Le Crime de lord Arthur Savile (recueil)/Le Crime de lord Arthur Savile/1

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Traduction par Albert Savine.
Stock (p. 3-27).


I


C’était la dernière réception de lady Windermere, avant le printemps.

Bentinck House était, plus que d’habitude, encombré d’une foule de visiteurs.

Six membres du cabinet étaient venus directement après l’audience du speaker, avec tous leurs crachats et leurs grands cordons.

Toutes les jolies femmes portaient leurs costumes les plus élégants et, au bout de la galerie de tableaux, se tenait la princesse Sophie de Carlsrühe, une grosse dame au type tartare, avec de petits yeux noirs et de merveilleuses émeraudes, parlant d’une voix suraiguë un mauvais français et riant sans nulle retenue de tout ce qu’on lui disait.

Certes, il y avait là un singulier mélange de société : de superbes Pairesses bavardaient courtoisement avec de violents radicaux. Des prédicateurs populaires se frottaient les coudes avec de célèbres sceptiques. Toute une volée d’évêques suivait, comme à la piste, une forte prima-donna, de salon en salon. Sur l’escalier se groupaient quelques membres de l’Académie royale, déguisés en artistes, et l’on a dit que la salle à manger était un moment absolument bourrée de génies.

Bref, c’était une des meilleures soirées de lady Windermere et la princesse y resta jusqu’à près de onze heures et demie passées.

Sitôt après son départ, lady Windermere retourna dans la galerie de tableaux où un fameux économiste exposait, d’un air solennel, la théorie scientifique de la musique à un virtuose hongrois écumant de rage.

Elle se mit à causer avec la duchesse de Paisley.

Elle paraissait merveilleusement belle, avec son opulente gorge d’un blanc ivoirin, ses grands yeux bleus de myosotis et les lourdes boucles de ses cheveux d’or. Des cheveux d’or pur[1], pas des cheveux de cette nuance paille pâle qui usurpe aujourd’hui le beau nom de l’or, des cheveux d’un or comme tissé de rayons de soleil ou caché dans un ambre étrange, des cheveux qui encadraient son visage comme d’un nimbe de sainte, avec quelque chose de la fascination d’une pécheresse.

C’était une curieuse étude psychologique que la sienne.

De bonne heure dans la vie, elle avait découvert cette importante vérité que rien ne ressemble plus à l’innocence qu’une imprudence, et, par une série d’escapades insouciantes, — la moitié d’entre elles tout à fait innocentes, — elle avait acquis tous les privilèges d’une personnalité.

Elle avait plusieurs fois changé de mari. En effet, le Debrett portait trois mariages à son crédit, mais comme elle n’avait jamais changé d’amant, le monde avait depuis longtemps cessé de jaser scandaleusement sur son compte.

Maintenant, elle avait quarante ans, pas d’enfants, et cette passion désordonnée du plaisir qui est le secret de ceux qui sont restés jeunes.

Soudain, elle regarda curieusement tout autour du salon et dit de sa claire voix de contralto :

— Où est mon chiromancien ?

— Votre quoi, Gladys ? s’exclama la duchesse avec un tressaillement involontaire.

— Mon chiromancien, duchesse. Je ne puis vivre sans lui maintenant.

— Chère Gladys, vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, essayant de se rappeler ce que c’est en réalité qu’un chiromancien et espérant que ce n’était pas tout à fait la même chose qu’un chiropodist.

— Il vient voir ma main régulièrement deux fois chaque semaine, poursuivit lady Windermere, et il y prend beaucoup d’intérêt.

— Dieu du ciel ! se dit la duchesse. Ce doit être là quelque espèce de manucure. Voilà qui est vraiment terrible ! Enfin, j’espère qu’au moins c’est un étranger. De la sorte ce sera un peu moins désagréable.

— Certes, il faut que je vous le présente.

— Me le présenter ! s’écria la duchesse. Vous voulez donc dire qu’il est ici.

Elle chercha autour d’elle son petit éventail en écaille de tortue et son très vieux châle de dentelle, comme pour être prête à fuir à la première alerte.

— Naturellement il est ici. Je ne puis songer à donner une réunion sans lui. Il me dit que j’ai une main purement psychique et que si mon pouce avait été un tant soit peu plus court, j’aurais été une pessimiste convaincue et me serais enfermée dans un couvent.

— Oh ! je vois ! fit la duchesse qui se sentait très soulagée. Il dit la bonne aventure, je suppose ?

— Et la mauvaise aussi, répondit lady Windermere, un tas de choses de ce genre. L’année prochaine, par exemple, je courrais grand danger, à la fois sur terre et sur mer. Ainsi il faut que je vive en ballon et que, chaque soir, je fasse hisser mon dîner dans une corbeille. Tout cela est écrit là, sur mon petit doigt ou sur la paume de ma main, je ne sais plus au juste.

— Mais sûrement, c’est là tenter la Providence, Gladys.

— Ma chère duchesse, à coup sûr la Providence peut résister aux tentations par le temps qui court. Je pense que chacun devrait faire lire dans sa main, une fois par mois, afin de savoir ce qu’il ne doit pas faire. Si personne n’a l’obligeance d’aller chercher M. Podgers, je vais y aller moi-même.

— Laissez-moi ce soin, lady Windermere, dit un jeune homme tout petit, tout joli, qui se trouvait là et suivait la conversation avec un sourire amusé.

— Merci beaucoup, lord Arthur ; mais je crains que vous ne le reconnaissiez pas.

— S’il est aussi singulier que vous le dites, lady Windermere, je ne pourrais guère le manquer. Dites seulement comment il est et, sur l’heure, je vous l’amène.

— Soit ! Il n’a rien d’un chiromancien. Je veux dire qu’il n’a rien de mystérieux, d’ésotérique, qu’il n’a pas une apparence romantique. C’est un petit homme, gros, avec une tête comiquement chauve et de grandes lunettes d’or, quelqu’un qui tient le milieu entre le médecin de la famille et l’attorney de village. J’en suis aux regrets, mais ce n’est pas ma faute. Les gens sont si ennuyeux. Tous mes pianistes ont exactement l’air de pianistes et tous mes poètes exactement l’air de poètes. Je m’en souviens, la saison dernière, j’avais invité à dîner un épouvantable conspirateur, un homme qui avait versé le sang d’une foule de gens, qui portait toujours une cotte de mailles et avait un poignard caché dans la manche de sa chemise. Eh bien ! sachez que quand il est arrivé, il avait simplement la mine d’un bon vieux clergyman. Toute la soirée, il fit pétiller ses bons mots. Certes, il fut très amusant et bien de tous points, mais j’étais cruellement déçue. Quand je l’interrogeai au sujet de sa cotte de mailles, il se contenta de rire et me dit qu’elle était trop froide pour la porter en Angleterre… Ah ! voici M. Podgers. Eh bien ! monsieur Podgers, je voudrais que vous lisiez dans la main de la duchesse de Paisley… Duchesse, voulez-vous enlever votre gant… non pas celui de la main gauche… l’autre…

— Ma chère Gladys, vraiment je ne crois pas que ceci soit tout à fait convenable, dit la duchesse en déboutonnant comme à regret un gant de peau assez sale.

— Jamais rien de ce qui intéresse ne l’est, dit lady Windermere : on a fait le monde ainsi[2]. Mais il faut que je vous présente, duchesse. Voici M. Podgers, mon chiromancien favori ; monsieur Podgers, la duchesse de Paisley… et si vous dites qu’elle a un mont de la lune plus développé que le mien, je ne croirai plus en vous désormais.

— Je suis sûre, Gladys, qu’il n’y a rien de ce genre dans ma main, dit la duchesse d’un ton grave.

— Votre Grâce est tout à fait dans le vrai, répliqua M. Podgers en jetant un coup d’œil sur la petite main grassouillette aux doigts courts et carrés. La montagne de la lune n’est pas développée. Cependant la ligne de la vie est excellente. Veuillez avoir l’obligeance de laisser fléchir le poignet… je vous remercie… trois lignes distinctes sur la rascette[3]… vous vivrez jusqu’à un âge avancé, duchesse, et vous serez extrêmement heureuse… Ambition très modérée, ligne de l’intelligence sans exagération, ligne du cœur…

— Là-dessus soyez discret, monsieur Podgers, cria lady Windermere.

— Rien ne me serait plus agréable, répondit M. Podgers en s’inclinant, si la duchesse y avait donné lieu, mais j’ai le regret de dire que je vois une grande constance d’affection combinée avec un sentiment très fort du devoir.

— Veuillez continuer, monsieur Podgers, dit la duchesse dont le regard marquait la satisfaction.

— L’économie n’est pas la moindre des vertus de votre Grâce, poursuivit M. Podgers.

Lady Windermere éclata en rires convulsifs.

— L’économie est une excellente chose, remarqua la duchesse avec complaisance. Quand j’ai épousé Paisley, il avait onze châteaux et pas une maison convenable où l’on pût habiter.

— Et maintenant il a douze maisons et pas un seul château, s’écria lady Windermere.

— Eh ! ma chère, dit la duchesse, j’aime…

— Le confort, reprit M. Podgers, et les perfectionnements modernes, et l’eau chaude amenée dans toutes les chambres. Votre Grâce a tout à fait raison. Le confort est la seule chose que notre civilisation puisse nous donner.

— Vous avez admirablement décrit le caractère de la duchesse, monsieur Podgers. Maintenant veuillez nous dire celui de lady Flora.

Et pour répondre à un signe de tête de l’hôtesse souriante, une petite jeune fille, aux cheveux roux d’Écossaise et aux omoplates très hautes, se leva gauchement de dessus le canapé et exhiba une longue main osseuse avec des doigts aplatis en spatule.

— Ah ! une pianiste, je vois ! dit M. Podgers, une excellente pianiste et peut-être une musicienne hors ligne. Très réservée, très honnête et douée d’un vif amour pour les bêtes.

— Voilà qui est tout à fait exact ! s’écria la duchesse se tournant vers lady Windermere. Absolument exact. Flora élève deux douzaines de collies à Macloskie et elle remplirait notre maison de ville d’une véritable ménagerie si son père le lui permettait.

— Bon ! mais c’est justement là ce que je fais chez moi chaque jeudi soir, riposta en riant lady Windermere. Seulement je préfère les lions aux collies.

— C’est là votre seule erreur, lady Windermere, dit M. Podgers avec un salut pompeux.

— Si une femme ne peut rendre charmantes ses erreurs, ce n’est qu’une femelle, répondit-elle… Mais il faut encore que vous nous lisiez dans quelques mains… Venez, sir Thomas, montrez les vôtres à M. Podgers.

Et un vieux monsieur d’allure fine, qui portait un veston blanc, s’avança et tendit au chiromancien une main épaisse et rude avec un très long doigt du milieu.

— Nature aventureuse ; dans le passé quatre longs voyages et un dans l’avenir… Naufragé trois fois… Non deux fois seulement, mais en danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur acharné, très ponctuel, ayant la passion des collections de curiosités. Une maladie dangereuse entre la seizième et la dix-huitième année. A hérité d’une fortune vers la trentième. Grande aversion pour les chats et les radicaux.

— Extraordinaire ! s’exclama sir Thomas. Vous devriez lire aussi dans la main de ma femme.

— De votre seconde femme, dit tranquillement M. Podgers qui conservait toujours la main de sir Thomas dans la sienne.

Mais lady Marvel, femme d’aspect mélancolique, aux cheveux noirs et aux cils de sentimentale, refusa nettement de laisser révéler son passé ou son avenir.

Aucun des efforts de lady Windermere ne put non plus amener M. de Koloff, l’ambassadeur de Russie, à consentir même à retirer ses gants.

En réalité, bien des gens redoutaient d’affronter cet étrange petit homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d’or et aux yeux d’un brillant de perle, et quand il dit à la pauvre lady Fermor, tout haut et devant tout le monde, qu’elle se souciait fort peu de la musique, mais qu’elle raffolait des musiciens, on estima, en général, que la chiromancie est une science qu’il ne faut encourager qu’en tête-à-tête[4].

Lord Arthur Savile, cependant, qui ne savait rien de la malheureuse histoire de lady Fermor, et qui avait suivi M. Podgers avec un très grand intérêt, avait une vive curiosité de le voir lire dans sa main.

Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant, il traversa la pièce et s’approcha de l’endroit où lady Windermere était assise et, avec une rougeur, qui était un charme, lui demanda si elle pensait que M. Podgers voudrait bien s’occuper de lui.

— Certes oui, il s’occupera de vous, fit lady Windermere. C’est pour cela qu’il est ici. Tous mes lions, lord Arthur, sont des lions en représentation. Ils sautent dans des cerceaux, quand je le leur demande. Mais il faut auparavant que je vous prévienne que je dirai tout à Sybil. Elle vient luncher avec moi demain pour causer chapeaux, et si M. Podgers trouve que vous avez un mauvais caractère ou une tendance à la goutte, ou une femme qui vit à Bayswater[5], certainement je ne le lui laisserai pas ignorer.

Lord Arthur sourit et hocha la tête.

— Je ne suis pas effrayé, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que je la connais.

— Ah ! je suis un peu contrariée de vous entendre dire cela. La meilleure assise du mariage, c’est un malentendu mutuel… non, je ne suis pas du tout cynique. J’ai seulement de l’expérience, ce qui, cependant, est très souvent la même chose… M. Podgers, lord Arthur Savile meurt d’envie que vous lisiez dans sa main. Ne lui dites pas qu’il est fiancé à l’une des plus jolies filles de Londres : il y a un mois que le Morning Post en a publié la nouvelle.

— Chère lady Windermere, s’écria la marquise de Jedburgh, ayez l’obligeance de laisser M. Podgers s’arrêter ici une minute de plus. Il est en train de me dire que je monterai sur les planches et cela m’intéresse au plus au point.

— S’il vous a dit cela, lady Jedburgh, je ne vais pas hésiter à vous l’enlever. Venez immédiatement, M. Podgers, et lisez dans la main de lord Arthur.

— Bon ! dit lady Jedburgh faisant une petite moue, comme elle se levait du canapé, s’il ne m’est pas permis de monter sur les planches, il me sera au moins permis d’assister au spectacle, j’espère.

— Naturellement. Nous allons tous assister à la séance, répliqua lady Windermere. Et maintenant, M. Podgers, reprenez-nous et dites-nous quelque chose de joli, lord Arthur est un de mes plus chers favoris.

Mais quand M. Podgers vit la main de lord Arthur, il devint étrangement pâle et ne souffla mot.

Un frisson sembla passer sur lui. Ses grands sourcils broussailleux furent saisis d’un tremblement convulsif du tic bizarre, irritant, qui le dominait, quand il était embarrassé.

Alors, quelques grosses gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, comme une rosée empoisonnée et ses doigts gras devinrent froids et visqueux.

Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces étranges signes d’agitation et, pour la première fois de sa vie, il éprouva de la peur. Son mouvement naturel fut de se sauver du salon, mais il se contint.

Il valait mieux connaître le pire, quel qu’il fût, que de demeurer dans cette affreuse incertitude.

— J’attends, M. Podgers, dit-il.

— Nous attendons tous, cria lady Windermere de son ton vif, impatient.

Mais le chiromancien ne répondit pas.

— Je crois qu’Arthur va monter sur les planches, dit lady Jedburgh, et qu’après votre sortie M. Podgers a peur de le lui dire.

Soudain M. Podgers laissa tomber la main droite de lord Arthur et empoigna fortement la gauche, se courbant si bas pour l’examiner que la monture d’or de ses lunettes sembla presque effleurer la paume.

Un moment, son visage devint un masque blanc d’horreur, mais il recouvra bientôt son sang-froid[6] et, regardant lady Windermere, lui dit avec un sourire forcé :

— C’est la main d’un charmant jeune homme.

— Certes oui, répondit lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant ? Voilà ce que j’ai besoin de savoir.

— Tous les jeunes gens charmants sont des maris charmants, reprit M. Podgers.

— Je ne crois pas qu’un mari doive être trop séduisant, murmura lady Jedburgh, d’un air pensif. C’est si dangereux.

— Ma chère enfant, ils ne sont jamais trop séduisants, s’écria lady Windermere. Mais ce qu’il me faut ce sont des détails. Il n’y a que les détails qui intéressent. Que doit-il arriver à lord Arthur ?

— Eh bien ! Dans quelques jours lord Arthur doit faire un voyage.

— Oui, sa lune de miel naturellement.

— Et il perdra un parent.

— Pas sa sœur, j’espère, dit lady Jedburgh d’un ton apitoyé.

— Certes non, pas sa sœur, répondit M. Podgers avec un geste de dépréciation de la main, un simple parent éloigné.

— Bon ! je suis cruellement désappointée, fit lady Windermere. Je n’ai absolument rien à dire à Sybil demain. Qui se préoccupe aujourd’hui de parents éloignés ? Voilà des années que ce n’est plus la mode. Cependant, je suppose qu’elle fera bien d’acheter une robe de soie noire : cela sert toujours pour l’église, voyez-vous. Et, maintenant, allons souper. On a sûrement tout mangé là-bas, mais nous pourrons encore trouver du bouillon chaud. François faisait autrefois du bouillon excellent, mais maintenant il est si agité par la politique que je ne suis jamais certaine de rien avec lui. Je voudrais bien que le général Boulanger se tînt tranquille… Duchesse, je suis sûre que vous êtes fatiguée !

— Pas du tout, ma chère Gladys, répondit la duchesse en marchant vers la porte, je me suis beaucoup amusée et le chiropodist, je veux dire le chiromancien, est très amusant. Flora, où peut être mon éventail d’écaille de tortue ?… Oh ! merci, sir Thomas, merci beaucoup !… Et mon châle de dentelle ?… Oh merci, sir Thomas, trop aimable vraiment !

Et la digne créature finit par descendre les escaliers sans avoir laissé plus de deux fois tomber son flacon d’odeur.

Tout ce temps-là, lord Arthur Savile était demeuré debout près de la cheminée avec le même sentiment de frayeur qui pesait sur lui, la même maladive préoccupation d’un avenir mauvais.

Il sourit tristement à sa sœur comme elle glissa près de lui au bras de lord Plymdale, fort jolie dans son brocard rose garni de perles, et il entendit à peine lady Windermere, quand elle l’invita à la suivre. Il pensa à Sybil Merton et l’idée que quelque chose pourrait se placer entre eux remplit ses yeux de larmes.

Quelqu’un qui l’aurait regardé eût dit que Némésis avait dérobé le bouclier de Pallas et lui avait montré la tête de la Gorgone. Il paraissait pétrifié et son visage avait l’aspect d’un marbre dans sa mélancolie.

Il avait vécu la vie délicate et luxueuse d’un jeune homme bien né et riche, une vie exquise affranchie de tous soucis avilissants, une vie d’une belle insouciance[7] d’enfant, et maintenant, pour la première fois, il eut conscience du terrible mystère de la destinée, de l’effrayante idée du sort.

Que tout cela lui semblait fou et monstrueux !

Se pouvait-il que ce qui était écrit dans sa main, en caractères qu’il ne pouvait lire mais qu’un autre pouvait déchiffrer, fût quelque terrible secret de faute, quelque sanglant signe de crime !

N’y avait-il nulle échappatoire ?

Ne sommes-nous que des pions d’échiquier que met en jeu une puissance invisible, que des vases que le potier modèle à sa guise pour l’honneur ou la honte ?

Sa raison se révolta contre cette pensée et pourtant il sentait que quelque tragédie était suspendue sur sa tête et qu’il avait été tout d’un coup appelé à porter un fardeau intolérable.

Les acteurs sont vraiment des gens heureux ; ils peuvent choisir de jouer soit la tragédie soit la comédie, de souffrir ou d’égayer, de faire rire ou de faire pleurer. Mais, dans la vie réelle, c’est bien différent.

Bien des hommes et bien des femmes sont contraints de jouer des rôles auxquels rien ne les destinait. Nos Guildensterns nous jouent Hamlet et notre Hamlet doit plaisanter comme un Prince Hal.

Le monde est un théâtre, mais la pièce est déplorablement distribuée.

Soudain M. Podgers entra dans le salon.

À la vue de lord Arthur, il s’arrêta et sa grasse figure sans distinction devint d’une couleur jaune verdâtre. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent et il y eut un moment de silence.

— La duchesse a laissé ici un de ses gants, lord Arthur, et elle m’a demandé de le lui rapporter, dit enfin M. Podgers. Ah ! je le vois sur le canapé !… Bonsoir !

— Monsieur Podgers, il faut que j’insiste pour que vous me donniez une réponse immédiate à une question que je vais vous poser.

— À un autre moment, lord Arthur. La duchesse m’attend. Il faut que je la rejoigne.

— Vous n’irez pas. La duchesse n’est pas si pressée.

— Les dames n’ont pas l’habitude d’attendre, dit M. Podgers avec un sourire maladif. Le beau sexe est toujours impatient.

Les lèvres fines, et comme ciselées de lord Arthur se plissèrent d’un dédain hautain.

La pauvre duchesse lui semblait de si maigre importance en ce moment.

Il traversa le salon et vint à l’endroit où M. Podgers était arrêté.

Il lui tendit sa main.

— Dites-moi ce que vous voyez là. Dites-moi la vérité. Je veux la connaître. Je ne suis pas un enfant.

Les yeux de M. Podgers clignotèrent sous ses lunettes d’or. Il se porta d’un air gêné d’un pied sur l’autre, tandis que ses doigts jouaient nerveusement avec une chaîne de montre étincelante.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que j’ai vu dans votre main, lord Arthur, quelque chose de plus que ce que je vous ai dit ?

— Je sais que vous avez vu quelque chose de plus et j’insiste pour que vous me disiez ce que c’est. Je vous donnerai un chèque de cent livres.

Les yeux verts étincelèrent une minute, puis redevinrent sombres.

— Cent guinées ! fit enfin M. Podgers à voix basse.

— Oui, cent guinées. Je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre club ?

— Je n’ai pas de club. C’est-à-dire je n’en ai pas en ce moment, mais mon adresse est… Permettez-moi de vous donner ma carte.

Et tirant de la poche de son veston un morceau de carton doré sur tranche, M. Podgers le tendit avec un salut profond à lord Arthur qui lut :

MR SEPTIMUS R PODGERS.
CHIROMANCIEN
103a West Moon street

— Je reçois de 10 à 4, murmura M. Podgers d’un ton mécanique, et je fais une réduction pour les familles.

— Dépêchez-vous ! cria lord Arthur devenant très pâle et lui tendant la main.

M. Podgers regarda autour de lui d’un coup d’œil nerveux et fit retomber la lourde portière[8] sur la porte.

— Ceci prendra un peu de temps, lord Arthur. Vous feriez mieux de vous asseoir.

— Dépêchez, monsieur, cria de nouveau lord Arthur frappant du pied avec colère sur le parquet ciré.

M. Podgers sourit, sortit de sa poche une petite loupe à verre grossissant et l’essuya soigneusement avec son mouchoir.

— Je suis tout à fait prêt, dit-il.



  1. En français dans le texte.
  2. En français dans le texte.
  3. En français dans le texte.
  4. En français dans le texte.
  5. Quartier avoisinant au nord Kensington Park, habité par les femmes entretenues par l’aristocratie de Londres (Note du traducteur.)
  6. En français dans le texte.
  7. En français dans le texte.
  8. En français dans le texte.