Le Congrès socialiste international de Londres

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Le congrès socialiste international de Londres
Francis de Pressensé

Revue des Deux Mondes tome 137, 1896


Le congrès socialiste international de Londres


Le Congrès socialiste international de 1896 à Londres a fait quelque bruit dans le monde, peut-être plus de bruit, ou du moins d’une autre espèce, que ses amis les plus sages ne l’eussent souhaité. A Langham Place, dans le Queen’s Hall, on s’est disputé fort et ferme, on s’est querellé, on s’est même colleté. On a voulu voir dans ces incidens un symbole amusant de la réalité : les fiers ennemis de la société délibérant en paix sous l’égide des vils séides de l’autorité. D’autres ont affecté de ne donner à cette grande convention que tout juste la portée de l’un de ces innombrables congrès que voit éclore régulièrement cette saison de l’année et où, sous le prétexte de leurs chères études, tant d’hommes graves vont braver l’ennui et défier l’indigestion. Quand, à la fin de la première séance, la voix sonore d’un délégué anglais notifia aux congressistes la munificence de l’Alhambra et de l’Empire, — deux établissemens analogues aux Folies-Bergère, expliqua le tentateur, — et qui offraient leurs entrées à mi-prix, cette annonce sembla justifier les moins charitables hypothèses. Les socialistes, toutefois, ont bien le droit de s’amuser, s’il leur plaît. Plus sévère, plus redoutable a été le jugement de ceux qui ont envisagé ces scènes de désordre comme un vice fondamental, un inexpiable tort. Peut-être cette vue est-elle un peu bien sommaire et trop peu philosophique. Après tout, n’y a-t-il pas quelque pharisaïsme à exiger d’une assemblée à la fois populaire, révolutionnaire et polyglotte, un calme et un ordre parfaits ? J’ai ouï dire qu’on a parfois vu des scènes assez analogues dans des assemblées incomparablement plus vénérables, des assemblées authentiquement représentatives, où le respect du mandat électif aurait dû fortifier et comme étayer d’une double sauvegarde le respect dû à la liberté des opinions. Voilà qui est pour nous rendre modestes, et, s’il se peut, équitables.

On voudra bien reconnaître que, s’il est, par définition, une assemblée d’hommes qui doive être bouillante, où le diapason naturel de la voix puisse être fort élevé, où les poings doivent parfois éprouver la démangeaison d’enfoncer quelque argument dans une cervelle rebelle ou dans un crâne obstiné, ce doit bien être la convention d’un parti qui se pique d’être l’avant-garde de la révolution. Quelque chaleur se conçoit aussi dans la défense de ses opinions, quand il s’agit d’une question de vie ou de mort, comme l’est celle des rapports de l’anarchie et du socialisme pour des hommes dont quelques-uns voient dans le socialisme une religion et dans l’anarchisme une manœuvre de police ou une maladie mentale, et les autres, dans l’anarchie un noble idéal et dans le socialisme un médiocre opportunisme.

Soyons de bon compte : tout concourait à donner au Congrès de Queen’s Hall un caractère belliqueux et militant. Tout, jusqu’aux conditions extérieures. Une assemblée de près de mille hommes est forcément orageuse. Que sera-ce, quand les deux sexes siègent de compagnie et quand, nouvelle tour de Babel, toutes les langues du monde retentissent dans les débats ? Trois seulement d’entre elles, le français, l’allemand et l’anglais, avaient été promues au rang d’idiomes officiels. Toute harangue, prononcée en l’une d’elles, devait être immédiatement traduite en les deux autres. De vrai, pour éviter quelques… attrapades dans ces conditions, il eût fallu, non des socialistes, mais des anges, et encore des anges moins disputeurs que ceux de Milton. C’est dans un brouhaha infernal qu’il faut parler, à moins que, par un privilège accordé à quelques grands premiers rôles, on ne consente à laisser monter un orateur sur l’estrade. D’ordinaire, les traducteurs, ahuris, effarés, doivent, dans le tumulte, saisir le sens de ce qui se dit, revêtir immédiatement la pensée ainsi perçue d’une forme appropriée et concise dans une autre langue, et reproduire sur le coup un discours à moitié compris. Beau tour de force : mais quelle perte de temps ! Aussi, pendant les deux tiers de chaque séance les neuf dixièmes de l’assemblée n’écoutent pas, puisqu’il s’agit de la répétition dans un idiome qu’ils ignorent de choses qu’ils ont déjà ouïes. Un novateur hardi a proposé l’adoption du volapuk : la hardiesse de nos révolutionnaires a reculé devant ce remède. Notre civilisation doit encore s’accommoder de cet état : il n’y a plus de langue universelle, et il n’y a point encore de langue cosmopolite. Tant d’entraves expliquent assez la gaucherie des mouvemens du Congrès. C’est vraiment se donner trop beau jeu que de faire abstraction de difficultés devant lesquelles une académie de Marc-Aurèles ou d’Epictètes aurait parfois perdu patience. Quand M. John Burns, député ouvrier de Battersea, membre du conseil de Comté de Londres, ex-condamné de Trafalgar Square, ancien enfant perdu du parti avancé, prend texte de ces scandales pour confier au Figaro « qu’il n’y a pas eu dans l’histoire des Congrès du travail d’aussi gigantesque fiasco », l’on est tenté de lui dire : Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et de rechercher les mobiles d’ordre personnel qui lui ont dicté un si impitoyable jugement. Quand M. Fenwick, député mineur du Northumberland, grand trade-unionniste devant l’Eternel, contemple le Congrès avec tous les signes d’un dégoût manifeste, sifflote entre ses dents, hoche la tête, croise et décroise les bras et s’écrie à mi-voix dans un aparté fait pour être entendu de toute la salle : « Et voilà les hommes qui prétendent gouverner le monde ! » M. Fenwick oublie ce qu’il a vu dans des assemblées qui, elles, gouvernent de fait le monde, et il impose une loi bien rigoureuse à ses frères en travail manuel. Pour moi qui ne suis point orfèvre, j’ai cru qu’il y avait quelque chose de mieux à faire que de s’arrêter aux bagatelles de la porte ou de s’accorder le facile plaisir de rire de ce qui ne prête que trop à rire, tout en donnant une fois de plus aux amis de l’ordre social la satisfaction non moins dangereuse que vulgaire de triompher de la folie et des faiblesses de ses adversaires. Il y a quelque cinquante ans, le Times étonnait et scandalisait le public conservateur et la bonne compagnie en Angleterre en terminant un grand article sur la Ligue contre les droits sur les céréales, ce monstre révolutionnaire, par ces mots d’une simplicité éloquente : « La Ligue est un fait, un grand fait. » Eh bien ! il m’a semblé voir que le Congrès de Londres, si banal qu’il ait été par certains côtés, si fertile en scandales, si impuissant à se gouverner, n’en constitue pas moins sous quelques rapports un phénomène nouveau et d’une haute importance. J’aimerais à dire rapidement et en toute sincérité ce qu’il a été, ce qu’il a fait, en quoi il est simplement un anneau dans une chaîne qui remonte bien haut, en quoi il est le symptôme et le point de départ d’une évolution nouvelle.


I

L’importance d’une convention de parti tient naturellement dans une certaine mesure au nombre de ceux qui y prennent part. Je dis dans une certaine mesure, parce qu’il est évident qu’il y a lieu de tenir grand compte de la constitution des assemblées et de la nature des élémens qui les composent. On ne saurait établir de comparaison juste, cela va de soi, entre une cohue de mille individus ne représentant qu’eux-mêmes et un Congrès de cinquante à soixante membres dont chacun représente quelques milliers d’électeurs. La convention de Queen’s Hall prétendait naturellement à un certain caractère représentatif. Chaque délégué avait à exciper d’un mandat, à déposer ses pouvoirs, à prouver qu’il avait reçu mission d’un groupe régulier. Excellente règle, mais c’est ici malheureusement qu’apparaît le défaut radical d’esprit pratique des organisateurs ou peut-être leur préférence pour l’apparence sur la réalité, pour les gros chiffres sur la représentation authentique, pour l’ombre sur la substance. Ce qui a vicié le Congrès de Londres ; ce qui lui a ôté en grande partie le droit de parler au nom des masses populaires ; ce qui, en même temps, l’a condamné à d’incessantes récriminations et à d’impuissans essais de réforme, ç’a été la déplorable organisation des unités primaires, des groupes représentés.

Le premier venu n’a qu’à s’aboucher quelques jours avant la date de la convocation avec deux ou trois quidams de son espèce et à adopter pour leur trio ou leur quatuor un nom ronflant : l’Association collectiviste populaire de N… ou le Cercle socialiste révolutionnaire de X… Le tour est joué. Un nouveau groupe socialiste a vu le jour. Plaît-il au fondateur de se déléguer lui-même au Congrès, — cas qui se présente fréquemment, puisque c’est le moyen le plus simple d’obtenir ses grandes entrées dans l’assemblée révolutionnaire ; — il n’a qu’à rédiger lui-même ses propres pouvoirs. S’il n’a pas cette ambition, il peut conférer son mandat à qui bon lui semble. Ici encore nulle condition de domicile, de participation, etc. Un groupe n’eût-il jamais même entrevu son mandataire, celui-ci résidât-il à deux cents bonnes lieues de ses commettans, appartînt-il à une autre nationalité, n’eût-il absolument rien de commun avec eux : le mandat n’en est pas moins valable. Le plus souvent, c’est par l’entremise de courtiers ad hoc, tout prêts à dénicher, voire au besoin à créer de toutes pièces un groupe à l’intention de ceux qui brûlent de représenter, mais sans savoir quoi, que s’opère ce trafic où interviennent parfois les espèces sonnantes et trébuchantes. Et le produit de ces belles transactions, le représentant fictif d’un groupe fictif, jouit au sein de l’assemblée exactement des mêmes droits que les délégués d’un grand syndicat ouvrier avec ses milliers et ses centaines de milliers de membres et ses millions de cotisations ! C’est par cette fissure ou cette crevasse des mandats fictifs que les anarchistes, chassés d’un côté, ont pu rentrer de l’autre, imposer à l’assemblée d’énervantes discussions et se moquer impudemment de ses votes impuissans. C’est que l’on ne sait ou ne veut pas choisir entre deux conceptions, qui exigent chacune toute une série de mesures d’application particulières et qui ne sauraient se marier l’une à l’autre. S’agit-il d’un parlement du travail ? Idée ambitieuse ; non absurde. Qui n’a entendu parler des conférences représentatives de telle ou telle grande industrie ? L’autre jour, à Aix-la-Chapelle, c’étaient les mineurs du monde entier. Que font-ils pour éviter l’intrusion d’étrangers et pour assurer la suprématie de la majorité ? Une scrupuleuse vérification des pouvoirs, la fixation préalable du nombre des mandats, la proportionnalité du vote, c’est-à-dire l’attribution à chaque délégué du total des suffrages qu’il représente, voilà les moyens simples mais suffisans, mis en œuvre par les mineurs. Il n’est pas très difficile de deviner pourquoi les organisateurs n’ont pas osé recourir à ces mesures héroïques. Il ne serait demeuré que des délégués authentiques de groupes véritables : grand avantage moral, — mais il ne serait resté qu’un fort petit nombre de ces phénix, pitoyable résultat pratique. D’autre part, reconnaître franchement que l’on n’était et ne pouvait être qu’une assemblée de parti, c’eût été un moyen fort sûr de couper court à certaines difficultés, qui ont failli étrangler le Congrès, mais c’eût été un pénible aveu pour des hommes qui aspirent à jouer le rôle de représentans en titre de l’humanité et de fondés de pouvoirs de la révolution.


II

Le Congrès débuta sous de tristes auspices, le dimanche 26 juillet, par un meeting qui devait être « monstre », à Hyde Park. Il s’agissait dans cette plaine historique, sur ce gazon foulé par les pieds de tant de vaillans serviteurs du progrès, à l’ombre de cet arbre des réformateurs, qui a vu tant de grandes et majestueuses manifestations populaires, de présenter au Londres démocratique les plus illustres délégués étrangers et de lui faire voter du même coup une résolution en faveur de l’établissement de la paix universelle par la révolution sociale. L’hameçon était un peu grossier pour les bons partisans de la paix, gens pourtant sans défiance ni soupçon. Ils flairèrent quelque piège et avertirent par les journaux leur clientèle de s’abstenir. Se souvenaient-ils de ces congrès de la paix et de la liberté à Genève, avant 1870, où Victor Hugo, président d’honneur avec Garibaldi, lançait en guise d’oracle quelque énorme banalité, et où Bakounine s’efforçait de conquérir à l’amorphisme et à ses beautés les honnêtes disciples de l’abbé de Saint-Pierre ? La Providence ne voulut pas donner aux orateurs de la nouvelle Internationale l’occasion d’offenser par de trop grossières insultes ou d’effrayer par de trop tonitruantes harangues les chastes oreilles des membres des sociétés de la paix : une pluie diluvienne fit de Hyde Park un lac, de la manifestation un je ne sais quoi qui n’a pas de nom dans la langue des hommes, et des manifestans des amphibies collectionnant des rhumatismes. On ne résiste pas à des seaux, encore bien moins à des torrens, à des cataractes d’eau. Il y a beau temps que le maréchal comte de Lobau le prouva aux Parisiens révolutionnaires des premières années du roi Louis-Philippe. Dieu, à Londres, prit sa méthode à ce brave homme de guerre. Ce fut une débandade. Force fut de remettre les présentations au lendemain, à l’inauguration du Congrès. Quand il s’ouvrit à Queen’s Hall, le lundi matin, il y avait beaucoup d’absens. Il avait été décidé que les délégations s’assembleraient par nationalité, et les Français, qui préparaient au Congrès un plat de leur métier, étaient trop occupés à liquider les vendettas de l’union socialiste pour être prêts à temps. Supposons donc qu’ils ont enfin pris leur place et décrivons rapidement la composition de l’assemblée.

A tout seigneur tout honneur. C’est l’Angleterre qui reçoit, c’est par elle qu’il faut commencer. Il fut un temps où la plupart de ces robustes artisans anglais, si confortablement mis, aux apparences si cossues, aux formes athlétiques, aux figures résolues, à l’air paisible, de bonne humeur, un peu lourd, d’un ruminant, auraient pu dire, comme le doge de Gênes à Versailles : Ce qui m’étonne le plus ici, c’est de m’y voir ! Il fut un temps où l’Angleterre passait pour réfractaire absolument au socialisme. L’esprit d’énergique individualisme de la race s’y opposait. Quand l’ouvrier secoua sa longue torpeur et se mit à regarder autour de lui pour voir s’il n’avait pas à revendiquer autre chose que l’honneur de contribuer à la création de la plus prodigieuse richesse et du paupérisme le plus effroyable du monde entier, il hésita entre deux voies. Chartiste, il fut révolutionnaire, mais à sa façon, gravement, avec le respect de la légalité, avec la ferme résolution de ne recourir qu’à la dernière extrémité à la force brutale et physique, avec une touchante préoccupation des précédens et surtout avec un noble dédain pour le plat de lentilles que lui offrait, en échange de son droit d’aînesse civique, la Jeune Angleterre, cette création d’un sémite de génie, Disraeli, qui inventa lui, juif, en plein pays anglo-saxon, le socialisme chrétien.

Les Trades Unions, elles, laissèrent de côté la politique ; elles ne s’occupèrent que des intérêts professionnels. Hausser le taux des salaires, diminuer le nombre des heures de travail, elles n’avaient pas d’autre but ; la grève, avec quelques assaisonnemens, comme le picketing, et parfois, pendant la période ténébreuse qui précéda la reconnaissance légale, avec les explosions et les meurtres commandés, elles n’avaient pas d’autres moyens. Résolument terre à terre, elles écartaient, non pas la révolution, mais l’idéalisme ; elles se défiaient, non de la force, mais de la solidarité. Campées dans la société moderne, non en ennemis du capitalisme, mais en bandes qui demandaient au capital part à deux, elles se piquaient d’être trop pratiques pour s’embarrasser de ces questions oiseuses de pure théorie à la contemplation desquelles se laissaient hypnotiser leurs camarades du continent. De plus, anglaises à fond, de tempérament peu cosmopolite, peu portées vers la fraternité des peuples. Enfin, de par leur recrutement, une manière d’aristocratie ouvrière. L’artisan supérieur seul, le skilled labourer, l’ouvrier d’élite, dont la longue préparation ou dont l’adresse native est un capital, ceux-là seuls s’unissaient. Pour le journalier, celui qui n’a que ses bras et qui s’en va, de-ci de-là, les offrir au rabais, cette poussière sociale était condamnée à l’état atomique à perpétuité. On les croyait incapables de discipline, de prévoyance, d’esprit d’entente. Aussi bien pendant longtemps les Trades Unions furent-elles la meilleure sauvegarde de l’Angleterre contre l’invasion du socialisme. Ce n’est que peu à peu qu’un double mouvement, extérieur et intérieur, en a radicalement transformé la composition et l’esprit. Le néo-unionisme est un phénomène tout récent et dont l’importance historique ne s’est que tardivement révélée aux observateurs superficiels. Il date de la grande grève des docks de la Tamise en 1889. Ç’a été l’irruption, dans les cadres de l’armée régulière du travail, des irréguliers, des indépendans, de ce que John Bright appelait le résidu social.

En même temps, soit conviction, soit tactique, la grande majorité des Trades Unions se ralliait au programme socialiste. Ce qui était fiction pure il y a trente ans, quand un orateur au premier Congrès de l’Internationale proclamait que huit cent mille unionistes anglais s’étaient enrôlés dans le mouvement, est devenu une vérité depuis lors. Le Congrès annuel des Trades Unions vote, non seulement les mesures pratiques, sagement conçues, habilement rédigées, que son comité parlementaire a pour mission de faire adopter par les Chambres, mais encore des déclarations de principes sur la reprise par la société de la propriété de la terre et des moyens de production. Ainsi le shiboleth collectiviste est sur les lèvres des anciens champions de l’individualisme. Saül est avec les Prophètes. Sur le continent maintenant, chaque fois qu’il y a un Congrès international ou une conférence industrielle, à côté des figures connues de nos propres socialistes, on voit les Anglais. Ils pratiquent l’internationalisme : c’est la meilleure preuve de leur conversion. Us acceptent la solidarité d’un socialisme souvent bien primitif : c’est le meilleur moyen de démontrer qu’ils n’ont plus peur de l’ombre des principes. Non pas que la fusion soit complète. Toujours on distingue du premier coup d’œil l’élément britannique de l’élément continental. Dans la mise, dans l’allure, dans la façon d’être et de se tenir, dans le geste et le tour de tête, il y a un je ne sais quoi qui met à part les insulaires. Volontiers les socialistes d’autre part, qui subissent à contre-cœur l’influence de ces associés, si différens d’eux, se plaignent de leur hauteur, de leur intolérance, de leur dédain des droits d’autrui. Il faut toutefois avoir le regard peu pénétrant et voir les choses bien en gros pour ne pas démêler d’énormes différences entre ces Anglais eux-mêmes. L’ancien chef trade-unionniste, passé député ouvrier depuis longtemps, jadis maçon de son métier ou mineur, depuis lors sous-secrétaire d’État à l’intérieur, ne ressemble guère, on en conviendra, au guérillero du néo-unionnisme, candidat perpétuel du parti ouvrier indépendant, ou même alderman du conseil de comté de Londres. Le premier a l’air d’un fermier enrichi, il a la physionomie paisible et prospère ; si quelque part, dans un coin de sa conscience, il demeure quelque petit souvenir des attentats jadis commandés ou commis, — avant la grande commission d’enquête et la reconnaissance légale, — au nom des unions, il n’y paraît guère. C’est un libéral orthodoxe, il vote au doigt et à l’œil ; le premier craquement du fouet du whip le ramène, et s’il flirte avec le socialisme, s’il consent à siéger coude à coude avec quelque révolutionnaire à l’aspect patibulaire, c’est qu’il faut bien ménager sa popularité et que le métier a ses charges comme ses revenans-bons. Tous, du reste, ne le font pas. Je n’ai pas ouï dire que M. Broadhurst ait franchi le seuil de Queen’s Hall. Les Sam Wood et autres grands chefs mineurs ont observé une prudente réserve. Quant à M. John Burns, il est en train de s’assagir trop rapidement pour commettre la faute de descendre spontanément dans la Fosse aux Lions.

D’autres pourtant, parmi les modérés, avaient cru devoir faire acte de présence au Congrès. Les Trades Unions y ont été largement représentées. Près de 200 de leurs délégués y siégeaient. A le bien prendre, c’eût été le trait le plus important de cette session. Karl Marx, qui avait toujours soupiré en vain après ce vaste réservoir de forces, aurait su apprécier à sa juste valeur cette démonstration du nouvel état d’âme des unionnistes. Par malheur, ici comme partout, le vice originel du Congrès en a faussé tous les ressorts. Les représentans de quelques centaines de milliers d’hommes enrégimentés, encadrés, disciplinés, n’ont pas pesé lourd dans la balance contre une majorité recrutée parmi tous les incompris, les grands hommes d’estaminet, les grandes âmes méconnues, les états-majors sans simples soldats, les ratés, les aigris et les farceurs. Non que tous ou presque tous les adversaires de l’unionnisme rentrassent dans ces catégories : j’en connais, pour ma part, qui sont dignes de tout respect. Il n’en est pas moins advenu que la frivolité, le dilettantisme, l’intransigeance d’amateurs, l’amour du bruit, la haine innée du socialiste romantique pour la simplicité un peu fruste de l’artisan aux mains calleuses, tout cela s’est cristallisé, coalisé, contre la délégation trade-unionniste, et l’a réduite à l’impuissance. Sur un peu plus de quatre cents membres, — formant la moitié de l’effectif du Congrès, — les Anglais ne comptaient pas deux cents délégués des Trades Unions ou des conseils de métiers, et plus de deux cents délégués d’autres groupes, répartis entre trois sections principales.

Il y avait ceux de la fédération socialiste démocrate, ceux du parti ouvrier indépendant, et enfin ceux de la société Fabienne. Prenons celle-ci tout d’abord. C’est quelque chose comme la P. R. B., Pre-Raphaëlite-Brotherhood, appliqué aux questions sociales. Sous ces mystérieux signes, F. S., se sont groupés, il y a quelque dix ans, force jeunes gens distingués, cultivés, pour la plupart sortis des Universités, — on sait ce qu’implique en Angleterre une telle origine, — des privilégiés, des bourgeois dans toute la force du terme. Un beau jour, cette jeunesse se dégoûta de l’économie politique courante. Elle renonça solennellement Adam Smith et Ricardo et Stuart Mill lui-même, pourtant le précurseur de tant de choses nouvelles. Elle se proclama socialiste. Ses maîtres furent, avec Karl Marx, ce dialecticien incomparable, cet historien merveilleusement informé de l’évolution industrielle anglaise, les initiateurs du socialisme de la chaire en Allemagne, les Brentano, les Schmoller, les Wagner. Il y eut un peu de pose, beaucoup de littérature dans leur fait. L’esthéticisme n’avait plus de grandes batailles. Le sublime créateur de Parsifal, des Maîtres chanteurs et de Tristan et Yseult avait cause gagnée. Tel qui eût rompu des lances en l’honneur de la Tétralogie, déversa le trop-plein de son enthousiasme sur la loi d’airain des salaires, sur l’appropriation collective du soi et des moyens de production. Dans un petit volume d’Essais, publié en collaboration, les plus forts, ceux qui étaient munis de connaissances, d’idées ou de style, firent pour le socialisme superfin de la jeune génération ce qu’avaient fait vingt-cinq ans plus tôt pour l’hétérodoxie anglicane les auteurs d’ Essais et Revues. Ce manifeste panaché mit quelques noms en évidence. M. George-Bernard Shaw en est l’un des plus digues d’intérêt. Ce socialiste austère est de son métier critique de théâtre, voire de musique. Il fait dans la Saturday Review des articles hebdomadaires dont l’impertinence égotiste et le sensationnisme analytique n’est pas sans devoir quelque chose à M. Jules Le maître. C’est lui qui, dans le Star, a rendu compte, — avec un mélange assez piquant d’encens et de vinaigre, — des représentations de Bayreuth cette année, et il a dû dévorer l’espace pour se précipiter de la colline sacrée du Festspiel à la salle de Langham Place. M. Sidney Webb, autre Fabien, n’est pas tout à fait du même acabit. C’est la science infuse. De moitié avec sa femme, une ancienne inspectrice des manufactures qui a laissé une trace profonde de son activité, il a écrit le premier volume d’une histoire des Trade Unions qui est, sans exagération, un monument. Membre du Conseil de comté de Londres, il s’y est spécialisé dans ces questions sanitaires où le socialisme municipal est si fort à sa place, et il a conquis l’autorité incontestée d’un expert. Au Congrès, où il a dû parfois se sentir bien mal à l’aise, il avait été chargé d’un rapport sur l’organisation de l’enseignement dont M. Keir-Hardie a fait repousser les conclusions.

La S. D. F., ou fédération sociale démocratique, est un autre corps un peu irrégulier, un peu en marge du prolétariat. Certes, il comprend des ouvriers ; — on se le dit et on se les montre, en effet. Il est de plus d’une orthodoxie révolutionnaire impeccable : tellement orthodoxe et tellement révolutionnaire qu’on a parfois dit méchamment que sa raison d’être unique était d’être à l’extrême gauche de qui que ce fût. C’est néanmoins une association un peu bourgeoise d’origine. M. Hyndman, qui en est le fondateur et le grand chef, ne l’a-t-il pas mise au monde pour suppléer aux insuffisances du trade-unionisme ouvrier ? Ce gentleman fort correct n’a-t-il pas visé — y a-t-il renoncé ? — à être le Ferdinand Lassalle de l’Angleterre ? Sur le front de son acolyte, de son prophète ou de son lieutenant, M. Lansbury, se pose comme un reflet de la gloire de ce machiavélisme. D’aucuns regrettent de voir se fourvoyer dans cette galère des hommes de parfaite et transparente bonne foi et de haute valeur. M. William Morris, lui, est un grand poète qui a donné peut-être au socialisme ce que la nature avait destiné à l’humanité. Il est trop foncièrement indiscipliné pour s’attarder longtemps dans un groupe : ce socialiste est, par tempérament, un réfractaire. Pour M. Herbert Burrows, c’est un peu une âme en peine depuis qu’en renonçant à la théosophie et à ses Mahatmas, il a du même coup perdu l’amitié de Mme Annie Besant. Quant à M. Belfort-Bax, c’est un dictionnaire vivant et c’est un original. Il sait tout sur tout. Il n’y a qu’une chose qu’il ignore — et celle-ci, sans doute, il l’ignorera toujours, — c’est ce qu’il veut : le vrai but de cette inlassable activité et quel chemin y conduit. Il a bien vite vu que ce n’est pas M. Hyndman qui a la clef de ce mystère.

A la fois assez analogue à la S. D. F., et pourtant radicalement différent d’elle, le Parti ouvrier indépendant, l’I. L. P., est lui aussi en grande partie le produit d’une personnalité. M. Keir-Hardie, fondateur et chef, n’est assurément pas le premier venu. Il a fait un peu bruyamment son entrée dans la vie publique quand, élu par le bourg métropolitain de West Ham au Parlement de 1892, ce nouveau Thivrier effaroucha les gardiens de la pudeur de la Chambre des communes en se présentant dans le premier club de Londres avec une casquette mauvais-sujet et une veste de velours. Par bonheur l’Angleterre parlementaire a des trésors de libéralisme en fait d’étiquette et de garde-robe. M. Keir-Hardie s’est bientôt signalé par d’autres actes d’insubordination. On aurait dit qu’il eût pris à tache d’adopter en tout le contre-pied de son collègue et ex-ami, John Burns. Celui-ci cache sous sa rondeur beaucoup de finesse. Il n’est pas de ceux qui poussent la fidélité à leurs principes jusqu’à les desservir à force d’intransigeance. Il a, en tout bien tout honneur, sa petite pointe d’ambition personnelle. Depuis qu’il est député de Battersea, son point de vue a considérablement changé, et il l’admet franchement. Plus ne commanderait-il les charges de la foule au dimanche sanglant de Trafalgar Square ! Plus ne confondrait-il dans un même anathème toutes les classes, tous les rangs, tous les partis, presque tous les citoyens de son pays’ ! John Burns n’est nullement un traître. Il veut aboutir. Au Parlement et au conseil de comté il a déjà plus obtenu pour le bien de ses compagnons de travail et la réalisation de son programme de socialisme pratique que tous les déclamateurs pendant tout le XIXe siècle. Pour cela il lui a fallu s’allier au parti libéral. Voilà ce que Keir-Hardie et consorts ne pardonnent pas à l’honnête John. Contre sa réélection à Battersea, ils ont épuisé avec la S. D. F. leurs efforts. Keir-Hardie a sacrifié sa vie politique à cette espèce de duel. C’est un fanatique. Comme John Burns, longtemps prédicateur laïque des méthodistes primitifs en même temps qu’ouvrier mécanicien, il est ardemment religieux, puritain dans l’âme, tout pénétré de la Bible et surtout de l’Ancien Testament, descendant authentique de Bunyan. Il a la tête d’un illumine. Dur, violent, étroit, soupçonneux, d’intelligence bornée et de culture plus médiocre encore, mais honnête, consciencieux, équitable à sa façon, c’est le type du vrai révolutionnaire anglo-saxon. Rien qu’à le voir on conçoit la différence essentielle d’une révolution faite par des hommes de ce calibre et d’une révolution faite par les disciples de Voltaire et de Rousseau. Il est, toutes proportions gardées, à Allemane, le socialiste français dont l’action dissolvante rappelle assez la sienne, ce qu’un Cromwell est à un Danton. A côté de lui, moins parce qu’ils cèdent à son attraction que parce qu’ils obéissent à la répulsion probablement injuste que leur inspire John Burns, Ben Tillett, intelligent, beau parleur, à l’affût d’un mandat parlementaire ; Tom Mann, plus un légiste un peu fourvoyé dans cette compagnie ; le docteur Pankhurst ; une jeune femme, miss Edith Lanchester, que ses parens ont rendue célèbre en voulant l’enfermer comme folle, parce qu’elle avait décidé — par principe — de pratiquer l’union libre avec l’homme de son choix.

On ne saurait dire que les délégations des autres pays anglo-saxons présentassent un bien vif intérêt. Pour l’Australie, elle avait pris un parti original. Tout le monde des antipodes n’avait qu’un seul représentant, le docteur Aveling, l’un des gendres de Karl Marx. Quand on votait par nationalités ou délégations, M. Aveling à lui tout seul, sûr de l’unanimité, contre-balançait et annulait toute la délégation anglaise malgré ses centaines de milliers de constituans ! L’Amérique, quant à elle, n’en est assurément plus au degré d’inorganisme où elle en était il y a un quart de siècle quand, Karl Marx, par un coup de désespoir, ayant fait transférer à New-York le conseil central de l’Internationale, il fallut reconnaître l’absence de tout élément proprement socialiste et la nécessité d’agir in vacuo. De gigantesques grèves, des conflits sanglans et répétés n’ont que trop fait voir l’accumulation sur tous les points de cet immense territoire, dans les cités à peine nées de l’Ouest comme dans les villes quasi européennes de l’Est, de tous les matériaux d’un grand incendie. A en juger par le rapport de deux délégués récens des Trade-Unions, dont l’un est John Burns, ce qui surtout y fait défaut aux niasses ouvrières, c’est l’organisation. Il manque à la base l’incomparable solidité du cadre syndical. L’artisan, à qui toute son éducation a inculqué que, dans une démocratie, il n’y a pas de classes, hésite à en créer. Il se laisse absorber par les rivalités des partis politiques. Quand il se constitue à l’état séparé pour la défense de ses intérêts, il ne sait pas se décider entre la simple contiguïté locale et la solidarité professionnelle. Aux sobres réalités des syndicats il associe volontiers les puérilités des sociétés secrètes ou le clinquant des chevaliers du travail. Aussi bien, piètre délégation où quelques béjaunes aux cheveux longs, dont l’un prononça un réquisitoire ridiculement emphatique contre ce qu’il lui plut d’appeler la mélasse bourgeoise, faisaient vis-à-vis à un bataillon sacré de femmes, qui n’étaient pas toutes jeunes ni jolies, et dont le capitaine en jupons, Mme Stanton Blatch, la fille d’Elisabeth Stanton, lança une fois au congrès ébahi cette apostrophe vibrante : « Le sens commun a-t-il, ou non, la parole ici ? »

La délégation allemande vaudrait assurément qu’on s’y arrêtât, si elle n’était trop connue. Qui ne sait qu’au bon pays d’Allemagne, malgré la gloire militaire, la constitution de l’empire, l’hégémonie européenne et la prospérité commerciale, en dépit de douze ans d’état de siège et de quelques années de socialisme d’Etat, nonobstant les messages et les lois de Guillaume Ier, la poigne du prince de Bismarck, et les velléités contradictoires de Guillaume II, — le parti démocrate-socialiste n’a cessé de grandir jusqu’à être aujourd’hui le premier par le nombre des suffrages émis aux élections pour le Reichstag ? Qui n’a présente à l’esprit cette prodigieuse, cette effrayante progression depuis les premières élections pour le Reichstag jusqu’aux dernières, faisant passer de cent mille à deux millions le total des voix socialistes ? Le trio dirigeant, MM. Bebel, Liebknecht et Singer, deux anciens ouvriers et un riche patron, deux chrétiens d’origine et un juif, trois têtes dans un bonnet, l’un des plus merveilleux exemples de concorde politique, tout cela est bien connu. On sait l’admirable discipline du parti ; comment la fraction ou groupe parlementaire y est strictement subordonnée au Congrès et au Comité ; comment tout marche, propagande, publicité, élections, au doigt et à l’œil ; comment de plus en plus les rangs de l’état-major du Reichstag et de la presse se recrutent dans le prolétariat intellectuel, parmi les docteurs en philosophie qui jadis auraient trouvé quelque modeste emploi dans le service des innombrables Etats in-12 ou in-18 de l’Allemagne décentralisée. On sait la lutte entre l’Allemagne du nord et l’Allemagne du midi, comment Vollmar et Grillenberger, Bavarois dans l’âme, l’ont transplantée au sein du socialisme ; comment l’anarchie, legs de l’ancien compagnon et député Moss, a engagé une guerre à mort contre la démocratie socialiste et ses pontifes ; comment le compagnon Landauer, présent à Londres, et son Sozialist combattent le Vorwærts et le comité directeur. Le socialisme allemand a une place trop importante dans l’organisme politique de l’empire ; il est trop étroitement mêlé à tout ce qui se fait au Reichstag, où tôt ou tard il aura une importance numérique proportionnelle à ses forces réelles et égale ou supérieure à celle du centre catholique ; il est, en un mot, un trop gros et trop haut seigneur pour que le Congrès de Londres puisse être dans son histoire autre chose qu’un incident secondaire.

On me permettra de ne pas m’étendre sur la délégation française. Chaque pays jouit de ses propres socialistes, et les nôtres méritent cette justice qu’ils ne laissent pas mettre leur chandelle sous le boisseau. A vrai dire on peut même trouver qu’ils occupent un peu trop le public, non pas de leurs idées, mais d’eux-mêmes, de leurs personnes, de leurs querelles et de leurs petites affaires. N’ont-ils pas trouvé le moyen de réduire pour la masse du bon peuple de France ce Congrès de Londres, qui pouvait avoir son intérêt propre et son haut enseignement, à une nouvelle guerre civile et à une vaste empoignade ? Je ne serai pas assez injuste pour prétendre qu’il n’y ait rien de fondé dans les protestations et dans la mauvaise humeur de nos parlementaires socialistes. Il est dur d’être si peu compris chez soi, que personne n’ait voulu voir le caractère vraiment conservateur des thèses soutenues par MM. Jaurès et Millerand au Queen’s Hall et l’ironie du destin qui les a fait succomber sur un pareil terrain. Injustice ou inintelligence, l’opinion n’a pas semblé attacher d’importance au fond des choses. On a trouvé plaisant ce spectacle de grands manœuvriers battus par leurs propres armes, de ces deux grands chefs du socialisme parlementaire français : Prodicus et Gorgias, ou encore Hortensius et Cicéron, arrivant à Londres pour faire la roue et triompher devant les représentans du parti dans le monde entier et réduits à néant par la coalition des blanquistes, des allemanistes, de quelques indépendans à tous crins et des anarchistes pur sang. On rit encore de voir la tissure grandir et la ligue formée à grand’peine à la Chambre menacer ruine en France à la suite du Congrès où ont pourtant triomphé toutes les idées de ses auteurs. Tout cela est assez naturel, étant donné la nature humaine. Et pourtant il reste que sans ces parlementaires, sans la permission tout exceptionnelle qui leur a été donnée de constituer une seconde nationalité et de créer pour les besoins de la cause ce que l’on a appelé la Navarre à côté de la France, notre pays fût demeuré sous le coup d’une affirmation de la méthode révolutionnaire pure et simple et d’une alliance offensive et défensive avec l’anarchie. Le représentant par excellence du socialisme néerlandais, Domela Nieuwenhuys, et son ami au regard extatique et au parler mystique, Cornelissen, deux idéalistes purs, deux dogmatistes intransigeans, égarés dans la politique contingente, ont bien compris, eux, de quel côté étaient les vrais vaincus et ils ont secoué la poussière de leurs pieds sur le nouvel opportunisme. Suisses et Belges, au contraire, ont fait l’épreuve, — ces derniers depuis quelque temps sur une vaste échelle, — des bienfaits de l’action politique et de la conquête du pouvoir. L’Italie, assez faiblement représentée, — le cercle des étudians de Brescia avait imaginé de déléguer qui ? je vous le donne en mille, cette bonne Louise Michel, — avait en Ferri un orateur populaire distingué. Elle n’a pas trouvé de majorité pour répudier la compromettante solidarité des Malatesta et autres faux frères. L’Espagne a toujours eu un goût assez prononcé pour les formes simples par lesquelles le socialisme se rapproche du brigandage : on aurait pu craindre qu’elle ne se montrât un peu portée à l’indulgence pour les partisans de la propagande par le fait. En Autriche un homme remarquable, le docteur Adler, a entrepris presque seul l’œuvre gigantesque de créer une démocratie socialiste sur le modèle allemand, et le fait qu’il n’ait pas échoué donne la mesure de sa valeur. Enfin le Congrès, qui comptait parmi ses membres des Tchèques, des Hongrois et des Polonais, — l’un de ces derniers dénoncé comme agent secret, expulsé par ses compatriotes et réinstallé comme délégué français, — se félicita de voir pour la première fois dans une assemblée du socialisme international un Russe authentique, porteur d’un mandat russe en règle. Rien ne manquait à l’internationalisme de la convention de Queen’s Hall. Elle était qualifiée pour aborder son ordre du jour.


III

C’est ici le curieux de l’affaire : ce Congrès réuni à grands frais, ce concile œcuménique du socialisme n’a réussi à résoudre ou plutôt à tourner les questions préliminaires d’organisation que vers la fin de sa session et a dû expédier au galop l’étude et la discussion des problèmes sociaux. Rien n’a tant contribué à donner mauvais air et mauvais renom aux congressistes de Queen’s Hall. On s’est gaussé de ces braves gens venus des quatre coins des cieux pour décider… quoi ? le programme de l’action prochaine, les bases de la société future, l’idéal du XXe siècle en vue ? Oh ! que non pas ; tout simplement s’ils devaient accepter pour collègues les pires ennemis de leur parti. Il est certain qu’il y a une disproportion risible entre la grandeur des prétentions, les fanfares de la réclame, les complaisans :

Nescio quid majus nascitur Iliade

de la presse amie, et l’état au vrai des résultats obtenus. Le ridiculus mus se présente forcément à l’esprit, et l’on est tenté de se demander s’il valait bien la peine de déranger huit cents socialistes de marque pour démontrer leur impuissance à demeurer entre eux, en petit comité.

Allons toutefois au fond des choses. Ce n’est pas précisément ceux qui s’amusent le plus de ce contretemps qui souhaitaient avec le plus d’ardeur voir le Congrès abattre beaucoup de besogne. Ils devraient savoir gré aux anarchistes, dont c’est souvent le métier, d’avoir ainsi gêné les socialistes ; mais l’amertume ne se comprend pas dans leurs jugemens sur un intermède aussi propice aux amis du statu quo. Et puis, en fait, toute logomachie mise de côté, est-ce qu’à l’heure présente la question des rapports de l’anarchie et du socialisme ne domine pas toutes les autres ? Je sais bien qu’elle n’a été abordée que de biais, par le petit côté ; je sais également que, grâce à la stupide organisation dont j’ai parlé, elle n’a été résolue ni dans un sens ni dans l’autre, puisque, chassés par une porte, les anarchistes sont rentrés par la porte d’en face ; qu’expulsés comme disciples de Bakounine ou de Kropotkine ils sont revenus narguer l’assemblée comme délégués inviolables de tel ou tel groupe plus ou moins fictif et qu’enfin, condamnés à une énorme majorité par le Congrès en séance plénière, ils ont obtenu gain de cause de cette surprenante section française. Il n’en demeure pas moins tout naturel que le socialisme soit hanté de ce problème.

A première vue, il semble que la solution en soit bien simple. S’il existe une opposition absolue entre deux principes, c’est bien entre le principe socialiste et le principe anarchiste qu’elle creuse un abîme. Le premier affirme la stricte subordination des droits de l’individu au bien commun ; le second l’autonomie illimitée de l’individu. Le premier demande l’intervention de l’Etat, de la contrainte légale, dans une foule de domaines qui jusqu’ici y sont soustraits ; le second voit dans l’État un mal ou plutôt le mal en soi qu’il faut abolir. Le premier croit que la libre concurrence, le libre développement des égoïsmes, la libre poursuite des intérêts particuliers aboutissent fatalement à l’oppression, à l’inégalité, au malaise social ; et il réclame, à titre de remède pour aujourd’hui et de prévention pour l’avenir, le strict assujettissement de toutes les forces individuelles à une règle commune imposée par l’autorité ; le second croit que l’harmonie parfaite consiste dans l’équilibre instable de toutes les forces individuelles librement développées et il exige avec une sérénité et une suavité implacables la destruction de toutes les formes sociales, sans se préoccuper d’une reconstitution qui serait un nouveau mal, du moment qu’elle serait artificielle. Voilà pour la théorie générale, et l’on voit qu’il est difficile pour des pensées humaines d’habiter deux climats intellectuels et moraux plus radicalement contraires. Et ce n’est pas tout. A côté de la doctrine, il y a la pratique : or l’expérience — une expérience constante, sans une seule exception — apprend aux socialistes que le rôle des anarchistes est de les contredire, de les compromettre et de les perdre. Prenez l’histoire de l’ancienne Internationale. Elle a eu, elle aussi, ses jours de grandeur, cette création un peu prématurée de Karl Marx. Sa faiblesse fondamentale tenait à ce qu’elle avait mis la charrue avant les bœufs, à ce qu’elle avait prétendu constituer l’internationalisme avant d’avoir solidement assis le socialisme national. Aussi fut-elle une plante éphémère grandie avec une célérité merveilleuse, flétrie et morte avec une vertigineuse rapidité. Il lui manqua toujours une base solide. La force résidait au sommet dans le conseil central, investi du coup, par la force même des choses, d’une sorte d’autorité dictatoriale et trouvant hors de lui moins d’appui encore que de résistance. Cet édifice fut en l’air dès le premier jour.

Quand les grands Congrès de Genève (1866), de Lausanne (1867), de Bruxelles (1868), de Bâle (1869) voyaient affluer les représentans des classes ouvrières et des socialistes de tous les pays, ils semblaient si puissans que beaucoup de défenseurs de l’ordre social tremblaient dans leurs chausses et que le second empire, fidèle à sa tactique, n’avait pas de meilleur argument pour ramener la bourgeoisie française, alors en plein reflux libéral, au pouvoir fort et au régime d’autorité. Eh bien ! déjà un chancre interne rongeait ce grand corps d’une croissance si rapide. L’absence de racines locales allait naturellement accélérer la marche de la décomposition, mais ce qui tua proprement le premier internationalisme ce fut déjà l’anarchisme. Celui-ci avait-il déjà emprunté à Proudhon, dont la dialectique impitoyable, si supérieure à sa puissance de déduction positive, est en quelque mesure responsable de la chose, le nom de l’anarchie ? Peu importe. Bakounine avec son amorphisme ou son nihilisme s’était logé dans l’Association Internationale des travailleurs. Il avait engagé la lutte à mort contre Karl Marx, dont il haïssait le sens pratique autant que les doctrines. Par deux coups successifs il vint à bout de ce mouvement en apparence si puissant. La Commune de Paris, que l’on mit sur le compte de l’Internationale, fut en réalité un premier essai de la pure doctrine atomique de l’anarchie. Elle détermina une réaction qui aurait balayé l’Internationale en France, même sans le douteux secours de la loi Dufaure. En même temps, au dehors, l’anarchisme s’attaquait de front à ce qui subsistait de l’Internationale. La fédération jurassienne agissait sous l’inspiration directe de Bakounine, avec l’aide d’hommes qui ont dû se repentir depuis lors de leur conduite d’alors, comme M. Brousse, le fondateur du possibilisme, ou M. Guesde, ennemi juré en ce temps-là de l’action politique. Le Congrès de la Haye, en 1872, signa l’arrêt de mort de l’Internationale. On y traita précisément la même question qu’au Congrès de Londres cette année. Marx y fit exclure comme anarchistes Bakounine et le Neuchâtelois Guillaume. Le blanquiste Vaillant, qui présidait l’autre jour au nom de la France une séance à Queen’s Hall, quitta avec Cournet et Ranvier l’assemblée. On décida le transfert du conseil central à New-York. C’était le suicide décemment dissimulé. C’en était fait. L’anarchie avait fait son œuvre. Elle l’a reprise depuis lors. Chaque fois que le socialisme essaye de se constituer à l’état de force régulière, nous assistons à une explosion de sauvagerie, à une reprise de la guerre au couteau, contre la société. C’est Ravachol, c’est Henry, c’est Caserio. L’opinion, peu faite aux distinctions subtiles, englobe dans une même réprobation et dans une même répression tous les ennemis de la société actuelle, — et le tour est joué.

Il semble donc qu’il ne doive y avoir parmi les socialistes sincères et sérieux qu’un sentiment et qu’un cri contre toute solidarité avec l’anarchie, c’est-à-dire avec un parti aux antipodes de leur pensée et des crimes duquel on les rend pourtant toujours responsables. D’où vient qu’il n’en soit pas ainsi ? Je ne parle pas de l’attitude des blanquistes ou des allemanistes, ou de tels autres groupes douteux, toujours prêts par esprit de contradiction et pour nuire à leurs frères ennemis, les socialistes parlementaires, à tout faire ou à tout laisser faire. Je crois que les scrupules d’hommes comme les Keir-Hardie, comme les Tillett et les Mann, voire de certains socialistes modérés et libéraux, tiennent à d’autres raisons plus avouables. Il faut d’abord faire la part de la répugnance presque invincible d’hommes accoutumés à se sentir à l’extrémité de l’intransigeance, à siéger au sommet de la montagne, pour des mesures qui auraient pour effet de créer un parti plus avancé, de donner à des rivaux le prestige d’une sorte d’excommunication et de reconnaître des hommes trop révolutionnaires. Puéril sentiment, nul n’en disconviendra, mais puissant, mais pour certaines natures irrésistible.

Et puis, il y a aussi le dualisme de l’anarchie, les deux faces si dissemblables sous lesquelles elle se présente. Vous répudiez volontiers Ravachol, les brigands simplistes, les dynamitards pour l’amour de la casse : mais quoi ! tel délicieux anarchiste de votre connaissance ? un savant qui honore son pays et son temps comme Elisée Reclus ? un philosophe perdu dans les nuages comme le prince Kropotkine ? un idéaliste comme Jean Grave ? Non, vous dis-je, il n’est pas si facile que l’on croit de prononcer raca en bloc contre ces hommes et il y faut, avec de l’intelligence, du courage. Car, je vous prie, avez-vous lu l’exposé sommaire et populaire que le prince Kropotkine a publié de l’anarchie, sa philosophie et son idéal ? Vous y aurez vu que l’anarchisme est tout d’abord la simple extension aux phénomènes de l’ordre social et moral des conclusions de la philosophie scientifique de la nature. Vous y aurez vu non sans étonnement la contradiction radicale qui y existe entre la doctrine politique et la doctrine économique de l’école, — la première, ayant pour postulat l’abolition de l’État, le libre développement des forces individuelles groupées sans aucune fixité, — la seconde, aboutissant au communisme absolu, non pas au communisme mitigé et quasi individualiste que l’on appelle collectivisme, qui borne la reprise sociale il la terre et aux moyens de production, qui respecte la propriété privée et l’héritage, et pour lequel un certain socialisme marque une prédilection très vive, mais pour le communisme vrai ou le partage égal de toutes choses entre toutes gens ! Se charge qui voudra de concilier cette formidable antinomie et de m’expliquer comment, sans contrainte de l’Etat, ce communisme rigoureux s’établira ; ou comment il se maintiendra, tant que de nouvelles habitudes d’esprit n’auront pas été créées sans l’intervention de l’autorité ; ou comment enfin l’État consentira à s’anéantir volontairement quand il aura accompli cette grande tâche et par-là même justifié son existence ! Il me suffit de noter que ces contradictions sont autant de passeports à la bonne volonté des socialistes et qu’à beaucoup il paraîtrait dur d’exclure, sous prétexte d’une hérésie à lointaine échéance, d’aussi zélés promoteurs de la propriété commune. Et voilà pourquoi, malgré les avertissemens du passé, malgré les leçons des temps nouveaux, le socialisme n’a pu jusqu’ici exterminer de ses rangs ces faux frères, extirper cette excroissance morbide. A Zurich, le Congrès avait adopté une résolution destinée à régler la question pour le présent et pour l’avenir et qui demeura lettre morte. A Londres, le Congrès a ressassé le même débat, il a adopté la même mesure — en séance générale par vote de nationalité, à une énorme majorité : dix-huit nations contre la France et la Hongrie, anarchistes, chacune à une voix de majorité, l’Italie, partagée en deux camps égaux, et la Serbie, absente ou abstentionniste. Il a fini par remettre, de guerre lasse, le soin d’une solution à la commission d’organisation du prochain Congrès, en Allemagne. J’ai l’intime conviction que, quoi qu’on fasse, on ne viendra jamais à bout de la difficulté tant que, d’une part, l’assemblée n’aura pas renoncé à la séduisante fiction d’être un parlement de travail au lieu d’une convention de parti ; et tant qu’en outre les socialistes n’auront pas eu le courage de dépouiller la vieille défroque révolutionnaire.


IV

Ce courage, l’auront-ils ? Cela, au fond, dépend de la réponse qui sera donnée à la seconde grande question préalable que le Congrès de Londres a discutée à perte de vue, celle de l’action politique et de la conquête du pouvoir. Il serait aisé de montrer qu’après tout c’est sous une forme un peu différente le même procès toujours pendant entre l’anarchie et le socialisme, puisque si ce dernier a raison dans sa conception étatiste et anti-libertaire, ce serait s’infliger un démenti à soi-même et livrer délibérément l’avenir social à la bourgeoisie, radicale ou conservatrice, peu importe, que d’émigrer à l’intérieur et de se refuser à l’exercice du droit de suffrage et d’éligibilité, en d’autres termes, de la souveraineté du peuple. Toutefois, la question n’a jamais été posée assez nettement pour que l’on ait pu tirer des conséquences certaines sur l’opinion de tel ou tel groupe socialiste de ses principes généraux. Jadis, lors des Congrès constituans de la première Internationale, il aurait été impossible de prévoir à coup sûr l’attitude de tel ou tel membre du parti. Depuis un quart de siècle, il s’est passé assez de choses pour que la nature du problème ait changé du tout au tout. De lui plus que de tout autre on a pu dire : Solvitur ambulando. En effet, d’où venait principalement autrefois la défiance, souvent incurable, de socialistes pourtant très convaincus de la nécessité de l’Etat et partisans de sa constante intervention dans le domaine économique, si ce n’est du fait que l’action politique impliquait une espèce d’abdication au profit de partis essentiellement bourgeois ? Avant que la démocratie socialiste allemande, s’emparant du suffrage universel, eût forcé la porte du Reichstag, le socialiste appelé à exercer son droit de vote pouvait se demander avec quelque apparence de raison s’il était bien utile d’apporter son contingent au radicalisme. Sans doute, en 1848, dans le premier bouillonnement du suffrage universel, un certain nombre de socialistes avaient franchi comme tels l’enceinte des Assemblées. Si cette expérience s’était renouvelée, il est permis de croire que les hésitations n’auraient pas été si longues ni les scrupules si difficiles à vaincre. Quand, en 1867, le Congrès de Lausanne discutait la question de savoir s’il fallait se maintenir sur le terrain purement économique ou faire cause commune avec cette portion de la bourgeoisie qui poursuit, au besoin par la révolution, les réformes politiques et l’établissement de la république ; — les termes mêmes employés indiquaient assez la vraie nature de la répugnance éprouvée. Déjà alors pourtant la force des choses l’emportait sur ces craintes. On votait, malgré Karl Marx, l’inséparabilité de l’émancipation sociale et de l’émancipation politique ; on intervenait en fait dans la politique à chaque instant, — par exemple, quand à la veille de cette guerre de 1870 dont les résultats immédiats devaient être l’écrasement de la première Internationale, mais dont les conséquences lointaines devaient être si favorables au socialisme cosmopolite, on protestait des deux côtés du Rhin contre une lutte fratricide.

A bien plus forte raison doit-il en être ainsi depuis l’avènement d’un parti socialiste dans presque tous les Parlemens du monde. Il ne s’agit donc plus de travailler pour autrui. Plus de Sic vos non vobis. Le socialiste ne se sent plus en politique un simple prolétaire dont les produits sont interceptés et confisqués par un radical quelconque. C’est proprement l’ère de l’association aux bénéfices politiques. Ou plutôt, à l’inverse d’autrefois, s’il est un parti qui ait l’air de se donner du mal pour le profit d’autrui, à cette heure, c’est le radicalisme bourgeois. Il sert de fourrier et de maréchal des logis au socialisme en marche. Il lui marque ses logemens. Il se charge de lui frayer les voies et de lui ouvrir les portes. S’il lui arrive encore d’être appelé au pouvoir, il sait fort bien de qui il est le mandataire et le gérant, au nom de qui il doit gouverner et où siègent ses vrais maîtres. Juste retour des choses d’ici-bas ! longtemps le radicalisme exploita les forces de la démocratie socialiste, détourna son courant pour faire tourner — souvent à vide — les roues de son moulin, se fit faire la courte échelle pour escalader les régions du pouvoir : aujourd’hui impuissant, discrédité, il ne peut plus subsister qu’à condition de venir, chapeau bas, se mettre à la disposition de son ancien manœuvre. Dans ces conditions on ne voit pas quelle difficulté peut encore arrêter le parti socialiste. Tour lui l’action politique, c’est bien vraiment la conquête du pouvoir et quel parti a jamais dédaigné cette perspective ? Il n’en subsiste pas moins tout un ordre de défiances assez fortes. Le tempérament soupçonneux, fléau des démocraties, legs d’un long passé, est loin d’être guéri. Ce n’est plus pour un parti politique bourgeois que l’on travaille forcément en donnant son suffrage : d’accord ; mais, en premier lieu, entrer dans la voie du vote, c’est répudier l’action révolutionnaire, vieille superstition pas encore tout à fait démodée ; puis, qui nous dit que ce ne soit pas faire des camarades ainsi élevés sur le pavois, à plus forte raison des professionnels du socialisme parlementaire, des parvenus, des bourgeois pires que les autres, puisque renégats ? Voilà l’objection dans toute sa force. C’est la jalousie instinctive, c’est la crainte d’être dupe, c’est l’amer résidu de tant de déceptions. Personne ne soutiendra qu’il n’y ait rien absolument de fondé dans ces soupçons. On a connu des démagogues qui n’avaient rien de plus pressé que de renier leurs origines et de brûler du sucre pour dissiper un fâcheux relent populaire. N’est-il pas évident, cependant, que le meilleur moyen pour un parti de rendre impossibles ces défections, c’est de les rendre désavantageuses et par conséquent de se constituer le plus fortement possible ? Tel qui trahira sans scrupule une poignée de compagnons d’armes, rari nantes, restera fidèle aux gros bataillons par le principe même qui l’eût fait déserter. Ce qui subsistera sans doute, toujours de ce sentiment de méfiance, c’est une vague mauvaise volonté à l’égard de ceux des chefs du socialisme qui n’appartiennent pas aux classes ouvrières proprement dites. Au Congrès de Londres, malgré le succès éclatant remporté par la parole abondante et colorée de M. Jaurès, et à un moindre degré par la faconde d’avocat de M. Millerand, on a vu percer à plusieurs reprises cette disposition. C’est l’une des conditions du métier de leader socialiste : il est à croire qu’il a ses compensations.

La discussion sur l’action politique et la conquête du pouvoir aurait été toutefois bien incomplète si aucune allusion n’y avait été faite à une face tout à fait nouvelle de la question, je veux parler de ce remarquable mouvement d’invasion des municipalités en France. Véritable leçon de choses pour montrer aux plus sceptiques la valeur des réformes purement politiques. Car enfin sans la République et son espèce d’autonomie communale limitée, ni Marseille, ni Lille, ni Roubaix, ni Dijon, ni tant d’autres villes importantes n’auraient pu tomber aux mains des ouvriers de la révolution sociale. Et qui contestera l’importance de ces conquêtes ? N’est-ce pas sur le terrain municipal que l’expérience pratique du socialisme peut le mieux se tenter ? N’y a-t-il pas une grande différence entre un mandat purement représentatif, cette viande un peu creuse, et la possession du pouvoir exécutif local ? Toutes les questions d’administration locale, l’eau, le gaz, l’électricité, la voirie, les logemens ouvriers, la réforme sanitaire, les séries de prix, la taxe du pain, l’octroi, — en vérité n’y a-t-il pas là de quoi réaliser sans bruit quelques-uns des articles essentiels du programme socialiste ? Il est vrai que pour cela il faudra renoncer aux manifestations provocantes, se priver du plaisir de braver le patriotisme populaire, éviter les scandales de Lille, en un mot, se faire sages et modestes : le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ? C’est ce qu’on a semblé comprendre à Londres où, malgré la présence des anarchistes et en dépit des ridicules protestations de certains doctrinaires de l’absolu, on s’est prononcé nettement en faveur de l’action politique.


V

Tel est donc le bilan de ce Congrès. Il n’a pu résoudre la question brûlante de l’anarchie. Il a accepté, subi, beaucoup plus qu’il ne l’a faite, la solution de la question de l’action politique, telle que la force des choses l’a peu à peu amenée. Dans cette assemblée internationale, on peut dire que tout ce qui a eu un caractère délibérément international a été secondaire, sans intérêt, modelé sur le passé, tandis que chaque nation a apporté un élément nouveau, quelque important résultat, quelque modification essentielle de l’état de choses antérieur. Ce qui avait fait la faiblesse de la première Internationale, c’avait été ce qui pouvait précisément faire illusion sur sa force : à savoir, le fait que l’édifice avait été commencé par en haut, qu’il manquait de fondemens et qu’il flottait en l’air. Au contraire, au Congrès de Londres, on a pu se rendre compte de l’état inorganique, de l’absolue imperfection des institutions centrales de l’internationalisme, et de la puissante assiette du socialisme national dans chaque pays d’Europe. Les Congrès de la première Internationale avaient offert par leur composition, par leur ordre du jour, par leurs débats, un intérêt qui dépassait infiniment celui qu’eussent présenté à cette heure les modestes rudimens d’organisation socialiste dans l’intérieur de chaque Etat. Au Congrès de Londres, médiocre pastiche de ces conciles d’antan, assemblée vouée au désordre, au rabâchage et aux stériles déclamations, siégeaient ou auraient pu siéger beaucoup plus d’une centaine de membres des principaux parlemens d’Europe et une douzaine d’administrateurs de quelques-unes des plus grandes communes de France. Aussi bien l’insuccès de cette tentative prématurée de reconstitution des grandes conventions internationalistes atteste-t-il tout simplement le changement de méthode du socialisme, qui va désormais du simple au composé, du national au cosmopolite et qui a poussé dans le sol de nos vieilles communautés européennes de bien autres racines qu’avant 1870. Voilà la vérité. Elle est incomparablement moins rassurante pour les amis de l’ordre que les légendes auxquelles ont donné naissance le fiasco comparatif du Congrès de Queen’s-Hall, et surtout la mésaventure survenue aux pontifes du socialisme parlementaire français. Il a paru plus utile de mettre en lumière l’état réel des choses que de rééditer des plaisanteries usées sur la décomposition socialiste. La vérité est que, si le Congrès de Londres a démontré que les temps ne sont pas encore mûrs pour une sorte de cosmopolitisme communiste, il a révélé l’immensité des progrès accomplis dans les principaux pays d’Europe depuis vingt-quatre ans, — depuis les obsèques de l’Internationale à la Haye, — par le parti de la révolution sociale. Shakspeare, qui a tout vu, a mis dans la bouche de son Jack Cade la prédiction de l’avenir que certains des chefs de ce puissant mouvement voudraient faire à nos sociétés. Ce socialiste avant le temps promet au peuple « de le vêtir tout entier d’une seule livrée, afin qu’ils puissent tous s’accorder comme des frères. » L’heure de la fraternité universelle ne semble pas avoir encore sonné, mais celle de la livrée uniforme n’est peut-être plus aussi loin qu’on se plaît à le croire.


FRANCIS DE PRESSENSE.