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Le Comte de Sallenauve/Chapitre 27

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L. de Potter (Tome IVp. 119-157).


XXVII

Pour les débuts de la Luigia.


Précisément à l’heure où Sallenauve et le prétendu comte Halphertius étaient en train de conclure chez maître Cardot, une scène assez extraordinaire s’était passée à la porte de la maison qui, dans le moment, changeait de propriétaire.

Après s’être suivies de très près depuis Paris jusqu’à Ville-d’Avray, presqu’au même instant, à quelques pas du chalet, s’arrêtèrent deux voitures, et deux hommes en descendirent, et il se trouva que, sans s’être concertés, et s’étant au contraire mutuellement caché leur dessein, le marquis de Ronquerolles et lord Barimore arrivaient avec une seule et même intention.

— Vous ne venez certes pas déjeuner chez cet insolent ? demanda le marquis,

— Non, après les explications que la signora Luigia a bien voulu nous donner sur la nature de ses relations avec cet homme, j’ai trouvé que sa façon d’être avec elle hier soir méritait une leçon, et je suis ici dans le dessein de la lui donner.

— J’ai la même ambition, dit le marquis ; ainsi nous voilà en concurrence.

— Nous ne nous battrons pas cependant, j’espère, répondit lord Barimore, pour savoir qui de nous deux aura le plaisir de corriger ce drôle.

— J’aime à l’espérer, mais il faut nous entendre : deux contre un ne serait pas de très bon goût, et pourtant chacun de nous sera bien aise de se faire honneur de son dévouement.

— Que le sort en décide, dit lord Barimore.

— Soit, répondit le marquis en tirant un louis de sa poche, le favorisé portera la parole, l’autre lui servira de témoin.

Et il se disposa à jeter en l’air la pièce d’or.

— Face ! dit l’Anglais.

— Pile gagne, dit le marquis, a moi l’honneur du champ-clos, et aussitôt se dirigeant vers la porte du parc, il sonna vigoureusement.

Un concierge d’assez mauvaise mine vint ouvrir.

M. le comte Halphertius ?

— Il n’y est pas, monsieur.

— C’est bien extraordinaire : il nous a invités aujourd’hui à déjeuner.

M. le comte n’est pas venu ici depuis plus de quinze jours, et il ne m’a fait donner aucun ordre.

— Alors c’est une mystification, dit le marquis, en le prenant très haut. Où demeure-t-il, à Paris ?

— Je ne saurais dire à monsieur.

— Comment ! vous ne savez pas l’adresse de votre maître.

— Je suis depuis peu de temps au service de M. le comte, et comme il ne dit pas beaucoup ses affaires…

— Mais au moins vous aurez bien le moyen de lui faire passer une lettre ?

— Oh ! oui, si monsieur veut écrire, le valet de chambre de M. le comte vient plusieurs fois par semaine prendre les lettres qui peuvent se trouver ; c’est aujourd’hui son jour.

Le marquis entra chez le concierge et formula le billet suivant :

« Le marquis de Ronquerolles, assisté de lord Barimore, s’est présenté aujourd’hui chez M. le comte Halphertius, pour répondre à sa singulière invitation d’hier au soir. Fort étonné de ne pas le trouver à sa maison de Ville-d’Avray, il invite M. le comte Halphertius à lui faire savoir où il pourra prochainement être rencontré et le prie d’agréer ses salutations. »

Dans la journée, M. de Ronquerolles reçut la réponse qui était conçue comme il suit :

« Le comte Halphertius n’avait pas espéré que M. le marquis de Ronquerolles prenait son invitation pour sérieux. Il sera toujours enchanté pour se rencontrer avec M. le marquis, mais ce sera, s’il lui plaît, à Bruxelles, où le comte Halphertius l’attend trois jours à l’hôtel de Bellevue. La doctrine de M. Dupin sur le duel conseille cette petite précaution, dont le comte Halphertius prie M. le marquis de Ronquerolles d’agréer ses sincères salutations. »

Deux jours après, le marquis, toujours escorté de lord Barimore, descendait à Bruxelles à l’hôtel de Bellevue. Au lieu du grand seigneur suédois, il y trouvait ce second billet :

« Forcé pour une affaire qui le commande, le comte Halphertius prie M. le marquis de Ronquerolles pour l’excuser s’il ne l’attend pas ; le comte Halphertius est six jours à Hambourg, à l’hôtel du Faisan-d’Or, où M. le marquis de Ronquerolles le trouve pour de sûr, et est prié d’agréer ses sincères salutations. »

Arrivé à Hambourg avec lord Barimore, M. de Ronquerolles s’empressa de se rendre au Faisan-d’Or. Là, point de comte Halphertius, mais un troisième billet ainsi conçu :

« Le comte Halphertius est désespéré pour la peine de M. le marquis de Ronquerolles, mais l’affaire qu’il comptait de terminer à Hambourg le force pour se rendre sans délai à Kalmar, petite ville de la préfecture de Kalmar (Suède), diocèse de Smaland ; dans cet endroit, à l’Étoile polaire, le comte Halphertius attend quinze jours le marquis de Ronquerolles et le prie d’agréer ses sincères salutations. »

— Je croirais assez que cet homme se moque de nous, dit naïvement lord Barimore.

— C’est aussi mon avis, dit le marquis, et je n’ai pas envie de le suivre jusqu’au fond de la Suède. Voilà trois billets qui témoigneront à la signora Luigia de notre dévouement pour elle.

Et ils reprirent d’assez bonne humeur le chemin de Paris.

Mais ce qui leur parut moins réjouissant, ce fut de voir, en arrivant, quoiqu’ils eussent soigneusement gardé le secret de leur voyage, leur aventure devenue publique, et les exposant aux compliments de condoléance de tous leurs amis. Le colonel Franchessini et Rastignac savaient seuls le fin de la mystification. Le ministre en rit parce qu’elle était plaisante, et elle le confirma dans l’idée que décidément Vautrin pourrait être utilement employé dans la police diplomatique. Cependant, il fit insinuer à M. de Saint-Estève, par le colonel, de mettre fin à cette grotesque histoire, et de ne pas se jouer davantage à M. de Ronquerolles, tant à cause de sa qualité que de son tempérament très peu jovial, qui lui ferait pousser très loin les choses s’il venait à découvrir la façon dont on s’était amusé de lui.

Voulant à toute force jouer auprès de la Luigia le rôle de protecteur, quand le marquis de Ronquerolles vit qu’il ne pouvait pas lui apporter la tête du Suédois, et que d’ailleurs, sans l’intervention de son influence, elle avait obtenu un très bel engagement, il alla trouver Rastignac, et se donnant des airs de bienveillance autorisée, lui demanda de faire entendre la cantatrice dans son salon ministériel avant qu’elle débutât au Théâtre-Italien.

Nous avons vu que le petit ministre, comme on l’appelait, avait de lui-même une assez grande disposition à s’occuper de la diva ; il entra donc volontiers dans le désir du marquis et organisa un concert où elle devait chanter à côté des artistes les plus renommés de l’époque.

Quand la Luigia fut avisée de cette bonne fortune qu’on lui avait ménagée, elle ne montra à en profiter ni empressement extraordinaire, ni dédaigneuse indifférence ; seulement, sous le prétexte de ne pas faire de jaloux, elle n’accepta pas plus le bras du marquis que celui de lord Barimore, et décida qu’elle ferait son entrée dans le salon du ministre sous la conduite de Jacques Bricheteau. Les airs simples et paternes de l’organiste ne devaient prêter ouverture à aucun commentaire, et d’ailleurs, ayant étudié avec lui à Londres, elle déclara qu’elle se sentirait plus à l’aise s’il tenait le piano.

Jacques Bricheteau, auquel Rastignac n’était pas fâché de témoigner des égards, ne se vit pas prié comme artiste, mais une invitation lui fut envoyée ; une autre fut adressée à Sallenauve, avec l’espérance qu’il ne pousserait pas le puritanisme jusqu’à refuser de venir entendre de la musique chez un ministre, où d’ailleurs il devait rencontrer plusieurs autres membres de l’opposition.

Inutile de dire qu’un grand nombre de ceux que nous avons vus figurer dans ce récit, M. et madame de l’Estorade, madame d’Espard, lord et lady Barimore, M. et madame de Nucingen, M. et madame de la Roche-Hugon, l’inévitable Deslupeaux, le comte et la comtesse de Gondreville, du Tillet, les Keller, le colonel et madame Franchessini, madame de Montcornet et Émile Blondet, des Débats, durent faire partie de l’assistance ; mais un élément tout à fait nouveau qui ce soir-là allait faire son début dans le monde ministériel, c’était la famille Beauvisage installée à Paris depuis le mois de juillet précédent ; elle promettait de mettre sa maison sur un très bon pied.

Après que M. de Trailles fut parvenu à obtenir pour elle une invitation, un grand conseil fut tenu pour savoir si, étant en grand deuil, on pouvait, sans inconvenance, assister à une soirée ?

La question fut à la fin décidée par l’affirmative : d’abord parce que cette soirée était un concert et ensuite parce qu’on s’assura que les Keller et les Gondreville ne s’étaient pas excusés. Leur situation, sans doute, était un peu différente ; la perte de Charles Keller était moins récente que celle de Grevin, et leur deuil était un deuil de fils, tandis que celui des Beauvisage était un deuil d’ascendant ; mais le moyen pour cette famille de bonnetiers qui, pour la première fois, allait avoir accès dans les hautes régions sociales, de résister à la tentation ! Qui connaissait Grevin à Paris ?

L’avenir politique de Beauvisage n’exigeait-il pas qu’on se hâtât le plus possible de se produire ?

— Oui, c’est un sacrifice à faire, finit par dire madame Beauvisage, et, malgré l’opposition de Cécile qui, seule, fut d’avis de s’excuser et de s’abstenir, il fut décidé qu’on profiterait de l’invitation.

Le soir de l’audition venu, muni d’un magnifique bouquet, tout de noir habillé et ayant pour cette seule occasion donné plus de soins à sa personne qu’elle ne lui en avait coûté depuis quarante ans, Jacques Bricheteau arriva pour prendre la Luigia. Se mettant peu à peu sur le pied de le traiter comme un père, l’aimable jeune femme passa en revue sa toilette et comme elle trouva qu’il n’avait pas réussi le nœud de sa cravate, elle le refit de ses belles mains.

C’est par les gants que se trahissent toujours l’inexpérience et l’incurie d’un apprenti dandy ; ceux que Bricheteau avait achetés étaient bien paille, suivant l’ordonnance ; mais des mains de carabiniers y eussent dansé à l’aise et justement celles de l’organiste étaient longues et sèches, ce qui lui permettait de faire des octaves comme pas un pianiste dans le monde entier. L’Italienne ne voulut pas donner le bras à de pareils gants, et après avoir envoyé sa femme de chambre en chercher une autre paire, comme Bricheteau s’écriait que « jamais il ne pourrait entrer là-dedans » elle eut la patience de lui montrer comment il fallait s’y prendre, et mit à l’aider dans la difficile opération autant d’adresse que la gantière la plus expérimentée.

Avec un exquis sentiment des convenances, Bricheteau n’avait pas voulu se servir d’une des voitures de Sallenauve, et il avait loué pour la soirée un élégant remise, le premier assurément dont il se fût servi de sa vie.

— Il faut convenir, lui dit la Luigia chemin faisant, que l’existence est bien pleine de choses imprévues ! Qui m’aurait dit, au commencement du mois de mai dernier, lorsque je m’en allais seule à pied avec ma petite robe de mérinos, pour chanter au mois de Marie, que, quelques mois plus tard, en riche toilette, dans un élégant coupé, je m’en irais chez un ministre, où m’attend le plus beau monde de Paris ?

— Ces brusques changements, répondit Jacques Bricheteau, ne sont pas absolument rares dans la vie des femmes ; seulement ce n’est pas toujours le talent et la sagesse qui les amènent.

— Eh bien ! à l’époque que je rappelle, reprit l’Italienne, il me semble que j’étais plus heureuse.

— Voulez-vous être grondée ? dit l’organiste.

— Non, je sais qu’il faut oublier tout ce bon-mauvais passé, puisque son avenir, dites-vous, en dépend. Mais j’ai toujours peine à croire que vous arrangiez tout cela comme il faut.

— Vous parlez, ma chère amie, de ce que vous ne savez pas.

— Mais au moins y sera-t-il ce soir ?

— Sans aucun doute, et même il ne pourra se dispenser de venir comme tout le monde vous adresser ses félicitations.

— Soyez tranquille, je sais être maîtresse de moi, et c’est un glacier qui lui répondra. J’ai seulement peur qu’il ne prenne ma froideur pour l’orgueil du succès.

— Il vous a assez longtemps méconnue pour que vous n’ayez pas à vous soucier de la façon dont il interprétera votre réception.

— Oh ! oui, dit la Luigia avec des larmes dans la voix, il m’a fait bien souffrir, mais c’est égal, je l’aime !

— Voyons, Luigia, vous allez vous rendre les yeux rouges maintenant ?

— Non, je ne pleurerai pas, d’ailleurs j’espère toujours un peu, car si Dieu veut que je sois à lui, malgré lui, malgré vous, ce qui doit être sera.

— Vous feriez bien mieux de penser à votre point d’orgue que vous avez manqué ce matin en répétant.

— Oh ! je ne le manquerai pas ce soir, il sera là !

À cet instant la voiture s’arrêta devant le perron de l’hôtel du ministre, et, un moment après, les deux artistes faisaient leur entrée dans les salons.

Le succès de beauté de la Luigia fut immense : vêtue d’une robe de velours noir décolletée et à manches courtes, qui laissait admirer des bras et des épaules auxquels Sallenauve n’avait rien trouvé à modifier quand il les avait attribuées à sa Pandore ; le front couronné de cette coiffure à la fois savante et négligée, qu’elle arrangeait toujours de ses mains, et dans laquelle, pour la circonstance, elle avait glissé un seul camélia blanc, la cantatrice était si merveilleuse d’aspect, qu’au moment où elle traversa le salon pour aller saluer madame de Rastignac, un long murmure d’admiration accueillit son entrée.

S’avançant à son tour pour la recevoir, le ministre s’embarrassa dans son compliment. Ses yeux furent plus éloquents que sa parole, et, un instant après, il disait au colonel Franchessini :

— C’est une beauté véritablement foudroyante !

— Vous trouvez ! répondit le colonel ; moi j’aime mieux les blondes.

Et il s’approcha de la blonde madame de Rastignac qui dans le moment causait vivement avec madame de l’Estorade.

— Madame, lui dit-il, je vous engage à surveiller votre mari, il vient de m’avouer que cette Italienne avait fait sur lui un prodigieux effet.

La femme du ministre accueillit en riant cette dénonciation ; elle avait l’air d’une innocente plaisanterie, mais en réalité avait la valeur d’un de ces glands qu’un, enfant sème dans un coin de son jardinet, et qui, plus tard, y devient un chêne. Dans le moment, madame de Rastignac était à mille lieues de pouvoir prendre de la jalousie ; avec une mémoire assez peu charitable, madame de l’Estorade venait de lui raconter la visite qu’elle avait faite, accompagnée de son mari, à l’atelier de Sallenauve, alors que la Luigia était chez lui en qualité de gouvernante :

— Vous représentez-vous, colonel, dit la comtesse Augusta, cette belle dame qui tourna la tête à M. de Rastignac, s’escrimant du balai et du plumeau ?

— Si l’on voulait ainsi remonter à la source de toute chose, répondit le colonel, on trouverait que les loges de portier ont fourni les trois quarts de nos célébrités dramatiques.

Comme il finissait cette phrase, un prélude de piano suspendit toutes les conversations, et mademoiselle Josepha Mirah, l’un des premiers sujets de l’Opéra, dont le talent avait pour protecteur le duc d’Hérouville, chanta avec brio la grande cavatine de la Muette. Inutile de dire que la célèbre artiste fut couverte d’applaudissements.

Après elle, on entendit le célèbre chanteur et compositeur Gennaro Conti (voir Béatrix) qui remua profondément l’assistance, avec le fameux Pria che spunti l’aurora, un air qu’il disait d’une façon supérieure, et avec lequel, quelques années avant, il avait tourné la tête de la belle marquise Béatrix de Rochefide, dont il venait de se séparer, après l’avoir compromise jusqu’à un enlèvement.

Quand fut venu le tour de la Luigia, pendant que, sans se soucier de la présence de sa femme, lord Barimore, et d’un autre côté, le marquis de Ronquerolles guettaient, à l’envi l’un de l’autre, le moment de faire auprès d’elle acte de sigisbéisme, survint un troisième larron, Rastignac, qui lui offrit galamment son bras pour la conduire au piano, magnifique instrument d’Erard, que déjà Jacques Bricheteau faisait piaffer sous ses doigts.

La Luigia chanta la première cavatine du rôle d’Arsace dans Semiramide : Ah ! qual giorno ! Avant et depuis la Pisaroni, on a toujours passé cet air à la représentation, comme étant d’une difficulté inabordable ; ce qui n’empêcha pas la diva d’y obtenir un succès pareil à celui de son illustre devancière. À trois ou quatre reprises, et quand déjà elle avait regagné sa place, le salon retentit d’applaudissements frénétiques, et lord Barimore fut aperçu dans un coin, s’essuyant les yeux.

Un peu après, tandis qu’un pianiste quelconque exécutait un de ces feux d’artifice de triples croches qu’on appelle un air varié, placé au centre d’un groupe qui recueillait avec soin son jugement, Gennaro Conti analysait, à peu près dans ces termes, le talent de la grande artiste :

— Dans l’origine, disait-il, sa voix a dû être un contralto franc, mais le travail l’a si bien modifiée, qu’elle peut atteindre jusqu’à l’ut aigu du soprano. De là une voix mixte qui, depuis le fa grave, a une étendue de deux octaves et demi. Elle chante tantôt en contralto, tantôt en soprano ; tantôt de la poitrine, tantôt de la gorge ; il y a dans ces sons gutturaux quelque chose d’étrange et de sauvage, mais qui vous remue jusqu’au fond de l’âme. D’ailleurs, quel admirable goût dans le choix de ses fioritures comme dans les premières mesures du récitatif, on s’est tout de suite attendu à quelque chose de magistral ; quelle voix mâle et vibrante, quelle prononciation accentuée dans les phrases passionnées ! Après cela, je doute qu’elle puisse être aussi remarquable dans le genre bouffe que dans le genre sérieux.

— Mon cher Conti, vint à ce moment lui dire Rastignac, mademoiselle Josepha vient de nous faire un tour : elle a disparu au milieu du brouhaha causé par le triomphe de la belle Italienne, ce qui est bien le premier sujet de l’Opéra ; à la demande générale du public, je viens vous prier en dehors du programme, de chanter avec la signora Luigia le duo de la Semiramide, Bella imago. On veut voir si, comme dans sa cavatine, elle y égalera la Pisaroni.

— Mais nous n’avons pas répété, objecta Conti.

— Qu’importe ! elle est musicienne consommée, et consent à cette épreuve ; quant à vous, nous sommes tranquilles, et puis l’accompagnateur est excellent.

— Pour ça c’est vrai, dit Conti ; mais d’où sort cet homme qui a la tournure d’un cuistre avec le talent d’un maestro ?

— C’est un organiste, dit en riant Rastignac ; un ancien employé de la salubrité que nous avons destitué, parce qu’il se mêlait d’élections.

— Où diable la musique va-t-elle se nicher ! répondit Conti qui s’approcha de la Luigia pour lui demander si, en effet, elle était décidée à entreprendre la rude tâche que leur imposait le ministre.

Sallenauve, resté jusque-là perdu dans la foule, venait de s’approcher d’elle à la suite d’une nuée d’admirateurs, dont il fallait que la pauvre idole essuyât les compliments. En voyant venir la pensée ordinaire de sa vie, elle s’était sentie prise d’un battement de cœur et ne savait trop comment elle jouerait le rôle de glacier auquel elle s’était engagée avec Bricheteau.

Conti lui parut comme une Providence, laissant à peine Sallenauve achever de lui dire que depuis qu’il l’avait entendue à Londres elle avait fait d’immenses progrès, sans même que le chanteur eût parlé, elle lui prit le bras et se dirigea vers le piano. Conti de sa nature était avantageux, l’émoi de la diva ne lui avait pas échappé. — Hum ! pensa-t-il, l’idée de chanter avec moi la remue à ce point. Au fait, j’ai bien ensorcelé Béatrix qui était une grande dame ; pourquoi pas celle-ci ?