Le Courrier de la malle ou Monsieur Prudhomme en voyage

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Le Courrier de la malle
ou Monsieur Prudhomme en voyage
1832


PERSONNAGES
DUCHEMIN, courrier de Lyon
M. PRUDHOMME.
FRANCOIS, chargeur de malles.
Un garçon de la Poste
Un Postillon
Un Garçon d’écurie
Un Voyageur
Un Garde National
Madame DUCHEMIN
DÉSIREE.
JACQUELINE
Une Domestique
Une Voyageuse
Postillons, Filles d’auberge.
Voyageurs des deux sexes.

ACTE I


Tableau I

La Salle des Voyageurs.
À Paris, à l’administration générale des postes, salle des voyageurs. Des banquettes, un poêle, un cadran, un baromètre ; une porte au fond donnant sur un vestibule.


Scène I

Désirée, François

François, se disposant à sortir, en portant des paquets, à Désirée qui entre.
Tiens, c’est vous, mam’zelle Désirée ? Vous cherchez votre homme, la petite mère ?

Désirée
Mon homme ! mon homme !

François
Eh bien ! Oui, le père Duchemin… le courrier de Lyon… Il était, n’y a qu’un instant, dans la cour de la poste ; faut croire qu’il sera monté à la division du départ, ou bien qu’il est au café du coin.

AIR : Ces postillons sont d’une maladresse.
Dans les bureaux, chez la limonadière,
Il s’s’ra sans doute en allé tout d’un coup
Prendre les ordr’s ou ben prendre un petit verre,
Parc’qu’enfin l’service avant tout,
Faut que l’service enfin passe avant tout.
Désirée
J’tiens un café moi-même, et je suppose
Qu’il ne s’occupe ici que d’son emploi…
Je ne pens’pas qu’il prenne quelque chose
Autre part que chez moi.

François
Voulez-vous que je lui dise que vous êtes là, mam’zelle Désirée ?

Désirée
Non, non, c’est inutile.

François, avec intention.
Ça suffit, madame Duchemin. (Il sort.)



Scène II

Désirée, seule
Madame Duchemin… mademoiselle Désirée… Est-ce ennuyeux de s’entendre appeler comme ça des deux manières, et de ne pas savoir ce qu’on est… avoir un époux qui n’est pas votre mari… c’est une position fausse, surtout pour une demoiselle.

AIR : Oui, toute ma vie pour philosophie.
Il a beau dire
De me bien conduire,
Que ça doit suffire,
Qu’on s’aim’mieux comm’ça.
Que plus tard, il pense
Payer ma constance ;
Oui, la récompense
C’est qu’ils vous plant’nt là !
D’lamour, de l’estime,
Je me rends victime ;
Je me f’rais un crime
De l’tromper maint’nant ;
Je respect’ not’ flamme,
Tandis qu’au moins, dame,
Si j’étais sa femme,
Ça s’rait différent…
Femm’mariée, ah ! vraiment,
Ça s’rait bien différent ;
Mais comm’ça (bis) c’est trop gênant.

Tiens, à la fin de tout ça, moi, je serais bien bête… j’ai mon petit cousin Gauthier, le vinaigrier de la Côte d’Or, qui m’aime depuis mon enfance pour le bon motif… Ce n’est pas le premier moutardier du pape, mais ce n’est pas non plus le dernier de Dijon. (Elle tire une lettre de son sac). Dire que je n’ai qu’à lui envoyer cette lettre-là, et qu’il montera tout de suite en diligence pour venir à Paris m’épouser ! Son bonheur est là-dedans, à ce pauvre garçon. Ma foi, tant pis… si Duchemin ne se décide pas tout de suite, j’affranchis la lettre, et une fois qu’elle sera dans la grande boîte… (On entend Duchemin dans la coulisse).

Duchemin
Vous dites, à la salle des voyageurs ?... laissez donc, farceur !...

Désirée, serrant sa lettre.
Ah ! le voila ! nous allons voir…



Scène III

Désirée, Duchemin

Duchemin
Tiens… c’est, ma foi, vrai… (la reconnaissant) comment, c’est toi ?

Désirée
Oui, c’est moi… On dirait un mot de reproche.

Duchemin
Par exemple… ma bonne petite désirée ; mais que diable viens-tu faire ici ?

Désirée
Eh bien ! est-ce que la poste n’est pas faite pour tout le monde ? on a peut-être une correspondance particulière, une lettre de famille, n’importe …

Duchemin
Je ne suppose pas que nous soyons en rapport avec la poste restante … Oh ! la poste restante, quelle invention !

AIR : de la Robe et des Bottes
On t’a parlé de cet antre invisible,
Où nos secrets avaient tous un miroir ;
Eh bien, ma chèr’, c’est encor plus terrible
Que le ci-d’vant cabinet noir.
Là des jaloux le mystèr’ tromp’ l’attente,
Les amours seuls dans l’bureau sont admis ;
Et je soutins que la poste restante
Est l’cabinet noir des maris ;
Je dirai même que la poste restante
Est l’cabinet jaun’ des maris.

Désirée
Vous n’êtes pas mon mari, qu’est-ce que cela vous fait ?

Duchemin
Ça me fait que je n’aime pas que tu viennes comme çà à l’administration … parce que ça fait jaser, ça peut me compromettre ; il ne faut qu’un voyageur bavard et maladroit pour aller dire ça à Lyon.

Désirée, étonnée.
Á Lyon ? Eh bien, pourquoi donc à Lyon plutôt qu’autre part ?

Duchemin, un peu embarrassé.
Je disais Lyon, comme j’aurais dit le premier endroit venu ; et puis j’y ai une commère à Lyon… la deuxième ville de France arrivait naturellement après Paris.

Désirée
Mais enfin, monsieur, puisque vous êtes si scrupuleux, puisque vous avez tant de ménagements à garder pour votre réputation, alors épousez-moi, vous savez bien que je ne demande pas mieux.

Duchemin
Je sais même que tu ne demandes que ça.

Désirée
Quand ça serait, il me semble que cela prouve que je vous aime.

Duchemin
Ça prouve que tu as envie de te marier.

Désirée
Il faut cependant vous décider.

Duchemin
Ah ! mon Dieu, je ne dis pas que plus tard… le temps est un grand maître !

Désirée
Ah ! voilà encore vos plus tard qui recommencent, et moi je veux que cela finisse… Vous me remettez toujours de voyage en voyage, et je vous préviens que je suis lasse d’être promenée comme ça.

Duchemin, allant au fond.
Est-ce qu’on ne m’a pas appelé ?

Désirée, à part.
Ah, tu fais la sourde oreille ; eh bien ! la lettre partira.

Duchemin
Tiens, ma petite Désirée, au lieu de me cherche une querelle d’Allemand, tu ferais bien mieux de me rendre un petit service, une commission dont je suis chargé… Va m’acheter un pâté de foie gras de Strasbourg chez madame Chevet, c’est elle qui les fait le mieux.

Désirée
En vérité, on prendrait les courriers du gouvernement pour des commis voyageurs du Rocher de Cancale.

Duchemin, souriant.
Tu dis vrai, méchante.

AIR : Suzon sortait de son village.
Avec les lettres qu’on emballe
Pour les amis et les amants,
Que de paquets porte la malle,
À l’adresse de nos gourmands !
Lièvre, homard,
Saumon, canard,
Biscuits de Reims et groseille de Bar,
Discours, brochets,
Dindons, pamphlets ;
Puis des goujons
Avec des pétitions ;
Sur l’impérial’ des huîtres fraîches,
Dans chaque poche des perdreaux,
Bref, du champagne et du bordeaux,
Dans la cave aux dépêches.
(Quatre heures sonnent)

Déjà quatre heures qui sonnent !

Désirée
Ah ! mon Dieu, et moi qui n’ai pas mis ma lettre à la boite ! avec ça que je voulais l’affranchir…

Duchemin
Tu as une lettre à faire partir ?

Désirée
Oui, c’est pour mon cousin Gauthier. (Duchemin prend la lettre et la met à la poche). Eh bien ! Qu’est-ce que vous faites donc ?

Duchemin
Est-ce que je ne m’arrête pas à Dijon !... puisque je vais à Lyon par Châlons-sur-Saône.

Désirée
Et vous vous chargez de la lettre ?

Duchemin
Elle sera remise au cousin, en main propre et franc de port.

Désirée
On n’est pas plus complaisant.

Duchemin

AIR : Vaudeville de la Revue de Paris
Plus d’rancun’ qui tienne !
Fais ma commission ;
Je ferai la tienne.
Désirée
Vous êtes bien bon.
(à part.) Me v’là toujours sûre
D’épouser Gauthier,
Si, par aventure,
J’n’épous’ pas l’courrier…
Ensemble
Désirée
Plus d’rancun’ qui tienne !
Fais ma commission ;
Je vais fair’ la tienne.
Sans plus de façon.
Duchemin
Plus d’rancun’ qui tienne !
J’f’rai ta commission ;
Comm’tu fais la mienne
Sans fair’ de façon.

(Elle sort.)


Scène IV

Duchemin, seul.
Excellente petite créature que j’épouserais demain… si seulement je n’étais pas marié. Il n’y a que ça qui m’en empêche… mais voilà justement ce que je ne peux pas lui dire, parce que les femmes ont là-dessus des idées… elles sont si égoïstes, les femmes !... Tout d’même, au total, mon état a bien ses agréments.

AIR : Je suis sergent (du Philtre).
Je suis courrier :
Quel beau métier !
Je fais voyager lestement
Et la poste et le sentiment.
À Paris, ma chèr’ Désirée,
À Lyon, une femme adorée…
Je suis courrier, etc.
Pour moi, c’est presque un double hymen ;
Je suis moralement bigame ;
Car, aux deux termes du chemin,
Je puis dire : bonjour ma femme ;
Et j’aurais mêm’, si je voulais,
Des amours à tous les relais.
Je suis courrier, etc.
Des pantoufles en permanence
Dans les deux premièr’s vill’s de France…
Je suis courrier, etc.

Ah, voila des voyageurs qui nous arrivent.



Scène V

Duchemin, monsieur Prudhomme, puis des voyageurs des deux sexes, qui entrent successivement, déposent des paquets, des cartons, se placent sur les banquettes, regardent l’heure et consultent le baromètre.

Prudhomme entre, tenant d’une main un sac de nuit, et de l’autre des bottes fourrées.
Le conducteur… je demande le conducteur.

Duchemin
Vous voulez dire le courrier ?

Prudhomme
Oui, le courrier.

Duchemin
C’est moi.

Prudhomme
Conducteur, est-ce que vous passez par Châlons ?

Duchemin
Oui, monsieur.

Prudhomme
Pouvez-vous m’y déposer, conducteur ?

Duchemin
Oui, monsieur, quand nous y serons.

Prudhomme
Il n’y a pas deux manières de l’entendre. (Duchemin va pour sortir.) Conducteur... je dis conducteur parce que j’avais l’habitude de voyager par les messageries royales de la rue Notre-Dame-des-Victoires, le grand bureau… on ne connaissait point alors les accélérées, les jumelles, les berlines… je n’aime point ces concurrences… elles ont évidemment un but politique.

Duchemin
Ah ! çà, monsieur, qu’est-ce que vous voulez ?

Prudhomme
Je voulais vous prier de me porter pour deux places sur votre feuille… voici de l’or… Joseph Prudhomme, professeur d’écriture, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, se rendant à Châlons pour affaire judiciaire.

Duchemin
On ne pourra jamais mettre tout cela sur la feuille.

Prudhomme
Alors, il suffira de mettre : Joseph Prudhomme, professeur d’écriture, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, se rendant… tout bonnement à Châlons… de cette façon, vous économisez pour affaire judiciaire.

Duchemin
Bien, bien, monsieur… mais pardon, il faut que j’aille aux cheminées pour recevoir les dépêches. (Fausse sortie.)

Prudhomme
Allez, allez… Conducteur ? un mot : vous me reconnaîtrez, n’est-ce pas ?... n’allez pas prendre deux autres personnes pour moi.

Duchemin
Soyez donc tranquille.

Prudhomme, le rappelant encore
Conducteur, nous n’avons point abordé la question relative à mes bagages.

Duchemin
Eh bien ! faites-vous peser.

Prudhomme
Le règlement m’accorde trente kilogrammes par place ; or, j’en ai deux… ci, soixante kilogrammes.

Duchemin
Ce n’est pas l’embarras ; à présent la malle n’est pas trop chargée.

AIR : On dit que je suis sans malice.
Naguère encore, à chaqu’voyage,
Nos pauvres coursiers, tout en nage,
Succombaient sous la pesanteur
Des feuilles de toute couleur ;
Mais d’puis que’q’temps le ministère
Rend la malle un peu plus légère.
Il fait saisir tant de journaux,
Que ça soulage un peu les ch’vaux.

(Duchemin sort.).


Scène VI

Les mêmes, excepté Duchemin, François.

Prudhomme
Le conducteur est caustique… je ne hais pas l’épigramme… j’en ai beaucoup copié dans ma vie, avec des traits… mais il me répugne qu’on l’applique aux classes gouvernantes… (à François qui vient d’entrer et qui s’empare de son sac de nuit.) Eh bien ! chargeur, prenez donc garde, vous mettez mon sac de nuit sans dessus dessous !

François
N’ayez pas peur, not’bourgeois, ça me connaît… Est-ce qu’il y a du casuel ?

Prudhomme
Au contraire, ce sac contient, outre mon linge de corps et mes culottes de soie, deux pots de gelée de groseille de la dernière récolte, un rouleau de sirop de capillaire, une boule de Nancy pour les contusions, deux cuisses de poulet avec du sel dans un cornet, plus un instrument de pharmacie en toile imperméable, nouvelle invention, tenant moins de place que ceux employés jadis par feu monsieur de Pourceaugnac…

François
En voilà un qui prend joliment ses précautions. (Il sort.)

Prudhomme, tirant sa montre et cherchant à entrer en conversation.
Nous avons encore un gros quart d’heure… Ces messieurs et ces dames sont sans doute mes compagnons de voyage ? …je leur présente mes civilités ; je vais à Châlons-sur-Marne ; monsieur pousse peut-être jusqu’à Metz… Metz en Lorraine ?

Un voyageur
Non, monsieur, je vais à Strasbourg.

Prudhomme, allant s’asseoir près de lui.
Je vous en fais mon compliment… Strasbourg, ville frontière, capitale du Bas-Rhin, fortifiée par Vauban… Gutenberg y fit ses premiers essais d’imprimerie. (Le voyageur lui tourne le dos.) Vous parlez de Strasbourg, j’y ai eu beaucoup d’agrément dans ma jeunesse… la dernière fois que j’y fus, on m’y vola mes malles. (Il s’aperçoit que le voyageur ne l’écoute pas, se lève et va s’adresser à une dame assise de l’autre côté.) Alors, c’est avec madame que j’ai l’avantage de faire route ?

La voyageuse
Non, monsieur, je vais à Bordeaux.

Prudhomme
Bordeaux… fort bien, autrefois Bourdeaux, Gironde, patrie de Chodruc-Duclos… du reste, route magnifique… j’y ai versé deux fois avec un bonheur insolent. (La voyageuse tourne la tête, il revient au premier voyageur.) Je m’y transportais alors, comme aujourd’hui à Châlons, pour l’expertise d’un faux en écriture privée, avec circonstances aggravantes ; et j’eux la satisfaction de prouver à messieurs les jurés par A plus B… que l’individu, auquel toutes les apparences attribuaient ledit faux… l’avait véritablement commis.

Le voyageur
Comment monsieur, vous avez envoyé un homme aux galères ?

Prudhomme
Donnez-moi quatre lignes de votre écriture et vous verrez que rien n’est plus facile ; je vous envoie aux galères. (Bruit de grelots en dehors). Oh ! oh ! voilà les chevaux qui arrivent de la rue Pigalle, avec les malles qu’ils ont été prendre rue Chantereine, selon leur louable habitude.



Scène VII

Les mêmes, François, puis Duchemin, et Désirée.

François, arrivant
Allons, messieurs, vite, vite, en route.

Le voyageur, à lui-même
Dieu, merci, nous allons partir, nos n’entendrons plus ce monsieur.

Duchemin entrant.
Les deux personnes pour Châlons !

Prudhomme, botté.
Nous voilà !

Duchemin
Une place dans l’intérieur, et l’autre à côté de moi.

Prudhomme, se fâchant
Comment… comment, c’est pour moi seul que je prends deux places, et je ne puis pas opérer sur moi une règle de division.

Duchemin, le poussant vers la porte
Allons, gros père, nous arrangerons tout cela dans la voiture… en route ! en route !

Désirée, entrant, à Duchemin.
Voilà votre pâté… n’oubliez pas ma lettre pour mon petit cousin.

Duchemin,
C’est bon, c’est bon, embrasse-moi… (Il l’embrasse).

Désirée
Et vous m’épouserez à votre retour, n’est-ce pas ?

Duchemin
Partons vite !

Chœur
AIR : Fragment du final du premier acte de la Fiancée.
Partons tous : la poste est pressée ;
J’entends le fouet et le grelot.
Une nuit est bientôt passée
Lorsque l’on dort au grand galop.

(Ils sortent tous sur le chœur. On a emporté les paquets. Bruit de fouets, de grelots).



Tableau II

Le relais de nuit

(La cour d’une poste aux chevaux ; les écuries sur le côté, dans le fond une grande porte charretière donnant sur la ville et laissant apercevoir, lorsqu’on l’ouvre, quelques maisons, entre autres un bureau de poste aux lettres et un corps-de-garde. Il fait nuit.)


Scène I

Un postillon, un garçon d’écurie

(Le postillon sort de l’écurie, il n’a pas de bottes, il est en blouse ; le garçon d’écurie, une lanterne à la main, entre dans l’écurie, va et vient, tire de l’eau. Deux heures sonnent.)

Le garçon
Deux heures qui viennent de sonner, à la cathédrale de Dijon et la malle-poste qui n’arrive pas ?

Le postillon
Le fait est que le gouvernement est en retard.

Le garçon
Ah ! tas de faignants, ils ne marchent plus.

Le postillon, ouvrant la porte charretière.
En attendant, v’là le postillon qu’a mené Lafitte et Caillard à la Baraque qui ramène ses chevaux. (Il va frapper à une fenêtre.) Eh ! la belle Catherine, tâchez de vous diligenter plus vite que ça ; la malle de Paris à Lyon va passer et les postillons ont soif. (La servante ouvre le volet et donne de l’eau-de-vie ; les postillons et le garçon boivent).



Scène II

Les mêmes, Jacolin, Gauthier, en caporal bizet de la garde nationale avec des galons sur sa manche.

Une voix, en dehors
Qui vive ?

Jacolin, dans le fond.
Bourgeois.

La vo ix
Où allez-vous ?

Jacolin, entrant dans la cour
Vous le voyez ben, à la poste aux chevaux, pour attendre le passage d’une voiture de Paris à Lyon.

Gauthier, se faisant verser un petit verre
Vous avez le temps de faire comme moi, si le cœur vous en dit, camarade.

Jacolin, s’approchant
Caporal, j’accepte votre politesse, à charge de revanche, à mon premier voyage, si vous montez la garde ce jour-là. (Il se fait servir et boit ; aux postillons.) Dites Messieurs les postillons, combien est-ce qu’il y a encore de diligences à passer de la nuit pour Lyon ?

Le postillon
Mon bourgeois, vous n’avez plus que la malle-poste.

Jacolin
N’y a plus que la malle ?... allons, je me suis relevé trop tard ; s’il n’y a pas de place, me voilà joli garçon… elle sera furieuse contre moi.

Gauthier
Il paraît que votre femme vous attend ?

Jacolin
Si c’était la mienne, je ne serais pas si pressé.

Gauthier, fumant un cigare
C’est égal, vous êtes heureux, vous à ce qu’il paraît… on vous aime… au lieu que moi, ce n’est pas ça : voyez-vous, Lyonnais, j’ai aussi le cœur sensible, tout vinaigrier que je suis.

Jacolin
Tiens, vous avez aussi une passion, vous ?

Gauthier
Oui, à Paris… elle s’appelle Désirée… je ne vous dis que son nom de baptême pour ne pas la compromettre… Désirée Gauthier ; elle tient le café des Voyageurs, à l’hôtel de la Providence, rue J.-J. Rousseau.

Jacolin
Je vous plains, caporal

Gauthier
Voilà pourtant cinq ou six lettres que je lui écris, sans recevoir de réponse… Aussi, j’ai fait un coup de désespoir, je me suis engagé… je me suis mis dans la garde nationale, au dernier recensement. (On entend un bruit de chevaux).

Le postillon
Ah ! voilà la malle.

Tous, allant voir
Voilà la malle ! voilà la malle !... (Le garçon d’écurie a ouvert la porte charretière, on aperçoit la malle-poste qui s’arrête).



Scène III

Les précédents, Duchemin.
Chœur
AIR : Fragment de l’Ouverture de la Revue de Paris.
Oui, c’est le courrier,
Un coup d’collier,
Postillon et pal’frenier…
Vit’ pour le courrier
Et l’écuyer
Le coup de l’étrier !
Duchemin, entrant
Vit’ de nouveaux ch’vaux !
Des animaux,
Sortant d’table et bien dispos ;
Moi, tout l’long du chemin,
Un verr’de vin,
Voilà mon picotin…
(Il avale un verre de vin)
Oui, c’est le courrier, etc.


Duchemin, au postillon
Allons, allons, postillon, en avant l’uniforme et les bottes à la Souvarow ! je n’ai point l’intention de vieillir ici.

Le postillon, mettant ses bottes fortes et sa veste
Ah, monsieur est pressé !

Duchemin, à lui-même
Me voici à Dijon… je ne suis donc plus qu’à quarante lieues de mon excellente épouse… (soupirant.) Mais me voilà à trente-sept postes trois quarts de ma chère Désirée !...

Jacolin
Monsieur le courrier, par hasard, il ne vous manquerait pas une place pour Lyon ?

Gauthier.
Laissez lui donc le temps de remettre ses dépêches au bureau.

Duchemin
À propos de dépêches… caporal, connaissez-vous un nommé Gauthier dans la ville ?

Gauthier
Des Gauthier ? … à Dijon ?... j’en connais dix-sept, sans me compter.

Duchemin
Un fabricant de vinaigre.

Gauthier
Alors, présent… car il n’y a que moi de Gauthier dans la moutarde.

Duchemin, lui glissant une lettre.
Eh, bien ! jeune homme, prenez-moi ça, franc de port… mais faut pas dire ! c’est de la contrebande.

Gauthier, surpris et prenant la lettre.
Une lettre pour moi ?

Duchemin, en confidence.
De la cousine Désirée.

Gauthier, enchanté.
De ma cousine !

Duchemin
Et vous pouvez vous flatter qu’elle est de la première levée.

Gauthier, à lui-même.
Dieu ! elle m’écrit enfin. (À Jacolin.) Dites donc, Lyonnais, elle m’écrit, sommes-nous heureux !

Jacolin
Qu’est-ce que ça me fait, si je n’ai pas de place !... (à Duchemin) Dites donc, courrier de malheur, quand il vous plaira de me répondre…

Duchemin
Une minute donc, que je remette mes lettres au directeur de la poste.

(Gauthier est allé sous le réverbère de la cour et essaie de lire sa lettre, puis il suit un postillon qui tient une lanterne).

Duchemin, allant au fond.
Hé ! la poste aux lettres !...

Jacolin, suivant Duchemin.
Seulement une petite place… je me mettrais dans le filet.

Duchemin, ennuyé.
J’ai une place dans le cabriolet, là, êtes-vous content ?

Jacolin à Gauthier, qui cherche toujours à lire.
Dites donc, caporal, j’ai une place, sommes-nous heureux !

Gauthier, impatienté.
Laissez-moi donc lire ma lettre !

Jacolin, à lui-même.
O belle Duchemin ! tu vas donc revoir ton Jacolin !

Duchemin
Est-ce qu’ils n’en finiront pas donc dans le bureau de se frotter les yeux ! S’ils ont le sommeil aussi dur que mon gros homme de l’intérieur… c’est celui-là qui dort !... Il a tapé de l’œil hier à Charenton, et depuis il est toujours dans le même état. C’est pas l’embarras, il fait bien de dormir ; quand il est éveillé, il ne dit que des bêtises… Ah, voilà enfin la poste de Dijon, le bonnet de coton sur l’oreille et la chandelle à la main. (Une fenêtre s’entrouve dans le fond et il paraît un homme en robe de chambre, bonnet de coton et une chandelle à la main ; Duchemin monte dans la malle, remet plusieurs paquets ficelés au directeur de la poste, puis il disparaît.)

Gauthier, revenant avec une lanterne.
Ah ! je tiens la première syllabe.

Jacolin, prenant la lanterne.
Voulez-vous que je vous fasse lumière ?

Une voix, dans le fond
Caporal, hors la garde, venez reconnaître patrouille !

Gautier
Je n’ai pas le temps ; qu’elle repasse.



Scène IV

Jacolin, Gauthier, sur le devant de la scène ; dans le fond, les autres personnages vont et viennent ; on change les chevaux.

Gauthier, lisant.
« Mon petit cousin, je pense à vous plus souvent que vous ne le croyez… »

Jacolin
Oh ! je crois bien.

Gauthier, continuant
« Je n’ai pas de conseils à vous donner, mais je vous engage à venir. Si vous étiez à Paris, je ne sais pas ce que je ferais… » (parlant.) Eh, mais, c’est positif ça, elle ne sait pas ce qu’elle ferait !

Jacolin, tenant toujours la lanterne
Ça veut bien dire que sa résolution est prise.

Gauthier
Et la mienne aussi ; demain, je descends la garde et je monte en diligence. (On entend dans la malle, un bâillement prolongé de M. Prudhomme.) Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que c’est que çà ?

Jacolin
C’est quelque voyageur oublié dans la malle… Allons, je vas reprendre mon petit paquet à l’auberge : bonne chance, Dijonnais !

Gauthier
Et moi, je vais reconnaître ma patrouille ; adieu, Lyonnais ! (Ils sortent tous les deux).


Scène V

Prudhomme, une sentinelle, dans le fond, près de la malle, puis le postillon.

Prudhomme; il continue d’abord des bâillements cadencés.
Oh… ah… oh… ah… (Il passe la tête à la portière). Eh bien ! nous n’allons plus ?... Est-ce que ça monte ?... Allons donc, postillon, allons… Mais, Dieu me pardonne, il n’y a plus de chevaux à la voiture !... Je ne m’étonne plus si elle reste en place.

La sentinelle
Qui vive ?

Prudhomme, croyant qu’on s’adresse à lui et s’allongeant.
Joseph Prudhomme, professeur d’écriture, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux. (à lui-même). Il parait que nous sommes dans une ville de guerre… Il n’y a pas de mal à ça. (appelant). Conducteur, voulez-vous m’ouvrir la portière, s’il vous plait ?... Conducteur, voulez-vous m’ouvrir la portière, s’il vous plait ?... je descendrais volontiers… ce n’est pas impunément qu’on séjourne si longtemps en voiture !... J’éprouve le besoin de prendre l’air… Conducteur, voulez-vous m’ouvrir la portière, s’il vous plait ?... (Il cherche à ouvrir la portière). Où est-il donc passé, cet homme-là ? Postillon, mon ami, faites-moi le plaisir de m’ouvrir la portière, je vous en supplie, je suis pressé. (Le postillon ouvre ; au moment où Prudhomme descend de la malle, un garçon d’écurie jette un seau d’eau sur les roues et l’éclabousse.) Faites donc attention, maroufle. (Il frissonne). Oh ! oh ! br’r’r’, les nuits sont fraîches, on dirait qu’il tombe du givre. (Il fait sonner sa montre). Trois heures… ça ne peut être que trois heures du matin. Postillon, où sommes-nous ici ?

Le postillon, bredouillant.
Aou wal d’aou…

Prudhomme
Pardon, je n’ai pas parfaitement saisi : vous dites que nous sommes ?...

Le postillon, de même.
Aou wal d’aou !

Prudhomme
Merci, mon ami, merci (à lui-même). J’ai fait semblant de comprendre la seconde fois, pour ne pas le désobliger. Ces hommes d’écurie tiennent évidemment le milieu entre la brute et le cheval. Mais la conversation de cet écuyer me fait oublier le but principal de ma promenade ; et, comme dit le Misanthrope, (cherchant des yeux).

« Je voudrais bien trouver un endroit écarté,
« Où de prendre un peu l’air on ait la liberté.

(Il passe derrière le mur du fond en fredonnant).



Scène VI

Duchemin, Gauthier, Jacolin, le postillon, le garçon.

Duchemin, entrant vivement.
Allons, allons, en route, en route ! (allant regarder dans la malle). Eh ben, où est mon gros homme de l’intérieur ?

Prudhomme, de la coulisse
Voilà ! Voilà ! Conducteur…

Duchemin
Allons, allons, la malle-poste n’attend pas.

Gauthier, revenant en scène
Courrier, bien des remerciements pour la lettre de ma cousine Désirée.

Duchemin
C’est bon, c’est bon.

Jacolin, entré avec Gauthier
Courrier, moi je ne vous dis rien ici : mais à Lyon… C’est une femme superbe qui vous remerciera pour moi. (bas avec fatuité). Une femme mariée.

Duchemin
Ah ! farceur… Et le pauvre mari qui ne se doute de rien… Sont-ils bêtes les maris !... En voiture tout le monde !

Prudhomme
Voilà ! Voilà !... on n’a pas seulement le temps de respirer. (Il se dirige vers la malle et enjambe le marchepied).

Duchemin, le poussant
Alerte ! alerte !

Prudhomme, se retournant
Conducteur, sommes-nous encore loin de Châlons ?

Duchemin, avec impatience
Huit postes, trois quarts.

Prudhomme
Je n’ai pas vu la Marne.

Duchemin
Vous la verrez une autre fois. (Il le pousse dans la malle). À vous, Lyonnais !

Prudhomme, se révoltant
Monsieur ne peut pas monter ; je m’y oppose formellement ! J’ai payé deux places dans l’intérieur.

Duchemin
Il y en a trois.

Prudhomme, calmé
Trois ? alors qu’il monte ; mais je déclare conserver mes deux coins, numéros 1 et 3. (Prudhomme est dans la malle ; Jacolin y entre aussi, le postillon se dirige vers ses chevaux et Duchemin va fermer la portière). Prenez donc garde, conducteur, vous m’avez pris le gras de la jambe dans la portière ! (Duchemin ferme tout-à-fait la portière et monte dans le cabriolet).

Chœur
AIR : Vaudeville de l’Ecole de Brienne.
Postillon, trotte encore !
À cheval, et partons.
Au lever de l’aurore,
Nous serons à Châlons.

Prudhomme: il a passé la tête à la portière, sa casquette tombe. Ma casquette ! conducteur, ma casquette !... Vous m’en répondez sur votre tête !

Reprise du Chœur

(La malle part ; le fouet retentit ; Prudhomme continue à crier, Gauthier fait des signes d’adieux à Jacolin).

ACTE II


Tableau III

Le ménage à Lyon

(Une chambre à coucher. Un lit praticable dans le fond ; et une porte de chaque côté de l’alcôve. À gauche du spectateur, au second plan, une porte latérale ; quelques gravures : l’Apothéose, Souvenirs et regrets, la Bataille d’Austerlitz, et les Aventures de Mayeux, dans un passe-partout ; une petite table, un grand fauteuil et des chaises).


Scène I

Madame Duchemin, Jacolin

(On entend frapper vivement à la porte du fond, à gauche).

Madame Duchemin, entrant par la porte du fond, à droite.
Un petit moment donc, donnez-vous un peu de patience… quel tapage ! ne dirait-on pas que l’on est devenu sourd à Lyon ? (ouvrant). Eh ! c’est lui !... (se reprenant) c’est vous, monsieur Jacolin ?

Jacolin
Oui, madame Duchemin : faute de diligence, j’ai pris la poste, et c’est ce qui m’a retardé. Mais enfin me voilà, toujours plus sentimental et romanesque !

Madame Duchemin
Monsieur Jacolin, vous avez toujours pensé à moi ?

Jacolin
Oui, belle Duchemin, aussi vrai que vous êtes la charcutière la plus fraîche du quartier Perrache, et moi le plus bouillants des canuts de la montée des Gourguillons…

Madame Duchemin
Ah ! là, mon Dieu ! Vous me faites peur avec vos transports… comme vous êtes laid quand vous soupirez !... (se reprenant) quand vous soupirez.

Jacolin
On est toujours beau quand on aime et quand on a fait sa barbe…

Madame Duchemin
Le canut a bien son mérite sous tous les rapports… je ne dis pas…

Jacolin
Et moi je dis, belle Duchemin !

AIR : Déjà la trompette sonne (Hussard de Felsheim)
Travaillant avec courage,
La navette est not’gagn’pain ;
Nous acceptons de l’ouvrage,
Mais nous n’tendons pas la main.
Conscrit sous la capot’grise,
Ou canut intelligent,
Nous n’avons qu’une devise
Sur l’métier, au régiment :
Vivre, vivre en travaillant,
Ou mourir en combattant !
Même air
À l’instar du ver à soie,
Dans sa coq’, dès l’point du jour,
Le Lyonnais file avec joie
La soie et l’parfait amour.
Si, jaloux d’notre industrie,
L’enn’mi v’nait tambour battant,
Le canut pour la patrie
Partirait en répétant :
Vivre, vivre en travaillant,
Ou mourir en combattant !

Madame Duchemin
Vous avez bien fait de revenir aujourd’hui, sans cela c’était fini… je louais à un autre la petite chambre garnie que vous avez prise à l’essai.

Jacolin
C’est donc bien décidé que vous voulez faire une société en l’absence de votre mari ?

Madame Duchemin
Au fait, voilà quatre fois que mon cher époux se fait remplacer dans ses voyages, sans compter celui-ci, et ça commence à me paraître drôle.

Jacolin
Puisqu’il vous écrit qu’il est malade.

Madame Duchemin
Il est malade, il est malade ! il est charmant… moi, je me porte bien, et ça m’ennuie.

Jacolin, avec éclat.
Belle charcutière !

Madame Duchemin, de même
Charmant canut !

Jacolin
Il faut profiter de l’absence du père Duchemin…

Madame Duchemin
Il faut rire, chanter, nous promener, aller à la danse.

Jacolin
Au spectacle.

Madame Duchemin
Il faut nous donner du bon temps.

Jacolin
Et manger des marrons… justement, j’ai dit au marchand d’en-bas d’en monter tout-à-l’heure un cent et demi.

Madame Duchemin
Oh ! là, vous voulez donc m’étouffer ?

Jacolin
Je me jetterais plutôt en Saône… mais vous savez bien, femme trop séduisante, que j’ai encore là-haut dans ma chambre, un petit vin de Condrieux…

Madame Duchemin
Jacolin, je n’aime pas votre vin de Condrieux, ça porte à la tête (baissant les yeux) et ça peut commettre des inconséquences.

Jacolin
Après les marrons… si vous voulez, comme il n’est pas trop tard encore, je vous régale de la comédie aux Célestins. On donne un joli spectacle, le Mari et l’Amant, Chacun de son côté, et La femme à deux maris.

Madame Duchemin
À condition que nous n’irons pas à des places voyantes ; je vais m’habiller. (On frappe à la porte). Tiens, on frappe ; ouvrez donc, Jacolin !...



Scène II

Les mêmes, Duchemin, un petit paquet sous le bras.'
'

Jacolin, ouvrant
Dieu ! mon courrier !

Madame Duchemin
Dieu, mon mari !

Duchemin
Mon jeune Lovelace !...

Ensemble
Duchemin : il se laisse aller sur une chaise près du lit et son paquet tombe
AIR : de la marche de Guillaume Tell
Ce jeune homme en ces lieux !
Est-ce un amoureux ?
Mon canut ! ah ! grands dieux !
Quel soupçon affreux !
En m’rapp’lant ses aveux
Je suis furieux !
Ça m’fait dresser les ch’veux !
Madame Duchemin
Mon mari en ces lieux !
Quel moment fâcheux.
Il revient… pour tous deux
Que c’est malheureux !
Il me r’garde ! ah ! grands dieux !
D’un air furieux…
Ça m’fait baisser les yeux !
Jacolin
Son mari en ces lieux !
Quel moment fâcheux !
Il revient !... pour tous deux
Que c’est malheureux !
En m’rapp’lant mes aveux,
Je suis tout honteux…
Il va m’sauter aux yeux !

Madame Duchemin, allant à lui
Eh bien ! Duchemin, tu n’embrasses pas ta femme ?

Duchemin, se levant
Non, madame… il faut auparavant que je dise deux mots à ce jeune monsieur.

Jacolin, à part
Oh, là, là…. Gare les confidences de Dijon.

Madame Duchemin, à part
Ne nous laissons pas intimider.

Duchemin, amenant Jacolin sur le devant de la scène
Regardez-moi là… en face, canut ! c’est bien lui… c’est bien sa figure commune, et dire que c’est pas lui que je suis !...

Madame Duchemin, ingénument
Quoi donc, mon bon ?....

Duchemin
Vous me le demandez, madame ?... je suis trompé, pour ne pas me souvenir du titre d’un roman nouveau de monsieur Paul de Koch !

Madame Duchemin
Tu deviens fou, mon pauvre Duchemin.

Jacolin
Vous êtes fou, mon cher monsieur Duchemin.

Duchemin
Silence, séducteur !... oh les femmes ! (il met sa tête dans ses mains).

Jacolin, à part.
Ah, une idée.

Duchemin
Apprenez, madame, que ce jeune voyageur, que j’ai eu la bonhomie de voiturer à moitié prix, et pour mon compte… en fraude, m’a fait des révélations… B’r’r’r ! rien que d’y penser… moi qui ai eu la faiblesse d’en rire dans le moment…

Madame Duchemin, d’un air étonné
Quelles révélations, monsieur ?

Duchemin
Cet être immoral m’a dit qu’il adorait la femme d’un honnête homme, et qu’il en était idolâtré (avec un soupir).

Madame Duchemin, d’un air sévère et contraint.
Comment, monsieur Jacolin, vous avez osé ?

Jacolin
Eh bien ! oui, madame, oui, digne courrier de la malle, j’idolâtre et je suis aimé.

Duchemin
Vous l’entendez… il avoue… (Madame Duchemin parait inquiète).

Jacolin
J’aime l’épouse d’un respectable industriel en dinde farcie, mais je n’ai pas dit son nom. (Madame Duchemin se rassure).

Duchemin
Vous avez dit que c’était une charcutière du quartier Perrache.

Jacolin
Chut !

Madame Duchemin
Chut !

Duchemin, à tous les deux.
Comment, chut !

Jacolin, le prenant par la main
Votre femme est belle ; mais n’y-a-t-il qu’une belle charcutière dans le quartier… dans votre rue ?

Duchemin, se déridant.
Non, il y en a même plusieurs… la voisine d’en face…

Madame Duchemin , appuyant.
La plus grande coquette du quartier, cette bégueule de madame Gambillard…

Jacolin, d’un air sérieux
Madame Duchemin… je ne l’ai pas nommé… (avec dignité.) Je ne compromets pas les dames.

Duchemin, pouffant de rire.
Quoi !... il se pourrait !... ce serait ?... ah ! ce pauvre Gambillard… eh bien ! il ne l’a pas volé… c’est un libertin, un coureur…

Madame Duchemin, jouant la pruderie
Il paraît, monsieur Jacolin, que c’est pour mieux regarder cette mijaurée, que vous avez loué ma petite chambre meublée du second, cent cinquante francs par trimestre ; c’est affreux, monsieur.

Duchemin
Pourquoi donc ça ? cinquante francs par mois, c’est quelque chose… allons, ma poule, ne te fâche pas, tu as toujours été sévère pour les jeunes gens. (à part.) Pauvre petite femme, moi qui la soupçonnais… tandis qu’à Paris… Ah ! je suis un gros monstre !... (haut.) Bobonne, pardonne-moi, pardonne-moi, ma chère Victoire.

Madame Duchemin
Allons, je suis trop faible.

Duchemin, après l’avoir embrassée
Je suis le plus heureux des courriers !... touchez là, mon locataire. (Il donne une poignée de main à Jacolin.) Ah ! çà, j’oubliais que j’ai une commission pressée à faire sur la place Belcour ; (à sa femme.) Attends-moi, je reviens bientôt pour ne plus te quitter de quelques jours.

Jacolin, à part
Eh bien, c’est gentil !

Duchemin, se retenant pour ne pas rire.
Et dire que je vais passer devant la boutique de ce bon Gambillard… c’est à se confondre de rire !

Madame Duchemin.
Adieu, mon petit homme !

Duchemin.
Adieu, ma petite femme ! (Il l’embrasse et va pour sortir.)

Jacolin, à part
Elle ose l’embrasser devant moi… infidèle… va !



Scène III

Les mêmes, un garçon de la poste.

Le garçon
Monsieur Duchemin, je viens vous annoncer une mauvaise nouvelle, il faudra peut-être que vous repartiez ce soir pour Paris.

Jacolin, à part.
O bonheur !

Duchemin, vivement.
Monsieur Bernadet, votre confrère, qui devait partir, a eu la bêtise de se casser la jambe.

Jacolin, s’oubliant.
Comme c’est heureux ! (Duchemin le regarde ; il se reprend.) Je veux dire que c’est heureux que ça ne vous soit pas arrivé.

Duchemin
Ma foi, j’en suis bien fâché, mais je reste… il y a deux postulants… deux surnuméraires…

Jacolin, à part
Que le diable les emporte !

Duchemin
C’est à eux de marcher.

AIR : du Verre
À notre défaut, toujours prêts,
Au froid, à la pluie insensibles,
Les surnuméraires sont faits
Pour être en tout temps disponibles ;
Oui, sous tous les gouvernements,
Mon cher, il est de tout’justice,
Quand les uns touch’nt les appoint’mens,
Que les autr’s fassent le service.
Ainsi je les attendrai ici.

Le garçon
Je vais les avertir de votre part. (Il sort.)

Jacolin, à lui-même.
Allons, me revoilà dans les postulants.

Duchemin
Sans adieu, Victoire.

Madame Duchemin
Ne sois pas longtemps, mon petit homme, je m’en vais te faire du vin chaud.

Duchemin, lui tapant la joue
Et tu bassineras mon lit, et tu m’apprêteras mes pantoufles, avec mon bonnet de coton… comme je le disais ce matin : (fredonnant.) Des pantoufles en permanence dans les deux premières villes de France. (Il sort par le fond et sa femme rentre à droite.)


Scène IV

Jacolin, seul.
C’est ça !... mon petit homme… je m’en vas te faire du vin chaud, te bassiner ton lit, t’apprêter des pantoufles et ton bonnet de coton… eh bien ! et moi ?... Dieu ! que c’est embêtant les maris… sans ses maudits postulants, il aurait été obligé de repartir, et moi alors… j’aurais pu mener son épouse aux Célestins… Maudits postulants, va ! s’ils pouvaient aussi se casser les jambes !... eh ! mais j’y pense… oui, sacredié, c’est ça… il faut lui prouver que je ne suis pas une bête… La v’là, je vais exécuter le plan de mon imagination. (Il entre dans sa chambre à gauche).



Scène V

Madame Duchemin, puis Jacolin. (Elle entre du fond par la droite, tenant une bassinoire à la main et sur son bras un robe de chambre et un bonnet de coton ; elle les pose sur le dos d’une chaise et la bassinoire sur la chaise même).


Madame Duchemin
Son vin chaud sera bientôt prêt… il ne peut pas tarder à revenir, et je veux qu’il trouve tout fini en rentrant… (Elle découvre le lit et commence à le bassiner.)

Jacolin, sortant de sa chambre, un panier de vin au bras. (à lui-même.)
Oui, oui, sois complaisante pour ton coquin de mari… je te forcerai bien à tenir tes serments… volage ! (Il sort par le fond.)

Madame Duchemin C’est bien le moins que je le dorlote un peu, car enfin c’est mon homme, c’t’homme… et un homme qui n’aime que sa femme… c’est rare au jour d’aujourd’hui… aussi, j’ai fait des réflexions depuis son arrivée… Je vais laisser la bassinoire dedans, ça sera plus chaud.


Scène VI

Madame Duchemin, Duchemin.

Duchemin, entrant et s’arrêtant au fond.
Cette chère femme… en voilà un modèle !

Madame Duchemin
Ah ! te revoilà.

Duchemin
Oui, bobonne… j’ai fini… et les postulants, sont-ils venus ?

Madame Duchemin
Je n’ai vu personne.

Duchemin
C’est égal… j’ai rencontré le préposé au départ, il consent à ce que le numéro un ou le numéro deux me remplace ; ainsi je suis tranquille.

Madame Duchemin
En ce cas, dépêche-toi de te coucher, tu dois être fatigué.

Duchemin
Ah ! je t’en réponds… la route est affreuse ; ce n’est pas étonnant… le gouvernement nomme des inspecteurs qui n’ont jamais fait que le voyage de Paris à Saint-Cloud.

AIR : Vaudeville de Gusman d’Alfarache.
Ces inspecteurs, toujours en résidence,
Afin d’avancer à tout prix,
Inspectent les routes de France
Dans les antichambr’s de Paris :
N’voyageant pas, ils les négligent toutes.
Le pauv’public verse et réclame en vain…
Que c’qu’ça leur fait qu’on ait de mauvais’s routes,
Pourvu qu’ils fassent leur chemin.

(Il met sa robe de chambre pendant le couplet.)

Madame Duchemin
Allons, bavard… ton bonnet de nuit. (Elle le fait asseoir et le coiffe de nuit.)

Duchemin
Que c’est bon, une bonne femme !... voilà bien le bonnet de nuit ; mais as-tu pensé à mon lait de poule… de Côte-Rôtie ?

Madame Duchemin
Soyez tranquille, gros gourmand.

Duchemin
Il n’y a rien de tel que son ménage… en arrivant, bon gîte, bonne humeur, bon lit… (s’oubliant) Ah, il n’y en a qu’une comme toi, ma chère Désiré !

Madame Duchemin, reculant d’un pas.
Qu’est-ce que c’est que Désirée ?

Duchemin, à part
Oh ! là ! là ! je voudrais m’être mordue la langue !

Madame Duchemin
Je m’appelle Victoire, monsieur.

Duchemin
Certainement, certainement… je sais bien que tu t’appelles Victoire.

Madame Duchemin.
Je veux savoir ce que c’est que cette Désirée !

Duchemin, se levant.
Cette Désirée… tu veux savoir ce que c’est que cette Désirée ?

Madame Duchemin
Oui, je le veux !

Duchemin
Eh ben ! cette Désirée… c’est toi, la Désirée de mon cœur. Hein, tu ne t’attendais pas au madrigal ?... (riant.) Je t’ai apporté ça de Paris… je t’apporte toujours quelque chose. (Il lui prend la taille).

Madame Duchemin
Allons, taisez-vous, gros farceur… c’est que je suis jalouse, au moins !

Duchemin
Tu n’es plus fâchée ?

Madame Duchemin
Tu vas en avoir la preuve ! (Elle sort un moment.)

Duchemin
Encore une galanterie conjugale. Décidément, elle vaut mieux que l’autre … Je vais me coucher. (Il court à petits pas et passe derrière le lit).

Madame Duchemin, rentrant, une timbale à la main.
Tiens… Voilà une bonne timbale de vin chaud… avale-moi ça.

Duchemin, derrière les rideaux.
Non, tu me le donneras quand je serai là, étendu bien à mon aise… bonsoir, bobonne.

Madame Duchemin
Bonsoir, mon poulot… es-tu couché ?

Duchemin
Pas encore… là, maintenant, c’est fini… (criant.) Ah !... qu’est-ce que c’est que ça ?

Madame Duchemin
Attends, attends, c’est la bassinoire… (Elle la retire.)

Duchemin, entr’ouvrant les rideaux et passant la tête.
Bonsoir, mon loulou… (Il disparaît.) Ah ! Que ça fait du bien de s’étendre !... je vas dormir comme monsieur Prudhomme.

Madame Duchemin
Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur Prudhomme ?

Duchemin
Oh ! je te conterai ça… un gros homme sentencieux, que j’ai amené de Paris et que j’ai déposé à Châlons-sur-Saône… Ah ! je ne me relèverais pas pour aller au bal… Je me délecte… dans cinq minutes je ne serai plus de ce monde… Et ce pauvre postulant qui va passer une nuit blanche… Ah… (Il commence à ronfler.)

Madame Duchemin
Attends donc que je te donne ton vin chaud. (On frappe à la porte.) Entrez !...



Scène VII


Les mêmes, le garçon de la poste.

Le garçon, accourant
Monsieur Duchemin !... monsieur Duchemin !

Duchemin, se réveillant en sursaut
Hein ?... qu’est-ce que c’est ?.... j’étais déjà parti… (Il passe la tête).

Le garçon.
Tien ! vous êtes déjà couché ?... Ah ! bien, vous ne risquez rien que de vous relever, et bien vite.

Duchemin
Comment, me relever ! Les postulants ne sont donc pas venus ?

Le garçon.
Au contraire, c’est qu’ils sont venus tous les deux, et voilà le mal ; je ne sais pas ce qu’ils avaient… mais ils étaient ivres morts.

Duchemin
Eh bien ! après ?

Le garçon.
Vous pensez bien qu’on ne peut pas confier une malle à des hommes dans cet état-là ! de sorte que je viens vous chercher pour partir.

Duchemin
Partir !

Madame Duchemin
Tu ne partiras pas ; je ne veux pas que tu partes !

Le garçon.
Alors, je retourne dire que vous ne voulez pas… (Fausse sortie).

Duchemin
Du tout ! du tout ! je n’ai pas envie d’être révoqué. (Il reparaît en robe de chambre.) Allons, il n’y a pas un pas à reculer, il le faut. (à sa femme.) Donne-moi ma veste, mon bonnet fourré. Dieu ! quel guignon ! un lit si bien bassiné !... (Il ôte précipitamment sa robe de chambre et remet sa veste et son bonnet.)

Le garçon.
Vous n’avez plus qu’un quart d’heure !

Madame Duchemin, pleurant.
Adieu, mon bon homme !

Duchemin
Adieu, ma bonne femme ! ne t’ennuie pas trop. (Il l’embrasse.)

Madame Duchemin, d’un air piteux.
Je tâcherai.

Le garçon.
Allons, papa Duchemin !

Duchemin
AIR : Vaudeville des Omnibus.
Adieu donc, je pars, quoi qu’il m’en coûte,
Avant le plaisir, il faut écouter le devoir ;
Souviens-toi que, pour charmer la route,
J’emporte l’espoir
De pouvoir
Bientôt te revoir.
Madame Duchemin
Duch’min, quel malheur est le nôtre !
Mon pauvr’chéri, soigne-toi bien.
Duchemin, à part.
À Paris, par bonheur, j’ai l’autre
Qui n’me laiss’ra manquer de rien.
Ensemble
Adieu donc, etc.
Madame Duchemin,
Adieu donc, adieu, quoi qu’il m’en coûte,
Avant le plaisir, il faut écouter le devoir.
En r’venant ne t’amus’pas en route ;
Je garde l’espoir
De pouvoir
Bientôt te revoir.

(Il sort avec le garçon).

Madame Duchemin, à la cantonade.

Et ton vin chaud que tu oublies… Bah ! il ne m’entend plus.



Scène VIII

Madame Duchemin, Jacolin ; il entre en riant par la porte latérale de gauche, au moment où le courrier part, et court vers la table.

Jacolin
Il ne faut pourtant pas que ce vin-là soit perdu. (Il l’avale.)

Madame Duchemin, se retourne et pousse un cri en apercevant Jacolin
Ah !... que c’est bête de faire des peurs comme ça ; j’ai cru que c’était quelqu’un.

Jacolin.
J’ai guetté le moment, et je suis monté par le petit escalier. Hein !... il est bon le tour ?

Madame Duchemin
Quel tour ?

Jacolin
Eh bien ! vous ne devinez pas ?... il n’y a plus de Condrieux là-haut… les postulants savent le chemin qu’il a pris. (Il fait le geste de boire.)

Madame Duchemin
Monsieur Jacolin, vous êtes un profond scélérat ; vous êtes cause qu’il va se morfondre dans sa malle… les nuits sont si fraîches… Allez, vous ne savez que me faire de la peine… je remarque que voilà tout ce que vous savez. Pauvre cher homme ! (changeant de ton.) Il n’est plus temps d’aller au spectacle, n’est-ce pas ?

Jacolin.
Mais si, au contraire… il y aura peut-être une pièce finie ; mais c’est égal, les deux autres ne sont pas commencées.

Madame Duchemin
Quand je me désolerais, ça ne l’empêchera pas de s’enrhumer… Il vaut mieux me faire une raison… Allons aux Célestins voir Chacun de son côté.

Jacolin, lui donnant le bras
Et la Femme à deux Maris !... (Ils sortent.) (L’orchestre reprend l’air précédent.)

Fin du troisième tableau.


Tableau IV

Châlons-sur-Saône. ( L’intérieur d’une auberge ; à gauche du spectateur, un fourneau avec des casseroles sur le feu et d’autres accrochées au mur ; au fond, une grande cheminée garnie d’ustensiles, près de laquelle est une porte de sortie ; deux autres portes latérales.)


Scène I

Jacqueline, plusieurs postillons et filles d’auberge, endimanchés, avec des bouquets et des rubans. Un garçon d’auberge.

(Chœur général)
AIR : Fragment de Zampa.
La chanson et la bouteille
Nous réclament à la fois ;
Que l’une, amis, nous réveille,
Que l’autre nous mette en voix.

Jacqueline, au postillon que l’on a vu au tableau de Dijon.
Tiens, c’est vous, père Lavolée ?

Le postillon.
Oui ; j’ai quitté le relais de Dijon et je roule maintenant sur Châlons… Dépêchons-nous, la petite mère, parce que, voyez-vous, la malle de Lyon à Paris va bientôt passer ; c’est moi qui dois la conduire aux relais du Bourg-Neuf ; et, avant de partir, je veux au moins vider quelques verres de vin à la santé du patron des postillons.

Jacqueline
Bah ! Le courrier attendra bien quelques minutes.

Le postillon.
Non, non ; c’est monsieur Bernadet : il n’arrête jamais, celui-là. Si c’était le père Duchemin, je ne dis pas.

Jacqueline, au garçon d’auberge.
Bastien, du vin ! (Il sort ; au postillon.) Je ne l’aime pas, moi, votre monsieur Duchemin… Un homme qu’a le front d’avoir une femme à Lyon, une autre à Paris, et qui embrasse encore toutes les filles d’auberge.

Le postillon.
Excepté vous, pourtant, mam’zelle Jacqueline.

Jacqueline
Eh ben ! c’est ce qui vous trompe. Si vous saviez ce qui m’est arrivé l’autre jour avec lui ?...

Tous, d’un air étonné et l’entourant.
Bah !
Jacqueline
AIR : du Péage de Châtelain.
Il m’dit : fais-moi vite une om’lette,
J’prends mon beurre, et j’casse mes œufs ;
La poêle en main… j’y vais d’mon mieux,
L’la r’tourne… elle est à moitié faite…
Lui, d’ma gêne il ose abuser
Pour me soustraire un gros baiser !...
Je l’ai ben menacé ;
J’laurais mêm’ repoussé !...
Mais, voyez ma mauvaise étoile,
Au lieu d’finir, il a recommencé…
Celui qui tient l’manch’de la poêle
Est toujours le plus embarrassé.

(Pendant ce couplet elle fait les gestes de quelqu’un qui fait une omelette.)

Le postillon, riant, avec intention.
Tiens !... c’est pas si maladroit. Je me ferai faire une omelette au Bourg-Neuf. (Il veut lui prendre la taille.)

Jacqueline, lui donnant une tape sur les doigts.
Taisez donc vos mains, vous !

Le garçon, entrant, tenant un panier de vin.
V’là le vin, v’là le vin !

Tous.
À table, les amis !

(Reprise du Chœur)
La chanson et la bouteille, etc.

(Ils sortent tous par la porte latérale à gauche, excepté Jacqueline.)



Scène II

Jacqueline, puis Prudhomme.

Jacqueline, ôtant le couvercle des casseroles qui sont sur les fourneaux, et les examinant.
C’est drôle, tous les hommes veulent de moi ici… c’est peut-être parce que je ne veux pas d’eux… Dans mon pays, à Châlons-sur-Marne, c’était la même chose… (Elle prend une oie, s’assied et se met à la plumer.) J’étais faite pour les Châlons, moi : née native de Châlons-sur-Vesle, et me voilà maintenant en service à Châlons-sur-Saône : c’est assez cocasse, tout d’même. (On sonne.) Tiens ! Voilà le premier qui sonne ; c’est notre gros homme qui se réveille : c’est pas malheureux ! après avoir fait deux fois le tour du cadran… Quel dormeur que ce gros homme-là ! il doit être du pays des marmottes.

Prudhomme, entrant par la porte à droite.
Eh bien ! la fille, vous n’entendez donc pas que j’appelle le garçon ?

Jacqueline, sans se déranger.
Dame… écoutez donc, Bastien soigne les chevaux, moi je plume une oie ; on ne peut pas s’occuper de tout le monde en même temps.

Prudhomme, lui remettant une clef.
Voilà la clef de ma chambre. Je l’ai trouvé petite, ma chambre. Préparez-moi mon déjeuner, ma chère… Comment vous appelle-t-on ?

Jacqueline
Jacqueline.

Prudhomme
Jacqueline… Vous avez là un bien vilain nom, ma chère. Mon épouse s’appelle Foedora ; c’est un nom étranger : en russe, cela veut dire girafe.

Jacqueline, riant et venant à lui.
Ah ! ce nom… girafe !

Prudhomme
Si j’en juge par vous, les filles de Châlons-sur-Marne ont un bien beau sang !

Jacqueline.
Qu’est-ce donc qui vous a dit que c’était mon pays ?

Prudhomme
Moi, ma chère, je suis de Paris, la capitale des beaux-arts, la moderne Athènes. Allâtes-vous à Paris ?

Jacqueline
Nous, pas encore.

Prudhomme
Vous eûtes tort, si vous le pûtes.

Jacqueline, étonnée.
Hein ?... Comment que vous dites ça ?

Prudhomme:
Prétérit indéfini. C’est un temps que j’affectionne et dont l’usage m’est familier. Je tiens cette habitude de feu monsieur Lhomond, célèbre grammairien, dont j’ai eu l’avantage de tailler les bouts d’ailes ; car il se servait de bouts d’a iles pour la rédaction. (Il tire un canif de la poche de son gilet, et prend une plume de l’oie, qu’il taille et présente à Jacqueline.)

Jacqueline
Qu’est-ce que ça me fait, à moi ?

Prudhomme, sans lui répondre.
C’était un fort bel homme ; je fis, de mémoire, en 92, son portrait à la plume, avec cette inscription ingénieuse : « Ceci est monsieur Lhomond qui, de son vivant, tutoyait l’auteur. » (Bruit au dehors)

Jacqueline
Tiens ! On dirait des hommes qui se disputent.

Prudhomme
C’est sans doute une collision entre citoyens. Je profite de ce qu’on se bat d’un côté pour aller, de l’autre, voir la Marne… je vais voir la Marne. (Il sort par la première porte à droite.)



Scène III

Jacqueline, Duchemin

Duchemin, en colère
Que le diable emporte le maladroit de roulier ! me casser un roue de derrière !

Jacqueline
Tiens ! C’est monsieur Duchemin… par quel hasard ?

Duchemin
Ne m’en parle pas : un accident est y arrivé à ce pauvre diable de Bernadet.

AIR : Tous les méchants sont buveurs d’eau.
Le confrère s’est mis au lit ;
Ah ! pour moi quelle rude épreuve !
À sa plac’ j’ai trotté cett’nuit
Et j’ai laissé ma femme veuve.
Jacqueline
Eh ! mon Dieu, rien de plus commun,
Il n’faut pas qu’ça vous embarrasse…
Lorsque l’on remplace quelqu’un,
À son tour quelqu’un vous remplace (bis)

(Elle sort en riant et en lui faisant les cornes.)


Scène IV

Duchemin, seul. Je crois, Dieu me pardonne, qu’elle a fait ce geste-là… Si c’était vrai !... si le canut… si madame Duchemin, au mépris des engagements les plus sacrés et de l’article 12 du Code civil !... Oh ! non, non… le vin chaud, la bassinoire, voilà des preuves d’amour conjugal !... Je vois ce que c’est, la Jacqueline m’en veut depuis mon stratagème de la poêle… Décidément, c’est Gambillard, ce pauvre Gambillard !... je le plains de tout mon cœur… Oui, oui, ma femme est vertueuse, et je puis rejoindre sans crainte ma chère Désirée.



Scène V

Duchemin, Jacqueline, les postillons, les filles d’auberge.

Jacqueline
Monsieur Duchemin, voilà messieurs les postillons qui viennent vous remercier de ce que vous voulez leur payer du vin pour leur fête.

Les postillons, saluant.
Monsieur Duchemin…

Duchemin
Comment ! comment ! je paie du vin ?... mais quand je suis arrivé, ils étaient déjà à boire.

Jacqueline
Oui, du rouge…mais ça n’empêche pas le blanc… Bastien, Bastien, du Chablis !

Duchemin, à part
O petit serpent ! Allons, allons, un supérieur doit s’exécuter de bonne grâce. (haut.) Eh bien ! oui, mes amis, je régale du Chablis et de la chanson… je n’oublie pas que, comme vous, j’ai chaussé la botte forte et endossé la pièce d’estomac… en avant la ronde du postillon !

AIR : nouveau de Doche.
Ecoute bien, beau Bourguignon
Le catéchisme du patron ;
V’là la manière
Dont il faut faire
Pour être un parfait postillon.
En avant les bott’s de sept lieues,
L’uniforme et la peau d’mouton ;
Aux anciens on tolèr’ les queues,
Et, l’hiver, les bonnets d’coton…
Tous
Ecoute bien, beau Bourguignon, etc.
Duchemin
Si l’roulier vient à la traverse,
Le haut du pavé t’appartient ;
Ne cèd’pas, faut plutôt qu’y t’verse…
Le gouvernement te soutient !
Tous
Ecoute bien, beau Bourguignon, etc.
Duchemin (parlant.)
Morale de la chanson !
(Tous les autres se rapprochent.)
Quoiqu’ils soient des bêtes de somme,
Soigne bien tes quatre chevaux ;
La plus bell’qualité de l’homme,
C’est d’respecter les animaux…
(Il frappe sur l’épaule du postillon.)
Tous.
Ecoute bien, beau Bourguignon, etc.
Tous, trinquant sur la ritournelle.
À la santé de monsieur Duchemin



Scène VI

Les mêmes, Prudhomme, avec une nouvelle casquette ; à la fin du chœur, il parait au fond d’un air tout effaré.

Jacqueline, l’apercevant.
Ah ! mon Dieu, qu’est-ce donc qu’il a encore celui-là ?

Prudhomme descend la scène d’un air furieux, vient se placer près de la rampe et dit d’une voix de stentor.
Châlons-sur-Saône !...

Tous
Eh bien ?

Prudhomme
Je vous dis… volé comme dans un bois !

Duchemin
Comment volé ! mon voyageur ?...

Prudhomme, allant à lui.
Ah, je vous tiens, vous, l’auteur de tous mes maux !...

Duchemin
Ah ! çà, de quoi vous plaignez-vous, élève de Brard et Saint-Omer ?

Prudhomme
De quoi je me plains ?... quand les jurés de Châlons-sur-Marne m’attendent les bras croisés, et que vous vous emparez de moi, pour me jeter sans pudeur dans le département de la Saône !

Tous, riant
Par exemple, elle est bonne, celle-là !

Prudhomme
Très mauvaise au contraire… me faire faire cent quatre-vingt lieues… uniquement pour rien !

Duchemin
Il fallait parler, au lieu de dormir.

Prudhomme, tristement.
Moi, qui tout à l’heure me promenais avec confiance sur les bords de votre rivière… Oui, me disais-je, dans mes souvenirs topographiques… la voilà cette onde paisible qui prend sa source… n’importe où, et qui, de là, arrose successivement… plusieurs grandes villes, notamment Châlons, si bien nommé pour cela Châlons-sur-Marne…

Duchemin
C’est votre faute aussi… il n’est pas permis d’être … aussi…. naïf.

Prudhomme
Conducteur, vous m’insultez… et à Paris, je vous ferais mettre à pied.

Duchemin
Si je ne respectais pas votre grand âge !...

Prudhomme
Mon grand âge… mon grand âge… apprenez que madame Prudhomme s’en arrange très bien… (ôtant sa casquette.) de mon grand âge…

Jacqueline, bas à Prudhomme.
Parlez-lui donc de la fidélité de sa femme.

Prudhomme, à Duchemin
Je désire qu’il en soit de même dans un autre ménage.

Duchemin, interloqué.
Je le dis avec intention marquée.

Jacqueline, bas.
Il y a un canut…

Prudhomme, répétant sans comprendre.
Il y a un canut !...

Duchemin, s’emportant.
Vous outragez la vertu de madame Duchemin !

Jacqueline, bas.
C’est un cornard.

Prudhomme
Vous êtes un cornard !

Duchemin
Et vous une vieille bête !...

Prudhomme, lui jetant sa casquette à la tête.
Saperlotte !... (Il s’approche de Duchemin et le menace. Les postillons les séparent.) J’ai dit saperlotte !... vous m’avez fait jurer…



Scène VII

Les mêmes, un postillon.

Le postillon.
Monsieur Duchemin, la roue est en place, on n’attend plus que vous.

Duchemin, à Prudhomme.
Je ne vous dis pas adieu, monsieur Prudhomme… nous nous retrouverons, je l’espère.

Prudhomme, avec force.
Vous ne partirez pas sans moi… vous ne partirez pas sans moi !...

Duchemin
Je n’ai plus de place pour vous.

Prudhomme, le suivant.
Ça m’est égal !

Duchemin
Où voulez-vous que je vous mette ?

Prudhomme, le tenant par le bras.
Je me mettrai plutôt sur vos genoux ! (Il s’attache à Duchemin.)

Duchemin,
Ah ! ça, voulez-vous me lâcher !... voulez-vous me lâcher ! (Ils se débattent en sortant, les autres les suivent. Musique très animée).

Fin du quatrième tableau et du deuxième acte.

ACTE III


Tableau V

Le ménage à Paris.

(Une chambre à coucher, dont la tenture et l’ameublement sont à peu près les mêmes qu’au tableau de Lyon. Un lit dans le fond, mais qui n’a pas besoin d’être praticable ; mêmes gravures placées différemment.)


Scène I

Désirée, seule. (Une lumière sur la petite table.) Quatre heure du matin… le courrier de Bordeaux vient d’arriver, rien pour mon hôtel… Si j’étais sûre qu’il en fût de même de la seconde malle de Lyon qu’on attend encore, j’irais me coucher… Ah quel métier que de tenir un hôtel garni… c’est une vraie lanterne magique.

AIR : Adieu, je vous fuis.
Oui, vraiment, un hôtel garni
Est l’image d’un ministère ;
C’est celui-là, c’est celui-ci ;
Mais pas longtemps l’mêm’locataire.
On déménag’, du haut en bas,
Depuis janvier jusqu’en décembre :
Aux uns la chambr’ ne convient pas,
D’aut’s ne convienn’nt pas à la chambre.

Encore, si on était mariée, on passe au moins la nuit chacun son tour… Ah ! si ce pauvre Gauthier est toujours dans les mêmes sentiments à mon égard, avant huit jours, il sera ici…

(On sonne à la porte latérale, à droite, deuxième plan.)


Scène II

Désirée, Gauthier, un petit panier sous le bras.

Désirée, ouvrant.
Tiens, c’est vous, cousin !... Ah ! ben, je ne vous attendais pas aujourd’hui, et surtout pas à pareille heure !...

Gauthier, ému et joyeux.
Pardon, cousine, de vous avoir fait lever… heureusement que vous n’étiez pas couchée… j’étais si impatient de vous revoir… (Il dépose son panier sur une chaise.)

AIR : du Carnaval de Béranger.
J’quitte à l’instant la diligenc’Laffite,
Et, pour attendr’ le jour en ce pays,
J’aurais trouvé sans peine un autre gîte,
Car on n’manq’ pas d’auberges à Paris.
Mais, quand vous t’nez l’hôtel d’la Providence,
Et quand bientôt j’dois être votre époux,
Ç’aurait été, je crois, une inconv’nance
D’aller coucher autre part que chez vous.

Désirée, un peu embarrassée.
Ce cher Gauthier, je le trouve encore mieux… mais ce n’est guère le moment de parler de ces choses-là ; vous devez être fatigué. (à la cantonade.) Georgette, la jolie chambre n. 2 ; il faut vous reposer, mon cousin, et demain…

Gauthier.
Demain, après-demain, tous les jours, je serai le même, brûlant d’amour et gonflé d’espérance ; un mot, un seul mot conforme à votre lettre, divine Désirée, et vous aurez pour mari un des habitants les plus huppés de Dijon, dans le vinaigre.

Désirée
Nous causerons de tout cela à déjeuner !

Gauthier
À propos de déjeuner… ah ! Quelle brioche j’allais faire, j’oubliais… C’est un petit cadeau, cousine, que je vous prie d’accepter pour l’amour de moi… je ne sais pas si vous aimez la moutarde ? (Il a été prendre un pot de moutarde et un petit bocal de cornichons dans le panier et les présente à Désirée.)

Désirée
Beaucoup…, je l’adore, la moutarde…

Gauthier
Raison de plus, c’est est à l’estragon et aux fines herbes… nous n’en faisons point encore à la vanille ; mais avec le temps…

AIR : Vaudeville du Passe-Partout.
Ma cousine, je me hasarde,
À vous offrir ces deux échantillons :
Ce sont douze pots de moutarde
Et deux bocaux de cornichons ;
Ils sont excellents, car mon père
Passe à Dijon, comm’je vous l’dis,
Pour savoir faire avec ma mère
Les meilleurs cornichons du pays.

Désirée
Il y a des familles privilégiées dans le commerce.



Scène III

Les mêmes, Prudhomme.

Prudhomme, passant la moitié du corps à la porte de droite. Madame, faites-moi l’amitié de me dire si je commets une erreur ?

Désirée, étonnée.
Je n’en sais rien encore, monsieur.

Prudhomme, venant en scène.
C’est ici l’hôtel, dit de la Providence ?

Gauthier.
Et qui est joliment tenu par ma cousine.

Prudhomme
Alors je suis dans le vrai.

Désirée
Qu’y a-t-il pour le service de monsieur ?

Prudhomme
J’arrive par la malle-poste ; il est heure indue pour me présenter à mon domicile conjugal, rue des Nonnaindières, ne voulant point réveiller madame Prudhomme, et je vous prierais de m’octroyer une chambre, s’il en est de disponibles pour le quart d’heure.

Désirée
Monsieur, j’en ai une douzaine à votre service.

Prudhomme
C’est plus qu’il ne m’en faut, madame, beaucoup plus… une seule suffira, pourvu qu’il y ait deux lits jumeaux : je les rapprocherai pour m’y étendre ; je suis horriblement fatigué d’avoir dormi tout le long de la route et je voudrais changer de sommeil.

La fille, paraissant, un lumière à la main
La chambre de monsieur est prête. (montrant Gauthier).

Prudhomme, à la fille
J’en réclame une pareille. (à Désirée.) C’est votre domestique ?... ma Foedera en a une à laquelle elle est fort attachée… c’est une femme qui a connu mon épouse dans les bras de sa mère.

La fille, à Prudhomme, après avoir remis à Gauthier le flambeau qu’elle tenait
Monsieur, je m’en vais vous chercher une lumière.

Prudhomme
Merci, merci… j’ai mon rat… c’est une lumière de poche extrêmement commode. (Il tire un rat-de-cave de sa poche et dit en l’approchant de la lumière.) Madame, voulez-vous me permettre d’allumer mon rat ?

Désirée
Faites, faites, monsieur.

Prudhomme, l’allumant.
Je vous rends grâce. (Il entre dans la chambre latérale à gauche.)

Désirée
Quel drôle de voyageur !

Gauthier
C’est une espèce de maniaque que j’ai vu à Dijon.

Prudhomme, revenant.
Pardon, madame, j’ai éteint mon rat… je vais rallumer mon rat ; le rat est l’image de la vie… tout s’éteint et rarement se rallume… rarement se rallume… (Il salue et sort après avoir rallumé son rat) .

Gauthier
Quel original !... bonsoir, cousine.

Désirée
Au revoir, cousin. (Gauthier sort par le fond, à droite).



Scène IV


Désirée, seule.
A-t-on jamais vu ce Gauthier, qui vient aussitôt qu’on l’appelle ! Comment est-ce que je vais faire à présent ?... Bah ! Quand le cousin ne serait venu à Paris que pour forcer l’autre à se décider plus vite, ça lui fera toujours un voyage d’agrément ; nous verrons tout cela demain… Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’avant quinze jours, je serai madame… l’un ou l’autre… Voilà toutes les malles-postes arrivées… je n’espère plus de voyageurs… allons nous coucher. (On sonne très fort.) Qu’est-ce qui carillonne donc de cette force-là ?

Madame Duchemin, en dehors.
Ouvrez… ouvrez donc !


Scène V

Désirée, Madame Duchemin

Madame Duchemin, allant s’asseoir
Enfin m’y voilà, dans ce gueux de Paris !... J’ai tout appris… et, au lieu d’aller aux Célestins, je suis montée en malle-poste. (à Désirée.) C’est ici que descend le courrier de Lyon ?

Désirée
Oui, madame, celui de Lyon, de Nantes, de Brest.

Madame Duchemin
Donnez-moi une chambre… deux chambres… Est-il arrivé ?

Désirée
Qui, madame ?

Madame Duchemin
Le courrier de Lyon !

Désirée
Je ne crois pas… du moins celui qui passe par la Bourgogne. Quant à l’autre qui passe par Moulins, par le Bourdonnais…

Madame Duchemin
C’est lui qui m’a amenée, moi et un jeune homme… Ah ! madame… si ce qu’on m’a dit est vrai… si mon misérable… (s’interrompant.) Madame n’est pas mariée ? (Elle se lève.)

Désirée
Non, madame.

Madame Duchemin
Je vous en fais mon compliment… ne vous mariez jamais… c’est si cruel d’être la femme d’un monstre ! d’un serpent…

Désirée
Ah ! j’espère bien choisir mon mari ailleurs que dans ces deux classes.

Madame Duchemin
Eh ! mon Dieu, madame, sait-on jamais dans quel classe il sera.

Jacolin, appelant du dehors.
Madame Duchemin ?

Toutes deux, se retournant.
Qu’est-ce ?

Désirée
Ne vous dérangez pas, madame, c’est moi qu’on appelle.

Jacolin, plus rapproché
Madame Duchemin !

Toutes deux, fausse sortie
Voilà.

Madame Duchemin
Vous vous trompez, vous voyez bien que c’est moi !

'Désirée '
Vous !

Madame Duchemin
AIR : du Dieu et la Bayadère
Oui, c’est moi qui suis sa femme,
Sa femme devant la loi.
Oui, c’est moi,
Je vous en donne ma foi.
Désirée
Et quoi, vous osez, madame,
Le soutenir devant moi !
Non, c’est moi,
C’est bien moi
Qui seule ait reçu sa foi !
Madame Duchemin
Allez un peu d’mander, ma belle,
Aux Lyonnais quel est mon nom ?
Désirée
Il m’a bien dit, je me l’rappelle,
Qu’il avait un’commère à Lyon…
Madame Duchemin
Un’commère ! moi, j’enrage…
J’vous dis qu’il veut vous abuser.
Désirée
Et moi j’vous dis qu’à chaqu’voyage
Il me promet de m’épouser.
Madame Duchemin, partant.
Vous épouser !...
ENSEMBLE
Madame Duchemin
Mais c’est moi qui suis sa femme,
Sa femme devant la loi.
Oui, c’est moi,
Je vous en donne ma foi.
Parler ainsi devant moi !
Et quoi, vous osez, madame,
Quand c’est moi
Qui seule ai reçu sa foi !
'Désirée '
Oui, je dois être sa femme,
Sa femme devant la loi.
Oui, c’est moi
Je vous en donne ma foi.
Et quoi, vous osez, madame,
Parler ainsi devant moi !
Quand c’est moi
Qui seule ai reçu sa foi !



Scène VI

Les mêmes, Jacolin.

Jacolin, arrivant.
Ah, Dieu ! vous en faites un train !... on ne peut pas voir clair dans l’escalier…

Madame Duchemin
Eh bien, Jacolin… je n’ai pas eu la peine de courir tout Paris pour trouver mon affaire. (Elle montre Désirée.)

Jacolin
C’est-il heureux !... Comment ! C’est la maîtresse de l’hôtel qui est celle ? ...

Madame Duchemin
De mon mari.

Désirée
Encore une fois, madame, si Duchemin était votre mari, il ne m’aurait pas promis d’être le mien.

Madame Duchemin
Eh bien ! qu’il vienne, et vous verrez !

Désirée, avec ironie
Nous avons le temps de l’attendre, il ne reviendra que dans trois jours.

Madame Duchemin, de même.
Il y a trois jours qu’il est parti de Lyon… il conduit la malle qui arrive ce matin ; c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Oui, ma belle demoiselle, on est venu le chercher comme il venait de se coucher … (Elle regarde le lit ; mouvement de surprise.) tiens… (continuant.) Je venais de lui apporter une tasse de vin chaud que j’avais laissé sur la table. (Nouvelle surprise) . Eh bien ! Jacolin, qu’est-ce que vous dites de ça, vous ? des rideaux pareils aux miens… une table comme la mienne …

Jacolin, regardant autour de la chambre.
Et des gravures, comme les vôtres !

Madame Duchemin, de même.
Voilà ma bataille d’Austerlitz…

Jacolin
Vos Aventures de Mayeux

Madame Duchemin
Mes Souvenirs et mes Regrets.

Jacolin
Votre Pothéose !

Madame Duchemin, regardant
Mon Anpothéose ?

Désirée
Son Anpothéose !

Jacolin
Et ! encore mieux… regardez-vous donc toutes deux… robes pareilles… Il paraît que Duchemin tient à l’uniforme.

Désirée
Ah ! l’infâme !

Madame Duchemin
Alors, mademoiselle doit avoir une robe aventure de 1831 ?

Désirée
Et madame, un voile trois quarts en tulle bobin ?

Jacolin
Ça se faisait qu’à Lyon, il se croyait encore à Paris.

Madame Duchemin
Et qu’à Paris, il pouvait se croire à Lyon.

Duchemin, en dehors
Désirée… Désirée…

Toutes deux
C’est lui !

Madame Duchemin
Il ne s’attend pas à me trouver ici, venez… et laissez-moi faire.

Ensemble
AIR : du Morceau d’ensemble.
Le voilà,
Cachons-nous par là ;
Silence
Et patience,
Il faut de la prudence ;
Le voilà,
Cachons-nous par là.

(Ils sortent tous les trois par le fond à gauche ; Duchemin entre un moment après.)


Scène VII

Duchemin, seul.
Ouf ! je n’en puis plus… Tiens, personne et la porte ouverte… Désirée ne peut pas être loin… Six nuits dans le cabriolet !... il y a de quoi pulvériser un homme. (s’asseyant.) J’espère qu’en voilà pour longtemps avant de retourner à Lyon… Dieu ! quel voyage !... et cette petite Jacqueline qui s’avise de me faire un tas de contes sur cette pauvre madame Duchemin !... La voilà veuve pour un mois et demi !... Où est donc Désirée ? Je tombe de fatigue et de sommeil. (Il baille.) Je dors tout debout dans ce fauteuil… (étendant les bras.) J’ai la tête vide… j’ai du sable dans les yeux… je rêve déjà… (Musique, fragment de la Neige.) (en rêvant.) Victoire… Bobonne… ce pauvre Gambillard… (Il dort.)



Scène VIII

Duchemin, madame Duchemin. (Elle s’avance tout doucement, elle s’assure qu’il est complètement endormi et lui frappe sur l’épaule. La musique continue en sourdine.)

Madame Duchemin, une timbale à la main.
Eh bien ! Duchemin, tu t’endors, sans prendre ton vin chaud ?

Duchemin ; il s’agite sans ouvrir les yeux
Laisse-moi donc dormir.

Madame Duchemin
Voyons, voyons, avale-moi ça, ça te fera du bien. (La musique cesse.)

Duchemin, réveillé et se frottant les yeux.
Ma femme ! j’ai le cauchemar !... (Il se lève).

Madame Duchemin, tranquillement.
Qu’est-ce qui te prend donc ? puisque le postulant est parti à ta place pour Paris.

Duchemin
Le postulant !... (promenant des yeux égarés sur l’appartement). Le postulant !... pour Paris !... je bats la campagne !... Mais non, je suis bien éveillé. (Jacolin paraît.) Jacolin !... je suis somnambule !



Scène IX

Les mêmes, Jacolin.

Jacolin
Eh bien, monsieur Duchemin, est-ce que vous querellez avec votre femme ?... on vous entendrait d’un bout à l’autre de la rue Perrache !...

Duchemin
La rue Perrache !... (Il marche à grands pas) . Ah ! çà, c’est bien moi pourtant… (Il se tâte.) Et-ce une vision ?... une fantasmagorie ?... Suis-je au sabbat, entouré de fantômes et de farfadets ?...

Prudhomme, frappant à la cloison.
Aurez-vous bientôt fini vos turpitudes ? (Il entre.)



Scène X

Les mêmes, Prudhomme, en bonnet de soie noire, puis Désirée et Gauthier.

Prudhomme, entrant.
A-t-on jamais vu un pareil tintamarre !

Jacolin
Voilà comme nous sommes à Lyon !

Prudhomme, d’une voix de stentor.
Comment, nous sommes à Lyon !

Duchemin
Là ! jusqu’à mon gros homme, pour lequel je me suis trompé de Châlons.

Prudhomme, allant à Duchemin, avec colère.
Je veux savoir positivement où je suis ?

Désirée, qui est entrée avec Gauthier
Vous êtes chez moi, à Paris.

Duchemin
Désirée !... avec son moutardier !... je suis pris !

Madame Duchemin, repoussant Prudhomme, à Duchemin.
Vous êtes un monstre !

Désirée, à madame Duchemin
Laissez-moi lui arracher les yeux !

Madame Duchemin
Non, c’est à moi.

Désirée
Non, c’est à moi.

Prudhomme.
Arrachez-lui la vue !... Quel conflit ! quel conflit !...

Duchemin, d’un air solennel
Eh bien ! que celle qui m’aime véritablement me porte les premiers coups ! (Désirée se tourne vers Gauthier.)

Madame Duchemin, donnant un grand soufflet à Duchemin.
Tiens.

Duchemin, avec sentiment
O Victoire !... c’est toi qui m’aimes !... (montrant Désirée.) Quant à elle, elle ne m’a jamais aimé !

Désirée
Et la preuve, c’est que je pars pour Dijon où je vais épouser mon petit cousin Gauthier.

Gauthier, bas à Désirée
La preuve… la preuve… Il n’en est pas moins vrai que le courrier…

'Désirée '
Je me moquais de lui, cousin.

Duchemin, à sa femme
Tu l’entends, Victoire, elle se moquait de moi… Elle est parfaitement innocente et moi aussi…

Prudhomme, à part.
Je n’y crois point à son innocence.

Jacolin
Allons, madame Duchemin, pas de rancune.

Duchemin
Pas de rancune, chère épouse. (Il se jette à son épouse.) J’abdique mon caractère d’homme.

Madame Duchemin
Ah ! si je n’étais pas mariée !... Vous abusez bien de ma position. Allons, j’oublie tout ! (Il se relève.) Mais je m’en souviendrai.

Duchemin
Je rentre pour jamais dans le sein de la vertu !... Canut, vous êtes mon sauveur !... Vous êtes bien digne de l’amitié de madame Gambillard !... Partons tous les trois pour Lyon.

Désirée
Et nous deux pour Dijon.

Prudhomme
Et moi pour Châlons… Je dis Châlons-sur-Marne !!!

Chœur
AIR : Sonnez, Fanfares.
Allons, qu’on se prépare,
Que chacun se sépare ;
Partons, maris, amants,
Pour les départements.
Duchemin, au public.
Air : Vaudeville de l’Anonyme.
Pour la provinc’ vous savez que la malle
Part tous les jours à six heures un quart ;
À la même heur’ nous ouvrons notre salle
Tâchez, messieurs, de n’pas être en retard.
Au Vaudevill’ (*) puisque la malle passe,
Je réclam’ de vous les profits du métier…
Quoiqu’vous ayez déjà payé vot’place,
N’oubliez pas le pourboir’ du courrier.
(Il fait le geste d’applaudir).

Reprise du chœur.


(*) Variante pour la province : « Par cette vill’ puisque la malle passe. »