Le Conscrit (Debraux)

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LE CONSCRIT.

(1818.)



J’avais à peine dix-huit ans,
Qu’exempt de chagrin et d’affaire,
Gaiment je consacrais mon temps
À boire, à dormir, à rien faire.
Un beau jour survient une loi,
Qui m’envoie au bout de la terre,
Batailler pour je ne sais quoi :
Avez-vous jamais vu la guerre !


La souveraine du Brabant
Prétendait, avec hardiesse,
Avoir le pied plus élégant
Que le pied de notre princesse.
Pour soutenir des droits si beaux,
On rangea, grâce au ministère,
Cent mille hommes sous les drapeaux :
Avez-vous jamais vu la guerre !

J’avais le regard louche et faux,
J’avais les jambes non pareilles,
On ferma l’œil sur mes défauts,
On me promit monts et merveilles.
De moi, que rendait tout blafard
Le bruit du canon, du tonnerre,
On prétendit faire un César :
Avez-vous jamais vu la guerre !

Amis, l’agréable métier,
Que le noble métier des armes !
Le diable, au fond d’un bénitier,
Trouverait, je crois, plus de charmes.
Doux navets, tendres haricots,
Bon pain noir, excellente eau claire,
Voilà le festin des héros :
Avez-vous jamais vu la guerre !

La gloire n’avait pas pour moi
Entr’ouvert ses voiles de roses,

Et j’étais peu jaloux, ma foi,
Des honneurs de l’apothéose.
Pour calmer mes sens effrayés,
Sans rire, on m’offrit pour salaire,
Cinq sous par jour, jamais payés :
Avez-vous jamais vu la guerre !

Aux champs de la destruction,
Je trouve besogne nouvelle ;
Me plante-t-on de faction,
Ou bien j’y brûle, ou bien j’y gèle.
Je fais prendre un convoi d’argent,
Et pour prix de mon ministère,
Mon caporal est fait sergent :
Avez-vous jamais vu la guerre !

Cette injustice me frappa,
Je pris la poudre d’escampette ;
Par malheur on me rattrapa,
Mon affaire fut bientôt faite.
Ma tête était mal en renom,
Et pour la rendre moins légère,
On voulut y loger du plomb :
Avez-vous jamais vu la guerre !

Par bonheur on se culbuta,
En l’honneur de nos souveraines ;
Mais j’ignore qui l’emporta,
Du noble pied de ces deux reines.

Voici les résultats connus,
C’est que nous, juges de l’affaire,
Nous revînmes les pieds tout nus :
Avez-vous jamais vu la guerre !

Amis, ne me soupçonnez pas,
Malgré cette plaisanterie,
D’avoir jamais craint le trépas,
En combattant pour ma patrie.
Mais, lorsque j’entends répéter
Qu’au bonheur la paix est contraire,
Je suis toujours prêt à chanter :
Avez-vous jamais vu la guerre !


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