qu’il arrivât, mettre cette part en sûreté. Ils partageaient leurs momens et leurs soins entre les agens diplomatiques du dehors, dont ils prenaient les vœux pour des oracles, et les membres de la famille impériale, devant lesquels ils se montraient les plus dévoués serviteurs de la dynastie. M. Mollien rapporte que quelques-uns, dans l’attente de la catastrophe, se persuadèrent que les fonds allaient éprouver une énorme baisse, et, pour s’en assurer les profits, ils vendirent du cinq pour cent au cours le plus bas. Pour ceux-là, la journée d’Iéna fut un rude mécompte. Napoléon ne laissa pas longtemps en suspens cette tourbe d’esprits légers et d’âmes avilies. Le premier coup de canon fut tiré le 8 octobre, et le 14, sur le plateau d’Iéna et dans le vallon d’Auerstaedt, la campagne se termina par la destruction de l’armée prussienne. On les vit tous alors, tant étrangers que Français, se retourner bassement vers Napoléon et lui adresser les hommages qu’ils avaient destinés à son adversaire. Ils s’étaient promis de proclamer le roi de Prusse le vengeur du monde ; c’était Dieu, dirent-ils alors, qui avait armé l’invincible bras de Napoléon pour punir la violation des traités, car ils allèrent fouiller jusque dans les livres saints pour établir que Napoléon était l’instrument des volontés de la Providence. « Ce n’est pas sans raison, dit M. Mollien, qu’on reproche au règne de Napoléon d’avoir produit beaucoup de flatteurs ; mais souvent ceux qui l’encensaient le lendemain d’une victoire avaient la veille été ses détracteurs ; ils louaient sans pudeur, comme ils venaient de calomnier sans mesure ; ils voulaient couvrir aux yeux du vainqueur, par l’affectation de leur enthousiasme pour lui, la trace des vœux que naguère ils formaient contre lui. » Un de ces personnages crut se faire valoir en informant l’empereur de ce que M. Mollien avait dit, après la bataille d’Iéna, qu’il conviendrait d’accorder à la Prusse une paix honorable, et non pas de l’humilier en allant s’établir en maître dans le palais de Berlin. M. Mollien, disait ce sycophante, blâme l’empereur de poursuivre ses conquêtes. « Je n’ai appris le fait que quelque temps après, rapporte M. Mollien ; mais j’ai su que Napoléon n’avait fait qu’en rire, et je pris le même parti[19]. »

Étonné et contrarié, mais non pas déconcerté, de l’agression de la Prusse, Napoléon avait fait ses dispositions avec cet art d’utiliser le temps qu’il possédait mieux que personne. Une partie de son armée était encore sur la rive droite du Rhin, mais les corps n’étaient pas au complet ; le matériel avait besoin d’être rétabli ou du moins réparé. Il fallut, en moins d’un mois, pourvoir à toutes les dépenses que demandaient l’artillerie, la cavalerie, les équipages militaires, l’armement et l’habillement des recrues, le transport en poste de la garde, qui formait à elle seule un corps d’armée. Dans l’état où le trésor avait été mis par M. Mollien, ces frais imprévus ne le chargeaient pas outre mesure. Napoléon, au surplus, limita beaucoup les préparatifs. Il ne méconnaissait pas la vaillance, la discipline, la tactique des troupes prussiennes, ni le mérite de l’école du grand Frédéric ; mais les soldats prussiens avaient perdu l’habitude de la guerre, les siens au contraire étaient les plus aguerris du monde et les plus habitués à vaincre. Il n’avait donc pas de doutes sur le succès. Malgré l’extrême prudence qu’il observait à la guerre, il crut donc devoir se borner à ce qu’il fallait pour une grande bataille contre les Prussiens seuls ; les Russes, qui étaient entrés dans la coalition, et qui y avaient attiré la Prusse, étaient trop loin pour qu’on les rencontrât encore. Il avait craint la formation d’une coalition plus générale à laquelle l’Autriche aurait pris part, et c’était le secret de l’inquiétude qu’il avait ressentie à la première nouvelle des élans guerriers du cabinet de Berlin. Rassuré à demi de ce côté par les protestations qu’il reçut de Vienne, il compta sur la rapidité de ses coups pour en avoir fini avec la Prusse avant que le conseil aulique, dont la lenteur lui était connue, n’eût pu faire arriver en ligne les troupes autrichiennes, et pour mieux donner à réfléchir à l’Autriche, il lui plaça sur les flancs, dans l’Italie septentrionale, une nombreuse armée commandée par un chef redoutable, l’intrépide Masséna. Dans le reste de la péninsule italique, il venait de se mettre à l’abri d’une surprise : outré des perfidies de la cour de Naples pendant la campagne d’Austerlitz, il s’était emparé de ses états continentaux, et y avait établi un de ses frères.

Dans la dernière semaine de son séjour à Paris, indépendamment des conseils qui se renouvelaient chaque jour et des ordres généraux qui s’expédiaient à chacun des ministres, il travailla fréquemment avec M. Mollien, et lui écrivit dix lettres particulières. Il régla minutieusement le mouvement des fonds et les opérations financières, non-seulement pour la campagne qu’il allait faire en Prusse, mais pour tous les services extérieurs de l’empire. Naples, Saint-Domingue, l’Italie, furent de sa part l’objet de plusieurs dispositions de finances. Ce fut le 25 septembre qu’il se mit en route.

Les campagnes de 1806 et 1807 mirent une fois de plus en évidence une qualité qui distinguait Napoléon et qui n’appartient qu’aux grandes intelligences unies à de grands caractères. Les grands hommes, car c’est eux qui ont le privilège de cette réunion de facultés, excellent à proportionner toujours les moyens au but. Au début de la guerre, avec sa sagacité supérieure, il comprend que pour le moment, la Prusse étant seule dressée contre lui, il n’a qu’à frapper un coup, pourvu qu’il soit terrible, et il fait ses préparatifs comme si la Prusse était toute seule. Il part alors et se précipite avec cette impétuosité par laquelle le prophète Daniel signale Alexandre dans un verset que Bossuet, à son tour, appliquait au grand Condé. D’un bond il est sur son ennemi, le heurte, le terrasse, efferatus est in eum ; mais après la bataille d’Iéna, lorsqu’il est vainqueur, il ne s’aveugle pas sur les effets de sa victoire. Il lui a fallu occuper la longue étendue de la monarchie prussienne, et il prête le flanc du Rhin à la Vistule. Il sait que la Russie approche, que la cour de Vienne fait de grands armémens, que l’Angleterre prépare une descente dans le nord de l’Allemagne, que le roi de Suède est acharné dans son hostilité, et alors, tout vainqueur qu’il est, il semble, dit M. Mollien, ne pouvoir assez accroître ses forces, ni trop multiplier les précautions contre les hasards d’une défaite ; il est devenu aussi prévoyant pour les revers qu’il était confiant la veille dans le succès. On dirait qu’il veut s’entourer de toutes les forces de la France. Au milieu de la Prusse pourtant vaincue, il presse les envois d’hommes, de chevaux, d’artillerie, d’équipages. Dans toutes les places du Rhin, il amasse des approvisionnemens de toute espèce. Le long espace de Mayence à Berlin était déjà, au mois de décembre 1806, plutôt une ligne de bataille qu’une route militaire. Une armée de réserve de cent mille hommes, échelonnée sur l’Elbe, tient en respect les ennemis qui auraient été tentés de se déclarer[20].

Après les dérangemens causés par la reprise des hostilités, M. Mollien revint à l’accomplissement des projets qu’il avait médités. Les bons effets qu’on attendait de la caisse de service fussent restés incertains et sans garanties, si l’on n’eût modifié profondément le système de comptabilité en usage au trésor. En cela, on était dans l’enfance ; on suivait la comptabilité primitive, qui ne connaît que deux comptes, celui des recettes et celui des dépenses, méthode qui convient tout au plus aux opérations parfaitement simples du débitant placé en plein air sous son auvent, pour vendre les denrées usuelles, mais qui, pour un commerçant dont les affaires ont quelque peu d’étendue, est déjà insuffisante et dangereuse, puisqu’elle ne lui permet pas de voir clair dans ses affaires. Pour les finances d’un grand état, qui sont complexes, où les formalités sont multipliées, où les mouvemens de fonds sont nombreux, c’est de la barbarie et du désordre. La constituante, à laquelle il faut remonter presque toujours pour découvrir l’origine des grandes améliorations introduites dans l’administration de la France depuis 1789, avait voulu répandre sur les finances publiques les lumières d’un contrôle intelligent. Elle avait jugé qu’à cet effet il fallait centraliser au trésor toutes les recettes et toutes les dépenses. Il y avait donc au trésor un caissier central qui était réputé tout recevoir et tout payer sur l’étendue entière de la France, il était supposé présent en tous lieux, et à ce titre il était comptable de tout ; mais il restait à prendre des dispositions qui de cette fiction fissent une réalité, et c’est ce dont une bonne comptabilité pouvait seule fournir le moyen. Lorsque M. Mollien arriva au trésor, le caissier central, qui était l’œil du gouvernement, ne savait rien, ne s’apercevait de rien, non qu’il manquât d’aptitude ou de bonne volonté, mais c’était l’effet nécessaire du mauvais mécanisme qu’il avait dans les mains ; il ne soupçonnait même pas l’existence du détournement de 142 millions dont le trésor était la victime. Ses écritures étaient en règle et son compte des recettes équilibrait celui des dépenses ; mais cette règle et cet équilibre, par le vice de la méthode suivant laquelle les écritures étaient tenues, ne signalaient rien de la vérité.

Le système des écritures en partie double, exclusivement employé de nos jours par le grand commerce, est, je l’ai déjà dit, un mode de comptabilité qui répand la plus vive lumière sur toutes les opérations de finances. Il apporte avec lui l’ordre et la clarté, il analyse tout, il mentionne le mouvement de toutes les valeurs avec précision, il indique l’instant et le lieu aussi bien que l’importance de tous les actes. Il offrait donc le talisman d’où dépendait la sûreté du trésor. À plusieurs reprises, sous l’ancien régime, on avait eu l’idée de s’en servir dans les finances françaises ; mais la mollesse des uns et l’intérêt que d’autres, désireux de pêcher en eau trouble, avaient à ce que la comptabilité publique ne devînt pas transparente, avaient toujours empêché que l’idée n’eût de la suite[21]. M. Mollien, qui avait déjà éprouvé à la caisse d’amortissement l’excellence de la comptabilité commerciale, l’introduisit à la caisse de service. Il profita pour cet objet de la longue absence que fit l’empereur pendant les campagnes de Prusse et de Pologne. Retenu à l’extrémité de l’Europe par les soins de la guerre. Napoléon alors, sans renoncer à la direction de l’administration publique, prenait cependant moins de part aux détails. La caisse de service, dans sa correspondance avec les comptables, suivait les règles de la comptabilité commerciale ; c’était le seul moyen qu’elle eût de comparer tous les jours ses différens comptes, de les balancer et de faire connaître quotidiennement sa situation au ministre, qui commençait par là sa journée régulièrement. Il n’en fallait pas davantage pour que les receveurs-généraux, afin d’observer dans leurs rapports avec la caisse de service les formes qu’elle avait adoptées elle-même, la pratiquassent chez eux, en même temps cependant qu’avec les anciens bureaux ils suivaient l’ancienne méthode. L’expérience leur révélait chaque jour les avantages du nouveau système. Le terrain était donc parfaitement préparé pour la transformation.

Mais il fallait que ce fût officiellement établi, et en un mot que la comptabilité en partie double devînt par un décret une règle générale et immuable dans les finances. Pour un changement de cette importance, l’assentiment explicite de l’empereur était indispensable. M. Mollien avait pu constater que spontanément les plus distingués entre les receveurs-généraux, ceux dont la gestion était la meilleure, s’étaient mis en possession de ce mode de comptabilité. Il avait même fait une contre-épreuve bien propre à affermir sa conviction : quelques indices peu importans en apparence lui donnaient à soupçonner que la recette générale de la Meurthe n’était pas régulièrement administrée, quoique le titulaire fût un des comptables dont ses bureaux l’entretinssent avec le plus d’éloges. Il s’était aperçu d’ailleurs que ce receveur-général montrait de l’éloignement pour la comptabilité en partie double. Il envoya auprès de lui un des plus habiles parmi les inspecteurs des finances. À celui-ci on présente des comptes sous l’ancienne forme. Après les avoir compulsés et les avoir comparés aux bordereaux envoyés par le comptable au trésor, il écrit au ministre que tout est en règle. « Prenez-vous-y autrement, répond M. Mollien ; traduisez les comptes qu’on vous a livrés, mettez-les sous la forme de la partie double : alors seulement vous y verrez clair. » À peine la besogne est-elle commencée, que les commis du receveur-général se troublent, confessent l’infidélité des écritures apparentes et produisent des écritures secrètes qu’ils tenaient en partie double ; ils aident eux-mêmes l’inspecteur des finances à constater un débet envers l’état de 1 700 000 francs, dont l’origine remontait à huit années. Des recherches du même genre furent faites chez d’autres comptables et mirent au jour des manquemens pareils. On découvrit ainsi des débets non-seulement chez plusieurs receveurs-généraux, mais aussi chez un assez grand nombre de receveurs particuliers et de payeurs ; finalement, mais postérieurement à l’époque dont nous parlons, il fut prouvé que l’ensemble de ces détournemens n’allait pas à moins de 42 millions. Sur cette somme, quelque considérable qu’elle fût, l’état n’eut à supporter aucune perte. La plupart de ces débets provenaient de ce que les comptables avaient puisé dans leur caisse pour former une partie de leurs cautionnemens ; plus d’une fois cependant il fut prouvé qu’ils se servaient des fonds de l’état pour alimenter quelqu’une des nouvelles maisons de banque de Paris, mais dans ce cas aussi on avait affaire à des débiteurs solvables.

Du milieu de son armée, malgré la rude campagne d’hiver signalée par la meurtrière bataille d’Eylau, au milieu des difficultés de l’occupation ou de l’observation de l’Allemagne entière, dont une partie frémissait sous sa main, l’empereur ne laissait pas de correspondre activement avec ses ministres. Des auditeurs au conseil d’état lui apportaient des portefeuilles remplis de rapports, il statuait définitivement et renvoyait ses propres dépêches sur les sujets qui venaient saisir sa pensée, et dont je citerai un exemple. Pendant le séjour de l’empereur à Posen, sur on ne sait quel avis, il supposa au cabinet de Londres l’intention de confisquer les fonds de la dette publique anglaise qui appartenaient à des Français. Il ordonna à son ministre du trésor d’examiner si dans le cas où ils en agiraient ainsi, il ne faudrait pas recourir à la même rigueur. « La matière est très délicate, disait-il, je ne veux pas donner l’exemple ; mais si les Anglais le font, je dois user de représailles. » M. Mollien répondit qu’un pareil acte lui paraissait trop contraire à la politique anglaise pour qu’il pût y croire, qu’il souhaitait que le cabinet de Londres commît une telle faute, mais qu’on la lui rendrait plus funeste en ne l’imitant pas. À cette occasion, il envoya à l’empereur le beau mémoire de Hamilton, l’ami, le conseiller et le ministre de l’immortel Washington, sur la question de savoir si la règle de la politique, plus encore que celle de la morale, n’interdisait pas à tout gouvernement, non-seulement de confisquer les capitaux qui lui avaient été prêtés par les sujets d’une puissance avec laquelle il serait en guerre, mais même de suspendre à leur égard le service des intérêts. Napoléon n’insista plus sur cet objet.

Une fois l’empereur de retour de la campagne terminée par le coup de tonnerre de Friedland et l’entrevue de Tilsitt, quand M. Mollien lui fit la proposition de substituer d’une manière générale la comptabilité commerciale à la méthode jusqu’alors en usage, il hésita, et M. Mollien dut accepter un terme moyen qui consistait dans l’emploi simultané des deux méthodes dans chacune des recettes. C’était pour les comptables un surcroît de travail et de frais. Le doublement ne fut même impératif que dans les départemens situés au-delà des Alpes. Un ensemble de convenances politiques et militaires autant que financières avaient déterminé M. Mollien à établir pour cette partie de l’empire français une caisse de service spéciale dans la place forte d’Alexandrie. C’est dans la circonscription dévolue à cette caisse qu’on dut procéder provisoirement suivant les deux modes à la fois. En-deçà des Alpes, c’est-à-dire dans la majeure partie de l’empire, les receveurs-généraux eurent la liberté du choix. La plupart cependant adoptèrent dès-lors les nouvelles écritures. Il est vrai que la caisse de service, par la forme des états qu’elle les obligeait à lui fournir, rendait à peu près illusoire la liberté d’option qui leur était laissée. À la fin l’empereur se rendit à l’expérience ; au commencement de 1808, un décret[22] rendit obligatoire la nouvelle méthode.

À l’édifice financier ainsi agrandi et perfectionné par M. Mollien, il manquait un couronnement : il fallait un tribunal qui eût dans sa juridiction les comptables, qui vérifiât et qui maintînt l’observation des formes établies par la loi pour les dépenses publiques, et qui apurât aussi rapidement que possible les comptes des agens du trésor, afin de dégager leur responsabilité. Il s’agissait, en un mot, de créer la cour des comptes.

L’ancienne monarchie avait eu une institution de ce genre, qui remontait pour le moins à Philippe le Bel, mais qui avait été viciée et réduite à l’impuissance depuis que le régime représentatif avait été détruit complètement par la suppression des états-généraux. Au lieu d’une chambre unique, on en avait eu un grand nombre, chacune avec sa circonscription, mais ayant toutes ensemble fort peu de pouvoir pour le bien des finances. Elles pouvaient condamner les comptables coupables de détournement ou de concussion à toutes les peines portées par les impitoyables lois pénales de l’époque, elles avaient même acquis des attributions sans rapport avec l’objet pour lequel on les avait créées[23] ; mais pour leur principale fonction, la surveillance de la régularité des comptes, leur juridiction était devenue dérisoire. Les chambres des comptes étaient donc décréditées en 1789, et l’assemblée constituante les abolit ; mais en même temps elle érigea une institution destinée à les remplacer avec avantage, qu’elle nomma le bureau de comptabilité. Sous le directoire, cette création fut maintenue avec le titre de commission de comptabilité : le corps ainsi dénommé semblait avoir des pouvoirs fort étendus ; cependant il restait subordonné parce que, de même que le bureau de la constituante, il était privé de la faculté de rendre des décisions souveraines : celles-ci étaient réservées au pouvoir législatif. Sous le consulat, l’article 89 de la constitution créa ou plutôt conserva la commission de comptabilité ; mais l’acte qui l’organisa, et qui fut un simple arrêté consulaire[24], amoindrit ses pouvoirs effectifs, quoiqu’il lui donnât une arme redoutable avec laquelle il eût été rigoureusement possible à de bons citoyens de rendre des services : la publicité de ses rapports était ordonnée. Toutefois la méthode arriérée de comptabilité qui resta en honneur jusqu’à ce que M. Mollien eût le portefeuille du trésor rendait extrêmement difficile, et dans tous les cas fort lent, l’examen approfondi de la gestion des comptables. Avec la comptabilité nouvelle, dont l’adoption définitive n’était pas douteuse pour M. Mollien, malgré l’hésitation qu’y apportait l’empereur, il devenait opportun d’instituer un corps judiciaire chargé de l’apuration des comptes, et l’empereur lui-même, peu après sa rentrée à Paris dans l’été de 1807, se souvenant de conversations antérieures, dit un jour à son ministre du trésor : « Il nous manque, dans l’intérêt des contribuables, une institution analogue à ce qu’étaient autrefois les chambres des comptes, qui avaient le droit de poursuivre d’office les abus dont la connaissance leur parvenait. Aujourd’hui l’empereur, relégué au fond de son palais, ne peut savoir que ce qu’on veut bien lui dire. Le bureau établi depuis la révolution pour régler toutes les comptabilités publiques ne remplit pas mes vues… Personne n’a la mission d’avertir l’empereur des choses qu’il importerait le plus qu’il connût. » Ayant déjà sur ce chapitre les idées de M. Mollien, il chargea M. Gaudin de lui présenter un projet, en insistant sur ce que l’organisation de la nouvelle cour fût telle que les abus reconnus par elle pussent remonter jusqu’à sa personne[25]. De là sortit la loi du 26 septembre 1807, qui a créé la cour des comptes. À cause de l’insistance que M. Mollien avait mise à recommander cette création à l’empereur dans ses entretiens et dans sa correspondance, il est juste de lui en attribuer le principal honneur.

Différente en cela du bureau et de la commission de comptabilité, la cour des comptes fut un tribunal souverain. Elle put, lorsque les comptables seraient en retard dans la production de leurs comptes, les condamner aux peines portées par les lois spéciales et les règlemens particuliers sur la matière. Dans le cas d’un débet, elle put les obliger à s’acquitter dans le délai prescrit par la loi. Les crimes de faux et de concussion restaient de la compétence des tribunaux ordinaires. Ainsi fait, le partage entre les deux juridictions était raisonnable.

De même la ligne de démarcation était convenablement tracée entre le domaine de la cour des comptes et celui des ministres ordonnateurs ou des deux minisires (celui du trésor et celui des finances) dont les comptables étaient les subordonnés, de manière à éviter un conflit entre une cour inamovible, ou destinée à le devenir, et des ministres jaloux de leur autorité et obligés d’agir. On peut remarquer encore que la loi du 26 septembre 1807 ne contint plus la mention de la publicité du rapport de la cour. Cette pièce fut réservée pour l’empereur ; pour plus de solennité, elle devait lui être personnellement remise par l’intermédiaire d’un grand dignitaire de l’état, placé au-dessus des ministres eux-mêmes, le prince archi-trésorier de l’empire. Cette garantie assurément n’était pas à dédaigner, mais elle n’excluait pas celle de la publicité, qui est dans l’esprit de la société moderne, et qui lui est chère ; elle a depuis été établie.

La cour des comptes entra aussitôt en fonctions et rendit immédiatement de grands services, quoique ses premières années aient été marquées par les tiraillemens qu’elle eut à souffrir de la part des ministres ordonnateurs ou des directeurs généraux, qui étaient alors des sortes de ministres. On lui refusait les pièces nécessaires pour qu’elle se formât une conviction. Si elle ne fut pas de prime-abord aussi utile à la bonne gestion des finances qu’on aurait pu le souhaiter, elle le fut à un haut degré aux comptables dont les fonctions avaient cessé et aux familles qui avaient eu des comptables dans leur sein. Le nombre des uns et des autres était grand, car dans le cours des agitations révolutionnaires, on s’était successivement arraché les emplois des finances. Les biens des anciens comptables ou, pour ceux qui étaient morts, de leurs familles restaient sous le coup d’une hypothèque générale jusqu’à l’apuration des comptes. En procédant à ses travaux avec une grande activité, la cour des comptes les libéra de cette servitude. À cause de la multitude des intéressés, ce fut dans le pays un concert de remerciemens non pas bruyans, mais bien sentis.

IV. — Assistance que la caisse de l’armée fournit au trésor après la paix de Tilsitt. — autres améliorations apportées à la gestion des finances.

À mesure qu’on marchait, les budgets allaient toujours grossissant. Le développement des opérations militaires n’en était pas la seule cause : l’agrandissement même de l’empire y entrait pour une part.

Le budget de l’exercice 1806, avec lequel se confondirent les cent derniers jours de 1805, parce qu’on retourna alors au calendrier grégorien, fut en dépense de 969 millions et demi. Là-dessus, les frais d’escompte et de négociation des valeurs du trésor furent de près de 28 millions, dont 16 environ étaient imputables aux quatre mois pendant lesquels M. de Barbé-Marbois avait été ministre. 63 millions et demi représentaient les fonds spéciaux réservés pour une partie des dépenses locales et pour les routes ; si on les distrait afin de rentrer dans un cercle de dépenses qui soit plus comparable à ce qui a été rapporté pour les années précédentes, le bloc de 970 millions et demi se réduit à 907. La somme correspondante pour un an serait de 712 millions.

Le montant des recettes, toujours déduction faite des frais de perception, fut, pour les recettes ordinaires, de 811 millions, suivant M. Gaudin, et de 814, selon M. Mollien[26] ; mais on avait de plus, pour arriver à l’équilibre, des recettes extraordinaires, s’élevant à 93 millions. C’étaient les subsides du royaume d’Italie et d’autres états, des cautionnemens, divers produits des années antérieures, des décomptes d’acquéreurs de domaines nationaux, le résultat de la vente de quelques salines, et enfin des bons de la caisse d’amortissement pour 13 531 000 francs. À eux seuls, les ministères de la guerre et de la marine prenaient 583 millions, soit près des deux tiers de la dépense totale, supposée de 907.

Pendant cet exercice, un décret impérial, sanctionné par la loi du 24 avril 1806, avait rétabli l’impôt du sel. La perception en était confiée à l’administration des douanes. Il était dit qu’il était substitué à la taxe d’entretien des routes, qui se percevait comme un droit de péage sur la circulation, et qui déplaisait beaucoup au public. Cette taxe rendait environ 16 millions, et l’objet auquel elle était destinée en exigeait de 30 à 35. Elle excitait des rixes fréquentes et des plaintes continuelles. Elle cessa d’être payée à partir du 21 septembre. Différent de l’ancienne gabelle, le nouveau droit sur le sel était seulement un impôt à l’extraction des sources salifères et des marais salans. Il était fixé à 2 décimes par kilogramme, et devait laisser un reliquat au trésor après que les routes auraient été entretenues. La loi du 24 avril portait que cet excédant serait affecté au service des ponts et chaussées.

En 1807, le montant des dépenses fut de 778 millions, dont 774 seulement furent payés, le reste n’ayant pas été ordonnancé, ou ayant été l’objet d’oppositions. Déduction faite de 38 millions de fonds spéciaux, c’était 736 millions soldés par le trésor. Les recettes ordinaires furent de 683 millions, selon M. Gaudin, de 687, selon M. Mollien[27]. Les subsides extérieurs montèrent à 34 millions. Sur les contributions imposées à la Prusse, il fut prélevé en outre 27 millions pour la solde des troupes en campagne pendant la durée de la guerre, tant en 1806 qu’en 1807, et une certaine somme pour gratifications ou traitemens extraordinaires. Des 736 millions soldés par le trésor, les ministères de la guerre et de la marine en eurent 459. La proportion était un peu moindre que l’année précédente. N’anticipons pas cependant sur la fin de 1807. Reprenons le fil des événemens où nous l’avons laissé, à l’automne de cette année si brillante dans les annales de la France et dans l’histoire de Napoléon.

Rien ne peut donner une idée de la puissance de travail que manifestait l’empereur à cette époque. Rentré dans sa capitale après dix mois d’absence, il voulut examiner pièce à pièce, de la façon la plus minutieuse, tous les rouages de l’immense machine qu’il avait construite de ses mains. C’est ce qu’il appelait passer ses grandes revues d’administration. La supériorité d’esprit qu’il y montrait et l’aisance avec laquelle il passait d’un travail à un autre sans être jamais lassé, sans jamais s’égarer, quoiqu’il entrât dans les derniers détails, ont fait l’admiration des contemporains, sentiment dont M. Mollien, dans ses Mémoires, se plaît à se rendre l’interprète. L’empereur disait de lui-même qu’il faisait le métier de premier ministre, et M. Mollien ajoute qu’il était plus ministre qu’aucun des hommes qui en portaient le titre. Il était surtout le contrôleur général des finances, parce qu’il n’y avait rien qu’il eût plus à cœur que le bon ordre financier. Il tenait des conférences où il faisait apparaître successivement les ministres ordonnateurs ; mais il avait jugé indispensable dans tous les cas la présence du ministre du trésor, qui était le ministre des paiemens. Les collègues de M. Mollien le félicitaient de ce qu’ils regardaient comme une insigne faveur, sauf à en avoir de la jalousie en dedans. Avec sa modestie accoutumée, M. Mollien était plutôt effrayé que charmé de cette marque de préférence. Il avait à répondre à des questions à peu près imprévues, réduit qu’il était le plus souvent à sa seule mémoire, parce que les documens dont il emplissait son portefeuille, quelque développés qu’ils fussent, présentaient des résultats composés, et Napoléon, chez qui l’esprit d’analyse n’avait pour ainsi dire pas de limites, le forçait à descendre de détail en détail. S’il s’agissait de la solde, pour laquelle M. Mollien avait des états par armée ou par division, Napoléon demandait ce qui avait été payé pour chaque régiment, pour chaque détachement. S’il était question de l’enregistrement ou du timbre, Napoléon voulait connaître pour quelle somme avaient contribué tel département, telle ville. Une des difficultés qu’éprouva M. Mollien dans cette circonstance vint de ce qu’il avait tellement amélioré la comptabilité du trésor public, que ses comptes étaient constamment à jour, tandis que chez les ministres ordonnateurs ils étaient en arrière de deux mois ou de trois. De là dans les résultats et les chiffres des discordances apparentes qui semblaient le mettre en opposition avec ses collègues, malgré son extrême désir de vivre en bonne harmonie avec eux tous et de ne pas leur susciter d’embarras.

M, Mollien profita de ces entretiens pour décider l’empereur à une mesure qui devait soulager le trésor. Il obtint de lui, pour le service courant du trésor, une forte somme sur le produit des contributions que le vainqueur d’Austerlitz et d’Iéna s’était fait payer ou promettre par l’Autriche et la Prusse terrassées, et dont il avait composé le domaine extraordinaire, dotation réservée à l’armée, qui l’avait acquise de son sang. Pour l’y déterminer, il fallut plusieurs conversations, dont la dernière ne dura pas moins de huit heures. C’était à Fontainebleau, après les conseils tenus avec les ministres à Paris et à Saint-Cloud. Établi dans cette belle résidence. Napoléon y appelait souvent les ministres, et surtout celui du trésor, car le souci des finances ne le quittait jamais. M. Mollien profita de l’abandon avec lequel un jour l’empereur se félicitait d’avoir affranchi le trésor de l’intervention des faiseurs de service pour lui représenter que la libération n’était pas complète encore, car en supposant que les recettes dussent être au bout de l’an égales aux dépenses, la perception du revenu ne pouvait s’obtenir intégralement pendant l’année courante. On pouvait estimer à 150 millions la somme à laquelle montait au douzième mois la différence entre la dépense exigible et la recette effectuée. Or, pour que la manœuvre du trésor se fît avec aisance et liberté, il eût été bon au contraire que la recette fût en avant de la dépense. Par les nouveaux rapports que le trésor avait établis avec les receveurs-généraux au moyen de la caisse de service, par les perfectionnemens apportés au recouvrement, par des combinaisons accessoires, on avait réussi à se mettre en avance de 45 millions, en comparaison des temps antérieurs ; mais, pour une somme supérieure, on restait à la discrétion des capitalistes de Paris, auxquels il fallait faire offrir les valeurs du trésor par des intermédiaires, et qui pour la plupart étaient ombrageux et trouvaient dans le passé de l’administration française, royale ou républicaine, de bonnes raisons pour leur défiance, si bien qu’au premier événement leur concours pouvait s’évanouir. « Le trésor de l’armée, disait M. Mollien, pouvait parfaitement être employé à procurer au trésor son indépendance, et après avoir mis le sol de la France à l’abri de toute atteinte, l’armée pourrait être aussi la libératrice du trésor. Il suffisait que la caisse du domaine extraordinaire prêtât à intérêt au trésor une somme convenable. Les intérêts, fidèlement servis, seraient la propriété de l’armée, et l’empereur les distribuerait conformément aux hautes inspirations de sa munificence. »

L’empereur se rendit aux instances de M. Mollien. Il ordonna que la caisse de l’extraordinaire prêtât au trésor 84 millions[28] ; mais, dans sa sollicitude pour les droits de l’armée, il voulut qu’en retour le trésor donnât des engagemens à terme, portant intérêt. L’intérêt fut fixé à 4 pour 100, taux auquel venaient d’être réduits les cautionnemens[29]. L’emprunt consenti par l’empereur au nom de ses soldats embrassa une somme que j’ai déjà mentionnée. En 1806 et 1807, pendant la guerre, la dépense de la solde excédant d’environ 27 millions les prévisions du budget, la caisse de l’extraordinaire en avait fait l’avance ; il fut convenu qu’on ne la lui restituerait pas en capital, mais qu’on lui en servirait le revenu.

Ces dispositions arrêtées, il était possible d’obtenir un résultat fort désirable, à savoir que les obligations des receveurs-généraux et les valeurs analogues de l’état cessassent de paraître sur la place. Depuis que le portefeuille du trésor était entre les mains de M. Mollien, la mise en circulation de ces titres avait été bien restreinte ; mais on n’était jamais certain de ne pas être forcé, le lendemain, de les répandre en grande quantité. Avec la somme considérable que M. Mollien venait de faire sortir de la caisse de l’extraordinaire, et les ressources supplémentaires que fournissaient les receveurs-généraux, il suffisait désormais de trouver sur la place de Paris une quarantaine de millions, pour n’avoir plus à courir après des escompteurs qui prissent au rabais les valeurs du trésor. Ce complément d’environ 40 millions devait être obtenu en partie par le moyen de quelques institutions publiques qui avaient des fonds, et dont on centralisa les ressources au trésor. La principale était le Mont-de-Piété de Paris. Le reste s’obtiendrait, et au-delà, M. Mollien avait lieu d’en être certain, par le concours empressé des capitalistes qui, ayant des fonds en réserve pour un placement prochain, viendraient eux-mêmes les offrir au trésor contre des engagemens à courte échéance, rapportant un intérêt modéré (5 pour 100). Par cette combinaison, le trésor devait à l’avenir se trouver constamment à jour, sauf des cas imprévus et extraordinaires. Pour ces cas-là, par mesure d’exception, on se réservait de négocier à la Banque de France des obligations et des bons à vue.

De cette manière, une autre modification à la comptabilité devenait facile : on pouvait affecter à chaque exercice les recettes effectuées pendant sa durée même, y compris celles qui répondaient cependant à l’exercice antérieur. Et en effet on était assuré d’avoir en écus une somme qui couvrît le retard de la recette par rapport à la dépense. Il n’y avait donc plus d’inconvéniens à regarder les obligations et les bons à vue dus pour un exercice, mais dont la rentrée était, par la force des choses, réservée à l’exercice suivant, comme appartenant à ce dernier. Cette disposition ne gênait en rien le trésor dans ses mouvemens. On aurait pu aller au-delà et faire ce qui a été fait depuis, supprimer les obligations et les bons à vue. On n’avait besoin de ces titres ni pour astreindre les receveurs-généraux à opérer leurs versemens à des époques déterminées, ni pour traiter avec la Banque lorsqu’on serait forcé de recourir à elle. On les laissa subsister cependant comme une ressource suprême ; mais on relégua ces titres, ou du moins le montant des 124 millions, auquel on fixa ce qu’on pourrait avoir lieu de négocier, dans une position que je pourrais qualifier d’intermédiaire entre la vie et le néant. On les enferma dans un portefeuille spécial d’où ils ne devaient sortir que l’année suivante, et pour être remplacés par d’autres d’un montant égal.

La lenteur relative que mit l’empereur à rendre obligatoire l’application de la nouvelle comptabilité n’était pas de la part de ce grand homme un fait isolé ; M. Mollien en fait la remarque, de même que plusieurs des personnes qui ont vu de près Napoléon à cette époque : il manifestait alors dans ses discours une vive répugnance pour toute innovation. Après la guerre si glorieusement terminée par son génie, auquel la fortune souriait avec une constance qui ne lui est pas habituelle, il éprouva un sentiment qui ressortait, malgré lui-même, du sein de sa situation prodigieuse. Sa domination semblait acceptée de l’Europe continentale tout entière ; l’Autriche, vaincue à Austerlitz et saisie encore d’épouvante, n’osait pas remuer devant le guerrier qui l’avait dépouillée et de l’antique couronne impériale et de provinces qui lui étaient chères, comme la Lombardie et le Tyrol. La Prusse mutilée, et couverte de garnisons française, était à ses pieds ; la Russie, après avoir montré beaucoup d’opiniâtreté dans la lutte, s’était changée en une alliée, pour le moment docile, parce qu’elle attendait de vastes agrandissemens de cette amitié qu’elle affectait de saluer comme un présent des dieux. Que pouvait raisonnablement essayer désormais la haine des Anglais contre le chef obéi de tant de rois ? Ils n’avaient plus un auxiliaire en Europe ; la France paraissait donc rentrée dans le concert des puissances européennes, dont la révolution l’avait violemment jetée hors, et Napoléon semblait admis dans la famille des rois, non comme un parvenu qu’on tolère, mais comme le Jupiter de cet olympe. Il supposait que la révolution avait définitivement enfanté un nouvel ordre européen, tout à l’avantage de l’influence française. Agiter encore les esprits par des innovations, quelles qu’elles fussent, lui semblait hors de propos et téméraire. À toute rencontre, il exhalait sa pensée par des phrases telles que celles-ci : « Que le monde était bien vieux, qu’il était au-dessus du pouvoir des hommes d’en changer la forme, que dans les routes frayées on connaissait les mauvais pas et on les évitait, mais que dans les routes qu’on voulait frayer on ne devinait pas les précipices[30]. »

L’empereur était excité dans cette humeur par les flatteurs empressés autour de lui, dont les plus ardens, autrefois chauds républicains, s’étaient transformés en ultra-monarchistes. Plus le monarque était nouveau, plus ils voulaient qu’il s’enveloppât d’institutions anciennes. Ces mêmes hommes auraient volontiers non-seulement ressuscité le cérémonial de l’ancienne cour, mais encore restauré la législation d’autrefois en ce qu’elle avait de plus offensif. Ils vantaient les jurandes et les maîtrises, les substitutions, des lois surannées sur l’usure, les prohibitions douanières, le droit de seigneuriage sur les monnaies, qui blessait le principe de la propriété. Si la tradition ne fournissait pas, à leur gré, assez de bons modèles dans l’ancienne France, il fallait en aller chercher en Autriche, en Prusse, enfin partout, excepté en Angleterre[31]. Ils étaient habiles à déverser le blâme sur les changemens qu’introduisait M. Mollien. Lorsque l’empereur avait reçu ses ministres, le 27 juillet 1807, peu d’heures après son retour des bords du Niémen, son accueil, gracieux pour tous, l’avait été avec prédilection pour son ministre du trésor, sans doute parce que dans son for intérieur il rapprochait l’heureuse gestion de M. Mollien pendant les campagnes de 1806 et 1807 des soucis extrêmes que lui avait causés l’administration du trésor pendant la campagne d’Austerlitz. Il n’en avait pas fallu davantage pour ameuter alors contre M. Mollien les limiers des cours, toujours prêts à se coaliser contre l’homme honnête et capable qui paraît devenir l’objet de la faveur du prince.

Cette réprobation des nouveautés, même dans les arrangemens administratifs, était surprenante de la part d’un homme qui était lui-même, selon l’expression de M. Mollien, un grand miracle de nouveauté. L’empereur se faisait illusion quand il se supposait enfin accepté par l’Europe. Nous qui vivons cinquante ans après, nous trouvons non-seulement injuste, mais insensé, qu’il ne le fût pas, parce que nous le voyons avec l’auréole de gloire que tant de hauts faits, tant de manifestations d’un génie supérieur en vingt genres divers, ont irrévocablement déployée autour de son front. Nous avons perdu jusqu’au souvenir des passions ardentes qui couvaient la pensée de le renverser. Sainte-Hélène ne nous apparaît plus que comme un piédestal qui lui donne une nouvelle grandeur. Ce rocher, sur lequel en 1815 l’inhumanité des cabinets le cloua comme un autre Prométhée, est pourtant la preuve visible à tous les yeux de ce que n’avaient pas cessé d’être les haines contre Napoléon, et de ce qu’elles devaient faire une fois qu’elles ne seraient plus comprimées par la force immense qu’il avait organisée. Dans les cours de l’Europe, on ne lui connaissait pas d’ancêtres, et on n’admettait pas qu’il en fût un. Les maisons régnantes et les aristocraties n’apercevaient en lui qu’un soldat heureux qu’on redoutait parce qu’on avait éprouvé la pesanteur de ses coups, mais dont on espérait la chute prochaine. Sa fortune, tout éblouissante qu’elle était, remontait alors à onze années à peine, elle datait de 1796. Son autorité politique était de plus fraîche date encore. Les cabinets et les aristocraties le regardaient donc comme un météore destiné à disparaître après avoir jeté une lueur à leur gré sinistre. Son intérêt comme son devoir étaient de prendre sous son égide les innovations qu’attendaient les peuples de toutes parts, sauf à les concilier avec ce que commande la prudence, avec les ménagemens qui sont inséparables de la bonne politique. Et peu importe après tout le langage qu’il a pu tenir dans l’enivrement qu’il avait rapporté de Tilsitt ; peu importe même que dans la multitude infinie de ses actes on en puisse citer un certain nombre qui soient dans le même sens. Ce n’est pas là qu’il faut aller chercher l’esprit de son gouvernement ; c’est bien plutôt dans le code auquel il a eu à cœur de donner son nom, et qu’il a répandu hors de France avec une si énergique sollicitude ; c’est dans la suite innombrable des mesures politiques et administratives par lesquelles il a mis en action la pensée qui avait dicté ce code impérissable. Napoléon reste dans l’histoire comme l’agent le plus glorieux et le plus puissant d’un mouvement général de rénovation favorable au grand nombre, non-seulement en France, mais dans l’Europe entière, et c’est parce qu’il a été ainsi un novateur qu’il a pu fonder une dynastie.

Les discours de l’empereur contre les novateurs amenèrent un incident personnel à M. Mollien, que je ne puis ici passer sous silence. Napoléon avait l’habitude de prendre ses libertés avec ses collaborateurs ; il ne leur ménageait pas la critique directe et personnelle, quand il croyait en avoir trouvé le lieu. M. Mollien l’avait remarqué dès le premier jour où il se trouva en sa présence, à l’occasion d’autrui. Quant à lui-même, très rarement il fut l’objet de ces réprimandes ; sa tenue et sa conduite commandaient des égards que l’empereur observait avec soin. Cependant, à l’époque dont nous parlons, il lui sembla qu’il était pris à partie personnellement, avec insistance, parce que l’empereur se laissa aller plusieurs fois en sa présence à ses épanchemens contre les novateurs, et même en parlant à M. Mollien il lui arriva d’employer des expressions telles que celles-ci : Vous autres idéologues. En l’absence de son ministre du trésor, il répétait qu’il était de la secte des novateurs ; il ajoutait, à la vérité, qu’on se trouvait assez bien des innovations qu’il avait faites. M. Mollien, étant le seul des ministres qui innovât, s’inquiéta de ces discours de l’empereur. Napoléon, il le savait, ne disait jamais rien sans intention, lors même qu’il paraissait entraîné par le coûtant de ses idées. Après une séance du conseil d’état où l’empereur avait plus encore qu’à l’ordinaire donné carrière à son humeur contre les nouveautés et ceux qui les patronaient, il tint pour certain que les critiques et les sarcasmes de l’empereur étaient à son adresse. Il lui écrivit donc une lettre respectueuse où il lui demandait si les préventions qu’il manifestait contre les innovations s’étendaient à ce qui avait été fait de neuf dans les finances depuis 1806. L’empereur lui répondit : « Je ne comprends rien à votre lettre ; je serais fâché que vous pussiez penser que ce que j’ai dit au conseil pût vous concerner en aucune manière. J’aurais droit de me plaindre de cette injustice de votre part ; je ne veux pas le faire, puisqu’elle m’offre une nouvelle occasion de vous assurer du contentement que j’ai de vos services, et de l’intention où je suis de vous donner une preuve éclatante de mon estime[32] ».

Peu de temps après, l’empereur lui envoyait un de ces grands cordons que les puissances mettaient à sa disposition, et il y joignait un mandat de 300 000 fr. sur la caisse de l’extraordinaire. Ce fut le principal fondement de la modeste fortune que nous avons connue à M. Mollien. Presque tout le reste, qui consistait en une dotation en pays étranger, a été englouti dans le désastre de 1814.

J’ai exposé précédemment le dissentiment qui existait entre l’empereur et M. Mollien au sujet des règlemens de comptes avec les entrepreneurs de service et les fournisseurs. L’empereur, qui ne voulait pas qu’il y eût d’arriéré, qui avait officiellement annoncé, en l’an IX, qu’il n’y en aurait plus, se refusait de prime abord à accorder les supplémens de crédit qui étaient nécessaires pour solder ces comptes, lorsque les fonds alloués par le budget avaient été dépensés, et il ne lui déplaisait pas qu’on suscitât des difficultés à cette catégorie des créanciers de l’état. M. Mollien, que les autres ministres secondaient dans l’intérêt des services qui leur étaient confiés, finissait toujours par obtenir de l’empereur une bonne partie de ce qu’il fallait ; mais sur ce point la résistance de l’empereur n’était pas la seule qu’il y eût à surmonter. Eux aussi, les employés du trésor, avaient pris l’habitude de contester aux fournisseurs le paiement de leurs créances. Avant M. Mollien, ils avaient une excuse dans la pénurie du trésor, qu’ils se flattaient, bien vainement, de dissimuler en abusant des formes minutieuses de la comptabilité publique. Ce motif disparut lorsque, par la bonne administration de M. Mollien, l’abondance fut revenue au trésor. M. Mollien alors eut cependant à faire l’éducation de ses subordonnés. Il y consacra des instructions écrites et des entretiens. Il s’efforça d’inculquer aux agens du trésor cette opinion : que les taxes ne doivent cesser d’être la propriété du contribuable qui les paie que pour devenir la propriété de ceux dont elles ont à solder les services ou les avances ; que le gouvernement n’agit que comme un intermédiaire dont le devoir est d’opérer cette transmission dans le plus bref délai possible ; que les formalités doivent être réglées bien plus dans l’intérêt et pour la sûreté des créanciers de l’état que pour la tranquillité des fonctionnaires auxquels il en confie le détail ; qu’on ne peut se flatter de bien garder ce qu’on nomme la fortune publique, lorsqu’on méconnaissant les droits des créanciers de l’état, on se met en guerre avec la propriété privée. Sans doute, leur disait-il encore, il ne serait pas juste d’étendre à un agent payeur qui, par un faux scrupule ou par une application trop rigoureuse des formes, diffère des paiemens et retient captifs dans ses mains les fonds que le légitime propriétaire réclame, le reproche qu’encourt l’agent des recettes qui détourne pour son usage le produit des taxes publiques qu’il a recouvrées ; mais s’il y a quelque différence entre la moralité du premier et celle du second, il n’y en a aucune dans l’effet de leurs actes. L’un et l’autre ont abusé de la propriété d’autrui[33]. À la voix de M. Mollien, les agens du trésor ne tardèrent pas à reconnaître que par la ponctualité des paiemens ils recommanderaient bien mieux à la confiance publique et le trésor et les fonctions dont ils étaient revêtus, et que si le trésor public doit envier un privilège, c’est celui d’être mieux que personne et plus constamment exact envers ses créanciers.

Sous l’ancien régime, où la dilapidation était générale et effrénée, et où la dépense n’avait aucune garantie, les contrôleurs-généraux avaient dû s’attribuer une sorte de pouvoir discrétionnaire sur toutes les transactions financières de l’état. De là le nom même qu’ils portaient. Mais sous le régime qui datait de 1789, le légitime emploi des deniers publics avait retrouvé, dans la publicité des comptes et dans le vote annuel des recettes et des dépenses, des garanties auxquelles M. Mollien allait ajouter beaucoup, si ce n’était déjà fait, par l’adoption d’une comptabilité nouvelle, par la création de la cour des comptes. M. Mollien pensait donc que désormais le trésor n’avait plus de contrôle à exercer sur une dépense, du moment qu’elle était autorisée par la loi, conséquemment prévue par le ministre du trésor pour le paiement, et ordonnancée par le ministre compétent qui garantissait ainsi, sous sa responsabilité, qu’elle avait été régulièrement faite et que les conditions du marché avaient été remplies ; qu’il n’appartenait pas au ministre du trésor d’intervenir après coup, sous prétexte de contrôler l’emploi des deniers publics, dans les traités faits par un autre ministre, pour en altérer les conditions et notamment pour changer à son gré le montant et l’époque des paiemens promis ; que si le ministre du trésor devait être admis à prendre une part à la discussion des marchés, ce ne pourrait être qu’avant la conclusion, et afin que son adhésion expresse en rendît les conditions meilleures pour l’état en les rendant plus sûres pour les contractans, mais qu’une fois les marchés non-seulement conclus, mais exécutés, il n’avait plus qu’à consulter la loi de finances et à voir quel était le montant des fonds dont chaque ministre pouvait disposer par des ordonnances motivées sur les besoins de chacune des branches de son administration, et que dans ces limites le paiement ne devait éprouver ni refus ni retard.

C’est en effet d’après ces principes que furent invariablement réglés les rapports de la trésorerie avec les différens ministères. Les fonds dont les ministres pouvaient disposer chaque mois étaient déterminés par un décret spécial dans la seconde quinzaine du mois précédent. Le trésor public vérifiait si les ordonnances délivrées par les ministres pour chaque partie de leur service n’excédaient pas les crédits ouverts au chapitre correspondant de leur budget, et si elles s’appliquaient bien aux dépenses prévues et constatées par les pièces produites. Pourvu que ces conditions, faciles à vérifier, fussent remplies, les ordonnances, dans les cinq jours de leur arrivée, étaient admises par le ministre du trésor. Cette admission avait exactement le caractère de ce qu’on nomme dans le commerce l’acceptation d’une lettre de change, car elle assignait une échéance fixe aux ordonnances. Pour Paris, c’était de dix jours à compter de l’acmission ; c’était de trente pour les ordonnances à payer sur le territoire de l’ancienne France, et de quarante lorsqu’il s’agissait de paiemens à faire dans des départemens plus éloignés.

Pour prévenir tout mécompte dans une comptabilité qui était si complexe, qui embrassait tant de détails, et pour empêcher les retards auxquels on n’eût que fort mal porté remède par des discussions épistolaires, car de celles-ci on ne voit jamais la fin, chaque mois et pour chaque ministère, le chef de la comptabilité venait personnellement faire la vérification de ses comptes avec ceux du trésor ; avec cette précaution, les anciennes controverses sur la situation des crédits n’avaient plus occasion de se renouveler.

Les services publics éprouvèrent ainsi une véritable amélioration. Les ministres, qui trouvaient le trésor constamment fidèle envers eux pour l’acquittement des ordonnances qu’ils avaient le droit de signer, usaient de leur crédit avec plus de modération, parce qu’ils obtenaient plus de confiance, et avec plus d’économie, parce que les conditions de leurs traités étaient moins onéreuses. Elles l’étaient encore beaucoup trop, par l’effet d’une cause qui ne pouvait disparaître qu’avec l’aide du temps : il fallait en effet une assez longue épreuve pour que les entrepreneurs des services ministériels fussent convaincus, et M. MoUien ajoute pour qu’ils s’amendassent, car ils n’appartenaient pas toujours à la classe la plus discrète sur le choix des profits. Le changement aurait été plus complet et plus prompt si les crédits ouverts par la loi de finances n’eussent été excédés par les dépenses réelles, ou si l’empereur avait consenti toujours aux crédits supplémentaires qui étaient réclamés pour le solde des dépenses. Malheureusement, on l’a vu, il cessait de s’offusquer de l’existence d’un arriéré lorsque les créances à solder étaient dues à des fournisseurs.

La paix de Tilsitt produisit, par les contributions auxquelles fut soumise la Prusse, des sommes bien plus considérables que la campagne d’Austerlitz. Indépendamment des réquisitions en nature, et de 16 millions pour frais de perception ou non-valeurs, le montant fut de 222 millions qui servirent à entretenir les garnisons placées dans les forteresses prussiennes après la conclusion de la paix, et de 295 millions qui devaient être versés dans la caisse du domaine extraordinaire, mais dont 155 seulement avaient été payés en 1814. Ces lourdes charges imposées aux peuples vaincus ne sont pas ce qu’il y a de plus recommandable ni de plus heureux dans les conséquences des brillantes campagnes de 1806 et 1807. Ainsi furent semés des ressentimens implacables, dont nous éprouvâmes la violence quand le jour des représailles fut venu. À mes yeux, c’est dans le tableau de cette époque une ombre que je voudrais effacer. Ce que le regard d’un Français y distingue avec une satisfaction sans mélange et avec un légitime sentiment d’orgueil, c’est qu’alors enfin le procès de la révolution française fut gagné. Ses ennemis sur le continent étaient atterrés ; il n’était personne qui ne tremblât devant l’épée de Napoléon et qui osât s’arrêter à la pensée de s’exposer une fois de plus à ses coups. La paix avec l’Angleterre même était vraisemblable, car l’empereur la voulait, non à toute condition sans doute, mais sincèrement. Ainsi qu’il l’avait dit à un moment où il était moins grand encore, après la victoire d’Austerlitz, il avait épuisé la gloire militaire, et son ambition était d’en conquérir une autre. On pouvait donc se flatter des espérances les plus douces.

Il est tellement vrai qu’à cette époque la cause de la révolution était placée, dans la pensée même de ses ennemis, au-dessus de toute atteinte, qu’on les voyait, mettant à profit avec un discernement qui les honorait les leçons cruelles de l’adversité, s’en approprier les innovations pour leur avantage particulier. La Prusse, chez laquelle les traditions de la féodalité étaient conservées à un degré dont on a lieu d’être surpris pour un pays où un philosophe, le grand Frédéric, avait si longtemps régné, la Prusse, après Iéna, adopta aussitôt un système de réformes libérales dont depuis elle ne s’est point départie, qu’elle n’a fait que développer au contraire. Les hommes qu’on voyait émanciper les paysans, porter une main ferme sur les privilèges de la noblesse, et préparer de leurs mains le règne de l’égalité devant la loi, c’étaient des ennemis ardens de la France et de Napoléon ; c’était Stein, c’était Hardenberg, et ces tentatives ne rencontraient aucune résistance. Le mobile de ces réformes était l’ardent désir qu’on nourrissait de se mettre en mesure de combattre un jour la France avec plus d’avantages ; mais on reconnaît la supériorité d’un adversaire lorsqu’on lui emprunte ses armes : bien plus, on signalait la révolution aux peuples comme un génie tutélaire, en venant chercher un asile sous l’égide de ses principes.

Michel Chevalier.

  1. Voyez la première partie, les Finances d’une monarchie au déclin, dans la Revue du 15 juillet 1856.
  2. Voyez les Mémoires du duc de Gaëte, t. 1er, p. 304. C’est, d’après la même autorité (t. II, p. 15), que je porte les dépenses à 632 millions (exactement 632 279 523 fr.). Tel en était le montant en l’an xiii, lors de la clôture de l’exercice. On sait qu’à cette époque le montant des recettes ne comprenait pas les frais de perception ; mais en l’an xi une partie des dépenses des départemens, les dépenses fixes, étaient portées au budget de l’état.
  3. Quand on compare les budgets de ce temps-là avec ceux d’aujourd’hui, il faut être en garde contre l’erreur à laquelle peut donner lieu la circonstance qu’alors les frais de perception et la majeure partie des dépenes locales n’étaient pas compris au budget de l’état. Ainsi le budget de 1837 est porté à 1 milliard 699 millions ; mais si de là on retranche les frais de perception et les sommes affectées aux localités (départemens et communes), il ne reste plus que 1 milliard 175 millions. Si l’on en rabat encore la somme qui répond à l’accroissement de la dette publique, en comprenant dans celle-ci la dette flottante, on arrive à 900 millions à peine.
  4. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. Ier, p. 335.
  5. Les bons à vue étaient des titres analogues aux obligations. C’étaient des mandats acceptés par les receveurs-généraux, et à valoir sur les rentrées qu’ils espéraient du chef des contributions indirectes, telles que les douanes, l’enregistrement, l’impôt sur le tabac.
  6. C’était à la fin de 1796. La situation intérieure de l’Angleterre était critique. Une révolte formidable avait éclaté sur la flotte. La banque d’Angleterre était à bout de ressources. Aucun des banquiers de la Cité n’aurait osé se charger de la négociation d’un emprunt. Il fallait pourtant 18 millions sterling (450 millions de francs). Le gouvernement fit alors un appel au patriotisme des particuliers pour la souscription d’un emprunt de cette importance, à des conditions médiocrement avantangeuses. Le lundi 5 décembre, à dix heures, les portes de la banque furent ouvertes et des registres placés dans la salle ; à onze heures vingt minutes, le montant de 18 millions sterling était atteint, et les souscripteurs arrivaient toujours. Voyez l’intéressant écrit de M. William Newmarch : On the Loans raised by M. Pitt, during the first french war, page 16.
  7. L’article ler du sénatus-consulte du 28 floréal an xii (18 mai 1804), qui donna à Napoléon le titre d’empereur, commence en ces termes : « Le gouvernement de la république est confié à un empereur qui prend le titre d’empereur des Français. »
  8. Ce fut l’objet de la loi du 5 nivôse an xii (25 décembre 1803).
  9. Le dernier dégrèvement qui a eu lieu, celui de 1851, dont le montant est de 27 millions, a été opéré d’une manière égale sur tous les départemens.
  10. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. Ier.
  11. On sait que le mot est de Louis XVIII, qui le dit aux élèves de l’école militaire de Saint-Cyr ; mais c’est une formule heureuse des principes de la révolution.
  12. Ouvrard dit dans ses Mémoires qu’il s’agissait de 12 millions. Mémoires de G.-J. Ouvrard, t. 1er p. 43.
  13. Mémoires de C.-J. Ouvrard, t.lern p. 110.
  14. C’est la somme indiquée par M. Ouvrard dans ses Mémoires. Il y a lieu de douter fortement que la cour d’Espagne eût, à elle appartenant, dans ses colonies, une somme aussi importante.
  15. Ouvrard dit même dans ses Mémoires la totalité, y compris les propriétés cléricales sises en Amérique ; mais c’est une exagération.
  16. Mémoires d’un ministre du trésor, t. I, p. 437.
  17. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. II, p. 88.
  18. C’est ce que raconte le célèbre Gentz dans une notice sur cette campagne, insérée dans le tome 10, page 170, du Recueil des traités de paix du comte de Garden, recueil très hostile à Napoléon, mais riche en documens.
  19. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. II, p. 92.
  20. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. II, p. 73.
  21. Forbonnais rapporte que, sous Henri IV, un habitant de Bruges, Simon Stevin, était venu proposer à Sully d’appliquer ce système à la comptabilité publique, mais que Sully ne donna pas de suite à la proposition. Pendant la minorité de Louis XV, la même pensée se reproduisit Elle fut adopée en principe, mais il ne paraît pas qu’elle fut sérieusemeat mise à exécution ; du moins il n’en était pas resté de trace. Le duc de Noailles, qui présidait le conseil des finances, tenant lieu de ministre, prit cette amélioration fort à cœur, et avait fait rendre à cet effet un édit en juin 1716. (Voyez les Recherches et Considérations sur les Finances, par Forbonaais, tome II, page 429.)
  22. Ce décret est du 4 janvier.
  23. « Telles étaient les lettres de légitimation et de naturalité, les lettres de noblesse, les aubains, apanages, douaires, contrats de mariage des enfans de France, les échanges, les anoblissemens, les lettres de francs-fiefs, les bourgeoisies et les amortissemens, et spécialement les dons, les lettres de grâce honorifiques et utiles. La chambre des comptes connaissait, communément avec le parlement, de certaines matières des domaines, de la liquidation des droits féodaux. Elle avait sur les comptables une juridiction criminelle, et cette juridiction n’avait qu’une seule limite, la torture. » (Dictionnaire d’Administration, article de M. A. Blanche sur la Cour des Comptes.)
  24. Du 29 frimaire an ix (20 décembre 1800).
  25. Supplément aux Mémoires et Souvenirs de M. Gaudin, duc de Gaëte, page 78.
  26. La différence des deux évaluations provient d’une part de ce que M. Gaudin porte le produit des postes à 9 569 000 fr., tandis que M. Mollien ne le met qu’à 7 515 000 fr. ; la régie des sels et des tabacs au-delà des Alpes aurait rendu 2 600 000 fr. selon la première de ces autorités, et 1 260 000 fr. selon la seconde. M. Mollien fait figurer dans son relevé deux sommes, l’une de 625 000 fr. pour les monnaies, l’autre de 1 275 000 fr. pour les poudres et salpêtres, qu’omet M. Gaudin. Il y a de plus dans l’état de M. Mollien une somme de 4 500 000 fr. pour la vente d’effets militaires hors de service, qui doit en effet être rangée dans les recettes ordinaires.
  27. M. Mollien compte pour les douanes 2 millions 1/2 de plus que M. Gaudin et quelques petits supplémens pour la régie des sels et tabacs au-delà des Alpes ; il porte quelques petites sommes en moins pour les postes et les droits-réunis ; il ajoute 1 million pour les poudres et salpêtres et 241 000 fr. pour les monnaies, tandis que M. Gaudin omet ces deux articles.
  28. Le décret ne fut signé que le 6 mars 1808.
  29. Loi du 15 septembre 1807, article 21.
  30. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. II, p. 228
  31. Mémoires d’un Ministre du trésor, T. II, p. 225.
  32. Cette lettre est du 7 septembre 1807.
  33. Mémoires d’un Ministre du trésor public, t. II, p. 108.