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Le Comte de Sallenauve/Chapitre 30

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L. de Potter (Tome IVp. 243-273).


XXX

Les dames anglaises.


Dans son tête-à-tête avec madame de l’Estorade, pendant la promenade dans le parc, Sallenauve s’était assuré qu’elle restait de tout point étrangère à la visée matrimoniale dont il pouvait être l’objet ; au contraire, du fait de M. de l’Estorade, l’existence de cette sotte et basse intrigue ne faisait plus une question pour Jacques Bricheteau, depuis la conversation à laquelle nous avons assisté.

Interrogé sur la cause qu’elle assignait à l’heureux changement survenu dans l’humeur et les dispositions de M. de l’Estorade, la comtesse avait attribué cet amendement au temps d’abord, qui émousse les impressions les plus vives ; ensuite, à l’amélioration marquée que le voyage de Vichy avait amenée dans la santé de son cher malade.

Elle était si loin de tremper dans la conspiration, qu’elle avoua avoir été d’abord opposée à l’idée de la paix qui venait de se conclure. Personnellement, elle n’aurait pu être qu’heureuse de ce rapprochement, mais du côté de Naïs elle y avait vu des inconvénients.

— Cette petite fille, avait-elle dit à Sallenauve, a pris pour vous des sentiments qui m’inquiètent ; ce qui aujourd’hui n’est que pur enfantillage peut, avec le temps, tourner au sérieux. J’ai des fâcheux effets de la disproportion d’âge entre mari et femme une expérience trop complète, et mes idées à ce sujet sont trop arrêtées, pour vouloir jamais exposer ma fille à une pareille chance. Vous le savez, monsieur avait-elle ajouté, pour moi, avant toute autre chose, mes enfants. Sans l’insistance de mon mari à se réhabiliter auprès de vous, j’eusse donc sacrifié jusqu’à l’honneur et au plaisir de votre relation, mais j’attends au moins de vous une grâce, c’est que vous m’aiderez à calmer la tête de cette enfant ; c’est que vous me permettrez de lui dire de vous beaucoup de mal ; c’est qu’enfin vous daignerez mettre, à vous faire détester, autant de soin que d’ordinaire on en met à créer un sentiment tout différent.

À cette explication si naïvement abordée, en ajoutant l’accent vrai, le ton d’inexprimable franchise de madame de l’Estorade, on arrivait à la démonstration la plus évidente de sa parfaite sincérité. Le beau projet deviné par Jacques Bricheteau restait donc bien exclusivement au compte de M. de l’Estorade. Du reste, ne faisons pas le pauvre homme plus noir qu’il ne l’était en réalité, et disons, puisqu’elle nous est connue, la génération vraie et entière de l’idée dont nous venons de voir entamer la diplomatie.

C’était en réalité dans la tête de Rastignac que cette idée avait pris naissance. Quand il avait su le chiffre de la succession de lord Lewin, tout d’abord il avait entrevu que l’homme, qui déjà s’était révélé comme un dangereux adversaire, allait, en ajoutant à son talent la consistance que donne la fortune, devenir un de ces personnages avec lesquels il faut à tout prix compter.

Regrettant l’entrée qu’il avait eue précédemment auprès de lui par le côté alors fermé de M. de l’Estorade :

— Je suis fâché, avait-il dit au pair de France, que vous vous soyez si radicalement brouillé avec ce Sallenauve. Le voilà riche, et il ne sera pas longtemps démocrate, et nous aurions pu l’attirer à nous. Puis, ayant l’air d’être visité par une soudaine illumination : Mais vous-même, j’y pense, avait-il ajouté, vous auriez pu tirer un bon parti de cette relation aujourd’hui éteinte ; dans deux ou trois ans, votre fille sera bonne à marier, et savez-vous que Sallenauve devient un parti qui n’est pas à dédaigner !

M. de l’Estorade n’avait pas manqué d’objecter les brumes, et ensuite l’âge du député.

— Allons donc ! mon cher, avait répondu Rastignac, est-ce que Nucingen était un idéal de beau père ? Est-ce que je n’ai pas le double de l’âge, de ma femme ? Est-ce qu’il n’y avait pas encore d’autres raisons pour que je ne devinsse pas son mari ? Mais les millions arrangent tant de choses : me voilà comte comme vous, pair de France comme vous, et de plus ministre assez influent dans le cabinet. Pensez un peu à ce que je viens de vous dire, et vous verrez que mon idée n’est pas si dépourvue de sens !

Ce premier germe déposé dans l’esprit de M. de l’Estorade, une circonstance imprévue l’avait développé et mûri.

Un jour, il avait surpris Naïs occupée à écrire. Comme, en voyant arriver son père, elle s’était hâtée de cacher ce qu’elle écrivait, il avait tenu à savoir ce que c’était que ce grand secret, et s’était trouvé en présence d’une lettre adressée à Sallenauve. Par cette épître, malgré sa forme enfantine, Naïs accusait un regret si vrai et si passionné de l’absence prolongée de son libérateur, que l’idée de Rastignac semblait avoir pris un corps. Il était impossible de mieux se placer à son point de vue. Frappé de cette coïncidence fortuite, M. de l’Estorade avait réfléchi ; puis à la fin, prenant son parti :

— Puisque l’absence de M. de Sallenauve vous fait tant de peine, avait-il dit à sa fille, je tâcherai qu’il revienne bientôt nous voir, mais quoiqu’il ne soit pas mal d’avoir pour lui des sentiments de reconnaissance, apprenez, mademoiselle, qu’une jeune fille ne doit jamais rien écrire qu’elle ne puisse montrer à ses parents. Pour cette fois, nous ne dirons rien de tout cela à votre mère ; mais que je ne vous retrouve pas une autre fois en pareille faute !

Après cet encouragement indirect et donné sous forme d’une semonce au manège de la petite personne, M. de l’Estorade était allé trouver sa femme à laquelle il n’eût jamais osé dévoiler sa cupide, et sous prétexte qu’il avait la conscience bourrelée de ses mauvais procédés avec un homme auquel, en définitive, il n’avait aucun reproche à adresser, il avait parlé de faire quelque démarche dans le sens d’une réconciliation. Il avait eu le plaisir de trouver madame de l’Estorade très opposée à cette idée, d’où il avait conclu que sa sécurité maritale n’avait aucun péril à redouter. Les craintes manifestées pour le repos à venir de Naïs, il les avait traitées de chimères, et enfin avait coupé court à toute discussion en faisant argument de lui-même, disant que si, par impossible, la destinée de Naïs était de devenir madame de Sallenauve, elle ne serait pas plus à plaindre que sa mère, laquelle, pour s’être décidée à épouser un homme déjà mûr, n’avait pas fait, ce semble, un trop mauvais marché.

En présence de ce raisonnement, insister dans son opposition, était presque impossible à madame de l’Estorade. Au fond, d’ailleurs, elle n’était pas fâchée de se sentir un peu violentée sur le chapitre de la réintégration de M. de Sallenauve dans ses anciennes immunités et privilèges, et, quant aux dangers que pouvait courir Naïs, elle comptait y pourvoir et par sa prudence maternelle et par un franc et libre aveu qu’elle ferait au sauveur lui-même, en le priant secrètement de lui venir en aide. Elle savait bien qu’une fois sa parole donnée, Sallenauve n’était pas homme à y manquer, et d’ailleurs quelle apparence, quand il avait un commencement d’engagement avec mademoiselle de Lanty, qu’il allât remplacer cette ancienne passion à laquelle sa nouvelle situation de fortune donnait une issue possible, par un véritable amour de poupée ?

Tout étant donc pour le mieux dans le meilleur des imbroglios possibles, et chacun croyant y être plus habile que son voisin, c’était madame de l’Estorade elle-même qui, lors du concert donné chez le ministre des travaux publics, avait ménagé à son mari l’ouverture pour entamer la réconciliation, dont au premier moment elle avait mal accueilli l’idée. Se servir de l’influence de Bricheteau sur Sallenauve, avait paru un moyen également bon dans les deux camps, et sous le spécieux prétexte des leçons de musique, des deux parts on se promettait de voir fréquemment l’organiste, de le chambrer, et de le décider à tirer dans le sens où l’on voulait aller. Restait la question de savoir si la Providence, qui prend incessamment la grande liberté d’intervenir de sa sagesse dans les plus beaux arrangements humains, n’allait pas faire pencher la balance de l’un ou l’autre côté.

Quelques jours après le dîner des l’Estorade, Jacques Bricheteau, qui prenait au sérieux ses fonctions d’intendant, pria Sallenauve de vouloir bien lui donner une séance de quelques heures, afin qu’il pût lui rendre le compte de sa gestion comme exécuteur testamentaire, et lui présenter avec quelque détail la situation de la fortune qu’il allait se trouver chargé d’administrer.

Toutes ces explications paraissaient assez inutiles à Sallenauve ; mais il eut beau protester de sa confiance absolue et aveugle, Bricheteau insista pour que les choses se passassent régulièrement, et, après un exposé financier assez longuement développé :

— Maintenant, dit-il, j’appellerai votre attention sur deux dépenses qui, dans ma pensée, sont des dettes d’honneur, mais cependant je ne me serais pas permis de les acquitter sans vôtre approbation.

— Vous avez tort, répondit Sallenauve, vous êtes parfaitement bon juge en cette matière ; je m’en rapporte complètement à vous.

— À l’époque, reprit Bricheteau, où j’avais perdu la trace de M. votre père, je ne me trouvai pas toujours en mesure de pourvoir avec une parfaite aisance à tous les frais de votre éducation. Quelques personnes qui ont désiré rester inconnues, me vinrent généreusement en aide. Le marquis, depuis, les a désintéressées ; mais maintenant que vous voilà très riche, j’ai pensé qu’un souvenir venu de vous leur serait agréable et je vous prépose de m’autoriser…

— Mais très bien ! dit Sallenauve, en interrompant, tout ce que vous ferez sera bien fait.

— Une seule de ces personnes, reprit l’organiste, est, à l’heure qu’il est, dans une situation heureuse. Les autres, à divers degrés, ont été rudoyées par la fortune. J’en sais une, en particulier, arrivée positivement à la misère ; en sorte qu’il ne s’agit pas seulement de cadeaux et de générosités élégantes ; il y a des existences à arranger et jusqu’à des charités à faire ; tout cela ne laissera donc pas d’être assez dispendieux, et pourrait bien aller à une quarantaine de mille francs.

— Ah çà mais ! dit en riant Sallenauve, bien des gens ont donc concouru à mon éducation ! je me fais un peu l’effet de Bacchus ayant eu, selon les poètes, on ne sait combien de nourrices !

— Votre père, répondit Bricheteau, avait beaucoup d’amis, et presque tous, quand ils en furent requis, s’empressèrent de prendre part à mon œuvre.

— Une chose cruelle, c’est qu’il ne me soit pas permis de leur exprimer directement ma reconnaissance.

— Laissez faire le temps, dit Bricheteau ; après tout, il ne vous traite pas si mal.

— Sans doute, il m’a apporté l’importance, la fortune, mais l’ami de mon enfance, je l’ai perdu ; les joies les plus douces, celles de la famille, continuent à me fuir ; excepté vous, cher Bricheteau, qui m’aime au monde ? Cette Luigia même, qui me doit bien pourtant quelque reconnaissance et qui est censée avoir eu pour moi ce fougueux amour dont je ne me suis jamais aperçu, quel accueil elle m’a fait l’autre jour ! Mademoiselle de Lanty, peut-être, au fond de quelque cloître, pense par moments à moi ; mais la mère Marie-des-Anges qui s’était fait fort de la retrouver, quand je suis allé à Arcis pour l’enterrement de Grévin, n’avait pas encore d’elle la moindre nouvelle. Ils l’ont enterrée vive, la pauvre enfant, comme une vestale qui aurait manqué à son vœu.

— Il ne faut qu’un moment, répondit Jacques Bricheteau, et ma tante l’Ursuline est bien habile ! Après cela est-il à désirer que vous retrouviez cette femme ? Sait-on si ce mariage agréerait à votre père ; si les Lanty, malgré votre changement de fortune, voudraient de vous pour gendre ? Et puis enfin, dans le passé de Marianina, il y a quelque chose qui n’est pas éclairci.

— Allons donc, dit Sallenauve, d’après le portrait que l’abbé Fontanon m’a fait de l’homme dont elle se serait éprise, il faudrait supposer que ce préféré est M. de Trailles. Pour qui a connu cette angélique jeune fille, une telle aberration est-elle croyable ?

— Mon Dieu, dit Bricheteau, les femmes sont quelquefois bien étranges, et je ne voudrais, pour mon compte, répondre d’aucune. Du reste, je vais vous mettre à même de pénétrer de votre personne dans le monde des couvents, et peut-être serez-vous en mesure de donner à la mère Marie-des-Anges une coopératrice à Paris.

— Comment cela ? dit vivement Sallenauve.

— Lord Lewin, reprit l’organiste, était de tout point un homme singulier : une de ces mères infâmes dont l’espèce n’est malheureusement que trop commune, avait prétendu lui vendre sa fille. Cette négociation tourna plus honnêtement qu’il ne paraissait probable : mis en rapport avec celle dont on s’était promis de faire sa victime, lord Lewin reconnut dans la malheureuse enfant une grande disposition à la vie religieuse. Alors il la conduisit à un couvent de Bénédictines anglaises, qui existe à Paris, et promit d’y payer sa dot. Cependant, comme il n’avait pas une foi absolue dans la vocation qu’il secondait si généreusement, il se contenta de verser une somme à la communauté pour le temps que durerait le noviciat de sa protégée, se réservant de tout régler d’une manière définitive au moment de la profession.

— Je ne trouve rien dans ce procédé de si singulier, dit Sallenauve.

— Ah ! vous croyez, dit l’organiste, que les gens qui achètent une âme dénouent toujours aussi saintement le marché ? Parce qu’avec la Luigia vous avez agi à peu près de la même façon, il vous semble que rien n’est plus courant.

— Eh bien ! dit le député, pour en revenir à cette entrée que vous prétendez me faire dans ces saintes maisons ?

— Pendant, répondit Jacques Bricheteau, que j’étais à Londres, occupé à liquider la succession de lord Lewin, j’ai reçu une lettre de la supérieure des Dames-Anglaises ; elle me contait toute cette histoire et me rappelait les engagements que votre ami avait bien voulu prendre avec la communauté. Le temps du noviciat était expiré, la jeune fille persévérait ; mais la maison n’était pas riche, et si dans son testament lord Lewin avait oublié de pourvoir au sort de sa protégée, sans dire précisément qu’elle dût être éconduite, on me faisait entrevoir de grandes difficultés pour une admission définitive.

— Cela ne fait pas question, dit Sallenauve ; nous paierons ce qu’il faut.

— La somme n’est pas considérable. Il s’agit de six mille francs.

— Elle serait du double ou du quadruple, il n’y aurait pas à hésiter ; c’est là, dans toute la force du terme, un legs de la succession.

— C’est aussi mon avis, dit Bricheteau. Voulez-vous maintenant vous charger de voir la supérieure ? Je ne dois pas vous le cacher, je suis un peu en retard avec cet intérêt ; au milieu de tant d’autres affaires, il m’était sorti de la tête, et, ce matin encore, j’ai reçu un mot où l’on me demande une solution.

— J’irai aujourd’hui même, dit Sallenauve en sonnant pour ordonner d’atteler ; où est situé ce couvent ?

— Petite rue Verte, rue du Faubourg Saint-Honoré.

— Vous avez raison, dit le député, si cette supérieure est une femme abordable, ma dette acquittée, le moment sera bon pour la prier de s’intéresser à notre recherche.

Un quart d’heure après, Sallenauve était sur la route de Paris.

Arrivé au couvent, il déclina ses nom et qualité, et demanda à parler à madame la supérieure.

La sœur tourière, qui lui avait ouvert, l’engagea à entrer au parloir, où il fut prié d’attendre.

Ce parloir était une vaste salle nue et sonore qui n’avait pour ameublement que quelques chaises de paille, un grand crucifix de bois colorié tenant presque toute la hauteur de la muraille et une suite de gravures représentant les scènes de la passion de Notre-Seigneur, ce qu’on appelle en langage dévot, un chemin de la Croix.

Dans ce lieu, bien que le couvent fût situé au cœur d’un des quartiers les plus mondains et les plus élégants de Paris, régnait une inexprimable paix. Par intervalles, le retentissement sourd et lointain de quelque bruit de maison servait moins à troubler ce prodigieux silence qu’à en mesurer la profondeur et l’étendue.

À travers les fenêtres grillées et entr’ouvertes, on pouvait percevoir jusqu’aux soupirs de la brise agitant doucement le feuillage d’un petit jardin verdoyant, où quelques insectes promenaient leur bourdonnement monotone.

Jamais le calme et le recueillement de la vie monacale ne s’étaient présentés à l’esprit de Sallenauve sous un plus saisissant aspect ; il se prit alors à comprendre l’inspiration sainte et puissante que quelques artistes, désertant le monde, ont été puiser dans ces paisibles et pieux asiles du travail et de la prière, et il se demandait si ce n’était pas dans ce port qu’il devrait aller abriter son existence, jusque-là si nébuleuse, et à laquelle tant d’agitations étaient peut-être encore réservées ?

Tout à coup la porte du parloir fut bruyamment ouverte, et au lieu de la discrète entrée de la religieuse qu’il attendait, la bruyante invasion d’un homme à la démarche hautaine, au parler sec et fier, vint le tirer de sa rêverie. La rencontre, le lecteur en conviendra, était aussi imprévue que singulière. Jetant les yeux sur le survenant, Sallenauve reconnut le comte de Lanty.