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Le Congrès international d’archéologie préhistorique (session de Copenhague)/01

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Le Congrès international d’archéologie préhistorique (session de Copenhague)
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 86 (p. 952-978).
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LE
CONGRES INTERNATIONAL
D’ARCHÉOLOGIE PRÉHISTORIQUE
(SESSION DE COPENHAGUE)

I.
LES MUSÉES ANTÉHISTORIQUES DE COPENHAGUE.


I.

Le temps n’est plus où, pour expliquer les origines des nations de l’Europe occidentale, on se contentait des documens transmis par les auteurs classiques. Un double courant nous emporte aujourd’hui bien au-delà des Romains et des Grecs, au-delà des peuples dont ils nous ont conservé les traditions. Les études philologiques de quelques hommes éminens, anglais, allemands, français, danois [1], avaient ouvert la voie et conduit l’ethnologiste jusqu’au cœur de l’Asie. Le savant ouvrage de M. Pictet a couronné pour ainsi dire cet ensemble de recherches. On a contesté quelques-uns des résultats, et je n’ai rien moins que qualité pour juger la valeur de critiques formulées surtout au nom de la linguistique; mais fussent-elles toutes vraies, les faits fondamentaux n’en resteront pas moins acquis. Bien avant les âges où débute notre histoire, la race aryenne sortie du massif montagneux où nous la retrouvons encore à peu près dans son état primitif [2] avait rayonné en tous sens et poussé comme un large éventail ses tribus européennes ou asiatiques de l’Indus et du Gange à la mer Baltique, du Bolor jusqu’aux extrémités de l’archipel britannique. Or, en arrivant en Europe et en pénétrant jusqu’aux extrémités du continent, ces enfans de l’Asie ne trouvèrent pas une terre inoccupée. D’autres races les avaient précédés. C’est chez celles-ci qu’il faut chercher nos ancêtres les plus reculés. Parmi elles, il en est qui, contemporaines des éléphans et des rhinocéros européens, remontent au-delà des derniers grands événemens géologiques dont notre globe fut le théâtre. D’autres ont vécu dans nos environs avec le renne, avec le bœuf musqué et diverses espèces animales toutes refoulées aujourd’hui dans des régions glacées. D’autres enfin, plus modernes sans nul doute, n’ont pris possession du sol que depuis les derniers bouleversemens physiques.

L’histoire est également muette sur toutes ces populations antiques, dont l’existence est pourtant attestée par des ossemens, par des objets fabriqués de main d’homme, et même par de véritables monumens. Quelques-uns de ces derniers avaient seuls attiré l’attention des antiquaires, et encore les plus importans peut-être étaient-ils restés inconnus ou négligés jusqu’au moment où l’initiative des savans scandinaves vint stimuler l’esprit de recherches et montrer l’importance de faits dont la signification n’avait pas été jusque-là comprise. En fouillant des marais tourbeux et des tas de coquilles abandonnées, Thomsen, Nilsson, Forshammer, Steenstrup, Worsaae et leurs disciples en avaient retiré une foule d’objets qui, réunis et groupés méthodiquement, jetaient sur le plus obscur passé de ces régions un jour tout à fait inattendu. Ces savans avaient fondé l’archéologie préhistorique. Après quelques hésitations, on se résolut à marcher sur leurs traces. M. Boucher de Perthes, en créant l’archéologie paléontologique, vint donner à ce mouvement une impulsion décisive. Bientôt, en Angleterre, en France, en Italie, en Allemagne et jusqu’en Espagne et en Portugal, les découvertes se succédèrent. La nouvelle science grandit avec la rapidité qui caractérise le développement intellectuel de notre siècle. Dès à présent, on peut dire qu’elle est prête à se constituer, embrassant d’un côté le commencement de nos temps historiques proprement dits, de l’autre les âges paléontologiques de l’homme européen et tous les temps intermédiaires. Cette indication suffit pour faire comprendre combien sont nombreux et complexes les problèmes que doit aborder ce nouvel ordre d’études. Tout en offrant de grandes analogies, les objets recueillis sur divers points de l’Europe ne sont pas tellement semblables que les questions de contemporanéité ou de succession dans le temps ne soient souvent difficiles à résoudre. Souvent aussi les données purement archéologiques sont insuffisantes, et il faut recourir aux sciences naturelles, à la géologie, à l’histoire des animaux et des végétaux vivans ou fossiles, pour poser des jalons et distinguer des époques. Des comparaisons minutieuses, le concours d’hommes spéciaux et livrés aux études les plus diverses, deviennent donc nécessaires pour donner des bases solides aux inductions tirées des faits. C’est ce que comprirent de bonne heure les fondateurs mêmes de la nouvelle science, comme le prouve la liste des noms cités plus haut; c’est ce que sentirent aussi quelques hommes réunis par les liens de l’amitié et de la science, lorsqu’ils instituèrent le congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistorique.

Les débuts en furent modestes. La société italienne des sciences naturelles siégeait en session extraordinaire à la Spezzia en 1865. Quelques-uns de ses membres se constituèrent en section spéciale pour mettre en commun les résultats de leurs études sur les temps préhistoriques, puis la pensée leur vint de transformer cette association fortuite en un congrès international qui se réunirait chaque année dans un pays différent. Dès l’année suivante, à Neuchâtel, M. Desor voyait se grouper autour de lui un plus grand nombre d’adhérens attirés surtout par le désir d’étudier les collections draguées au fond des lacs sur l’emplacement des cités lacustres de la Suisse. En 1867, Paris fut choisi pour lieu de réunion. On savait que l’exposition universelle amènerait à côté des collections de notre capitale de nombreux termes de comparaison. Les archéologues, les anthropologistes, comprirent tout ce que la science devait gagner à cette concentration de matériaux habituellement épars. Ils s’inscrivirent en foule sur la liste des adhérens au congrès [3]. Les séances, présidées par M. Lartet, dont le nom se rattache d’une manière si intime à la découverte de l’homme fossile, eurent lieu dans le grand amphithéâtre de l’Ecole de médecine. Elles furent constamment si bien remplies, que le compte-rendu a fourni la matière d’un fort volume in-8°. La session de 1868 se tint à Londres, sous la présidence de l’éminent naturaliste sir John Lubbock. Elle fut et devait être moins brillante. Bien que riche de son propre fonds, l’Angleterre seule ne pouvait éveiller un intérêt aussi puissant que la France, aidée du concours que lui avait apporté le monde entier. Pourtant là aussi on éclaircit des questions délicates, on constata des résultats importans et nouveaux.

A mesure que le congrès se développait, et que l’on touchait à des problèmes plus nombreux et plus graves, on sentait davantage le besoin de remonter aux sources mêmes de la science, de visiter ces collections danoises dont l’exposition de 1867 avait fait entrevoir la richesse, d’entendre sur les lieux et en présence des faits les fondateurs de l’archéologie préhistorique. Aussi la ville de Copenhague était-elle désignée comme lieu de réunion pour 1869, et l’on appelait à la présidence le digne successeur de Thomsen, le célèbre archéologue M. Worsaae, directeur des musées royaux. Les savans danois comprirent ce que leurs collègues attendaient d’eux, et d’après les mesures qu’ils prirent tout d’abord on put prévoir aisément que la session présenterait un intérêt exceptionnel, rehaussé par les charmes de cette hospitalité cordiale dont les populations scandinaves ont conservé le secret. Disons tout de suite que sur tous les points l’attente générale a été dépassée.

Au jour fixé, le chemin de fer déposait à la gare de Copenhague un assez grand nombre d’étrangers, Belges, Suisses, Allemands ou Français. Là, nous trouvions M. Waldemar Schmidt, secrétaire du comité d’organisation, et chacun de nous recevait un billet portant le nom de l’hôtel et le numéro de la chambre qui lui étaient destinés. Des voitures retenues d’avance nous emportaient rapidement vers ces demeures que nous n’avions pas eu le souci de chercher. Deux heures après s’ouvrait la grande salle de l’université. Sur le trajet, nous avions vu la foule remplir les rues et se presser sur nos pas. En arrivant, nous trouvions réunis à côté de nos collègues tous les hauts fonctionnaires civils et militaires, les ministres, les ambassadeurs présens à Copenhague. Le roi Christian IX, la famille royale, arrivaient bientôt, et notre président présentait au souverain les principaux savans étrangers. Des chants nationaux, entonnés par des chœurs d’étudians, ouvraient la séance. M. Worsaae, après avoir rappelé l’ensemble des études préhistoriques accomplies en Scandinavie, saluait ses collègues de tout pays réunis sous le drapeau de la science nationale. L’un de nous répondait par quelques mots improvisés bien à la hâte, et la séance finissait par de nouveaux chants. Certes jamais pareil accueil n’avait été fait à une réunion purement scientifique. A lui seul, il révélait dans les populations danoises un mouvement remarquable que nous allions comprendre et apprécier de plus en plus.

Près de deux cents hommes de science étrangers au Danemark avaient envoyé leur adhésion au congrès; cent onze avaient fait le voyage de Copenhague [4]. Les Français à eux seuls représentaient près du quart des arrivans. Il est facile de s’expliquer cet empressement, quelque peu exceptionnel de notre part. Les organisateurs de la réunion avaient senti que, pour attirer les étrangers, ils devaient renoncer à leur langue maternelle, bien rarement parlée ailleurs qu’en Danemark. Par cela même, ils avalant acquis le droit de demander à chacun le même sacrifice, et ils avaient décidé que toutes les communications se feraient en français. Cette condition, acceptée sans murmure, a été strictement observée pendant toute la session, et, tout amour-propre mis à part, il est permis d’en constater l’utilité pratique. A l’un de nos banquets, on fit exception à la règle; on voulut que des toasts fussent portés dans le langage de toutes les nationalités représentées autour de la même table. Or, chaque fois que l’orateur levait son verre, c’était encore en français qu’il fallait traduire sa pensée pour la majorité des assistans. L’expérience était décisive, et chacun comprit ce qu’auraient été nos séances, si l’on n’avait eu soin d’adopter, selon l’heureuse expression de M. Worsaae, une langue internationale pour le con- grès international.

Les études et les travaux commencèrent le lendemain de la séance d’ouverture, et, grâce aux ordonnateurs du congrès, ils marchèrent sans perte de temps. Chacun de nous avait reçu en arrivant un plan de la ville et de ses environs accompagné des explications nécessaires pour en faciliter l’usage, des notices et des livrets relatifs aux principales collections, un programme détaillé de l’emploi du temps. Deux parts avaient été faites de nos journées. A neuf heures du matin, tous les musées publics et de riches collections particulières [5] s’ouvraient à quiconque se présentait muni de sa carte; les directeurs, les conservateurs, les propriétaires, étaient à leur poste, prêts à donner toutes les explications, à répondre à toutes les questions. A des jours fixés d’avance, ils faisaient tour à tour de véritables conférences en présence des richesses scientifiques réunies et méthodiquement classées par eux-mêmes, passant d’une vitrine à l’autre, plaçant entre nos mains les objets les plus remarquables, mêlant à leurs démonstrations ces réflexions, ces aperçus, que l’on ne trouve dans aucun livre, qui jaillissent de la conversation et ouvrent parfois les plus nouveaux horizons. La matinée passait vite au milieu de pareilles études. A une heure, on se réunissait dans la grande salle de l’université pour n’en sortir qu’à quatre ou cinq heures; on y revenait à huit heures. Là, chacun apportait le résultat de ses travaux, préparés d’avance ou improvisés sur les lieux. La lecture des mémoires, les communications verbales se succédaient et soulevaient des discussions chaque jour plus instructives. Nous tous, enfans des contrées méridionales, nous écoutions surtout avec une attention presque anxieuse ces savans du nord, que nous étions venus interroger, les Milsson, les Steenstrup, les Worsaae et leurs élèves, devenus autant de collaborateurs éminens. Toutefois cette juste déférence n’arrêtait pas la liberté de l’examen, et plus d’une fois, sans cesser de rendre hommage à leurs maîtres, les disciples les ont combattus.

Au sortir de ces séances si pleines, il fallait bien songer aux nécessités de la vie. Ici encore M. Schmidt et ses collègues avaient tout prévu. Dans un des premiers restaurans de la ville, ils avaient retenu quelques salons qui devinrent le siège d’un cercle temporaire. Les publications périodiques, des brochures, de grands ouvrages, y avaient été réunis. Une table à prix convenus et modestes était réservée aux membres du congrès; mais la plupart d’entre eux n’y prirent place que rarement, grâce à l’hospitalité danoise. Le premier empressement, loin de diminuer, semblait croître de jour en jour. C’était à qui nous introduirait dans sa maison, à qui nous aurait comme convives, à qui nous ferait le mieux les honneurs du pays. Hommes d’état en retraite ou encore mêlés aux luttes quotidiennes, professeurs de l’université ou des collèges, publicistes, magistrats, négocians, banquiers, simples bourgeois, rivalisaient à cet égard. C’est ainsi qu’isolément ou par groupes nous avons visité les restaurans champêtres aussi bien que les riches villas qui se succèdent sur les rives du Sund. Nous ne les oublierons pas plus les uns que les antres. Bien souvent nous reviendrons en pensée à ces modestes cabinets que réchauffait un beau soleil d’automne, à ces allées dont les arbres ont pour ainsi dire le pied dans la mer, à ces gazons illuminés par d’immenses feux de joie ou par des feux du Bengale dont les eaux du Sund reflétaient les clartés changeantes, à ces allées du parc royal ombragées par les hêtres séculaires dont tout Danois s’enorgueillit à juste titre, à ces pelouses où paissent en liberté, comme les antilopes au milieu des plaines d’Afrique, des troupeaux de daims et de cerfs. Nous n’oublierons pas davantage le cercle des étudians et l’accueil de cette jeunesse qui, pour deux ou trois visiteurs, illuminait sa grande salle de réception, entonnait ses chants nationaux et ouvrait, — surtout aux Français, — le cabinet où se conservent pieusement les photographies des camarades tombés dans la dernière guerre.

Le roi, la famille royale, qui nous avaient accueillis au sortir même des wagons, semblaient avoir pris à tâche de témoigner jusqu’au dernier jour leur haute sympathie pour le congrès. Deux fois nous fûmes appelés en corps à des fêtes royales. Une première invitation nous valut des places réservées au spectacle le jour où, pour la première fois, parut en public la jeune et charmante princesse récemment arrivée de Suède. On sait avec quelle joie cette union a été accueillie dans les deux royaumes, en Danemark surtout. La soirée à laquelle nous assistions en portait l’empreinte visible. A l’éclat d’une cérémonie officielle, elle joignait la cordialité d’une fête de famille. Les visages étaient franchement épanouis. Quand l’hymne national, le chant de Christian IV, se fit entendre, il trouva rapidement de l’écho. Peu à peu les lèvres s’entrouvrirent, on se borna d’abord à chantonner, puis les voix s’élevèrent, et les dernières strophes furent entonnées par toute la salle. Nous ne pouvions malheureusement nous joindre à nos hôtes et faire notre partie dans ce chœur improvisé; mais, quand des hourras régulièrement lancés saluèrent le roi et les siens, aucun de nous ne resta en arrière, et les savans prussiens eux-mêmes unirent de cœur leurs acclamations à celles des Danois.

Nous n’avions été que des conviés accidentels à la soirée dont je viens de parler. Cette représentation théâtrale était indépendante du congrès. Le roi, voulant faire plus, nous invita à dîner à Christiansborg, dans ce palais habituellement inhabité, et qui s’ouvre seulement pour les fêtes solennelles. Tous les étrangers reçurent des cartes personnelles, et, en entrant dans les salons royaux, ils y trouvèrent leurs principaux collègues danois mêlés aux membres du corps diplomatique, aux ministres, aux grands de l’état. Une table d’environ deux cent quarante couverts était dressée dans la vaste et élégante salle des chevaliers. Toute la famille royale y prit place, ayant en face d’elle le bureau et quelques-uns des principaux membres du congrès. Pendant le repas, la musique fit entendre les airs nationaux des divers peuples représentés à la réunion scientifique. Au dessert, le roi but à l’anglaise avec plusieurs d’entre nous, puis, en quelques paroles simples et graves, il porta un toast au congrès et remercia les hommes d’étude qui étaient venus rendre hommage au savoir danois. L’illustre et vénérable archéologue suédois Sven Nilsson répondit au nom de tous. Ensuite vinrent les causeries, et là encore le roi, la reine, les princes, réservèrent à peu près tout leur temps pour ceux que recommandait seulement leur qualité d’hommes de science. Certes ils n’eussent pu recevoir avec plus d’éclat, avec plus de grâce et de bienveillance, les envoyés des plus puissans états ou des majestés en voyage.

L’antique hospitalité semble exister encore en Danemark. — La science fut toujours en honneur dans l’Athènes du nord. Les études antéhistoriques, considérées à juste titre comme essentiellement nationales, y sont en grande faveur. Les journaux de Copenhague entretiennent et vulgarisent ces sentimens. Tous, ils se sont fait les interprètes quotidiens de nos travaux et ont consacré de longues colonnes à nos séances, si bien qu’en cas de perte de nos archives la collection du Dagbladet pourrait servir à retrouver les actes du congrès. Le prédécesseur du roi actuel, Frédéric VII, fut un archéologue distingué. Christian IX lui-même est président de la Société des antiquaires; seul, ou accompagné du prince royal, il assiste souvent aux séances comme un simple membre. Toutes ces circonstances rendent compte en partie de l’accueil exceptionnel fait par la haute société, par les classes éclairées de Copenhague, aux plus modestes représentans d’un ordre d’idées exclusivement scientifiques. Pourtant ni les mœurs, ni les traditions, ni l’influence de la presse, ne sauraient expliquer pourquoi le même empressement nous attendait partout, pourquoi la foule nous entourait avec la plus affectueuse curiosité dans les allées de Tivoli, pourquoi notre apparition dans une petite ville, dans les campagnes, faisait éclater une véritable allégresse. En m’exprimant ainsi, je n’exagère pas. Pour convaincre le lecteur, il suffira de raconter brièvement une de ces excursions dont la science était le but, et que nos hôtes, aidés par la population entière, savaient transformer en fêtes splendides pour le cœur autant que pour l’intelligence.

Au nombre des objets les plus curieux que nous venions étudier en Danemark, il faut placer les kjœkkenmœddings, littéralement les débris de cuisine. Ce sont des amas de coquilles d’huîtres, de bucardes, etc., au milieu desquelles sont disséminés des ossemens beaucoup plus rares de poissons, de mammifères, d’oiseaux. Ces restes des repas des antiques peuplades du littoral forment des accumulations souvent considérables, parfois de véritables collines. Bien des objets travaillés de main d’homme, et surtout des outils ou des armes en silex, en os, etc., ont été perdus et ensevelis au milieu de ces immondices. Recueillis aujourd’hui et placés dans nos musées, ils ont fourni un des chapitres les plus intéressans de cette histoire perdue au-delà des plus lointains souvenirs, et que les antiquaires scandinaves ont les premiers cherché à retrouver. C’est une de ces mines de documens située à Sœlager, à plusieurs lieues de Copenhague, que nous devions examiner et exploiter. Ici notre guide naturel était le célèbre naturaliste Steenstrup, dont quelques travaux sont déjà connus des lecteurs de la Revue [6], et qui, par ses investigations persévérantes, par ses ingénieuses expériences, a éclairci de la manière la plus inattendue quelques-uns des problèmes les plus complexes de l’archéologie préhistorique. M. Steenstrup accepta de grand cœur la tâche qui lui incombait, et partit à l’avance pour commencer la fouille et préparer nos propres recherches.

Deux jours après, nous allions rejoindre l’éminent pionnier. Un train spécial nous emportait de grand matin, et nous déposait à Rœskilde, antique capitale du Danemark, dont la magnifique cathédrale est devenue le Saint-Denis danois. La ville était déjà en mouvement, et la population entière nous attendait; toutes les maisons étaient pavoisé s; partout le danebrog déployait son large champ rouge et sa croix blanche, associés d’ordinaire aux couleurs de Suède et de Norvège; partout les têtes se découvraient sur notre passage, partout éclataient les hourras. Ceux-ci redoublèrent quand nous arrivâmes sur la jetée, quand nous montâmes à bord du bateau à vapeur, tout enguirlandé de feuillage et largement pavoisé, qu’une compagnie locale avait mis à la disposition du congrès. Nous répondîmes de notre mieux, et bientôt notre pacifique expédition fila rapidement à la surface de ce beau fiord d’où sortirent tant de fois les flottes dévastatrices des rois de la mer. Par les soins du capitaine Wilde, que nous devions plus tard rencontrer dans toutes les circonstances où il pouvait nous être utile, de longues tables avaient été dressées sur le pont, et nos appétits, stimulés par l’air marin, firent bravement honneur au substantiel déjeuner qu’elles portaient.

Le temps passe vite quand on satisfait à la fois le corps, l’intelligence et le cœur. Nul de nous certainement n’aurait pu dire combien d’heures s’écoulèrent à remonter le fiord, — tantôt admirant les rivages le long desquels nous glissions, contemplant quelque village, quelque petite ville d’où nous arrivaient de lointains hourras, signalant de hauts tumuli, sépultures des vieux vikings, nous laissant aller à rêver devant un coin de forêt réfléchi par le flot, — tantôt nous livrant à quelqu’une de ces conversations à la fois sérieuses et enjouées où la science revêt l’apparence de la plaisanterie, et dont le charme est inexprimable. Toujours est-il que nous nous trouvâmes tout à coup au pied d’un débarcadère assez rude et d’une longue jetée formée de blocs confusément entassés. On n’en atteignit pas moins la plage sans accidens, et là nous eûmes une preuve nouvelle de cette remarquable attraction exercée par le congrès. Plus de soixante voitures traînées par de robustes chevaux, et dont la plupart rappelaient le char-à-bancs de nos propriétaires aisés, attendaient, prêtes à nous conduire au lieu de la fouille. C’étaient les équipages d’autant de paysans [7] qui, sur un simple avis, avaient abandonné leurs travaux et se mettaient avec le plus complet désintéressement à la disposition des savans étrangers venus pour étudier leurs antiquités nationales. Quel est le pays, nous demandions-nous, où, pour un semblable motif et sans l’intervention d’aucune autorité, on obtiendrait un pareil résultat? Français ou Anglais, Suisses ou Russes, Belges ou Italiens, nous étions bien forcés de reconnaître que ce ne serait chez aucun de nous.

Malgré cette réflexion passablement pénible pour notre amour-propre, nous profitâmes du bon vouloir qui la faisait naître; bientôt notre longue caravane traversait le village de Linaes, entièrement habité par des pêcheurs. Lui aussi s’était pavoisé autant qu’il avait pu le faire. Les drapeaux n’étaient, il est vrai, ni aussi grands, ni aussi frais qu’à Rœskilde ; il y en avait dans le nombre de bien petits, de bien passés et parfois de bien déchirés ! Qu’importe ? Ils nous tenaient le même langage que l’étendard royal arboré à Christiansborg, ils nous souhaitaient aussi la bienvenue. Sur le seuil d’une pauvre chaumière, un vieux marin à cheveux blancs nous apparut comme la personnification de ces sentimens que nous étions fiers d’inspirer. Revêtu de ses habits de fête à demi neufs, montrant à sa boutonnière la croix d’argent que porte également le souverain, il se tenait droit comme pour passer une inspection, et nous saluait comme autant d’amiraux. Nous lui rendîmes ses saluts avec un véritable attendrissement. Deux d’entre nous descendirent de voiture, et, quoique bien pourvus d’allumettes, lui demandèrent du feu pour leurs cigares. Ce fut un bon mouvement qui a donné, j’en suis sûr, à ce brave invalide un souvenir de joie pour le reste de ses jours.

Grâce à nos équipages, nous atteignîmes en moins d’une demi-heure le but de notre course. Une vaste tente où flottait le drapeau national, une enceinte marquée par de simples cordes et qu’entourait la population voisine, le faisait reconnaître de loin. La fouille était ouverte au pied d’une petit? colline à laquelle s’adosse le kjœkkenmœdding. M. Steenstrup l’avait préparée méthodiquement et de manière qu’on pût en bien voir la structure et la composition. Il aurait voulu donner à ce sujet quelques explications préliminaires; mais comment retenir cent cinquante paléontologistes et archéologues mis pour la première fois en présence d’un kjœkkenmœdding? Ils fondirent dessus comme sur une proie ; plus d’un, dans sa précipitation, roula le long des talus éboulés sous ses pieds, mais se releva plus ardent à la curée. Pioches, marteaux, grattoirs, couteaux, cannes, au besoin de simples clés, attaquèrent avec une ardeur fébrile la coupe savamment disposée, et qui, grâce à la mobilité des matériaux, présenta bientôt le plus parfait désordre. Pendant deux heures, on travailla ainsi des pieds et des mains, et ce labeur ne fut pas perdu. Pas un de nous ne revint les mains vides. Chacun avait fait sa trouvaille et montrait à ses voisins des silex rudement taillés en forme de haches, de couteaux, de grattoirs, de pointes de flèches, des ossemens de mammifères ou d’oiseaux, des vertèbres, des arêtes de poissons, etc. Le tout, soigneusement empaqueté, prit place dans les poches, dans les gibecières. Les plus zélés y joignirent même quelques kilogrammes de ces coquilles draguées et mangées par les plus anciens habitans de ces côtes.

Chargés de notre butin scientifique, nous regagnâmes le bateau. Les tables se trouvèrent chargées comme le matin et plus abondamment encore; elles furent fêtées à l’avenant, les conversations reprirent, chaleureuses et gaies. Tout souriait autour de nous. Un magnifique soleil d’automne lançait ses derniers rayons et donnait au paysage des aspects tout nouveaux; le fiord était uni comme une glace. Animés par l’exercice, par la joie du savoir acquis et des trouvailles faites, un peu aussi par les vins généreux de nos hôtes, nous nous sentions tous transformés. C’était une de ces heures trop rares où les années semblent disparaître, où, malgré les cheveux gris et la barbe blanche, on se sent jeune d’esprit et de cœur. Puis le crépuscule vint avec ses teintes de plus en plus foncées, qui peu à peu confondirent les objets et rétrécirent l’horizon. A ce moment, une douzaine de nos collègues danois, montés sur la dunette, entonnèrent leurs chants nationaux. Bercés par ces refrains tour à tour mâles ou gais, nous atteignîmes la jetée de Rœskilde, où nous attendait une foule aussi pressée, aussi accueillante que le matin. Là encore le capitaine Wilde prit la tête et nous conduisit à la cathédrale, dont les portes s’ouvrirent pour nous montrer la vaste nef illuminée du haut en bas comme aux plus grands jours de fête. Nous entrâmes aux sons de l’orgue jouant un air triomphal, et, tout en admirant cette église fort curieuse au point de vue de l’art, plus d’un sans doute s’oublia dans les graves pensées que l’heure, le lieu et la mise en scène étaient bien faits pour inspirer. Ainsi finit cette journée, une de celles dont on garde précieusement le souvenir comme des mieux remplies et des plus heureuses.

Deux fois encore le congrès quittait Copenhague pour des excursions analogues. Il s’agissait tantôt de visiter de vieux châteaux, tantôt de comparer les tumuli et les dolmens du Danemark à ceux de notre Bretagne, ou de visiter quelque lieu célèbre dans les traditions du pays. Nous avons ainsi revu Rœskilde de jour, et salué chez lui, au grand détriment de sa cave, notre brave capitaine Wilde; nous avons traversé de nouveaux villages, visité d’autres villes, parcouru le magnifique parc du comte de Holstein, attenant à la vallée et au lac légendaires de Herthadal [8]. Partout, toujours, nous avons été reçus de même. Les paysans ont hissé leurs modestes drapeaux, les citadins ont pavoisé leurs rues et les salles de banquets; le grand seigneur a élevé des arcs de triomphe et offert à ses hôtes de passage une hospitalité qui, pour être de courte durée, n’en était que plus splendide. Dans le sentiment qui éclatait ainsi à tous les degrés de l’échelle sociale, il y avait quelque chose de plus que l’amour des études préhistoriques. Ce quelque chose, à demi instinctif dans les classes inférieures, parfaitement raisonné chez les gens éclairés, est facile à comprendre, et l’on n’a d’ailleurs pas cherché à le cacher.

De tout temps, les Danois ont aimé profondément leur patrie. Ils la chérissent peut-être plus encore depuis ses revers. Notre petit pays, notre cher petit pays, disent-ils presque toujours en parlant d’elle, et la voix la plus rude trouve des inflexions caressantes pour prononcer ces mots, qui, dans la bouche des femmes, prennent quelque chose de touchant. On dirait qu’elles parlent d’un enfant adoré. Notre venue flattait ce noble sentiment dans ce qu’il a de plus délicat. On sait comment dans la guerre soutenue contre l’Allemagne et l’Autriche, comment dans les négociations qu’a soulevées le traité de Prague, le Danemark a été abandonné par les états les plus directement intéressés à sa conservation. Au silence trop général qui accueillait leurs justes plaintes, les Danois ont pu se croire oubliés du monde. Ils ont tressailli d’aise en apprenant que l’Europe intelligente répondait d’une manière exceptionnelle à l’appel des savans nationaux, et leur envoyait plus d’adhésions que n’en avait reçu Paris lui-même. Ils ont éprouvé un mouvement de juste fierté en voyant arriver à Copenhague, pour prendre part au congrès, en dehors de toute cause accessoire d’attraction, presque autant d’étrangers qu’en avait vu la capitale de la France en temps d’exposition. Ils se sont étonnés en comptant parmi ces visiteurs qui venaient pour ainsi dire se mettre à leur école quelques hommes éminens qui dans les luttes politiques s’étaient montrés des plus durs envers eux. Ils ont senti que, faibles et malheureux dans les champs de la guerre, ils étaient restés grands et forts sur le terrain de l’intelligence, et se sont promis de garder cette supériorité que la force brutale ne peut ravir. Ils ont espéré que nous rentrerions dans nos patries prêts à redire ce que nous aurions vu, prêts à soutenir que le Danemark n’est pas mort.

Je ne crains pas de l’affirmer, cet espoir n’aura pas été déçu. J’en ai pour garans les sentimens que j’ai entendu exprimer par tous mes collègues, sans acception de nationalité. Et ce n’était pas seulement la reconnaissance pour une réception inattendue qui les faisait parler. L’immense majorité d’entre nous étaient exclusivement des hommes de science, bien étrangers aux agitations de la politique active; mais la science ne dessèche pas le cœur, elle ne rend pas aveugle aux grands faits de ce monde. Peut-être même l’homme intelligent, habitué à réfléchir, qui assiste sans s’y mêler aux luttes journalières, voit-il parfois plus juste que le plus habile des combattans. Les accidens du jour ne lui cachent pas les faits généraux et la résultante des choses. Eh bien! pour qui connaît la situation du Danemark, pour qui a pu, comme nous, juger ce peuple et sentir battre le cœur de la nation, deux faits sont incontestables : le premier, c’est qu’il y a dans ce petit pays une nationalité vivace qui résisterait au besoin à la force la plus brutale, aux plus longues persécutions; le second, c’est que ces sentimens de patriotisme existent chez un peuple remarquable par son développement intellectuel et moral, égal et supérieur sous certains rapports à n’importe quel peuple d’Europe, et qui, injustement opprimé, mérite à tous égards l’intérêt sympathique et actif de quiconque aime la justice.

Un autre fait non moins évident à nos yeux, c’est qu’en défendant sa propre cause le Danemark combat dans l’intérêt de tous. Le principe de l’agglomération des peuples par races, plus ou moins contre-balancé par celui du vote populaire, menace de mettre à néant tous les traités anciens et nouveaux. J’ai constamment repoussé pour mon compte cette dangereuse application des sciences ethnographiques. Dans l’immense majorité des cas, elle ne repose que sur des erreurs ; elle est certainement bien plus propre à éterniser l’esprit de guerre et de haine qu’à engendrer la paix universelle promise en son nom. Tout au moins devrait-elle être faite avec loyauté. La sécurité de tous, celle même des victorieux d’aujourd’hui, est évidemment à ce prix. C’est cette loyauté qui est manifestement méconnue par la manière dont on a traité le Danemark. Je ne veux même pas parler de cet article 5 du traité de Prague si ouvertement violé. Alors même qu’il n’existerait pas, les votes du Slesvig, la ténacité avec laquelle ils sont maintenus, devraient dicter la marche à suivre. Ces votes ont nettement montré dans le duché deux populations distinctes : l’une où dominent les tendances et les affections allemandes, l’autre toute danoise de cœur comme de race. Sous peine de mentir à tout ce qu’elle invoque pour elle-même, l’Allemagne doit accepter le partage et le provoquer au besoin. Par-dessus tout, elle se doit de repousser et de flétrir les odieuses mesures qui pèsent sur le Slesvig, et qu’ignore, on aime à le croire, le vieux souverain au nom duquel elles sont prises. Introduire de force au sein d’une population des juges, des instituteurs, des prêtres qu’elle ne peut comprendre et dont elle ne peut être comprise, rendre ainsi l’administration de la justice illusoire et empêcher un peuple entier de s’instruire, de prier en commun, est un crime qui doit révolter le philosophe autant que le croyant, l’homme de cœur de tout pays.

Si, oubliant sa vieille et proverbiale honnêteté, l’Allemagne fermait les yeux, si elle sanctionnait par son silence la violation de la loi qui préside à sa propre réorganisation, si les libéraux de la confédération germanique, infidèles à leurs propres principes, continuaient à méconnaître les droits les plus sacrés des races même vaincues, n’y aurait-il pas là de quoi justifier les craintes qui nous ont été maintes fois exprimées? — Ce n’est pas, nous disait-on, le Slesvig danois seul qui est en cause, c’est le Danemark tout entier. Que seraient 200,000 âmes de plus pour la grande Allemagne? Ce qu’elle veut, ce sont toutes nos populations maritimes, celles du Jutland, de la Fionie, de Seeland. Le continent ne suffit pas à son ambition éveillée; elle comprend trop bien qu’à notre époque un peuple n’est réellement grand et fort qu’à la condition d’avoir sa part de la domination des mers. Voilà pourquoi l’Allemagne ménage avec soin cette pomme de discorde entre elle et nous, prête à saisir le moindre prétexte pour faire un dernier pas, pour pousser ses frontières jusqu’au Sund, et l’Europe, qui nous a abandonnés une fois, nous abandonnera sans doute encore.

Après tout, ces craintes ne sont peut-être pas sans fondement. La soif des conquêtes ne s’éteint pas au premier succès, la politique a parfois des aveuglemens bien étranges. La France et l’Autriche sont bien loin et bien occupées ! Pour se venger de quelque petite déconvenue ou seulement pour le plaisir de fortifier encore la puissance qu’elles ont saluée comme notre rivale, l’Angleterre pourrait bien permettre la formation d’une grande marine de plus, la Russie pourrait bien se laisser placer dans la fâcheuse alternative ou d’être enfermée dans la Baltique, ou de conquérir la Suède et la Norvège. Le Danemark pourrait donc encore se retrouver isolé en face de l’Allemagne. Dans sa lutte avec un état qui compte presque autant de soldats qu’il a lui-même d’habitans de tout âge et de tout sexe, l’héroïsme dont il a fait preuve se retrouverait à coup sûr, mais ne le sauverait pas. Il doit donc chercher au dehors des garanties de sécurité. La plus sérieuse sans contredit serait cette union ou mieux cette confédération scandinave qu’appellent de tous leurs vœux des deux côtés du Sund les cœurs patriotes, les esprits clairvoyans. Du reste cette union est trop dans la force des choses, dans la logique des événemens accomplis ailleurs pour ne pas se réaliser. Quelles en seront les conditions? Nous n’avons aucune qualité pour les suggérer ou les prévoir. C’est aux Scandinaves seuls de résoudre le problème qui intéresse à peu près au même degré les trois nations et les deux dynasties, les peuples et les souverains [9].

Toutefois on ne saurait méconnaître que, pour atteindre ce but, les Scandinaves auront à se faire des concessions réciproques, à subir quelques sacrifices. Dès à présent, il en est un que les Danois doivent accepter, — sacrifice bien léger en apparence, bien pénible en réalité et peut-être difficile, car il touche aux traditions les plus populaires, aux sentimens les plus patriotiques. Il faut renoncer à ce beau chant national que nous avons entendu si souvent à la table des étudians comme au spectacle de la cour. Certes l’air lui-même peut être et sera conservé, les paroles doivent disparaître; elles pourraient être un obstacle sérieux au rapprochement des deux peuples, car elles célèbrent les guerres entre Scandinaves et les victoires remportées sur les Suédois, désignés ici sous le nom de Goths. Comment tendre la main aux populations de l’autre côté du Sund avec ce cri de haine et de triomphe à la bouche [10]? Sans doute, c’est le sentiment de cette contradiction qui fermait d’abord tant de lèvres devant la noble jeune fille que la population danoise tout entière accueillait comme un gage d’alliance et d’espoir. Tel qu’il est, ce chant rappelle un passé qui ne doit plus renaître, des sentimens qui ne sont plus. Si Christian IV revenait au monde, ce n’est certes pas contre les Goths qu’il tirerait la lourde épée couchée sur son tombeau dans la chapelle de Rœskilde. C’est à eux au contraire qu’il tendrait sa main désarmée.


II.

Le patriotisme des Danois, servi par une énergie à la fois active et patiente, se retrouve partout. Il a été pour une bonne part dans la formation de leurs plus beaux musées; il assure le développement futur de ceux qui laissent encore à désirer. Au temps de la prospérité, une souscription publique, à laquelle concoururent toutes les classes de la population, permit à la ville de Copenhague d’élever au grand sculpteur dont elle est si justement fière ce monument unique au monde où Thorwaldsen repose entouré d’un musée presque entièrement composé de ses propres œuvres [11]. Au lendemain même des revers, l’université, la ville, l’état, le roi, reconstruisaient les bâtimens universitaires, donnaient aux collections zoologiques recueillies par les Eschricht et les Steenstrup les galeries qui leur faisaient défaut, consacraient une maison entière au laboratoire de physiologie, remaniaient les musées d’ethnologie et d’archéologie préhistorique, et réorganisaient le musée des souverains, comme si les malheurs politiques avaient redoublé dans la population l’ambition des choses de la science et de l’art.

De toutes ces collections, les plus remarquables sans contredit sont celles qui touchent à l’histoire du pays. Elles ne sont pour ainsi dire que le développement d’une institution fondée à Copenhague vers le milieu du XVIIe siècle par le roi Frédéric III. Sous le nom de Chambre d’art, ce souverain commença une collection d’objets rares et curieux qui, accrue par les soins de ses successeurs, s’est divisée en musées distincts, mais reliés par de nombreux rapports. En première ligne se place naturellement le Musée des antiquités du Nord, commencé dès 1807 par R. Nyerup, mais dont le véritable fondateur est C. J. Thomsen. Pendant un demi-siècle, ce savant, dont le nom est resté populaire en Danemark, lui consacra tout ce qu’il avait d’énergie et d’activité [12] ; admirablement secondé par d’éminens collaborateurs, par l’émulation qu’il avait éveillée dans tous les rangs de la société, il laissa en mourant une œuvre jusqu’à ce jour sans rivale.

Thomsen ne se contentait pas de recueillir, de classer, de décrire les monumens, les objets de toute sorte qui racontaient l’histoire de sa patrie. Il aurait voulu que tout Danois en sût autant que lui. Dans cette pensée, chaque fois que s’ouvrait le musée, il était là devant les vitrines, prêt à expliquer à tout venant la signification de ce qu’elles contenaient. Les femmes, les enfans, les soldats, les paysans, étaient pour lui des auditeurs aussi dignes d’attention que le grand seigneur ou l’érudit. Dans un pays où l’instruction est générale, cet enseignement populaire devait porter ses fruits. Thomsen lui dut plus d’un objet précieux apporté par quelques-uns de ses disciples de passage. Sur ses instances, facilement écoutées, la loi vint en outre à son secours. En Danemark, quiconque découvre un objet antique doit le remettre à l’autorité locale. On reçoit en échange le prix marchand de l’objet, plus une prime en rapport avec l’importance de la trouvaille. Ce contrat, fidèlement exécuté de part et d’autre, a valu au musée des antiquités quelques-unes de ses pièces les plus remarquables [13].

Ainsi accrue par le concours de tous, la collection nationale grandit si rapidement qu’à la mort de Thomsen on reconnut la nécessité de la remanier complètement. Grâce au savoir et à l’activité dévouée du directeur, M. Worsaae, et des inspecteurs, MM. Engelhardt, Herbst et Strunk, secondés par des volontaires, parmi lesquels M. Valdemar Schmidt mérite d’être cité en première ligne, ce travail fut accompli en trois années [14]. Il finissait pour ainsi dire quand nous arrivâmes à Copenhague, et nous pûmes voir toutes les richesses accumulées depuis le commencement du siècle admirablement disposées et classées sous plus de trente-cinq mille numéros. Ce chiffre est d’ailleurs bien loin de représenter celui des objets eux-mêmes. On n’a pas séparé ceux qu’on a trouvés sous la même pierre ou dans le même dolmen; on les a laissés sous la même étiquette, qui comprend ainsi des objets parfois très nombreux. Par exemple, dans un seul des quatre cercueils que renfermait le tumulus de Treemoi, en Jutland, on a trouvé toute une garde-robe du temps, des bonnets, un manteau, une sorte de jupon, une longue ceinture, deux châles à grandes franges, le tout en tissu de laine d’une conservation parfaite et accompagné d’une cassette en écorce, d’une petite boîte, d’un peigne en corne, d’un couteau et d’un glaive en bronze dans son fourreau de bois sculpté [15]. En contemplant ces objets réunis, le visiteur se fait aisément une idée de la civilisation de cette époque. Quant aux objets trouvés isolés, ils forment de nombreuses séries où l’on peut suivre pas à pas les progrès de l’industrie danoise, depuis les silex les plus grossièrement taillés jusqu’à ces merveilles qu’ont su réaliser le moyen âge et la renaissance.

Un seul reproche, ce me semble, doit être adressé à Thomsen et à ses dignes disciples. Ils ont merveilleusement su réunir et interpréter les œuvres de l’homme, ils ont négligé ou même détruit l’homme lui-même. Ces tumuli, ces chambres de géans si habilement explorés par eux, ne renfermaient pas seulement des outils, des armes, des parures, des vêtemens; il y avait aussi des squelettes, 15 dans la chambre de Tielm, 80 dans le tumulus de Borrebye, près de 100 dans celui de Skovsgaard. Comment n’a-t-on pas mis à conserver ces ossemens, ou tout au moins les têtes, le soin qui faisait recueillir jusqu’au moindre fragment de pierre ou de métal ? Quelle magnifique annexe au Musée des antiquités du Nord qu’un musée renfermant les restes des hommes qui taillèrent le silex, coulèrent le bronze ou forgèrent le fer dans ces âges reculés! Malheureusement peu d’antiquaires comprennent encore l’immense intérêt qui s’attache aux collections de cette nature. Les incertitudes, les tâtonnemens inséparables de toute science naissante leur inspirent une grande défiance pour les études anthropologiques, pour les résultats qu’elles donnent. Ils oublient que l’archéologie a eu également ses débuts, qu’elle se trompe parfois. Aussi n’ai-je trouvé à Copenhague qu’environ 70 têtes humaines extraites de ces vieilles tombes. En outre,. au lieu d’être réunies, elles sont divisées en quatre lots placés dans les collections de physiologie et d’anatomie, aux archives du musée et à l’université [16]. Espérons qu’à l’avenir il n’en sera plus ainsi, que les savans danois recueilleront les os de leurs pères avec autant d’intérêt que les produits de leur industrie, et que le Musée d’anthropologie scandinave rivalisera dans peu d’années avec ses frères aînés [17].

Le Musée ethnologique, fondé aussi par Thomsen (1851), est placé à côté du précédent, dans le Palais du Prince. Il ne devait primitivement servir qu’à fournir des renseignemens sur la vie et les mœurs des divers peuples modernes; mais, sous la direction de M. Worsaae, grâce au zèle éclairé du conservateur-adjoint, M. Steinhaur, et de M. Valdemar Schmidt, homme d’mi savoir aussi sûr que varié, ce musée a reçu dans ces dernières années une extension considérable. C’est là que l’on a réuni entre autres tous les objets d’antiquité préhistorique provenant des diverses régions étrangères au nord scandinave. Ainsi compris, il fournit déjà, il fournira de plus en plus de précieux élémens de comparaison. Il est très instructif de juxtaposer les œuvres de nations arrivées à peu près au même point de civilisation et de développement. L’unité de la nature humaine se montre alors souvent d’une manière irrécusable. Le temps et la distance n’y font rien, pas plus que la différence des races. Le sauvage de nos jours se sert d’outils qu’on pourrait confondre avec ceux de nos vieux ancêtres, et ceux-ci ont creusé des troncs d’arbre pour en faire des canots tout comme le font encore les tribus restées en dehors du mouvement civilisateur. Parfois la ressemblance est frappante, parfois aussi l’avantage appartient incontestablement à quelques-uns de ces hommes placés de nos jours aux derniers rangs. Jamais canot trouvé sur les bords de la Baltique ou dans la vallée de la Somme n’a certes approché de ceux que fa]3rique le nègre mincopie des îles Andaman.

Les deux musées précédens permettent d’étudier en elle-même et d’une manière comparative l’histoire archéologique du Danemark jusqu’en 1660. Le Musée chronologique des rois conduit le visiteur jusqu’à nos jours. Ce dernier musée est l’aîné de tous; l’origine en remonte à 1648. Il fut fondé dans le château de Rosenborg, construit par Christian IV, et sans doute en vue de conserver ce qui rappelait le plus intimement ce roi resté si populaire. Continuée {{Tiret|de|puis cette époque, cette collection s’est enrichie un peu confusément de règne en règne; mais, grâce à l’homme éminent qui la dirige aujourd’hui et qui l’a remaniée en entier, elle est devenue une des gloires scientifiques de Copenhague [18]. Le musée proprement dit se compose de dix chambres. Chacune d’elles renferme le portrait d’un seul roi, ceux de ses contemporains les plus remarquables, ses bijoux, ses armes, ses vêtemens journaliers ou de parade, placés en évidence ou conservés dans des meubles entourés d’ustensiles qui ont tous appartenu à ce prince ou tout au moins qui datent de son temps. De cette disposition il résulte qu’en passant de chambre en chambre on fait pour ainsi dire une promenade à travers près de trois siècles [19], et qu’on saisit d’un coup d’œil ce qu’étaient les hautes classes de la société danoise à chacune des dix étapes formées par autant de règnes. En appliquant à ce musée spécial la méthode d’arrangement par trouvaille, M. Worsaae a fait de ce qui aurait pu n’être qu’un cabinet de curiosités un magnifique complément du musée des antiquités et de celui d’ethnologie.

J’ai peu de chose à dire des collections zoologiques, anatomiques et physiologiques. Lors de notre séjour à Copenhague, on avait commencé depuis peu seulement l’installation des premières dans les nouveaux bâtimens qui leur sont destinés. Les deux autres, très complètes au point de vue de l’enseignement, grandiront sans doute encore; mais je ne saurais passer sous silence le laboratoire de physiologie, construit naguère sous la direction du savant professeur actuel, M. Panum. Le local consiste en un grand corps de logis à trois étages; des cabanons spacieux, situés au rez-de-chaussée, sont réservés aux animaux mis en expérience. Les pièces spéciales renferment les grands appareils d’expérimentation; l’une d’elles est réservée aux études micrographiques; une autre à un laboratoire de chimie physiologique. Des piles, placées à demeure, envoient leurs fils conducteurs en tout sens, et distribuent l’électricité partout où elle peut être requise. Le professeur, ses aides, les élèves, ont leurs laboratoires distincts. Enfin l’amphithéâtre est placé au centre de cet ensemble, où tout est disposé de manière à faciliter l’étude et l’enseignement. Je dois le dire, je n’ai pas visité cet établissement modèle sans un certain sentiment de tristesse que je n’ai d’ailleurs eu que trop d’occasions d’éprouver. Je venais de voir en Belgique des villes faire de leurs universités de véritables monumens. Je voyais le petit Danemark donner à la sienne une salle où pouvaient se tenir des séances royales, bâtir tout exprès pour loger ses collections zoologiques, consacrer à la physiologie une maison entière pour laboratoire. Comment ne pas se rappeler le triste amphithéâtre où se passent nos plus grandes solennités universitaires, les étranges locaux où travaillent nos plus éminens physiologistes, et notre pauvre Muséum, toujours réduit à ces vieux bâtimens, la plupart accommodés tant bien que mal à un usage pour lequel ils n’avaient pas été faits, et dont on signale l’insuffisance depuis plus de trente ans?

Pour créer leurs collections zoologiques, anatomiques, physiologiques, les Danois ne pouvaient puiser qu’aux sources communes à tous les peuples. En fait d’antiquités locales, ils étaient au contraire placés dans des conditions exceptionnellement favorables. Nulle part les chambres sépulcrales de toute sorte ne sont plus nombreuses et plus riches en objets de diverses époques. Les Danois de tous les temps ont eu le culte des tombeaux. Qu’ils aient enseveli les corps intacts ou qu’ils en aient recueilli les cendres après les avoir brûlés, ils semblent avoir toujours placé à côté du mort ses effets les plus précieux, ses armes favorites ou de riches offrandes. Les habitudes des races qui se sont mélangées en Danemark, la nature du sol même, ont concouru au même résultat. J’ai déjà parlé des kjœkkenmœddings formés par les tribus de la côte, qui venaient à peu près régulièrement sans doute manger au même lieu les produits de leur pêche ou de leur chasse, et laissaient mêlés aux débris de ces repas des spécimens de leurs industries rudimentaires. Dans l’intérieur des terres, au milieu des champs, sous de larges pierres ou dans quelque vase grossier, on a trouvé fréquemment de véritables nids d’objets attestant une civilisation progressive. Dans l’îlot de Munko, près de Svendborg, on rencontra sous une pierre et entourés d’une terre noirâtre six vases d’or superposés trois par trois. On pourrait citer bien d’autres exemples. Peut-être s’agissait-il ici d’une simple cachette; mais souvent aussi ces dépôts apparaissent avec les caractères d’offrandes aux morts ou de rites religieux. Tel est celui de Ringe, où une simple bague, enveloppée d’une étoffe de laine, figurait au milieu de quelques ustensiles et de restes de bois carbonisés.

Toutefois ce sont surtout les pièces d’eau, les étangs, devenus aujourd’hui autant de marais et disséminés en grand nombre sur tout le sol du Danemark, qui recevaient ces tributs funéraires, ces offrandes à la Divinité. Aussi est-ce là que les savans de Copenhague ont fait leurs plus nombreuses et quelques-unes de leurs plus belles trouvailles. Dans le Jutland, la tourbière de Kœr a donné plus de dix-huit cents pièces d’ambre façonnées en grains et en pendans; celle de Lœsten, près de quatre mille objets de même nature renfermés dans un coffret de bois. C’était probablement le fonds de commerce de quelque bijoutier de l’âge de pierre [20]. On a retiré de la tourbière de Lavindsgaard un vase en bronze dont le couvercle avait été cloué, renfermant onze vases en or repoussé au marteau, et dont les manches se terminaient en tête de cheval. Sans doute ils avaient servi aux cérémonies religieuses. Dans le pré marécageux de Nydam, qui fut jadis un bras de mer, on a trouvé un bateau de 25 mètres de long chargé d’armes magnifiques : épées damassées, flèches portant des runes magiques, couteaux, haches de guerre, boucliers, harnais, etc., tous brisés, tordus, hachés et mêlés à des ossemens de chevaux, dont les têtes montrent de longues et profondes entailles. Évidemment tout atteste qu’un grand sacrifice avait eu lieu sur ce point, et que le navire portant ces offrandes opimes avait été coulé à dessein.

Les marais du Danemark n’ont pas seulement conservé, souvent de la façon la plus remarquable, les objets qui leur étaient confiés. Ils les ont pour ainsi dire classés. Grâce au développement progressif de la tourbe, chacun de ces dépôts a gardé son rang d’immersion, est resté séparé de ceux qui l’avaient précédé et de ceux qui l’ont suivi. Ces marais sont ainsi devenus en quelque sorte des musées naturels où les couches de tourbe représentent les tablettes. Les marais à forêts (scovmoses) surtout ont à ce point de vue un intérêt exceptionnel. Généralement plus profonds, presque toujours moins étendus que les marais à prairies (kjaermoses) et les marais à bruyères (lyngmoses), ils se prêtent mieux que les uns et les autres à des études détaillées. Enfin la végétation forestière, qui leur a valu leur nom, porte avec elle des enseignemens spéciaux. Depuis longtemps, je les connaissais de réputation et me serais bien gardé de quitter Copenhague sans les avoir vus de mes propres yeux. Quelques jours après la clôture du congrès, M. Steenstrup voulut bien me servir de guide. Par une froide et pluvieuse journée de septembre, qui ne rappelait guère notre excursion au kjœkkenmœdding de Sœlager, nous partîmes en tête-à-tête pour les marais de Rudersdal. Chemin faisant, nous en visitâmes d’autres, et en quelques heures, grâce aux indications qui m’étaient données, je pus constater un à un tous les faits essentiels. On comprendra sans peine que l’intérêt de cette étude me fit aisément oublier la bruine et le froid, contre lesquels mon savant et aimable cicérone nous avait d’ailleurs ménagé des ressources.

Les scovmoses se présentent sous la forme d’excavations parfois très circonscrites, ayant jusqu’à dix ou douze mètres de profondeur, plus ou moins irrégulières et creusées dans un terrain de l’époque glaciaire, dont les cailloux et les blocs rocheux sont d’origine suédoise. A la suite d’observations faites par lui-même en Islande, M. Steenstrup a donné de la formation de ces cavités une explication très plausible. Il pense que de grandes masses de glace, accidentellement empâtées dans le limon de cette époque, ont fondu sur place, laissant pour ainsi dire le moule qu’elles occupaient. Les pluies, les agens atmosphériques, ont achevé de façonner le creux où s’est ensuite formé le marais. Celui-ci repose sur un fond d’argile ne présentant aucune trace de débris organiques et résultant évidemment des premiers lavages des parois. Au-dessus sont superposées des couches tourbeuses de composition bien distincte : d’abord un lit de tourbe où le microscope montre des fragmens indéterminables des végétaux les plus inférieurs, puis une seconde couche où l’on distingue déjà des mousses à organisation plus élevée et des pins sylvestres robustes, mais grêles et rabougris comme ayant végété sur un sol peu fait pour eux; enfin apparaissent des bruyères mêlées aux bouleaux, aux aunes, aux noisetiers.

Telle est la composition du marais tourbeux proprement dit, ou région centrale du scovmose. Les parois de la cavité doivent être considérées à part. Elles constituent ce qu’on a nommé à juste titre la région forestière. Ces parois ont été en effet le siège d’une riche végétation arborescente qui date de l’apparition des mousses. Trouvant dans le sol glaciaire un terrain des plus convenables, elle s’est largement développée, et elle aussi présente une succession d’essences bien digne d’attention. D’abord se montre le pin sylvestre seul, dont les troncs rapprochés et de la plus belle venue devaient former de magnifiques forêts. Plus tard apparaissent les chênes, qui bientôt règnent à leur tour sans partage. Ces arbres, bien rarement attaqués par l’homme, grandissaient et périssaient sur place [21]. Lorsqu’ils tombaient, c’était naturellement du côté du marais, et leurs vieux troncs, immergés dans ces eaux conservatrices, se retrouvent encore dans la tourbe, souvent enchevêtrés et entre-croisés comme si d’habiles bûcherons avaient dirigé leur chute vers le centre du scovmose. En se superposant naturellement, ils ont divisé la masse tourbeuse en couches étagées et apporté des élémens d’évaluation relative dans la chronologie de ces âges reculés.

Le hêtre, aujourd’hui l’arbre national du Danemark, et dont le parc royal de Copenhague possède de si beaux spécimens, manque absolument aux scovmoses. En revanche, le chêne a disparu presque entièrement de ce pays. Quant au pin, les plus vieilles légendes elles-mêmes n’en disent rien. Tous les arbres de cette espèce qui existent de nos jours sont d’introduction artificielle et récente. Bien probablement la main de l’homme n’a été pour rien dans la succession de ces essences forestières. Des populations clair-semées et à demi sauvages pouvaient détruire des forêts, elles n’auraient su les replanter. Nous avons donc là un exemple de ces changemens spontanés de flore, de ces invasions de plantes, que les botanistes ont tant de fois constatés. Ainsi le règne végétal permettrait d’établir dans le passé du Danemark des divisions chronologiques analogues à celles que le règne animal a fournies pour la France. A la suite de ses belles recherches sur la succession des faunes contemporaines de l’homme, M. Lartet a divisé les temps préhistoriques de notre pays en quatre époques : celle de l’ours des cavernes, celle du mammouth et du rhinocéros, celle du renne et celle de l’urus. En Danemark, on pourrait distinguer les âges du pin, du chêne et du hêtre, les deux premiers entièrement écoulés, le troisième encore dans son plein.

Toutefois c’est à l’industrie humaine que les savans scandinaves ont emprunté leurs dénominations chronologiques, et il est aisé de comprendre qu’ils aient agi ainsi. L’archéologie, point de départ de leurs recherches, était restée le but de leurs études. Ils ne demandaient aux sciences naturelles que de les aider dans des travaux qui conservaient d’ailleurs leur caractère primitif. Évidemment ils ne pouvaient guère aller chercher dans un ordre d’idées et de faits accessoires les divisions fondamentales de ce qui pour eux était l’essentiel. Au contraire, en étudiant les outils, les armes laissées par leurs ancêtres, ils ont vu les anciens ouvriers employer successivement trois sortes de matériaux de plus en plus aptes à répondre à tous les besoins de l’homme; ils ont constaté que la civilisation se modifiait et grandissait proportionnellement. Ils ont été conduits de la sorte à reconnaître les âges de la pierre, du bronze et du fer. Ces dénominations et les idées qu’elles entraînent ont été d’abord reçues avec méfiance et repoussées par bien des savans. Elles sont acceptées aujourd’hui, et personne n’ignore la signification de ces mots. Eux aussi nous rejettent bien loin en arrière. L’âge du fer nous ramène à l’aube des temps de l’histoire, les deux autres appartiennent à la période préhistorique.

Les recherches faites en Danemark ont conduit à constater une certaine coïncidence, fortuite sans doute, mais qui n’en est pas moins curieuse, entre les périodes marquées par la végétation et celles que caractérise le développement progressif de l’industrie humaine. L’homme n’a laissé aucune trace de son existence dans les couches les plus inférieures des marais tourbeux, dans l’argile, dans la tourbe amorphe; il se montre de très bonne heure au milieu des forêts de pins des scovmoses. A ce moment, quoique fixé à demeure, il est exclusivement chasseur et pécheur; il ne fabrique ses ustensiles et ses armes qu’en travaillant la pierre et l’os. Il se couvre sans doute des dépouilles dues à la chasse; il n’a d’autre animal domestique que le chien. Il se nourrit comme le font encore les Esquimaux, broyant les alimens avec toutes ses dents, de manière à user les incisives et les canines en même temps que les molaires, si bien qu’on distingue presque à première vue une mâchoire de cette époque. Quoique placé dans des conditions peu favorables, on le voit d’ailleurs grandir et se développer dans une certaine mesure. Les arts se perfectionnent; la pierre, d’abord grossièrement travaillée, prend sous sa main des formes mieux accusées, puis elle se polit et se taille avec un art remarquable. Il est tel poignard en silex des vitrines de Copenhague, à lame plate et allongée, tranchante des deux côtés, à manche guilloché par petits éclats, que nos plus habiles ouvriers seraient certainement bien en peine de reproduire. En même temps il semble que les populations renoncent au moins en partie aux habitudes du chasseur. Elles se fixent sur les points les plus fertiles du territoire, et M. Worsaae est amené à regarder comme probable qu’avant la fin de l’âge de pierre elles se livraient à l’agriculture et possédaient des troupeaux [22].

Le bronze remplace la pierre à peu près au moment où le chêne prend la place du pin. L’homme de cette époque est évidemment supérieur à son devancier. S’il ne sait pas encore souder les métaux, s’il ne connaît ni le fer ni l’argent, il manie le bronze et l’or avec une habileté réelle. Il coule le premier pour en faire ses armes offensives et défensives, ses outils, ses ustensiles, ses trompettes de guerre. Il coule de même le second pour obtenir des ornemens ou des vases massifs; mais il sait aussi le réduire en lames minces et le repousser au marteau pour décorer ses boucliers, ses casques, ses glaives, ou l’étirer en fils qui se transformaient en bagues et en bracelets. Souvent ces divers objets se font remarquer par leur forme élégante, et portent des ornemens d’un goût très pur, généralement empruntés aux lignes géométriques. L’homme du bronze a d’ailleurs multiplié ses auxiliaires. Il se montre accompagné d’un chien supérieur à celui de l’âge précédent, du mouton, qui lui fournit une laine grossière pour tisser ses vêtemens, du bœuf, de la chèvre, du porc, du cheval. Ces animaux domestiques sont encore, il est vrai, caractérisés par leur petitesse, par la gracilité de leurs membres. Ils appartiennent tous à des races inférieures; mais on ne peut contester que l’homme du bronze n’ait fait un pas très considérable en avant. Sans être passé par l’état intermédiaire de pasteur, il apparaît presque d’emblée comme agriculteur et commerçant [23].

Au chêne succède le hêtre, et à peu près en même temps le fer se montre en Danemark. Ici, pas de transition entre les deux âges. « On passe subitement de l’épée moulée en bronze à l’épée damassée, chef-d’œuvre de la forge du fer [24]. » De ce moment datent encore les plus anciens signes alphabétiques trouvés en Scandinavie. Les deux grands élémens de la civilisation moderne dans le monde de la pensée et dans le monde des faits matériels pénètrent donc à la fois dans ces régions boréales. Ils sont accompagnés du verre et de l’argent, tous deux inconnus aux âges précédens. Les races d’animaux domestiques s’améliorent sensiblement. Le cheval ne sert plus seulement de monture, il est en outre attelé. L’agriculture se développe, le commerce grandit et s’étend. C’est lui sans doute qui dès les premiers siècles de notre ère introduit en Danemark des monnaies romaines, plus tard des monnaies byzantines. Les arts utiles et d’agrément suivent la même progression. Les tissus de laine sont admirablement perfectionnés; de grands bateaux fort bien construits remplacent les simples canots. L’ornementation s’inspire de la nature vivante et reproduit des plantes, des animaux, des hommes avec des attributs parfois fantastiques. Tout enfin semble préparer cette étrange époque où le nord Scandinave déborde pour ainsi dire en tout sens, où ses vikings ravagent le reste de l’Europe en attendant l’heure de s’y fixer, et vont jusque dans le Nouveau-Monde faire ces conquêtes, ces découvertes que nous a révélées un émule des Thomsen et des Nilsson [25].

Les âges dont il vient d’être question n’ont rien d’absolu et doivent toujours être considérés à un point de vue local et relatif. Ils n’ont nullement coïncidé dans le monde, dans l’Europe, pas même dans des contrées assez peu distantes. Dès leurs premières luttes avec les Romains, les Gaulois maniaient des armes de fer, et ce n’est que vers le IIIe siècle de notre ère que ce métal paraît avoir pénétré en Danemark [26]. Dans ces régions du nord, l’âge du bronze avait donc régné jusque-là. Quand avait-il commencé, et surtout à quelle date pourrait-on reporter les débuts de l’âge de pierre, c’est-à-dire l’apparition de l’homme dans ces pays? — Ici l’histoire se tait. On avait espéré suppléer à son silence par des calculs basés sur l’observation des phénomènes naturels. M. Steenstrup a essayé d’évaluer le temps que suppose la formation des lits de tourbe accumulés dans les marais. Il pense qu’au moins quatre mille ans sont nécessaires pour leur donner une épaisseur de vingt pieds; mais lui-même reconnaît qu’il peut se tromper du simple au double. J’ajouterai que l’erreur peut être plus considérable encore. Les nombres donnés par divers auteurs comme représentant l’accroissement annuel de la tourbe varient dans le rapport de 1 à 20. En présence d’écarts aussi considérables, on ne peut même pas penser à prendre des moyennes.

Jusqu’ici on ne peut guère attacher plus de confiance aux autres procédés d’évaluation employés par divers auteurs. Cependant on aurait tort d’abandonner cet ordre de recherches. Quand nous connaîtrons mieux un plus grand nombre de faits et que nous pourrons les contrôler les uns par les autres, nous parviendrons sans doute à les interpréter. Nous ne devons pas renoncer à déterminer, au moins d’une manière approximative, le nombre d’années qui nous sépare du moment où s’établit à la surface du globe l’ordre de choses actuel. Quoi qu’il en soit, l’âge de pierre du Danemark est postérieur à cette époque initiale. Aucun grand phénomène n’est venu bouleverser ce sol depuis que l’homme en a prisJANICULEion. Nulle part les débris de son industrie ne se sont montrés associés aux restes des grands mammifères qui occupèrent jadis une partie de l’Europe, les éléphans, les rhinocéros, les grands ours des cavernes. On ne les trouve pas même à côté des ossemens du renne. L’homme des kjœkkenmœddings est donc bien postérieur aux hommes d’Aurignac, de Moulin-Quignon, de Cro-Magnon, ainsi qu’aux habitans de ces grottes du Périgord si savamment explorées par MM. Lartet et Christy, à ceux des grottes de Belgique découverts par Schmerling et M. Dupont. Entre l’âge de pierre de nos vieux ancêtres et celui des premiers Danois, il y a toute une période géologique.


A. DE QUATREFAGES.

  1. On peut citer entre autres les fondateurs de la Société asiatique de Calcutta (1784) et surtout William Jones, Carcy, Wilkins, Colebrooke, puis Frédéric Schlegel, François Bopp, Guillaume de Humboldt, Burnouf, Rask, etc. (La Science du langage, par Max Muller.)
  2. Guidé par diverses considérations, j’avais depuis longtemps signalé dans mes cours les Mamoges comme représentant le tronc âryen dans son état primitif. Les dernières études faites sur les lieux par M. Lejean ont entièrement confirmé cette manière d’apprécier les faits. Ce sont évidemment les Mamoges, et non pas une prétendue colonie macédonienne, qui ont donné aux montagnards du Cachemire les traits européens.
  3. Le congrès de Paris a réuni 363 souscripteurs, dont 221 français et 142 étrangers. Grâce aux circonstances exceptionnelles au milieu desquelles il s’est ouvert, on y a compté des membres appartenant à presque tous les états civilisés de l’ancien et du Nouveau-Monde.
  4. Le nombre des adhésions envoyées au congrès de Copenhague a été en tout de 416. Voici dans quelle proportion les diverses nations se sont trouvées représentées lors de la réunion : Allemagne 17, — Belgique 7,— Espagne 2,— Finlande 1, — France 26, — Angleterre 7, — Hongrie 1, — Italie 6, — Norvège 9, — Pays-Bas 3, — Roumanie 2, — Russie 6, — Suède 26, — Suisse 2,— Danemark 226,— soit en tout 337 membres présens et qui ont presque tous régulièrement, assisté aux séances.
  5. Une mention spéciale est due à celle de M. Petersen. Plusieurs riches amateurs tels que le grand-veneur, M. Bech, et le baron de Zytphen, avaient fait transporter à l’université les plus beaux objets faisant partie de leurs collections. A côté de ces vitrines figuraient les cartons apportés de diverses parties de l’Europe par plusieurs savans étrangers. Enfin une foule de dessins et de photographies achevaient de transformer en un musée temporaire du plus grand intérêt les larges corridors de l’université.
  6. Voyez la livraison du 1er juillet 1856.
  7. Le paysan dans ce pays est presque toujours propriétaire et relativement riche. Il met son principal orgueil à avoir d’excellens chevaux et une jolie voiture.
  8. Cette vallée était, dit-on, le principal sanctuaire de Hertha, qui personnifiait la Terre. Le petit lac aux bords duquel nous avons déjeuné recevait, assure-t-on encore, la plupart des offrandes offertes à la déesse, et devrait, à ce titre, receler dans son fond tourbeux bien des trésors archéologiques.
  9. Les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oublié avec quelle autorité M. Geffroy a développé tout récemment les considérations que je me borne à indiquer ici.
  10. Voici les premières strophes de ce chant :
    « Le roi Christian se tenait au grand mât, dans le nuage et la fumée. Il maniait si terriblement son épée que casques et fronts des Goths volaient en éclats. Les poupes et les mâts de l’ennemi tombaient dans le nuage et la fumée;
    « Qui devant le Christian danois soutiendra le combat? Nielz Juel attendait l’éclat de la tempête. Voici l’heure! Il a hissé le pavillon rouge, il a accablé les ennemis de coups redoublés;
    « Et eux aussi s’écrient à travers l’éclat de la tempête : L’heure est venue! Sauve qui peut! Qui devant le Juel danois soutiendra le combat? »
  11. Le musée Thorwaldsen ne comprend que les œuvres du maître et un certain nombre d’objets d’art qu’il avait réunis surtout pendant son séjour en Italie. Les bâtimens rappellent dans leur ensemble les sépultures grecques et étrusques. Ils entourent une cour dont la décoration est empruntée aux mêmes données. Le tombeau, placé au milieu de l’enceinte, consiste seulement en un petit tertre couvert de lierre et entouré d’un cadre de granit portant le nom de l’artiste et les dates de sa naissance et de sa mort : 19 novembre 1770—24 mars 1844.
  12. De 1815 à 1865.
  13. Un pauvre journalier, défrichant une pièce de terre qu’il avait prise à bail, rencontra sous sa pioche un certain nombre d’anneaux d’or dont il ne soupçonnait pas la valeur. Un voisin lui en offrit environ 200 francs, somme qu’il trouvait certainement très belle; mais, pour obéir à la loi, il porta sa trouvaille à qui de droit et reçut une somme cinq ou six fois plus forte. Des faits de cette nature sont vite connus. Aussi pas un paysan danois n’hésite à présenter aux autorités compétentes les objets qu’il trouve, certain d’en recevoir un juste prix.
  14. 1866-1869.
  15. Guide illustré du musée des antiquités du Nord, par M. C. Engelhardt, secrétaire de la Société des antiquaires.
  16. Ce dernier lot est la propriété personnelle de M. Steenstrup.
  17. Si l’on adoptait cette pensée, il faudrait, bien entendu, réunir toutes les têtes osseuses de diverses races à celles des Danois anciens ou modernes. Copenhague possède déjà quelques élémens très sérieux d’un musée anthropologique. Je citerai en particulier la belle collection de têtes de Groënlandais formée par Eschricht et celle des têtes de Nicobar, qui toutes deux dépendent des galeries d’anatomie.
  18. M. Worsaae a eu pour aides dans ce travail MM. Lossöe et Andersen, conservateurs-adjoints.
  19. De Christian IV (1588-1648) à Frédéric VII (1848-1863).
  20. Engelhardt, Guide illustré.
  21. L’homme a parfois, mais rarement, abattu quelques-uns de ces arbres en les attaquant à l’aide du feu, comme j’ai pu le constater moi-même.
  22. The Antiquities of South Jutland or Sleswick. (Archeological Journal of Royal archeological Institute of Great Bretain and Ireland, 1866.)
  23. Worsaae, the Antiquities of South-Jutland or Sleswick.
  24. Engelhardt, Guide illustré.
  25. Rafn, Antiquitates americanœ.
  26. Worsaae.