Le Corset : étude physiologique et pratique/05

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V

SOUTIEN DES SEINS


La seule objection sérieuse qui ait été faite au système de corset que j’ai proposé est relative à l’absence de soutien pour les seins. Jusqu’ici c’était surtout les seins qu’on cherchait à protéger à l’aide de corsets, et comme mon appareil abandonne simultanément les seins et le thorax tout entier, son application a donné lieu à des surprises ; je n’étonnerai personne en disant que la même observation m’est opposée par chaque nouvelle venue. Sans me laisser intimider par les menaces d’insuccès, je n’ai pas cru devoir modifier mon appareil, et pour que mes lecteurs soient instruits des motifs qui ont dicté ma conduite en cette occasion, je dois indiquer les raisons physiologiques qui s’opposent à cette contention.

Le corset appliqué habituellement me semblait défectueux dans son principe même. Il soutenait le thorax et abandonnait le ventre ; j’ai pensé qu’il serait plus utile de procéder inversement, de soutenir le ventre et d’abandonner le thorax. L’expérience m’a déjà donné raison, attendu qu’il y a beaucoup de femmes dont le ventre a besoin d’un soutien, toutes celles qui ont eu des enfants, et par contre, il y a peu de femmes pourvues de seins assez volumineux pour qu’il soit indispensable de leur fournir un appui. Je me suis attachée à la cause du plus grand nombre en créant un appareil répondant aux indications les plus urgentes.

J’ai fait observer, en y insistant tout particulièrement, que les deux grandes cavités osseuses qui limitent le buste sont et doivent rester indépendantes l’une de l’autre. La logique veut qu’on applique un appareil sur le bassin, ce sera une ceinture, un corset abdominal, ou bien sur le thorax, et ce sera alors une brassière ; mais il faut opter entre ces deux moyens de contention, il sera toujours fâcheux de relier la cavité supérieure avec la cavité inférieure au moyen d’un artifice contre nature. En aucun cas, un corset ne devra remplir à la fois cette double fonction, sous peine de devenir un instrument pernicieux pour la santé.

Une autre raison qui nous interdit d’emprisonner la cavité abdominale tout entière dans un appareil rigide, à dimensions immuables, c’est qu’au moment des repas le volume de l’estomac s’augmente de tout le bol alimentaire et du liquide absorbé. Or l’estomac rempli par la masse alimentaire, au lieu de distendre sa paroi sur place, est refoulé vers le bas et empiète sur l’espace réservé à l’intestin. Celui-ci est repoussé vers la cavité pelvienne qui est inextensible, et, ne disposant plus de la place qui lui a été prise et qui lui est nécessaire, il la retrouve en refoulant la paroi du bas-ventre. Ce procédé engendre deux inconvénients également graves : la déformation viscérale provoquée par le développement des organes hors de leur position, et l’affaiblissement de la paroi abdominale, véritable soutien de tous les organes renfermés dans l’abdomen.

Est-il besoin de rappeler encore que le corset appliqué sur le bassin se comporte de façon plus logique, plus normale ? Son bord supérieur ne monte pas assez haut pour atteindre la région de l’estomac, et, au moment des repas, ce viscère se trouvant libre en avant se développe, non plus en empiétant sur la cavité abdominale, en refoulant les intestins vers le bas, mais sur place en faisant saillie vers l’extérieur.

Dès que les aliments ont été digérés par l’estomac, leur volume diminue et il n’est pas nécessaire de laisser à l’intestin un espace plus grand ; l’observation prouve que la circulation alimentaire se fait d’autant plus rapidement que cet intestin est mieux soutenu sur toute son étendue.
Fig. 26. — Soutien des seins par une brassière.

J’estime donc qu’en appliquant l’appareil que je propose, je me rapproche autant qu’il se peut des conditions naturelles et je combats une des causes les plus dangereuses pour la santé de la femme, le déplacement des viscères. Que les hommes acceptent donc de porter un corset et qu’ils fassent l’essai des deux systèmes, je suis bien sûre qu’ils me donneront raison.

En opposition avec les indications que je viens de développer, est-il possible de prétendre un instant qu’il y a le même intérêt à soutenir les seins ? Certainement non. En général, la femme n’a pas les seins volumineux, mais je dirai plus, le corset quoique appliqué sur le thorax ne soutient pas ces organes ; dans tous les mouvements d’extension et de torsion, le sein est abandonné par son soutien. Sous le prétexte de fournir cet appui, l’appareil comprime les côtes, gêne la respiration, fait fuir l’estomac au-dessous de sa position, énuclée le rein hors de sa loge, entrave par conséquent les fonctions les plus importantes de l’économie. Signalons encore une dernière conséquence fâcheuse : les goussets du corset, faits d’une étoffe imperméable, favorisent l’accumulation de la sueur au-dessous de la glande, ce qui est, à n’en point douter, une mauvaise condition au point de vue de l’activité des échanges cutanés. Est-il logique de provoquer des troubles aussi graves pour arriver à un résultat illusoire ?

Fig. 27.
La même, vue de profil.
Évidemment la femme se trouve surprise, décontenancée la première fois qu’elle revêt un corset construit suivant mes indications ; l’appareil recouvre les parties qui étaient libres et laisse libres les parties auparavant serrées. Ayant toujours eu la poitrine étroitement comprimée, elle craint que ses seins ne se flétrissent et ne tombent, mais c’est le contraire qui arrive et la raison en est bien simple. D’une part, en supprimant les goussets, on aide à la restitution de l’activité de la peau ; mais, en outre, le corset abdominal provoque un changement d’attitude du buste. Sous son influence, le torse se cambre, le thorax se redresse, les fausses côtes s’écartent, si bien que les seins reposent sur une surface moins déclive (fig. 28). Cet appui naturel est largement suffisant dans la plupart des cas ; quant aux seins très volumineux, il convient de les relever au moyen de brassières[1] reliées aux épaules, puisque le sein est solidaire de la région supérieure du thorax. De cette façon, brassière et corset demeurent indépendants l’un de l’autre, ainsi qu’on en peut juger par les figures 26 et 27.
Fig. 28. — Femme normale avec le corset Gâches-Sarraute. La même que la fig. 5.

Du reste, qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas la femme, c’est la couturière qui réclame une paroi rigide sur laquelle il lui sera aisé de mouler ses corsages, car, malgré toutes les protestations, la couturière ne veut pas admettre que le règne des vêtements serrés sur l’estomac a vécu. Mais il y aura toujours assez de femmes intelligentes pour résister à toutes les suggestions et pour imposer la vraie mode, celle qui est compatible avec la conservation de la santé.

  1. Mme le docteur Grienewitch a imaginé dans ce but une brassière fort ingénieuse et qui peut rendre de grands services.