Le Couronnement de Louis (Langlois)/Introduction

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Texte établi par Ernest Langlois (p. i--).

INTRODUCTION

P. Paris appela le premier l’attention des érudits sur le Coronement Looïs, d’abord, en 1840, en l’analysant dans les Manuscrits françois de la Bibliothèque du roi [1], ensuite en lui consacrant une excellente notice dans l’Histoire littéraire de la France [2]. Peu après, Jonckbloet, dans son ouvrage intitulé Guillaume d’Orange [3], publia le texte du poème [4], puis une étude sur ses sources historiques [5], enfin une traduction en français moderne [6]. Littré, en rendant compte des deux premiers volumes de cet ouvrage dans le Journal des savants (janvier 1857), analysa de nouveau le Coronement Looïs [7].

Dans la seconde édition de ses Recherches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne [8], Dozy avait essayé d’établir l’origine normande d’un certain nombre de chansons de geste et en particulier du Coronement Looïs, mais M. G. Paris, dans l’Histoire poétique de Charlemagne [9] et M. L. Gautier, dans les Épopées françaises [10], ont réfuté ses arguments ; aussi l’auteur a-t-il abandonné sa théorie dans la troisième édition de son livre [11]. M. Lücking aussi, en s’appuyant sur l’étude des assonances du Coronement Looïs, a attribué ce poème à un trouvère normand, mais cette étude, ne reposant pas sur un texte critique, est sans valeur [12]. Très important, au contraire, est l’article dans lequel M. G. Paris [13] prouve que le Coronement Looïs contient, non pas quatre, mais au moins cinq branches, et que Guillaume de Montreuil-sur-Mer est un des héros du poème.

J’ai déjà cité les Épopées françaises de M. L. Gautier ; le IVe volume, entièrement consacré à la geste de Guillaume, contient l’étude la plus complète [14] qui ait été faite jusqu’ici sur le Coronement Looïs [15].

Si, malgré tous ces travaux, j’ai repris le même sujet, c’est avec l’intention de coordonner les matériaux épars plutôt que d’en apporter de nouveaux. Ce qui m’a surtout décidé, c’est cette considération qu’à un poème de la valeur du Coronement Looïs une édition critique, sur laquelle on pût s’appuyer pour des études ultérieures, était nécessaire. Le texte donné par Jonckbloet a sans doute rendu d’importants services à la science, mais il n’a pas été publié d’après les principes rigoureux que les progrès de la philologie imposent aujourd’hui à tout éditeur de nos anciens textes. Jonckbloet s’est contenté de copier un manuscrit [16], qui, à la vérité, est très bon, en remplissant les lacunes ou en corrigeant les fautes évidentes à l’aide d’un autre manuscrit de la même famille. Il s’est ainsi privé des ressources que lui offraient les autres manuscrits. Le texte de Jonckbloet n’a donc rien de fixe ; les travaux qui le prendraient pour point de départ, au lieu d’être échafaudés sur une base solide, ne reposeraient que sur un sable mouvant. Si ce fait avait besoin d’être démontré, je pourrais en fournir des preuves tirées des ouvrages cités ci-dessus.

En 1883, M. G. Paris m’avait chargé, pour ses conférences à l’École des Hautes Études, d’un travail sur le début du Coronement Looïs ; c’est cette étude, faite sous la direction du professeur et revue par lui, que j’ai étendue au poème tout entier pour en faire l’objet de la présente publication ; qu’il me soit donc permis de témoigner ici ma profonde reconnaissance à mon illustre et cher maître.


I. — L’ÉLÉMENT HISTORIQUE DANS LE CORONEMENT LOOÏS


Jonckbloet avait divisé [17] le Coronement Looïs en quatre parties ; depuis, M. G. Paris a montré [18] que les quarante derniers vers du poème sont l’abrégé d’une deuxième chanson aujourd’hui perdue.

La première branche (vers 1 à 271) est le récit du couronnement de Louis le Débonnaire au palais d’Aix-la-Chapelle.

Dans la seconde (vv. 272 à 1429) Guillaume au Court Nez va en Italie guerroyer contre les Sarrasins.

La troisième (vv. 1430 à 2224) raconte les luttes de Guillaume contre les ennemis de l’empereur Louis.

La quatrième (vv. 2226 à 2652) est le récit d’une expédition de Guillaume en Italie, où il secourt le pape contre les Allemands.

La cinquième (vv. 2653 à la fin) est analogue à la troisième.

Je montrerai plus loin que dans la composition du Coronement Looïs sont entrés plusieurs autres poèmes, mais tellement abrégés, altérés, fondus avec d’autres, qu’il est impossible de les étudier à part ; c’est pourquoi j’adopterai la division de M. G. Paris.


i. — Première branche.


La première branche du Coronement Looïs (vers 1-271) n’est pas une simple fiction de poète ; elle repose sur un fonds historique. Fauriel [19] et P. Paris [20] avaient déjà reconnu ce fait, Jonckbloet [21] le mit hors de doute ; depuis, personne ne l’a contesté.

Cette partie, prise isolément, est le reste d’un poème qui avait pour sujet le couronnement de Louis, fils de Charlemagne. En voici l’analyse :

Le vieil empereur sent qu’il va mourir et songe à se décharger du poids de la couronne en la plaçant sur la tête de son fils. Il réunit donc sa cour dans la chapelle d’Aix : comtes, abbés, évêques, archevêques, tous les grands y accourent, même « l’apostoiles de Rome. » Là Charles énumère à son fils les charges qu’impose le trône et termine en disant :

« S’ensi vuels faire, ge te doins la corone,
O se ce non, ne la baillier tu onques. »


Mais Louis, ébahi de ce qu’il vient d’entendre, n’ose prendre la couronne. L’empereur, irrité, veut le faire tonsurer :

« Tirra les cordes et sera marregliers,
S’avra provende qu’il ne puist mendiier. »


En ce moment, un traître, Arneïs d’Orléans, demande à Charlemagne la lieutenance du royaume, pour trois ans seulement, après lesquels, si Louis a changé,

S’il vuelt proz estre ne ja buens eritiers,


il lui rendra le pouvoir « de gré et volentiers ». L’empereur y consent et les amis d’Arneïs s’en réjouissent : bientôt Charles mourra, son fils unique sera relégué dans un couvent et le traître sera couronné.

Mais Guillaume, fils d’Aimeri de Narbonne, qui, chose assez bizarre, était allé chasser pendant que les autres barons s’occupaient des affaires les plus graves de l’État [22], rentre tout-à-coup au palais impérial, est mis au courant de ce qui se passe par son neveu Bertrand, pénètre dans la chapelle, rompt la presse des barons, s’avance vers Arneïs et le tue d’un coup de poing, puis il prend la couronne sur l’autel et la pose sur le front de l’héritier légitime, en lui jurant de toujours la défendre [23]. Le vieil empereur en verse des larmes de joie :

« Sire Guillelmes, granz merciz en aiez.
Vostre lignages a le mien esalcié. »


Il fait à son fils les plus belles exhortations.

Chacun s’étant retiré, Guillaume prend congé de Charles et de Louis et va faire « un pèlerinage » à Rome.

Fauriel le premier a reconnu dans ce récit la tradition d’un événement réel : « Les historiens contemporains, » dit-il, « qui ont décrit la mort de Charlemagne et l’avènement de Louis le Débonnaire ont laissé, comme à dessein, une sorte de voile mystérieux sur certaines particularités de cet évènement. Ils donnent à entendre qu’aussitôt Charlemagne mort, quelques-uns des principaux officiers de son palais ourdirent une conspiration dont l’objet était d’exclure Louis le Débonnaire du trône. Les conspirateurs échouèrent, sans que l’histoire nous dise pourquoi, par quelles causes, ni par l’aide ou l’intervention de qui. Ce ne fut certainement pas par celle de Guillaume le Pieux. Ce duc avait eu, il est vrai, des relations très intimes avec Louis le Débonnaire, lorsque celui-ci n’était encore que roi d’Aquitaine ; mais il se retira du monde et des affaires plusieurs années avant celle où Louis succéda à Charlemagne ; et s’il n’était déjà mort à cette époque, du moins est-il certain qu’il ne sortit pas du monastère fondé par lui dans un désert des Cévennes. Il ne put donc assister au couronnement de Louis le Débonnaire, ni l’aider à triompher des ennemis qui lui disputèrent la couronne.

« Les allusions faites à ce service dans le passage du roman de Guillaume au Court Nez sont donc fausses. Mais, cela convenu, restent les allusions à la conspiration ourdie contre Louis le Débonnaire [24]. »

Jonckbloet, après avoir cité ces lignes, reprend la question pour l’étudier à fond et mettre en relief ces allusions dont parle Fauriel.

Mais avant de chercher quelle part il faut faire à l’histoire, quelle part à la légende, dans cette première partie de notre chanson, je ferai remarquer, a priori, que la poésie a réuni deux faits qui n’ont pu être réunis dans la réalité : le couronnement de Louis et la conjuration qui devait empêcher son élévation au trône. Si quelqu’un a réellement essayé de s’opposer à l’avènement de Louis le Débonnaire, ses résistances n’ont pu se manifester du vivant de Charlemagne. Celui-ci était déjà âgé lorsqu’il couronna son fils, mais les années en affaiblissant ses forces ne lui avaient pas enlevé son prestige, et il n’était personne qui ne se courbât encore sous sa puissante main.

En admettant donc qu’une conspiration ait été tramée contre Louis, les conjurés devaient avoir pour but d’empêcher, non son couronnement, mais son avènement, et c’est à la mort du père seulement qu’il faut chercher les traces de leurs menées.

C’est pourquoi je distinguerai dans mes recherches ces deux points, que la légende a confondus, mais qui doivent être séparés dans l’histoire : le Couronnement et la Conspiration.

C’est en 813, quelques semaines avant la mort de l’empereur, qu’eut lieu cette imposante cérémonie du couronnement.

De bonne heure Charlemagne avait assigné un royaume à chacun de ses trois fils. Un testament, approuvé par les grands en 806, au plaid de Thionville, et signé par le pape Léon, réglait définitivement le partage. Après la mort de l’empereur, son fils aîné, Charles, devait avoir le pays des Francs, c’est-à-dire la Neustrie, l’Austrasie et la Germanie ; Pépin le pays des Lombards, c’est-à-dire l’Italie, la Rhétie et la Bavière ; enfin Louis aurait la Gaule romaine, c’est-à-dire l’Aquitaine, la Septimanie, la Provence et la Bourgogne.

« Mais, » dit M. Himly, « la mort simultanée de Pépin et de Charles en 810 et en 811 avait tout remis en question. De toute la descendance de Charlemagne il ne restait plus que son troisième et dernier fils légitime Louis, des bâtards encore en bas âge et un fils illégitime de Pépin appelé Bernard [25]. »

C’est pour régler de nouveau sa succession que Charlemagne tint, en 813, dans sa chapelle d’Aix, le grand conseil dont notre poème représente la tradition souvent très fidèle. Les historiens contemporains font mention de cette assemblée ; Thégan et le poète Ermoldus Nigellus se plaisent à en donner des détails qu’on retrouve sans grandes modifications dans la chanson de geste.

Je vais reproduire les passages d’Einhard, de Thégan, de la chronique de Moissac et d’Ermoldus Nigellus qui se réfèrent à cet évènement.

Einhard s’exprime ainsi : « Extremo vitae tempore, cum jam et morbo et senectute premeretur, vocatum ad se Hludowicum filium, Aquitaniae regem, qui solus filiorum Hildegardae supererat, congregatis sollempniter de toto regno Francorum primoribus, cunctorum consilio, consortem sibi totius regni et imperialis nominis heredem constituit, impositoque capiti ejus diademate, imperatorem et augustum jussit appellari. Susceptum est hoc ejus consilium ab omnibus qui aderant magno cum favore, nam divinitus ei propter regni utilitatem videbatur inspiratum ; auxitque magestatem ejus hoc factum et exteris nationibus non minimum terroris incussit [26]. »

La Chronique de Moissac s’étend davantage sur cette cérémonie : « Et in ipso anno, mense septembri, jam dictus Karolus fecit conventum magnum populi apud Aquis palatium de omni regno vel imperio suo. Et convenerunt episcopi, abbates, comites et senatus Francorum ad imperatorem in Aquis ; et ibidem constituit capitula numero xlvi de causis quae erant necessariae ecclesiae Dei et christiano populo. Post haec habuit consilium cum praefatis episcopis et abbatibus et comitibus et majoribus natu Francorum, ut constituerent filium suum, Ludovicum regem, ymperatorem, qui omnes pariter consenserunt, dicentes hoc dignum esse ; omnique populo placuit, et cum consensu et acclamatione omnium populorum Ludovicum filium suum constituit imperatorem secum, ac per coronam auream tradidit ei imperium, populis acclamantibus et dicentibus : « Vivat imperator Ludovicus ! » Et facta est laetitia magna in populo in illa die [27]. »

Mais c’est dans Thégan que nous trouvons les détails les plus explicites : « Supradictus vero imperator, cum jam intellexit adpropinquare sibi diem obitus sui, senuerat enim valde, vocavit filium suum Hludowicum ad se, cum omni exercitu, episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, locopositis ; habuit generale colloquium cum eis Aquisgrani palatio, pacifice et honeste ammonens ut fidem erga filium suum ostenderent, interrogans omnes a maximo usque ad minimum si eis placuisset ut nomen suum, id est imperatoris, filio suo Hludowico tradidisset. Illi omnes exultando responderunt Dei ammonitionem esse illius regi. Quod factum, in proxima die dominica ornavit se cultu regio et coronam capiti suo imposuit ; incedebat clare decoratus et ornatus, sicut ei decuerat. Perrexit ad ecclesiam, quam ipse a fundamento construxerat, pervenit ante altare quod erat in eminentiori loco constructum caeteris altaribus et consecratum in honorem Domini nostri Jesu Christi, super quod coronam auream, aliam quam ille gestabat in capite suo, jussit imponi. Postquam diu oraverunt ipse et filius ejus, locutus est ad filium suum coram omni multitudine pontificum et optimatum suorum, ammonens eum inprimis omnipotentem Deum diligere ac timere, ejus praecepta servare in omnibus, aecclesias Dei gubernare et deffendere a pravis hominibus ; sororibus suis et fratribus, qui erant natu juniores, et nepotibus et omnibus propinquis suis indefficientem misericordiam semper ostendere praecepit ; deinde sacerdotes honorare ut patres, populum diligere ut filios, superbos et nequissimos homines in viam salutis coactos dirigere ; coenobiorum consolator fuisset et pauperum pater ; fideles ministros et Deum timentes constitueret, qui munera injusta odio haberent ; nullum ab honore suo sine causa discretionis ejecisset, et semetipsum omni tempore coram Deo et omni populo irreprehensibilem demonstrare. Postquam haec verba et alia multa coram multitudine filio suo ostenderet, interrogavit eum si obediens voluisset esse praeceptis suis. At ille respondit libenter obedire et, cum Dei adjutorio, omnia praecepta quae mandaverat ei pater custodire. Tunc jussit eum pater ut propriis manibus elevasset coronam quae erat super altare et capiti suo imponeret, ob recordationem omnium praeceptorum quae mandaverat ei pater. At ille jussionem patris implevit. Quod factum, audientes missarum sollemnia ibant ad palatium. Sustinuit enim filius patrem eundo et redeundo, quamdiu cum eo erat filius. Non post multos dies magnificis donis et innumeris honoravit eum pater suus et dimisit eum ire Aquitaniam [28]. »

Malgré la longueur de ces citations, je vais encore donner les vers d’Ermoldus Nigellus qui se rapportent au couronnement de Louis ; il est intéressant de comparer la poésie savante avec la poésie vulgaire sur un même sujet :

Jamque, favente Deo, Francos pax undique habebat,
Straverat adversos Marsque Deusque viros.
Namque senex Carolus Caesar venerabilis orbi
Concilium revocat ad sua tecta novum.
Aurato residens solio sic coepit ab alto,
Electi circum quem resident comites :
« Audite, o proceres, nostro nutrimine freti,
Agnita narro quidem veraque credo satis :
Dum mihi namque foret juvenali in corpore virtus,
Viribus atque armis ludere cura fuit ;
Non torpore meo turpique pavore, fatebor,
Francorum fines gens inimica tulit.
Jam quoque sanguis hebet, torpescit dira senectus,
Florida canities lactea colla premit ;
Dextera bellatrix, quondam famosa per orbem,
Sanguine frigente, jam tremebunda cadit.
Proles nata mihi superis abscessit ab oris,
Ordine functa suo, heu ! tumulata jacet,
Sed quoque quae potior Dominoque placentior olim
Visa fuit, semper est mihi cessa modo,
Nec vos deseruit Christus quin germine nostro
Servaret, Franci, nunc sobolem placitam.
Illa meis semper delectans inclita jussis
Paruit atque meum edidit imperium,
Semper amore Dei ecclesiarum jura novavit,
Credita regna sibi contulit in melius.
Vidistis quae (dona) olim Maurorum funere misit :
Regem, arma et vinctos, magna trophaea simul.
Vos mihi consilium fido de pectore, Franci,
Dicite, nos prompte mox peragamus idem. »
Tunc Heinardus erat, Caroli dilectus amore,
Ingenioque sagax et bonitate vigens ;
Hic cadit ante pedes, vestigia basiat alma ;
Doctus consiliis incipit ista prior :
« O Caesar, famose polo terraque marique,
Caesareum qui das nomen habere tuis,

Addere consiliis nil nostrum est posse, nec ulli
Mortali potius Christus habere dedit :
Quae tibi corde Deus miseratus contulit, hortor,
Quantocius parens omnia perficias.
Filius, alme, tibi praedulcis moribus exstat,
Pro meritis qui quit regna tenere tua :
Hunc petimus cuncti, majorque minorque popellus,
Hunc petit aecclesia, Christus et ipse favet ;
Hic valet imperii post tristia funera vestri
Jura tenere armis ingenioque, fide. »
Annuit at Caesar laetus Christumque precatur,
Mittit et ad sobolem mox celerando suam.
Tempore namque illo Hludowic bonus Aquitanorum,
Ut supra cecini, regna tenebat ovans.
Quid moror? Extemplo patris pervenit ad aulam.
Gaudet Aquis clerus, plebs proceresque, pater.
Incipit haec iterum Carolus, per singula verba,
Dilectae proli narrat et exposuit :
« Nate, Deo care et patri populoque subacto,
Quem mihi solamen cessit habere Deus,
Cernis at ipse meam, senio properante, senectam
Deficere et tempus mortis inesse mihi.
Prima mei cura regni moderamina constant
Quae immerito mihimet contulit ipse Deus,
Non favor aut levitas humanae mentis adurguet
Quae tibi, crede, loquor, sed pietatis amor.
Francia me genuit, Christus concessit honorem,
Regna paterna mihi Christus habere dedit.
Haec eadem tenui, nec non potiora recepi,
Christicoloque fuit pastor et arma gregi.
Caesareum primus Francorum nomen adeptus,
Francis Romuleum nomen habere dedi. »
Haec ait et capiti gemmis auroque coronam
Imposuit, pignus imperii, sobolis :
« Accipe, nate, meam, Christo tribuente, coronam
Imperiique decus suscipe, nate, simul.

Qui tibi concessit culmen miseratus honoris
Conferat ipse tibi posse placere sibi. »
Tunc pater et soboles, praestandi munere laeti,
Prandia magna colunt cum pietate Dei.
O festiva dies, multos memoranda per annos !
Augustos geminos, Francia terra, tenes.
Francia, plaude libens, plaudat simul aurea Roma :
Imperium spectant cetera regna tuum.
Tum Carolus sapiens multis suadebat alumnum
Diligat ut Christum ecclesiamque colat.
Amplexans nimium libavit et oscula pulcra ;
Dat licitum ad propria, verba suprema sonat[29].

Les ressemblances qui existent entre ces différents textes et le poème français sont trop nombreuses et trop évidentes pour qu’il soit utile d’insister sur cette comparaison.

Il est donc certain que le début du poème français a un fonds historique ; on peut même ajouter qu’il remonte à une époque où la tradition n’avait encore que très peu altéré l’histoire, c’est-à-dire à une époque presque contemporaine des évènements qu’il raconte.

Je ne crois pas, comme M. L. Gautier, que le début du Coronement Looïs ait été calqué sur les récits d’Einhard ou de Thégan [30]. Il est même fort probable, pour ne pas dire certain, que le trouvère n’a jamais connu ces chroniques. Les auteurs de nos chansons de geste, en général n’étaient pas des clercs et ne pouvaient lire les textes latins. On pourrait répondre à la rigueur qu’ils se les faisaient traduire. C’est possible, mais le cas devait être bien rare, surtout à l’époque où je crois que notre poème fut composé.

Je n’oserais pas dire qu’il est, en tenant compte, bien entendu, des transformations qu’il aurait subies depuis, de la même date que les chroniques citées plus haut, mais je le crois de peu postérieur. « Ce début a certainement un grand air d’ancienneté, » dit P. Paris, « et la première inspiration doit en appartenir à l’époque Carlovingienne [31]. » Et pourtant lorsqu’il écrivait ces lignes P. Paris ne s’appuyait pas sur les ressemblances frappantes qui viennent d’être signalées entre l’histoire et la poésie. Jonckbloet dit de son côté, après avoir cité les vers d’Ermoldus Nigellus : « Notre chanson de geste nous a sans aucun doute transmis les dernières vibrations de cette hymne populaire [32]. »

En résumé, malgré les nombreux rapports qui existent entre notre poème et les textes dont je l’ai rapproché, on peut affirmer qu’il ne dérive pas de ces textes. D’une même source sont sorties d’un côté l’histoire des clercs, de l’autre celle du peuple, la chronique et la légende ; elles se sont écartées de jour en jour l’une de l’autre, pas assez cependant pour qu’on ne puisse retrouver leur parenté et par là remonter à leur origine commune.

« Si l’auteur de la chanson s’est inspiré de l’histoire, » observe M. L. Gautier, « il n’a pas toutefois respecté, comme l’a fait Thégan, la physionomie historique de Louis ; il n’a pas craint de le représenter sous les traits les plus méprisables [33]. »

Cette différence entre l’histoire et la légende est toute naturelle. J’en cite un exemple. Quand après de sages conseils donnés à son fils, le vieil empereur dit à celui-ci :

« S’ensi vuels faire ge te doins la corone,
 O se ce non, ne la baillier tu onques. »


Louis, dit le trouvère, est tout ébahi :

Ot le li enfes, ne mist avant le pié.

Il n’en est pas de même chez le chroniqueur : « Postquam haec verba et alia multa coram multitudine filio suo ostenderet, interrogavit eum si obediens voluisset esse praeceptis suis. At ille respondit libenter obedire et, cum Dei adjutorio, omnia praecepta quae mandaverat ei pater custodire... At ille jussionem patris implevit [34]. »

Thégan raconte les faits comme ils se sont passés, c’est tout naturel ; mais la légende, pour comprendre le rôle d’Arneïs d’Orléans et celui de Guillaume Fièrebrace, avait besoin de rapetisser la figure du roi ; c’est ainsi qu’elle fit de Louis un enfant de quinze ans, tandis qu’en réalité il en avait trente-cinq lorsqu’il reçut la couronne impériale.

Cette dégradation de la personne du prince pourrait avoir aussi une autre cause. Le peuple avait bien acclamé avec enthousiasme l’avènement de Louis, il applaudit bien encore à ses premiers actes [35], mais il ne dut pas garder longtemps cette admiration pour un homme qui n’était capable de porter qu’une tonsure au lieu d’une couronne [36]. Quelle humiliation, en effet, pour ce peuple fier et guerrier de voir son empereur se dégrader lui-même dans l’assemblée générale d’Attigny ! Quel mépris il dut concevoir pour l’homme imbécile dont toute la vie ne fut qu’une série d’opprobres, que son étonnante faiblesse lui fit accepter de ses évêques et de son fils !

Ainsi s’explique le rôle méprisable que joue Louis le Débonnaire dans notre chanson.

Nous retrouvons encore la différence des deux tendances, historique et légendaire, dans les dernières exhortations de Charles à son fils. Dans Thégan, dans Ermoldus, perce surtout la préoccupation des intérêts de l’Église et du clergé, et toutes les recommandations du vieillard pourraient presque se résumer dans ces deux vers :

Tum Carolus sapiens multis suadebat alumnum
Diligat ut Christum ecclesiamque colat [37].

Chez le trouvère les conseils de Charlemagne sont bien plus humains, ils sont surtout plus généraux ; l’empereur pense à tout son peuple et notamment aux faibles, aux pauvres, aux orphelins et aux veuves, dont le nom revient jusqu’à quatre fois dans ses paroles : Que Louis évite le péché, la luxure, la trahison, les jugements injustes, qu’il serve Dieu, qu’il défende les veuves et les orphelins, qu’il honore les pauvres, qu’il humilie les orgueilleux, qu’il punisse les rebelles, et enfin qu’il ne s’entoure que de bons conseillers.

Arrivons enfin à la trahison d’Arneïs d’Orléans. J’ai déjà cité quelques lignes dans lesquelles Fauriel semble croire à une conspiration ourdie contre l’avènement de Louis le Débonnaire. Jonckbloet, cherchant ce que cette croyance a de fondé, invoque d’abord des passages d’Einhard, de Thégan, des Annales faussement attribuées à Einhard, enfin de l’annaliste Saxon. J’ai cité plus haut [38] les paroles du premier de ces chroniqueurs, j’y ai ajouté un extrait de la Chronique de Moissac ; voici maintenant comment s’exprime Thégan : « Post obitum gloriosissimi supradicti imperatoris Karoli, perrexit filius ejus Hludowicus de partibus Aquitaniae, venit Aquisgrani palatium et suscepit omnia regna quae tradidit Deus patri suo sine ulla contradictione [39]. »

Einhard et l’annaliste Saxon disent de même : « Hludowicus... tricesimo postquam id acciderat die, Aquasgrani venit summoque omnium Francorum consensu ac favore patri successit [40]. »

Je cite encore Nithard : « Heres autem tantae sublimitatis, Lodhuwicus, filiorum ejus justo matrimonio susceptorum novissimus, ceteris decedentibus, successit ; qui, ut pro certo patrem obisse comperit, Aquis ab Aquitania protinus venit, quo undique ad se venientem populum absque quolibet impedimento suae ditioni addixit [41]. »

Enfin la Chronique d’Adon : « Ludovicus... ingressum imperii secunda et placida quiete habuit, porro finis ejus multis incommoditatibus et adversitatibus fatigatur [42]. »

J’ai fait remarquer précédemment qu’il faut établir une distinction entre l’avènement de Louis et son couronnement. Or c’est précisément en parlant de ce dernier fait qu’Einhard dit : « Susceptum est hoc ejus consilium ab omnibus qui aderant magno cum favore. » Il ne répond donc pas à la question de Jonckbloet : « Louis le Débonnaire a-t-il rencontré de l’opposition à son avènement ? » Cette observation s’applique également à la Chronique de Moissac.

Restent les autres textes : ils sont formels et s’accordent à dire que le nouvel empereur fut acclamé à son avènement.

Mais il n’en est pas de même du passage suivant de l’Astronome Limousin : « Per idem autem tempus, mortuo jam pridem Pippino, Italiae rege, nuperrime autem Karolo, itidem fratre, res humanas relinquente, spes universitatis potiundae in eum adsurgebat. Misso enim pro quibusdam necessariis patrem consulendis Gerrico, capis praelato, cum in palatio moraretur, praestolans perlatorum responsum, monitus est tam a Francis quamque a Germanis ut ad patrem rex veniret eique propter adsisteret ; videri sibi dicentes quod pater cum jam in senilem vergeret aetatem et acerbe ferret liberorum infortunatam defectionem, citam illius haec portenderent corpoream solutionem. Quod Gerricus cum regi, rex vero consiliariis retulisset, quibusdam vel pene omnibus visum est salubre suggestum ; sed rex altiori consilio, ne forte per hoc patrem suspectum redderet, agere distulit. Haec tamen divinitas, pro cujus timore et amore facere noluit, ut sibi moris est amatores sui sublimius quam cogitari potest nobilitare, prudentius ordinavit. Pacem porro petentibus his quos bello fatigare solitus erat rex, articulo duorum annorum praestituto, libenter induisit. Interea imperator Karolus, considerans suum in senectute adclinem devexum et verens ne forte subtractus rebus humanis confusum relinqueret regnum, quod erat Deo donante nobiliter ordinatum, scilicet ne aut externis quateretur procellis, aut intestinis vexaretur scissionibus, misit filiumque ab Aquitania evocavit ; quem venientem clementer suscepit, tota aestate secum tenuit, de his quibus eum indigere putavit instruxit. Qualiter videlicet sibi vivendum, regnandum, regnum ordinandum et ordinatum tenendum foret monuit, et tandem imperiali eum diademate coronavit, et summam rerum penes eum futuram esse, Christo favente, innotuit, et, hoc peracto negotio, reditum ad propria concessit. Qui, mense Novembri a patre digrediens, Aquitaniam repetiit... Defuncto autem patre piae recordationis, missus est Rampo ad eum [43] ab eis qui sepulturam ejus curarunt, libetis scilicet et proceribus palatinis, ut et mortem ejus mature cognosceret adventumque suum nullo modo comperhendinaret. Qui cum Aurelianam devenisset ad urbem, Theodulfus, ejusdem urbis episcopus, vir undecumque doctissimus, causam ejus adventus persensit, et velocissime misso perlatore imperatori innotescere studuit, hoc tantummodo ei suggerendum jubens, utrum praestolaretur venientem in urbem an in itinere aliquo sibi occurreret venturo ad urbem. Quam protinus causam ille commentatus agnovit et ipsum venire ad se jussit. Inde alium atque alium hujusce rei tristes suscipiens nuntios, post quintum diem ab eodem loco pedem movit et cum quanto passa est angustia temporis populo iter arripuit. Timebatur enim quam maxime Wala, summi apud Karolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri contra imperatorem moliretur. Qui tamen citissime ad eum venit et humillima subjectione se ejus nutui secundum consuetudinem Francorum commendans subdidit. Post cujus ad imperatorem adventum aemulati eum omnes Francorum proceres certatim gregatimque ei obviam ire certabant ; tandemque ad Aristallium prospero pervenit itinere et, die tricesimo postquam ab Aquitania promovit, palatio Aquisgrani pedem feliciter intulit... Venit ergo imperator Aquispalatium et a propinquis atque multis Francorum militibus cum multo est favore receptus imperatorque secundo declaratus [44]. »

« En combinant, » dit Jonckbloet, après avoir rappelé ce passage, « en combinant le message pressé de l’évêque Théodulfe, les craintes du jeune roi et l’exil inopiné des anciens favoris [45], on arrive facilement à admettre une conjuration déjouée, probablement par l’adhésion bruyante de tout le peuple dont tous les auteurs font foi. L’histoire n’en parle pas, mais elle paraît incontestable [46]. »

Enfin Jonckbloet rapporte encore un passage de la Vita Walae et deux strophes d’un poème de Théodulfe, dans lesquels il voit des allusions, aux projets de résistance [47].

Mais, plusieurs années déjà avant l’érudit hollandais, M. Himly n’avait pas hésité à reconnaître dans le passage cité plus haut de l’Astronome Limousin les traces certaines d’une conspiration, qui aurait eu pour but de priver Louis de la couronne impériale : « On enseigne partout, » dit M. Himly, « que Louis succéda sans opposition à son père ; je n’en suis pas moins persuadé qu’il eut à vaincre, sinon des résistances ouvertes, au moins des répugnances profondes, et que le plus ardent de ses adversaires ne fut personne d’autre que le chef même du conseil impérial, le favori de l’empereur, Wala en un mot [48]. »

« .....J’admets, par conséquent, comme un fait au moins probable, que Wala s’opposa à l’association du seul fils légitime de Charlemagne, et qu’il essaya de lui substituer un autre héritier, plus capable que lui de porter le poids des affaires [49]. »

Moi aussi, je suis convaincu qu’il y eut à la cour, dans les dernières années de Charlemagne, des intrigues qui avaient pour but de s’opposer à l’avènement de Louis. Mais je ne crois pas que ces résistances se soient manifestées ouvertement. Si Wala s’était prononcé contre l’association de Louis à l’empire, il aurait perdu la confiance et l’amitié de Charles ; or il est resté au premier rang des honneurs jusqu’à la mort de l’empereur. D’un autre côté, c’est bien lui qui vint le premier des seigneurs réunis à Aix saluer Louis lors de son avènement.

Mais l’existence seule du complot, qui semble n’avoir été un mystère pour personne, suffisait pour donner naissance à la légende que nous retrouvons dans notre chanson.

Il reste à expliquer les rôles de Guillaume et d’Arneïs dans le poème.

Le peuple était incapable de comprendre les grandes vues politiques qui avaient poussé Wala à la résistance contre Louis le Débonnaire. Pour la foule, Louis, étant le seul fils légitime de l’empereur, était aussi son unique héritier, et quiconque mettrait des entraves à sa succession au pouvoir commettrait un crime. Or pouvait-on attribuer ce rôle odieux à Wala ? Wala, le cousin germain de Charlemagne, avait été son bras droit ; disgracié par Louis, il s’était retiré dans un monastère, où par ses vertus il édifiait les moines, qui l’élurent abbé. Il ne sortit du cloître qu’après le plaid d’Attigny, lorsque l’empereur eut déclaré à l’Église, en présence du peuple, qu’il se soumettait à une pénitence publique, pour l’avoir fait exiler injustement. Il redevint donc encore une fois l’homme le plus puissant de l’empire. Bientôt en désaccord avec l’empereur, il fut toujours secondé par le haut clergé, parce que dans toutes ses entreprises il avait en vue surtout le bien de l’État et celui de l’Église. Après avoir rempli de très importantes missions, il mourut au cours d’une ambassade, dont il s’était chargé dans le dessein de réconcilier l’empereur avec son fils Lothaire.

Cet homme ne pouvait être pris pour un traître ; le peuple ne pouvait lui prêter le rôle qu’il a donné à Arneïs d’Orléans dans la chanson.

Parmi les chefs de l’aristocratie militaire qui firent tant d’opposition au faible empereur et suivirent le parti de Wala l’histoire nous a conservé le nom d’un Matfred, comte d’Orléans, qui fut toujours associé à la fortune de Wala, arrivant au pouvoir avec lui quand son parti était vainqueur, partageant ses disgrâces quand il était vaincu. Il est fort probable que ce comte d’Orléans avait trempé dans les conjurations de Wala contre l’avènement de Louis ; du moins sa conduite ultérieure donne beaucoup de vraisemblance à cette supposition.

Mais les raisons qui ne permettaient pas d’attribuer à Wala le rôle d’un traître n’existaient plus pour le comte d’Orléans. Matfred n’était pas de la famille impériale, il n’a jamais eu la gloire de Wala, et surtout il était loin de mener la vie religieuse de ce dernier. Bien plus, il fut, ainsi que Hugues, comte de Tours, dans un plaid tenu à Aix en 828, à l’instigation de l’impératrice Judith, accusé de trahison, reconnu coupable et publiquement dégradé. Ces deux comtes, envoyés avec une grande armée au secours de Bernard, comte de Barcelone, contre les Goths, avaient, par haine de ce Bernard, laissé l’ennemi piller à loisir les environs de Barcelone et se retirer tranquillement avec son butin.

C’est peut-être pour ces différentes raisons que le rôle de traître fut attribué dans notre légende au comte d’Orléans.

De même que le rôle de Matfred dans l’histoire a pu donner naissance au personnage d’Arneïs dans la légende, de même celui de Bernard, dont je viens de citer le nom, expliquerait peut-être l’introduction de Guillaume dans notre chanson. Bernard, en effet, est précisément le fils de ce Guillaume qui devint si célèbre dans les chansons de geste. Bernard, filleul de l’empereur Louis, fut son plus puissant défenseur contre le parti aristocratique, et c’est lui qui, d’accord avec l’impératrice Judith, fit condamner pour trahison, comme je l’ai dit plus haut, ses deux plus mortels ennemis, les comtes de Tours et d’Orléans.

En combinant ces faits et en les résumant, on trouve dans l’histoire, aussi bien que dans la poésie, un comte de Toulouse qui se fait le défenseur de la famille impériale et qui cause la perte d’un comte d’Orléans, ennemi de l’empereur et coupable de trahison.

Ce rapprochement me paraît expliquer assez bien le rôle que la légende attribue au comte de Toulouse et à celui d’Orléans dans la cérémonie du couronnement. Mais, s’il en est ainsi, pourquoi ces deux personnages n’ont-ils pas gardé leurs propres noms ?

La substitution de Guillaume à Bernard est toute naturelle. Guillaume avait été nommé, en 790, duc de Septimanie et comte de Toulouse, avec charge de faire rentrer les Vascons sous l’obéissance des Francs ; il s’acquitta glorieusement de sa tâche. En 793, il se jeta au devant des Sarrasins d’Espagne qui envahissaient la France, fut vaincu par eux sur les rives de l’Orbieu, à Villedaigne, mais après une telle résistance que les Sarrasins, malgré leur victoire, furent obligés de repasser les Pyrénées. En 801, (ou 803) c’est encore Guillaume qui eut la plus large part à la prise de Barcelone par les armées du roi d’Aquitaine.

Le bruit de ces exploits ne remplit pas seulement les contrées qu’ils avaient pour théâtre, mais le pays tout entier des Francs ; nous en avons la preuve dans les deux poèmes qui nous sont parvenus sur les deux faits d’armes signalés plus haut, la bataille de l’Orbieu et la prise de Barcelone.

Or ce roi d’Aquitaine, au service de qui Guillaume consacrait sa vie, était précisément le fils de Charlemagne, Louis, qu’on avait porté en berceau dans son royaume et qui avait à peu près douze ans lorsque Guillaume fut nommé comte de Toulouse

Ainsi, quand s’ouvrit le ixe siècle, Louis régnait sous la sauvegarde énergique de Guillaume, et pendant près de quinze ans le comte de Toulouse fut pour ce jeune roi et pour ses états un protecteur de tous les instants.

Dans le récit du couronnement de Louis la légende fait du futur empereur un enfant ; cet enfant trouve contre ses ennemis un généreux défenseur : naturellement ce défenseur doit être celui que Louis eut pendant toute son enfance, c’est-à-dire Guillaume.

Guillaume devenant ainsi le protecteur exclusif et nécessaire de Louis, nous le verrons plus loin se substituer dans la tradition à d’autres personnages historiques, qui s’étaient faits les défenseurs de la royauté contre la féodalité ; substitution qui, outre la célébrité de Guillaume de Toulouse, s’explique encore par la similitude des noms de ces personnages, dont plusieurs s’appelaient Guillaume.

Ainsi, en admettant que dans la première partie du Coronement Looïs le personnage de Guillaume n’ait pas été créé de toutes pièces, on s’explique aisément comment ce même personnage a pu prendre la place de Bernard son fils, comme lui comte de Toulouse.

Quant au nom d’Arneïs [50], il a eu nécessairement sa raison d’être, mais cette raison je ne la connais pas. Je n’ai trouvé dans l’histoire aucun personnage de ce nom qui ait mérité le rôle joué dans le poème par le comte d’Orléans. Que faut-il en conclure ? Que les documents de l’époque sont insuffisants pour éclairer l’histoire, et rien de plus.

Je ne chercherai pas à expliquer les autres différences qui existent entre le poème et l’histoire ; elles résultent de l’altération fatale des faits par la tradition orale ou par le caprice des trouvères.


2. — Seconde branche.


La seconde branche du Coronement Looïs est la plus étendue ; elle ne comprend pas moins de 1100 vers (vv. 272-1429). Si on en fait une analyse exacte, de laquelle on écarte toutes les incidences, tous les détails qui ne peuvent être que le fait du poète, lors même que le fonds aurait une origine historique, on trouve ceci :

Guillaume est à Rome ; il y est venu, non dans l’intention de guerroyer, mais simplement en pèlerinage. Deux messagers arrivent et annoncent au pape que les Sarrasins, conduits par l’émir Galafre, ont pris la ville de Chapre [51], avec le roi Guaifier, sa famille, et un grand nombre de soldats. Guillaume, averti par le pape, fait armer ses chevaliers. Mais avant la rencontre des deux armées ennemies, un accord a lieu entre les chrétiens et les infidèles. Au lieu d’une mêlée générale, on remettra le sort des deux parties entre les mains de deux guerriers, qui, dans un combat particulier, décideront à qui devra appartenir le pays. Les Sarrasins ont pour champion un géant orgueilleux nommé Corsolt ; celui du pape est Guillaume Fièrebrace. À l’heure convenue, des otages ayant été remis de part et d’autre, le combat a lieu en présence des deux armées. Après une lutte acharnée, pleine de péripéties, Guillaume, qui a reçu au nez une légère blessure, parvient à terrasser son adversaire et lui coupe la tête. Ce résultat épouvante les infidèles, qui prennent la fuite ; il ranime, au contraire, l’espoir et le courage des chrétiens, qui les poursuivent et en font un grand carnage. L’émir Galafre est pris et se fait baptiser. Guaifier, délivré, ainsi que sa famille et ses sujets, offre à son libérateur sa fille et la moitié de ses états ; Guillaume accepte, et les noces vont avoir lieu, lorsque le héros franc est rappelé subitement au secours de l’empereur Louis. Il abandonne sa fiancée et court où son devoir l’appelle.

Tels sont les faits principaux de cet épisode, les seuls auxquels on puisse espérer assigner une origine historique. Tout le reste ne doit être considéré que comme des amplifications légendaires.

Le terrain ainsi déblayé, les recherches deviennent plus faciles.

Les trois noms principaux qui figurent dans la seconde partie du Coronement Looïs sont ceux de Guillaume, de Corsolt et de Guaifier. Trouve-t-on dans l’histoire un évènement qui se rapporte à des personnages de ce nom et qui ait pu inspirer notre poème ?

Les Sarrasins n’ont guère commencé leurs ravages dans la péninsule avant la seconde moitié du ixe siècle. Ils y pénétrèrent pour la première fois en 838, lorsque le duc de Naples, André, en guerre contre Sicard, prince de Salerne, appela à son secours les Arabes de Sicile. Or, Guillaume de Gellone, le héros du cycle épique qui porte son nom, est mort dans les premières années du siècle. Si donc les faits que raconte le poème ont réellement eu lieu, ce n’est pas à Guillaume de Gellone, mais à un ou à plusieurs autres personnages qu’il faut les attribuer, que ces personnages s’appellent ou non Guillaume, sauf à chercher ensuite comment les faits ont été rattachés à la légende poétique de saint Guillaume.

Le nom de Corsolt ne nous apprend rien de plus. Ou bien Corsolt est le même personnage que ce Corson à qui Charlemagne substitua Guillaume dans le comté de Toulouse [52] en 793, et alors son rôle, comme celui de Guillaume, et pour la même raison chronologique, ne peut être que légendaire ; ou bien il représente tout autre personnage historique ou imaginaire, duquel on ne sait rien.

Si, au contraire, on étudie de près le troisième personnage, celui qui porte le nom de Guaifier et le titre de roi, on arrive à un résultat tout différent.

Ce nom de Guaifier est peu commun dans l’histoire ; on ne connaît guère que le duc d’Aquitaine, plus souvent appelé Waïfre, qui suscita tant de difficultés à Pépin le Bref et dont le roi n’eut raison qu’en le faisant assassiner, en 768, et Guaifier, prince de Salerne, qui consuma la plus grande partie de sa vie en guerres contre ses voisins et contre les Musulmans [53]. Il est clair que le premier n’est pas le héros de notre chanson. Dans l’histoire du second on trouve un épisode qui pourrait bien avoir été la première inspiration du poème. C’est le siège de Salerne par les Sarrasins, de 871 à 873. La Chronique anonyme de Salerne le raconte en détail [54].

Trente mille Arabes, sous la conduite du roi Abd-Allah, ayant débarqué en Calabre, vinrent dresser leurs tentes autour de Salerne, dévastant tous les environs, pillant Bénévent, Naples, Capoue. Le prince de Salerne, Guaifier, prévenu à temps de l’arrivée prochaine des infidèles, s’était préparé à la résistance. Aidé par les Capouans et les Toscans, il avait réparé les murs de sa ville et les avait flanqués de tours hautes et solides. De part et d’autre on n’avait rien négligé, les infidèles, pour se rendre maîtres de la place, les chrétiens, pour la défendre ; aussi le siège fut-il long et pénible. Chaque jour, c’était des assauts de l’ennemi ou des sorties impétueuses des assiégés. Plus Guaifier mettait d’opiniâtreté dans la défense, plus les Sarrasins mettaient de vigueur dans l’attaque ; et ceux-ci recevaient quotidiennement des renforts, tandis que les forces des Salernitains allaient s’affaiblissant de jour en jour. La famine exerçait sur les assiégés d’affreux ravages, les plus vils animaux, les chiens, les rats, étaient leur seule nourriture. Cependant chacun faisait son devoir ; la femme du prince Guaifier montait elle-même sur les murs pour encourager les défenseurs et leur porter des vivres. Malgré tous ces efforts les assiégés allaient être obligés de se rendre lorsqu’enfin Louis, fils de Lothaire, roi d’Italie et empereur, imploré par l’évêque Landolf, comte de Capoue, qui était venu le trouver à Pavie, se décida à porter secours à ces malheureux. Au commencement de l’année 873, il descendit dans le midi de l’Italie avec une armée. Quand l’empereur fut arrivé sur le théâtre de la guerre, son neveu Gontier, à peine âgé de quinze ans, lui demanda l’autorisation de marcher à l’ennemi. Après un long refus, Louis finit par céder. Gontier, ralliant alors à sa troupe la milice de Capoue, profita d’un épais brouillard pour fondre à l’improviste sur l’ennemi, qui fut mis en pleine déroute, laissant neuf mille hommes sur le terrain. Malheureusement Gontier périt dans la mêlée, et l’empereur ne put que pleurer sur son corps, lorsqu’il vint visiter le champ de bataille.

« Les Arabes, effrayés par les succès de l’armée française, levèrent le siège de Salerne, après avoir garotté leur général Abd-el-Maleck et l’avoir entraîné de force sur un vaisseau prêt à mettre à la voile [55]. »

Quelque temps après, l’empereur reprit la route de ses états ; il mourut l’année suivante à Brescia (875).

« La même année, le wali Sicilien Abou-Maleck, envoya une nouvelle flotte qui débarqua quelques troupes aux environs de Naples. Cette expédition réussit à surprendre le prince de Salerne, qu’elle battit complètement et dont elle aurait occupé la capitale, sans l’arrivée d’une armée grecque, qui l’obligea à se rembarquer précipitamment [56]. »

Guaifier mourut en 879, après avoir embrassé la vie monastique en expiation de ses fautes.

La durée du siège que je viens de raconter, l’énergie avec laquelle résistèrent les Salernitains, les longues souffrances qu’ils endurèrent, les atrocités et les déprédations commises par les ennemis dans les environs de la ville, les combats multiples qui se livraient tous les jours sous ses murs, l’importance elle-même de cette place, qui était devenue une des villes les plus prospères et les plus renommées de l’Italie méridionale, ont dû donner à cet évènement un grand retentissement dans le monde chrétien et en particulier dans l’Italie et la Gaule. Mais la renommée grandit en voyageant. Le récit, grossi par l’imagination populaire, offrait en arrivant chez les Francs un beau sujet de chanson, dans ce pays et à cette époque où les trouvères étaient si nombreux, où le peuple écoutait avec enthousiasme les chants de guerre.

Ce sujet a-t-il été mis en œuvre ? Le nom de Guaifier, roi en Italie, figure dans plusieurs chansons de geste [57], et ce Guaifier, je l’ai déjà fait remarquer [58], ne peut être que le prince de Salerne. Or dans la vie de ce prince un seul fait a pu acquérir à son nom cette célébrité, c’est celui que je viens de raconter, le siège de Salerne en 873. C’est de beaucoup la plus belle page de son histoire, car la plupart de ses autres guerres ont été des querelles injustes contre ses voisins ; les relations qu’il eut avec les Sarrasins après la délivrance de sa ville ne sont rien moins que glorieuses pour lui, puisque, après avoir été battu par les infidèles, il fit avec eux un traité d’alliance offensive et défensive, qu’il fut menacé des foudres du Saint-Siège, et qu’enfin, ayant été frappé d’une maladie, il crut à une vengeance du ciel et se fit moine en expiation de ses crimes. Il est donc certain que la renommée qui le fit vivre dans nos chansons comme un défenseur de la foi et un adversaire des Sarrasins est née du long siège qu’il soutint si glorieusement.

Je vais plus loin et je dis que c’est dans le poème aujourd’hui représenté par la seconde partie du Coronement Looïs que ce fait historique a, reçu son développement littéraire. Il y a, en effet, entre le poème et la Chronique de Salerne des ressemblances tellement frappantes qu’on ne peut les attribuer au simple hasard.

Dans le Coronement Looïs nous voyons un Guaifier, roi de Capoue, fait prisonnier avec sa famille et ses sujets par les Sarrasins et délivré par les Francs ; dans la chronique nous trouvons un Guaifier, souverain de Salerne, réduit à la dernière extrémité, presque fait prisonnier avec sa famille et ses sujets par les Sarrasins et délivré par les Francs. Dans les deux récits les infidèles, après leur défaite, quittent l’Italie. Ce sont là les faits principaux, ceux qui forment le fonds du récit, et ils sont identiques de part et d’autre [59]. C’est seulement en entrant dans les détails qu’on trouve des différences. Voyons si ces différences sont aussi réelles qu’elles paraissent l’être de prime abord, si elles ne dépendent pas de la différence essentielle des deux genres de récit, de la chronique et de la poésie. Le chroniqueur cherche à raconter les événements tels qu’ils se sont passés dans la réalité, et ces évènements, une fois écrits, restent immuables sur le parchemin. Le trouvère, au contraire, prend un fait que souvent il ne connaît que très imparfaitement, qu’il déforme sciemment pour le rendre plus agréable à ses auditeurs, et qui aura encore la plupart du temps à subir les remaniements des générations suivantes.

Dans l’histoire le théâtre de la guerre est sous les murs de Salerne, dans la chanson il est près de Rome. Mais, d’abord, on sait que les trouvères ne se piquaient pas d’une grande exactitude géographique dans leurs récits. Pour eux le siège du pape était un centre où venaient se grouper tous les évènements qui se passaient au-delà de Montjeu. Le fait avait lieu en Italie, donc ce pouvait être près de Rome. Bien plus, en étudiant de près la seconde partie du Coronement Looïs, on reconnaît qu’à l’origine de la légende la scène n’était pas aussi près de Rome que dans la rédaction actuelle. En effet, Guillaume est arrivé à Rome en simple pèlerin, sans aucune pensée de combat, sans parler une seule fois des Sarrasins, sans songer à eux. Le pape lui-même n’en paraît pas davantage préoccupé, et rien ne ferait penser à l’ennemi, si, au moment où l’on s’y attend le moins, deux messagers n’arrivaient, annonçant que les infidèles viennent de prendre Capoue [60].

Les infidèles sont à Capoue, les chrétiens à Rome. Avant que les deux armées se rencontrent, on s’attend naturellement à les voir franchir l’espace qui les sépare. Eh bien, il n’en sera pas ainsi. Comme dans un rêve, où l’espace et le temps n’existent pas, où l’on commence dans un lieu une action que l’on continue dans un autre, sans s’apercevoir du changement de scène, le poème ne tient aucun compte des cinquante lieues qui séparent les deux villes. Le jour même où l’on apprend que les païens sont dans Capoue, le pape va trouver l’émir pour lui proposer la paix, rentre dans Rome, rend compte de son message à Guillaume, qui sort à son tour, tue le géant Corsolt, met les païens en fuite, et délivre les prisonniers chrétiens. Bref, dans la première partie du récit, Capoue et Rome sont assez distantes pour que dans celle-ci on ignore ce qui se passe autour de l’autre ; dans la seconde partie, au contraire, les deux villes sont à peu près confondues. Comment expliquer cette inconséquence ? Tout simplement par l’ignorance d’un remanieur, qui, en introduisant le pape dans le poème, a transporté devant Rome le lieu du combat, lequel originairement avait lieu sous les murs de Capoue.

Il y a d’autres divergences entre les deux récits. Dans la chronique, les Sarrasins sont vaincus en bataille rangée ; d’après la chanson, c’est dans un combat singulier. Mais c’est là une différence de détail, sans importance, qu’on pourrait même, à la rigueur, expliquer encore par l’histoire. En effet, le récit du siège est précisément agrémenté de plusieurs de ces combats particuliers ; le chroniqueur se plaît même à en raconter deux avec assez de détails [61]. Dans le premier nous n’avons pas le nom du champion Sarrasin, mais nous savons que c’était, comme Corsolt, un géant présomptueux et insolent, que comme lui il fut terrassé et mis à mort par le chrétien. Le champion des chrétiens dans la chronique s’appelle Pierre, dans la légende Guillaume ; j’expliquerai plus loin la présence de Guillaume dans le poème.

Mais au lieu de pousser si loin l’explication des détails, il est bien plus naturel d’admettre que la lutte entre Corsolt et Guillaume n’est qu’un épisode joint au fait historique de la délivrance de Guaifier par les Francs.

Il faut attribuer à l’altération fatale de l’histoire par la légende les autres différences existant entre les deux récits et en particulier ce fait que la chanson présente Guaifier comme étant déjà prisonnier des ennemis, tandis qu’en réalité il faillit seulement le devenir [62]. J’ai dit déjà que Guillaume, comte de Toulouse, n’avait pu aller combattre les Sarrasins en Italie, et dans le récit du siège de Salerne l’histoire ne fait mention d’aucun Guillaume. Les deux champions chrétiens, vainqueurs des deux combats singuliers racontés par le chroniqueur, sont appelés l’un Pierre, l’autre Landémar. Celui qui bat définitivement les Sarrasins et délivre Salerne est Gontier, neveu de l’empereur Louis. Non seulement le nom de Guillaume ne figure pas dans le récit du siège de Salerne, mais on ne connaît aucun personnage de ce nom qui soit allé en Italie combattre les Musulmans. Guillaume Bras-de-Fer, fils de Tancrède de Hauteville, n’eut jamais affaire à eux. De sorte qu’en donnant à notre chanson une base historique autre que celle que je propose, on n’y expliquerait pas davantage la présence de Guillaume. Aussi suis-je convaincu qu’à l’origine ce nom n’y figurait pas et qu’il n’y a été introduit que postérieurement, soit lors de ce travail d’unification plus ou moins inconscient qui classa nos poèmes épiques en trois gestes, celles du roi, de Garin de Monglane et de Doon de Mayence, soit dans tout autre circonstance.

Pour P. Paris, qui le premier s’est occupé sérieusement de cette question et a montré le chemin à ceux qui devaient le suivre, le héros de notre chanson n’était autre que Guillaume de Hauteville : « Le chef des Normands, » dit-il, « qui conquirent la Pouille sur les Sarrasins au xie siècle, Guillaume de Hauterive (sic), portait le surnom de Bras de Fer, évidemment le même que celui de Fièrebrace. De cette coïncidence déjà remarquée ailleurs, on peut conclure que la partie de la branche du Couronnement de Looys relative aux guerres d’Italie a été inspirée par les bruits répandus en France au temps de la conquête du chevalier normand. Pour distribuer entre plusieurs personnes les exploits souvent réunis dans les chansons de geste sur une seule tête, il faut tenir compte des surnoms différents du même personnage. Guillaume d’Orange, Guillaume Fièrebrace, Guillaume au Court nez, représenteront un Aquitain vainqueur des Maures ; un Normand vainqueur des Sarrasins d’Italie ; enfin un baron féodal défenseur des droits du roi de France. Il n’est pas impossible d’expliquer la confusion de ces trois légendes. Tandis que les jongleurs chantaient les anciens exploits du comte Guillaume contre les Maures d’Espagne, d’autres racontaient les récentes victoires de Guillaume Bras de Fer sur les Sarrasins de Sicile, la délivrance de Salerne, les dons énormes d’argent et de terre accordés aux aventuriers normands ; ainsi les gestes de Guillaume d’Orange et du Normand Guillaume Bras de Fer marchèrent de front jusqu’à ce que l’ignorance de la génération suivante finit par les confondre [63]. »

Jonckbloet ne partage pas l’opinion de P. Paris. Il lui fait d’abord cette objection : « Si nous tenons compte des surnoms, il sera difficile de conclure des événements de la chanson que Guillaume d’Orange prend ici la place de Guillaume de Hauteville. La déduction serait parfaitement logique si le héros prenait ici le nom de Fièrebrace ; mais nous voyons au contraire qu’il le perd, pour en prendre un autre qui a prévalu. Guillaume portait déjà dans des chansons antérieures le surnom de Fièrebrace, qu’il tient probablement, comme nous l’avons vu, du comte de Poitiers du même nom [64]. »

Cette objection n’est pas solide. Non seulement Guillaume ne perd pas ici le surnom de Fièrebrace, qu’il continue à porter simultanément avec celui de Court Nez, mais rien ne prouve qu’il ne le prenne pas ici pour la première fois. Il est appelé Fièrebrace, il est vrai, dans des chansons qui passent pour être antérieures à notre rédaction du Coronement Looïs, mais il faudrait, pour tirer de là un argument contre P. Paris, prouver deux choses, d’abord que ces chants sont antérieurs à la première rédaction du Coronement Looïs où ce nom ait figuré, en second lieu que ce surnom de Fièrebrace se trouvait déjà dans les premières rédactions de ces chants et n’y a pas été ajouté à une date postérieure.

La seconde objection de Jonckbloet ne me semble pas meilleure que la première. Après avoir fait une histoire succincte des expéditions de Guillaume de Hauteville en Italie, le savant Hollandais conclut : « Si Guillaume de Hauteville n’a pas défendu le Pape, n’a pas combattu les Sarrasins, il va sans dire que pour cette raison encore nous hésiterons à vouloir retrouver dans cette partie de notre poème un écho de la tradition de ses hauts faits [65]. »

On peut répondre à Jonckbloet que si Guillaume Bras-de-Fer n’a pas combattu les Sarrasins, que s’il n’a pas défendu le pape, d’autres Normands, qui l’avaient précédé en Italie, ont fait l’un et l’autre, et que la gloire de Guillaume a fort bien pu absorber celle de ses compatriotes qui l’ont précédé, accompagné ou suivi dans la Péninsule. Ses exploits ont fait grand bruit [66], et on a pu lui attribuer volontairement, ou involontairement des faits qu’il n’a jamais accomplis.

Mais la troisième et dernière objection est plus grave : « II faut observer, » dit Jonckbloet, « que ce n’est pas seulement ici qu’on rencontre le récit de la délivrance de Rome de la domination sarrasine par suite d’un combat singulier d’un champion Carlovingien. Les mêmes faits se retrouvent dans une branche de la chanson d’Ogier d’Ardenne de Raimbert de Paris. Là non seulement le nom du Sarrasin Corsolt ou Corsubles revient, mais ce qui est beaucoup plus curieux, c’est qu’on a rattaché à la gloire d’Ogier le souvenir de la trahison d’Alori, complètement perdue dans les chansons de Guillaume d’Aquitaine. Il pourrait bien y avoir quelque connexité entre les deux branches de ces poèmes, mais l’espace nous manque pour insister sur ce point.

« En tout cas, dans le poème d’Ogier il n’y a pas de confusion de noms possible, donc pas de raison pour attribuer cette geste au fils de Tancrède de Hauteville [67]. »

Cet argument, en montrant avec quelle facilité les trouvères savaient changer les noms de leurs personnages, prouve que le combat contre Corsolt a pu être attribué à Guillaume de Narbonne aussi directement qu’à Ogier, sans l’intermédiaire de Guillaume Bras-de-Fer.

De plus, la principale raison qui semble avoir porté P. Paris à voir dans notre héros le fils de Tancrède de Hauteville, c’est son nom de Guillaume et surtout son surnom de Bras-de-Fer, « évidemment le même que celui de Fièrebrace ». Mais précisément ces deux surnoms sont bien distincts, le premier vient de Bracchium de ferro, le second de Fera brachia ; il n’y a donc pas moyen de les confondre. Si le Guillaume épique a emprunté son surnom de Fièrebrace à un personnage historique, c’est, selon toute vraisemblance, à Guillaume Fièrebrace, comte de Poitiers et d’Aquitaine (963-993). Ce n’est pas dans cette partie de notre poème que la confusion des deux personnages a pu avoir lieu.

Pour moi, je crois l’origine de notre chanson antérieure aux conquêtes des Normands dans l’Italie méridionale, tout en trouvant exagérée l’antiquité que Jonckbloet est prêt à lui accorder, quand il dit qu’ « elle date peut-être du temps des campagnes en Italie de Pépin ou de Charlemagne, qui tous deux marchèrent à la défense du pape [68]. » Il me paraît évident que cette branche du Coronement Looïs remonte aux souvenirs du siège de Salerne en 872-873 [69].

Guillaume de Bezalu, surnommé Trunnus, cité par Jonckbloet [70] à cause du surnom de Guillaume au Court Nez, n’a rien de commun avec le poème.

J’ajouterai qu’il a dû exister une rédaction ne mentionnant pas l’accident qui a écourté le nez de Guillaume. Mais je suis loin de dire que cette rédaction fût plus ancienne que la nôtre. Je donnerai plus loin deux remaniements en prose qui ne parlent pas de cette blessure. Voici un passage d’une chronique française du xive ou du xve siècle qui rattache cet accident à une autre période de la vie de Guillaume : « Guillaume d’Orange avoit eu le bout du nés couppés a la troisieme bataille ou il fut devant Nerbonne. Si l’applerent plusieurs Guillaume au Court Nés [71]. »

De qui donc Guillaume a-t-il pris la place dans notre poème ?

Dans la 3e partie du Coronement Looïs, au vers 1619, le nom de Guarin de Rome, donné par les familles de manuscrits B et C, est remplacé dans la famille A par Gontier de Rome. Dans les manuscrits, les noms propres sont souvent abrégés et un copiste, dont l’esprit était rempli des noms de Guarin de Montglane et de Guarin le Loherain, résolvait tout naturellement l’abréviation G. de Rome en Guarin de Rome. Pour lire Gontier de Rome, il fallait ou que ce nom fût écrit en toutes lettres, ou que le copiste connût un personnage héroïque du même nom. Or, ce personnage est évidemment ce neveu de l’empereur Louis, Gontier, qui délivra Guaifier assiégé par les infidèles, et trouva la mort, à l’âge de quinze ans, dans les bras de la victoire. C’est le même évènement historique qui fit entrer l’oncle et le neveu dans la poésie. Lorsque plus tard les remanieurs identifièrent avec Louis, fils de Charlemagne, tous les rois ou empereurs du même nom, lorsqu’ils firent de Guillaume le défenseur nécessaire de Louis le Débonnaire, Gontier subit une transformation parallèle à celle de son souverain Louis II, et quand celui-ci céda la place à Louis, fils de Charles, lui-même fut absorbé par Guillaume.

L’identification de Corsolt est encore plus difficile que celles de Guaifier et de Guillaume. Il ne faut peut-être voir dans ce personnage qu’un de ces géants qu’on rencontre dans la poésie primitive de tous les peuples, créés par l’imagination pour mettre en relief le guerrier qui les terrasse [72].

En combinant les faits historiques que j’ai cités et les suppositions que j’ai émises plus haut, on pourrait se représenter ainsi le développement de la seconde branche du Coronement Looïs. À l’origine, un poème racontait la délivrance de Guaifier, que les Sarrasins tenaient assiégé dans Salerne, par Gontier, à la tête des troupes de l’empereur Louis II. L’introduction du pape dans la légende transporta la scène devant Rome. L’unification de Louis II avec Louis le Débonnaire substitua Guillaume à Gontier. La bataille gagnée par Gontier sur les Sarrasins fut remplacée par le combat singulier entre Guillaume et Corsolt, champion épique qui, sous le nom de Corsubles, Corsables, Corsabrin etc., se retrouve dans de nombreuses chansons de geste.


3. — Troisième branche.


La troisième branche du Coronement Looïs a pour objet les luttes de Guillaume au Court Nez, défendant Louis contre les vassaux rebelles qui, après la mort de Charlemagne, veulent asseoir sur le trône Acelin, fils de Richard de Normandie (vers 1430 à 2224).

Louis, obligé de fuir, s’est réfugié dans l’abbaye de Saint-Martin de Tours, mais déjà le duc de Normandie s’est emparé de la ville, déjà les évêques et les abbés,

Qui por aveir ont le mal plait basti [73],

vont livrer le prince, lorsque Guillaume, averti à

temps, revient d’Italie, arrive à Tours, tue Acelin, rend le trône au souverain légitime, soumet tous les rebelles dans une guerre qui ne dure pas moins de trois ans, puis enfin prend Richard, qui avait voulu l’assassiner dans un guet-apens, et le conduit dans la prison du roi.

À la mort du roi Raoul, Hugues le Grand, duc de France, qui aurait pu facilement s’emparer de la couronne, préféra la donner au fils de Charles le Simple, Louis. Cet enfant, à peine âgé de 16 ans, était alors à la cour d’Angleterre, où sa mère, Ogive, sœur du roi Athelstan, l’avait emmené après la défaite de son époux. C’est là que Hugues le Grand, Guillaume Longue-Épée, duc de Normandie, Herbert, comte de Vermandois, et quelques autres seigneurs moins connus, envoyèrent chercher le jeune prince pour le ramener à Laon et l’y couronner.

À peine Louis IV fut-il sacré qu’il voulut relever le pouvoir royal de son abaissement et secouer le joug de ses protecteurs. Ce n’est pas ce qu’avaient espéré ceux-ci. De là ces luttes continuelles entre les derniers rois carolingiens et les grands vassaux du Nord.

Il semble qu’en cette occasion les seigneurs du Midi prirent parti pour le roi légitime. Sismondi revient plusieurs fois sur cette conjecture : « Les seigneurs de l’Aquitaine, » dit-il, « avaient montré en général de l’attachement à la famille de Charlemagne, moins encore par un sentiment de loyauté que par opposition aux comtes de Paris, et aux rois qu’ils avaient donnés à la France. Il est probable qu’ils fournirent quelques troupes à Louis d’Outre-mer pour ses expéditions ; mais à cet égard nous devons nous borner à des conjectures ; car le petit nombre d’historiens contemporains que nous pouvons consulter, fait à peine mention de tout le midi des Gaules [74]. »

En 941, Louis, se trouvant à Vienne, entra en négociation avec plusieurs des princes de l’Aquitaine, qui ne voyaient pas sans regret le comte Hugues, auparavant leur égal, agir en maître dans la monarchie : « Guillaume Tête d’Étoupes, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine, se montra le plus zélé pour l’autorité royale (942), parmi ces seigneurs du midi de la Loire dont Louis d’Outre-mer était venu implorer le secours ; avec l’aide de ses voisins, il forma pour lui une armée [75]. » Et plus loin encore « Au printemps de 945, il (Louis d’Outremer) visita l’Aquitaine, et il y eut des conférences avec les principaux seigneurs du pays, surtout avec Raimond Pons, peut-être le comte de Toulouse, peut-être son cousin le comte de Rouergue, de même nom que lui ; tous deux étaient très puissants dans la Gaule méridionale ; tous deux avaient fait pompe de leur attachement à un monarque qui n’avait presque rien à démêler avec eux. Il est probable qu’en cette occasion Louis en obtint quelques secours [76]. »

Ainsi Sismondi nous montre, d’un côté, le jeune Louis en lutte contre ses vassaux du Nord, parmi lesquels Guillaume, duc de Normandie ; d’un autre côté, des seigneurs du Midi, et notamment un Guillaume, duc d’Aquitaine, venant au secours du roi.

Notre poème aussi nous montre un Guillaume d’Aquitaine défendant Louis contre les usurpations du duc de Normandie. Il est vrai que le trouvère appelle ce duc de Normandie Richard et non Guillaume, mais cette objection est sans valeur, car Richard le Vieux ou le Roux est le nom épique des ducs de Normandie au moyen âge.

Cependant le principal ennemi du roi n’avait pas été le duc de Normandie, mais Hugues de France. Pourquoi donc, si notre chanson se réfère à ces luttes, n’a-t-elle pas donné à ce dernier le rôle qu’elle assigne au Normand ? Hugues triompha de la race carolingienne et sa victoire valut la couronne de France à son fils. C’était un de ses descendants qui occupait le trône lorsque les souvenirs de cette triste époque vinrent se condenser dans notre chanson. Dès lors là poésie ne pouvait lui faire jouer un rôle criminel.

À cette explication toutefois je préfère la suivante. Nos poèmes épiques, à l’origine, étaient pour la plupart locaux chantés seulement dans une région où le héros était populaire, et ils ne s’occupaient que des exploits de ce héros. Or il est possible que le Guillaume primitif de notre chanson n’ait eu affaire, dans la grande lutte que j’ai racontée plus haut, qu’aux Normands en particulier. (Ce qui expliquerait peut-être en même temps le lieu choisi pour le théâtre des événements, Tours, qui se trouve entre l’Aquitaine et là Normandie, sur la route de Poitiers à Rouen.)

Voici d’autres événements qui se sont passés pendant que Richard le Roux était duc de Normandie, qui ont dû exciter chez les Français une grande haine contre les Normands, et qui, à mon avis, ont eu une profonde influence sur notre légende.

Lorsque Guillaume Longue-Épée fut assassiné (943), il avait depuis quelque temps fait la paix avec le roi de France, néanmoins celui-ci, feignant de prendre sous sa protection le jeune Richard, fils de Guillaume, fit venir cet enfant à Laon, sous prétexte de l’élever dans les mœurs de la cour, et l’y retint prisonnier. Les Normands, profondément attachés à leur prince, prirent aussitôt la résolution de se venger. Lorsque Richard se fut sauvé de Laon, grâce au dévouement du fidèle Osmond, qui l’y avait accompagné, les Normands attirèrent à Rouen, sous un prétexte pacifique, le roi Louis, et, dès qu’il y fut arrivé, ils le firent prisonnier, après avoir massacré une grande partie de sa suite. Quelque temps après ils le rendirent à Hugues le Grand.

Cette trahison dut inspirer aux partisans de la famille carolingienne la haine que nous retrouvons dans notre poème contre les Normands. Il semble même que la légende ait gardé un double souvenir de ces faits dans la captivité de Richard et dans le guet-apens du duc de Normandie, qui se précipite sur Guillaume, lorsque celui-ci, confiant dans la paix qu’il a faite avec lui, vient sans escorte à Rouen.

L’opinion de M. G. Paris, qui voyait plus volontiers dans cette partie du Coronement Looïs le souvenir des luttes que soutint Guillaume de Montreuil-sur-Mer, au nom des derniers carolingiens, contre Richard de Normandie, repose sur une méprise. Guillaume de Montreuil figure certainement dans la cinquième partie du poème ; il y est formellement nommé :

Vait s’en li reis a Paris la cité,
Li cuens Guillelmes a Mosteruel sor mer [77].


De ce Guillaume, M. Dozy fait un vassal du duc Richard de Normandie, en s’autorisant des deux vers qui suivent :

Ge te desfi, Richarz, tei et ta terre,
En ton service ne vueil ore plus estre [78].

M. G. Paris a fait remarquer qu’à la fin du xe siècle le Pontieu relevait déjà, comme il l’a toujours fait depuis, de la couronne de France. Cependant comme les ducs de Normandie, aussi bien que les ducs de France et les comtes de Flandres, prétendaient à la suzeraineté du Pontieu, « l’exclamation de Guillaume citée par M. Dozy s’explique merveilleusement dans la bouche du comte de Montreuil-sur-Mer, qui était bien réellement le contemporain de Richard « le Vieux » de Normandie. Guillaume de Montreuil, le héros de l’épisode n° 5 du poème, est donc également celui de l’épisode n° 3. Si ces conjectures sont fondées, on voit que la poésie a conservé la trace des relations de Guillaume de Montreuil-sur-Mer avec la royauté carolingienne, sur lesquelles l’histoire est muette ; qu’elle nous le montre aussi, sûrement d’après une tradition antique, en guerre acharnée avec les Normands ses voisins, et particulièrement avec Richard Ier [79]. »

Ces déductions sont fort justes, seulement elles partent d’un principe qui ne l’est pas autant. M. Gaston Paris n’a pas contrôlé la citation de M. Dozy, pas plus que M. Léon Gautier, qui a reproduit l’argument [80]. Ce n’est pas Guillaume qui jette à Richard l’orgueilleux défi, mais un simple portier :

Quant li portiers entendi la novele
Del pro Guillelme cui proece revele,
Vers le palais a tornee sa teste,
Et prist un guant, sel mist en son poing destre,
Puis s’escria a sa vois halte et bele :
« Ge te desfi, Richarz, tei et ta terre ;
En ton service ne vueil ore plus estre.
Quant traïson vuels faire ne porquerre
Il est bien dreiz et raison que i perdes. » [81]

En voyant dans cet épisode un Guillaume d’Aquitaine, j’ai encore pour moi cet argument, que le poème place dans l’Ouest les différents théâtres de ces luttes. De Tours Guillaume va à Poitiers (les ducs d’Aquitaine étaient comtes de Poitiers), sur la Gironde, à Saint-Gilles, en Bretagne. Ce sont là des allusions à des poèmes aujourd’hui perdus, qui célébraient, selon toute vraisemblance, les exploits des ducs d’Aquitaine.

En résumé, mon opinion est que la troisième partie du Coronement Looïs, dans sa rédaction actuelle, doit nous rappeler, non un fait particulier et isolé, mais des évènements continus et constants, tels que les soulèvements des vassaux sous les derniers carolingiens et même sous Hugues Capet ; que certains faits plus saillants, comme la captivité de Richard et la trahison des Normands, ont dû cependant avoir une plus grande part dans la légende ; qu’enfin, parmi les défenseurs du roi, on peut bien admettre Guillaume de Montreuil, mais qu’il faut surtout compter des ducs d’Aquitaine, Guillaume Tête-d’Étoupes et notamment Guillaume Fièrebrace, celui qui ne voulut pas reconnaître Hugues Capet à son avènement, et qui a probablement donné, en cette occasion, son surnom au Guillaume épique.


4. — Quatrième branche.


La quatrième partie du Coronement Looïs est le récit d’une nouvelle expédition de Guillaume en Italie (vers 2225 à 2652). Les Allemands, sous la conduite de Gui, assiègent Rome ; le pape implore le secours des Francs ; Guillaume passe les Alpes, arrive sous les murs de la ville sainte, tue Gui dans un combat singulier, et les Allemands prennent la fuite.

Nulle part Jonckbloet n’a mis autant de subtilité que dans ses recherches sur l’origine historique de cet épisode. Je vais indiquer le résultat de ses investigations.

À la mort de Charles le Gros, en 888, Bérenger, duc de Frioul, et Gui, duc de Spolète, veulent se partager l’empire : Bérenger aura l’Italie, et Gui, la France. Mais Gui, mal accueilli en deçà des Alpes, se rabat sur l’Italie, dont il dispute la couronne à Bérenger. Celui-ci, battu deux fois, à Plaisance et à Brescia, demande du secours à l’Allemagne. L’empereur Arnolphe lui envoie des troupes sous la conduite de son fils bâtard Centebald. Pendant vingt et un jours les deux armées ennemies restent en présence, et quotidiennement un Allemand vient provoquer les soldats de Gui. Le défi est enfin relevé par Hubald de Spolète, qui terrasse son adversaire, le tue et jette son cadavre dans la rivière. Les Allemands se retirent, mais ils reviennent bientôt et s’emparent de Rome. Vers la même époque, Gui se noie dans le Taro [82].

Quatre ans plus tard, Louis, fils de Boson, roi de Provence, entre en Italie à la tête d’une armée ; il est accueilli par les ennemis de Bérenger, qui lui décernent la couronne de Lombardie. Il s’avance jusqu’à Rome et le pape lui remet le sceptre impérial (901).

De ces faits, Jonckbloet conclut : « Il est plus que probable que ces deux événements aient été confondus dans notre chanson, mais non sans une grande confusion de dates et de faits, qui ont été intervertis d’une manière surprenante. Le roi Arnolphe avait soutenu Charles-le-Simple, Gui avait prétendu au royaume de celui-ci, il devait être odieux aux Français qui tenaient pour la légitimité. Voilà déjà une raison pour que l’imagination populaire intervertît les rôles et plaçât Gui à la tête des Allemands faisant une invasion en Italie, surtout depuis que ce parti guerroya contre un roi Louis, qui fut pris probablement pour son homonyme français, dont la poésie chantait déjà les louanges. » [83]

Ces substitutions de noms et de faits sont déjà bien invraisemblables pour être vraies. Mais pourquoi Jonckbloet dit-il que Gui était odieux aux Français, qui ont dû le placer à la tête des Allemands, lorsqu’il vient de rappeler, quelques lignes plus haut, un poète latin contemporain, qui insiste sur les épithètes de Gallicus heros, Rhodanicus ductor, dux Gallicus, appliquées au même Gui [84] ?

« Gui devenu le représentant des Allemands, » c’est toujours Jonckbloet qui parle, « fut enfin chargé du rôle du plus présomptueux d’entre eux, ce qui fut peut-être rendu plus plausible par cette circonstance que lui aussi avait trouvé une mort violente dans un fleuve. Il n’est pas bien clair pourquoi on ait substitué au nom de son vainqueur celui de Guillaume, mais il est possible que dès leur formation les traditions ne furent pas d’accord sur ce point : Guillaume et Hubald étaient à la tête d’un nombre égal de soldats et ils sont cités d’une haleine par le poète qui dit expressément qu’ils agissaient consimili fervore. » [85] Il s’agit d’un Guillaume simple lieutenant, mentionné seulement dans le passage suivant :


Collectos etiam ducit Wilelmus amicos
Tercentum, lorica habiles galeaque minaces,
Nec jaculo segnes. Todidem propellit Ubaldus
Consimili fervore...
[86]

Mais le Guillaume dont ces vers seuls nous ont gardé le nom joue-t-il un rôle capable d’inspirer un trouvère ou de créer une légende ? Il est à la tête de trois cents hommes, mais son nom est tellement commun qu’on trouverait peu d’armées qui n’aient au moins un Guillaume parmi leurs lieutenants.

« Or, en chantant les louanges d’un Guillaume se trouvant sous les ordres d’un dux Gallicus ou même, Rhodanicus l’imagination populaire a dû facilement voir dans ce Guillaume un miles Rhodanicus, un chevalier, un chef des bords du Rhône ; et en le mettant en rapport avec un roi Louis, on en vint nécessairement à le confondre avec le héros dont la renommée était dans toutes les bouches. » [87]

Guillaume était sous la conduite d’un dux Gallicus, mais de ce dux Gallicus Jonckbloet vient de faire un dux Germanicus, qu’il a placé à la tête des Allemands.

L’érudit hollandais lui-même n’est pas très satisfait de son argumentation et il avoue que ces conjectures « ne dispersent pas complètement les nuages qui obscurcissent cette partie de notre geste. »

En résumé, ce qui semble avoir égaré Jonckbloet dans ses recherches, c’est :

Le combat entre Guillaume et Gui, qu’il a cru retrouver dans celui où Hubald de Spolète tue un Allemand de l’armée de Centebald. Mais le combat singulier était une chose tellement fréquente au moyen âge qu’elle en était devenue banale dans la réalité comme dans la poésie.

Le nom de Gui qu’il croit être Gui de Spolète. Mais Gui est un nom germanique, qui a pu être porté par un chef, inconnu aujourd’hui, de ces armées allemandes qu’on voit pendant tout le moyen âge guerroyer contre la papauté. Du reste, il peut fort bien, et c’est mon opinion, représenter un duc de Spolète, sans que pour l’identifier on soit obligé d’accepter les faits que Jonckbloet assigne comme base à notre légende.

Les trois vers suivants, où Jonckbloet voit une allusion à la mort du duc de Spolète :

Près fu del Teivre, si l’a dedenz lancié.
Al font l’en meine li fers dont fu chargiez,
Que puis par ome ne fu il hors sachiez [88].


Pour raconter ce fait, la poésie n’avait pas besoin de s’appuyer sur un exemple de l’histoire ; elle en dit autant dans le Moniage Guillaume.

Enfin le nom de Wilelmus, mentionné par le poète latin. J’ai dit plus haut le peu d’importance que j’attache à ce personnage.

Une grande difficulté, à laquelle s’est heurté Jonckbloet, est l’altération de la légende primitive par les rédactions successives du poème. En comparant la quatrième partie du Coronement Looïs aux allusions qui y sont faites dans le début du Charroi de Nimes on acquiert à peu près la certitude qu’elle est formée par la réunion de deux épisodes originairement distincts. Dans le premier, l’ennemi des Francs était Gui, dans le second, Otton. C’est de ce principe qu’il faut partir, semble-t-il, pour chercher à rattacher la légende à l’histoire.

On lit dans le Charroi de Nimes :

« Rois, quar te membre de l’alemant Guion ;
« Quant tu aloies a saint Pere au baron
« Chalanja toi, François et Borgueignon,
« Et la corone et la cit de Loon.
« Jostai a lui, quel virent maint baron :
« Par mi le cors li mis le confenon ;
« Gitai le el Toivre, sel mengierent poisson.
« De cele chose me tenisse a bricon,
« Quant ge en ving a mon hoste Guion
« Qui m’envoia par mer en .j. dromon [89]. »

Il est certain que le trouvère du Charroi de Nimes avait sous les yeux une rédaction du Coronement Looïs différente de la nôtre. Dans celle-ci, Louis et Guillaume passent en Italie à la tête d’une armée pour y combattre Gui ; dans l’autre il semble que Louis, allant pacifiquement en pélerinage à Rome, fût attaqué par Gui et que Guillaume, ayant tué l’insulteur, fût obligé de fuir parce qu’il n’avait pas de soldats avec lui :

« Quant ge en ving a mon hoste Guion,
Qui m’envoia par mer en .j. dromon. »

Ces deux derniers vers n’ont laissé aucun souvenir dans notre rédaction.

Deux autres vers de ce passage trop court sont à noter spécialement, parce qu’ils semblent faire allusion aux prétentions de Gui de Spolète à la couronne de France :

« Chalanja toi François et Borgueignon,
Et la corone et la cit de Loon. »

À la suite de ce poème en venait un autre, qui avait pour objet l’expédition en Italie, contre l’empereur Otton :

« Rois, quar te membre de la grant ost Oton ;
« O toi estoient François et Borgoignon,
« Et Loherenc et Flamenc et Frison,
« Par sus Monjeu, en après Monbardon,
« Desi qu’a Rome, qu’en dit en pré Noiron ;
« Mes cors meïmes tendi ton paveillon,
« Puis te servi de riche venoison.
« Quant ce fu chose que tu eüs mengié,
« Ge ving encontre por querre le congié :
« Tul me donas de gré et volentiers,
« Et tu cuidas que m’alasse couchier
« Dedenz mon tref por mon cors aesier :
« Ge fis monter .iim. chevaliers ;
« Derriers ton tref te ving eschaugaitier,
« En .j. bruillet de pins et de loriers,
« Ilueques fis les barons enbuschier.
« De ceus de Rome ne te daignas gaitier :

« Monté estoient plus de .xv. millier ;
« Devant ton tref s’en vinrent por lancier,
« Tes laz derompre et ton tref trebuchier,
« Tes napes traire, espandre ton mengier ;
« Ton seneschal vi prendre et ton portier ;
« D’un tref en autre t’en fuioies a pié,
« En la grant presse com chetif liemier.
« A haute voiz forment escriiez :
« Bertran, G., ça venez, si m’aidiez ! »
« Lors oi de vos, dans rois, molt grant pitié.
« La joustai ge a .viim. enforciés,
« Et si conquis a vous de chevaliers
« Plus de .ccc., as auferranz destriers.
« Delez .i. marbre vi lor seignor bessié.
« Bien le connui au bon heaume vergié,
« A l’escharbocle qui luisoit el nasel (sic) :
« Tel li donai de mon tranchant espié
« Que l’abati sor le col del destrier ;
« Merci cria, por ce en oi pitié :
« Ber, ne m’oci, se tu G. ies ! »
« Menai le vos, onc n’i ot delaié ;
« Encore en as de Rome mestre fié [90]. »

Ces deux poèmes ont été fondus ensemble, et dans la rédaction actuelle on pourrait faire à chacun d’eux sa part. Au premier appartient le duel entre Guillaume et Gui, au second la surprise du camp des Francs par les Romains.

Cette comparaison entre le quatrième épisode du Coronement Looïs et les allusions du Charroi de Nimes est très curieuse : elle nous montre comment deux légendes distinctes peuvent se fondre en une seule, et nous avertit qu’il faut être très prudent lorsqu’on veut identifier ces souvenirs confus de l’histoire.

Il est évident que le second élément de la quatrième partie du Coronement Looïs se rapporte à quelque secours reçu de la France par la papauté contre les Allemands, sans doute sous le long règne d’Otton Ier le Grand (936-973). — Otton II et Otton III vécurent constamment en bons termes avec le Saint-Siège. — Quant à la lutte de Guillaume contre Gui, il est probable qu’elle se rattache aux vaines tentatives de Gui, duc de Spolète, pour monter sur le trône de France. Mais c’est une simple hypothèse, et l’étude des chroniques n’offre aucun renseignement plus précis à ce propos.

J’essaierai plus loin d’expliquer la présence de Guillaume dans cette partie du poème.


5. — Cinquième branche.


La cinquième partie du Coronement Looïs est très courte, elle compte à peine quarante vers (vers 2643-2688) :

Guillaume, de retour chez lui, à Montreuil-sur-Mer, croit s’y reposer de ses travaux, mais un messager vient lui annoncer que les barons ont renversé du trône le jeune roi Louis. Le comte aussitôt rassemble ses hommes et vient à Paris, où il commence « la grant guerre a mener » ; mais voyant qu’en ce pays

il y a trop d’ennemis,

Il prent l’enfant que il ot a guarder,
Si l’en porta a Loon la cité [91].

Une fois le roi en sureté, Guillaume revient contre les rebelles et les fait rentrer dans le devoir. Puis il donne sa sœur en mariage à Louis. Tant de services furent payés d’ingratitude :

En grant barnage fu Looïs entrez.
Quant il fu riches Guillelme n’en sot gré.

Dans ce morceau les faits ne sont pas racontés, mais simplement indiqués ; c’est « un résumé excessivement sommaire d’un long poème et peut-être même de tout un groupe de poèmes plus anciens [92]. » Mais ce résumé est du plus grand intérêt. Un vers d’une ancienne rédaction, échappé aux remaniements postérieurs, nous fait connaître un des guerriers qui ont composé le grand personnage légendaire de Guillaume d’Orange :

(Vait s’en li reis a Paris la cité,)
Li cuens Guillelmes a Mosteruel sor mer [93].

M. Dozy le premier a remarqué ce vers et s’en est servi pour appuyer sa théorie sur l’origine normande de l’épopée française. Son argumentation était fondée sur la confusion de Guillaume de Montreuil-sur-Mer avec Guillaume de Montreuil l’Argillé, et sur l’attribution à Guillaume de Montreuil de la prise de Barbastro sur les Maures, en 1064.

M. Hirsch a prétendu depuis que ce fait d’armes revient à Robert Crespin [94]. Les arguments donnés par ces deux savants [95] en faveur de l’une et l’autre thèses ne sont pas décisifs. La question, du reste, n’intéresse plus le Coronement Looïs, depuis que M. Léon Gautier a fait observer que le Guillaume de M. Dozy était G. de Montreuil-sur-Mer [96]. M. Dozy lui-même, dans la troisième édition de son livre, a renoncé à sa théorie sur l’origine de notre épopée.

M. Gaston Paris a repris ce vers, et dans une étude spéciale en a montré « la haute valeur historique et la signification primitive ». Dans le héros de notre poème, il a reconnu Guillaume de Montreuil-sur-Mer, successeur et probablement fils de Rotgar. Guillaume apparaît dans l’histoire vers 960, mais on sait très peu de choses sur son compte : « Ce qui paraît certain, c’est qu’il fut l’allié du roi Lothaire, qu’il fit avec lui la guerre à l’empereur Otton, et qu’aidé par le roi, il agrandit considérablement ses états aux dépens de ses voisins. L’histoire du règne de Lothaire est la période la plus obscure de l’obscur xe siècle ; il ne faut donc pas s’étonner d’y voir Guillaume à peine mentionné. Il ne faut pas surtout dire qu’un personnage aussi peu connu n’a pu vivre dans la poésie populaire. Les poèmes qui ont célébré Guillaume étaient des poèmes purement locaux ; ils sont nés dans une région où la poésie épique a vécu à cette époque d’une vie particulièrement intense ; le petit pays du Vimeu, qui faisait partie des possessions de Guillaume, a produit, entretenu et finalement introduit dans la grande tradition nationale une épopée toute locale, celle de Gormond et Isembart. Nous avons, d’ailleurs, la preuve que le nom de Guillaume de Montreuil-sur-Mer était resté célèbre dans le nord de la France longtemps après sa mort. Lambert d’Ardres, au commencement du xiiie siècle, fait remonter à Guillaume les comtes de Pontieu, de Boulogne et de Saint-Pol, et combat les Boulonais, qui prétendaient que les comtes de Guines en descendaient également, Lambert, pour soutenir la tradition de famille qui donnait pour ancêtres aux comtes de Guines le Normand Sifrid, expose ce qu’il regarde comme la vérité sur le compte de Guillaume. Il a beau dire qu’il tire ses renseignements de veterum annalibus, non de opinione vulgari, il avoue lui-même qu’il écrit auditis etiam et intellectis plurimorum narrationibus antiquorum et fabulis..... sicut a grandaevis patribus grandoque audivimus. Le point de vue purement polémique et généalogique de Lambert l’empêche de nous donner des détails plus précis sur Guillaume ; le peu qu’il en dit suffit à nous montrer en lui un héros de la poésie populaire. Fuit quidam de nobilissimo Francorum oriundus genere in Pontivo praepotens comes nomine Willelmus, qui cum virtute corporis non minus quam nobilitatis genere famosissimus existeret et longe lateque admodum polleret et fama personaret, etc [97].Ce Guillaume, d’après Lambert, conquit plusieurs comtés qu’il laissa à ses fils ; la tradition racontait sans doute qu’il les avait gagnés au service du roi légitime [98]. »

Si Guillaume de Montreuil-sur-Mer est incontestablement le héros primitif du poème que résume la cinquième partie du Coronement Looïs, il n’est pas aussi sûr qu’il ait à revendiquer une part quelconque dans la troisième branche. J’ai montré plus haut par quelle méprise on l’avait introduit dans cette partie de notre poème.


6. — Assemblage des branches du Coronement Looïs.


Cette fusion de différents poèmes en un seul est un des plus curieux chapitres de notre histoire littéraire. Elle nous montre comment des chansons, dès qu’elles avaient quelque point commun, pouvaient être réunies par le temps. Non seulement le Coronement Looïs se compose de cinq poèmes, mais deux ou trois de ces cinq poèmes sont eux-mêmes formés de plusieurs autres. Dans le quatrième, j’ai distingué la lutte de Guillaume contre Gui de son expédition contre Otton ; dans le cinquième, M. G. Paris verrait volontiers un résumé de plusieurs chansons ; dans le troisième enfin, il est probable que, outre les tentatives d’usurpation du Normand orgueilleux, la guerre en Poitou, la bataille du gué de Pierrelate, la prise de Saint-Gile, peut-être le guet-apens de Richard de Normandie, formaient à l’origine autant de poèmes distincts. Ceux-ci avaient un même objet, la rébellion des vassaux contre le roi ; c’est ce qui les a réunis entre eux d’abord, et ensuite à la première et à la cinquième partie du Coronement Looïs actuel. Et cette dernière union serait devenue bien plus intime si, au lieu de l’ordre illogique qui a présidé à leur assemblage, ces poèmes s’étaient séparés plus naturellement en deux groupes ; d’une part, les expéditions en Italie, de l’autre les luttes féodales. C’est ce qui est arrivé dans la rédaction du ms. fr. 1448 de la Bibliothèque nationale, d’où les expéditions d’Italie ont été exclues. L’usurpation de Richard et les luttes de Guillaume de Montreuil n’y sont données que comme un épisode de la trahison d’Arneïs. De même dans la rédaction suivie par les remaniements en prose, les diverses luttes féodales, ayant été rapprochées dans un seul groupe, à l’exclusion des guerres d’Italie, ont fini par s’amalgamer à ce point qu’Arneïs est devenu le fils de Richard.

Un autre côté intéressant du Coronement Looïs, c’est la fusion de plusieurs rois en un seul : Louis le Débonnaire, Louis d’Outremer, son fils Lothaire et, à mon avis, Louis II empereur, peut-être d’autres encore, ne font qu’un seul roi, Louis, fils de Charles.

Tandis que le nom de Guillaume ou le caractère général du poème paraît avoir été le trait d’union entre la première, la troisième et la cinquième parties, il semble que ce soit le nom de Louis qui ait réuni la seconde et la quatrième aux trois autres : Louis II empereur pour la seconde, Louis IV d’Outremer, peut-être son fils Lothaire, devenu Louis dans la légende, pour la quatrième.

Enfin la formation du Guillaume cyclique est ici prise sur le fait. Il est probable que Guillaume Tête-d’Étoupes ou Guillaume Fièrebrace, ou plutôt tous deux, figuraient dans la troisième partie de la chanson, et il est hors de doute que Guillaume de Montreuil-sur-Mer était le héros de la cinquième. Ces différents personnages, grâce à la similitude des noms, ont été identifiés avec le vaincu populaire d’Aliscans ; celui-ci, une fois devenu le type du défenseur de l’empereur Louis, a pris peu à peu la place de tous ceux qui jouaient le même rôle, dans la première, dans la deuxième et dans la quatrième parties du Coronement Looïs [99].

La fusion de deux personnages, l’un du Nord, l’autre du Midi, Guillaume de Montreuil-sur-Mer et Guillaume de Narbonne, qui vécurent à deux siècles d’intervalle, présentait aux jongleurs une double difficulté. L’une était la différence des dates : le héros du Midi était un guerrier de Charlemagne ; celui du Nord était contemporain de Louis. En réalité, il vivait, sous Lothaire, mais comme je l’ai rappelé précédemment, la poésie ne connaît que Pépin, Charles et Louis. Pour faire disparaître cette contradiction, on transporta sous Louis tous les faits du Guillaume du Midi, ainsi que tous les personnages de sa suite. C’est l’œuvre des jongleurs. Ce n’est que dans la traduction norvégienne du Moniage Guillaume qu’on voit celui-ci mourir sous Charlemagne. La rédaction française la plus ancienne, celle de l’Arsenal, met la scène sous Louis.

La seconde difficulté était la différence des lieux ; pour l’aplanir l’invention se donna libre carrière. Le Charroi de Nimes fut le pont qu’on jeta sur les deux rives du cycle. Guillaume demande en fief, comme récompense des services qu’il a rendus, les terres occupées par les Sarrasins ; il les obtient, forme un noyau de guerriers, et du Nord descend dans le Midi.

C’est ainsi qu’on rattacha l’un à l’autre les deux Guillaume, mais cette fusion de deux personnages en un seul est souvent très visible. Il arrive parfois que Guillaume est appelé dans les recueils cycliques compilés au xiiie siècle fils d’Aimeri de Narbonne et marquis de France. Dans le Charroi de Nimes Guillaume, en quittant la France, se retourne vers elle en disant : « Doux vent de mon pays, je te presse sur mon cœur comme la belle France, » et

L’eve li cole fil a fil sor le vis [100].



II. TÉMOIGNAGES POUR LE CORONEMENT LOOIS


1. — Témoignages tirés des poèmes.


J’ai dit que le Coronement Looïs est une compilation de nombreux poèmes originairement distincts. Ceux qu’on peut encore y reconnaître sont :

1° Le couronement de Louis le Débonnaire à Aix-la-Chapelle ;

2° Les secours prêtés au pape par les Francs contre les Sarrasins du roi Galafre ;

3° La lutte de Guillaume contre l’usurpateur normand ;

4° Les guerres en Poitou ;

5° La répression de Dagobert de Cartage, battu au gué de Pierrelate ;

6° La soumission de Julien après la prise de Saint-Gile ;

7° Peut-être la trahison de Richard le Roux et sa captivité ;

8° Le combat de Guillaume contre Gui ;

9° Son expédition contre Otton ;

10° Les luttes de Guillaume de Montreuil contre les vassaux du roi Lothaire.

Mais l’unité primordiale de toutes ces chansons n’est pas également sûre. Pour les nos 1, 2, 3, 10, elle est bien caractérisée. Ce n’est qu’à l’aide des allusions du Charroi de Nimes que j’ai pu distinguer l’un de l’autre les nos 8 et 9, et que nous constatons, d’une manière indubitable, l’unité primitive du no 5. Quant au nos 4, 6 et 7, formaient-ils réellement trois poèmes ? Je considère la chose comme possible, mais non comme certaine.

L’étude des allusions faites au Coronement Looïs par divers poèmes, et celle des remaniements en prose, nous donnent de précieux renseignements à cet égard.

Le début grandiose du Charroi de Nimes est tout particulièrement intéressant ; il résume notre poème, mais d’après une rédaction différente de la nôtre. Dans l’énumération des services qu’il a rendus au roi, Guillaume rappelle :

1° Son « grant estor champel » contre « Corsolt l’amiré » ;

2° La bataille qu’il a livrée à Dagobert au gué de Pierrelate ;

3° La trahison d’Arneïs ;

4° Les tentatives d’usurpation du « Normant orgueillos » ;

5° Le retour de Guillaume du Mont Saint-Michel, le guet-apens de Richard et sa captivité ;

6° La lutte de Guillaume contre Gui ;

7° Son expédition contre Otton.

Le Charroi de Nimes omet donc les épisodes 4, 6, 10, du Coronement Looïs. Il constate l’existence originairement indépendante d’un poème qui avait pour sujet la défaite de Dagobert au gué de Pierrelate ; il place au premier et au dernier rangs les expéditions en Italie, de sorte que les luttes de la royauté contre la féodalité sont réunies. Cette disposition n’appartient pas à l’auteur du Charroi de Nimes, car elle se retrouve dans les remaniements en prose du Coronement. Elle existait donc dans une rédaction différente de la nôtre. Quelle est la plus ancienne de ces deux rédactions ? Il est difficile de décider.

M. G. Paris pense que l’allusion faite par le Charroi de Nimes à la rébellion du duc de Normandie repose sur une rédaction plus ancienne que la nôtre, parce que dans le Charroi de Nimes le Normand se contente de défier Louis, ce qui doit être plus conforme à l’histoire, et partant plus ancien que la tentative d’usurpation dont parle notre poème.

Mais l’auteur du Charroi de Nimes, qui ne consacre que huit vers à en résumer un millier du Coronement Looïs, a bien pu avoir en vue la tentative d’usurpation du Normand en disant :

« Qui desfier te vint ci en ta cort. »

et surtout :

« N’as droit en France, » ce dist-il, oiant toz.

Le Charroi de Nimes place la cour du roi à Paris [101] et c’est là que vient le Normand [102], ce qui peut être une preuve de modernité. Les remaniements en prose, que j’étudierai plus loin, font également venir à Paris Richard et son fils. Les remaniements ont avec la rédaction connue de l’auteur du Charroi de Nimes d’autres points de rapprochement : d’abord le nom d’Arneïs, au lieu d’Hernaut — Arneïs dans les textes en prose est, non le duc d’Orléans, mais le fils du duc de Normandie, confusion qui prouve que les personnages jouaient le même rôle — ; ensuite la disposition de différents épisodes du poème : les remaniements, comme le Charroi de Nimes, donnent le premier rang à la lutte de Guillaume contre Corsolt, puis font suivre sans interruption les différentes parties ayant trait aux luttes du roi contre ses vassaux.

Le théâtre des évènements, le nom d’Arneïs, l’ordre des diverses parties, étant communs aux remaniements et au Charroi de Nimes, nous permettent de croire que ceux-ci dérivent d’une même source, et, comme les remanieurs font du Normand un usurpateur, de conclure que la rédaction dont s’est servi le Charroi de Nimes prêtait aussi au fils du duc de Normandie l’intention de s’emparer du trône, enfin que la raison pour laquelle M. G. Paris voit dans les allusions du Charroi de Nimes le reste d’une rédaction antérieure à la nôtre est insuffisante.

Les épisodes 6 et 7 du Charroi de Nimes offrent seuls des éléments — que j’ai indiqués plus haut, en distinguant la lutte de Guillaume contre Gui de son expédition contre Otton [103] — antérieurs à ceux de la rédaction actuelle du Coronement Looïs ; mais ils ne prouvent pas que la disposition des différentes parties du poème dont s’est servi l’auteur du Charroi de Nimes soit antérieure à celle du Coronement Looïs actuel. On conçoit facilement une rédaction O donnant naissance à la fois à une rédaction A, qui, en maintenant l’ordre des différentes parties, fait subir à ces parties des rajeunissements, et à une autre rédaction B, qui conserve un caractère d’ancienneté à certaines parties, tout en intervertissant l’ordre de l’ensemble.

Cette diversité de combinaisons auxquelles ont été soumises les branches du poème actuel permet de constater un fait intéressant : c’est que ces différents poèmes, au lieu d’avoir été fondus en un seul par le travail réfléchi d’un remanieur, se sont groupés peu à peu, tout en restant distincts, pour former une sorte de petit cycle, comme nous voyons aujourd’hui les nombreuses chansons de la geste de Narbonne réunies dans des manuscrits qu’on a justement appelés cycliques. Ainsi on s’explique comment ils ont pu, sans se détacher du même groupe, y occuper différentes places. Peu à peu, les traits qui les distinguaient encore les uns des autres, tels que rubriques, invocations, se sont effacés, des vers de liaison ont été intercalés, et la fusion s’est opérée : on a eu notre rédaction, celle du manuscrit 1448 de la Bib. Nat., celle qu’ont suivie l’auteur du Charroi de Nimes et les remanieurs en prose.

Aujourd’hui nous pouvons encore constater ce travail de fusion là où le défaut de temps l’a laissé inachevé. Certains poèmes du cycle de Narbonne, qui dans des manuscrits sont séparés par une rubrique, se suivent immédiatement dans d’autres. Dans sept des huit manuscrits dont je me suis servi pour établir mon texte, le Coronement Looïs est séparé du Charroi de Nimes par une rubrique, mais déjà le premier annonce le second dans ses derniers vers. Dans le manuscrit 1448, la fusion des deux poèmes est tellement complète qu’on ne peut les séparer l’un de l’autre.

C’est d’un travail semblable que sont sorties les différentes rédactions que nous connaissons directement ou indirectement du Coronement Looïs.

Le Charroi de Nimes n’est pas le seul poème qui contienne des allusions au nôtre ; dans Aliscans, Guillaume dit à Louis :

« Loei, sire, chi a male saudee.
Quant a Paris fu la cours assemblee,
Ke Charlemaine ot vie trespassee,
U il (lisez Vil te) tenoient tot chil de la contree.
De toi fust France toute desiretee.
Ja la corone ne fust a toi donee,
Quant je soffri por vos si grant mellee,

Ke, maugré aus, fu en ton cief posee
La grans corone, ki d’or est esmeree.
Tant me douterent n’osa estre vee[e] ;
Mavaise amor m’en avés or mostree [104]. »

M. G. Paris fait remarquer que dans ce passage le siège de la cour n’est plus Aix, mais Paris, ce qui indique une rédaction moins ancienne.

À cette preuve de rajeunissement s’en joint une autre. Ici la cour se réunit quand Charlemagne est mort, ce qui est moins conforme à l’histoire que notre version et par conséquent moins ancien. On pourrait objecter que ces vers font allusion, non à l’assemblée d’Aix-la-Chapelle, mais à la cour réunie à Paris, en présence de laquelle le fils de Richard, selon la version des remaniements en prose et du Charroi de Nimes, osa contester à Louis ses droits au trône ; mais ce serait une autre preuve de rajeunissement.

Plus loin, la chanson d’Aliscans fait allusion à la dernière partie du Coronement Looïs. Elle rappelle les luttes de Guillaume contre les vassaux révoltés, le mariage de Blanchefleur avec Louis, et passe au Charroi de Nimes :

« Loeis sire, » dist Guillames li ber,
« Quant on te vaut dou tot desireter,
Et fors de France et chacier et jeter,
Je te reting et te fis corouner.
Tant me douterent ne l’oserent veer.
Et a mon pere te fis ma suer douner.

Plus hautement ne la poi marier,
Ne jou ne sai en nul sens esgarder
Ou tu [peüsses mellor feme trover]. » [105]

Enfin, elle parle de la blessure qui a valu à Guillaume son surnom de au Court-Nez, mais elle confond le géant Corsolt, tué par Guillaume sous les murs de Rome, avec le géant Isoré, tué par le même sous Paris :

Dame Guibors l’esgarde apertement,
Voit sor le nés la boce aparissant
Ke li ot fait Isorés de Monbrant,
Trés devant Rome, en la bataille grant ;
Li quens l’ocist si kel virent .vii.e [106]

J’ai eu déjà occasion, à propos du nom d’Arneïs, de signaler les vers suivants du Moniage Guillaume :

« Por l’amor Deu, ja vos corona il
A vive force, voiant voz anemis,
Quant il voloient coroner Hernaïs.
Li gentix hom sor vo chief la rasist,
N’i ot si cointe qui l’en contredeïst.
A son pooir t’a volentiers servi,
Si t’a aidié t’anor a maintenir ;
Se il ne fust, ja ne fussiez serviz [107]. »

Un passage d’Anseïs fils de Gerbert est curieux, il attribue le rôle de Guillaume à Hardré :

Che dist Gautiers : « Entendés, sire roys ;
Hardrés li vieus, ki mest encontre Artois,

T’eut en baillie .xiii. ans et .iiii. mois ;
Couronna vous tout malgré les François,
N’i ot si cointe ki fust outre son pois,
Que trayson pense (lisez peüst) en lui veoir [108]. »

Le Siège de Narbonne, qui est censé précéder immédiatement, au point de vue chronologique, le Coronement Looïs, annonce ainsi ce dernier poème :

De par Challon leur fu .i. mès tramis,
Que li rois est si forment afoiblis
Qu’il est boisiez de trestouz ses subgis,
Et que, pour Dieu qui en la crois fu mis,
Li soit G. a ce besoi[n]g amis.
Li quens en jure Jesu de paradis
N’avra repos, ne par nuit ne par dis,
Dusques a tant au roi iert revertis.
Lors fait trousser et mules et roncis.
Isnelement s’est a la voie mis
Droit vers Ais la Chapelle [109].

Dans le roman de Lohier et Mallart, autant qu’on peut le connaître à travers la traduction allemande Lohier und Mallart [110], on trouve un « résumé très bref de l’histoire de la tentative faite par Arneïs d’Orléans pour s’emparer de la couronne de France, au détriment de Louis, fils de Charles ; l’auteur place cette tentative après la mort de Charles, comme la chronique française du ms. 5003, B. N., et sans doute Albéric de Trois Fontaines (H. poét. p. 403), mais contrairement au Coronement Loeys [111]. »

Outre ces allusions et ces témoignages, d’autres poèmes semblent offrir une imitation du nôtre. La chanson d’Ogier de Danemarche, de Raimbert de Paris, raconte « la délivrance de Rome de la domination sarrasine par suite d’un combat singulier d’un champion carlovingien..... Là, non seulement le nom du Sarrasin Corsolt ou Corsubles revient, mais ce qui est beaucoup plus curieux, c’est qu’on a rattaché à la gloire d’Ogier le souvenir de la trahison d’Alori, complètement perdue dans les chansons de Guillaume d’Aquitaine. Il pourrait bien y avoir quelque obscure connexité entre les deux branches de ces poèmes [112]. »

Enfin le roman de Huon de Bordeaux débute, comme le Coronement Looïs, par le récit de la dernière assemblée que tint l’empereur pour le choix de

son successeur. Mais ici le fils de Charles est Charlot.
2. — Témoignages tirés des textes en prose.


Des textes en prose qui font allusion au Coronement Looïs, le plus ancien est un passage d’Albéric de Trois-Fontaines : « Abhinc super Aquitaniam certius et manifestius regnavit Ludowicus. Quod comes Aurelianensis Arnaïs voluit regnare et esse tutor Ludowici, sed Guillelmus Aurasicensis fortiter restitit. Qui Arnaïs fuit pater Samsonet de una sorore Karoli [113] ».

Dans le remaniement du ms. B. N. fr. 1497, l’aîné des fils d’Aimeri de Narbonne, « Hernais », obtient le duché d’Orléans, dont le seigneur « avoit par le sien frere Guillaume esté occis, et en espousa la duchesse, car de par elle estoit la terre venue, laquelle le comte, qui mort estoit, ne pouoit par son meffait avoir confisquee ne pardue. »

Le mariage d’Hernaut de Girone avec la veuve d’Arneïs d’Orléans se trouve encore dans une chronique française en prose, dont les deux seuls manuscrits que je connaisse sont du xive ou du xve siècle [114] : « L’empereur donna a Hernault, le frère Guillaume, la duché d’Orliens et la duchesse, qui estoit vefve. [115] »

Ce détail est déjà dans le Siège de Narbonne :

Bernart l’aisné s’en revait en Brubant,

Ernaut le Roux a Gyronde errant.
Icis tint puis Orliens en son commant [116].

La confusion qui existe entre les deux noms d’Arneïs et d’Hernaut a pu être facilitée par cette légende.

La chronique du manuscrit B. N. fr. 5003, que je viens de citer, touche en plusieurs endroits à notre chanson. Une première fois elle ne fait qu’une mention de la légende du couronnement de Louis. Voici le passage ; on verra la parenté qui unit ce texte à celui d’Albéric :

L’empereur Charlemaine, quant il aloit hors et menoit son ost et sa chevalerie, laissoit le gouvernement de sa terre a Charlot son filz, mais onque Charlot ne fut amé des François. Charlot avoit ung mestre qui ot nom Aymer, comte du Mans, qui(l) le gouvernoit. Cel Aymer luy fist fere moult de maulvaises entreprinses. Il desherita un duc d’Orliens apelé Arneïs, et estoit seigneur de Melun, et avoit espousee une des filles de l’empereur, seur de Charlot, apelee Belicent. Et avoit adonc a Melun ung chastelain apelé Ancellin, qui avoit .xiiii. filz, qui tint Melun .x. ans contre Charlot. Arneïs ot ung filz de Belicent sa femme, qui depuis occist Aymer devant Charlot, pour la trahison qu’il avoit mise sus a son pere. Ce filz avoit nom Sansonnet, et dist l’istoire qui parle de luy en rommant que cestui Sansonnet tint depuis le royaume de Hongrie de par Lohier, ung des filz Karlemaine, qui se fist empereur. Et si raconte l’histoire ou roumant de la vie de Guillaume d’Orenge que cestui Arneïs, après la mort de l’empereur Charlemaine, se volt faire roy de France et debouter Loys, le filz de l’empereur, dont Arneïs fut occis de l’entreprise Guillaume d’Orenge, et donna l’empereur Loys Arnault, le fils Aimery de Narbonne, frere de Guillaume d’Orange, le duché d’Orliens et la duchesse. [117]

Plus loin la chronique revient à notre chanson. Elle résume d’abord l’expédition de Guillaume en Italie contre Corsolt :

Les Sarrazins a grant puissance allerent lors devant Rome ; toute la terre gasterent. Le pape envoya par toutes terres pour avoir secours. Sy y ala Guillaume, le bon combatant, et la fist de moult belles proesses. La avoit ung moult fort et puissant jaiant appelé Corbaut, lequel Guillaume occist devant Rome, en ung champ de bataille qui fut d’eus .ii., dont Guillaume acquist grant los et grant pris du pape et de tous les Rommains. [118]

Il n’est pas question dans ce récit de la blessure que Guillaume reçut dans le combat et qui lui valut son surnom de au Court-Nez. C’est qu’en effet plus loin notre auteur nous apprend que

Guillaume avoit eu le bout du nés couppés a la .iiie., bataille ou il fut devant Nerbonne. Si l’applerent plusieurs Guillaume au court nés. [119]

Guillaume était encore à Rome quand il apprit la mort de Charlemagne et les obstacles qu’on opposait à l’avènement de son fils :

Sy cuida bien le bon empereur Loys tenir son pays paisible, mais ne pot estre sacré au royaume de France sy tost après la mort de son pere, tant trouva de contrariettés en son royaume de France, car plusieurs trictres voldrent fere roi d’un aultre apelé Herneïs. En ce temps que ce trouble en estoit en France, Guillaume, le filz Aimery de Nerbonne, se partit de Rome et vint en France.

L’empereur Loys ot ung frere nommé Doeme, qui estoit moult preudoms, et avoit tout son cueur a Dieu, et le fist l’empereur evesque de Mès. Ces evesque et Guillaume, le filz Aymery, assemblerent moult de leurs amis et vindrent a Paris a ung jour ou il avoit grant assemblee de princes ; et y en avoit qu’ilz voulloient debouter l’empereur Loys de la couronne de France, sy y ot moult grant debat, car aucunes croniques racontent que Guillaume occist Arneïs, que on voulloit fere roy, et moult de ces complices, et fut esmeu tout le peuple de Paris pour aidier Guillaume, et vint l’empereur Loys a Paris, et de la par l’esvesque son frere et le conte Guillaume fut mené coronner et sacrer a Rains, a grant sollempnité et joye. Après le sacre de l’empereur Loys, Guillaume fut fait connestable de l’empire et desfendeur de la terre chrestienne. L’empereur donna a Hernault, le frere Guillaume, la duché d’Orliens et la duchesse, qui estoit [vefve]. [120] »

J’ai déjà cité quelques vers de la chanson d’Aliscans, d’après lesquels, comme dans la version en prose, c’est à Paris, et après la mort de Charlemagne, que la cour s’assemble. Nous allons encore voir successivement deux remaniements en prose où il en est de même. Ces deux derniers textes, ainsi que la chronique du ms. 5003, placent la lutte de Guillaume contre Corsolt avant le couronnement et n’y font aucune mention de la blessure de Guillaume. D’autres détails encore, communs aux trois récits, prouvent que ceux-ci sont de la même famille. Mais les deux rédactions qu’il nous reste à voir sont plus étendues que la précédente, et nous montrent mieux comment le remanieur a combiné ensemble, non seulement la première et la troisième partie de notre chanson, ainsi que l’a déjà remarqué M. Léon Gautier, mais encore la cinquième, car c’est dans celle-ci que se trouve la mention du mariage de Blanchefleur, sœur de Guillaume, avec Louis, mariage raconté par les remaniements.

Constatons encore que ces mêmes remaniements, pas plus que les autres textes que nous avons déjà vus, en prose ou en vers, sauf le début du Charroi de Nimes ne font aucune allusion aux expéditions de Guillaume en Italie contre les Allemands.

Tous ces faits s’expliquent parfaitement si on admet ce que j’ai établi plus haut, et que je crois incontestable, à savoir qu’il a existé des rédactions de notre poème où l’ordre des parties était interverti. Le combat de Guillaume tenait le premier rang, puis venaient toutes les luttes de la royauté contre la féodalité, et enfin les expéditions des Francs en Italie contre Gui et Otton. Cette circonstance explique :

1° L’ordre suivi dans le début du Charroi de Nimes ;

2° La version du ms. 1448, qui n’a eu qu’à supprimer la première et la dernière partie du poème, suppression qui aurait été moins simple si ces parties avaient été enchevêtrées dans les autres ;

3° Pourquoi, dans tous les textes en prose que nous avons, la lutte contre Corsolt tient le premier rang ;

4° Comment ces mêmes textes ont combiné ensemble la première, la troisième et la cinquième partie de notre version ;

5° Comment ils ont pu supprimer les guerres contre les Allemands.


III. — REMANIEMENTS EN PROSE DU CORONEMENT LOOÏS


Les deux remaniements français en prose que je vais analyser sont contenus dans deux manuscrits du xve siècle, conservés l’un à la bibliothèque de l’Arsenal (n° 3351, anc. B. L. F. 226) et l’autre à la bibliothèque nationale (f. fr. 1497). M. Léon Gautier en a déjà donné une analyse rapide, accompagnée d’extraits [121].

Le ms. de l’Arsenal, après avoir longuement raconté les aventures de la reine Sibille, nous dit que cette malheureuse princesse, étant rentrée en France avec son enfant Louis et son protecteur Varrocher, fut rencontrée par le comte Aimeri de Narbonne, qui rendit hommage au jeune fils de la reine :

Fol. 375 v°. Puis commanda ainsy le faire a ses enfans, qui mie ne lui voulurent desobeïr, ains s’acointerent de l’enfant Loys, et depuis en furent si privez que leur seur fui donnerent en mariage après la mort de Charlemaine, et le remist Guillaume en son royaume, dont il fut débouté par les trahitres de France, lesquelz lui imposoient que lui ne son(t) frere Lohier n’avoient aucun droit a posseder la seigneurie de l’empire et maintenoient qu’ilz n’estoient mie legitimes enfans de Charlemaine, mais bastart, pour tant que la dame avoit geu de Louys durant le temps qu’elle avoit esté bannye, comme oy avez ça avant, et convint que Guillaume au court nez, qui pour cellui temps estoit alé servir le saint pere en Rommenie, et combattre ung payen que nul prince de chrestienté n’osa combatre, retournast hastivement en France, pour le debat des princes du royaume et de l’empire, qui envieusement, a tort et sans cause, avoient dechacié Louys et mis hors de Paris après la mort de son pere, et vouloient couronner Harnays, le filz Richart de Normandie.

Guillaume au court nez, qui la nouvelle en ouy, lui estant a Romme, par les messages que l’enfant Louys avoit envoiez pour avoir aide du saint pere, fut trop dolant quant il sceust la mort de l’empereur Charlemaine et moult blasma l’outrage qu’on faisoit a l’enfant, que en Paris ne s’osoit veoir, mais s’estoit en Meleun sur Saine retrait, a tout ceulx de qui il se pouoit aidier, et la atendoit nouvelles et response du pere saint, lequel ne lui pouoit aidier, sy non mettre la chose en sa main et proceder en excommeniement sur ceulx qui ce tort lui faisoient et qui le droit de l’enfant vouloient empeschier. Sy se tira le conte Guillaume vers le pere saint lors et lui dist :

« Vous savez, sire apostolle, que je sui en icestui païs venu, a vostre mandement, pour combatre Corbaut, le Sarrasin felon, lequel j’ay occis puis n’a gaires, et pour ce ay vostre païs delivré de ceulx qui en son ayde estoient passez mer en sa compagnie ; sy ne reste plus si non moy donner congié, car j’ay autre part a besongnier.

— Quelle besongne vous est necessaire, beaux fieulz ? » ce respont le pere saint, « je say que vous estes par deça venu a mon mandement, et avez la chose executee que je desiroie estre mise a execucion. Sy vous convient reposer et refaire, puis vous en irez a vostre bon plaisir et emporterez de mon tresor tant comme emporter en pourez, et cependant vous querray compagnie qui s’en yra en France comme vous.

— De ce vous rend je graces, sire, » ce respondi Guillaume, « je sui pour vous aidier cy venu voirement, et voulentiers l’ay fait, car il en estoit necessité ; sy sui tenu par obligacion d’ainsy faire ailleurs, veu l’aage que Dieu m’a donné, que je considere, et vous mesmes le pouez considerer, car, quant je seray ataint de viellesse, lors ne pouray je faire ce que je puis et pouroie de present. Sy ne me doy doncques reposer ne dormir en oisiveté, comme le me aprent le sage en ung sien dittié, fait en deux vers rimez, la ou il dit :

Par souvenir, par soing, par diligence,
Est le jeune homme tost monté en chevance.

— Il m’est souvenu, sire, » fait il, « d’un cas mervilleux et extresme, lequel est, comme l’en m’a recité, survenu en France, dont je sui dolant, car on dit, et bien l’avez sceu, comme raison est, et que mieux et plus brief y pouez remedier que homme vivant, que Charlemaine, qui tant fut noble, riche, conquerant, puissant et doubté, est alé de cestui sciecle en l’autre, a delaissié ses enfans Louys et Lohier, legitimes et vrais successeurs de son empire, de son royaulme et de sa seignourie, et Louys, en especial, premier et ainsné, lequel, sauf tous drois, a esté refusé, debouté de la couronne et fugitif ; pour quoy, comme j’ay entendu, vous a envoyé ses messages pour requerir vostre aide, puisque point n’a de puissance ou de main forte. Je sui demouré en ce soing jour et nuit, escoutant se vous envoieriés par dela ou non, dont je me sui povrement apperceus. Pour quoy j’ay consideré qu’il est mon vray seigneur, qu’il est vray et naturel filz de Charlemaine, comme par sa mere Sebille de Grece vous a autrefois esté verifié, et vous mesmes passastes les mons, alastes en France et pacifiastes la dame avecq l’empereur, lequel advoua et congnut Louys son filz et vray heritier. Or est ainsy que, mort le pere, ne puet l’enfant heriter, par l’ostacle que les princes de France y mettent, lesquelz sont tous contre l’enfant qu’ilz desapointront de son bien, et lui toldront son honneur, se vostre grace et Dieu premier n’y pourvoient, laquelle il requiert humblement. Mais je voy que nulle provision n’y est par vous donnee, et pour ce me convient diligenter et chevauchier a Paris le plus hastivement que faire le pouray, pour mon seigneur droitturier secourir et aydier a son droit soustenir contre les trahitours qui ainsy s’efforcent de le desheriter. »

Et quant l’apostole entendi Guillaume au court nez, qui ainsi parla, il fut moult joieux, et bien dist a soi mesmes que, puisque mort estoit Charlemaine, Guillaume devoit estre nommé et tenu pour crestienne espee, pour pillier catholique, soustenant la loi Jesus Crist, et pour gardien, bras et conservateur de l’église. Sy lui respondi moult doucement :

« Je envoyerai par dela, sire Guillaume, » fait il, « et y transmettray ung legal acompagnié notablement, lequel portera ung excommeniement sur ceulx qui ainsy vuellent Louys, le filz Charlemaine, deffaire et debouter de son heredité ; et se a ce ne vuellent obeir, lors y pourveray je par telle voye que en France ne sera [service] chanté ne eglise desservie, et vivront comme bestes ou gens non creables ne dignes de nulle bonne recommandacion. »

Mais ad ce ne se voulut Guillaume accorder, ains respondi au pere saint :

« Bien vous ay entendu, sire, » fait il, « mais trop seroit la besongne longue et doubteuse de atendre tant que vos legaux feussent la endroit arrivez. Ce sont gens qui ne requierent mie paine ne traveil, ains apettent tous leurs aises, courte messe, long disner, couchier de haulte heure et lever tart, petites journees et grant despens ; et nous autres requerons tout le contraire, par especial tandis que jeunesse nous demeine. Sy n’en pouons pis valoir, car comme racompte ung sage en deux mos de rime :

Prouffitable est le travail en jeunesse,
Que eschever fait souffraite en viellesse.

Je m’en partiray devant, sire, » fait il, « pour ce qu’en peu de temps seray la venu, et porteray par dela vostre commission, en atendant vos legaux, sy la mettray moy mesmes a execucion telle qu’il ne sera jamais que memoire n’en soit perpetuellement faitte. Et se vous demandiés quelle commission je requier avoir de vous, s’est que, pour les services que j’ay fais a vous et a crestienneté, vous me oyés en confession, ja soit ce que ja me confessissiés quant je voulus combatre Corbault, et me donnez absolucion plainiere de mes pechiés. Sy m’en retourneray. »

Et quant le pere saint l’eust ouy, et qu’il lui eust ses pechiés pardonnez, lors s’en party Guillaume, et en peu de temps vint a Paris, ou sy bien arriva a point que deux ou .iii. jours après se tint le parlement pour constituer le filz du duc de Normendie roy de France, auquel consitoire arriva Guillaume de telle heure qu’il rompi la presse, ou tant avoit de peuple que c’estoit grant confusion. Et lui, armé soubz son mantel, pour toutes seuretez, sans soy estre descouvert a parent, a amy, a ung ne a autre, tira une lettre que le saint pere lui avoit a son partement bailliee, scellee d’un grant seel de plomb, qu’il monstra si haut que la plus grant partie la pouoit bien veoir ; et, en disant : « Le pape vous salue tous, beaulx signeurs », mist la main a l’espee, haulça son mantel, sy que on vist le haulbert menu maillié, luisant et cler, s’adreça vers le filz du duc Richart et lui donna du taillant, dont il avoit Corbault occis devant Romme, sy qu’il le pourfendi en deux pars, et cria « Nerbonne ! » si haultement que tout fut le demourant esbahy, et se absenterent les pluiseurs et plus grans, en eulx eslongnant et mussant derriere le menu commun. Et quant Guillaume eust ainsy exploitié, et il vist que nul ne se mettoit a deffense, ains s’en aloit chascun qui se sentoit coulpable du meffait, il se monta amont, l’espee nue, rouge et sanglante en son poing, se mist au siege royal, non mie en soy seant, mais debout, comme ung sieger ou greffier qui veult une sentence prononcer, et la se monstra plainement, en disant qu’il venoit de Romme de par le pere saint, qui luy avoit sa burle bailliee pour tous ceux, prestres, nobles, clers et lais, excommenier qui contre leur prince et droitturier signeur avoient mespris et offensé en malfait, en maldit, en pensee inique, et autrement contre droit et raison.

Finablement s’en partirent du palais secretement plus de .xii. que ducs, que contes et de grans seigneurs sans nombre ; mesmement Richart de Normendie se evadua, quant il vist que contre Guillaume nul ne s’esmouvoit, et en peu d’eure s’esleva ung bruit grant et merveilleux par my Parys du commun et menu peuple, qui bien savoit l’assamblee et la besongne que l’en traittoit, mais a eulx n’estoit nul consentement demandé, ainçois avoient les portes du palais esté gardees et si bien fermees que nul n’y entroit se il ne sembloit gentil homme, ou de noble lieu issu, et quant chascun homme de mestier, bourgois ou autre, apperceurent la maniere de ceulx qui ainsy pensifs et mornes s’en issoient du palais, l’un par ung lieu, l’autre par ung autre, et ilz furent informez de l’aventure, lors s’armerent ilz de rue en rue, de main en main, et tellement s’en emply le palais que moult en fut Guillaume comptent. Il enquist ou estoit Loys, qui leur roy devoit estre, et on lui dit qu’il estoit a Meleun pour la seurté de son corps, et que ja avoient ses ennemis saisies, prises, garnies les villes, citez, places et les chateaux de France, sy qu’il ne se savoit plus ou retraire ; sy l’envoya querir, fin de compte, et le couronna roy, malgré tous ceulx qui son bien et honneur avoient voulu empeschier ; et a icelle heure, pour retourner au propos premier, lui donna Guillaume sa seur Blancheflour a mariage.

Ce récit, fait une simple mention de la lutte de Guillaume contre Corsolt, il n’en parle qu’incidemment et comme pour expliquer la présence de Guillaume à Rome. Mais s’il l’avait racontée, son récit aurait été semblable à celui que je vais en donner d’après le ms. de la B. N. Les deux textes sont, en effet, de la même famille, comme je l’ai déjà fait remarquer. Voici ce récit : Un roi Sarrasin, nommé Corbault, a mis le siège devant Rome. Il a tellement malmené le pape que celui-ci est obligé d’entrer en composition. Le Sarrasin accorde au pape un armistice,

pendant lequel il se devoit pourveoir d’un champion en crestienté et le livrer et presenter pour combatre le roy Corbault, par condiction telle, que se le champion chrestien qui au paien combatroit le pouoit subjuguer ou convaincre, Corbault lui devoit rendre ses places qu’il avoit sur luy prises et conquestees, et restorer les damaiges lesquieulx lui avroient esté fais. Et se au contraire le chrestien estoit desconfit et convainqu, il convient le pere saint et les chasteaux ou ilz sont retrais delivrer et rendre, par convenance et prommesse sur ce faicte, et par hostaiges bailliees, tant d’une comme d’aultre partie [122].

Le pape envoie des légats de tous côtés ; deux d’entre eux viennent trouver Aimery de Narbonne, qui passe pour le plus grand prince de la chrétienté, car la force de Charlemagne décline déjà. Aimery ne peut absolument pas aller à Rome, obligé qu’il est de défendre sa propre ville contre les Sarrasins, mais son fils Guillaume offre de partir à sa place, et sa proposition est accueillie avec joie par les ambassadeurs. Aussi, malgré les prières de sa mère, qui, pour le détourner de son voyage, lui parle de la belle Orable, Guillaume, après avoir chargé son serviteur Isaac d’annoncer son absence à sa dame, se met en route avec les prélats.

(Fol. 152 v°.) Comment Guillaume, le filz Aymery, combat et conquist le jaiant Corbault devant Romme, la grant cité, par sa vaillance.

Ce dit l’istoire que quant le legat, le cardinal, Guillaume et leur compaignie furent de la cité de Nerbonne departis, et ils furent mis a chemin, ils chevaulchierent tant, sans faire de leurs journees menction, que ils aprouchierent Romme, que les Sarraissins maistrisoient par la conqueste que ils avoient faicte ; et quant Guillaume eust veeu les tours, les chasteaux et les grans eddiffices sumptueux et anciens, il demanda esquieulx s’estoient les chrestiens retrais et comment ils pourroient dedans entrer. Si lui respondi le legat : « A ce n’avra nulle faulte que n’y entrions, sire, » fet il, « car noustre saufconduit contient que nous pounos aller la ou bon nous semble querir et pourchasser champion ou chevallier, pour le roy Corbault le grant combatre ; le terme qu’il nous a donné durant n’est mye encore passé, expiré ne fini, sy n’aiés paour se nous sommes devant luy menés par advanture, car bien me doubte que il ne veille savoir des nouvelles. »

Et a itant se sont avanciés jusques aux vailles et deffences anciennes de la cité, ou ils trouverent gardes de par le roy Corbault, qui la les avoit commis (fol. 153 r°) pour les advantures. Et quant ils aparceurent les messaigiers venir, ils cognurent legierement et les menerent ou tref du roy Corbault, qui de sa parolle les festoya et leur demenda comment ils avoient besongnié, et en quel païz ; et ilz lui respondirent courtoisement ad ce que il n’eust cause de soy courousser :

« De nos nouvelles ne poués vous mye savoir, sire, » font ilz, « plus tot que le pere saint, de par lequel nous sommes messaigiers. Mais en brief temps savrés ce que nous avons peeu besongnier, et se vous avrés champion, ou se le pere saint se rendra ou non, car le terme que vous nous avés donné fauldra dedens .iii. jours, ne plus n’avons de delay, se de voustre grace ne le voulés prolongier, tant que nous arons sceu es aultres parties chrestiennes que en celles que nous ayons cerchiees. »

Le roy Corbault, oiant les clers messaigiers ainssy parler, fut ausques joyeulx, pour tant qu’il pença que nul champion n’eussent en leur compaignie amené, et leur dist :

« Voustre langaige est vainement fondé, beaus signeurs, » fet il, « et bien estes en vous mesmes abusés, se vous cuidiés que je vous donne aultre delay que celluy que vous avés eu, mais dictes a voustre pape que il se prepare de soy humilier vers nos dieu et que ilz se soubzmecte a l’obeissance de noustre loy, et nous lui ferons tant de honneur qu’il ara dominaction par dessus tous les caliphes et maistres de la loy Mahom. » Et lors demenda Corbault le vin pour en servir les seigneurs, lesquieulx ne l’oserent reffuser, ains le prirent et beurent par son commandement, puis le fist presenter a Guillaume, qui oncques ne deigna tendre la main, dont Corbault se aïra en rougissant par la face et lui dist : « Pour quoy ne buvez vous, vassal, » fet il, « quant le vin vous est pour boire presenté ? » Si luy respondi Guillaume : « Pour ce, certes, » fet il, « que se je buvoye a voustre hanap, ce me pourroit estre imputé a trahison, puis que j’ay intenction de vous porter nuisance avant que je m’en voyse de cestuy païs. » Et lors le regarda Corbault moult ententivement, sy le vist sy jeune d’aaige que de lui ne tint compte, ja soit ce qu’il feust grant et bien fourmé selon sa jeunesse, ains se prist a soubzrire et dist aux .ii. cardinaulx que ils feïssent son messaige au pape, ainsi qui leur avoit dit, et ils dirent que si feroient ils.

Apprès le congié s’en partirent les cardinaulx, et tant firent qu’ilz allerent au chastel ouquel estoit le pere saint, qui joyeusement les receut, esperant avoir bonnes nouvelles, comme sy eurent ilz, car si tost comme ils furent dessendus a la porte et entrés ou chastel, il vint au devant d’eulx et leur demenda comment (fol. 153 v°) ilz avoient besongnié, et ilz luy respondirent : « Au mieulx que nous avons sceu fairé, sire, » font ils, « et tant saichiés que nous avons esté en Lombardie, en Piemont, en Savoie et jusques es marches de Bourgoigne et de France, et avons enquis de Charlemeine, qui tant est vieulx que plus ne peust, ne nul ne veult mais a luy obeïr, comme on nous a raporté en chemin ; sy avons tant enquis qu’on nous a envoiés a Nerbonne par devers Aymery, qui en fait d’armes et de noblesse pressede maintenant en terre chrestienne, comme filz et lieutenant de proesse et de chevallerie. Celui Aimery a tant a besongnier aux ennemis de nostre foy qu’il n’a jour, terme ne heure de repos, et non pour tant après l’exposicion du vostre caz, qui tant leur a esté pittable, que le plus dur cueur c’est asouply et baignié en larmes, c’est ung de ses fils avancé et a respondu vaillamment qu’il feroit le champ contre Corbault, lequel l’a veu, mais guieres n’en a tenu de compte, pour tant que il n’a encores que prime barbe ; si le vous avons avecques no u amené, et de lui pourrés savoir quant il vouldra la bataille commencer. »

Et quant le saint pere entendi le legat, qui lui presenta Guillaume, le filz Aymery, il fut plus joyeux qu’il ne souloit, et l’acolla et receut moult amoureusement. Puis luy demenda comment il avoit nom, et il lui respondi : « On me appelle Guillaume, sire, » fet il, « qui suy ça venu par grant affection, et desireux pour combatre au jaiant Corbault, qui en si grande subgection vous tient, comme je puis aparcevoir, si saichiés que je suy tout apresté quant il vous plaira, mais que voustre benediction me soit donnee, car j’ay avecques moy mon harnois aporté, mon escu, ma lance, m’espee, et sy suy de si bon vouloir garni qu’il me semble que je lui donray assés a besongnier au bon plaisir de cellui pour lequel nom soustenir j’ai maint mont et maint val monté ou dessendu. » Et quant le saint pere eust Guillaume entendu, il luy respondi lors : « Vous soiés le trés bien venu, beau fielx, » fet il, « et Dieux gart le pere qui tel enffant engendra, par qui saincte chrestienté pourra par avanture mieulx valoir a tousjours mais, car se venu ne feussiés, l’apoinctement de Corbault et de moy contenoit que je me devoie a lui soubzmettre et lui rendre ce chastel et ung aultre, ouquel a moult grant et noble clergié, qui tout devoit estre serf a luy et subgect. Or vous a Dieux et bonne fortune par deça amené pour le combactre ; sy conseille que nous facions en leur ost publier la bataille a ung jour brief que vous nous dirés. Car a voustre bon aise et plaisir le voulons bien faire, et c’est raison. » Et quant Guillaume ouy le pere saint qui ainsy parla, (fol. 154 r°) il ne fut mye trop esbahy, ains respondi : « Pour vous venir secourir, pere saint, » fet il, « ay je des bessongnes laissiés moult necessaires, lesquelles me sont touchans au cueur, si suy comtempt d’estre expedié plus tost que plus tard, affin d’icelles plus tost eschever ; sy me consens que a demain faciés publier la journee, car mieulx vault et plus honorablement dedans le terme et le jour contenu en voustre respit et triesve que plus tart. » Sy en fut le pere saint ausques joyeux, et commanda que on alast sur les murs parler aux Sarrasins et denoncier la bataille a l’endemain.

Par le commandement du pere saint, par le consentement de Guillaume, et du commun acort du clergié, par le consseil de la chevalerie rommaine, fut ung chevallier transmis sur le mur du chastel, pour crier en l’ost des Sarrasins a ce que quelqu’un parlast a lui, et lors vindrent les Sarrasins a .x. ou a .xii. [Quant les] paiens furent la arrivés, lors parla a eulx le chevalier en italien haultement : « De par le pape chrestien vous fay a savoir, beaus signeurs, » fet il, « que a demain soit la journee d’un champion chrestien, qui est nouvellement arrivé pour combatre au roy Corbault, en enssieuvant et entretenant le traictié lequel a esté fait ; sy denonciés au roy Corbault qu’il y soit, se bon lui semble, car l’intenction du pere saint est de plus tost abregier que plus tard. » Et quant les Sarrasins ouïrent cellui qui ainssy parla, ils lui respondirent que ils yroient ceste chose denoncier a leur seigneur, lequel fut moult joyeux, car grant estoit, puissant et fort a merveilles, et ne doubtoit homme nul du monde ; sy renvoya devers le chevallier pour la journee accepter et avoir aggreable a l’endemain ; et ainsi fut la journee prise d’une et d’aultre partie.

Icellui jour se passa au fort et vint le lendemain, qui moult estoit desiré par le roy Corbault, qui armer se fist par .iiii. rois sarrassins, lesquieulx firent moult riche tapis estendre par terre, pour les apoinctier a son devis. L’un des .iiii. rois luy vesty son haubert, le deuxieme luy ferma ses plates, le tiers luy laissa son heaulme, le quart lui atacha son escu ; et il saindi s’espee, puis lui fut son cheval amené, sur lequel il monta, puis demanda une lance ; et quant il fut en point prest et armé, lors appella ses hommes devant lui et leur dist haultement : « Vous avés tous esté de mon consseill, beaus seigneurs, » fet il, « et d’acort emssamble comme moy de traitier et composer avecques le pape chrestien ; par ainssy que j’ay promis de mon corps exposser en bataille contre (Ms. : comme) ung chevallier chrestien et de tenir foy et loyaulté sans faulcer, ay livrez .iiii. rois en ostaiges de par nous ; et ilz nous (fol. 154 v°) ont livrez des cardinaulx pour seureté de leur partie. Or est venu cellui chevallier ou champion, comme hier ce manderent, lequel je vois conbatre, ainssy que je l’ay convenancé, sy vous prie et requier que il n’y ait trahison, faulceté ne barat, car je perdroye mes hommes que j’ay bailliés et livrés, et si pourroit a nous tous par avanture mal venir ou mescheoir, et a bon droit, se nous avions nos dieux a essiant parjurez. » Sy lui convenancerent que le traitié tendroient ainssy qu’il estoit fait ; et lors se parti Corbault le grant et vint devant le chastel si bien armé et monté comme mieulx le sceurent ses amis apointier et armer. Et quant il fut la arrivé, il ficha sa lance en terre pour veoir qui a lui vendroit combatre, car jamais n’eust cuidié que homme eust eu le hardement de soy tourner contre luy en armes, a pié ne a cheval.

Grant fut le bruit par le chastel du Sarrassin, qui la estoit venu armé et monté ; mais a icelle heure n’estoit mye Guillaume endormy, ains estoit matin levé et armé, et ja avoit la messe ouye, comme bon chrestien, et plus n’atendoit sy non le pere saint pour sa benediction recepvoir, car moult la desiroit, après ce qu’il avoit sa conscience esclarcie et netoyé. Le pere saint arriva la ou il n’atendoit plus que son cheval et lui dist, en la presence de maint cardinal et de maint grant clerc, que tous lermoient de pitié pour luy, car plus grant, plus grox et plus fourni materielement que lui estoit le roy Corbault. Et lors se mist Guillaume devant le pere saint a genouls, atendant sa benediction, laquelle il lui donna disant : « A celluy Dieu soies tu commandé, beaux fielx, » fet il, « qui du hault estaige cellestiel vint ça a bas pour l’umaine lignee racheter, lequel te doint force, vertu, pouoir et grace du Sarrasin mater et desconfire, et tel pardon comme il fist a Marie la pecharresse te soit de par moy donné et octroié. » Puis se seigna, et Guillaume se leva lors et, son heaulme lassé, son escu enchantelé et atachié a sa poitrine, sailli ou bauchant ainsi legierement comme ung aultre eust sailli sans harnois nul ; puis demenda sa lance et on lui bailla, puis fut la porte ouverte, dont il issy legierement, et vint en champ devant Corbault, qui bien le vist issir et chevaulchier droit la lance, comme pour le courir seure. Et quant il fut ausques près il le regarda sans mot sonner, et quant ilz eurent l’un l’autre assés regardé, Guillaume baissa sa lance lors et vint poignant contre le Sarrasin, qui deffendre se pouoit, se bon luy sembloit ; et tellement l’assena en son escu que ploier lui fist l’eschine, ou il vousist ou nom, mais a itant ne se tint mye, car il poigni oultre avant et a force de cheval, qui puissamment couroit, et rencontra au corps sy aïrement que par terre le porta, mal gré eust il, et en passant par emprès cria « Nerbonne » si haultement que bien l’entendi le roy Corbault.

Dieux ! comme fut dollant Corbault quant ainssy se senti abatu et il eust celluy ouy qui cria « Nerbonne » ainssy haultement ! Il se leva lors legierement et puis dist a Guillaume : « Dy moy, vassal, » fet il, « par la foy que tu dois au Dieu ou quel est ta creance, qui tu es et sce c’est le tien cry que de Nerbonne, ou pour quoy tu l’as cy presentement crié.

— Je le puis bien faire, Sarrasin, » fet il, « et puis que tu m’as tant conjuré comme sur la loy que je tiens, laquelle ne sera ja par moy faulcee, te repondz je que je suy de la lignie de Nerbonne, et suy filz au conte Aymery, lequel en peut porter les armes et le cry, en despit de tous les payens du monde.

— Bien pert a ton langaige que tu es du linaige, vassal, » fet il, « car tu parles trop outraigeusement, et bien say que Aymery a fait maint mal au peuple croiant en Mahom, dont mal luy en prendra en la fin, et a toy aussy avant que de mes mains puissies eschaper, se une chosse ne veulx faire et acorder, laquelle je te diray cy presentement : c’est, pour tant que te voy vaillant homme et que je sçay que grant damaige seroit de ta mort, que tu creusses en la loy que Mahom nous donna et prescha, et que tu renonces a la loy que les chrestiens tiennent ; je te donray des terres et des seigneuries plus que tu ne vouldras demender, et sy avras ma suer Matrosne, qui tant est belle que en peannie n’a sa pareille de beaulté. »

Et quant Guillaume de Nerbonne entendi le roy Corbault, qui a sa loy le cuida atraire, il luy respondi lors : « Bien pert que tu as cueur failli, Sarrasin, » fet il, « quant, pour ung coup de jouste que tu as de moy cy receu, veulx parlementer et entrer en composicion. Tant veil que tu saichies que tu es trop loings de ton compte, car je ne suy mye cy envoyé de par le mien pere Aymery pour toi deporter de mort ne pour toy lessier vivre longuement, ainçois y suy transmis pour toy combatre, pour toy tolir la vie, et pour le tien chief coper et porter au fer de la lance mesmes a Nerbonne, ou plus ne me oseroie trouver se ainssy ne le faisoie comme je te dy, car ainsy l’ay je convenancé du faire. Et au regart de ta sueur, dont tu m’as cy parlé, ne tien je compte, car j’ay plus belle sans nulle comparaison que n’est Matrosne, dont je n’ay mie oublié le nom, et se tu me demendoies qui elle est, je te dirai que c’est Orable, la fille Desramé, que je conqueray si tost comme je avray a toy combatu. Sy te gardes de moy, car l’amour te feray au jour d’uy desplaisir. » Guillaume a l’espee tiree lors, et le Sarrasin lui couru seure moult asprement et tellement qu’il convint Guillaume dessendre, s’il n’eust voulu perdre son cheval.

Quant Guillaume fut du bauchant dessendu, il rua au Sarrassin lors, qui vaillamment se mist contre luy a deffence, et d’un coup il cuida Guillaume ferir, lequel se destourna, fery son espee en terre sy avant [que] elle luy rompy ou poing an retira[nt], dont il fut sy dollant qu’il getta le demourant emmy le champ, et tira ung coutel grant et fort assés, qui au costé lui pendoit. Ils combatirent l’un l’autre longuement adonq, mais fort le pressoit Guillaume de l’espee, qui plus estoit avantaigeuse pour luy que celle de Corbault, qui bien se prouvoit non pour tant, et moult donna de travail au marchis Guillaume, lequel haulça l’espee a ung coup et en fery Corbault a mont sans espargnier, si que du coup, qui glissa au costé du heaulme, lui emporta par terre l’espaule toute jus, dont il senti une angoisse sy grant que emmi le pré le convint verser, vousist ou non, mais mye n’y fist la longue gesine, ainçois se releva le plus tost qu’il peust, et, en soy aprouchiant cautement de Guillaume, gecta son bazelere jus et a une main le prist, et tant tira et saicha que bien le cuida porter par terre, et ja lui eust fait grand desplaisir quant Guillaume se prist a luy au corps, et d’un tour françois qu’il savoit le tournya tellement que dessoubz le mist, qui que le vousist voir.

Moult furent joyeux les nobles barons, le pere saint et tout le clargié de Romme, quant ilz virent Guillaume, le noble chevallier, ainssy maintenir contre le Sarrasin Corbault, qui [n’a] guieres avoit .iiii. champions requis et demendés pour combatre, et maintenant le veoient en peu de heure par ung seul chrestien comme conquis et mené a oultrance, car il avoit l’un de ses bras pardu et copé tout jus, si que par nulle voie du monde ne s’en pouoit jamais aidier. Et si estoit son corps en si grant subgection que Guillaume le tenoit par dessoubz lui couchié de son long et renvercé. Si louerent le hault nom de Dieu en beneïssant Guillaume et louant Aymery qui tel enffant avoit engendré, par lequel saincte chrestienté seroit exssaulciee et la loy paienne confondue et rabaissie ; et se joyeux estoient les chrestiens, vous devés savoir que d’aultre part estoient si troublés et couroussés les Sarrasins pour leur seigneur, que ils veoient en telle disposicion, que ja se feussent mis en peine de lui aidier, ne feust ce que les chrestiens avoient .iiii. rois en leur chastel, tenans ostaiges pour la composicion et traictié fais entre eulx, et aussy pour tant que ils eussent leur foy parjuree a leur essiant. Et quant Guillaume vist le payen soubz lui, comme ouy avés, il rompy les lasnieres du heaulme qu’il avoit en son chief et fist tant par force qu’il luy arracha hors du chief, puis se leva pour prendre son espee, laquelle il lui avoit convenu getter par terre quant il prist le Sarrassin aux bras et au corps ; et tandis se leva le Sarrassin, qui moult legier estoit et habillé, et bien cuida retourner au corps de Guillaume, qui d’aultre chosse ne se garda et fist ung sault arriere de luy, l’espee ou poing, dont en soy retournant fery le Sarrassin a mont sur le hanepier, tellement que jusques en la poitrine luy mist le taillant et le mist mort emmy le pré.

Sy tost comme Guillaume vist le paien Corbault occis, il vint a son cheval adonq, puis monta dessus et s’en ala tout droit au chastel, dont le pont luy fut legierement abaisié et la porte ouverte, sy entra ens, et lors lui ala le pere saint au devant pour le festoier et recevoir, ainssi comme bien apartenoit. Sy devés savoir que de luy, des legaux, des cardinaulx et aultres nobles clercs, chevaliers, sinateurs et bourgois, qui leans estoient, fut baisié, et ses vestemens, armeüres atouchiés par ceulx qui de plus prés ne le pouoient conjouir et festoier. Et finablement desarmerent Guillaume et le firent mengier et repaistre, car grant besoing en avoit, et non sans cause. Et les payens envoyerent ou champ querir le corps de leur seigneur Corbault, auquel fortune avoit esté toute contraire celuy jour. Puis allerent a consseil pour leurs ostaiges ravoir, lesquieulx estoient ou chastel dollans a merveilles de leur avanture, qui estoit ainssy advenue, et disans qu’onques mais Corbault n’avoit homme trouvé qui contre lui durast en champ ne qui osast le sien corps seulement exposser contre lui en armes, comme avoit fait Guillaume, le filz au conte Aymery de Nerbonne. Et quant le corps fut du champ levé et emporté ou tref ouquel il avoit esté logié, lors vindrent dix Sarrassins a la porte du chastel requerir que on leur delivrast leurs ostaiges, puis que la bataille estoit finie ; mais les nobles chrestiens, doubtans que par leur grant mauvaitié ilz ne s’en vousissent partir ne lesser la cité, allerent a consseil emssamble, et la conclurent que ja ne leur rendroient se premierement ilz ne avoient la cité vuidiee et habandonnee du tout, car l’amiral de Barbastre, qu’ilz avoient en ostaige, estoit assés grant seigneur et puissant pour les tenir en auci grant subgection comme le roy Corbault ; et qui demenderoit qui estoit celui amiral de Barbastre, respont l’istoire qu’il estoit d’Espaigne, frere du vieulx amiral Desramé, qui avoit esté occis devant la cité de Nerbone, et pere de Sallatrie, la noble jouvencelle, laquelle estoit en Gloriete, le palaix d’Orange, aveques Orable, quant Guillaume ala jouer aux escus de bois devant le jeune Desramé et Thibault d’Arrabbe.

Le conseil des chrestiens fini, fut le cardinal qui avoit esté querir Guillaume envoyé donner la responce aux dix Sarrassins, lesquieulx l’alerent raporter aux rois Sarrassins de l’ost et leur dirent : « Vos ostaiges que Corbault bailla ne rarés vous point, beaus signeurs, » fet ilz, « se premierement ne vous partés de ceste cité sans rien demollir ne plus de mal faire que fait a esté, et tout selon le traictié lequel a esté fait entre nous et vous. Mais bien ont prommis de les vous rendre et amener hors la porte si tost que vous avrés vostre sieige et voustre ost desemparé. » Sy ne voulurent mye contredire les payens, ains firent trompes, cors et buisines sonner pour deslogier et lessier la cité, et finablement furent les pleiges rendus tant d’une part comme d’aultre et la cité lessée par les Sarrassins, les quieulx s’en allerent ainssy que les acordances avoient esté faictes ; et les Rommains qui fuis s’en estoient es païs voisins s’en retournerent pour eulx amesnaigier, et Guillaume, qui ung peu se vouloit refaire et cognoistre le pere saint, les cardinaulx et ausques de leur estat, se delibera de sejourner jusques a .xv. jours ou ung mois, mais mye n’y fut si longuement, comme l’istoire le recordera, car en France tourna sy grant meschief que merveilles, tandis que le sieige de Romme dura, par les princes et pers du royaulme, lesquieulx voulurent debouter Louys, le filz Charlemeine, lequel mouru en icellui temps, et voulurent faire roy le filz du duc de Normendie, nommé Hernaïs, pour aulcunes causes, lesquelles vous seront cy après desclairees. Sy se taist a itant l’istoire du pere saint, des cardinaulx, des Rommains, lesquieulx se relogierent en la cité, et du noble chevallier Guillaume, et racompte des pers et barons de France, lesquieulx voulurent faire ung roy au vouloir des aulcuns et au desplaisir des aultres.

Comment l’abbé de Saint Denis fut envoyé a Romme devers le pere saint, pour remedier au debat que les princes de France avoient emssamble pour faire ung roy nouvel (fol. 157 r°).

Charlemagne vient de mourir, laissant deux fils, Louis et Lohier. La couronne revient de droit au premier, mais les grands du royaume veulent priver les enfants de la succession impériale. Louis, en danger, s’enfuit à Melun. Le duc de Normandie et ses partisans prétendent qu’il n’est qu’un bâtard, né de la reine Sibille et d’un nain, et que le plus proche héritier du trône est Richard lui-même, le duc de Normandie. Cependant, il se trouve encore des seigneurs assez courageux pour défendre l’honneur de Sibille et les droits de Louis ; ils ont pour eux les bourgeois et le commun peuple. Pendant que les partisans du Normand veulent réunir à Paris un parlement où l’on couronnera Hernaïs, fils du duc, tous ceux qui sont restés fidèles à la famille de Charlemagne, et parmi eux l’archevêque de Reims, envoient l’abbé de Saint-Denis demander des secours à Rome. Le messager se rend auprès du pape, lui expose sa mission, lui dit que sur douze pairs dix sont pour Hernaïs, deux seulement pour Louis. Guillaume, qui est présent à cet entretien, gémit d’abord sur la mort de Charlemagne, puis s’écrie : « Je servi le pere, sy doy aimer et cognoistre le fils. »

Il obtient du pape le pouvoir d’excommunier ceux qui s’opposeront à l’élection de Louis, et part pour Paris. Arrivé dans la grande ville, il descend chez son hôte habituel, à qui il fait connaître le but de son voyage et qu’il prie de garder le secret sur son arrivée. Cependant, le troisième jour, se tient le fameux parlement réuni par Richard. Guillaume envoie d’abord son hôte aux informations, puis il se rend lui-même au palais, seul, une épée sous son manteau.

Comment Guillaume, le fils Aymery de Nerbonne, envoya querir Laouys, le filz Charlemeine, a Melun et le fist couronner a Rains et espouser sa sueur Blanchefluer (fol. 160 v°).

Guillaume se rend donc au palais, traversant une foule qui ne le reconnaît pas, parce qu’on ne se doute pas de sa présence à Paris et parce que le soleil d’Italie l’a bruni. Le portier, qui a la consigne de ne plus laisser entrer, lui ouvre cependant lorsque Guillaume se fait connaître (c’est une réminiscence de la scène du poème entre Guillaume et le portier de Tours). Celui-ci arrive dans la salle du conseil, rompt la presse et s’avance aux premiers rangs, « emmy le parc ».

Quant Guillaume fu emmy le parc entré, si que plus ne pouoit passer sans exceder le terme des aultres grans seigneurs, et qu’il vist les nobles princes, ducs et contes, assis par ordre comme en ung parlement, et le duc Richart de Normendie a costé d’un hault dois richement ordonné par grant magnificence, ou millieu duquel estoit Hernaïs son fils, assis comme en magesté, atendant l’onneur qu’on lui devoit par la deliberaction des ducs, contes et barons illeques assistens presenter, se aulcuns n’y avoit contredisans, se aparut ileq Guillaume, le filz Aymery, lequel getta par terre le mantel endossé, et demoura en son harnaiz tout cler ou verny de roeil, ainssy et tel comme il avoit aporté de Romme, et monta sur le faulxdesteil, si que bien peust ataindre a Hernaïz, qui, comme vous avez ouy, estoit plus hault que nul aultre, et de l’espee qu’il tenoit nue lui donna ung coup si grant que le chief lui fist plus de dix piez voller emmy le parc, voire en criant « Nerbonne » si haultement que de toutes pars peust bien estre ouy et entendu. Mais mye ne se tint a itant, ains assena le duc d’Orleans et le mist mort comme l’autre, car c’estoit celluy qui plus près de luy estoit, et qui son fait avoit le plus suporté a son advis. Lambert, le comte de Montfort, estoit d’aultre part assiz, qui autant en receut par sa main ; et quant le duc Richart vist l’execuction que Guillaume faisoit, il fust sy esbahy que il se mist en fuite et se bouta par mi les gens qui la estoient, lesquieulx, ou la plus grant partie, furent si espardus que chascun s’escarta l’un ça l’autre la, ne oncques n’y eust homme qui a deffence sceut le sien corps mettre par la grace de Dieu, ainssi comme il pouoit visiblement sembler.

Alors les uns prirent la fuite, les autres se soumirent et obtinrent grâce. En apprenant ce qui se passait, les bourgeois, marchands, laboureurs, gens d’église et de tous autres états coururent aux armes pour soutenir Guillaume, qui, en peu de temps, devint ainsi le maître de Paris.

L’ennemi dispersé, on fit des fêtes, on envoya chercher Louis à Melun et on le reçut à Paris avec les plus grands honneurs. Puis « Guillaume et ceulx de Paris firent de par le filz Charlemeine, Loys, mander tous les princes, pers et barons de France, pour venir au couronnement et sacre de leur roy a Rains, ainssi qu’il est acoustumé. » Le sacre fut suivi de fêtes qui durèrent huit jours, pendant lesquelles Guillaume, qui gouvernait de fait sous le nom de Louis, proposa au roi pour femme sa sœur Blanchefleur. Le roi ayant accepté, Guillaume envoya immédiatement des messagers à Narbonne pour y donner des nouvelles de ce qui se faisait à Paris et pour demander qu’on amenât Blanchefleur en grande pompe.

Le mariage fut une occasion de prolonger les fêtes qui durèrent encore quinze jours, après lesquels « la cour departit ». Aimery de Narbonne et ses fils restèrent auprès du roi. L’aîné de ceux-ci, Hernaïs, obtint de Louis le duché d’Orléans, dont le seigneur « avoit par le sien frere Guillaume esté occis, et en espousa la duchesse, car de par elle estoit la terre venue, laquelle le comte qui mort estoit ne pouoit par son meffait avoir confisequee ne pardue » ; Louis donna à Aïmer Venise à conquérir sur les Sarrasins et 20000 hommes pour cette conquête. Guillaume vint à son tour demander au roi la permission de conquérir sur les infidèles Nîmes, Béziers, Carcassonne, Montpellier, Orange et le pays qui entoure Narbonne. Le roi lui accorda ces terres. Suit alors la rubrique :

Comment Guillaume, le filz Aymery, conquist la cité de Nisme par subtillité qu’il trouva, a l’aide des gens que le roy de France lui bailla (fol. 166 v°).

Et le récit du Charroi de Nimes commence, ex abrupto, sans le magnifique début qui fait le plus grand mérite de la chanson de geste.

D’après les sous-familles A et B de notre poème, Guillaume était à Rome en simple pèlerin lorsque les Sarrasins y arrivèrent ; d’après la famille C, Guillaume était encore à la cour d’Aix ; où il venait de couronner le jeune Louis, lorsque des légats vinrent de la part du Saint Père implorer l’assistance des Francs contre les Sarrasins. Dans le manuscrit en prose de la Bibliothèque nationale, Guillaume est à Narbonne, chez son père, quand les ambassadeurs du pape viennent demander des secours. Le manuscrit de l’Arsenal aurait fourni sur ce point la même version, s’il avait eu à raconter cette expédition de Guillaume en Italie. En effet, il finit ainsi :

Chascun des autres prist congié quant bon lui sambla et retournerent en leur païs joieux et comptent de la paix de l’empereur, de la dame et de Louis le damoisel, qui puis fut chacié hors de Paris, après la mort Charlemaine, et recueilliz par Guillaume d’Orenge, le filz Aimery, qui puis donna sa suer en mariage a Louys, ainsy comme le livre sur ce fait [racompte], que ne puet mie l’istorien tout mettre avecq cestui, qui fine a tant, et, pour commencer le surplus, fauldroit venir au pere saint, qui trouva les payens en son pays et manda Guillaume en France pour lui aidier (fol. 378).

Les remaniements semblent donc se rapprocher de la famille en vers C. Ce n’est pourtant pas une raison de croire que les remanieurs se soient servis de la leçon de C. D’abord, dans C, comme je viens de le dire, Guillaume est à Aix, à la cour, lorsque les légats arrivent, tandis que, suivant les auteurs en prose, il est à Narbonne dans sa famille. En second lieu C, comme les autres familles en vers, ne place l’expédition en Italie qu’après le couronnement de Louis à Aix-la-Chapelle, tandis que les remaniements, d’après une rédaction que nous n’avons plus, mais que j’ai prouvé [123] avoir existé, met au premier rang la lutte de Guillaume contre Corsolt. Cette lutte, dans l’ouvrage en prose, est devenue on ne peut plus banale. Qu’on change le nom des deux champions et on ne verra plus à quel poème le prosateur songeait en écrivant : Corsolt n’est plus le champion du roi Sarrasin, c’est Corbault lui-même qui est le roi, comme Corsuble dans Ogier de Danemarche ; il n’est plus question de Gaifier, roi de Police, ni de sa fille ; enfin il n’est fait aucune allusion à la fameuse blessure qui valut à Guillaume le surnom de au Court Nez. L’absence de ce dernier détail nous est expliquée par la chronique française du manuscrit B. N. fr. 5003 déjà citée : « Guillaume d’Orange avoit eu le bout du nés coupé a la iiie bataille ou il fut devant Nerbonne. Si l’applerent plusieurs Guillaume au court nés. »


IV. — LE CORONEMENT LOOÏS À L’ÉTRANGER


À l’étranger, notre chanson ne semble pas avoir été bien répandue. On crut d’abord que Ulrich von dem Türlin l’avait connue, mais il est aujourd’hui démontré que le passage de l’Arabellens Entführung sur lequel on appuyait cette assertion a été inspiré par les quelques vers que j’ai cités plus haut de la chanson d’Aliscans, traduite dans le Willehalm de Wolfram d’Eschenbach [124].

Les traductions scandinaves de nos vieux poèmes ne font aucune mention du Coronement Looïs.

En Italie, deux textes, l’un du xive siècle, l’autre de la fin du xve, se rapportent à notre chanson.

Le premier est un passage des Nerbonesi.

Les Nerbonesi [125] racontent le couronnement de Louis, mais d’une manière tout autre que la chanson de geste ; d’après celle-ci, le jeune empereur est couronné en présence même de son père, au grand conseil que Charlemagne a réuni à Aix ; suivant l’auteur italien, Charles, dans l’assemblée qui se tient à Arles, désigne seulement son successeur Louis, qui ne sera couronné que dans sept ans, et lui donne un régent. Du reste, les deux versions sont tellement différentes qu’il est impossible d’établir un parallèle entre elles. Voici l’analyse du passage des Nerbonesi qui fait mention de notre légende ; on pourra la comparer au poème et se rendre compte de la désinvolture avec laquelle l’auteur italien a donné cours à son imagination :

Guillaume était encore à Pampelune (I, 242), lorsqu’une nuit, pendant son sommeil, lui apparut une dame vêtue de blanc, qui lui dit : « Abandonne les affaires d’Espagne et chevauche nuit et jour, jusqu’à ce que tu sois arrivé auprès de Charles, parce qu’il faut soutenir le royaume de France. » Guillaume obéit et vint à Arles, ad Arli de Bianco, où était Charles avec tous ses barons, « princes, ducs, rois, marquis ».

Cependant Charles avait réuni tous ses leudes dans l’église Sainte-Marie d’Arles ; il y avait fait venir son fils Louis, à qui il voulait laisser par testament les rênes du gouvernement. Là, après quelques paroles assez banales sur la vanité des choses de ce monde, sur la brièveté de la vie, sur la nécessité d’être prêt à la mort, sur les origines de la famille impériale, qui remonte à Constantin, sur les services qu’elle a rendus à l’Église, sur la fermeté avec laquelle elle a défendu l’oriflamme que Dieu lui a confiée, l’empereur raconte la révélation d’un ange qui lui a prédit sa mort pour la saint Pierre. « Vous savez qu’alors la couronne doit revenir à mon fils Louis, encore trop jeune pour pouvoir la garder. Je veux lui donner un tuteur qui la défende pendant sept ans, qui dirige le royaume, qui, au bout de ce temps, arme mon fils chevalier, le couronne roi de France, lui donne une femme de son lignage, afin d’unir par le sang les deux familles. Choisissez donc, je vous prie, parmi vous un noble baron capable de rendre la justice aux pauvres et aux riches, aux hommes et aux femmes, aux grands et aux petits, aux veuves et aux orphelins, et de maintenir la sainte foi chrétienne. » Quand Charles eut cessé de parler, tous les seigneurs se regardèrent les uns les autres, mais aucun d’eux n’osa accepter la couronne. Un seul, un puissant baron, qui avait nom Macaire de Lausanne et était de la famille des Maïençais, la demanda à Charles, en lui promettant de suivre exactement ses recommandations. L’empereur, un peu déconcerté par cette proposition, répondit : « Macaire, ton offre m’est très agréable ; puisse Dieu récompenser ton bon cœur, mais je ne veux pas te donner tant de peine, c’est pourquoi ni toi ni personne de ton lignage n’aura cette charge. » Ensuite Charles s’adresse à son gendre, « Bernard de Busbant », le priant de prendre la couronne pour sept ans ; mais Bernard s’excuse en alléguant sa faiblesse et sa crainte des Maïençais, le jeune âge de son propre fils, qui a besoin de lui ; toutefois, il défendra jusqu’à la mort Louis et sa couronne, quand on les attaquera. Charles fait successivement la même demande aux autres fils d’Aimeri, à Beuves, à Hernaut, à Garin d’Anseüne, à Guielin ; tous s’excusent. Après les Narbonnais, Charlemagne s’adresse au roi de Hongrie, puis à beaucoup d’autres seigneurs, mais aucun n’ose accepter. Le lendemain, l’empereur réunit de nouveau ses barons et renouvelle ses prières, mais il éprouve les mêmes refus. Déjà il perd tout espoir, lorsqu’on lui annonce l’arrivée d’une troupe de chevaliers : c’est « Guglielmo Lancionieri » qui revient d’Espagne.

Guillaume entre dans l’église, et, pendant que tous les barons se lèvent pour l’honorer, va saluer l’empereur. Charles lui raconte alors sa vision et lui adresse la même demande qu’il a déjà faite inutilement à tout son entourage ; Guillaume répond : « Votre prière est un ordre ; je reconnais votre fils pour mon seigneur, j’offre d’être son champion toute ma vie, de lui défendre sa couronne pendant sept ans contre quiconque voudra la prendre, fût-ce même contre Aimeri de Narbonne mon père ou contre mes frères » (p. 269). Charles embrasse Guillaume, le bénit et lui donne plein pouvoir pendant sept ans dans le royaume de France. Il veut même lui mettre la couronne sur la tête, mais Guillaume jure par le vrai Dieu qu’il ne la portera jamais ainsi, et se contente de la passer autour de son bras ; puis, après avoir reçu la bénédiction du pape, il se tourne vers les barons et proclame Louis. Tous les seigneurs présents promettent à Guillaume de l’aider dans la défense de Louis et du royaume, « bene ch’alcuno si fusse proferto ch’arebbe voluto il contrario di questo ».

Charles, plein de joie, remercie ses barons, puis fait un court testament. Il laisse le royaume à Louis, 200,000 écus d’or à l’église Sainte-Marie d’Arles, une dotation magnifique à une chapelle, qui prit depuis son nom ; à Guillaume, il laisse de quoi marier mille jeunes filles pauvres et lui recommande ses deux filles, Élise et Rosarès. Ensuite le vieil empereur marie sa fille Élise à Elie, descendant des Scipion, qu’il fait duc d’Orléans, puis arme chevalier Guibelin, qu’il envoie reprendre Andrenas. Enfin, « passato il termine, come lo re Carlo avia detto, morì il dì di santo Piero, a di .xxix. di giugno, negli anni del nostro signore Giesu Cristo ottocento .xxvii. » (p. 267). Ce fut un deuil immense pour tout le royaume.

On exécuta le testament de Charles ; on fit porter son corps à Paris, puis Guillaume s’entendit avec ses frères et les autres barons sur les moyens de défendre Louis envers et contre tous.

Quelque temps après, Guillaume, allant à Toulouse, au secours de Guibelin, laissa Bernard de « Busbant » à Paris pour garder Louis. Profitant de cette occasion, des seigneurs, jaloux de la puissance des Narbonnais, s’entendirent pour couronner Louis et chasser de Paris la famille d’Aimeri. Après avoir fait courir sur Guillaume les plus injustes calomnies et avoir gagné à leur cause la plupart des Parisiens, ils se disposaient à exécuter leurs desseins, lorsqu’un homme, nommé Féricon, qui avait été mis au courant des machinations, alla prévenir Bernard. Bernard, n’étant pas en état de résister aux traîtres, s’enfuit de nuit avec Louis et quelques chevaliers seulement et vint à Avignon. Le lendemain, les conjurés arrivèrent en armes au palais royal, mais Bernard et Louis n’y étaient plus. Décontenancés, ils résolurent de cacher leurs criminelles intentions et d’aller au camp de Toulouse rejoindre Guillaume, croyant que leur trahison ne serait pas découverte.

Cependant d’Avignon Bernard avait conduit le jeune roi à Toulouse. Il avait donné pour prétexte de son arrivée inattendue au camp le désir de Louis de voir la guerre. Guillaume qui, seul avait été mis au courant des événements, avait alors conclu avec les Sarrasins une trève de cinq ans, et le traité avait été célébré par des fêtes dans les deux armées. C’est au milieu de ces fêtes qu’arrivèrent les traîtres. Guillaume les reçut courtoisement, feignant de tout ignorer.

Les fêtes terminées, on revint à Paris, et Guillaume ordonna à tous les seigneurs d’y accompagner le roi. Arrivés là, les Narbonnais firent arrêter de nuit les principaux coupables, et quinze barons furent exécutés sur la place publique ; après quoi, les autres seigneurs furent congédiés et Guillaume ne garda avec lui que « Bernart de Busbant et Bueves de Cormariz ». Il s’occupa alors de maintenir la paix dans tout le royaume, ce qui lui valut les louanges de toute la France et de toute la chrétienté.

Lorsque la septième année de sa régence fut près d’expirer, Guillaume fit venir à Paris toute sa famille, son père, sa mère, ses frères et sa sœur Brancifior, qui devait être donnée pour épouse à Louis, et le pape lui-même se rendit à son invitation. Le jour fixé, tout le monde se réunit sur une place de Paris luxueusement ornée, et là, après de nombreux discours, Guillaume prit la couronne à deux mains et la posa sur la tête de Louis, « e’l papa gliela confermò » (p. 360). Et tout le monde s’écria : « Vive le roi Louis ! » Puis Louis épousa Brancifior, et, après plusieurs jours de fêtes, tous les invités se retirèrent ; mais Guillaume resta à Paris. On l’appelait Guillaume Sans-Terre, parce qu’il ne possédait aucun domaine. Pendant sa régence, il avait été souvent appelé au secours de deux villes situées l’une au-dessus, l’autre au-dessous d’Avignon ; la première, appelée Orange, assise sur le Rhône, la seconde, Nîmes, près de la mer. Guillaume résolut de faire la conquête de ces deux villes.

Ainsi s’annonce le Charroi de Nimes.

Ici, du reste, s’arrête le traité de Pollieri, médecin d’Aimeri de Narbonne, mort avant de l’avoir terminé, mais on l’achèvera à l’aide des autres livres qui font mention des Narbonnais (p. 365).

C’est sur cette grossière supercherie que nous nous arrêtons. Cette analyse suffit pour donner une idée du rifacimento et pour montrer quelles modifications il a fait subir à la légende. Son auteur est-il responsable de toutes ces altérations, ou s’est-il inspiré d’une version du poème qui ne nous serait pas parvenue et qui aurait été déjà elle-même notablement changée ? Il est difficile de faire à cette question une réponse satisfaisante. Quant à la conspiration qui vint si piteusement échouer dans les appartements vides du roi parti la veille, répond-elle à la troisième, ou à la cinquième partie de notre poème ? Est-ce un souvenir vague de ces deux parties confondues dans la mémoire du remanieur ? Est-ce une amplification inventée par celui-ci de la trahison d’Arneïs d’Orléans remplacé par Macaire de Lausanne ? Ici encore je ne puis répondre.

Le second texte italien a été signalé pour la première fois par Melzi dans la Bibliografia dei romanzi e poemi cavallereschi italiani [126] sous cette rubrique : La Incoronatione del Rey Aloisi figliuolo di Carlo Magno Imperadore di Francia, composta da Michel Angelo di Christophano da Volterra [127], senza nota di luogo, anno e stampatore [128], in-4°. Le seul exemplaire connu est à la bibliothèque Laurentienne à Florence (Pal. E, 6, n. 25) ; M. Pio Rajna, à qui j’adresse ici mes plus sincères remerciements, a bien voulu me communiquer les notes qu’il possède sur ce volume et que je vais résumer en quelques lignes. Le poème perd, du reste, beaucoup de son intérêt par le fait qu’il est extrait des Nerbonesi.

L’auteur indique lui-même cette source en maints endroits :

Come in sul Nerbonese si ragiona...
Come si trova chiaro nel Nerbonese... etc.

Après la conquête de l’Espagne, Charlemagne, de retour en France, épouse la fille de l’empereur de Constantinople, Bellisante. De cette union naît un fils, Louis. À la mort de Charles, Guillaume est chargé de la tutelle de Louis pendant sept ans. Les sept ans écoulés, Guillaume réunit sa cour à Paris. Tous les grands de l’empire y accourent ; Aimeri y amène sa fille Blanchefleur, que Louis doit épouser, selon les dernières volontés de Charlemagne. L’auteur consacre 106 strophes à décrire les décorations de la place où doit avoir lieu la cérémonie. Le couronnement et le mariage de l’empereur sont suivis d’un tournoi, à la description duquel l’auteur emploie encore 82 strophes. Le poème entier n’en ayant que 262, M. Rajna remarque justement que le titre et le sujet du poème ne sont qu’un encadrement à ces longues descriptions.

Voici la première strophe du poème :

O regina del cielo o vera donna
dell’universo piu che imperadrice
nostra vera salute et gran colonna
che nelli electi ha messo le radice

io ti priego Maria di noi madonna
tu che sopra dell’altre se felicie
che doni tāto ingegno a mia memoria
che seguir possa una gentile historia.

Le volume se termine ainsi :

Finita la incoronatioe del re Aloy
si figluolo di Carlo Magno Imperado
re di Frācia composta da Michelangio
lo di Christophano da Volaterra
Finis.


v. — manuscrits du coronement looïs.


Huit manuscrits contenant le Coronement Looïs, en entier ou en fragments, nous sont aujourd’hui connus. Deux se trouvent à l’étranger, l’un à Milan, à la bibliothèque des Trivulzi (fol. 22-38), et l’autre à Londres, au British Museum, bibl. du Roi, 20 D, XI (fol. 103-112). Six sont restés en France : l’un est à la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer, Sti Bertini, 192 (fol. 21-38), les 5 autres à la bibliothèque nationale, fr. 774 (fol. 18-33), fr. 1449 (fol. 23-38), fr. 24369 (fol. 75-90), fr. 1448 (fol. 88-89).


1. Description des manuscrits


1° Le manuscrit du British Museum est du xive siècle [129]. Son texte, bien qu’il offre beaucoup de bonnes leçons, a reçu pourtant d’assez nombreux rajeunissements. Par exemple, des expressions qui se trouvent dans les manuscrits B. N. 744 et 1449, mais qui au xive siècle avaient vieilli, ont été remplacées par d’autres plus modernes. De même des mots terminés par la syllabe ien, que l’original admettait dans les assonances en , en ont été rejetés par le manuscrit de Londres aussi souvent que possible. Ce manuscrit contient Garin de Monglane, Girart de Vienne, Aimeri de Narbonne, le Departement des enfanz Aimeri, les Enfances Guillaume, le Siege de Narbonne, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Covenent Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer, le Moniage Guillaume, le Siege de Barbastre, Guibert d’Andrenas, la Mort Aimeri de Narbonne, Foulque de Candie.

Ce manuscrit a été décrit par Fr. Michel [130] et récemment par M. Couraye du Parc [131].

2° Le manuscrit du duc de Trivulzi a été l’objet d’une notice de M. Rajna, dans la Romania [132]. Il est de la seconde moitié du xiiie siècle [133] ; il contient les Enfances Guillaume, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Covenans Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer, le Moniage Renouart, le Moniage Guillaume.

Beaucoup de ces poèmes ont été mutilés au début et à la fin par la disparition d’un ou de plusieurs feuillets, enlevés sans doute à cause des miniatures qu’ils contenaient. Le Coronement Looïs, heureusement, n’est pas de ce nombre.

3° Le manuscrit de Boulogne a été terminé le 16 avril 1295, comme nous l’apprennent les quatre méchants vers suivants, écrits par le scribe au lieu de l’explicit :

Chil livres fu fais l’an de grasse
.MCC. et .XX. fiies .IIII.
Et .XV. ans tout droit sans mentir,
Le tierch samedi en avril.

Il a été décrit par Mone [134] et par MM. Guessard et de Montaiglon [135]. Il contient les Enfances Guillaume, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Covenans Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer, le Moniage Renouart, Foulques de Candie, le Moniage Guillaume.

Ce manuscrit est dû à un scribe picard, qui souvent ne comprenait pas ce qu’il écrivait ; il a donc beaucoup de fautes. Néanmoins il fournit souvent la bonne leçon, et il m’a été d’autant plus précieux qu’il constitue à lui seul une famille.

4° et 5° Les deux manuscrits de la Bibliothèque nationale fr. 774 (anc. 71863, Colb. 1377) et 1449 (anc. 75354.4, Cangé 27) présentent les caractères extérieurs d’une parenté très rapprochée. Ils n’ont entre eux que de très rares variantes. L’orthographe, sauf quelques exceptions insignifiantes, l’écriture, la réglure du parchemin, la distance des lignes et leur nombre dans chaque page sont les mêmes dans les deux manuscrits. Les lettrines aussi sont semblables, excepté la première du poème, qui est plus belle et plus compliquée dans 1449 que dans 774. Tous deux ont une miniature représentant le couronnement de Louis, et dans tous deux l’encadrement de cette miniature, la pose du nouvel empereur et celle des autres personnages, leur vêtement, la forme de la couronne sont exactement pareils, si ce n’est que 1449 a huit personnages tandis que 774 n’en a que quatre, et encore que, par une interversion tellement constante qu’elle paraît calculée, ce qui est en bleu dans l’un est en rouge dans l’autre et réciproquement. Cependant je démontrerai plus loin qu’ils ne dérivent pas l’un de l’autre. Ils sont tous deux du xiiie siècle.

Le n° 774 est assez mutilé. M. Suchier a démontré dans la Romania (II, p. 335) que ce manuscrit est le « grand tome en vers françois » dont parle Catel dans son Histoire des comtes de Tolose et dans les Mémoires de l’histoire du Languedoc, et qu’il a trouvé « dans les archifs du monastère Saint Guillaume du Désert ». Il contient les Enfances Guillaume, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Covenans Vivien, Aliscans (fragment), Foulques de Candie, le Moniage Renoart, le Moniage Guillaume. Il a été décrit par M. P. Paris [136].

Le n° 1449 contient les Enfances Guillaume, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Covenans Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer.

6° Le manuscrit 368 a été décrit par Crapelet [137], F. Michel [138], P. Paris [139], dans le Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque nationale, et par M. Paul Meyer [140].

Il est du xive siècle ; il contient le Roman de Partenopeus, plusieurs branches de la Chanson d’Alexandre, la Chanson de Guitelin de Saissonge, la Chanson de Charlemagne et de Simon de Pouille, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, les Enfances Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer, le Moniage Renouart, le Moniage Guillaume.

Il est très mutilé et ne contient du Coronement Looïs que 597 vers (fol. 161 r°-162 v°). Ce fragment, comparé aux passages correspondants des manuscrits 774 et 1449, n’offre pas de variantes, sauf quelques caractères de modernité tels que l’apposition constante de l’épithète rois au nom Looïs qui, au xive siècle, n’était plus que de deux syllabes, tandis que dans l’original il comptait pour trois. Il ne m’a donc pas été bien utile.

7° Le manuscrit 24369 (anc. Lavallière 23) est aussi du xive siècle. Il offre les mêmes rajeunissements que le manuscrit du British Museum dont j’ai parlé plus haut. Il contient Aimeri de Narbonne, les Enfances Guillaume, le Departement des Enfanz Aimeri, le Siege de Narbonne, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, les Enfances Vivien, le Siege de Barbastre, Guibert d’Andrenas, le Covenans Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer.

8° Enfin le manuscrit 1448 (anc. 7535) est du xiiie siècle. Il a une version toute différente de celle des manuscrits précédents, laquelle ne comprend que 316 vers intimement soudés au Charroi de Nimes. Je donnerai ce texte à part. Le manuscrit contient Girart de Viane, Aimeri de Narbonne, les Enfances Guillaume, le Coronement Looïs, le Charroi de Nimes, la Prise d’Orange, le Siege de Barbastre, la Prise de Cordres, les Enfances Vivien, le Covenans Vivien, Aliscans, la Bataille Loquifer, le Moniage Renoart.


2. — Classification des manuscrits.


Les huit manuscrits que je viens de décrire se groupent en trois familles, que j’appellerai x, C*, D*. Les deux dernières sont représentées chacune par un seul manuscrit, C* par le manuscrit de Boulogne, que je désigne par la lettre C, D* par le manuscrit B. N. 1448, désigne par D. La famille x se subdivise en 2 sous-familles, A et B. La sous-famille A est représentée par 4 manuscrits : A1 (B. N. 774), A2 (B. N. 1449), A3 (B. N. 368), A4 (Bib. Triv.) ; B par 2 manuscrits : B1 (Brit. Mus.) et B2 (B. N. 24369) [141].


Langlois - Le couronnement de Louis - classification.jpg


Voici les preuves de cette classification :

A = A1 + A2 + A3 + A4. En effet, vers 12) A1, 2, 4 donnent : nonante et dix roiames, B2, C, D nonante et nuef roiames. Or je prouverai plus loin que C et D constituent deux familles distinctes de B2 ; on a donc ici trois groupes différents contre A1,2,4 (A3 manque). — V. 14) A1,2,4 : Li maines rois, B2 C : Li mieldres rois. — V. 17) A1,2,4 : Il ala prendre, B2 : Ja i apent, C : Il i apent, D : Qu’il i apent. Ici le mot apent se trouve dans 3 groupes contre A1,2,4, qui donnent prendre. — V. 34) A1,2,4 : A cortoisie, B, C : A convoitise, D : Par convoitise. Convoitise est donc donné par 3 groupes contre A1,2,4, qui remplacent ce mot par cortoisie. — Vers 36-38) A1,2,4 sont encore réunis par une leçon commune évidemment fausse :

A1, 2, 4 :Deus est prodhoms qui nos governe et paist,
Si conquerons enfer qui est punais,
Les malvais princes dont ne resordrons mais [142].
B1 :Mais Damedieus, qui est soverains et vrais,
Ses en rendra leur gueredons parfais,
S’en conquerront enfer qui est punais,
Le malvais puis, dont ne resordront mais.
B2 :Dieus en prent droit qui nos governe et paist,
S’en conquerront enfer qui est pusnais,
Le mauves puiz dont ne resordront mais.
C :Dieu lor perdonne, qui les governe et paist,
S’en conquerront ynfer qui est pusnes.
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .  (le vers 38 omis)
D :.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .  (le vers 36 omis)
Dont il avront enfer lou tout punais,
El puis d’anfer dont n’iseront ja mais.

Il est certain qu’il faut lire le malvais puiz, et non les malvais princes.

Ne connaissant de A4 que les 40 premiers vers, publiés par M. Rajna, je ne puis continuer ma démonstration en ce qui concerne ce manuscrit, mais les passages que je viens de citer suffisent amplement à expliquer pourquoi j’ai groupé ensemble A1, A2 et A4. Quant à A1, A2, je pourrais multiplier les preuves de leur parenté. Ainsi le vers 55, qui est nécessaire à l’intelligence du texte, est omis par tous deux :

Or ne puet plus ceste vie mener.
Il ne puet plus la corone porter : (v. 55)
Il a un fill a qui la vuelt doner.

De même :

V. 87) Al, 2 :Ot le li enfes, onques ne mut le pié.
B, C :Ot le li enfes, ne mist avant le pié.
V. 101-102) B :De granz losenges le voldra conseillier.
Droiz empereres, faites pais, si m’oiez.
C :De granz losenges le prist a araisnier :
Droiz empereres, faites pais, si m’oiez.
Al, 2 :De granz losenges, faites pais, si m’oiez.


En réunissant ainsi le premier hémistiche d’un vers au second hémistiche du vers suivant, Al, 2 donnent une leçon qui n’offre plus de sens. — Le vers 139, omis par Al, 2, est donné par B et C. De même les vers 183, 393.

Plus loin c’est toute une série de 9 vers (v. 427-435) qui manquent dans Al, 2. Le copiste de A1 + A2, trompé par la similitude des deux vers 426 et 435, a pris le second pour le premier. Toutefois cette faute n’est pas très démonstrative, car on comprend qu’elle ait été commise par deux scribes indépendants, mais jointe aux autres elle a sa valeur, d’autant plus que les deux scribes de A1 et de A2 sont généralement très attentifs. — Les vers 622, 712, 736 sont encore omis par Al, 2, tandis qu’ils sont donnés par B et C.

Pour ne pas surcharger cette énumération, je me hâte d’arriver au passage où A3 vient se joindre à Al, 2 : Vers 1128) Al, 2, 3 : Se li cors, B et C : Se li Turs. — Le vers 1175, nécessaire à l’intelligence du texte, et donné par B, C, manque dans Al, 2, 3. — Le vers 1232 manque encore dans Al, 2, 3, tandis qu’il est donné par B et C.

1182) Al, 2, 3 :Que je ne fusse el maistre renc premiers.
B, C :Que je ne voise el maistre renc premiers.
1198) Al, 2, 3 :cil conseilz iert creüz, B, C : cil conseilz iert tenuz.
1199) Al, 2, 3 :.xxv. graisles, C : .xiiii. graisles, B : .xiiii. cors.
1233) Al, 2, 3 :Les halbercs ont desmailliez et rompuz.
B, C :Les blancs halbercs desmaillez et rompuz.
1261) Al, 2, 3 :devez bien repairier, B ; vos doit on respitier,
C :dois estre respitiez.
1329) A, C :Mais tant les orent batuz li losengier.
Al, 2, 3 :Mais tant les orent batuz et ledengiez.
1427) B, C :.xxx. somiers trossez, Al, 2, 3 : .xxx. somiers prenez.
1443) B et C :.m. chevaliers a armes, Al, 2, 3 : .iiiim. homes a armes.

Dans tous ces exemples et dans bien d’autres encore que j’omets à dessein, B et C, que je démontrerai plus loin appartenir à deux familles différentes, donnent une même leçon contre Al, 2, 3. Donc A1, A2, A3 doivent être groupés ensemble. J’ai prouvé plus haut que A4 se rattache à A1 et à A2 et par suite à A3 : on a donc A1 + A2 + A3 + A4 = A.

2° B = B1 + B2. Les preuves de cette équation sont nombreuses ; j’en donnerai quelques-unes seulement :

V. 42) B1, 2 :Cel jor i ot si bele ofrende faite.

Ce vers est sûrement mauvais, puisque le mot faite est ici en assonance dans une laisse en ē entravé, ce que l’original n’admettait pas.

V. 88) A, C :Por lui plorerent maint vaillant chevalier.
B1, B2 :Esbahiz fu de ce qu’il entendié ;
N’osa aler la corone baillier.
Et quant ce virent li baron chevalier,

Molt en sont tuit (B2 M. par en s.) dolent et corrocié


V. 95) A, C :Or li fesons toz les chevels trenchier.
B1, 2 :Or li fesons les chevels rooignier.

Le vers 108, omis par B1, 2, est donné par A, C, D. — De même les vers 386, 447, 549, 740, 926, donnés par A, C, manquent dans B1, 2. Je pourrais multiplier ces exemples, mais ceux qui précèdent démontrent suffisamment que B1 + B2 = B.

3° C* = C. Jusqu’ici j’ai supposé que C forme une famille distincte de A et de B. Il me faut maintenant le prouver, c’est-à-dire montrer que toutes les fois que C est d’accord avec A ou B, il a la bonne leçon.

Parmi les exemples cités plus haut, il en est où C est avec A contre B, et d’autres où il est avec B contre A. Voici d’autres cas, pris au hasard, de cet accord alternatif de C avec l’un des deux groupes A et B contre l’autre :

C est d’accord avec A contre B dans les vers 432, 433, 443, 481, 490, 504, 507, 514, 515, etc.

C est d’accord avec B contre A dans les vers 437, 473, 510, 581, 612, 642, 650, 671, 722, 728, etc.

En résumé, on a tantôt C + A contre B,

                           tantôt C + B contre A.

Or dans ces deux cas, il est nécessaire que C ait la bonne leçon. En effet, si dans les deux cas il avait une mauvaise leçon, il ferait partie tantôt du groupe A, tantôt du groupe B, ce qui est impossible. S’il avait une mauvaise leçon dans le premier cas seulement, il ferait partie du groupe A, mais alors il ne pourrait avoir dans le second cas une bonne leçon, tandis que A1, A2, A3, A4 en auraient une mauvaise, et on vient de voir qu’il ne peut donner une mauvaise leçon dans les deux cas. Inversement, il ne peut avoir une mauvaise leçon dans le second cas et une bonne dans le premier.

Donc C n’a jamais de faute commune avec A ou B, donc il constitue un groupe distinct de A et de B.

4° D* = D. D ne peut entrer dans le groupe A. En effet, dans les vers déjà cités 12, 17, 34, 36-38, etc., où A1, 2, 3, 4 ont une faute commune, D a la bonne leçon ou s’en rapproche.

D ne fait pas partie du groupe B, puisque souvent il a la bonne leçon avec A et C contre B1 et B2. Ainsi v. 99) B1, 2 : Hernalz li fiers, A : Hernalz d’Orliens ; C : Hernalz cil d’Orliens, D : Hernais d’Orliens.

V. 113-114) A, C :Sempres fust rois quant Guillelmes i vient,
D’une forest repaire de chacier.
D :Il fust jai rois cant G. i vient.
Li gentis cuens repaire de chacier.
B :Sempres fust rois li culverz losengiers,
Ne fust Guillelmes li marchis au vis fier.
Par les degrez est entrez el mostier,
A la cort vient o lui maint chevalier.

Les hémistiches quant G. i vient et repaire de chacier sont communs à A, C et D ; B les a corrigés à cause de la nasale du mot vient, qui le choquait dans une assonance en , comme dans l’exemple précédent (v. 99), il a remplacé d’Orliens par li fiers. Ici donc D est encore avec A et C contre B, qui a la mauvaise leçon.


V. 126) A, C :Quant li remembre del glorios del ciel.
D :Cant li menbra do gloriox do ciel.
B :Quant se ramembre de Dieu le droiturier.
V. 191) A, C :Ou mielz se fie la le fai assegier.
D :La ou miolx se fie la lou fai assigier.
B :Ton anemi fai tantost assegier
V. 202) C et D :ira por cortoier, A : ira plus cortoier, B : ira por tornoier.
V. 214) A, C :Et dist li enfes : Voir dites, par mon chief,
D :Et dist Loys : Voir dites, par mon chief.
B :Voir, dist li enfes, refuser ne le quier.

Il serait superflu de prolonger cette énumération, les exemples qui précèdent suffisent à prouver que D est distinct de B aussi bien que de A.

D doit aussi être considéré comme distinct de C, car il est impossible de constater aucune faute commune à ces deux versions. Toutes les fois qu’elles sont d’accord, elles ont la bonne leçon.

Ne pouvant être rattaché ni à A, ni à B, ni à C, D doit être considéré comme représentant d’une nouvelle famille D*.

x = A + B. Deux de ces quatre groupes, A et B, ne sont que deux sous-familles et doivent être réunis pour constituer une famille x. C’est ce que je vais prouver par un relevé attentif des fautes communes à A et à B :

V. 3) C, D :Bone chançon, cortoise et avenant.
A, B :Bone et gentil, cortoise et avenant.

Le vers 1590, qui manque dans A et B, et qui est donné par C, est nécessaire au sens du texte. Voici le passage :

Dist li portiers : « Deus en seit aorez !
Se li conseilz m’en esteit demandez,
Tost en sereit li aguaiz desertez
Et par message queiement amenez.
Li traïtor sont ça enz enserré ; (v. 1590)
Ou les querras quant ci les as trovez ? »

Évidemment ce dernier vers ne peut se passer du précédent.

V. 1622) A :Qu’il viegne a moi, que noise n’i soit faite !
B :Si viegne avant, que noise n’i soit faite.
C :Si viegne tost, n’i ait noise ne feste.

Ce vers fait partie d’une laisse en è entravé et cette assonance dans notre poème exclut rigoureusement la diphtongue ai.

Les deux vers 1758 et 1759, donnés par C, manquent dans A et B. Rapprochés des vers 1772 et suivants, ils paraissent représenter la bonne leçon. Mais ce n’est là qu’une conjecture. Voici le passage : Guillaume demande à ses soldats quel châtiment mérite un clerc qui a trahi, ceux-ci répondent :

« Penduz deit estre come lere fossiers. »
Respont Guillelmes : « Bien m’avez conseillié,
Par saint Denis, et ge mielz ne vos quier ;
(V. 1758)Mais l’ordene Deu ne vueil mie abaissier,
(1759)Et neporquant le comparront il chier. »
Li cuens Guillelmes, a l’aduré corage,
Le jugement a oï del barnage ;
Tresqu’al chancel en est venuz en haste,
Ou a trové et evesques et abes
Et le clergié qui a lor seignor falsent ;
(1765)Totes les croces fors des poinz lor esrache,
A Looïs son dreit seignor les baille ;
Li gentilz cuens par mi les flans l’embrace,
Si le baisa .iiii. feis en la face.
Li cuens Guillelmes de neient ne se targe,
Tresqu’al chancel en est venuz en haste,
Ou a trové et evesques et abes ;
(1772)Por le pechié ne les volt tochier d’armes,
Mais as bastons les desrompent et batent,
Fors del mostier les traïnent et chacent,
Ses comanderent a quatre vinz deables.
Qui traïson vuelt faire a seignorage,
Il est bien dreiz que il i ait damage.

L’omission du vers 1765 dans A et B semble aussi fautive, celle du vers 1991 l’est certainement. On vient de voir le premier cas, voici le second. Guillaume laisse Louis à la garde de l’abbé de Saint-Martin-de Tours :

Guardez le bien ; s’il vait esbaneier,
Qu’il maint o lui al meins cent chevaliers,
Que, par l’apostre que requierent palmier,
Se je oeie novele al repairier
Que Looïs i eüst encombrier, (v. 1991)
Totes voz ordenes n’i avreient mestier
Ne vos feïsse toz les membres trenchier.

V. 2034) C :Tel chose fist qui a Jesu agree :
L’eglise garde qu’ele ne fust guastee.
A :Tel chose fist qui a Jesu agree :
Or al hernois, franche gent honoree.
B :Tel chose dist qui a plusors agree :
Or al ernois, franche gent honoree.

Le vers 2034 donné par A et C, est bon ; dans B c’est une correction ; le vers 2035, tel qu’il est dans A et B, est certainement fautif, car il ne peut suivre le vers 2034.

Toutes ces fautes communes à A et B ne laissent aucun doute sur la parenté des deux groupes. Il ne reste donc que trois familles x, C*, D*. Rien n’autorise à réduire ce nombre.

De ces trois familles, l’une, D*, ne m’a pas été d’un grand secours pour l’établissement du texte, d’abord parce qu’elle ne contient que la première partie et un résumé très succinct de la troisième et de la cinquième partie de la chanson, ensuite parce que ces parties sont elles-mêmes très modifiées. C’est l’œuvre d’un copiste inintelligent ou fort inattentif. Néanmoins, ce manuscrit offre souvent de bonnes leçons, qui viennent confirmer celles de x.

x paraît s’être rapproché beaucoup de O. Or, on peut le reconstituer à peu près exactement, à l’aide de A et de B, en accordant, toutes les fois qu’on n’a pas de raisons spéciales pour faire le contraire, la préférence à A sur B, qui a subi des rajeunissements nombreux.

Pour résumer, en passant de la synthèse à l’analyse, toute cette étude sur les manuscrits, le Coronement Looïs est aujourd’hui représenté par trois familles de manuscrits, x, C*, D*. x est de beaucoup la plus rapprochée de O, D* en est la plus éloignée. x se subdivise en deux sous-familles A et B. B est plus jeune que A, et des deux manuscrits B1, B2 qui la constituent, B1 est meilleur que B2. A a peu rajeuni x, il est représenté par A1, 2, 3, 4, qui n’offrent entre eux que très peu de variantes.

On peut encore se demander quelle de parenté réunit entre eux les divers manuscrits des deux sous-familles A et B.

D’abord il est certain que A ne peut descendre de B ni B de A, puisqu’il arrive souvent à chacune de ces deux sous-familles d’avoir la bonne leçon pendant que l’autre en a une mauvaise. J’en ai donné plus haut des exemples.

De même B1 et B2 ne peuvent descendre l’un de l’autre. B1 a fréquemment la bonne leçon contre B2.

V. 243) B1 :A Looys remest ses heritiers.
A, C :Et Looys remest ses heritiers.
B2 :A Looys demorerent ses fié.

V. 795) A, C, B1 :Voir, dist Guillelmes, ja orras vérité.
B2 :Guillelme a dit : Dirait t’en vérité.
V. 812) A, C, B1 :desfiez, B2 : vilainé.
V. 992) A, C, B2 :Et un et altre, le prestre et li clerçon.
B2 :Crestien qui aorent vo saint nom.

B2, de son côté, a souvent la bonne leçon contre B1. Le début du poème suffit à le démontrer. B2 a les trois mêmes premières laisses que les autres familles, B1 les remplace par une tirade qui lui est particulière. B1 passe encore les vers 77, 115-123, 469, etc., donnés par B2 et confirmés par les autres familles.

Restent A1, A2, A3, A4.

A3, qui est du xive siècle, ne peut être la source d’aucun des trois autres, qui sont du xiiie siècle.

Je ne connais de A4 que les 40 premiers vers. Ils sont insuffisants pour nous montrer s’il descend ou non de A1 ou de A2 mais ils nous prouvent au moins que ni A1 ni A2 ne dérivent de lui, en offrant deux fautes que ceux-ci ne reproduisent pas v. 4) .I. nain juglere au lieu de Vilain juglere ; v. 5) .I. mot au lieu de Nul mot.

A1 ne descend pas de A2. En effet,


V. 825) A1 :Frere Guibert d’Andernas le meinz né.
B :Frere Guibert qui de nos est meinz nez.
A2 :Frere Guibert d’Andernas la cité.
V. 1721) A1 :Filz a bon roi, A3 et B1 : Filz de bon roi, A2 : Filz a baron.

Ce dernier exemple prouve encore que A3 ne descend pas de A2. — V. 1796) A1 et B : por tot l’or d’Avalons, A2 : por l’anor de Mascons. — V. 2610) B : Deus, saint Denis, aidiez, A1 : saint Denis, aïdiez, A2 : saint Denis, asoiez.

V. 2619) A1, B1 :Fors por Corsolt a qui se combatié.
A2 :Fors por Corsolt le desloial, le fier.

Enfin les deux vers 1121 et 2113, donnés par A1 et confirmés par B et C, manquent dans A2.

A2 ne descend pas de A1. En effet, vers 99) C, B, A2 : Hernalz, A1 : Bernarz. Cet exemple n’a pas beaucoup de valeur, parce que la faute de A1 était évidente et facile à corriger ; mais les autres en ont davantage. — V. 147) B, C, A2 : Voit le li peres, A1 : Voit l’empereres. — V. 1055) B, C, A2 : La vieille broigne, A1 : La meillor broigne. — V. 1300) B, C, A2, A3 : conseillier, A1 : compasser. — V. 1301) C, A2, A3 : Sarrazin et païn, A1 : Sarrazin et Escler. — V. 1302) C, A2, A3 : levez et baptisiez, B : lever et baptisier, A1 : baptisié et levé. — V. 1581) A2, A3, A : atornez, A1 : conraez.

Ces quatre derniers exemples prouvent encore que A3 ne descend pas de A1, comme le vers 1721 montre qu’il n’a pas été copié sur A2.

Ce chapitre était imprimé, le bon à tirer des feuilles précédentes était donné, lorsque j’ai reçu de M. G. Paris la copie d’un fragment de parchemin, découvert par M. L. Delisle dans une reliure. Ce fragment provient d’un manuscrit du Coronement Looïs, j’en parlerai plus bas, appendice III.

vi. — dialecte et âge du coronement looïs


Après avoir reconstitué, au moins approximativement, grâce à la comparaison des manuscrits, la version originale du poème, il reste à en revêtir le texte des formes grammaticales usitées par l’auteur. Ce dernier travail exige la solution préliminaire d’un double problème. Dans quel dialecte et à quelle époque écrivait le trouvère ? Sur ce point l’étude des manuscrits ne nous apprend rien, et cela pour deux raisons. Les manuscrits souvent sont beaucoup plus jeunes que l’ouvrage qu’ils contiennent, et souvent aussi les scribes écrivent dans un dialecte différent de celui de l’auteur. Des huit manuscrits du Coronement Looïs, l’un est picard, les sept autres français. Est-ce une raison de croire que le poème ait été écrit en français ou en picard, plutôt qu’en normand ou en lorrain ? Non ; tout au plus le nombre des manuscrits français constitue-t-il une présomption en faveur de ce dialecte. Quant à l’âge du poème, il trouve bien dans celui des manuscrits une limite en deçà de laquelle on ne peut plus le faire avancer ; mais au-delà le champ est libre. Le plus ancien des manuscrits du Coronement Looïs est de la seconde moitié du xiiie siècle ; évidemment le poème n’est pas postérieur à cette date ; mais si la critique n’avait d’autres ressources que l’étude des manuscrits, rien ne nous apprendrait si le trouvère vivait au xiiie, au xiie ou au xie siècle.

Aucun nom, aucune date, aucun fait historique ne se trouvent dans le poème, qui puissent nous éclairer dans cette recherche ; les évènements les plus récents auxquels il soit fait allusion sont du xe siècle. Il ne reste donc d’autre moyen que d’étudier la langue de l’auteur ; mais cette langue a été dénaturée, et pour la reconstituer il faut précisément connaître l’époque et le pays du trouvère. Heureusement ce cercle vicieux n’est pas aussi complètement fermé qu’il paraît l’être. Dans l’œuvre de transformation à laquelle ils se livraient, les remanieurs rencontraient des difficultés devant lesquelles ils ont reculé, ou qu’ils n’ont vaincues qu’à demi, de sorte que çà et là ils nous laissent entrevoir l’œuvre originale. Grâce à ces éclaircies, on peut reconnaître le niveau primitif du sol et déblayer le terrain de toutes les alluvions dont le cours des siècles l’a en partie recouvert. Je m’explique par un exemple : le mot roiaume, roiaulme, ainsi écrit dans les manuscrits, est répété assez fréquemment dans le poème ; cette orthographe et la prononciation qu’elle suppose sont elles l’orthographe et la prononciation du poète ? Évidemment non : ce mot assone dans la première laisse avec le son nasalisé am..e, et pour qu’il en fût ainsi il fallait que l’a fut immédiatement suivi de la nasale. La forme roiaume, roiaulme est donc celle des copistes et non celle de l’auteur.

Le principal obstacle pour les remanieurs était l’assonance ou la rime, quelquefois aussi, mais à un degré moindre, la mesure du vers. Nous allons donc voir quelles particularités caractéristiques offrent l’assonance et la mesure dans le Coronement Looïs.

Théoriquement, cette étude devrait reposer sur un texte déjà définitivement établi par la critique, mais comme l’établissement du texte a souvent besoin, lui aussi, de s’appuyer sur l’étude des assonances et de la mesure, il s’ensuit que dans la pratique ces deux études se complètent l’une par l’autre.


1. Étude des Assonances.


Le Coronement Looïs comprend quinze groupes différents d’assonances, dont voici le tableau :

  1° an, en, laisses i, xxiii, lix, lxii.

  2° an...e, en...e, ii.

  3° ai, iv, xi.

  4° a...e, xiv, xvi, xviii, xxiv, xxxi, xxxiv, xlii, xlix, lviii.

  5° é, vii, xv, xxii, xxxiii, xxxvii, xlvii, lvi, lxiii.

  6° é...e libre, xxvii, l.

  7° é...e entravé, v.

  8° è...e, vi, xxxviii, liv.

  9° i, x, xxxv, xl, lx.

10° i...e, xii.

11° , ix, xiii, xvii, xix, xxi, xxviii, xxx, xxxii, xxxvi, xxxix, xli, xliv, xlvi, li, liii, lv, lvii, lxi.

12° ò, iii, xxv.

13° ó, xxvi, xliii, lii.

14° on...e, viii, xlv, xlviii.

15° u, xx, xxix.

En reprenant un à un ces divers groupes, je vais signaler ce que l’étude détaillée de chacun d’eux peut fournir d’utile à la critique.

1° L’assonance masculine an comprend quatre laisses, en tout 136 vers. Les mots qui la composent sont [143] :

Laisse i : aidanz, vaillant, avenant, vant (lat. vanitet), comant, (lat. commandet), gent, chant.

Laisse xxiii : fierement, escient, neient, firmament, arpent, comandement, sacremenz, esposemenz, vent (lat. ventum), foleiemenz, cravent, gent, omnipotent, preechant, premierement, enivrement, vilainement, talent, malement, veraiement, chasement, parent, sovent, vilment, errament, torment, comencement, hardement, acesmeement, prent, pent, maltalent, fierement, entent, apent, acordement, legierement.

Laisse lix : frans, Alemant, defent, desiranz, talent, comant, convenant, Bertrans, malement, champ, neient, demant, comant, folement, dementant, puissant, guant, reculant, Abilant, devant, brochant, arestement, creant, escient, avant, guarnemenz, jaserent, ardenz, luisant, flanc, corant, maintenant, prent, pesant, trenchant, pent, esperonant, errant, vaillanz, combatanz, pendant, arestant.

Laisse lxii : frans, isnelement, maintenant, serement, bonement, neient, colchant.

La première de ces laisses est formée de 9 vers, dont 8 sont en an, un seul en en (gent) ; la deuxième comprend 44 vers, tous en en ; la troisième, 75 vers, dont un cinquième à peu près en en, le reste en an ; la quatrième a 8 vers, dont 4 terminés par en et 4 par an.

Donc, dans la troisième et la quatrième, le mélange des deux terminaisons est absolu, car si dans la troisième les mots en en ne comptent que pour un cinquième, c’est que dans le vocabulaire cette terminaison est bien moins nombreuse que l’autre. Mais il n’est pas permis de douter que les mots en an n’aient été systématiquement exclus de la deuxième laisse. Quant à la première, elle n’est pas assez étendue pour qu’on puisse être certain du système suivi par le trouvère ; la distinction entre les deux sons paraît cependant probable. En la laissant de côté, il reste, d’une part, la deuxième laisse qui sépare les deux terminaisons en et an, d’autre part, la troisième et la quatrième qui les réunissent. D’où vient cette différence entre deux parties d’un même poème ? On verra plus loin un fait analogue se reproduire dans les assonances en ó : sur trois laisses, la première n’admet que l’ó suivi d’une nasale, tandis que les deux autres ne tiennent pas compte de la nasalisation. Est-ce le fait d’un trouvère qui, vivant à l’époque où les deux sons en et an étaient en train de se confondre, et la nasalisation de l’ó en voie de formation, se serait d’abord imposé dans ses assonances une sévérité dont il se serait ensuite départi ? Ou bien cette différence provient-elle de ce que nous avons affaire à plusieurs poèmes originairement distincts et fondus plus tard en un seul ? Les deux explications sont également plausibles. Seulement, en admettant la dernière, il faudrait voir dans le fait une différence entre les poèmes, non d’âge, mais de dialecte, car celui (la lutte de Guillaume contre Corsolt) qui admet la distinction des deux sons en et an, plus ancienne que leur confusion, est aussi le même qui connaît la nasalisation de l’ó, à coup sûr plus moderne que la non-nasalisation. Si, dans un troisième système, on voulait attribuer cette différence à des remanieurs, qui, ayant commencé à réformer l’assonance, n’auraient pas mené jusqu’au bout ce travail de correction, on soulèverait deux objections. La première, c’est que cette différence se retrouve dans toutes les familles de manuscrits et que, par conséquent, elle remonte bien haut. La seconde, c’est que, pour l’assonance en an, on ne comprend guère que les deux sons ayant été confondus par le trouvère, des remanieurs plus modernes les aient distingués ; il faudrait admettre que ces remanieurs étaient d’une contrée où la distinction a survécu, c’est-à-dire de la région picarde, mais le poème ne renferme aucun caractère précis qui l’assigne à cette région [144].

D’une part, donc, en considérant que la confusion des deux sons existe déjà dans notre poème, nous en conclurons qu’il n’a pas été écrit dans la région N.-E. ; d’autre part, en observant que cette confusion est encore incomplète et par conséquent récente, nous ferons remonter notre chanson au commencement du xiie siècle, époque où les deux sons ont été réunis dans le reste de la langue d’oïl. An et en sont encore bien distincts dans les poèmes de Clermont, dans le Saint Léger, dans le Saint Alexis, mais cette distinction apparaît déjà moins pure dans le Roland. Il semble même que le mélange de ces deux sons soit aussi avancé dans ce dernier poème que dans le Coronement Looïs, et, comme il est évident que la chanson de Roland est antérieure à la nôtre, nous expliquerons ce fait en attribuant au Coronement Looïs un dialecte où la distinction s’est maintenue plus longtemps que dans celui du Roland, une région intermédiaire entre celle où fut rédigée cette dernière chanson et la région N.-E., probablement l’Île-de-France.

Ces conclusions, il est vrai, reposent sur des prémisses bien peu solides, et, en attendant que la suite de cette étude vienne les corroborer, je ne les donne qu’à titre d’hypothèse.

II. — an...e, en...e. L’assonance féminine an...e ne nous est offerte que par une seule laisse de 10 vers (laisse ii), comprenant les mots : esemple, avenante, reiames, France, Charlemagne, apende, Alemaigne, Bretaigne, Toscane.

On y constate :

1° Le mélange complet des deux terminaisons an...e et en...e. Dans le Roland, cette confusion des deux sons est à peine pressentie et bien moins avancée que dans les assonances masculines.

2° Que l’a et l’e, comme le prouve leur consonance, sont nasalisés même devant ñ, et qu’il faut prononcer Aleman-gne, Bretan-gne.

3° Que la lettre l est tombée, au moins dans la prononciation, dans le mot reiame. Ces deux derniers faits existent déjà dans le Roland.

III. — ai. Deux laisses masculines, comprenant seulement 18 vers, assonent en ai. Les mots qui y figurent sont :

Laisse iv : Ais, faiz, mais, palais, vait, ait, malvais, plait, paist, punais.

Laisse xi : fait, plait, vait, mais, palais, entresait.

De cette assonance sont exclus les mots en a pur et les mots en é. À l’origine, la diphtongue ai, lorsque l’accent tonique était encore sur l’a, assonait en a pur, comme dans les poèmes de Clermont, et encore parfois dans le Roland. Plus tard, ai assonera avec é. Pour passer de l’un à l’autre de ces deux sons, ai a dû avoir un son intermédiaire, et alors il n’assona qu’avec lui-même. C’est l’âge de notre poème : le premier tiers du xiie siècle.

Dans les désinences féminines, la transformation de ai semble moins avancée. Nous n’avons pas de laisse en ai...e, mais quelques mots de cette terminaison se trouvent dans l’assonance a...e.

IV. — a...e. Cette assonance, qui comprend plus de 300 vers, en 9 laisses, est formée des mots :

Laisse xiv : Fierebrace, Charle, armes, baille, targe, masse, esperitable, trespasse, eage, damage, malaise, arche, pelerinage, chartres, creables, sache, barnage, contasse, lasse.

Laisse xvi : Fierebrace, sages, message, aspres, damage, Chapre, altres, glaive, esmaiables, marbre, esperitable, barnage, Charle, targe, espalle, visage.

Laisse xviii : visage, sages, esperitable, salvage, Fierebrace, pelerinage, barnage, armes, combatre, guardes, vasselage, eage, corage, aspres, herberjage, guionages, large, sache, place, lace, paile, baille, targe, taille, marche, faille, ventaille, començaille, pietaille, barres, seignacle, bataille, estage, male, otrage, basse, Galafre, barges, rivage, arche, chape, vaille, abes, araisne, messages, demorable, aire, eritage, aves, Cesaires, damage, esmaiables, Cartage, lignage, fromage, ostage, arbre.

Laisse xxiv : salvages, combatre, eritage, Fierebrace, armes, esperitable, Charle, Calabre, arche, guarde, sages, assailles, avantage, muables, barnage, bataille, targe, trespasse, paile, desmaille, meaille, chape, esrache, omage, blasme, erbage, barnage, folage, damage, pasme, haste.

Laisse xxxi : barges, visage, corsage, Fierebrace, sache, esperitable, chapes, place, marches, onorables, larges, face, arestage, males.

Laisse xxxiv : Pasques, Fierebrace, mariage, Orable, message, aspres, Charles, marches, face, barbe, barnage, sage, armes, charge, targe, lasse, contasse.

Laisse xlii : corage, barnage, haste, abes, falsent, esrache, baille, embrace, place, targe, armes, batent, chacent, deables, seignorage, damage.

Laisse xlix : corage, Pierrelate, Cartage, sage, larges.

Laisse lviii : message, Arabe, martre, aste, paile, Charle, marche, eritage, otrage, combatre, face, bataille, damage, taille, meaille, Chartres, large, atarge, barnage, language, celasse, visage, cage, esrage, Fierebrace, place, lairmes, quatre, faille.

Dans cette nomenclature, on remarquera les mots malaise, glaive, araisne (3 fois), aire, Cesaires, lairmes, altres, espalles, falsent. Ces mots remontent à l’original, car les remanieurs, au lieu de les ajouter, étaient plutôt portés à les supprimer. De plus, araisne (v. 2433), glaive (v. 333), altres (v. 332), espalle (v. 341) sont donnés à la fois par les deux familles x et C.

Les mots en ai prouvent que cette diphtongue ai dans les terminaisons féminines n’avait pas encore passé du son ái...e au son sui generis aí...e, qui a précédé le son é...e, mais le petit nombre de ces mots, 8 seulement sur plus de 300 rimes, nous montre que cette transformation était déjà en train de s’accomplir.

Dans aucune assonance en è masculin ou féminin n’apparaît cette diphtongue, tandis que le Roland, qui fait bien rimer ai avec a, ai...e avec a...e, admet en même temps l’homophonie des deux terminaisons ai et è masculines ou féminines. Notre chanson est donc en retard dans cette évolution sur celle de Roland. Est-ce une raison de croire qu’elle soit plus ancienne que cette dernière ? Non ; c’est là une différence dialectale seulement, mais une preuve néanmoins que le Coronement Looïs est ancien, du premier tiers du xiie siècle au moins, sinon du premier quart.

Les mots altres, espalle, falsent, nous montrent que la lettre l suivie d’une consonne n’était pas encore vocalisée à l’époque où vivait notre trouvère, ou tout au moins que si al avait déjà pu produire une diphtongue áu (áou), il n’était pas encore devenu au ══ ò.

Les diverses remarques que je viens de faire sur les assonances en ai et en a...e sont très importantes à plusieurs égards :

1° Pour l’établissement du texte, parce qu’elles nous montrent comme mauvaises deux leçons qui introduisaient le mot faite, une fois dans une laisse en é...e entravé (v. 42), d’après deux manuscrits, et une autre fois, d’après deux sous-familles, dans une laisse en è...e (v. 1622) ;

2° Pour l’orthographe : j’ai rétabli partout la notation ai lorsque les manuscrits donnent e. J’ai de même maintenu la lettre l devant une consonne, parce que, outre les exemples que je viens de donner de sa non-vocalisation, j’en indiquerai encore d’autres dans le courant de cette étude, et parce que, en admettant même que al se prononçât déjà áou, cette évolution ne pourrait être que toute récente. Or il est certain que les variations de l’orthographe ont toujours été de quelque temps postérieures à celles du son ;

3° Pour fixer l’âge du poème, que je ferai remonter au premier tiers du xiie siècle.

V. — é. L’assonance masculine en é forme huit laisses, en tout 455 vers. Laisses vii, xv, xxii, xxxiii, xxxvii, xlvii, lvi, lxiii.

L’énumération des mots qui la composent serait très longue et n’offrirait aucun intérêt. Je signalerai seulement les mots ferez (fut. de faire, v. 66), toldrez (v. 67), menrez (v. 1426), qui prouvent que les secondes personnes pluriels du futur n’étaient pas en eiz ni en oiz, mais en ez ; ostels (v. 283), tels (v. 324), charnels (v. 736), mortels (v. 2675). Comment ces quatre derniers mots se prononcent-ils ? L’l est-elle tombée purement et simplement, ou s’est-elle vocalisée en éu, ou est-elle maintenue ? Tout en suspendant mon jugement sur la prononciation, j’adopterai la graphie el, pour la raison que j’ai donnée à propos de al.

Cette assonance est distincte de celle en , de même que dans l’assonance en é...e n’entre aucun mot en ié...e.

VI. — é...e. Cette assonance est représentée par 38 vers, en 2 laisses, xxvii, l. Elle n’offre aucun intérêt à la critique, sinon que, comme je viens de le dire, elle est distincte de l’assonance en ié...e.

VII. — ē...e. (lat. é entravé). Laisse v, de trois vers. Les mots sont : evesque, arcevesques, messe. M. Lücking a déjà remarqué cette assonance, mais au lieu d’en faire une laisse à part, il l’a réunie à la suivante, qui est en ĕ...e entravé [145]. Pourtant il est évident que les deux laisses sont absolument distinctes. Si dans les manuscrits la seconde ne commence pas par une grande majuscule, c’est que les copistes, ne percevant plus de différence entre les deux sons, n’ont cru avoir affaire qu’à une seule tirade. La distinction des deux e a cessé en effet de bonne heure. La chanson de Roland est le seul poème connu jusqu’ici qui offre cet exemple d’une tirade [146] assonant en ē...e entravé sans mélange de ĕ...e entravé. Le poème de Sainte Eulalie ne contient dans les assonances aucun e venant soit de é soit de è entravés. Dans Saint Léger, dans Saint Alexis, on ne trouve que l’e provenant de è entravé. « La distinction de e venant de è, » dit M. Lücking, « d’avec e provenant de é, était de droit dans les plus anciens monuments, mais elle n’existe plus pour l’épopée du centre de la France au xiie siècle [147]. » Cette distinction dans notre poème témoigne donc en sa faveur d’un âge assez reculé. Nous allons voir que ē est exclu des assonances en ĕ...e entravé.

VIII. — ĕ..e (lat. è entravé). Trois laisses :

Laisse vi : bele, feste.

Laisse xxxviii : novele, revele, teste, destre, bele, terre, estre, porquerre, perdes, overte, desserre, apele, Tudele, feste, areste (ad restat), fenestres, pesmes.

Laisse liv : tertre, empresse, bele, celestre, soferte, destre, estre, Guillelmes, terre, conquerre, boele, resne.

Aucun e venant de ē ne figure dans ces trois tirades ; le mot erre signalé par Lücking est une faute d’un manuscrit. Cette exclusion est-elle due au hasard ou à la volonté de l’auteur ? Les mots en ē...e entravé sont à la vérité bien moins nombreux que ceux en ĕ...e entravé, mais il est peu probable que parmi quarante-sept mots en ĕ...e, il n’en fût entré au moins un en ē...e, si cette exclusion n’était intentionnelle. De plus il est certain que dans la laisse en ē...e citée plus haut l’ĕ...e a été écarté. Lors même qu’on réunirait en une seule les deux petites tirades successives en ē...e et ĕ...e, on serait obligé d’y reconnaître un groupement réfléchi.

Faut-il voir dans les trois vers assonant en ē...e un vestige du poème primitif qui est venu se souder aux autres parties de la chanson actuelle, à laquelle il a donné son nom ? J’ai déjà proposé une semblable hypothèse à propos des assonances en ai et en ó. Mais il faudrait attribuer au hasard l’absence de l’ē dans les trois assonances en ĕ...e. Ce serait chercher des complications inutiles ; il me semble bien plus naturel de faire remonter la rédaction actuelle du poème à l’époque où la distinction de deux sons était encore sensible, et sans reculer cette époque autant que le fait M. Lücking, fixer la date du Coronement Looïs au commencement du xiie siècle.

IX. — i. L’assonance masculine en i est représentée par quatre laisses, en tout 169 vers. Les mots qui terminent ces vers sont :

Laisse x : filz, tenir, tolir, angevin, servir, honir, serviz, cheriz.

Laisse xxxv : marchis, tenir, fin, pelerin, fraisnin, avril, mis, Martin, di, Looïs, Denis, païs, maleïr, flori, maintenir, beneïr, foï, murdri, gentil, Aimeri, poïst, laidiz, traïr, ris, bastiz, partir, chemin, amis, vinz (xx), pris, Savaris, vint (l. venit), ami, lin, guarantir, Alori.

Laisse xl : marchis, Plesseïs, Paris, pris (l. pretium), vint (xx), vis (l. vivus), ocis, devis, postiz, mis, parevis, vis (l. visum), crucefis, Looïs, vint (l. venit), assis, senti, menti, dit, Martin, basti, guarantir, pri, mi, failli, ris, noriz, respondi, vif, fin, saisi, esbaïz, amis, matin, requis, plevit, merci, plaisir.

Laisse lx : marchis, mis, menti, pris (l. prehensum), venir, dit, forbi, Denis, fis, Arrabi, vis (l. vivus), vis (l. visum), Paris, Aimeri, ami, tenir, maleïr, ici, traïr, tolir, beneïz, requis, paradis, altresi, traisist, piz, ferir, forbiz, voltiz, desmentir, sofrir, esclis, pris (l. pretium), croissir, venir, cheïr, sailli.

On remarquera dans cette nomenclature :

1° Les mots pri (preco, v. 1698) et piz (pectus v. 2539). Dans ces deux mots l’i provient de la triphtongue iei ══ è + j venant de c. La réduction de cette triphtongue n’a pas été la même dans toutes les régions. Dans l’Ouest, dans le Sud-Normand, dans le Maine, l’Anjou, la Touraine, iei de è + palatale s’est contracté en ie, ei ; dans la Normandie du N.-E. et surtout sur la rive droite de la Seine, dans l’Île-de-France, elle s’est contractée en i. Le Roland n’admet pas dans ses assonances en i venant de ī latin des mots comme pri, piz, dont l’i vient de ĕ latin plus une palatale devenue j. Il n’en est pas de même de la triphtongue iei provenant de ē latin précédé d’un j, comme dans merci de mercedem ; merci assone régulièrement dans le Roland avec les mots en i de ī latin. La présence du mot merci dans nos assonances ne nous apprend donc rien, mais celle des mots pri et piz prouve que notre poème n’appartient pas aux dialectes occidentaux.

2° Les deux formes mi (v. 1699), cheïr (v. 2553) appartiennent encore aux régions de l’Est et du Nord-Est.

X. — i...e. Cette assonance n’offre absolument rien d’intéressant. Elle n’est d’ailleurs représentée que par les 8 vers de la laisse xii : mie, baillie, beneïe, desfie, Marie, ocire.

XI. — . L’assonance masculine en est de beaucoup la plus nombreuse. Elle ne comprend pas moins de 1120 vers, en 18 laisses, ix, xiii, xvii, xix, xxi, xxviii, xxx, xxxii, xxxvi, xxxix, xli, xliv, xlvi, li, liii, lv, lvii, lxi. Toutes les sources de la diphtongue y sont représentées [148].

On remarquera dans cette assonance les mots Orliens (v. 99, 112), vient (113, 1944), paien (672, 1301), crestiien (1292), sostient (1547), crient (1855), tient (1863), sien (2161), qui prouvent qu’à l’époque où vivait notre auteur la nasalisation n’avait pas encore gagné la diphtongue .

À signaler aussi les parfaits embatié (128), conveitié (1150), atendié (1939), rompié (2152), respondié (2562, 2582), descendié (2603).

Le mot Dié ne figure pas dans cette assonance, tandis que dans l’assonance en é on trouve deux fois . C’est pour cette raison que j’écrirai constamment ce mot sans i.

La distinction qui existe entre et é est une preuve entre beaucoup d’autres que notre poème n’est pas anglo-normand. Le poitevin et le tourangeau ont aussi de bonne heure réuni les deux sons, mais on ne sait pas précisément à quelle époque, si c’est avant ou après celle où fut rédigé notre poème.

Enfin l’étude de l’assonance en m’a fourni d’utiles renseignements pour l’établissement du texte. Ainsi au vers 1147, c’est à cause de l’assonance que j’ai préféré la leçon de A, qui donne graciier, à celle de B et C réunis, qui remplacent ce mot par mercier ; mercier doit se prononcer mer-ci-er et assoner avec les mots en é, ce qu’il fait du reste aux vers 59 et 1429, de même que crier (708, 2230), desfiez (812), afiez (2233). Dans ces mots l’e a été rapproché de l’i par la chute du d médial, mais les deux voyelles ne se sont réunies en diphtongue que bien plus tard. Au vers 1950, j’ai encore remplacé la leçon de A, B : toi doi ge mercier, par celle de C : granz merciz en aiez ; au vers 2340, celle de B : qui les devoit guier, par celle de C : ques ot a justicier. Au vers 182 déjà, j’ai préféré la leçon de D : Ja al povre ome ne te chalt de tencier, à celle de A + B : Envers le povre te dois humelier.

XII. — ò. L’assonance masculine en ò a composé deux laisses, l’une de 7 vers, l’autre de 26. Elle ne contient que des mots dont l’o vient de ŏ entravé ou de au latin :

Laisse iii : or, cors, tort, bos, mort, los.

Laisse xxv : forz, cors, hors, col, or, esforz, noz, moz, tost, destort, dos, desclot, clos, morz, javelot, tochot, Loth, tort.

Rien de particulier dans cette nomenclature, si ce n’est l’imparfait tochot (v. 955).

XIII. — ó. L’assonance masculine en ó comprend 183 vers, en trois laisses, xxvi, xliii, lii. La première laisse, qui compte 108 vers, ne contient absolument que des mots en o + nasale ; les deux autres, au contraire, ne distinguent pas les uns des autres les mots en ó suivis ou non suivis de la nasale. J’ai déjà, en étudiant l’assonance en an, signalé ce fait, et j’en ai proposé deux explications. La première ferait remonter cette diversité dans le système d’assonances aux poèmes originairement distincts qui se sont réunis pour former le nôtre ; la seconde, celle que je préfère, admettrait qu’à l’époque où le trouvère rédigeait notre poème, la nasalisation de l’o existait déjà, mais n’était pas encore assez ancienne pour que les poètes fussent obligés d’en tenir compte.

Je ne donnerai pas la liste des mots qui composent la première laisse, celle où l’o est nasalisé. Elle comprend des terminaisons en o entravé et des mots en ó libre, ex. parfont, don ; mais, sauf le mot homo, qui fait toujours exception, et qui, dans le Roland, par exemple, se trouve dans les assonances en ó, en même temps que dans les deux tirades xii et cclxix en ue, aucun mot en ŏ libre ne se trouve dans notre laisse, bien qu’elle ait 108 vers. Le même ŏ libre, suivi d’une nasale, ne se trouve pas davantage dans les deux laisses qui confondent ō libre ou entravé avec les mots en on, ni enfin dans les assonances féminines en on...e. Comme ces diverses laisses réunies comprennent près de 220 vers, au lieu d’attribuer cette exclusion au hasard, il me paraît plus logique de l’expliquer par la diphtongaison de ŏ libre, même devant une nasale, et, sans en tirer aucune conclusion pour l’âge ou le dialecte du poème, j’adopterai pour cet o la même orthographe diphtonguée que pour l’ŏ libre non suivi d’une nasale, et j’écrirai buens comme buef, suens comme suer, cuens comme cuer ; mais au contraire om ne sera pas diphtongué.

Les deux tirades où l’o suivi d’une nasale n’est pas nasalisé renferment les mots :

Laisse xliii : chevaleros, seignor, raison, enveions, vos, otreions, baron, orgoillos, molt, sols, baston, avons, compaignons, tot, hontos, Avalon, ferons, Neiron, perdrons, aragon, esperon, aresteison, om, lion, menton, sont, beneïçon, font, dons, guarçon, boton, guarison, esleccion, bandon, mangons, pardon, celerions, mont (l. mundum), amor, nos.

Laisse lii : mont (l. montem), ros, compaignons, freor, raison, ferons, reençon, on, estions, Tors, vos, pont, amors, lion, mont (l. mundum), baron.

Inutile de faire remarquer, d’après cette assonance, que l’orthographe des manuscrits dans l’intérieur des vers, seigneur, chevalereus, leur, etc., n’est pas celle du trouvère ; à l’époque où celui-ci vivait, l’évolution d’ó libre en eu n’avait pas encore eu lieu.

XIV. — ó...ne. L’assonance féminine en on...e comprend 33 vers, en 3 laisses.

Laisse viii : corone, Rome, omes, Gironde, confondre, joindre, onques.

Laisse xlv : persone, araisone, confonde, honte, corone, longe, demandomes, destruiromes, oncles, boche, ome, onques, monde, reproche.

Laisse xlviii : persone, Gironde, Amarmonde, corone, longes.

Dans cette série, 2 mots seulement n’ont pas l’o suivi d’une nasale : boche (v. 1922), reproche (v. 1930). Appartiennent-ils à l’original ou ont-ils été introduits postérieurement dans le texte ? Le mot boche se trouve dans A et B, mais il est corrigé dans C, qui, au lieu du vers :

Dont la cervele li espande en la boche,


donne le suivant, assez difficile à expliquer :

Dont la cervele desrouge jusqu’a l’ongle.

Le mot reproche ne se trouve que dans A ; ce mot a peut-être choqué B, qui a supprimé le vers ; C le remplace par vergoigne, et au lieu des deux vers :

Ge l’ocirai ainceis a molt grant honte
Que tuit si eir en avront grant reproche,


il donne :

Jou l’ocirai a molt plus grant vergoigne
Si que li oir en avront après honte

Si, dans le premier cas, on préfère la leçon de C à celle de A B, on devra en faire autant dans le second cas et on aura une assonance féminine en o nasalisé pure ; si, au contraire, on admet le mot boche, on admettra aussi le mot reproche, et on en concluera qu’à l’époque où vivait le trouvère la nasalisation de l’o, dans les terminaisons féminines, était encore incomplète ou au moins toute récente. Une raison qui milite en faveur de A contre C est qu’on ne comprend pas pourquoi A aurait remplacé ongle par boche, vergoigne par reproche tandis que les corrections de C s’expliquent facilement par le désir, chez le remanieur, de moderniser l’assonance.

Enfin, dans cette assonance, je signalerai les deux premières personnes du pluriel demandomes (v. 1918), destruiromes (v. 1919). Dans son introduction à la Vie de saint Alexis, M. Gaston Paris dit que la forme en omes est spécialement picarde, mais depuis il a reconnu qu’elle se rencontre aussi dans des textes du centre [149]. Du reste, la forme la plus usitée dans notre poème, comme le prouvent l’assonance en on et la mesure des vers, est celle en om ou en ons ; c’était certainement celle du trouvère, et les deux terminaisons omes que j’ai citées sont dues à l’influence littéraire ou au contact des dialectes voisins.

XV. — u. L’assonance masculine en u compte 83 vers, en 2 laisses, xx, xxix. Son étude n’offre aucun intérêt. Le vers 1199 se termine par le mot un, mais l’u suivi d’une nasale a rimé très longtemps avec u pur ; c’est seulement vers le xvie siècle qu’il a été nasalisé.

J’ai indiqué pour chaque voyelle en particulier comment elle se comporte dans notre poème devant la nasale. Voici en résumé ce que j’ai constaté :

a et e sont complètement nasalisés, mais ce fait n’apprend rien sur l’âge ni sur le dialecte du poème, parce qu’il est très ancien. Déjà dans Saint Alexis an et en n’assonent plus avec a ou e.

, La nasalisation n’a pas encore atteint cette diphtongue. J’ai cité dans l’assonance les mots Orliens, vient, paien, crestiien, sostient, crient, tien, sien. Les mots en ien étant bien moins nombreux que ceux en , ces exemples sont suffisants pour montrer que le trouvère confondait les deux terminaisons dans la même assonance.

i est resté pur devant la nasale.

ó. Dans l’assonance masculine en ó, une laisse de 108 vers en on exclut rigoureusement l’ó non suivi d’une nasale, deux autres laisses confondent les deux terminaisons, mais ont une tendance à se diviser en groupe. D’où cette conclusion qu’à l’époque du trouvère la nasalisation de l’ó dans les terminaisons masculines se faisait déjà sentir, mais pas encore assez complètement ou depuis trop peu de temps pour empêcher les poètes de faire assoner par tradition les deux sons ó et on.

Mêmes observations et même conclusion pour l’assonance féminine, qui, dans 3 laisses en on...e. n’admet que les deux mots boche et reproche, où l’o ne soit pas suivi d’une nasale.

ò libre est diphtongué devant la nasale.

u. C’est au xve siècle seulement que l’u a été nasalisé.


2. — Mesure des mots.


L’étude de la mesure des mots dans le Coronement Looïs ne nous dit rien sur le dialecte de l’auteur, mais elle confirme ce que les assonances nous ont appris relativement à l’âge du poème et nous donne de plus quelques renseignements sur l’orthographe.

Le point capital dans cette étude est l’élision ; il faut donc voir comment le trouvère en a usé.

I. — Dans les monosyllabes.

Li article ms. sg. est tantôt élidé (vers 89, 273, 302, 320, 379, 426, 435, etc.), tantôt en hiatus avec la voyelle qui commence le mot suivant (vv. 41, 87, 214, 327, 334, 340, 404, etc.). Li n’est jamais élidé dans Saint Alexis, mais l’élision est déjà fréquente dans le Roland [150], dans le Comput [151], dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem [152]. Les poètes ont usé pendant longtemps de la faculté d’élider ou de maintenir l’i selon les besoins de la mesure.

Li art. ms. pl. n’est jamais élidé. Il en est de même dans tous les textes.

Li pronom personnel est élidé 3 fois (vers 597, 1822, 2110). Partout ailleurs il est en hiatus.

La pron. pers. est élidé une fois (vers 2663).

Ma adj. poss. fém. sing. est élidé 2 fois (vers 666, 681) ; sa est élidé 5 fois (vers 128, 642, 1026, 1068, 2236).

Ge pron. pers. est élidé 15 fois dans le Coronement Looïs (vers 68, 118, 437, 479, 646, 922, 962, 1089, 1122, 1565, 1632, 1811, 1849, 2198, 2220), 5 fois seulement il est en hiatus (vers 263, 937, 1228, 1259, 1990). Dans le Saint Alexis, ce pronom n’est pas encore élidé ; dans le Roland, les cas d’élision sont déjà fréquents [153], dans le Comput, l’élision n’a pas lieu [154] ; dans le Voyage de Charlemagne, M. Koschwitz [155] pense que ge n’est jamais élidé, mais tous les exemples qu’il cite ne sont pas également sûrs.

Ce pron. démonstratif, devant le verbe être (seul cas où il se trouve devant une voyelle dans le Coronement Looïs), est en hiatus une seule fois (v. 574), ailleurs il est élidé (vers 486, 783, 861, 1022, 1087, 1410, 1547, 2379). Les cas d’élision existent déjà dans Saint Alexis [156], dans Roland [157], dans le Voyage de Charlemagne [158].

Qui pron. relatif est soumis à l’élision 1 fois (vers 2533). Partout ailleurs il est en hiatus. Au vers 477 il est difficile de savoir si le mot élidé est qui ou que.

Que pron. relatif est élidé 7 fois (vers 580, 1145, 1193, 1627, 1798, 1934, 2043) et en hiatus 3 fois (vers 464 et 577, 2676).

Que pron. interrogatif se trouve deux fois devant une voyelle ; dans les deux cas il est élidé (v. 630 [159], 1195).

Que conjonction est de même élidé dans les vers 24, 125, 153, etc., en hiatus dans les vers 363, 376, 410, 759, 760, etc.

Se conjonction (lat. si) est tantôt élidé (vers 25, 68, 188, 227, 675, etc.), tantôt en hiatus (vers 183, 1063, 1087, etc.).

Ne conjonction est élidé 3 fois seulement (vers 154, 519, 868), partout ailleurs il est en hiatus (vers 23 (2 fois), 82, 202, 245, 579, 712, 2539, etc.).


II. — Polysyllabes.

Les cas d’élision et d’hiatus que je viens de signaler s’appliquent tous à des monosyllabes ; dans les cas suivants, au contraire, la question porte sur des polysyllabes. Il s’agit de savoir si leur dernière syllabe compte dans la mesure du vers devant une voyelle ; en un mot, s’ils sont terminés par un e muet ou par une consonne.

Les substantifs suj. ou voc. sing. emperere, sire, ancestre, prestre, pere, se rencontrent 9 fois devant un mot commençant par une voyelle (vers 73, 103, 464, 475, 541, 992, 1008, 1805, 2628) et toujours leur dernière syllabe est élidée ; ce qui nous montre qu’à l’époque où fut arrangé le Coronement Looïs, ces mots et leurs semblables n’avaient pas encore reçu l’s analogique, qu’ils empruntèrent dans la seconde moitié du xiie siècle aux substantifs masculins de la seconde déclinaison latine en us.

Au contraire, les deux vers 736 et 948 nous montrent cette s analogique au sujet singulier masculin altres. Je ne parle pas du vers 634, qu’il ne m’a pas été possible d’établir d’une façon satisfaisante ; je crois que le 1er hémistiche devrait être S’uns altres om. En tous cas, les deux autres exemples de altres suj. masc. sing. sont sûrs. Faut-il en conclure que tous les adjectifs de la même déclinaison ont reçu cette s ? Non, car altres a pu la recevoir plus tôt que les autres adjectifs, par analogie avec uns : li uns li altres, uns altres.

Au vers 2312, le vocatif de Guillelmes est rendu par la forme oblique. Ce n’est pas la forme générale, mais elle n’est pas sans exemple dans des textes anciens, et je n’ai pas trouvé dans ce fait une raison suffisante pour remplacer ce vers par le suivant que donne C :

Sire G., Bertrans ! c’or m’aïdiés.

Dans les verbes le t final des 3es pers. du sing. qui ont en latin un a posttonique a complètement disparu dans notre poème. On sait que déjà dans le Roland il n’est plus guère maintenu que par la tradition. Cette chute du t dans le Coronement Looïs se constate aux vers 129, 298, 355, 650, 670, 827, 972, 1070, 1922, 1923, 1927, etc. Si au vers 156, l’élision n’a pas lieu, c’est que l’h de honir est aspirée.

À toutes ces remarques je crois utile d’en ajouter une sur le pronom il employé impersonnellement.

Le pronom il employé impersonnellement se trouve 24 fois dans le Coronement Looïs (vers 17, 22, 105, 205, 231, 313, 391, 444, 631, 633, 724, 742, 787, 891, 1227, 1383, 1593, 1634, 1675, 1716, 1777, 2003, 2129, 2409). Mais tous ces cas sont loin d’être assurés. Le 1er, par exemple (v. 17), n’est donné que par les manuscrits C et D ; le 3e (v. 105), par C et B1 ; le 4e (v. 205), par A2 ; le 5e et le 6e (v. 231, 313), par x seul. Le vers répété 444 et 460, donné par x seulement, est écrit par tous les manuscrits de cette famille dans le 1er cas avec il, dans le second sans il.

V. 444 : Ainz qu’il i muire tanz gentilz omes sages.
V. 460 : Ainz que i muire tanz gentilz om a armes.

De même au vers 78, A donne seul s’il vos plait, contre B et C, qui ont d’autres leçons différant entre elles.

Ces exemples, que je pourrais multiplier, montrent combien la présence de il dans l’original est peu assurée, lors même qu’on le trouve dans les manuscrits. En général, l’étude d’un monosyllabe ne peut pas remonter au-delà des plus anciens manuscrits où il se trouve. Du reste, l’emploi du pronom il impersonnel par l’auteur du Coronement Looïs ne nous apprendrait pas beaucoup. M. Horning, dans un article intéressant sur Le pronom neutre il en langue d’oïl [160], malgré sa ferme résolution de ne pas admettre ce pronom avant le milieu du xiie siècle, n’a pu faire autrement que de le laisser dans le Bestiaire de Ph. de Thaun, dans le Comput et, qui pis est, une vingtaine de fois dans le Roland.

Pour résumer cette étude un peu longue sur la versification du Coronement Looïs et pour en tirer une conclusion générale, je vais rappeler les traits les plus caractéristiques que j’y ai rencontrés :

Pour le dialecte :

La confusion de an et en prouve que notre poème n’appartient ni au dialecte anglo-normand, ni aux régions du N.-E. de la France, où la distinction s’est maintenue entre les deux sons.

La distinction entre e et s’ajoute à l’homophonie des deux sons an et en pour prouver que nous n’avons pas affaire au dialecte anglo-normand.

La réduction de la triphtongue iei ══ è + j en i prouve que le Coronement Looïs n’appartient pas à l’Ouest de la France.

Les deux formes mi, cheïr viennent s’ajouter à cette preuve.

La 1re pers. plur. en omes, est du Nord-Est. Notre poème emploie généralement la forme om et ons et 3 fois seulement celle en omes [161], qu’il a empruntée à un dialecte voisin. Il n’est donc pas du Nord-Est, mais il n’en est pas éloigné.

Ajoutons encore que l’esprit du poème est anti-normand d’un bout jusqu’à l’autre ;

Qu’aucun des caractères souvent si tranchés du dialecte picard n’y apparaît ;

Enfin qu’on n’y trouve aucun trait qui ne puisse s’expliquer dans le dialecte français.

D’où je conclus que notre poème a été rédigé dans l’Île-de-France, plutôt à l’Est qu’à l’Ouest de cette région.

Nous avions déjà en faveur de cette conclusion une présomption assez forte dans l’étude des manuscrits, qui, au nombre de 7 sur 8, sont écrits par des scribes français.

Pour l’âge :

L’absence de l’s au nom. sing. des substantifs pere, sire, emperere, ancestre, prestre fait déjà remonter notre poème à la première moitié du xiie siècle.

L’incertitude qui règne encore dans le mélange des sons an et en fait reculer cette date jusqu’au premier tiers du même siècle.

La distinction de la diphtongue ai et du son é, et l’assonance de la même diphtongue avec a pur, enfin la distinction de ē entravé et de ĕ entravé accusent un âge au moins aussi reculé.

La nasalisation des voyelles, encore toute récente pour o et nulle pour i et pour , confirme ces preuves d’antiquité.

Je crois donc pour toutes ces raisons que le Coronement Looïs a été rédigé dans sa forme actuelle par un Français, dans les premières années du xiie siècle, au plus tard vers 1130.

J’ai encore trouvé dans l’étude des assonances et de la mesure du vers des indications précieuses sur l’orthographe que je devais employer dans le texte. Je les ai signalées : le maintien de l dans la graphie partout où plus tard elle est devenue u, sa chute dans le mot reiame ; le rétablissement de la diphtongue ai partout où les manuscrits l’écrivent e ; la distinction dans la graphie entre an et en, suivant l’étymologie ; le mot Deus écrit sans i ; la diphtongaison de ò libre même devant une nasale (j’ai adopté ue plutôt que oe, parce que c’est la forme que je crois avoir été la plus générale dans l’Île-de-France au commencement du xiie siècle) ; les 2 pers. plur. du futur en ez et non en eiz ; enfin les nominatifs sing. pere, emperere et autres de la même déclinaison sans s.

Ce sont les seuls renseignements que l’étude de la versification m’ait donnés sur cette question. Je ne pouvais en demander d’autres aux manuscrits, qui sont trop postérieurs à l’original. J’ai donc été obligé, pour compléter mon système de graphie, de m’inspirer des travaux qui ont été faits directement ou indirectement sur l’orthographe française au xiie siècle.


VII. — Valeur littéraire du coronement looïs.


Il s’en faut de beaucoup que les différentes branches du Coronement Looïs aient toutes une égale valeur littéraire ; la première est de beaucoup la plus belle ; c’est même une des plus remarquables pages de notre vieille poésie épique. C’est après en avoir cité deux vers, véritablement magnifiques, que M. Paulin Paris écrivait : « Je ne crains pas de dire que ces vers, dont l’harmonie est imposante comme celle des flots de la mer, doivent compter parmi les morceaux de la plus haute poésie » [162]. On y rencontre en effet partout les sentiments d’une âme fière et honnête, exprimés dans un style noble, vigoureux, sobre, exempt des épithètes oiseuses et des nombreuses formules si commodes aux trouvères sans talent pour cheviller leurs vers insipides. L’auteur est un Français convaincu que Dieu en ordonnant les royaumes de la terre a mis la France au premier rang :

Tot le meillor torna en dolce France.


Le chef d’un si noble pays, celui qui en porte « la corone d’or », doit être un preux, capable de poursuivre sans relâche les ennemis du royaume, de rendre la justice aux faibles, de mériter la sympathie et l’admiration de tous les gens de bien ; en un mot, d’être un digne successeur de Charlemagne. Mais que les temps sont changés depuis la mort du grand empereur !

Lors fist l’en dreit, mais or nel fait l’en mais.


Après cette mélancolique réflexion d’un esprit qui souffre à la vue des injustices de son temps, l’auteur raconte la cérémonie du couronnement de Louis, la trahison du comte d’Orléans, son châtiment. Dans son récit, les caractères sont nettement dessinés : Charlemagne est le vieillard qui ne peut plus imposer sa volonté parce que son bras n’a plus la force de la faire respecter ; Louis est un enfant timide, Arneïs un traître adroit, Guillaume un baron brave et dévoué.

Ou l’auteur de la seconde branche était bien inférieur à celui de la première, ou l’une a plus souffert que l’autre des arrangements du remanieur. Peut-être les deux causes ont-elles concouru à faire de la seconde partie du Coronement Looïs une œuvre assez médiocre. L’originalité y a fait place aux banalités, aux répétitions monotones, qui ont affadi le style et ralenti l’action. C’est ainsi que dans le duel entre Corsolt et Guillaume les deux champions, au lieu de frapper se lancent d’interminables défis. Guillaume entre ses coups trouve le temps de réciter deux longues prières, l’une de quatre-vingt-quinze, l’autre de cinquante-quatre vers, de ces prières trop connues, dans lesquelles le suppliant raconte à Dieu l’ancien et le nouveau Testament ; et Corsolt, qui avait annoncé son intention d’en finir plus tôt

Que vos n’iriez demi arpent a pié,


le laisse faire et se contente de lui demander à la fin à qui il a « si longement parlé ».

Un caractère assez particulier de cette branche est une sorte de bouffonnerie, plus ou moins consciente, dans l’expression et même dans l’idée. Galafre appelle le pape « sire al chaperon large ; » Corsolt lui dit :

« ... Petiz om, tu que quiers ?
Est ce tes ordenes que halt iés reoigniez ? »


Le pape permet à Guillaume d’user des femmes autant que ses forces le lui permettront ; quelque péché qu’il commette, le paradis lui est assuré. Ailleurs il menace saint Pierre de lui supprimer radicalement les messes dans son moûtier.

Il faut cependant, pour être juste, reconnaître qu’il y a, même dans cette branche, quelques beaux vers, par exemple ceux où Corsolt exprime au pape sa haine contre le Dieu des chrétiens ; les deux derniers du passage sont vraiment superbes :

Et mei et Deu n’avons mais que plaidier :
Meie est la terre et siens sera li ciels (v. 536, 537).

La troisième branche, sans valoir la première, est cependant bien supérieure à la seconde ; le style est plus vif, les formules, les épithètes inutiles sont plus rares ; l’action procède plus régulièrement, suivant un plan bien tracé ; l’auteur se rend compte des lieux où il fait agir ses personnages ; il connaît probablement Tours et le monastère de Saint-Martin ; il connaît même la géographie du Nord-Ouest de la France, car l’itinéraire qu’il fait suivre à Guillaume après la mort d’Ancelin ne cesse d’être vraisemblable que lorsqu’on sort de cette région. Cette particularité et les noms aquitains, comme Flore du Plessis, Gautier de Toulouse, donnés aux compagnons de Guillaume, confirment les raisons que j’ai déjà données pour identifier le Guillaume de cette branche avec un des comtes de Poitiers du même nom.

La quatrième branche ressemble beaucoup à la seconde ; en modifiant quelques détails, en donnant aux Allemands le nom de Sarrasins et à Gui celui de Corsolt, l’une ne sera plus que la répétition de l’autre.

La cinquième branche est un simple sommaire de trente à trente-cinq vers. Le remanieur avait évidemment pensé à l’étendre davantage, comme le prouvent les trois vers suivants placés à la fin de la quatrième branche :

Tels li jura qui le tint bonement

Et tels alsi qui ne li tint neient,
Com vos orrez ainz le soleil colchant (v. 2639-2641).

Il est en effet peu admissible que dans cette annonce l’auteur n’ait eu en vue que le récit abrégé que nous avons.

Celui qui a réuni ces diverses branches en un seul poème était un homme fort médiocre. En beaucoup de cas, naturellement, il est difficile de décider si l’idée ou l’expression est de lui ou de l’auteur original, mais aussi dans d’autres on reconnaît incontestablement les traces de sa main maladroite. Des vers répétés dans les différentes branches ne peuvent être que de lui, ou du moins ont été introduits par lui, et ces vers sont généralement les plus mauvais de l’ouvrage. Il a laissé les contradictions les plus choquantes dans les diverses parties. Par exemple, à la fin de la première branche, quand Guillaume quitte la cour d’Aix pour se rendre à Rome, le remanieur oublie absolument que, d’après la première branche, en même temps que Guillaume, le pape se trouvait à Aix, où il était venu pour le couronnement de Louis. Dans la première branche, la cour siège à Aix ; dans les autres, Louis est le roi de Saint-Denis, ou de Paris. À la fin de la seconde branche, le vainqueur de Corsolt est sur le point d’épouser la fille de Gaifier ; mais ce vainqueur prenant dans le remaniement le nom de Guillaume au Court Nez, le mariage devient gênant, puisque dans la poésie la femme de Guillaume est la belle Orable ; le remanieur sort de cet embarras avec un vers :

Trestot aveit entrobliee Orable.

Ce mariage manqué est le prétexte qui ramène Guillaume en Italie à la fin de la troisième branche, pour y devenir le héros de la quatrième. Guillaume redescend donc en Italie pour épouser la jeune fille, dont Gui d’Allemagne convoite la main et surtout les biens. Il vient à Rome, tue Gui, puis rentre en France, sans que, dans tout le récit, il soit fait la moindre allusion à la fille de Gaifier. Ce serait le cas de dire au jongleur ce que les messagers disent à Guillaume :

De la pulcele vos a petit membré.

Au lieu d’insister sur ces contradictions, j’aime mieux signaler encore les vers qui ont servi de soudure entre les différentes branches et qui dévoilent chez le remanieur une étonnante faiblesse d’invention : ceux qui relient la troisième branche à la seconde, depuis :

Es dous messages venant toz abrivez (v. 1384.),


jusqu’à :

De Looïs vos est petit membré (v. 1395),


se retrouvent entre la troisième et la quatrième, depuis :

Es dous messages poignant tot abrivez (v. 2225),


jusqu’à :

De la pulcele vos a petit membré. (v. 2232).

Le premier de ces vers, Es dous messages... est déjà dans la soudure de la première à la seconde branche (v. 323).

Dans le récit des voyages que Guillaume fait successivement d’Aix à Rome, de Rome à Tours, d’Orléans à Rome, on découvre la même pauvreté d’imagination. Le premier voyage est ainsi raconté :

Vait s’en li cuens, de neient ne se targe ;
De ses jornees ne sai que vos contasse :
Montgeu trespasse, qui durement le lasse ;
De ci a Rome n’aresta Fierebrace (v. 268-271).

Voici le second :

Vait s’en li cuens, qui de riens ne se targe,
Montgeu trespasse, qui durement le lasse.
De lor jornees ne sai que vos contasse ;
De ci en Brie n’arestent ne se targent (v. 1446-1449).

Dans le troisième, le changement d’assonance a nécessité une légère modification :

De lor jornees ne vos sai deviser :
Montgeu trespassent, qui molt les a penez,
De ci a Rome ne se sont aresté (v. 2276-2278).

Malgré ces défauts, il n’en reste pas moins au Coronement Looïs un réel mérite littéraire, qui, joint à l’importance historique et à la valeur linguistique de ce poème, en fait un des plus intéressants ouvrages de l’ancienne poésie française.


    d’Arneïs, devenu très rare déjà au moyen âge, était toute naturelle, et de plus singulièrement favorisée parce ce fait que Hernaut, frère de Guillaume au Court Nez, devient dans la légende épique duc d’Orléans.

    Pour toutes ces raisons j’ai adopté le nom d’Arneïs, composé des deux radicaux arn et gis de l’ancien haut allemand. Foerstemann (Altd. namenbuch, sous le radical ar) cite les formes Arngis et Arnis. Les formes Ernaïs, Harneïs, Hernaïs, données par les manuscrits, sont fautives.

  1. Vol. III, pages 123-130 (Paris, 1836-1848, 7 vol. in-8°).
  2. Vol. XXII, pages 481-488.
  3. Guillaume d’Orange, chansons de geste des xie et xiie siècles, p. p. M. W. J. A. Jonckbloet. (La Haye, 1854-1867, 3 vol. in-8°).
  4. Vol. I, pages 1-71.
  5. Vol. II, pages 80-116.
  6. Vol. III, pages 91-133.
  7. Littré a reproduit cet article dans son Histoire de la langue française, I, 160-185 (Paris, 1869).
  8. Vol. II, pages 276 et ss. (Leyde, 1860, 2 vol. in-8°).
  9. Page 82, note 4 (Paris, 1865, in-8°).
  10. 2e édit., tome IV, pages 95 et ss.
  11. Leyde, 1881, 2 vol. in-8°.
  12. Die aeltesten franzoesischen Mundarten, pages 223-226 (Berlin, 1877).
  13. Romania, I, 177-180.
  14. Passim et surtout pages 334-369.
  15. Je dois citer encore le livre de L. Clarus, Herzog Wilhelm von Aquitanien (Münster, 1865, in-8°), où les études de P. Paris, Jonckbloet et Dozy sur le Coronement Looïs sont résumées en quelques pages (207-216), et la Chrestomathie de l’ancien français de M. Constans (Paris, 1884, in-8°), dans laquelle l’auteur a inséré, d’après le ms. B. N. fr. 774, 146 vers du Coronement Looïs (pages 37 et ss.)
  16. Le ms. B. N. fr. 774. ou le ms. B. N. fr. 1449, qui n’en diffère pas.
  17. Guillaume d’Orange, II, 81.
  18. Romania, I, 177.
  19. Hist. de la poésie provençale, III, 88-89 (Paris, 3 vol. in-8°).
  20. Les Manuscrits françois de la Bib. du Roi, III, 123 ; Histoire littéraire, XXII, 481-488.
  21. Guillaume d’Orange, II, 80-94.
  22. Au début du Charroi de Nimes, Guillaume est de même à la chasse pendant que les barons sont assemblés autour de l’empereur et à son retour apprend de son neveu ce qui se passe au palais.
  23. Cette scène en rappelle une autre dont Guillaume duc de Normandie fut le héros et que Richer raconte ainsi : « Ludovicus rex, cum in conclavi sese cum Ottone rege ac principibus recepisset, consilio incertum an fortuitu, solus Wilelmus dux admissus non est. Diucius ergo afforis exspectans, cum non vocaretur, rem animo irato ferebat. Tandem in iram versus, utpote manu et audatia nimius, foribus clausis vim intulit ac retrorsum vibrabundus adegit, ingressusque lectum conspicatur gestatorium, in quo etiam a parte cervicalis Otto editiore, rex vero in parte extrema humilior residebat, in quorum prospectu Hugo et Arnulfus duabus residentes sellis consilii ordinem exspectabant. Wilelmus regis injuriam non passus : « An, inquit, his interesse non debui ? Desertorisne dedecore aliquando sordui ? » Fervidusque propinquans : « Surge, inquit, paululum, rex ! » Quo mox surgente, ipse resedit. Dixitque indecens esse regem inferiorem, alium vero quemlibet superiorem videri ; quapropter oportere Ottonem inde amoliri regique cedere. Otto, pudore affectus, surgit ac regi cedit. Rex itaque superior, at Wilelmus inferior consederunt. » (Richeri hist., II, 30, éd. Pertz, Mon. Germ. hist. in-f° ; Script., III, 593, 594).
  24. Hist. de la poés. prov., III, 88. Ce n’est pas dans une étude sur le Coronement Looïs que Fauriel a écrit ces lignes, mais à propos des allusions faites à notre poème dans la chanson d’Aliscans.
  25. Wala et Louis le Débonnaire, p. 31 (Thèse pour le doctorat, Paris, 1849, in-8°).
  26. Vita Caroli Magni , cap. xxx (Pertz, Mon. Germ. hist. in-f° ; Script. II, 459).
  27. Chronicon Moissiacense, an. 813 (Pertz, Ibid., II, 259).
  28. Vita Hludowici imperatoris, cap. vi (Pertz, Ibid., II, 591, 592).
  29. Ermoldi Nigelli lib. II, vv. 1-84 (Pertz, Ibid., II, 478-480.)
  30. « Le début du Couronnement Looys, qui contient le récit des derniers conseils et des adieux de Charles à son fils, paraît en partie calqué sur deux textes d’Éginhard (Vita Caroli Magni, cap. xxx, Pertz, II, 459) et de Thégan (Vita Hludowici, cap. vi, Pertz, II, 591). » (Les Épopées françaises, 2e éd., IV, 337-8).
  31. Histoire littéraire, XXII, 481.
  32. Guil. d’Or., 93.
  33. Les Ép. fr. IV, 338.
  34. Thégan, loc. cit.
  35. Qualia per mundum confregit gesta celidri,
    Christicolis cessit munera quanta quidem,
    Haec canit orbis ovans late vulgoque résultant ;
    Plus populo resonant quam canat arte melos.

    (Erm. Nig., II, 191-4. — Pertz, Ibid., II, 482).
  36. Circa divinum cultum et sanctae ecclesiae exaltationem incitabatur animus, ita ut non modo regem sed ipsius opera potius eum vociferarentur sacerdotem (Vita Hlud., cap. xix. — Pertz, II, Ibid., 616). Cf. le portrait de Louis le Débonnaire par M. Himly (Wala et L. le D. pages 34-37).
  37. Cf. page xvi.
  38. Pages x et ss.
  39. Vita Hlud. cap. 8 (Pertz, Ibid., II, 592).
  40. Einh. Ann. an. 814 (Pertz, Ibid., I, 201) ; Ann. Sax. (Ibid., VI, 570). `
  41. Nit. Hist. I, 2 (Pertz, Ibid., II, 651).
  42. Adonis Chron. (Pertz, Ibid., II, 320).
  43. Ludovicum.
  44. Vita Hludovici Pii, cap. xx-xxii (Pertz, Ibid., II, 617-8).
  45. De Wala et des siens, qui peu après l’avènement de Louis furent l’objet d’une disgrâce éclatante.
  46. Guil. d’Or., II, 87.
  47. Voici ces deux textes : « Pascasius. Defuncto Antonio, paulo post substituitur [Wala] pater eximius ejus in loco ; ob cujus nimirum electionem a fratribus egomet directus, mox obtinui apud Augustum quod olim plures optabant... Mox occupavit eum nostra electio. De cujus nimirum vitae abstinentia et rigore castigationis tunc mihi a quibusdam optimatum, ut persensi, Augusto jubente, suasum est quod non eum ferre possemus neque vitae vestigia imitari. Ad quod ego quasi arridens : « An nescis, heus tu, nos qui sumus ? Numquid caudam pro capite, ut quidam adsolent, monstruose volumus eligere ?... Numquid, quia commeare nequimus, eum praeferre oportet qui post tergum eat, et non potius eum qui praecedat ? » Tum ille paulisper subridens Augusto haec, ut credo, retulit, quibus ita dictis, cuncta quae volui, et ut volui, penitus impetravi ; atque cogente illo, nostris, licet invitus, paruit votis, qui dudum subterfugerat quantisper praelatus.

    Adeodatus. Timeo ne forte qui talem eum oblatrant sentiant de quo proposueras aenigmate loqui clarius praedicari.

    Pascasius. Non invisa dicimus, neque incognita. Idcirco, etsi adumbratur titulus, lineamenta tamen gestorum produnt, uti pictorum mos est qui bene pingere norunt, qui saepe ita vultus exprimunt ut sine litteris et voce loquantur. Sed talibus, quia necdum apposui labra, et condita sub silentio servo, erit, ut credo, illa dies mihi cum liceat ejus aperte dicere facta, et quae potiora sunt de illo manifestius explicare. Interdum vero, sicut mones, ne quid nimis fiat, cautius loqui juvat. » (Pertz., Ibid., II, 537)

    Voici maintenant les vers de Théodulfe :

    Muniunt urbem hanc proceres fideles,
    qui pio Christo sua dedicarunt
    hostis adversi tolerando bella
    corpora casta.
    Hi duces sancti reducesque sunto,
    ut tui, Caesar, foveantque temet,
    horum et obtentu superes duelles
    poscimus omnes.


    (Theod. carmina, xxxvii, 10-11. — Pertz, Mon. Germ., in-4, Poetae lal. aevi Carolini I, 529).

  48. Wala et L. le D., p. 32.
  49. Ibid., p. 50.
  50. Au lieu d’Arneïs, Hernaut se trouve dans les deux meilleures familles de manuscrits ; le manuscrit D seul, qui offre une rédaction postérieure, donne Hernaïs. Mais le changement d’Arneïs en Hernaut était si facile qu’il a pu s’introduire dans deux manuscrits indépendants l’un de l’autre. Les poèmes divers qui font allusion au nôtre donnent le nom d’Ernaïs ou d’Arneïs, avec ou sans H initiale :

    Por l’amor Deu, ja vos corona il
    A vive force, voiant voz enemis,
    Quant il voloient coroner Hernaïs.
    (Moniage Guillaume, Ms. Bibl. nat., fr. 774, f° 217)

    Ici la forme en is est assurée par l’assonance.

    Au vers 171 du Charroi de Nimes l’exemple est moins sûr. Jonckbloet a imprime : Li quens Hernaut, M. Paul Meyer : Quens Hernaïs. Les manuscrits sont en effet divisés ; mais leur classification donne raison à M. Meyer.

    Tous les textes en prose donnent de même Arneïs ou Ernaïs. Je les cite plus loin. En s’y reportant, on constatera que ce n’est pas par leur nombre qu’ils doivent peser dans la balance, car la plupart dérivent d’un même remaniement, qui lui-même descendait d’une rédaction différente de la nôtre.

    D’ailleurs il est constant qu’à une certaine époque il y eut confusion dans la littérature entre les deux noms :

    En Orlenois s’en vatait a Hernaïs,
    Tout li conta de Gerbert le marcis :
    « Las, » dist Hernaus, « or va de mal en pis. »
    (Anseïs fils de Gerbert ; Bib. nat. fr. 4988, f° 1891).

    Dans ce dernier passage la bonne leçon est certainement celle en is, qui dans le premier vers est assurée par la rime, et qui, dans le troisième, peut facilement remplacer l’autre, si l’on supprime l’interjection Las, pour rétablir la mesure.

    Arneïs est un personnage bien connu dans notre plus ancienne poésie. On le trouve notamment dans le cycle des Lorrains.

    Enfin la substitution du nom très répandu d’Hernaut à celui

  51. Les manuscrits diffèrent sur ce nom ; la famille A donne Chartres, B, Chapres, C, Carpes ; il s’agit évidemment de Capoue, en français du moyen âge Chape. J’ai adopté la forme Chapre, parce que les variantes de tous les mss. ont un r.
  52. Voyez page li.
  53. Je laisse naturellement de côté Benoît Guaifier, poète théologien, moine du Mont Cassin au xie siècle.
  54. Pertz, Mon. Germ. hist., Script. III, 528-533.
  55. Famin. Hist. des Inv. des Sar. en It. du viie au ixe siècle, p. 333 (Didot, 1843).
  56. Ibid., p. 342.
  57. Généralement sous le nom de Guaifier d’Espolice (pays de Spolète). Ce nom d’Espolice ne figure pas dans la 2e branche du Coronement, mais seulement au vers 2234, dans un passage ajouté par le romancier pour souder la 4e branche aux précédentes.
  58. Page xxxv.
  59. La confusion de Salerne et de Capoue est naturelle ; les deux villes étant relativement voisines et les habitants ayant pris une part égale à la lutte contre les Sarrasins.
  60. Vers 325-332.
  61. « Cumque in hac obsidionem prope terminarentur annus, et nullus suffragium Salernitani obtinerent, et saepissime cum Agarenis certamen inirent, factum est ut unum eminentissimum Agarenum, tres testiculis gerens, voci ingenti clamaret ac promeret : O ercescende filius Petre, veni, et iniamus singularem certamen ; et tunc conicere poteris Agarenorum virtutes ! Set dum diu exultaret eademque verba repeteret, Petrus ille, fisus in Redemtoris clementiam, audaci animo Agareno exiit obviam, suos interminans hiis ut nullum auxilium illis cederent. Agarenus ille pone civitatis cum ingenti audacia moeniam venit, loricaque indutus et capite calea septus et sex lanceis propria manu gestans, super eum irruit. Petrus ille jam dictus impetum illius omnimodis cavit ; set dum iterum Agarenus cum expedito equo super illum veniret et lancea cum omni nisu, ut eum protinus in terram straret, iniceret, christianus quamvis cum metu agiliter feritam illius evasit, et continuo Deum invocavit, et suos martires, ante quorum ecclesiam certamen iniebat, silicet Cosmam et Damianum, asta quae manu gestabat illi protinus misit, eumque inter duas percussit scapulas, et statim vitalis calor aufugit, amplexoque equi collum, ad suos refugit, et sine mora extinxit. Christiani una omnes Deum videlicet collaudabant, necnon et vires recipiebant. » (Chron. Salern. cap. cxiii, éd. Pertz, Mon. Germ. hist. in-f° ; Script. III, 530).

    Voici maintenant le récit du second combat : « Helim filii erant quatuor, qui saepissime vehementer Salernitanos atterebant, eo quod prae ceteris Agarenis eminentiores erant ; et praepotens statura illorum erat una, et similes equos habebant, et inter omnes illis anticipabant. Unus illorum, audacior ceteris, Salernitanis cotidie acclamabat : « Unus ex vobis veniat, singulare certamen mecum iniat, et tunc experiri valebitis qualis est Helim filius. » Tunc unus ex Salernitanis, Landemari nomine, ocius urbem egressus est et omnimodis ad bellum se praeparavit. Set dum Elim filius super eum cum magna virtute veniret, et forti yctu percussit, set, Domino non sinente, nequaquam illum namque sauciavit, Revolvente itaque ocius equum, qualiter eum prosterneret, ille christianus non segniter gessit, set continuo omni nisu lancea illi protinus misit et eum secus ilium percussit. Ille vero jant nequaquam cum illo certamen iniit, set ad suos reversus est et non diu supervixit. » (Ibid., cap. cxiv, Pertz, ibid. III, 530).

  62. Dans le récit du siège de Salerne nous voyons la femme de Guaifier prendre une part glorieuse aux travaux de la défense, monter sur les remparts, porter les vivres aux soldats et leur donner l’exemple du courage : « Set dum fames valida praedictam urbem consumeret, conjux Guaiferii principis per semet ipsam per muros civitatis gradiebat, alimentaque deferebat nimirum et confortabat. » (Ibid. cap. cxv ; Pertz, ibid. III, 531.)

    Les trois vers qui suivent sont peut-être un dernier souvenir de cet événement :

    Pris est par force li riches reis Guaifiers,
    Il et sa fille et sa franche moillier,
    Et trente mille de chaitis prisoniers.

    (Vers 350-352.)
  63. Histoire littéraire, XXII, 487.
  64. Guil. d’Or., II, 106.
  65. Ibid., p. 110.
  66. Guillaume d’Apulée dit de lui (Gesta Roberti Wiscardi, I, v. 530-532, éd. Pertz, Mon. Germ. hist. in-f° ; Script. IX, 252) :

    Is, quia fortis erat, est ferrea dictus habere
    Brachia, nam validas vires animumque gerebat.


    Et plus loin (Ibid., II, v. 23-26 ; Pertz, ibid. IX, 254) :

    .............vir ferrea dictus habere
    Brachia Guilermus, cui, vivere si licuisset,
    Nemo poeta suas posset depromere laudes ;
    Tanta fuit probitas animi, tam vivida virtus.


    Geoffroy Malaterra n’en fait pas un moindre éloge dans son Historia Sicula. Il parle d’un combat singulier dans lequel Guillaume, « qui Ferreabrachia nuncupatur, » tue le commandant de Syracuse, « unde et maxima laudis admiratione deinceps apud Graecos et apud Siculos fuit. » Il l’appelle « laude militiae ferox, armis strenuus... quasi leo furibundus. » Hist. Sic. (Lib. I, cap. vii ; Muratori, Rer. Ital. Script. V, 55.)

  67. Guil. d’Or., II, 110-111.
  68. Guil. d’Or., p. 111
  69. Aux arguments que j’ai développés en faveur de cette thèse, j’en joins ici un autre ; à savoir que je me suis presque rencontré sur ce terrain avec Jonckbloet, dont je n’avais pas encore remarqué les lignes suivantes, lorsque je m’arrêtai à l’opinion que je viens d’exprimer : « Dans le dernier quart du ixe siècle, les Sarrasins mirent plusieurs fois l’Italie à sac, et pénétrèrent même jusque dans les environs de Rome. Louis, roi d’Italie, leur fit une guerre acharnée, et c’est de ce temps que figure Gaifier duc de Salerne, qui prit tant de part aux troubles qui désolèrent l’Italie, et qui mourut vers 879. Ce Gaifier revient dans notre chanson et dans celle d’Aspremont, quoiqu’il y joue un rôle tout autre que dans l’histoire. Nul doute que les souvenirs de ces guerres se sont mariés à ceux du commencement du siècle suivant pour former cette branche de notre chanson. » (Ibid., p. 111.)

    Mais je ne concilie pas très bien cette dernière phrase avec celle où Jonckbloet dit que notre chanson « date peut-être du temps des campagnes en Italie de Pépin ou de Charlemagne. »

  70. 3. Ibid., p. 115.
  71. Bib. nat., manus. fr. 5003, f. 127 v°.
  72. Cependant on trouve dans la Vita Hludowici pii imperatoris un personnage qui pourrait bien être devenu le type de Corsolt. En 787 ou 788, Corson, comte de Toulouse, s’étant laissé prendre par les Gascons, fut destitué et remplacé dans sa charge par Guillaume. Ea tempestate Chorso, dux Tholosanus, dolo cujusdam Wasconis, Adelerici nomine, circumventus est et sacramentorum vinculis obstrictus sicque demum ab eo absolutus... Chorsone porro a ducatu Tholosano submoto, ob cujus incuriam tantum dedecus regi et Francis acciderat, Willelmus pro eo subrogatus est (Pertz, Mon. Germ. hist. in-f° ; Script. II, 609). Que devint-il après sa disgrâce ? Il n’est plus mentionné nulle part et nous n’avons aucun renseignement sur son compte ; mais il est permis de conjecturer que, dès cette époque, Guillaume dut le compter au nombre de ses ennemis, dans les rangs des Gascons ou des Sarrasins. Un combat entre les deux adversaires a pu former la légende dont le dernier écho se retrouve dans le Coronement Looïs. Toutefois c’est là une pure hypothèse.
  73. Vers 1695.
  74. Hist. des Français, II, 244 (Bruxelles, 8°).
  75. Ibid., II, 251.
  76. Ibid., II, 256.
  77. Vers 2648-9.
  78. Vers 1605-6.
  79. Romania, I, 184-185.
  80. Épopées fr. ; 2e éd. IV, 100.
  81. Vers 1600-1608.
  82. La vérité est que Gui est mort d’une hémorrhagie, sur les bords du Taro, en 894.
  83. Guil. d’Or. II, 103-4.
  84. Ibid, p. 103.
  85. Ibid. p. 104.
  86. De laudibus Berengarii Augusti ; Muratori, Rerum Ital. Script. II, 1,391.
  87. Guil. d’Or. II, 104.
  88. Vers 2606-2608.
  89. Vers 205-214 ; P. Meyer, Rec. d’Anc. Textes, II, 246. — À noter encore que le scribe du ms. A1, au lieu de Morz est Guaifiers, avait d’abord écrit Morz est rois Otes. (Vers 2234, variantes.)
  90. Ibid. v. 215-253.
  91. Vers 2676-7.
  92. G. Paris, Romania, loc. cit.
  93. Vers 2648-9.
  94. Amatus de Monte Cassino, Forschungen zur deutschen Geschichte. Goettinge, 1868. pp. 232-234.
  95. Voyez la 3e édit. des Recherches sur l’Hist. et la Lit. de l’Espagne, II, 353.
  96. Épop. franç., 2e édit. IV, 95 et ss.
  97. Voici le passage entier de Lambert d’Ardres : « Fuit quidam de nobilissimo Francorum oriundus genere in Pontivo praepotens comes, nomine Willermus, qui, cum virtute corporis non minus quam nobilitatis gloria famosissimus existeret et longe lateque admodum polleret et fama personaret, cumque sibi sua non sufficerent sed in adjacentia multa vi et fortitudine manus extenderet, Boloniensium vastitatem suis subjugavit et continuavit interstitiis. Qui etiam, cum ex veterum relatione cognovisset quod antiquus praedecessor suus comes Walbertus olim tantae virtutis extitisset quod usque ad mare occidentale sive juste sive injuste suae dominationis extendisset et exercuisset potentiam, hoc idem concepit ; et quoad ipse potuit, suae satisfecit et obtemperavit voluntati... Haec igitur de veterum annalibus non de opinione vulgari contra Bolonienses dicta sufficiant (Rec. des Hist. XI, 296). »
  98. Romania, I, 183.
  99. Dans la première partie, Guillaume défend Louis le Débonnaire ; dans la seconde, Louis II, fils de Lothaire ; dans la troisième, des rois qui devaient prendre, quels qu’ils aient été, le nom de Louis dans la classification des remanieurs. Ceux-ci n’admettaient dans les chansons que trois empereurs : Pépin, Charles et Louis ; les évènements qu’ils ne pouvaient placer sous le règne des deux premiers, ils les attribuaient au troisième.
  100. Cette explication de la fusion de Guillaume de Narbonne et
    de Guillaume de Montreuil-sur-Mer est extraite du cours professé
    par M. Gaston Paris à l’École des Hautes Études, an. 1880-81.
    — Cf. aussi Romania I, 189.
  101. V. 201.
  102. V. 285.
  103. Page lxiv.
  104. Éd. Guessard et Montaiglon, p. 84.
  105. Éd. Guessard et Montaiglon, p. 94.
  106. Ibid., p. 123.
  107. Mon. Guillaume ; ms. B. N. fr. 774, f° 217.
  108. Ans. fils de Gerbert ; ms. B. N. fr. 4988, f. 236 v°.
  109. Siège de Narbonne ; ms. B. N. fr. 24369.
  110. G. Paris, Histoire littéraire, XXVIII, 239 et suiv.
  111. G. Paris, Romania, II, 111.
  112. Jonckbloet, G. d’Or. II, 110. Cf. Ogier de Danemarche, publié par Barrois, Paris, Techener, 1842 ; Les Enfances Ogier, d’Adenès le Roi, publié par Scheler, Bruxelles, 1874.

    Le Siège de Barbastre résume aussi, en 14 vers, le couronnement de Louis à Aix par Guillaume, mais ne parle pas d’Hernaut. Louis n’osant prendre la couronne, à cause des recommandations de son père, Guillaume la lui pose sur la tête (Ms. B. N. fr. 1448. f° 135 r°).

    M. L. Gautier s’est trompé en signalant comme empruntée au Coronement Looïs une laisse intercalée dans le Roman de la Violette. C’est une laisse d’Aliscans : « Grant fu la noise en la salle a Loon » (Aliscans, éd. Guessard et Montaiglon, p. 93, v. 3036-3059. — Rom. de la Violette, éd. Fr. Michel, p. 73).

  113. Pertz, Mon. Germ. hist., Script., XXIII, 720.
  114. L’un est à Paris, B.N. fr. 5003 ; l’autre à Rome, Vat. Reg. n° 749.
  115. Ms. B. N. fr. 5003, fol. 125 v°.
  116. Ms. B. N. fr. 24369, f° 75 r°.
  117. Ms. B. N. fr. 5003, f° 101 v°.
  118. Ibid., fol. 125 r°.
  119. Ibid., fol. 127 r°.
  120. Ibid., fol. 125 v°.
  121. Ép. fr., 2e éd., t. IV., p. 343-347.
  122. Ms. B.N. 1497, f° 150 v°.
  123. Cf. page lxxxviii.
  124. Voyez Romania II. p. iii, l’article de M. Suchier.
  125. Le Storie Nerbonesi, romanzo cavalleresco del secolo xiv, pubblicato per cura di I. G. Isola, vol. I (Collezione di opere inedite o rare dei primi tre secoli della lingua ; Bologna, G Romagnoli, 1877).
  126. Milano, 2e édition, 1838, in-8°, p. 298.
  127. Michelangelo di Cristoforo da Volterra, né en 1464, est l’auteur de deux autres poèmes ; l’un a pour sujet Ugo d’Alvernia ; il fut terminé en 1484 ; (cf. Bandini, Bibl. Leop. ; supplément II, p. 238, notice du ms. Pal. 82. — Renier, Discesa di Ugo di Alvernia allo Inferno, dans la Scelta di curiosità letterarie, disp. 194, Introduction, p. lxxv et suiv.) ; l’autre est une description des « mirabili et inaldite belleze del Campo Santo » ; l’unique exemplaire connu de ce dernier poème est à l’Arsenal à Paris (cf. d’Ancona, N. Antologia. XXIX, 68).
  128. M. Rajna pense qu’il fut imprimé au commencement du xvie siècle
  129. Je dois à Miss Lucy Toulmin Smith une excellente copie de ce manuscrit.
  130. Rapports au ministre... (Doc. inédits.)
  131. La Mort Aymeri de Narbonne (Soc. des Anc. Textes, 1884).
  132. Rom. 1877, p. 257-261.
  133. C’est par erreur que M. L. Gautier (Épop. fr. IV, Additifs et Rectifications) le place entre les années 1312 et 1328. Ces deux dates sont données par M. Rajna comme étant celles du dogat de Giovanni Soranzo, dont le nom est écrit au verso du dernier feuillet, mais non comme celles entre lesquelles le manuscrit a dû être écrit. Partout dans le courant de son livre M. Gautier l’avait daté avec raison du xiiie siècle.
  134. Anzeiger, V. 181-191.
  135. Aliscans, préface, pp. lxxxix-xcii
  136. Les Man. françois... V, 135-144.
  137. Partonopeus de Blois, 1834, I, 39-47.
  138. Chanson des Saxons, 1839, I, xxi et ss.
  139. Manuscrits françois, etc., I, 72 et ss.
  140. Romania, XI, 307-311.
  141. Paul Meyer est arrivé exactement au même résultat dans le classement des manuscrits du Charroi de Nimes.

    Dans le tableau ci-dessus, la distance d’un manuscrit à l’original est marquée par une série de points, pour indiquer qu’il peut y avoir solution de continuité dans la ligne, c’est-à-dire que celle-ci a pu être interrompue par des manuscrits intermédiaires. La longueur des lignes pointées est en raison directe de la distance des manuscrits à l’original, mais on comprend que ce rapport n’est qu’un à peu près ; néanmoins il montre à vol d’oiseau, pour ainsi dire, le degré de confiance relative que j’ai accordé à chacun des manuscrits.

  142. A1 resordront
  143. Je ne donne qu’une fois les mots qui se trouvent répétés dans la même laisse.
  144. Dans un article des Mémoires de la Société de linguistique de Paris (t. i), M. Paul Meyer émet l’opinion qu’au xiiie siècle les poètes distinguaient dans les assonances les deux terminaisons an et en pour flatter l’œil, et non pour plaire à l’oreille, qui ne percevait plus de différence entre les deux sons. Mais cette théorie ne peut résister devant les objections suivantes : 1° les trouvères, pour la plupart, n’étaient pas instruits et ne connaissaient pas suffisamment l’étymologie des mots pour en faire la base de leur système d’assonance ; 2° des chartes de la région N.-E. font au xiiie siècle cette distinction dans la graphie ; 3° enfin, dans cette même région, les patois actuels distinguent encore les deux sons. — M. Meyer dit : « Les trouvères qui opèrent la distinction, et c’est l’immense majorité, admettent cependant parmi les rimes en ant des mots qui, étymologiquement, devraient s’écrire par e et rimer en conséquence. Ce sont (si je n’en oublie point), covant (couvent), dolans, escient, noient (néant), orient ( ?), sans (sens), sergans (sergent), talans, tans ». Ce fait est réel, mais comment ces trouvères se seraient-ils entendus pour faire tous les mêmes exceptions, s’ils n’avaient été guidés par la prononciation ? Bref, cette théorie peut être vraie pour quelques poètes, mais il ne faut pas la généraliser. La distinction repose sur une différence de sons ; c’est, depuis une certaine époque, un fait dialectal, qui appartient à la région N.-E. (picarde, dans le sens très large souvent donné à ce mot). Comme le picard a beaucoup produit, on trouve souvent cette distinction. Si on la rencontre dans un texte qui n’est pas picard (ni anglo-normand), c’est un indice que ce texte est très ancien.
  145. « Li Coronemenz Looys a trois tirades féminines en è 40-45, 1589-1618, 2156-69 (lisez 39-44, 1600-1629, 2167-2180). La seconde ne contient aucun e venant d’ĭ, la troisième seulement grant erre 2157 (lis. 2168) ; mais la première est divisée en deux parties, la seconde partie commençant par les mots Cel jor i ot ; la première partie a e venant de ĭ, la seconde e venant de ĕ (resp. ai) evesque, arcevesque, messe : fete (faite), bele, estre. Il semble que le poète ait cherché une nouvauté. » (Die ltesten aefranzoesischen Mundarten, Berlin, 1877, p. 93.)
  146. Laisse cxxxi, édit. L. Gautier.
  147. Lücking, ibid.
  148. Il ne s’agit pas ici naturellement de la diphtongue , de latin entravé, qui appartient aux dialectes du N. E.
  149. Conférence de M. Gaston Paris à l’Éc. des H.-Études (1880-1). — Dans l’Introduction de Raoul de Cambrai, M. P. Meyer dit : « Ces formes, qu’on a crues longtemps picardes, paraissent étrangères à la Picardie, mais on les rencontre un peu plus à l’Est, à partir de Tournai environ, toujours dans la région du Nord. » (Raoul de Cambrai, p.lxxj. Pub. de la Soc. des A.-T.)
  150. G. Paris, Alexis, p. 32. — Lœschhorn, Zum normannischen. Rolandsliede (Diss. Leipzig. 1873), p. 6.
  151. Mall, Li Cumpoz, p. 33.
  152. Koschwitz, Ueber die Ch. des V. de Ch. à J. (Rom. Stud, I, 30).
  153. G. Paris, Ibid., p. 38 ; Lœschhorn, Ibid., p. 8 ; Hill, Ueber das Metrum in der Ch. de Rol. (Diss. Strasbourg, 1874.), p. 18.
  154. Mall, Ibid., p. 33.
  155. Ibid., p. 32.
  156. G. Paris, Ibid., p.33.
  157. Lœschhorn, Ibid., p. 12. — Hill, Ibid., p. 16.
  158. Koschwitz, Ibid., p. 35.
  159. Qu’atendereie plus ; on pourrait lire aussi : Que atendreie plus. Mais les manuscrits sont d’accord pour donner la leçon.
  160. Rom. Stud., IV, 229 et ss.
  161. Aux deux exemples confirmés par l’assonance et déjà cités, l’étude de la mesure des mots en ajoute un troisième dans le vers 2172.
  162. Histoire littéraire, xxii, 481.