Le Corset : étude physiologique et pratique/A2

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L’HYGIÈNE DU CORSET

étude clinique et prophylactique
DÉDUCTIONS PRATIQUES, D’APPLICATION
relatives au corset le mieux approprié[1]

1. Il est un point sur lequel il est inutile d’insister, qui a été mis en évidence par un grand nombre de médecins et de savants, c’est que le vêtement porté par la femme sous le nom de corset est construit en dehors de toutes les règles anatomiques, et partant qu’il est nuisible à la santé.

2. Par contre, il est également démontré que la femme ne veut ni ne peut se passer de corset.

5. Le corset qu’elle porte présente des inconvénients au point de vue physiologique. Il gêne les mouvements et annihile l’action de certains muscles. Poussée plus loin, son action se manifeste sur les viscères dont il amène le déplacement, la déformation et par suite la lésion.

4. Ces effets sont dus à la forme même du corset qui est mauvaise, et à la position anormale qu’on lui fait prendre sur le corps.

5. La nécessité du corset ne peut être admise qu’autant qu’il est exclusivement réservé au soutien des vêtements inférieurs. Or, avec le corset actuel, cette action est tout à fait secondaire.

Ceci posé, analysons les divers effets produits par cet appareil pour en déduire ensuite la solution pratique à apporter à la question.

Pour que notre étude soit claire et logique, nous devons établir un parallèle entre la forme normale du buste nu de la femme et ce même buste recouvert du corset ; analyser ou signaler les diverses fonctions musculaires et de mouvement, pour en comparer l’intégrité dans les deux cas.

Nous suivrons la même voie lorsqu’il s’agira des fonctions viscérales.

Le nombre de femmes à type normal exonérées de l’action du corset n’est pas grand. Il nous a été possible cependant d’en découvrir quelques-unes. Cela nous suffira pour pouvoir établir plusieurs règles que nous aurons à poser dans le cours de ce travail.

Il est inutile, lorsqu’on s’adresse à un public médical d’insister sur les notions anatomiques, il suffit de les signaler. L’action des muscles est également suffisamment connue pour ne pas nous retenir longtemps.


Si on examine un buste nu normal, on constate qu’il est formé de deux cavités osseuses, cage thoracique et bassin, reliées entre elles par la colonne vertébrale en arrière. Ces deux cavités ne sont pas fixes l’une par rapport à l’autre, elles peuvent s’éloigner ou se rapprocher en avant et sur les côtés, en raison de la flexibilité de la colonne vertébrale.

La position qui correspond à la situation normale de cet axe à l’état de repos est une position d’équilibre inégalement éloignée des positions extrêmes, c’est-à-dire que le mouvement de flexion est très étendu, tandis que le mouvement d’extension ou de redressement est variable suivant les sujets, mais toujours beaucoup plus limité.

La souplesse qui résulte de cette mobilité correspond à des besoins physiologiques et constitue, de plus, un élément de beauté très apprécié.

Les muscles unissant ces deux cavités s’étendent de l’une à l’autre en affectant en avant une direction verticale et parallèle, « muscles droits » ; sur les côtés ils suivent les inflexions osseuses, sont dirigés obliquement et s’entre-croisent entre eux.

Il en résulte que la paroi antérieure du buste peut être considérée comme une ligne droite, tandis que les parois latérales présentent une ligne sinueuse avec une dépression très marquée au-dessus des crêtes iliaques, chez la femme.

Enfin la paroi postérieure, à peu près verticale dans les deux tiers de son étendue, forme, au niveau de la région lombaire, un angle ouvert en dehors.

1° Si on applique sur ce buste le corset que portent les femmes actuellement, on constate tout d’abord que la paroi antérieure du corps, forcée de suivre la forme de ce vêtement, se rapproche de la colonne vertébrale à mesure qu’on descend du sternum à la taille, puis s’écarte de nouveau en formant un angle obtus ouvert en avant.

Le corset, dès qu’il est appliqué, produit donc la déformation de cette région ; de plus, en substituant à la ligne droite une ligne brisée, en vertu du théorème géométrique qui veut que la ligne droite, pour se rendre d’un point à un autre, soit le plus court chemin, il détermine l’incurvation du buste en avant. Il se passe là le même fait que celui de l’arc qu’on viendrait à tendre et dont les extrémités se rapprocheraient. L’action du corset à ce niveau est complexe d’ailleurs, car il a également pour effet de gêner le redressement du corps.

Les mouvements d’extension du buste sont rendus possibles par l’extensibilité des muscles droits qui permettent à celui-ci de suivre les mouvements de la colonne vertébrale. Si les muscles ne possédaient pas d’élasticité, l’écartement entre les deux cavités osseuses serait fixe, le renversement en arrière ne pourrait s’effectuer.

Lorsque le corset est appliqué, la compression transversale qu’il exerce au niveau de l’épigastre fixe toute la portion des muscles située au-dessous de la taille et diminue leur contractilité. L’action des muscles droits se trouve donc réduite à la partie comprise entre la taille et le sternum, c’est-à-dire de moitié.

Or, toute cette portion est comprimée concentriquement par le corset.

La portion de ces muscles située au-dessous de la taille devient passive et subit les fluctuations que lui impriment les viscères. On peut conclure de ce fait que l’action tout entière des muscles droits est annihilée.

Si donc la femme corsetée veut se redresser, elle ne pourra le faire qu’à condition que son buste suive tout entier le mouvement. Cette expérience est facile à réaliser. Examinez une femme ayant les bras en l’air, une femme qui se peigne avec ou sans corset.

Lorsqu’elle n’a pas de corset, vous verrez que le bassin reste fixe et fournit un point d’appui au thorax qui se redresse sous l’action intégrale de la colonne vertébrale et des muscles dorsolombaires. Avec le corset au contraire, pour obtenir le même redressement, il faut mobiliser le bassin lui-même qui suit alors les mouvements du thorax.

Le mouvement d’extension du buste, au lieu d’être dû au mouvement d’extension de la portion de la colonne vertébrale située entre les fausses côtes et le sacrum, est effectué par l’extension de l’articulation coxo-fémorale. La colonne vertébrale reste rigide, elle n’y participe pas.

Donc, le seul fait de changer la forme de la paroi antérieure du corps a pour résultat apparent d’incurver le buste, d’en gêner le redressement, de l’immobiliser, et de favoriser la propulsion en avant de la masse intestinale.


2° En arrière, le corset est généralement formé par une surface plane, très étendue de haut en bas, destinée à appuyer sur la partie postérieure du thorax pour en diminuer autant que possible la largeur, et atténuer la saillie des omoplates.

Le rétrécissement du thorax n’est pas difficile à obtenir, il n’y a qu’à le comprimer ; mais pour obtenir l’effacement des os, ce n’est pas par ce moyen qu’on peut y parvenir. En comprimant les muscles on les atrophie, et comme ils ont pour fonction le redressement de la colonne vertébrale et l’accolement de l’omoplate sur le thorax, s’ils sont gênés, c’est-à-dire paralysés artificiellement, les saillies osseuses s’accentuent. Cette loi est connue en physiologie.

L’action du corset en arrière s’ajoute donc à l’action précédente. En diminuant l’action des muscles dorsaux, il gêne le redressement du buste. La partie postérieure du dos s’allonge donc en s’incurvant au détriment de la paroi antérieure qui se raccourcit. Cet allongement se produit, en opposition à ce qui se passe en avant, par l’agrandissement de l’angle sacro-lombaire.


3° Sur les côtés, à l’état normal, la cage thoracique se rapproche facilement de la hanche sous l’influence des mouvements de latéralité de la colonne vertébrale. Avec le corset, ce rapprochement est impossible.

Les deux cavités osseuses sont maintenues à une distance fixe l’une de l’autre par les armatures rigides et verticales qui composent le corset. Celui-ci prend un point d’appui sur les côtes et sur les crêtes iliaques, et s’étend de l’une à l’autre à la façon d’une attelle qui les fixerait des deux côtés.

Cette disposition, qui n’est pas en rapport avec la forme du corps humain, diminue la flexion latérale en même temps que la dépression naturelle qui existe à ce niveau. La taille se trouve donc épaissie artificiellement, et c’est pour en retrouver la finesse qu’on cintre le corset en avant, et on le cintre à tel point que les femmes peuvent bien l’agrafer en haut et en bas, mais éprouvent de la difficulté à l’attacher à l’épigastre, alors même qu’il n’est pas serré, si la combinaison du lacet en arrière ne permet pas un écartement considérable. Si le corset était fixé dans les dimensions qu’il doit conserver une fois ajusté sur le corps, il serait impossible de le faire tenir dans sa partie médiane. Le résultat n’est donc pas le même au point de vue physiologique.

Toutes ces actions combinées ont donc pour effet de lier le thorax au bassin dans tous les mouvements que la partie supérieure du corps doit exécuter. Cela donne à la femme une attitude spéciale qu’on caractérise en disant qu’elle se meut tout d’une pièce.


Tels sont les effets qu’il est facile de constater à première vue. Au point de vue physiologique, ils sont déplorables, et on comprendra en les observant que les femmes aient toujours un thorax atrophié, court et étroit, par rapport au bassin et surtout au ventre dont le développement est toujours si exagéré. La déformation s’accentue à mesure que les femmes prennent de l’âge, de telle sorte qu’elles arrivent à avoir le ventre sous le menton, tandis que le dos est en arc de cercle. Les hommes, au contraire, même lorsqu’ils sont obèses, se tiennent droits.

Si j’ai insisté sur ces manifestations, ce n’est pas seulement pour me placer au point de vue de l’art, c’est qu’il est évident qu’en modifiant nos formes extérieures, puisque la modification porte principalement sur les points vulnérables de notre individu, sur les parties dépourvues de protection osseuse, nous faisons également subir une modification aux viscères contenus dans ces régions. Nous allons le démontrer dans le chapitre suivant, en étudiant la situation et la fonction des organes intéressés.


L’appareil respiratoire contenu dans la cage thoracique présente dans toute son étendue un volume variable en rapport avec la fonction de la respiration. La surface pulmonaire, pour que l’équilibre des fonctions nutritives soit maintenu, doit pouvoir participer tout entière à l’absorption de l’air. La mobilité des côtes et celle du diaphragme, que je ne fais que signaler ici, assurent la gymnastique de ces organes.

Avec le corset, le champ respiratoire est singulièrement amoindri. L’application de ce vêtement rigide ajusté et fixé depuis l’épigastre jusqu’à la cinquième côte environ, immobilise en grande partie les parois de la cavité thoracique, le diaphragme aussi bien que les fausses côtes. Les vésicules pulmonaires ne se déplissent pas complètement, même si l’on veut faire une grande inspiration, et la respiration est insuffisante dans toute l’étendue du poumon qui correspond au corset. Elle s’exagère, au contraire, en haut, dans la partie du poumon située en dehors de la compression exercée par ce vêtement. La gêne qui en résulte est manifeste et très évidente, surtout lorsque les femmes se livrent à des exercices qui exigent une respiration, profonde, tels que la marche, la montée d’un escalier, la promenade à cheval où à bicyclette. Elle se traduit par de l’essoufflement, de l’accélération cardiaque, parfois de la cyanose.

Heureusement que la femme quitte son corset pendant plusieurs heures tous les jours, pendant le sommeil, par exemple, et comme le poumon a conservé toute sa perméabilité, la respiration normale se rétablit complètement et ne diffère pas de celle de l’homme à ce moment-là. L’expérience de M. Marey le démontre parfaitement.

La respiration chez la femme n’est modifiée que par le fait du corset, et pendant le temps qu’elle le porte, mais la cage thoracique à sa base surtout est amoindrie définitivement chez les personnes qui font usage de ce vêtement depuis le jeune âge, et le champ respiratoire est, par suite, en tout temps diminué, ce qui présente des conséquences sérieuses au point de vue de la nutrition générale.


L’appareil digestif est lésé par l’application du corset d’une façon plus directe et plus grave encore, et les troubles qu’il détermine sont imparfaitement connus. L’estomac ne laisse pas percevoir immédiatement la gêne qui trouble son fonctionnement. Les symptômes qu’il présente sont insuffisants pour attirer l’attention du médecin, d’autant plus que les malades évitent avec intention de les signaler. Elles ne veulent pas avoir mal à l’estomac et accusent volontiers leur système nerveux de peur de voir toucher à leur corset. Elles jurent qu’elles ne sont pas serrées, et elles nous le démontrent en écartant le bord supérieur et le bord inférieur du corset, qui, en effet, sont assez lâches. Mais il suffira de voir les femmes attacher ce vêtement pour se convaincre des effets qu’il peut produire. Lorsqu’une femme met son corset, elle attache d’abord l’agrafe supérieure, puis l’inférieure. Ces deux points fixés, il reste dans l’intervalle un écartement ovalaire très allongé. Par conséquent, il manque de l’étoffe à la partie médiane. Pour arriver à faire joindre les deux bords, les femmes accrochent alternativement les deux agrafes extrêmes, manœuvre qui a pour but et pour résultat de vider l’épigastre de son contenu. Elles y parviennent, d’ailleurs, car voici exactement ce qui se passe :

À l’état normal, l’estomac remplit toute la région correspondant à l’espace situé entre la pointe du sternum et une ligne passant par la dernière vertèbre lombaire. Il a la forme d’une cornemuse et présente deux orifices le cardia, le pylore et deux courbures.

La petite courbure, ainsi que les orifices sont fixes, la grande courbure, au contraire, est mobile. L’estomac varie de dimensions selon qu’il est en état de vacuité ou de réplétion. Pendant la digestion, aussitôt après l’introduction des aliments, les deux orifices se ferment, ainsi que l’a démontré M. Laborde ; les aliments viennent les uns après les autres se mettre en contact avec les sucs digestifs, et ce n’est que lorsque le suc gastrique a complètement digéré tout le bol alimentaire que le pylore s’ouvre pour le laisser passer. Pour favoriser ces mouvements, l’estomac se redresse, se rapproche de la paroi abdominale sur laquelle il prend un point d’appui ; de la sorte, la fibre musculaire stomacale est renforcée par les muscles droits et le bol alimentaire est expulsé très facilement. Pour que la circulation alimentaire puisse s’effectuer d’une façon normale au moment de l’évacuation, il faut que le trajet des aliments soit à peu près horizontal, c’est-à-dire que la grande courbure de l’estomac ne soit pas sensiblement inférieure au niveau du pylore. Il faut par conséquent que, même distendu, l’estomac conserve la position que nous avons décrite plus haut. Il la conserve effectivement lorsqu’on se trouve dans les conditions normales, c’est-à-dire lorsqu’on n’est pas serré à la taille.

Que se passe-t-il lorsqu’on applique le corset ?

Comme nous l’avons vu, la région antérieure du tronc est comprimée concentriquement et refoulée vers la colonne vertébrale en se rapprochant de plus en plus de celle-ci à mesure que l’on descend vers la taille. La compression est circulaire, par conséquent, en même temps que verticale, de sorte que si à tout prendre l’estomac pouvait séjourner dans cette région à l’état de vacuité, aussitôt après le repas il serait forcé d’en sortir. Je puis dire déjà qu’il n’y séjourne plus jamais entièrement lorsqu’il a subi les effets provoqués par le port du corset.


Au moment des repas, les aliments sont introduits dans l’estomac par la contraction de l’œsophage et par leur propre poids. Ce viscère doit donc augmenter de volume, mais comme il n’a pas la place nécessaire pour se développer, il quitte sa position et fait saillie au-dessous de la ligne de constriction, c’est-à-dire au-dessous de la taille. Les deux orifices, la petite courbure, ne suivent pas cette migration ; la grande courbure seule, paralysée par la barre transversale, se laisse distendre et descend. La partie de la grande courbure qui descend le plus bas est celle qui est située dans le voisinage du pylore, par conséquent à droite.

L’estomac n’est pas énucléé vers le bas par toute sa portion libre, la partie gauche, la voûte de la grande courbure, reste toujours au-dessus de la constriction. Elle se loge entre la ligne de la taille et le diaphragme. Le reste de la grande courbure seulement descend obliquement vers le bas de gauche à droite pour faire une saillie très manifeste dans le ventre.

Il résulte de cette disposition que la partie gauche de la grande courbure, maintenue en haut, étranglée et aplatie par le corset, ne contient jamais d’aliments : j’ai vérifié le fait à plusieurs reprises ; après des examens successifs et minutieux, j’ai toujours trouvé cette partie distendue seulement par des gaz. Les aliments exécutent donc leurs mouvements physiologiques dans la seule portion de l’estomac qui est au-dessous de la ceinture. Ces mouvements sont gênés, car, d’une part, les fibres musculaires distendues n’ont plus la même activité, et d’autre part, l’appui fourni par la paroi abdominale est très atténué ; celle-ci, comme nous l’avons vu, est devenue passive et se laisse distendre à son tour. Par conséquent, la digestion se fait beaucoup moins rapidement et avec beaucoup plus d’efforts de la part du muscle gastrique.

Au moment de l’expulsion du bol alimentaire, les conditions sont également modifiées. Sa progression, au lieu d’être sensiblement horizontale, doit se faire de bas en haut. Nous avons vu que les orifices de l’estomac se trouvent justement au niveau de la compression exercée par le corset ; les aliments, situés dans la portion du viscère qui est distendue, sont très bas ; pour être expulsés, ils doivent atteindre le pylore, trajet rendu doublement difficile par la longueur et la direction de la route et par la compression à laquelle cet orifice est soumis. L’effort musculaire nécessité est d’autant plus grand que l’estomac descend plus bas, que les aliments ont plus d’espace à parcourir. Comme l’estomac n’est pas en état de fournir cet effort, la circulation alimentaire se ralentit et il se produit des fermentations anormales qui donnent naissance à des gaz, dont une partie se loge sous la voûte de la grande courbure, les autres à la partie supérieure de l’estomac, de l’autre côté. Ces gaz exercent sur les parois de l’estomac une pression à laquelle cède en partie cet organe dont l’activité musculaire est amoindrie, de là le gonflement dont se plaignent généralement les femmes après les repas. Ce sont les gaz également qui, mélangés avec les liquides, produisent les glouglous que nous connaissons tous.

Lorsque la dilatation de l’estomac a atteint un certain degré, celui-ci ne se vide jamais complètement et les inconvénients que nous venons d’indiquer sont encore plus manifestes.

Les signes physiques que je signale et qui permettent d’établir le diagnostic sont bien connus depuis les travaux du professeur Bouchard.

Je n’insiste pas sur les troubles intestinaux qui sont la conséquence de l’action du corset. Cependant, je signale le fait que les fermentations irrégulières qui ont commencé dans l’estomac se continuent dans le tube intestinal, et, d’autre part, que le déplacement et la distension de ce viscère produisent des compressions qui ne peuvent être sans inconvénients sur la circulation des matières excrémentielles.

Dans mes nombreux examens de malades, je n’ai pas eu l’occasion de découvrir des lésions du foie ; je crois que cet organe est beaucoup moins lésé par le corset que l’estomac ; toutefois on a signalé, à l’autopsie, des déformations qui peuvent avoir quelque importance.

Appareil génito-urinaire. — Enfin il est une lésion fréquente déterminée par le corset d’une façon certaine, c’est l’abaissement du rein droit. Toujours en vertu de ce principe que le thorax doit présenter une portion de cône à sommet inférieur tronqué, les viscères situés au niveau de la portion la plus rétrécie sont énucléés de leur position, à moins qu’ils ne présentent des attaches solides. Le rein droit, en raison de ses rapports anatomiques et de ses conditions de fixation, pressé entre le foie en avant et le diaphragme en arrière, quitte sa loge et descend plus ou moins complètement en dehors de celle-ci. Il est notoire que cette ectopie rénale est due à l’action du corset. Plusieurs raisons le prouvent. Tout d’abord, c’est seulement le rein droit qui est abaissé, lorsqu’il n’existe pas de cause connue. Cela dépend de ce que, à gauche, le rein n’a pas de rapports avec un organe aussi compact et aussi volumineux que le foie, puisqu’il n’est pressé en avant que par la portion d’estomac retenue au-devant de lui et qui est flasque en général. D’autre part, on ne peut pas toujours invoquer l’élimination fœtale au moment de l’accouchement, pas plus que des efforts violents, puisqu’on rencontre aussi fréquemment l’ectopie rénale droite chez les jeunes filles que chez les femmes. Enfin la fréquence des ectopies rénales est telle qu’une femme sur deux en est atteinte.

Les raisons que je donne sont suffisamment sérieuses pour prendre la peine de les vérifier.

À mon avis, l’ectopie rénale droite, la dilatation et l’abaissement de l’estomac, l’insuffisance des muscles droits sont dus la plupart du temps à l’action du corset, qui contribue pour une forte part à compromettre la nutrition générale.

Il est inutile d’insister sur cette conséquence évidente, que tous les organes abdominaux pressés concentriquement de haut en bas agissent sur l’utérus et tendent à en provoquer l’abaissement.

Tels sont les organes les plus éprouvés par la mauvaise conception et le port de cet objet. Il reste à savoir dans quelles conditions nous devons faire construire le corset pour conjurer ces dangers. Aujourd’hui, on peut établir des règles bien précises.

La première condition que doit remplir un corset, c’est de s’appliquer et de prendre un point d’appui sur les os du bassin qu’on pourra serrer impunément, puisqu’ils sont incompressibles, puis de ne pas comprimer la partie supérieure de la cavité abdominale, cavité qui commence à la pointe du sternum pour finir au pubis.

Pour ce faire et pour être sûr qu’il n’existera pas de compression, il faut que le corset n’atteigne pas le sternum. En restant très bas au-dessus de la taille, il satisfera aux deux conditions indispensables, à mon avis : la libération complète du poumon et de la cage thoracique sur les côtés, en même temps qu’il laissera la place nécessaire au développement de l’estomac, au-dessus de son bord supérieur en avant.

Au niveau de la taille, il doit présenter une surface absolument plane, correspondant à la largeur des muscles droits, et ne doit commencer à être cintré sur les côtés que sur les parties où la dépression est naturelle. La cavité abdominale ne sera pas ainsi coupée en deux par un lien circulaire. Elle doit en fait se continuer sans interruption ; les muscles de l’abdomen conserveront leur activité et leur vigueur, puisque les lois naturelles seront respectées.

Enfin le corset descendra en avant jusqu’au pubis et enveloppera le bassin tout entier en prenant son point d’appui sur les crêtes iliaques et le sacrum. Au niveau de ces os, on fera un moulage des saillies et des dépressions qu’ils présentent naturellement sans les atténuer, tandis qu’en avant la ligne droite sera oblique en haut et en avant, en ne touchant le corps que par sa partie tout à fait inférieure, celle qui correspond au bas-ventre. Toute la portion abdominale du corset doit être collée sur le corps, tandis que la portion épigastrique et thoracique doit être éloignée aussi bien de l’épigastre que des fausses côtes. En un mot, le buste doit reposer sur le corset comme il repose à l’état normal sur le bassin : ce corset est donc exactement le contraire du corset actuel, dans lequel la partie située au-dessus de la taille a beaucoup plus d’importance que celle située au-dessous.

Un autre point très important consiste à faire ce corset sur les dimensions mêmes du corps et à ne pas laisser d’écartement en arrière pour que les femmes ne puissent pas se serrer. Le lacet ne sera maintenu que pour élargir le vêtement et non pour le serrer davantage.

Enfin on ne mettra que quelques légères baleines en avant et en arrière. Les côtés seront laissés libres, de telle sorte que les mouvements de latéralité du buste seront reconquis en même temps que la finesse de la taille sera conservée. Je puis, aujourd’hui, traiter cette question avec une compétence qui me faisait défaut lorsque je fis ma communication à la Société de Médecine publique (mai 1895), car je n’avais à signaler que l’observation me concernant. Aujourd’hui, 126 femmes aussi bien malades qu’en parfaite santé portent ce corset ; c’est un résultat rapide et qui doit surprendre les sceptiques qui pensent qu’on ne parviendra pas à les convaincre. Elles appartiennent à toutes les catégories. Beaucoup font partie de l’Académie nationale de Musique, d’autres appartiennent à l’administration des Postes. Plusieurs grandes dames et un bon nombre de bicyclistes forment le total que je viens de signaler. Elles sont toutes enchantées, à l’aise et bien habillées, et voici un rapide résumé des résultats obtenus.

Quatre jeunes filles chlorotiques avec dilatation de l’estomac, anorexie, tristesse profonde, au bout de quelques jours ont recouvré leur appétit et ont pu digérer facilement. La cavité thoracique s’est élargie à la base de cinq, six, huit centimètres, ce qui est prouvé par l’application des corsages ajustés portés antérieurement, et qu’elles ne peuvent plus remettre. La taille s’est allongée en avant de quatre à cinq centimètres, en sorte que la ceinture des jupes passe en dessous de la grande courbure de l’estomac.

Le plan incliné qui forme la paroi antérieure du corset donne un point d’appui à ce viscère qui reste dans sa position au-dessous du sternum, s’y développe pendant le repas, fait une saillie très appréciable et ne détermine pas cette gêne et cet état de gonflement dont ces jeunes filles se plaignaient antérieurement.

Un certain nombre de dames appartenant à la classe aisée, quelques-unes au monde scientifique, déformées par leur corset antérieur, présentant un gros ventre au-dessus duquel le creux épigastrique était extrêmement marqué, ont vu leur paroi abdominale se niveler, leur ventre diminuer d’une quantité supérieure à l’augmentation de l’épigastre. Les jupes laissent une poche vide au niveau du ventre, tandis que l’épigastre augmente d’autant et que les corsages ne joignent plus à ce niveau. C’est un simple déplacement viscéral qui consiste à ramener à leur position normale les viscères déplacés.

Dans 26 cas, ectopie rénale à droite. Ici je ne peux pas dire que la guérison s’est effectuée, mais le moyen, en temps que palliatif, est de beaucoup supérieur au port de la ceinture qui ne tient pas, ne supprime pas l’action néfaste du corset et ne soutient les viscères que dans la position vicieuse où ils sont déjà. En enveloppant le bassin ainsi que je l’indique, les douleurs rénales disparaissent complètement, l’émission de l’urine devient régulière. Avec le temps, peut-être, les reins reviendront à leur position normale. En attendant, l’état général des malades s’est sensiblement amélioré, ce qui s’est manifesté par une augmentation de poids. Mes expériences sont trop récentes pour insister. Mais en tout cas, si ce corset ne guérit pas l’ectopie rénale, toujours est-il que, chez les femmes bien portantes, il l’empêchera de se produire.

Enfin, chez des chanteuses, j’ai pu trouver quatre fois des formes absolument normales présentant au lieu d’un creux, une saillie épigastrique ; les contours de l’estomac très nettement apparents sur la paroi. Et dans ces quatre cas seulement, le corset n’a produit aucune modification sur les corsages qui ont pu être mis sans y rien changer. Ici les formes étaient restées naturelles, ce qui est dû à l’absence du corset sur le thorax, d’une part, et, d’autre part, à la gymnastique musculaire qu’effectuent les muscles droits dans leur partie moyenne, lorsqu’ils ont à produire le point d’appui nécessaire au chanteur.

Enfin j’ai pu remarquer également que la taille en arrière se raccourcit en même temps qu’elle s’allonge en avant, ce qui démontre que le buste se redresse.


Telles sont les critiques et les conclusions qu’il m’a été donné de vérifier concernant le corset. Je ne suis pas la première à condamner la forme de ce vêtement ; de nombreux médecins m’avaient devancée, mais je crois que la véritable cause de leur insuccès est la difficulté qu’ils ont trouvée à faire comprendre et partager leurs opinions par les corsetiers. Moi-même j’ai dû y renoncer, car à cinq reprises, aussi bien chez des orthopédistes que chez des corsetiers, j’ai échoué dans mes tentatives : c’est alors que, lassée de constater tant d’efforts inintelligents et tant de routine, j’ai fait de mes propres mains un corset qui me semble répondre au desideratum cherché. Si j’ai réussi c’est que, insouciante de la mode, je n’ai voulu me rappeler que l’anatomie, ce qui m’a donné un double résultat au point de vue esthétique et physiologique. Je ne désespère pas d’obtenir la réforme complète de ce vêtement. En tout cas, la lutte que j’ai entreprise forcera certainement les fabricants à sortir de leur routine. Il ne faut pas croire que la mauvaise volonté vienne des femmes, celles-ci ne demandent qu’à être convaincues. Elle vient des corsetières et des couturières. Or, il est prouvé maintenant que nous pouvons nous passer de leur intervention. Elles auraient d’ailleurs les unes et les autres un effort à produire, et elles y parviendraient d’autant plus difficilement qu’elles ne sont pas armées par les connaissances scientifiques indispensables, La génération nouvelle qui veut réussir dans l’art d’habiller les femmes, devra commencer par s’instruire, au lieu d’habiller un mannequin et de nous forcer à lui ressembler, car la forme que doivent avoir nos vêtements est trop intimement liée aux règles de l’hygiène pour qu’on puisse impunément les ignorer. Le succès semble certain d’ailleurs, car si 126 femmes en trois mois ont spontanément modifié leur corset, sans vouloir un seul instant reprendre l’ancien modèle, il n’y a pas de raison pour que ce nombre en reste là. Il faut espérer qu’il va s’étendre tous les jours davantage.


  1. Tribune médicale, 1895.