Le Corset à travers les âges/Origines du corset dans l’Antiquité

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P. Ollendorff (pp. 1-21).
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ORIGINES DU CORSET
dans l’antiquité


Les corsets proprement dits étaient complètement inconnus des anciens. Les Grecs et les Romains, ces amateurs du beau par excellence, étaient de grands admirateurs de la perfection corporelle ; aussi les femmes grecques et romaines reconnaissaient-elles la nécessité d’employer des bandelettes et des ceintures pour soutenir la poitrine et maintenir la taille ; les écrits qui sont parvenus jusqu’à nous ne laissent aucun doute sur ce sujet.

Ces bandelettes ou ceintures étaient, à l’origine des siècles, d’une simplicité extrême ; le poète latin Ovide, dans l’Art d’aimer (livre III), nous en donne la raison : « Si les femmes de l’antiquité, dit-il, prenaient peu de soin de leur parure, c’est que leurs maris étaient aussi négligés qu’elles. » À l’époque où vivait Ovide, les femmes commençaient à devenir coquettes ; dans les Cosmétiques, dont nous ne possédons qu’un fragment, il leur enseigne la manière de se parer, leur indique le moyen de se farder et leur recommande « ces enveloppes ingénieuses qui arrondissent la poitrine et lui prêtent ce qui lui manque. »

Mais déjà au ixe siècle avant notre ère, Homère mentionne ces ceintures présentant un multiple enroulement autour du corps ; voici comment il décrit, dans l’Iliade (chant xiv), la toilette de Junon au moment où elle va charmer les dieux.


Junon revêtit une robe divine que Minerve lui avait tissée avec art et où elle avait brodé toutes sortes de belles figures. Elle l’attacha autour de son sein avec des agrafes d’or ; puis elle se ceignit d’une ceinture garnie de cent franges…


Junon emprunte ensuite à Vénus son ceste ou sa fameuse ceinture :

« Donne-moi ce charme amoureux, cet attrait qui te soumet tous les immortels et les hommes mortels… » Vénus, au gracieux sourire, lui répondit : « Il n’est ni possible ni convenable que je rejette ta demande ; car tu dors dans les bras du tout-puissant Jupiter. » À ces mots, elle détacha de son sein sa ceinture brodée, d’un merveilleux travail ; toutes les séductions s’y trouvaient réunies, et l’amour, et le désir, et le doux entretien qui charme et dérobe le cœur même des plus sages. Vénus la lui remit donc entre les mains, prit la parole et dit : « Prends et cache dans ton sein cette ceinture d’un merveilleux travail, qui renferme tous les attraits ; et je ne pense pas que tu reviennes sans résultat, quoique tu médises dans ta pensée. » Elle dit et l’auguste Junon, la déesse aux grands yeux, sourit ; et, quand elle eut souri, elle cacha la ceinture dans son sein…


Un passage du poète latin Térence nous indique l’usage que l’on faisait des bandelettes au iie siècle avant Jésus-Christ. Chéréa, dans la comédie Eunuchus (acte II, scène iv), s’adressant à l’esclave Parménon, son confident, et parlant d’une beauté dont il était épris, s’écrie :

Ce n’est pas une jeune fille comme les nôtres, que leurs mères obligent à se rabattre les épaules, à se sangler la poitrine, pour avoir une taille mince. Si quelqu’une est un peu plus solidement taillée, on dit qu’elle tourne à l’athlète, on lui rogne les vivres, et elles ont beau être nées avec une bonne constitution, on ne fait pas moins d’elles, grâce à ce régime, de véritables roseaux. Aussi comme on les aime !


Mais puisque l’époque romaine peut être reconstituée grâce à sa magnifique littérature, on me permettra d’y rechercher les origines du corset.

On trouve dans les auteurs latins, de même que dans les auteurs grecs, la désignation d’un certain nombre de bandes ou ceintures qui avaient un emploi analogue à celui du corset moderne ; on en distingue plusieurs sortes suivant qu’ils se plaçaient autour de la poitrine ou des hanches, sur le corps ou sur les vêtements.

Ces ceintures s’appelaient :

Cestus, Capitium, Fascia, Tœnia, Mamillare, etc., chez les Latins ; Strophium}, Zona, Apodesme, etc…, chez les Grecs.

Je vais essayer de décrire ces divers objets qui avaient tous un but commun et ne différaient les uns des autres que par de petits détails.


CESTUS NODUS

Le mot cestus est un adjectif grec qui signifie brodé ; par extension, ce mot était employé par les Grecs et les Romains pour désigner une ceinture formée d’une bande de peau brodée, placée soit sur les hanches pour relever la tunique, soit au-dessous des seins pour les maintenir.

Le cestus se portait plus bas que le cingulum et plus haut que la zona.

La plupart des auteurs se servent de ce mot pour désigner la ceinture de Vénus que l’imagination prétendait ornée des joies et des peines de l’amour.

Homère en a fait une si brillante description que Boileau a dit de ce poète :

On dirait que pour plaire, instruit par la nature,
Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.

(Art poétique, Chant iii.)

L’écrivain latin Martial mentionne le cestus dans les épigrammes suivantes:

Sur la Statue de Julie (Ep. xiii, liv. VI).

…Ta main douce et polie joue avec le ceste (nodus) de la déesse acidalienne; tu en as dépouillé le cou de l’enfant Cupidon. Pour ranimer la flamme amoureuse de Mars et du maître tout-puissant du tonnerre, que Junon, que Vénus elle-même t’emprunte ce ceste (cestus) magique.

La Ceinture (Ep. ccvi, liv. XIV).

Esclave noue à ton cou ce ceste encore tout chaud des feux de Vénus.

La Ceinture (Ep. ccvii, liv. XIV.

Reçois ce ceste tout imprégné du nectar de Cythère ; par lui les feux de l’amour ont passé jusque dans le sein de Jupiter.

Dans l’épigramme « Sur la statue de Julie », le mot nodus est employé au lieu et place de cestus ; mais, c’est l’exception, nodus servait plus ordinairement à désigner le nœud qui attachait le cingulum sous la poitrine.


CAPITIUM


Fig. I. — Capitium, d’après un marbre antique.
Le capitium était un vêtement porté sur la partie supérieure du corps qu’il recouvrait ; ce mot ne désigne pas une sorte de capuchon comme quelques auteurs l’ont prétendu ; Varron est très explicite à ce sujet quand il dit : « ainsi nommé parce qu’il enveloppe la poitrine. » C’était donc une partie de l’habillement destinée à garantir le sein. Aulu-Gelle, critique latin (iie siècle avant notre ère), mentionne ce mot comme employé seulement par les gens du peuple. Dans ses Nuits attiques (liv. XVI), il cite un extrait de la comédie Natal, de Labérius, où ce vêtement est décrit comme étant de couleur voyante et porté par dessus la chemise.

La figure i montre le capitium, d’après le marbre d’un tombeau antique représentant probablement une femme du peuple, à en juger par la pierre grossièrement taillée sur laquelle elle est assise.


FASCIA

Le mot latin fascia désigne une bande d’étoffe longue et étroite qui enveloppe certains organes et les maintient dans leurs positions respectives. C’était chez les Romains, une ceinture attachée autour de la poitrine des jeunes filles pour arrêter par la pression le développement de la gorge (Martial).

Ovide, dans l'Art d’aimer, donnant aux femmes des conseils pour remédier autant que possible aux imperfections de la nature, dit : « De minces analectides corrigent heureusement l’inégalité des épaules ; entourez d’une écharpe (fascia) une poitrine « qui a trop d’ampleur. » Ces analectides étaient de petits coussinets dont les dames se servaient pour cacher la difformité de leurs épaules ; ils ont été cités aussi par le poète comique grec Alexis.

Martial explique l’usage de la fascia dans une épigramme intitulée Fascia pectoralis (Épig. cxxxiv liv. XIV) :

Bandeau qui de ma belle assujettis le sein.

Cette fascia s’enroulait autour du corps et avait par conséquent une certaine longueur. Nous en trouvons la preuve dans un passage de l’historien latin Tacite, racontant dans ses Annales (liv. XV), un des épisodes de la conspiration, en l’an 65, de Pison contre l’empereur Néron. Une courtisane romaine, Epicharis, se trouva mêlée à cette affaire. On la mit à la plus cruelle question, afin de lui arracher des aveux ; mais elle supporta les souffrances avec un courage admirable. « Le lendemain, dit un traducteur, comme on la ramenait aux mêmes tortures portée sur une chaise (car ses membres disloqués ne lui permettaient pas de se soutenir), elle détacha la fascia qui lui soutenait la poitrine, la noua au haut de la chaise ; puis, passant son cou dans le nœud et s’appesantissant de tout le poids de son corps, elle s’arracha les faibles restes de la vie… »

Mais la fascia ne fut pas d’un usage général en Grèce et en Italie ; elle n’était employée, d’après Térence, que par les personnes fortes ou imposée par des mères soucieuses de la beauté de leurs filles.

La fascia venait aussi quelquefois s’appuyer sur les épaules. Nous retrouvons un souvenir de cet appareil, peut-être l’appareil lui-même, dans la manière dont les Arlésiennes soutiennent encore leur poitrine. Chez ces femmes, le corset est remplacé par un système de mouchoirs — système bien peu pratique d’ailleurs — qui, s’appuyant sur les épaules, passent ensuite sous la poitrine en la soutenant et s’attachent derrière le dos. On peut d’autant mieux conjecturer que ce système est une modification de la fascia que le mot fazzoletto (mouchoir), paraît tirer son origine de l’expression latine en question.

On trouve dans quelques auteurs le mot fasciola employé au lieu de fascia. Apulée, dans ses Métamorphoses de l’Âne d’or (liv. II), décrivant la toilette d’une jeune servante nommée Fotis, dit : « Elle était élégamment vêtue d’une robe de lin fort propre, attachée au-dessous du sein avec une ceinture (fasciola) d’un rouge éclatant. »


APODESME, STHÊTHODESME

L’apodesme (lien du sein) était sous Aristote, une bandelette destinée à recevoir la poitrine ; appelé plus tard sthêthodesme, il paraît être l’expression grecque correspondante à la fascia et au mamillare des Latins. Il avait le même emploi que ces deux appareils. Antiphane, dans ses Thoriciennes, nous raconte qu’après la toilette du corps et l’édification de la
Fig. 2. — Sthèthodesme ou Fascia, d’après une statue antique.
chevelure, la première pièce du vêtement que mettait une dame grecque, soucieuse de sa beauté, était une ceinture (apodesme) placée sous la poitrine ; selon Nomachius, outre le blanc et le rouge pour le visage, le noir pour les yeux, la poudre pour les cheveux, on se servait du pinceau pour donner du lustre au sein, en nuançant la blancheur avec le pourpre de l’hyacinthe, avec le beau vert ou jaspe de l’Inde (Racinet).

La planche I représente une femme revêtant la fascia ou apodesme, d’après une terre cuite antique (Musée du Louvre).

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PLANCHE I.
Apodesme, d’après une statuette antique (Musée du Louvre)

La figure 2 montre la manière de soutenir la poitrine avec le sthêthodesme.


MAMILLARE

Le mamillare, mentionné par Martial dans ses Épigrammes (Épig. lxvi, liv. XIV), était une ceinture en cuir mou, servant à entourer la poitrine et à la contenir quand elle prenait trop de développement ; il ne comprimait pas la taille et n’était porté que par les femmes ayant un grand embonpoint.


Fig. 3. – Mamillare, d’après une peinture trouvée a Pompéi

Le mamillare est très apparent sur la figure 3, qui représente Sophonisbe d’après une peinture trouvée à Pompéi ; il est aisé de voir qu’on le portait sous la tunique, contre la peau (Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, Rich).


ANAMASKHALISTER

Une autre ceinture, l’anamaskhalister, signalée par Pollux, dans l’Onomasticon, que les dames grecques se mettaient sous les aisselles et passaient ensuite par dessus les épaules, semble aussi avoir quelque analogie avec la fascia.
Fig. 4. — Vénus aphrodite orientale portant l’anamaskhalister

La figure 4 représente une Vénus aphrodite orientale (Musée du Louvre) trouvée, près de Smyrne, dans la nécropole de Myrina ; elle donne une idée assez exacte de ce qu’était l’anamaskhalister qui a ainsi l’aspect d’une brassière d’enfant.


TÆNIA.

Le mot tænia signifie ruban ; c’était une modification de la fascia ; plus étroite, elle s’enroulait autour de la taille et des hanches.

Cette ceinture, d’après Anacréon, était principalement destinée aux jeunes filles et se portait sur la peau.

Apulée, dans ses Métamorphoses de l’Âne (liv. X), en parle dans le passage suivant : « Elle se déshabille alors entièrement, même elle enlève les bandes « (tæniæ) qui emprisonnaient une gorge charmante. »

Ce qui paraît commun à toutes ces bandelettes, c’est la couleur ; plusieurs auteurs nous apprennent qu’elles
Fig. 5. — Cingulum, d’après une statue grecque.
étaient rouges, et le mot tæniensis qui désignait un des tons du rouge, semble indiquer que cette couleur servait à teindre les tæniæ (Racinet).

CINGULUM.

On trouve quelquefois les mots cingulum et cingillum employés pour désigner une ceinture placée au-dessous de la poitrine pour que le vêtement ne fût pas lâche et eût bonne tournure. Ce mot est mentionné par Isidor (Origines), par Virgile (Énéide) et par Pétrone (Satiricon). D’après ce dernier témoignage, le cingillum servait à relever la robe : « Sa robe, retroussée par une ceinture (cingillum) vert pâle, laissait apercevoir sa tunique couleur cerise, ses jarretières en torsade d’or et ses mules ornées de broderies du même métal. »

Le cingulum est très visible sur la figure 5, d’après une statue de marbre.

Festus et Valérius Flaccus désignaient aussi sous le nom de cingulum une ceinture portée par les femmes et surtout par les jeunes filles ; pour ces dernières, elle était placée plus bas que pour les femmes mariées, sur les reins, juste au-dessus des hanches. Cette ceinture, qui différait de la précédente par la manière de la porter, paraît être assez semblable à la zona.


ZONA

La zona était un bandeau ou une ceinture large et plate employée principalement par les jeunes filles ; elle se plaçait le plus souvent autour des hanches.

Le mot zona a été pris par Martial comme titre d’une de ses épigrammes (Épigr. cli, liv. XIV). Ovide mentionne ce mot dans ses Fastes, où il dit : « Elle lui donne la ceinture (zona) qui pressait tout à l’heure son sein délicat ; mais la ceinture est trop étroite pour le corps d’Hercule. »


Fig. 6. – Zona d’après un marbré trouvé à Herculanum.
Homère dans l’Odyssée (chant V), et Catulle dans ses Poésies (ii et lxvii) emploient le mot zona pour désigner la ceinture virginale. Une coutume existait chez les Romains d’après laquelle l’époux détachait la zona de sa jeune femme, d’où vient que l’expression zonam solvere, signifie se marier.

Dans l’Épithalame de Julie et de Manlius, Catulle emploie le diminutif zonula pour désigner la ceinture virginale.

La figure 6, d’après un marbre trouvé à Herculanum, indique la place occupée par la zona.


STROPHIUM

Le strophium est d’origine grecque, néanmoins on trouve ce mot employé assez fréquemment par les auteurs latins. Les racines de cette expression servent à désigner un corps arrondi ou cylindrique. C’était une sorte de fichu que l’on enroulait et que l’on attachait autour du corps pour soutenir la poitrine. Il n’exerçait pas, comme le mamillare, une pression contre nature, se portait par-dessus la chemise et n’était employé que par les femmes assujetties à de durs travaux.


Fig. 7. — Servante présentant le Strophium, d’après la peinture d’un vase grec.
Cette ceinture servait de poche où l’on serrait les choses intimes, missives, souvenirs, etc., comme il est évident d’après un passage de Turpilius où une jeune fille, déplorant la perte d’une lettre, s’écrie : « Qu’ai-je fait, malheureuse ! j’ai perdu en chemin ces
Fig. 8. — Strophium d’après une statue antique.
tablettes que j’avais mises dans mon corset (inter tunicidam et strophium). »

Catulle, dans son admirable description du désespoir d’Ariane abandonnée par Thésée dans l’île de Naxos (Poésies, lxiv), peignant le désordre de ses vêtements qu’elle laisse tomber à ses pieds, dit :

Plus de réseau qui captive les tresses de ses blonds cheveux ; plus de voile qui couvre son sein ; plus d’écharpe (strophium) qui retienne sa gorge haletante. Elle s’est dépouillée de tous les ornements, ils sont tombés à ses pieds, et les flots de la mer se jouent de ces vaines parures.

Les deux vers suivants indiquent d’ailleurs très bien le but de ces bandes :

Sa poitrine est sans voile et son sein rebondi
Repousse le secours d’un support arrondi.

Le strophium n’était pas seulement un vêtement simple, il était aussi un objet de luxe. Isidor le décrit comme étant parfois orné de broderies d’or, garni de pierreries et de perles.

La figure 7 représente une servante donnant un strophium à sa maîtresse ; cette figure est dessinée d’après la peinture d’un vase grec.

La figure 8 montre un strophium d’après une statue que l’on croit représenter une jeune Dorienne prête pour la course à pied.


CINCTUS

Le cinctus, que je crois devoir mentionner dans cette étude, était une ceinture portée sur la tunique ; ce mot a à peu près le même sens que cingulum. L’historien romain Suétone l’emploie pour désigner la ceinture d’un vêtement. Horace et Ovide, lui donnant un sens un peu différent, le décrivent comme servant à retenir la robe au-dessous de la poitrine et même quelquefois comme utilisé pour relever la tunique.


MASTODETON

Enfin, je terminerai ces citations par le mastodeton, sorte de bandeau mamillaire employé par les femmes grecques pour soutenir des seins proéminents ; ce mot, que l’on rencontre rarement dans les auteurs anciens, est mentionné par Racinet dans son remarquable ouvrage Le Costume historique, c’est pour cela que j’ai cru ne pas pouvoir le passer sous silence.


De la nomenclature que nous venons de parcourir, il résulte évidemment que si les anciens ne connaissaient pas les corsets proprement dits, ils y suppléaient par l’emploi d’écharpes et de ceintures qui remplissaient le même but. Le corset moderne est donc, en quelque sorte, une combinaison pratique et raisonnée des deux types principaux des bandelettes grecques et romaines : la zona qui était la ceinture du ventre, et la fascia qui maintenait la poitrine.


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