Le Crime de lord Arthur Savile (recueil)/Le Crime de lord Arthur Savile/2

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Traduction par Albert Savine.
Stock (p. 28-35).


II


Dix minutes plus tard, le visage blanc de terreur, les yeux affolés de chagrin, lord Arthur Savile se précipitait hors de Bentinck House.

Il se fit un chemin à travers la cohue des valets de pied, couverts de fourrures, qui stationnaient autour du grand pavillon à colonnades.

Il semblait ne voir ni n’entendre quoi que ce fût.

La nuit était très froide et les becs de gaz, autour du square, scintillaient et vacillaient sous les coups de fouet du vent, mais ses mains avaient une chaleur de fièvre et ses tempes brûlaient comme du feu.

Il allait et venait, presque avec la démarche d’un homme ivre.

Un agent de police le regarda avec curiosité, comme il passait, et un mendiant, qui se détacha d’un pas de porte pour lui demander l’aumône, recula d’effroi en voyant un malheur plus grand que le sien.

Une fois, lord Arthur Savile s’arrêta sous un réverbère et regarda ses mains. Il crut voir la tache de sang qui les souillait et un faible cri jaillit de ses lèvres tremblantes.

Assassin ! voilà ce que le chiromancien y avait vu. Assassin ! La nuit même semblait le savoir et le vent désolé le cornait à ses oreilles. Les coins sombres des rues étaient pleins de cette accusation. Elle grimaçait à ses yeux aux toits des maisons.

Tout d’abord, il alla au Park, dont le bois sombre semblait le fasciner. Il s’appuya aux grilles d’un air las, refroidissant ses tempes à l’humidité du fer et écoutant le silence chuchoteur des arbres.

— Assassin ! Assassin ! répéta-t-il comme si la réitération de l’accusation pouvait obscurcir le sens du mot.

Le son de sa propre voix le fit frissonner et, pourtant, il souhaitait presque que l’écho l’entendît et réveillât de ses rêves la cité endormie. Il sentait un désir d’arrêter le passant de hasard et de tout lui dire.

Puis, il erra autour d’Oxford-street dans des ruelles étroites et honteuses.

Deux femmes aux faces peintes le raillèrent, comme il passait.

D’une cour sombre arriva à lui un bruit de jurons et de gifles, suivi de cris perçants et, pressés pêle-mêle sous une porte humide et glaciale, il vit les dos voûtés et les corps usés de la pauvreté et de la vieillesse.

Une étrange pitié s’empara de lui.

Ces enfants du péché et de la misère étaient-ils prédestinés à leur sort, comme lui au sien ? N’étaient-ils comme lui que les marionnettes d’un guignol monstrueux ?

Et, pourtant, ce ne fut pas le mystère, mais la comédie de la souffrance qui le frappa, son inutilité absolue, son grotesque manque de sens. Que tout lui parut incohérent, dépourvu d’harmonie ! Il était stupéfait de la discordance qu’il y avait entre l’optimisme superficiel de notre temps et les faits réels de l’existence.

Il était encore très jeune.

Quelque temps après, il se trouva en face de Marylebone Church.

La chaussée silencieuse semblait un long ruban d’argent pâli, moucheté ici et là par les arabesques sombres d’ombres mouvantes.

Tout là-bas s’arrondissait en cercle la ligne des becs de gaz vacillants et devant une petite maison entourée de murs stationnait un fiacre solitaire dont le cocher dormait sur le siège.

Lord Arthur marcha à pas rapide dans la direction de Portland Place, regardant à chaque instant autour de lui comme s’il craignait d’être suivi.

Au coin de Rich-Street, deux hommes étaient arrêtés et lisaient une petite affiche sur une palissade.

Un étrange sentiment de curiosité agit sur lui et il traversa la rue dans cette direction.

Comme il approchait, le mot assassin en lettres noires lui heurta l’œil.

Il s’arrêta et un flux de rougeur lui monta aux joues.

C’était un avis officiel offrant une récompense à qui fournirait des renseignements propres à faciliter l’arrestation d’un homme, de taille moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou à rebords relevés, une veste noire et des pantalons de toile de coton rayée. Cet homme avait une cicatrice sur la joue droite.

Lord Arthur lut l’affiche, puis il la relut encore.

Il se demanda si l’homme serait arrêté et comment il avait reçu cette écorchure.

Peut-être un jour son nom serait-il placardé de la sorte sur les murailles de Londres ? Un jour peut-être, on mettrait aussi sa tête à prix.

Cette pensée le rendit malade d’horreur.

Il tourna sur ses talons et s’enfuit dans la nuit.

Il savait à peine où il se trouvait.

Il avait un souvenir vague d’avoir erré à travers un labyrinthe de maisons sordides, de s’être perdu dans un gigantesque fouillis de rues sombres et l’aurore commençait à poindre quand enfin il reconnut qu’il était dans Picadilly-Circus.

Comme il suivait Belgrave-Square, il rencontra les grandes voitures de roulage qui se rendaient à Covent-Garden.

Les charretiers en blouse blanche, aux agréables figures bronzées par le soleil, aux incultes cheveux bouclés, allongeaient vigoureusement le pas, faisant claquer leur fouet et s’interpellant tantôt les uns tantôt les autres.

Sur le dos d’un énorme cheval gris, le chef de file d’un attelage, était huché un garçon joufflu, un bouquet de primevères à son chapeau rabattu, s’accrochant d’une poigne ferme à la crinière et riant aux éclats.

Dans la clarté matinale, les grands tas de légumes se détachaient comme des blocs de jade verts sur les pétales roses de quelque rose merveilleuse.

Lord Arthur éprouva un sentiment de curiosité vive, sans qu’il pût dire pourquoi.

Il y avait quelque chose dans la délicate joliesse de l’aube qui lui semblait d’une inexprimable émotion et il pensa à tous les jours qui naissent en beauté et se couchent en tempête.

Ces lourdauds, avec leurs voix rudes, leur grossière belle humeur, leur allure nonchalante, quel étrange Londres ils voyaient ! un Londres libéré des crimes de la nuit et de la fumée du jour, une cité pâle, fantômale, une ville désolée de tombes.

Il se demanda ce qu’ils en pensaient et s’ils savaient quelque chose de ses splendeurs et de ses hontes, de ses joies fières et si belles de couleur, de son horrible faim, et de tout ce qui s’y brasse et s’y ruine du matin au soir.

Probablement, c’était seulement pour eux un débouché, un marché où ils portaient leurs produits pour les vendre et où ils ne séjournaient au plus que quelques heures, laissant à leur départ les rues toujours silencieuses, les maisons toujours endormies.

Il eut du plaisir à les voir passer.

Si rustres qu’ils fussent, avec leurs gros souliers à clous, leur démarche de lourdauds, ils portaient en eux quelque chose de l’Arcadie.

Lord Arthur sentit qu’ils avaient vécu avec la Nature et qu’elle leur avait enseigné la Paix. Il leur envia tout ce qu’ils avaient d’ignorance.

Quand il atteignit Belgrave-Square, le ciel était d’un bleu évanescent et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.