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Le Crépuscule des Nymphes, suivi de Lectures antiques/Le Crépuscule des Nymphes/8

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Slatkine reprints (p. 115-123).





L’HYACINTHE

Fac-similé autographe du 3ème tome des œuvres complètes de Pierre Louÿs p.119



PROLOGUE


Seul de tous les sens de l’homme, le sens de la vue se perfectionne. Les Grecs ne distinguaient pas du noir le violet le plus éclatant.
Gœthe.


Hyacinthe n’avait jamais vu les dieux ni les nymphes, et il ne connaissait pas la porte fabuleuse, par où, vers la prairie des ombres, on descendait.

Il était homme, et il se désolait de savoir que toujours il resterait homme, que toujours un horizon inévitable enfermerait la joie de ses yeux.

Il comprenait bien que sur l’Olympe, et plus haut que l’Olympe dans l’Éther divin, un monde infiniment merveilleux était, qui aurait caché le soleil et voilé les étoiles lointaines si les regards humains l’avaient pu distinguer dans la lumière glorieuse.

Il croyait bien qu’au creux des sources vivaient des formes adorables, chevelues, d’un vert plus lucide autour d’un visage tellement plus pâle, et qu’aux troncs robustes des chênes végétaient éphémèrement les hamadryades mortelles ; et qu’à l’ombre des roches fraîches, sur la mousse et les feuilles chues, les petites napées s’allaient tapir. Mais s’il plongeait la main dans les sources, il ne touchait jamais rien qu’une eau fragile et transparente ; s’il écorchait la peau des arbres, il ne voyait pas de sang couler dans la lente sève incolore ; s’il entrait, fût-ce à la première aube, dans le silence des grottes désertes, il ne trouvait pas sur les herbes la trace des sommeils bienheureux.

Tout le jour il errait par les bois, suivant les pistes des boucs sauvages, dans l’espoir fervent qu’elles le conduiraient aux satyres. Que de fois il s’était demandé à quelle fleur étaient semblables les yeux glauques d’Aphroditê ! Une fois il était resté trois jours et trois nuits au bord d’un petit étang, guettant une apparition d’Artémis parce qu’il avait vu dans la vase la marque d’un pied délicat.

Telle était la douleur d’Hyacinthe. Le spectacle de la terre lui demeurait insupportable, les sept couleurs du jour avaient lassé tous ses regards, et la monotonie de la nature emplissait d’ennui sa pensée.

Ce jour-là, il s’était assis, plus attristé que de coutume, au pied d’un chêne fruste et moussu qui marquait de son ombre large le point extrême de la forêt.

Il était vêtu d’une peau de brebis noire ; un pétasse de paille tressée enserrait ses tempes chevelues ; il tenait à la main un bâton de hêtre avec lequel il avait tracé autour de lui dans la terre molle un cercle étroit comme une prison.

« Au delà de ce cercle, songeait-il, je pourrais en tracer un autre, plus grand sans doute, et un autre encore et un troisième immense, mais toujours, toujours fermé. En marchant plusieurs journées j’enfermerais ainsi la montagne, mais tout ce que je vois de la terre est un cercle aussi, l’horizon infranchissable ; et tout ce que je vois hors du monde est le cercle étouffant du ciel, et je ne saurai jamais rien de ce qui délivre des limites. »

Et comme il pleurait, quelqu’un vint à lui et lui toucha doucement l’épaule et Hyacinthe se retourna, disant :

— « Apollon !

— C’est moi, dit le dieu. Pourquoi es-tu triste ? Ne sais-tu pas que tu peux tout me demander, même l’existence immortelle, et qu’à moi rien n’est impossible. Pourquoi pleures-tu sans raison ? »

Hyacinthe ne répondit pas. Le dieu reprit en souriant :

« Quelque femme, sans doute ? Tu auras vu derrière les branches un dos blanc sous une chevelure, et le souvenir te harcèle. Dis-moi le nom de cette femme, je te la donnerai. »

Hyacinthe bâilla :

« Je m’ennuie. »

Et il continua mollement :

« Regarde, Apollon, autour de toi, regarde. Depuis que je suis né, ai-je vu autre chose que ces champs perpétuellement jaunes, ce ciel implacablement bleu, ces forêts qui ne cesseront jamais d’être vertes. Les cheveux les plus lumineux sont-ils d’une autre couleur que les pommes d’or des Hespérides ; les lèvres les plus sanglantes sont-elles autrement teintées que l’intérieur des grenades ? Ô rouge, or, jaune, et vert et bleu, vos palais m’ont paru splendides, mais pourquoi êtes-vous cinq seulement, et combien vite je vous détruirais pour le sixième inconnu ! »

Il se coucha sur la terre et jeta son front dans ses mains.

« Quel qu’il soit, Apollon ! quel qu’il soit ! mais un autre. Toi qui es le dieu de la clarté, toi qui de ta présence ou de ton déclin fais le jour et la nuit sur nos fronts, ô Phoïbos, es-tu si borné ? L’année elle-même, que tu engendres a douze demeures où s’arrêter ; n’en as-tu créé que cinq pour ta propre jouissance ? Est-ce là ta borne et ta mesure ?

— Tu en oublies une, dit Apollon. Et se baissant, il cueillit la violette.

— Le nom ! dit en tremblant Hyacinthe.

— Le violet, reprit Apollon.

— Quel est ce mot ? Je ne le connais pas. Cette fleur est noire, noire comme la nuit, comme le feu éteint, comme les cheveux des pleureuses à gages qu’on louera pour mes funérailles.

— Tu ne la vois donc pas, insensé !

— Suis-je aveugle, ou te ris-tu de moi ?