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Le Crime des Vieux/1

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Les Éditions de France (p. 2-98).


PREMIÈRE PARTIE

LES VIEUX ONT SOIF !


Les vieux fous sont plus fous que les jeunes.
LA ROCHEFOUCAULD.


I


L’année 1935 fut fertile en événements surprenants. À cette époque, j’approchais de la trentaine, c’est-à-dire de l’âge où l’on n’est pas encore trop mûr et gonflé d’expérience et où l’on a franchi, cependant, les limites de cette jeunesse dont Bossuet affirme qu’elle est téméraire et malavisée et dont un autre sage prétend qu’elle est la fièvre de la raison.

Je ne pense pas qu’il soit utile de vous renseigner abondamment sur ma modeste personne et d’alourdir ce difficile récit par un luxe de détails oiseux concernant mes ascendants, mes tares héréditaires, mes arcanes physiologiques, mes aptitudes et dispositions, comme cela se voit dans les romans de M. Honoré de Balzac et de quelques pâles imitateurs de ce grand romancier. Ce serait, d’ailleurs, d’une admirable banalité. Un père qui se tuait à la tâche, en un siècle où il fallait travailler pour vivre et non vivre pour travailler. La guerre, la fameuse guerre dite du « Droit, de la Justice et de la Civilisation » qui détériora sérieusement l’infortuné à qui je dois mes jours. Puis l’école, l’internat, les examens, toute une vie pénible, médiocre, exempte de joies et de lumière. Mais je passe. Qu’il suffise d’indiquer que, pourvu, un beau jour, d’un diplôme qu’on qualifiait alors de licence ès lettres, mais entièrement démuni de numéraire, je me risquai timidement à tenter mes premiers pas dans la carrière journalistique.

Je m’étais décidé pour le journalisme parce que, ma foi, je me sentais doué d’une assez vive intelligence et d’une remarquable faculté d’assimilation. Je cédais, de plus, assez volontiers aux œillades d’un agréable farniente, et, un certain amoralisme aidant, je cumulais toutes les qualités requises pour réussir brillamment dans le métier. Mais j’avais, malgré tout, préjugé de mes dons et qualités. Il faut beaucoup de travers et d’ignorance pour faire un parfait journaliste, mais il y faut aussi autre chose, ce je ne sais quoi (plus ou moins poétique), ce rien indéfinissable qu’on a baptisé le talent. Du talent, j’en monopolisais, on voudra bien me croire, le plus possible. Mais d’autres, à la grande foire du hasard, en avaient acheté davantage. De sorte que je me tenais à un rang honorable, sans trop d’outrecuidance.

Et puis je vivotais. En ces temps lointains, une petite minorité d’individus détenait à peu près toute la fortune publique. L’argent leur conférait la puissance. Les autres, à des degrés divers, se voyaient obligés de besogner pour assurer, plus ou moins largement, leur pitance. Car, on ne s’avisait pas encore que tout être vivant peut revendiquer d’abord et avant tout, le droit naturel, imprescriptible, de se nourrir, se vêtir, se loger, de même que le droit de respirer. Si j’insiste sur de telles bizarreries, longuement étudiées et signalées par nos historiens, c’est, précisément, pour en venir aux petits événements dont j’ai parlé plus haut.

Je me trouvais, cet après-midi là, en compagnie du poète Xavier Farigoulis, de l’école « Surpsychique », qui dans la salle de rédaction du Vespéral, disputait ferme avec le poète Antonin Coquelicot de l’école « Concentrologomachique ». Ces deux malheureux, torturés par leurs démons familiers, se mitraillaient de mots, de formules, de définitions, se bombardaient d’apophtegmes, se lançaient à la tête les plus inconcevables billevesées. J’étais nanti, encore, de quelques illusions et, pour avoir beaucoup lu les aînés, je n’imaginais les faiseurs de vers que sous l’aspect romantique : immense chevelure, larges cravates, barbiche au vent et feutre mou aux plates ailes. Combien différents s’avéraient mes bardes bardés de nonchalance, visages glabres, vertex déplumés, gestes menus, voix aigres, anatomies indigentes et moulées dans des complets aussi impeccables que désespérément résistants. Je savais que, chaque soir, avant de se glisser dans les draps de Morphée, Farigoulis, féru d’élégance, entassait, — Pélion sur Ossa ! — les tomes épais du Larousse sur son pantalon méticuleusement plié au bon endroit. Certes, le pli s’accusait, irréprochable, mais l’étoffe élimée luisait fâcheusement. Quant à Coquelicot, il laissait paraître plus de désinvolture dans ses façons vestimentaires ; par malheur, affligé d’un encombrant système pileux, il employait des heures à se raser et à se balafrer maladroitement un visage déjà constellé de bosses et d’apophyses où l’on distinguait du premier regard, sous le front indigent du pirate de la Savane, le nez rubescent, le trouble vaseux de la sclérotique et l’accentuation anormale des zygomas. Ajoutez à cela une petite toux opiniâtre et vous comprendrez que le pauvre bougre était la proie lamentable et désarmée d’une colonie de bacilles.

D’ordinaire, ces deux prêtres d’Apollon, objets des plus fines railleries, réjouissaient toute la rédaction. Mais je n’étais pas d’humeur à déguster leurs sornettes. Je guettais le téléphone. Ah ! l’horrible instrument de barbare supplice, heureusement aboli, qui nécessitait des stations interminables et des appels désespérés, provoquait de folles colères, finissait de détraquer nos nerfs ! Je n’empoignais le récepteur qu’avec une rage concentrée et je réclamais mon numéro comme on profère une menace. Pourtant le téléphone m’était, ce jour-là, plus sympathique, beaucoup plus sympathique. Parbleu ! J’attendais, non sans impatience, que retentît sa sonnerie, sa grinçante sonnerie, laquelle devait m’annoncer, à l’autre bout du fil, la présence, l’adorable présence de Juliette.

Eh ! oui ! De Juliette qui m’avait consenti un rendez-vous avant dîner, à condition que… car les femmes ne savent jamais exactement si elles seront libres et disposées. De Juliette dont ma pensée était emplie depuis quelques semaines — cette folle de Juliette, au rire clair, aux dents pointues de jeune louve, aux yeux pailletés de mystérieuses lueurs dansantes tels des feux follets…

Ma montre marquait près de cinq heures, ou dix-sept heures, si vous préférez. De congé, je n’étais venu au journal que pour ce coup de téléphone qui, à mon gré, tardait trop. Pour tromper mon impatience, je me rapprochai de mes deux fabricants de vers autour desquels quelques rédacteurs facétieux s’arrondissaient en cercle. Un instant, amusé, j’écoutai :


farigoulis. — Toute poésie doit être diaphane et fluide ; le vers exprime l’inexprimable, le flou, l’indécis. Le poète s’affranchit de la réalité, plonge dans les régions inaccessibles ; il baigne dans les ondes du psychisme !

coquelicot. — La poésie n’est que l’expression de la réalité profonde. Le vers ne s’envole pas ; il pénètre. Le vers doit être dissocié, morcelé comme les choses mêmes.

farigoulis. — Pardon ! L’indispensable eurythmie…

coquelicot. — Fadaises. La poésie est en tout. L’enclume du forgeron, vibrante d’étincelles, est une symphonie. On ne définit point les choses. On les souligne.

farigoulis. — La poésie, c’est l’envol, l’âme qui s’effeuille dans l’univers.

coquelicot. — La poésie, c’est le choc brutal, contre l’âme, de la sur-réalité.

farigoulis. — Je dis, dans la Revue Super-psychoformiste

coquelicot. — Je publie, dans la Revue du Double Cosmos, oh ! un court poème, fait entièrement de sensations vibratoires. Voulez-vous me consentir l’amabilité de l’intégrer dans vos méninges ?

farigoulis, simplement. — Je vous ouïs.

coquelicot (il a une quinte de toux). — Voilà… euh !… Titre : « Le premier Hum ».

(Il déclame d’une voix fluette.)


Des façades sous le soleil en grappes de groseille.
Pluie fondue ; grêle ; vents et remords.
J’ai collé deux timbres-poste sur cette enveloppe.
Et, maintenant, j’exhume des souris.
Des souris couleur de pêche trop mûre,
Pour porter mon diadème en platine.
Sang, vermeil de la gloire ! Sang vermeil !
Jeanne d’Arc se profile dans les nuages.
Bifteek aux pommes ! Cagoules ! Chaussettes russes !
Tabatières ! Tabatières !
Hum ! Hum !
Brosse, Adam ! Brosse tes poils luisants !
Brosse, brosse, Adam !
Sans trêve
Et toi, Ève,
Rêve.
Brève
Est l’heure du serpent
Pan !
Dans la pomme !
Pomme d’Adam !
d’Am !
Dam !
Ah ! Dame !


(Applaudissements bruyants.) Farigoulis se dresse. Il est jaune, rouge, vert… l’envie suinte de son visage décomposé. D’un geste violent, il rejette sa chevelure en arrière, dans un nuage neigeux de fines pellicules, et réclame le silence.

farigoulis. — Écoutez… À mon tour… Un innocent poème qui doit figurer dans mon prochain recueil. Petits Chichis. Ça s’intitule : Lypothimie des soirs. Vous y êtes ?

(Il roucoule.)


Sous l’horizon frêle,
Le soleil éteint,
Dans les lointains, teint
Une mer pucelle.

Silent soir, montant
Sans apothéose.
C’est un couchant rose
Prosaïquement.

Quoi ! nulle fanfare !
L’astre décevant
S’efface devant
L’éveil bleu d’un phare.

Dans le ciel jauni,
Une clarté glauque,
Loque, pandeloque
Sur un fonds honni.

Oh ! ce crépuscule
Sans gloire, indolent,
Où le jour râlant
Pas à pas recule.

Oh ! la fade nuit !
Sphynxiale goule,
Qui tête et engoule
Le lumineux bruit.


Âme, âme errabonde !
Voici le coma,
Souhait où rama
Ton vœu de surmonde.

Et n’entend le son
Que cèle et décèle
La Celle que telle
Quêta ta chanson.

Comme un glis timide,
Au creux du néant,
De monde naissant,
Flou dans l’insipide.


Coquelicot tousse, tousse. Son nez revêt des teintes de langouste ébouillantée ; il atteint peu à peu à une extraordinaire coruscation. Les auditeurs, consternés n’ont même plus la force d’applaudir.


Drelin… drin… drrrin… Ah ! le téléphone. D’un saut, je me jetai sur l’appareil. Nul doute. C’était Juliette.

— Allô !… Oui… le Vespéral… C’est toi ?… Hein ! Vous dites… Ah ! sapristi !… Une communication urgente… C’est que je ne suis pas de service… moi, vous savez, je m’en balance… Ah ! c’est vous, Tapatou. Bon, j’écoute… Quoi ?… qu’est-ce que vous me sortez là ?… C’est impossible… La Banque des Pays Neufs… Elle aussi… Mais c’est fou… Entendu… Je vais prévenir le patron.

Je me tournai vers les rédacteurs, toujours empressés et hilares autour de mes deux aèdes, et d’un signe impérieux ordonnai l’attention :

— Eh là ! vous autres… Savez-vous ce qu’on vient de m’apprendre ?… La Banque des Pays Neufs… cambriolée… Trois millions évaporés, envolés, évanouis… Pffut !… Un trou dans le mur… Un veilleur endormi…

Tumulte dans la salle. Gloussements, glapissements, meuglements… Ça c’est un peu fort !… Mais c’est la troisième fois… Inouï !… Fabuleux !… Fantastique !… Nestor Coquet, vieux pamphlétaire endurci, blanchi sous les injures, fit deux pas dans ma direction et, de sa voix grave, formula :

— Quel beau papier on aurait fait avec ça… autrefois.

Il disait vrai, l’ancêtre… Quand je débutai dans la presse, on écrivait encore. On trouvait, dans les publiques feuilles, des chroniques, des échos, des « variétés », de petits articulets. On alimentait diverses rubriques. On signait ses productions hâtives, souvent marquées au coin d’une verve intarissable et, à force de signer, on se constituait une personnalité importante, on se hissait sur la crête de la notoriété, on devenait un « as » de la profession. Aujourd’hui tout est chahuté. Les journaux se sont transformés en usines et les plumitifs en servants de la machine à imprimer… Mais je n’avais pas le loisir de philosopher sur l’évolution des mœurs et la bassesse des hommes. Le rédacteur en chef — le Maître investi d’un formidable pouvoir — venait d’apparaître, sourcils froncés, regard sévère :

— Que se passe-t-il ?

— Une communication. On a cambriolé la Banque des Pays Neufs, par les mêmes procédés que pour le Crédit Illimité, l’autre semaine… Une large ouverture dans le mur… Les coffres éventrés… De plus, un gardien dans l’hypnose.

— Pas d’autres détails ?

— Non.

— Il faut voir ça au plus vite… C’est très intéressant. Voyons, vous, Farigoulis ?… Non. Vous n’êtes bon qu’à pisser des vers, et encore… Et vous, Nestor ?

Je revois la grimace de dégoût du vieux Coquet :

— Pas mon affaire, ça ! De mon temps…

— Ça va, ça va, trancha le chef… Ma foi, mon cher Doucet — il s’adressait à ma modeste personne — je ne vois guère que vous qui puissiez…

— Mais je suis de congé…

— Ça m’est égal… Vous prendrez votre congé un autre jour… Ne comprenez-vous pas que ça devient effarant… Trois inexplicables cambriolages en quinze jours… Des millions enlevés… Nous avons affaire à une bande organisée, supérieurement outillée et disciplinée… Il s’agit, d’ailleurs, de ne pas se faire griller. Vous avez sous la dent un superbe « hors rubrique ».



Je quittai le bureau, assez maussade. Dehors, sur les boulevards, dans la tiédeur de mai, grouillait une foule disparate et bariolée où dominaient les toilettes claires des femmes. Ça sentait la joie de vivre, l’ivresse de paresser. Et moi qui m’étais promis une soirée délicieuse avec Juliette ! Je rageais intérieurement et, sans me presser, à pas menus, je m’orientai vers la rue Bataille où je savais trouver la banque.

Peu à peu, cependant, les bruits de la rue et le soleil s’en mêlant, ma mauvaise humeur se dissipait. Après tout, si je ratais ma soirée, j’obtenais en échange un bon petit « hors rubrique ». Ici, il faut que j’explique rapidement ce qu’étaient les journaux en l’an de grâce 1935.

En très peu de temps, sous l’influence des méthodes et des goûts américains, la presse française, renonçant à de vieilles et chères coutumes, avait radicalement supprimé tout ce qui apparaissait comme superflu, je veux dire tout ce qui de près ou de loin touchait à la littérature. On ne se préoccupait plus du style. On négligeait la forme pour ne surveiller que les formes et leur descente vertigineuse. L’art du journaliste consistait à cueillir au vol le moindre fait, à le condenser en quelques lignes, à l’orner, au besoin, d’une manchette significative. Le tout agrémenté de photographies et de croquis. Chaque feuille était divisée en huit ou neuf colonnes qui correspondaient à autant de rubriques. Si l’on veut un exemple prenons la rubrique : Suicides (21 avril 1935). On y lisait :


Une jeune fille de dix-sept ans, blonde, désespérée, se jette à la Seine. Amour. Amour.

Le nommé Jean Siroce, employé de banque, se loge une balle dans la tempe. Motif ignoré.

Adélaïde Blanchard, concierge, cinquante ans, malade, se pend avec son cordon de sonnette. Détachée à temps et conduite à l’hôpital.

Deux jeunes gens, lui, vingt-cinq ans, elle dix-neuf ans. Ils s’asphyxient avec le gaz dans leur chambre d’hôtel. Deux lettres trouvées sur la table nous renseignent sur leurs raisons de quitter ce monde. Lui voulait un enfant. Elle n’en voulait pas.

Pol Kerrh, jeune écrivain, ne pouvant trouver un éditeur pour son roman idéo-synthétique s’empoisonne en avalant son manuscrit. À l’agonie.

Etc., etc.


Les autres rubriques étaient tenues d’identique façon. Elles s’intitulaient : Vols et cambriolages, Incendies, Assassinats, Accidents, Drames de la jalousie… La politique avait son rayon à part. Cela comportait les séances de la Chambre et du Sénat avec commentaires brefs, l’étude succincte des projets de loi, les déplacements et laïus des ministres. Tous les journaux recevaient le mot d’ordre du gouvernement et défendaient ce gouvernement, quel qu’il fût. Je note encore les rubriques qui hospitalisaient l’économie politique, la science et les arts, les sports, les théâtres… Mais la publicité jouait là un rôle prépondérant.

Ce qui importait surtout, c’était le fait divers. Car, à cette joyeuse époque, fleurissaient les attentats, les meurtres, les vols, les rixes… Le système social de ce temps, basé sur la propriété, et qui courbait, sous une poignée d’heureux privilégiés, la masse des humains, provoquait tout naturellement les révoltes et les crimes. Mais ceux qu’intéresserait particulièrement l’histoire du vingtième siècle pourront consulter avec fruit les ouvrages de nos spécialistes. Ils y verront que la société où s’épanouit ma jeunesse nécessitait des prisons, des bagnes, des forteresses, à tous les coins du pays, et entretenait une immense armée de gendarmes, policiers, gardes-chiourme, destinés à conjurer les ravages de l’autre armée, celle qu’on appelait l’armée du crime.

Tels étaient donc les grands journaux. Aux rares entêtés qui persistaient à vouloir s’escrimer de la plume et en tirer des revenus, s’offrait la ressource des multiples brûlots, pamphlets, gazettes, publications de tout ordre et de toutes couleurs qui sévissaient hebdomadairement et vivaient de plus en plus péniblement grâce au concours de la publicité financière et au maniement de l’escopette. Dans ces feuilles, on se permettait la fantaisie la plus échevelée, on polémiquait, on critiquait, on commentait, on écrivait. Certaines revues très graves et copieuses donnaient refuge à d’antiques pédants et d’authentiques cuistres, héritiers de Trissotin et de Vadius, qui masquaient leur impuissance en se livrant éperdument à la chasse aux incorrections et en épilant les phrases.

Enfin, parmi les quotidiens, on comptait quelques feuilles dites d’opinion qui reflétaient plus ou moins les aspirations de certaines fractions du public. Ces feuilles se faisaient rares. Les unes se proposaient de changer la forme du gouvernement et de revenir aux respectables traditions monarchiques ; elles subsistaient grâce aux largesses de leur clientèle. D’autres, prétendant représenter ce qu’on appelait alors la classe ouvrière, prêchaient la Révolution sociale. Leur catéchisme se résumait en ceci : qu’il fallait tout bouleverser pour mettre ceux qui ne possédaient rien à la place de ceux qui possédaient tout. Ce programme était net et précis. Avouerai-je qu’en ce temps-là, je suivais avec quelque sympathie ces « social-communistes » pour avoir hanté l’apôtre dont ils se réclamaient : un nommé Karl Marx qui sema quelques idées justes, mais qu’on a depuis complètement oublié et enterré.

Pour me résumer, le journal, le grand journal apparaissait comme une immense ruche, une sorte de vaste maison de commerce analogue à ces magasins colossaux qui nécessitaient des bataillons d’employés faméliques. Il fallait, pour le lancer d’abord, pour le développer ensuite, d’énormes capitaux. Gens d’affaires, industriels, commerçants, banquiers, fournissaient cet apport indispensable et composaient le Conseil d’administration, mystérieuse et redoutable Entité dont les arrêts étaient rendus dans l’ombre.

Cependant, on parlait volontiers de la liberté de la presse et les citoyens de la troisième République française se déclaraient toujours prêts à s’insurger contre toute tentative de censure.

On voit, dans de telles conditions, quel sublime, réconfortant et confortable métier j’exerçais et ce qui pouvait me rester de commun avec Théophraste Renaudot — cet ingénieux et néfaste précurseur.

Mais, comme disaient nos contemporains de l’an 1935, il fallait bien vivre. Primum vivere, ajoutaient certains olibrius frottés de latin douteux.

Justement, ce hors rubrique dont je venais, grâce à la libéralité de mon rédacteur en chef, de bénéficier, allait me permettre d’arrondir un peu ma bourse, généralement assez plate. Le « hors rubrique », c’était une aubaine qu’on ne consentait pas à tout le monde. Elle était conditionnée, en dehors de l’événement important qui la justifiait, par des qualités de flair, de « débrouillage » et une expérience très sûre ! J’avais, déjà, saisi mainte occasion de me muer en une sorte de détective et de manœuvrer à mon aise dans plus d’un imbroglio. Ma réputation, dans les milieux journalistiques, me donnait bien des droits. Parmi les « fouineurs » auxquels on a recours, dans les grandes occasions, j’étais tout désigné.



Je franchis assez facilement un épais barrage d’agents occupés à maintenir une foule trépidante de malsaine curiosité. Je pénétrai dans une des vastes salles de la Banque où des magistrats, encadrés de policiers, faisaient vis-à-vis au directeur qu’escortaient les chefs de services. Je me glissai dans un coin pour écouter, fidèle en cela à une méthode qui m’a toujours réussi. On glane beaucoup plus en écoutant et en observant. Malheureusement la conversation de ces messieurs n’apportait rien de neuf.

Dans le fond de la pièce, presque nue, je distinguai le coffre-fort dont la porte métallique laissait voir un large trou qui aurait pu donner passage, presque, à un enfant et qui affectait la forme d’un cercle mal dessiné. À la porte d’entrée du bâtiment, j’avais déjà repéré, d’un coup d’œil prompt, une ouverture du même genre, mais de dimensions plus vastes. Par quels procédés les énigmatiques cambrioleurs avaient-ils pu ainsi perforer un métal aussi résistant ? L’hypothèse du chalumeau classique, même perfectionné, ne tenait pas. Et je me rappelai les sages déductions de M. Henriet, professeur de chimie, directeur du laboratoire Municipal, touchant l’intervention probable de rayons inconnus doués d’une incalculable puissance de destruction. Dans ce cas — et j’avais signalé l’hypothèse au Vespéral — nous nous trouvions en présence, non pas de cambrioleurs vulgaires, mais de parfaits techniciens, extraordinairement armés et organisés.

J’essayai de soutirer quelques tuyaux au chef de la Sûreté. D’ordinaire il m’accueillait avec bienveillance et se prêtait volontiers à la « question ». Mais, ce jour-là, il arborait une mine funèbre, roulait de droite à gauche des yeux apeurés de bête aux abois et ne cessait de répéter :

— Tonnerre de tonnerre ! En voilà une histoire !

— Vous n’avez rien ?

Il eut un geste las.

— Que voulez-vous que j’aie ?… Rien… rien… Un trou… Cet imbécile qui roupillait… C’est tout… Tonnerre de tonnerre ! Quelle histoire !

Je me dirigeai vers le gardien. Le chef de la sûreté avait dit vrai. L’« imbécile » ne se souvenait de rien, se déclarait incapable de comprendre et d’expliquer pourquoi et comment il s’était endormi. Je le pressai vainement. À ce moment, une main toucha légèrement mon épaule et je reconnus en faisant volte-face, les yeux rieurs du petit Millot, de l’Aube.

— Pas la peine, me dit-il. Tu n’en sauras pas davantage. Les gens qui ont fait le coup sont très forts. Ils nous dépassent tous.

Je l’examinai avec un peu de méfiance.

— Vraiment, tu n’as rien appris ?

— Pas plus que toi… Veux-tu que je te dise ? Nous perdons là un temps précieux. Allons prendre un bock, sur les boulevards, et nous aviserons aux moyens de sortir un papier « potable ».

Je le suivis. Au dehors la foule était moins dense. Le soir tombait, un soir très doux où traînaient des parfums de fleurs et de femmes mêlés à l’odeur de moisi de la ville. Paris s’assoupissait comme une chienne fatiguée. À peine franchissions-nous le seuil que j’entendis, derrière moi, la voix furieuse et désenchantée du chef de la Sûreté :

— Quelle histoire ! Tonnerre de tonnerre ! Quelle histoire !



Comme nous luttions pour nous glisser hors de la masse des curieux, soudain, un cri :

— Robert.

— Toi, c’est toi, ici ?

Juliette, souriante, toute rose, Juliette qui posait sa main gantée sur mon bras, m’entraînait, vite, vite, écartant d’un geste menu, d’un regard, d’un « pardon » léger, les rangs pressés de la foule obstinée. J’ai toujours admiré qu’une femme puisse ainsi creuser son sillon et se faufiler là où l’homme le plus obstiné échoue. En quelques secondes, nous nous trouvions sur un trottoir, loin des badauds. Elle eut un petit rire heureux.

— Mais comment se fait-il ?

— C’est bien simple, mon ami. Je devais te téléphoner.

— En effet, et j’ai attendu.

— C’est ce que j’ai pensé. Alors, comme j’étais en retard, je me suis dit : Je vais toujours passer au journal. On me renseignera et je saurai peut-être où le retrouver.

— On t’a expliqué…

— Oui, une espèce de type… bizarre… Un poète : Voyons, comment l’appelles-tu ?

— Farigoulis.

— C’est ça. Farigoulis. Quel drôle de nom… C’est lui qui m’a appris que tu prenais l’affaire de la Banque des Pays Neufs… Naturellement j’ai fait un bond. Mais quelle sacrée peur de ne pas te rencontrer, dans toute cette foule… Et puis, tu sais, ton Fagri… ton Faroulis… enfin ton poète, quoi !

— Oui, eh bien ?

— Eh bien ! l’animal ne voulait pas me laisser partir. Il m’affirmait que je ne parviendrais pas à te rejoindre et qu’il valait mieux passer la soirée avec lui plutôt que de la perdre.

J’éclatai de rire.

— Farigoulis, lui !… Il t’a fait du boniment !

Juliette esquissa une grimace, les deux lèvres serrées, le nez plissé, les fossettes creusées. Signe évident de mécontentement auquel je ne me trompai point.

— Ben ! Quoi !… c’est pas la peine de rire… Ce n’est pas le seul qui m’ait fait du plat — ni le premier pour sûr.

— C’est ça… fâche-toi… mets-toi en colère. Tu es adorable.

Je ne songeais plus qu’à elle et je l’entraînais.

Je passai mon bras sous le sien. Mais soudain je me frappai le front, du poing, furieusement.

— Sacré nom… Et moi qui oubliais…

— Quoi donc, interrogea Juliette, inquiète déjà, que t’arrive-t-il ?

— Mon papier, sapristi de sapristi, mon papier ? Il faut que je fasse mon papier. Et Millot que j’allais plaquer sans crier gare.

— C’est Monsieur qui est Millot ? questionna Juliette.

— Mademoiselle, salua le reporter.

— Et Monsieur est journaliste ?

— Pour vous servir, mademoiselle.

— Eh bien ! pour une fois, pourquoi ne feriez-vous pas son « papier », gentiment, en bon camarade que vous êtes ?

Cela fut dit d’un tel ton, avec une voix si doucereuse et elle accompagnait sa prière d’un tel sourire ensorceleur que le petit Millot me regarda embarrassé, prêt à marcher.

J’insistai à mon tour.

— Pourquoi pas ? Quand ton papier sera terminé, il te sera facile de reprendre certains détails, de les corser, de les arranger… tu mettras ce que tu voudras… mais pas de blague… hein ?

— Oh ! monsieur, minauda Juliette, dites que vous voulez bien.

— Ma foi, fit Millot en riant, il me devient pénible de vous refuser. C’est entendu. Je confectionne le papier, je te l’apporte demain, dix heures, au Triboulet.

— Au Triboulet, dix heures, demain.



— Où me conduis-tu ? demanda Juliette, en s’appuyant un peu plus sur mon bras.

— Mais d’abord prendre l’apéritif ? Ça s’impose.

— Bon… Et dîner ? Où ça ?

— Veux-tu au Chat Gris, là-haut ?

— Dans ce même salon ?…

— Naturellement.

— Après ?

— Après ?… théâtre… music-hall… Et puis, dodo ?

— Ça va.

Elle se serra davantage contre moi.

Ce rendez-vous était exactement le cinquième que j’obtenais de cette étrange créature à laquelle je m’attachais sans y prendre garde, plus qu’il ne l’aurait fallu pour la tranquillité de mon esprit. Jusque-là, je n’avais connu que des amours de rencontre, sans grandes joies ni réelles peines, de ces amours fugaces qui, le lendemain, vous laissent de la poussière sale dans le cœur. Mais, cette fois, comme on disait, j’étais « chipé », outrageusement chipé. Je venais de diagnostiquer le mal, ce jour même, à la fièvre qui m’agitait alors que j’attendais impatiemment le coup de téléphone prometteur.

Un soir, guidé par l’ennui et ne sachant vraiment à quoi employer mon temps, je me risquai dans un « dancing ». Ainsi se dénommaient certaines salles où, la nuit venue, s’entassaient des bipèdes des deux sexes en proie à un étrange déséquilibre et qui se trémoussaient, se contorsionnaient, grimaçaient, suaient, au rythme d’un orchestre discordant. On appelait cela danser. Mais la chorégraphie en ces lieux se compliquait de gymnastique et d’arithmétique. Il fallait savoir compter. Un… deux… Sautez… reculez… Un… deux… trois… levez le pied… quatre… cinq… tournez… En avant les five step, les hupaa-hupaa, les gisaska, les volla, les passo-doblo, les saladéiska, les troustroustost, les grattoskiCharleston, Blac bottom, Maboul’tom… Saint Guy présidait à ces agitations frénétiques coupées d’ondulations de croupes et de roulis en pâmoisons. Et Satan conduisait le bal.

C’est là que je rencontrai Juliette. À vrai dire, elle n’avait pas l’air de se divertir beaucoup plus que moi. Deux doigts de conversation, une coupe de champagne et nous devenions de vieux camarades. Ah ! l’exquise petite femme, toute vibrante et sans inutile hypocrisie. Mais si bizarre, pourtant. Ses prunelles, qui devenaient immenses par instants, semblaient, sous le volet des paupières, abriter quelque inabordable secret. Des prunelles d’une déconcertante mobilité et de tons si changeants qu’on eût dit deux frémissantes agates. D’autres fois, quand le désir flambait en elle, des fulgurations inquiétantes zigzaguaient dans ces yeux profonds comme des puits de lumière. Les yeux de la femme ont toujours attiré l’homme, angoissé devant l’éternel problème qu’ils posent. On les scrute vainement. Ils échappent à toute investigation. Ils contiennent toutes les promesses et toutes les traîtrises. Quand mon regard se soudait au regard de Juliette, mon imagination ressuscitait les soirées chaudes d’août, alors qu’allongé sur le sable fin, devant la mer grondante, je lançais mon âme vers l’abîme céleste, parmi la pluie d’or des étoiles. Oui, les yeux de femmes sont des firmaments semés de pièges où l’âme plonge et se noie. Et je me répétais, dans un souffle, des vers lointains, des vers oubliés d’un vieux poète :


Ah ! ce leurre d’aller voyager dans les yeux !


Au fait, étaient-ils bleus ou verts, ces yeux qui à l’heure des détentes se veloutaient de sombre violet ? Je les ai vus, quelquefois, sous le fouet de la colère, d’une dureté de métal, avec une petite flamme menaçante. J’ai senti leur douceur pénétrante amollir tout mon être. Les ravages de la passion les incendiaient et ils rougeoyaient, alors, comme deux brûlures. Mais, leur énigme se précisait surtout dans le calme, tant ils révélaient de gravité sereine avec je ne sais quel insaisissable soupçon d’ironie et de pitié.

Dirais-je la souplesse du corps menu, rose comme un matin, qui glissait, fluide, entre mes bras et toute la saveur de sa chair ? Juliette, Juliette, c’est tout ce que je savais de toi, ton corps d’aurore et le vertige de tes yeux. Et, qu’importait le reste ? Elle m’avait bien confié que, jeune orpheline, un vieux bonhomme d’oncle la recueillit et que cet original la laissait parfaitement libre d’employer son temps comme il lui plaisait. Elle ajoutait qu’elle utilisait ses loisirs à quelque vague représentation de dentelles, mouchoirs fins, objets de luxe féminin, pour la consommation anglo-saxonne. Pas d’autres détails. Mais que pouvais-je lui demander de plus que le don inappréciable de sa chair frémissante, experte aux folles voluptés, prompte aux dérobades exaspérantes ?…



Maintenant, je la tenais, sous moi, renversée, ses lèvres rouges entr’ouvertes comme un fruit mûr, découvrant la double rangée des dents pointues, prêtes à mordre. Elle ululait sous mon étreinte. Sa bouche buvait la mienne où sa langue sournoise s’insinuait comme un dard frétillant et agile, distillant le venin de la passion.

C’est ainsi que je commençai mon enquête sur les cambriolages sensationnels qui défrayèrent la chronique scandaleuse et surexcitèrent les foules de l’an 1935.


II


Mes « hors rubriques » sur l’affaire de la Banque des Pays Neufs n’ajoutèrent rien à ma renommée de reporter doué de flair et d’imagination. D’abord le petit Millot, en dépit de ses promesses, me fit faux bond (il m’expliqua plus tard qu’il avait suivi, toute une nuit, à Montmartre, un dessinateur marseillais alors très connu) et je dus, vers le coup de midi, bâcler je ne sais quel papier informe et décousu. J’essayai de me rattraper le lendemain, sans y parvenir. Mais une consolation m’était réservée. Les autres journaux n’en savaient, n’en disaient, n’en divulguaient guère plus que le Vespéral.

Cependant, les autorités, justement inquiètes, crurent devoir prendre certaines précautions. Le nombre des veilleurs de nuit fut multiplié dans les banques. Rien qu’à la Banque de la République on en comptait une demi-douzaine.

Et les jours coulèrent.

L’oubli tombait, peu à peu, et l’on commençait à s’occuper d’autres amusettes. Le Président du Conseil venait, précisément, de prononcer un grand discours sur les menées cléricales et les armements suspects de l’Allemagne lorsque la chose éclata comme une bombe. La Banque de la République cambriolée à son tour, mise littéralement au pillage. Et toujours la même signature, la même marque de fabrique, les mêmes procédés. Ouvertures dans les murs. Ouvertures dans les coffres-forts. De plus, l’équipe de gardiens vigilants écroulés comme des capucins de carte, emmaillotés dans un épais sommeil.

Dire l’émotion que provoqua non seulement à Paris, non seulement en France, mais dans le monde entier, cet extraordinaire événement, je ne saurais l’essayer. Un détective américain que le cinéma avait rendu célèbre, télégraphia au gouvernement français qu’il se mettait à sa disposition moyennant quelques milliers de dollars. Un député de l’opposition annonça qu’il allait interpeller et les journaux de droite comme d’extrême gauche s’indignèrent véhémentement, stigmatisant avec violence ce qu’ils appelaient la faiblesse et l’incurie gouvernementales.

Aussitôt, je m’étais jeté dans le bureau du rédacteur en chef, le suppliant de me confier l’enquête, l’assurant que cette fois, je ferais mieux que les autres. Et je tins parole. J’essayai, candidement, obstinément, je risquai l’impossible. Hélas ! je me heurtai aux mêmes incompréhensions, aux mêmes obscurités, et à cet idiot de chef de la Sûreté qui ne savait que répéter :

— Quelle histoire ! Tonnerre de tonnerre ! Quelle histoire !

Le même soir, visite de Juliette. Je résistai à la tentation. Mon devoir, c’est-à-dire mon papier avant tout. Je ne pouvais raisonnablement laisser s’envoler cette occasion de me réhabiliter et il me fallait bien quelques heures pour réfléchir, combiner. Je me souviens nettement qu’à ce moment, la jeune femme, d’une voix nonchalante, me jeta :

— Es-tu bête. Si j’étais à ta place, je sais bien ce que je dirais.

J’esquissai un sourire assez prétentieux. Mais Juliette ne parut pas le remarquer. Elle poursuivit :

— Voyons, supposons que ton équipe de cambrioleurs soit dirigée par un homme de science, une sorte de génie aux conceptions audacieuses… il faut de l’argent, beaucoup d’argent à ce savant pour qu’il réussisse à se procurer la matière à expérience et se rapprocher de ses chimères… Tu vois ça d’ici ?…

Si je voyais ! J’écrivis sur ce thème, deux colonnes bien tassées. Mon savant devenait un chimiste doublé d’un sociologue, affranchi de toutes contraintes, planant sur toutes morales. Il s’assignait un but formidable. Peut-être le bonheur de l’Humanité ! Peut-être sa destruction ! En tout cas, il disposait de telles armes que pas une précaution ne devait être négligée… Les jours suivants j’agrémentai cette hypothèse d’interviews extirpées à des célébrités de la Sorbonne et de l’Institut Pasteur. Pour comble de bonheur, M. Cornemuse, membre de l’Académie des Sciences, m’adressa une longue lettre de laquelle il ressortait que l’hypothétique savant pouvait bien avoir eu l’idée fantastique de se lancer à la conquête de la planète Mars. Notez qu’il n’y avait, dans cette suggestion, rien d’absolument invraisemblable. Les habitants de Mars, selon un historien anglais du nom de Wells, étant déjà venus occuper la Terre, il n’existait pas de raison sérieuse pour que les terriens ne leur rendissent leur politesse.

Le gouvernement, interpellé, déclara, au cours d’une orageuse séance, que tous les racontars des journaux ne correspondaient à rien ; qu’on se trouvait simplement en présence de cambrioleurs pourvus de certains moyens jusqu’alors ignorés ; que la police, d’ailleurs, était sur leur piste et qu’au surplus toutes les dispositions utiles seraient prises pour éviter le retour de semblables incidents (le ministre avait dit : incident, mais à l’Officiel, on lui substitua le terme : attentat).

Là-dessus, l’opinion se rassura. D’autant que les précautions annoncées parurent intéressantes. Un poste d’agents et de soldats fut établi devant chaque banque et des factionnaires s’installèrent, la nuit, à tous les coins du bâtiment. À l’intérieur on plaça, deux par deux, dans chaque salle, des policiers et des veilleurs. Dans de telles conditions il devenait évident, pour tout le monde, que les malfaiteurs ne pouvaient que renoncer.

Des semaines passèrent. De nouveau, l’oubli descendit sur ces « incidents », ainsi que disait le Président du Conseil. Le cadavre d’une femme, tenant entre ses doigts crispés la tête coupée d’un homme, happait l’attention passionnée du public. Puis l’on parla d’une Révolution sociale en Afghanistan ainsi que de la constitution d’une sixième internationale à Kandahar. De nombreux propagandistes étrangers, qui se répandaient dans le pays, avec des millions dans leurs sacoches, furent arrêtés et donnèrent lieu à des procès sensationnels qui se terminèrent par de glorieux acquittements. Et les cambriolages de banques s’effacèrent, peu à peu, des esprits.

Brusquement, se produisit une nouvelle explosion de stupeur et de fureur, tout à la fois. Je n’oublierai jamais, en dépit des années qui se sont succédé depuis, le vacarme qui éclata, emplit les bureaux de Vespéral, ce matin d’été, malgré les hurlements du rédacteur en chef, incapable de rétablir l’ordre. Le téléphone, l’odieux téléphone, nous apportait l’effroyable nouvelle. La Banque Internationale, la plus riche et la plus puissante, cambriolée elle aussi. Et, cependant, agents et soldats veillaient au dehors. D’autres agents et gardiens veillaient au dedans. Les malfaiteurs étaient-ils donc doués du pouvoir de l’invisibilité ? Comment expliquer un tel prodige ? Cela tenait du miracle.

Vers les onze heures du matin, on obtint des détails complets. Les gardiens et policiers venaient d’être trouvés endormis. Ceux de l’extérieur n’avaient rien vu, rien entendu. Mais au plafond d’abord, et ensuite en remontant vers le toit, d’immenses ouvertures irrégulières qu’on eût dit creusées par un énorme vilebrequin. Cette fois, les cambrioleurs étaient venus par en haut.

La stupéfaction, dans Paris, ne connut plus de bornes. Enfiévré, bouleversé, ne tenant plus en place, je me précipitai sur les boulevards. On ne rencontrait que des groupes agités, véhéments, qui disputaient avec violence. À la Banque Internationale, un triple cordon de forces contenait difficilement la foule hostile. J’eus de la peine, malgré ma qualité de journaliste, à pénétrer dans l’immeuble. J’examinai les lieux. Je constatai l’ouverture du plafond qui avait livré passage aux énigmatiques bandits. Je me penchai sur les coffres-forts ; j’interrogeai, sans résultat, les gardiens ahuris, à peine réveillés. Finalement je n’emportai de cette visite rapide que les doléances grotesques du chef de la Sûreté, de plus en plus abasourdi.

— Quelle histoire ! Tonnerre de tonnerre ! Quelle histoire !

Le soir même, le Vespéral, prenant les devants sur ses confrères, dénonçait l’incurie de l’Administration, réclamait la destitution des fonctionnaires de la police. Les journaux du lendemain firent chorus. Mais le grand quotidien Lutèce alla plus loin que les autres. Il rappela que, depuis des années, l’Allemagne violant les traités construisait des avions silencieux et demanda s’il n’était point permis de diagnostiquer dans les derniers événements la main de l’ennemi.

Cette accusation provoqua une émotion formidable. Le gouvernement crut devoir, dans un communiqué reproduit par toute la presse, démentir cette allégation. Mais nul ne prit le démenti au sérieux. Et la politique, naturellement, s’en mêla.

La politique ? Peut-on seulement soupçonner aujourd’hui la signification d’un tel vocable qui, après tant d’années englouties dans le tiroir du temps, ne correspond plus à rien de réel ? Qu’il me suffise d’indiquer qu’on comptait alors, en France, comme ailleurs, comme dans tous les pays dits civilisés, des masses multiples d’individus qui écoutaient et suivaient un homme, se pressaient derrière un drapeau, se réclamaient d’un ensemble d’idées, s’efforçaient de faire prévaloir leurs méthodes de gouvernement. Les uns rêvaient de détruire l’ordre social de fond en comble, avec son armée, sa police, ses tribunaux, ses administrations, ses multiples rouages. D’autres estimaient que tout était pour le mieux dans la meilleure des sociétés et défendaient l’ordre en même temps que leur porte-monnaie. Ces clans ou partis politiques se divisaient en groupements divers : les uns catholiques, les autres laïques ; les uns pacifistes, les autres belliqueux… Mais, par dessus tous ces partis, groupes, organisations, ligues, pullulant à travers le pays, on voyait s’élever, aux heures troubles, comme l’écume sur la mer houleuse, des cohortes d’illuminés qui se baptisaient eux-mêmes « nationalistes ». Leur programme tenait en un seul mot : La Guerre. Leur cri de ralliement : « Vive l’armée. » D’un bout de l’année à l’autre, ils déclamaient furieusement contre un ennemi qui n’était jamais tout à fait le même ni tout à fait un autre et apparaissait toujours menaçant. La haine et la gesticulation leur tenaient lieu de convictions et quand ils avaient fini de hurler : « Mort à l’Allemagne ! », c’était pour reprendre aussitôt : « Mort aux Anglais ! »

Les articles alarmants des journaux, l’agitation fébrile qui s’emparait du peuple, l’anxiété générale devenaient autant de prétextes à l’entrée en scène de ces bandes tumultueuses. Une nouvelle interpellation à la Chambre, qui provoqua un pugilat et manqua mettre le ministère en minorité, exaspéra encore les passions. Et l’on vit, sur l’ancienne place de la Concorde, une bruyante manifestation conduite par un général en retraite dont le plus clair mérite venait de ce qu’il n’avait rien compris à la grande guerre de 1914-1918 où il ne cueillit que de retentissantes défaites. Une contre-manifestation s’organisa immédiatement et la bagarre éclata. Les policiers se mêlant de l’affaire, le désordre régna bientôt, souverainement. Le sang coula sur le pavé. J’avais déjà assisté à quelques manifestations de ce genre. Mais je puis bien proclamer que jamais je ne vis autant de femmes piétinées, échevelées, hurlantes, et de faces démolies. Ce fut, pour tout dire, homérique et j’en tirai un papier qui fit sensation.

Cela, cependant, ne nous donnait pas la clé de l’énigme. On n’en apprenait pas davantage sur les redoutables oiseaux de nuit qui connaissaient si merveilleusement la façon dont on pénètre dans les immeubles les plus hermétiques, à la barbe des agents, des soldats et des veilleurs de nuit. Ce qu’on savait mieux, c’était le compte exact des sommes évaporées. Le total dépassait les deux milliards. Somme énorme en dépit de la cherté de la vie consécutive à la guerre.



Un soir que j’épiais anxieusement les prunelles de Juliette, ces sombres prunelles où l’ironie ne cherchait même pas à se dissimuler, elle m’enveloppa d’un étrange regard.

— C’est curieux, comme vous pataugez. Tout de même, si les Allemands disposaient d’avions silencieux et de procédés aussi puissants que ceux employés par les cambrioleurs inconnus, pourquoi s’amuseraient-ils à attaquer les banques et leurs coffres-forts. Il leur serait trop facile d’anéantir la moitié de Paris, en quelques heures.

— Je n’ai jamais cru à ces fables, protestai-je. Mais ton histoire de savant…

— Ce n’est pas mon histoire, interrompit Juliette vivement. C’est une simple idée qui m’est venue… Tu penses bien que je n’en sais pas plus que toi.

— Évidemment, fis-je en riant. Mais j’admets que ton savant, mon savant, notre savant ait eu besoin d’argent pour mener à bien certaines expériences et se procurer d’indispensables matières ? Cependant, deux milliards… Que compte-t-il donc faire avec une pareille somme ?

Un sourire aigu se dessina sur les lèvres de Juliette. Elle eut un mouvement comme pour répliquer, puis, après avoir secoué la tête, elle garda le silence.

Nous nous tûmes un long instant, absorbés dans nos réflexions ; Juliette parla la première :

— Si j’étais journaliste comme toi…

Je l’interrogeai des yeux, sans un mot.

— Eh ! oui ! si j’avais l’honneur d’écrire dans le Vespéral et de me voir chargée d’une aussi palpitante histoire, je sais parfaitement ce que je raconterais au public.

— Et que dirais-tu, ô devineresse ?

— Ce que je dirais, homme borné, c’est que mon savant, ton savant, notre savant, est un cerveau génial, sans vains préjugés, capable de bouleverser le monde et de changer le cours des destinées humaines. J’ajouterais qu’il tient, peut-être, entre ses mains, la vie et la mort du globe, qu’il rêve peut-être aussi, d’asseoir sa domination sur l’univers… Je le montrerais assisté de collaborateurs fidèles et soumis. Savant et prophète, tout à la fois. Surhomme, si tu veux.

Elle s’était levée, toute rouge, avec dans les yeux ces lueurs dansantes qui me troublaient si profondément. À la vérité, ses intuitions me désarçonnaient. Imagination ardente d’une femme, sans doute. Mais ces hypothèses n’étaient-elles pas des plus acceptables ? À cet instant, j’étais loin de me douter combien elles répondaient à la plus implacable réalité et je ne voyais dans cette petite poupée agaçante, d’une adorable perversité, que la plus splendide des maîtresses, à la fois délicieusement ingénue et diaboliquement rouée.



Ce fut, à peu près, dans ces mêmes jours, vers le milieu du mois de juin qu’on apprit un premier incident qui dans l’émotion non calmée, provoquée par tant d’attentats inexplicables, passa à peu près inaperçu. Cet incident, pourtant, n’était que le premier de toute une série et il inaugurait une ère nouvelle de déconcertants événements.

Le voici, tel que je l’ai retrouvé, dans un numéro du Vespéral, à la rubrique : Menus faits, sèchement et succinctement relaté.


M. l’abbé Forel, vicaire de la paroisse de Bourg-les-Dames a disparu depuis deux jours. On le recherche en vain.


C’était tout et il faut bien convenir que ça ne valait pas davantage. Un vicaire qui disparaît, ce n’est pas là un fait important de nature à distraire l’opinion publique de ses alarmes. Nul ne prit garde, j’en ai la certitude, à ces trois lignes et, moi-même, je ne leur aurais accordé aucune attention si je n’avais reçu, deux jours après, la visite d’un vénérable curé qui déclara se nommer l’abbé Constant.

— Monsieur, me dit cet homme d’Église, tassé et râblé, avec un visage rond et poupin où brillait le sourire de deux yeux d’enfant, je viens vous entretenir de l’affaire Forel.

— Vous dites ?… Forel ?

— L’abbé Forel est mon vicaire. Vous avez annoncé vous-même sa disparition.

— Ah ! oui !… parfaitement… Monsieur l’abbé… j’y suis maintenant. M’apportez-vous du nouveau à ce sujet ?

Le brave curé leva ses deux bras courts vers le plafond.

— Hélas ! pas le moindre indice. Et je commence à trembler sérieusement. Car cela fait près de cinq jours, monsieur, que ce malheureux Forel a disparu, brusquement, sans laisser la moindre explication… Qu’a-t-il pu devenir ? Je crains un crime, un accident mortel, quelque catastrophe.

— Monsieur le curé, vous auriez tort de vous alarmer… Un vicaire n’en est pas moins un homme… Qui sait s’il n’y a pas, au fond de tout cela, simplement une fugue… une amourette… une petite aventure sentimentale…

Le curé Constant me jeta un regard courroucé.

— Je connais l’abbé Forel, prononça-t-il. C’était un esprit sévère, tout à ses devoirs religieux… Il avait dompté la chair… Les sortilèges de la femme ne pouvaient rien sur son âme. Je réponds de lui comme de moi-même.

Je m’inclinai, ne jugeant pas utile d’insister. Le curé reprit :

— L’abbé Forel m’a quitté, lundi, comme d’habitude, me disant qu’il allait faire un petit tour, avant dîner. Il aimait les promenades solitaires et les méditations. Le soir, à table, je ne me suis pas trop inquiété de son absence. Mais le lendemain, pas de nouvelles. J’ai fait une rapide enquête. Un paysan croit l’avoir aperçu dans une allée bordée de tilleuls et de marronniers qui conduit sur la route de Paris, derrière l’église. Mais il n’affirme rien. Et c’est tout. Je n’en sais pas davantage. La police prévenue a perquisitionné dans sa chambre. On n’a rien trouvé… que ses livres et une chronique non terminée pour la Gazette Religieuse. Monsieur, c’est effroyable que des hommes puissent ainsi disparaître. J’ai peur, monsieur… J’ai peur…

Je m’efforçai de rassurer le brave homme et m’engageai à revenir sur cette affaire, dans le prochain numéro du journal. Puis, l’avouerai-je, le curé parti, je cessai d’y penser.

J’avais du reste d’autres chats à fouetter. L’abbé Forel n’était pas le seul dont j’ignorais le sort. Juliette, elle aussi, demeurait invisible. Juliette ne daignait plus me faire parvenir de ses nouvelles. Oubli ? Absence ? Accident ? J’enrageais de ne pouvoir la retrouver, la rejoindre et, surtout, de n’avoir su obtenir d’elle le moindre menu aveu. Que savais-je ? Qu’elle se nommait Juliette ; elle m’avait tout donné d’elle et elle m’avait tout dissimulé.

De service, ce matin-là, je me tenais, mélancolique, à ma table, bâillant à me décrocher la mâchoire, lorsque le poète Coquelicot fit son entrée.

— Quoi de neuf ? demandai-je sans lever la tête.

— Peuh ! rien… Ah ! si pourtant… Un jeune abbé disparu depuis trois jours, introuvable…

— Vous dites, un jeune abbé… Où ça ?

— À Suzy-les-Bois, dans la banlieue.

— C’est curieux… Ça fait le deuxième depuis une semaine… Vous vous rappelez… un vicaire nommé Forel, qu’on n’a pas retrouvé encore.

— C’est à croire qu’ils se sont donné le mot, affirma Coquelicot. Il doit y avoir du jupon là-dessous.

La conversation bifurqua. Dans un coin du bureau, le jeune Level racontait en riant qu’on avait installé des postes sur les toits et à tous les étages des banques menacées… Les agents, disait-il, la trouvaient mauvaise. Ils redoutaient de tomber dans l’hypnose brusquement, en plein air, et de perdre l’équilibre… Jamais on n’aurait osé imaginer situation aussi burlesque et aussi tragique. C’est « shakespearien » ripostait Farigoulis, l’auteur des « Petits Chichis ».

Pourtant et quoi que je pus dire, ces deux disparitions à des intervalles aussi rapprochés me tracassaient. Je n’ignorais point qu’il existe une mystérieuse loi présidant à des sortes de contagions. Nous qui sommes, en qualité de journalistes, des observateurs méticuleux des grands et petits faits sociaux, restons persuadés qu’il sévit, à certaines périodes, de véritables épidémies. J’ai vu, durant des mois entiers, la rubrique de suicide alimentée avec une telle abondance qu’on finissait par se demander si la chose n’était pas dans l’air, si la fréquence de ces suicides ne provenait pas d’une forme de névrose déterminée par quelque microbe inconnu. D’autres fois, s’accumulaient les rixes et les coups de couteau qui se succédaient avec une rigueur mathématique. Des fugues de jeunes prêtres pouvaient parfaitement assumer ce caractère de répétition classique. Et, cependant je ne sais par quelle bizarre intuition, mêlant les cambriolages des banques aux escapades des hommes de Dieu, j’étais harponné par une hypothèse que je m’efforçais en vain de rejeter, tant elle me paraissait absurde. Je tentais, malgré moi, de rattacher ces deux catégories de faits, d’ordre si différent, à une seule et même cause.

Il me fallait reconnaître qu’à cette période de mon existence, l’absence persistante et intolérable de Juliette dont j’avais obtenu, pourtant, des témoignages vibrants de fougueuse passion, agissait terriblement sur mon esprit et sur ma volonté. Je sombrais, lentement, dans une sorte de mélancolie noire, dédaigneux de toutes joies, fuyant les camarades, insensible à tout ce qui n’était pas ma souffrance. Véritablement, je souffrais. J’étais torturé par ce sentiment indéfinissable qu’on appelait alors la jalousie. Eh ! oui ! on était jaloux aux environs de l’année 1935, ce qui signifie qu’on était incapable de supporter sans rage ni douleur la pensée que la femme aimée pouvait passer dans les bras d’un autre — un rival, disait-on — et lui prodiguer les mêmes ardeurs. Sentiment redoutable et complexe, né lointainement de l’instinct de propriété et d’autorité qui aboutissait aux vertiges de la folie et du crime. On perçoit, aujourd’hui, très péniblement les manifestations de cette passion malsaine et qu’elle pût exercer, dans les cœurs, de tels ravages.

L’homme considérait la femme comme sa chose.

Elle était à lui de la tête aux pieds, et jusque dans les recoins les plus cachés de son âme. Il épiait sa pensée et se penchait sur ses rêves. Il la suppliciait atrocement, s’installant en dominateur dans ses plus hermétiques souvenirs et ses plus fugaces tentations. Et la femme, plus perspicace encore, le lui rendait avec usure.

Un soir, je m’étais précipité comme un dément à travers la file des véhicules, fendant la foule comme un bolide parce que j’avais cru la reconnaître, Elle, sur le trottoir d’en face, donnant le bras, nonchalamment, à un jeune homme imberbe et ravi qui lui parlait, tout doucement, à l’oreille. Juliette ! Juliette ! Mon amour m’avait-il rendu clairvoyant ou n’étais-je que la victime d’une hallucinante idée fixe ? Sur le trottoir, je me heurtai à des grappes d’imbéciles qui ne devinaient rien du drame qui se jouait en moi. Mais je cherchai sans résultat. Le couple s’était évanoui. Les nerfs crispés, frémissant à la fois de colère et d’espoir, je revins lentement sur mes pas. Et alors je la reconnus. C’était bien Elle… Les bras ballants, stupide, incapable du moindre geste, je la vis, Elle, Juliette, s’élancer souple et rieuse dans un taxi dont la portière se referma d’un claquement sec. La voiture fila et tourna dans une rue avant même que j’eus compris exactement ce qui venait de se produire.

Je me laissai tomber, accablé, à la terrasse d’un café. Ah ! la femme ! la femme ! Être éternel de perfidie. Abîme de ruses et de mensonges ! Je m’étais si fortement persuadé qu’elle m’appartenait sans réserves, qu’il ne pouvait exister, pour elle, d’autre homme, d’autre amant… Misérable aventurière !

Je crois bien que je fus tout près de sottises irréparables. Je songeai, sérieusement, à la mort. Par bonheur je ne suis fait que de velléités et d’imagination et, chez moi, il est rare que l’acte suive la pensée. Je passai une nuit de fièvre, rôdant sans but dans Paris, et, bêtement, je bus plus qu’il ne fallait. Il en résulta, le lendemain, une lassitude extrême. J’étais brisé physiquement et, sous le poids de cet accablement, les incidents qu’on me signalait me parurent dénués de toute espèce d’intérêt.

Ils avaient, cependant, leur importance, ces deux minces faits-divers fleuris dans la même journée. Il ne s’agissait rien de moins que d’une nouvelle et double disparition. Deux jeunes prêtres enlevés ou en fuite, sans la moindre trace. Mais ce fut inutilement que mon rédacteur en chef essaya de me remonter.

— Voyons, mon petit, vous en avez une tête, depuis quelques jours… Ça ne va donc pas ?… Des amours contrariées ?… Bah ! ça passera… Vous devriez vous remettre au travail.

Je levai les épaules avec lassitude.

— Mais si… Voyons… vous avez une affaire splendide… Et permettez-moi de rendre hommage à votre perspicacité… Vous aviez absolument raison. Ces disparitions de curés sont plus que bizarres… Allons, cherchez, voyez, faites-nous quelque chose là-dessus.

Je promis vaguement et rentrai chez moi, décidé à ne rien faire. J’avais bien la tête à ça. Mais, comme je glissai devant la loge, la concierge m’interpella :

— Monsieur, il est venu une dame.

— Vous dites une dame ?

— Oui, cette dame qui… enfin, vous voyez bien, votre bonne amie probablement.

Juliette. Mon cœur craqua dans ma poitrine. Elle osait… Elle osait, l’intrigante. Et moi qui n’étais pas là pour la recevoir !

— Vous la reverrez, me dit la concierge. Elle m’a prié de prévenir Monsieur qu’il veuille bien l’attendre chez lui.

Ah ça ! est-ce que je rêvais ?… Cette femme montrait vraiment toutes les audaces. Il est vrai qu’elle ne se doutait nullement que je l’avais surprise. Mais je me sentais disposé à lui dire ses vérités et brutalement ! Ah ! elle ne craignait point de se montrer. Eh bien ! on allait voir…

Elle entra, légère et désinvolte, me jeta un « bonjour, mon chéri », se débarrassa, en un tournemain de son chapeau. Je la contemplai sans un mouvement. Elle me dévisagea d’un coup d’œil vif.

— Qu’as-tu ?

— Moi, balbutiai-je… moi… rien…

— Tu en fais une drôle de bouillotte… Tu n’es pas malade… Alors ! qu’est-ce que tu attends pour m’embrasser ?

Ce que j’attendais ?… l’embrasser… Le moment était venu de lui demander des comptes, de la souffleter de son infamie… Oui, le moment était venu ! J’ouvris la bouche !

— Juliette.

Je tombai à ses pieds, le visage ruisselant de larmes.



— Tu sais, me dit Juliette, l’œil très noir, le front barré d’un pli, je n’aime pas beaucoup ce genre de crises… Est-ce que ça te prend souvent ?… Tu as cru me voir, affirmes-tu, avec un petit jeune homme. Et puis ?… Quels droits penses-tu posséder sur moi ? As-tu la prétention de m’annexer entièrement, corps et âme ?… Mon pauvre ami… ne me regarde pas ainsi, avec ces yeux de jeune ruminant qui a soif du lait de madame sa mère. Écoute-moi plutôt. Que supposes-tu que soit un homme pour moi ? Qu’est-ce, sinon un objet d’amusement, un passe-temps plus ou moins agréable. Et qui oserait m’interdire de changer de joujou ?

Sa voix avait des inflexions rauques et ses traits crispés lui composaient un masque étrangement dur. C’était une Juliette nouvelle, si loin et si différente de la petite chose charmante et rieuse qui se pelotonnait, comme une biche tremblante, contre ma poitrine. Aspects multiples de la femme ! Et puis, ce langage que je connaissais si bien pour l’avoir tant de fois entendu dans des bouches menues et tentatrices ! Les droits de la femme ! Vivre sa vie ! Égaler l’homme ! Maîtresse de son corps ! Toutes les sornettes qui passèrent en ouragan sur les fronts féminins, ruinèrent des foyers, suscitèrent des drames… Aujourd’hui que la femme, ramenée à une plus claire conception de ses devoirs, accepte humblement le rôle qui lui est assigné de par son sexe, sa faiblesse et, aussi, sa grâce, nul n’admet d’aussi baroques affirmations. La femme, l’enchanteresse, source de voluptés et de tendresses, amante et mère, née pour l’abdication !… Mais dans ce siècle hideux, où s’affrontaient les plus détestables passions, la barbarie régnante composait un humus propice à toutes les floraisons de sophismes.

Juliette s’était ressaisie. Elle changea de ton et sa voix devint plus caressante.

— Grosse bête !

C’est avec des mots de ce genre qu’on fait plier l’homme. Grosse bête, disait-elle. Je murmurai : « Ma chérie. »

Après, dans la ruée qui suivit, nous rivant l’un à l’autre, une vision tenace me hantait. Je ne pouvais m’empêcher de la revoir, sur le boulevard, penchée sur le bras d’un autre, lascive et provocante. Cette image se glissait entre nous. J’essayai de l’écraser, de l’anéantir, en resserrant plus farouchement l’étreinte qui nous collait peau à peau. Toujours la Juliette de l’autre jour se superposait à celle que je tenais haletante, sous des baisers qui semblaient mordre. De la rage et de la haine se mêlait à mes balbutiements de délire.



Apaisée, Juliette eut un petit rire. De nouveau elle prononça :

— Grosse bête !

Puis, sans transition :

— À propos, que deviens ton enquête ?

J’esquissai un geste vague.

— J’ai pensé souvent à ces histoires, affirma-t-elle, avec un hochement de tête, c’est tout à fait curieux… Voilà maintenant qu’on enlève des curés en plein jour, sans qu’on puisse savoir ce que ces malheureux sont devenus…

— Juliette, interrompis-je, que me font ces disparitions inexplicables ? J’aimerais tant parler de toi, savoir de toi tout ce qu’il est permis de savoir. Énigmatique petite femme, ne me confieras-tu rien de ton secret ?

Elle devint grave soudain.

— Mon secret, dit-elle. Oui, il y a peut-être un secret. Mais rassure-toi. Tu seras, avant peu, pleinement édifié.

L’accent de ces paroles, je ne sais pourquoi, me secoua d’un tremblement. Je la fouillai du regard. Dans ses yeux, une lueur trouble sautillait. Elle baissa les paupières.

Un petit silence gêné. Je rêvais à tout le mystère qui enveloppait cette affolante créature. Des soupçons encore imprécis m’assiégeaient. Elle questionna, inquiète :

— À quoi penses-tu donc ?

— Moi, dis-je, avec un effort, à rien… ou plutôt à des choses… Ces disparitions, en effet… c’est inouï…

Je parlais pour masquer mon embarras, semant des mots au hasard. Mais elle précisa :

— Ces disparitions, si on les joint aux cambriolages de ces derniers temps, peuvent parfaitement s’expliquer.

— Je ne vois pas très bien.

— Enfant ! Et ton savant, ton grand savant, chef de bande, qu’en fais-tu ?… Voyons, nous avions accepté comme très plausible que ce personnage, ayant besoin de beaucoup d’argent, recourût à des méthodes un peu particulières… Bon, maintenant le voilà en possession d’une fortune. Il va pouvoir se procurer les matériaux nécessaires. Mais qui te dit que ce type-là n’ait pas justement besoin de matière humaine ?

J’eus un sursaut.

— Quoi ? Pour ses expériences ?

— Et pourquoi pas ? S’il est bien tel que nous le concevions, une sorte de phénomène, de génie sans foi ni loi, traquant on ne sait quelle chimère, pourquoi n’opérerait-il pas sur de la chair vivante et palpitante ?

— Où vas tu pêcher de telles idées ?

J’étais stupéfait et quelque peu épouvanté. Mais il n’y avait en somme rien d’invraisemblable dans cette nouvelle hypothèse, pour monstrueuse qu’elle me parût. Car, enfin, quatre jeunes prêtres en quelques jours !… J’hésitai, pourtant, à avaliser de telles traites sur l’inconnu.

À cet instant, Juliette se rapprocha encore de moi. Ses yeux mi-clos laissaient échapper une double flamme. Jamais je n’oublierai cette minute. Elle parla, d’un ton très bas, doucement, ses lèvres contre les miennes, comme si elle voulait me souffler sa pensée, me faire absorber sa conviction.

— Réfléchis. Il y a, dans l’histoire des hommes des fables qui terrifient… des tentatives d’hallucinés. Qui te défend d’imaginer je ne sais quelle opération de transfusion de sang jeune ?… Ou des recherches sauvages dans le cerveau humain… Ou encore, car tout peut être vrai, n’est-ce pas ? un fanatique opérant pour la plus grande gloire d’une divinité sanglante et cruelle ? Et ce n’est pas tout. J’ai lu, quelque part, qu’il existait encore des sectes de cannibales… Non point que ces sauvages aient un goût prononcé pour la viande humaine, mais parce qu’ils lui attribuent des vertus de rajeunissement. Tu vois ça d’ici… Je te fournis le thème. Cherche, mon petit, cherche et brode là-dessus.

Je m’étais levé en proie à une agitation fébrile et mes talons claquaient dans la chambre.

— Ce n’est pas sérieux… C’est absurde. Non, vraiment, je ne puis écrire de telles choses. On me traiterait de feuilletoniste divaguant.

Juliette, de nouveau, égrena son petit rire aigu qui, cette fois, me sembla sonner étrangement faux.

— Moi, tu sais, ce que je t’en dis !…



Je la quittai, assez tard, dans la soirée, sur la promesse formelle qu’elle reviendrait la semaine suivante. Mais elle s’était refusée énergiquement à m’accorder le moindre détail sur son existence. Je n’étais guère plus avancé qu’à notre première rencontre.

Dans la rue, mi-satisfait, mi-maussade, je m’arrêtai devant un kiosque pour demander un journal que je déployai sans hâte, distraitement. À peine mon regard s’était-il posé sur la première page que j’étouffai un cri de surprise. Mes yeux papillotèrent. Je venais de lire, d’abord, ce sous-titre :


Encore un prêtre mystérieusement disparu.


Au-dessus, en capitales grasses, énormes, flamboyantes, ce titre raccrocheur qui m’arracha un rugissement :


Les Mangeurs de curés.


III


Voici que j’approche du point central de mon récit. Je puis bien le dire maintenant, ce furent d’une part, les suggestions de Juliette, d’autre part le récit du journal figurant au-dessous de ce titre dont je subis l’éblouissement : « Les mangeurs de curés », qui décidèrent du cours que devait prendre ma vie. Il faut peu de chose pour orienter la destinée d’un homme. Quelques paroles et quelques lignes imprimées allaient influer sur mon avenir et provoquer de formidables répercussions.

Je dévorai l’article. À la vérité, il n’apportait rien de bien inédit ni d’original. L’auteur plaisantait, s’ingéniait à de faciles facéties. Il mêlait la politique à ces histoires et semblait conclure, sur le mode plaisant, que l’anticléricalisme expliquait le mystère.

Peu après, dans les jours qui suivirent, on annonça une nouvelle disparition. Cela faisait le sixième abbé qui s’envolait, sans crier gare. Du coup, le public négligea complètement la série des cambriolages pour ne se passionner qu’à la série des enlèvements. Car nul n’hésitait à ce sujet : tout le monde croyait à des rapts d’un genre particulier. Les journaux, loin de chercher à calmer la surexcitation de la foule, jetèrent, au contraire, de l’huile sur tout ce feu. Les polémiques s’envenimèrent. Un organe de droite accusa nettement la franc-maçonnerie, sorte d’association occulte de l’époque, ennemie acharnée de la religion. D’autres attaquèrent les juifs. Bientôt, le régime lui-même fut mis en cause. Un groupe de cardinaux et d’évêques lança un appel véhément à la révolte, engageant les fidèles à défendre les serviteurs de Dieu et à combattre les lois laïques. Et le gouvernement de la Troisième République qui venait à peine d’échapper aux complications nées des cambriolages audacieux des principales banques, se retrouva dans une situation encore plus périlleuse.

Je résolus, alors, de dire mon mot. Ah ! je me souviendrai éternellement dans cette vie — si je la conserve — ou dans l’autre — s’il en est une — de l’article que j’écrivis d’un trait, à la table d’une brasserie du faubourg Montmartre, devant un demi de bière blonde. Cet article qui me valut, après rapide lecture, une collision avec mon rédacteur en chef, lequel se jeta à mon cou et m’embrassa fougueusement, je l’ai retrouvé dans mes notes, au fond d’un tiroir. Je le transcris ici pour la clarté de ma narration. Il s’ornait de manchettes, titres et sous-titres alléchants : voyez : Le Savant inconnu ou le Mystère des Cambriolages. L’Énigme des disparitions. Ce qu’on peut savoir ! Ce qu’on peut présumer. Ce qu’on peut redouter !



On connaissait déjà, expliquais-je, les mystères de la Sainte Trinité ou de l’Incarnation divine ou, encore, de l’Immaculée Conception. Nous voici, présentement, avec un nouveau mystère sur les bras : les disparitions de jeunes curés ! Notre sainte religion a plus que son compte.

Il convient de remarquer que ce mystère a été précédé d’un autre, d’aspect laïque, celui-là : les cambriolages successifs de nos plus riches banques, cambriolages que nul n’a pu élucider et dont les auteurs demeurent impunis.

Est-il possible de pénétrer ces énigmes ? J’aime à le croire et je me flatte sinon d’y parvenir entièrement, du moins de mettre nos lecteurs sur la voie. Il suffit pour cela de raisonner avec calme et méthode. Qu’on veuille bien me suivre.

Comment de jeunes prêtres peuvent-ils disparaître ainsi alors que la police, flanquée des plus adroits détectives privés, n’a su récolter le moindre indice. Une seule disparition, on eût pu la diagnostiquer : fugue et intervention diabolique d’une femme. Deux fugues, à la rigueur pouvaient être admises. Mais nous voici au sixième incident de ce genre et nous devons repousser l’hypothèse inadmissible d’une demi-douzaine d’ecclésiastiques oubliant leurs devoirs, rejetant toute discipline et fournissant un aussi détestable exemple à la chrétienté.

D’autre part, l’idée que des rivalités politiques ou confessionnelles entreraient en jeu frise l’absurdité. Certains confrères, sans souci des passions qu’ils alimentaient, ont jeté, dans cet imbroglio, la franc-maçonnerie et la Synagogue. Nous ne vivons plus aux époques troublées des guerres de religion et ce fanatisme n’est plus de notre temps. Je ne suivrai pas, sur ce terrain glissant, des écrivains mal inspirés.

On ne peut concevoir davantage que les malheureux prêtres se soient purement et simplement évaporés. Dieu n’a pas coutume de les rappeler à lui de cette manière. Mais si, comme tous les mortels, ils se composent de matière vivante, il paraît téméraire d’invoquer, avec la science, la dissociation de cette matière retournée à l’énergie primitive.

Cependant, six prêtres ont disparu, en quelques semaines. Voilà un fait contre lequel on ne peut rien.

Je me permets de rappeler aux lecteurs qu’un des premiers, dans la grande presse d’information, j’ai signalé, à propos des cambriolages, l’hypothèse d’un savant génial et redoutable, se procurant l’argent nécessaire à ses expériences. Les cambriolages ont cessé, non point parce que les forces policières se montraient capables de s’y opposer, mais, sans nul doute, parce que l’être énigmatique dont j’ai parlé dédaignait désormais de recourir à de telles expéditions.

Il doit posséder, aujourd’hui, avec ce qu’il a glané dans les coffres-forts, assez d’argent pour opérer à son aise et braver la gêne.

Mais l’argent ne suffit pas. Pour réaliser certaines expériences — peut-être scabreuses — il faut aussi des matériaux.

Qui nous prouve que le savant inconnu, entouré de serviteurs et de disciples fanatisés par son génie audacieux, ne travaille pas dans la chose vivante ?

Je pense qu’on m’a compris. Oui, il y a quelque part, loin de nos investigations, à l’abri de la justice, un être maudit qui prend l’argent où il sait le trouver, par des procédés à lui qui n’ont rien de commun avec les méthodes simplistes autant que caduques de vulgaires malfaiteurs. Et ce personnage fait procéder également à ces enlèvements de jeunes prêtres qui torpillent l’opinion. Il y a un lien évident entre les deux genres d’opérations.

Pourquoi de jeunes prêtres ? Nous le saurons, sans doute, un jour. Mais dès aujourd’hui, toutes les suppositions sont permises. Le savant ou le dément, le sphinx ténébreux dont l’existence ne me paraît point niable, cherche-t-il, dans des corps jeunes et neufs, le secret de la vie et de la mort ? Sonde-t-il les cerveaux et les cœurs ? Emprunte-t-il leur sang pour de subtiles analyses ? Dévore-t-il leur chair pantelante ? Je n’ose insister. Je ne veux point qu’on m’accuse de semer l’épouvante dans le public. Mais toutes les terreurs sont admissibles. Je clame, moi, ma conviction profonde. Il n’y a pas deux affaires distinctes. Cambriolages et disparitions procèdent de la même cause. Alors, cherchez ! Savant, prophète, fou furieux, vampire, cannibale !… Redoutons l’ennemi d’autant plus dangereux qu’il est invisible, inaccessible, inconnaissable. Que ceux qui assument la charge de notre sécurité y songent bien ! Demain peut nous réserver d’horribles catastrophes.

ROBERT DOUCET.


Cet article qu’on n’hésita point à qualifier de « sensationnel » mit tout Paris en émoi. Ce que j’ai pu recevoir, après sa publication retentissante, de lettres de demandes d’audience, d’avertissements, de suggestions, de conseils… Les autres journaux reprenaient mon papier, épousaient ma thèse, l’agrémentaient de commentaires et de paradoxes. L’idée du « Savant inconnu » se fixait dans tous les cerveaux. Le Président du Conseil demanda à me voir et m’interrogea longuement, sans que je pusse faire autre chose que lui répéter ce que j’avais résumé dans le journal. Et comme le muflisme ne perd jamais ses droits, de grands confrères me firent signe discrètement. Mais je tenais au Vespéral où j’avais débuté et où, d’ailleurs, mes appointements furent immédiatement doublés.

Je goûtais les joies de la célébrité. Des caricaturistes me représentèrent, un arc en mains, perçant de flèches une sorte d’animal difforme et confus qui symbolisait l’Être mystérieux, aux pieds duquel gisaient des coffres-forts éventrés et des cadavres de prêtres. Et, pour que rien ne manquât à mon bonheur, Juliette paraissait m’adorer. Elle venait maintenant deux jours par semaine, régulièrement, passer la soirée avec moi ; absente, elle jouait du téléphone à toute occasion. Elle tenait à se montrer à mon bras, avec un orgueil naïf, dans tous les lieux publics où mon apparition soulevait des murmures de curiosité. Heures inappréciables de joies sans mélange ! Je m’endormais dans une béatitude ensoleillée, sans autre pensée que de m’y couler, de m’y vautrer. Je ne songeais pas une minute que le réveil pouvait venir, terrible.

Un matin, d’un geste fatigué, j’éparpillais ma correspondance sur ma table de travail. Elle était, d’ordinaire, fastidieuse, totalement dépourvue d’intérêt. Je me donnais tout juste la peine de risquer un coup d’œil indifférent sur ces lettres que je lançais ensuite, en tas, dans un coin. Soudainement, mon attention fut attirée par une mention bizarre, placée bien en évidence sur une enveloppe : « Prière de ne pas jeter au panier. » Je décachetai vivement. En tête de la lettre, sur le côté gauche, inscrit en travers, cet avis : Attention ! Lire très attentivement ! J’eus un sourire et je murmurai : Celui-là va un peu fort ! Mais en même temps, par je ne sais quel obscur pressentiment, je sentis mon cœur se serrer.

Quand j’eus digéré le billet, je devais être assez pâle et quelque peu déconfit, car le petit Level qui s’approchait, à cet instant, de mon bureau, me questionna :

— Qu’est-ce que tu as !… Mauvaise nouvelle ?

Je grimaçai un sourire et lui tendis la lettre.

— Tiens, vois !

Level ajusta son lorgnon sur son nez et se mit à lire. Au fur et à mesure qu’il lisait, ses sourcils se rejoignaient, dans un froncement significatif. Quand il eut fini, à son tour, il laissa retomber ses bras, s’écriant :

— Ça, par exemple !

— Qu’en penses-tu ?

— C’est tout de même, un peu fort de café.

Des rédacteurs nous rejoignaient que les exclamations et la mimique de Level intriguaient. Ils interrogeaient :

— Qu’y-a-t-il donc ?

— Quoi ? Que vous arrive-t-il ?

— Serait-ce le fameux Savant inconnu qui t’écrit ?

Level se tourna, d’un seul mouvement, vers mon interlocuteur, lui criant dans le visage :

— Tu ne croyais peut-être pas si bien dire.

J’arrachai la feuille de ses doigts, furieusement, et d’une voix que je voulais assurée, sarcastique, mais traversée, néanmoins, de tremblements, j’articulai :

— Tu veux dire la lettre d’un fumiste… Ah ! mais !… On ne me la fait pas comme ça… Écoutez, vous autres… Je vais vous soumettre la chose :

Et je lus lentement, détachant soigneusement les mots, au milieu de la stupéfaction générale, je lus les lignes que voici, et qui se sont gravées, indestructiblement, dans ma mémoire :


Monsieur le journaliste,

Permettez-moi de vous louer, sans la moindre arrière pensée. Votre perspicacité est au-dessus de tout éloge. Ainsi, vous avez, seul, sans le moindre concours, découvert la bonne piste, celle qui mène au « Savant inconnu ». Vous avez su comprendre et su dire que tout l’argent arraché à des individus, qui n’ont qu’un droit très discutable à sa possession, devait être utilisé pour de profitables recherches et expériences. C’est très bien, monsieur le journaliste, c’est très bien. Mais vous avez fait plus fort encore. Vous avez indiqué le lien qui existe entre les cambriolages et les disparitions inexpliquées de jeunes hommes en soutanes. Et ici, laissez-moi vous crier mon admiration. Vous m’apparaissez comme un maître.

Seulement, voyez-vous, la curiosité a ses périls. La sympathie que vous m’inspirez m’engage à vous prévenir que, vous obstinant dans vos déductions, vous iriez au devant de cruelles mésaventures. Non point que je craigne l’intervention des hommes. Je suis assez fort pour les braver. Mais j’ai besoin encore de quelque répit pour mener jusqu’au bout certaine œuvre essentielle à laquelle je tiens énormément. Il me serait très désagréable d’avoir à lutter et à me défendre avant l’heure que j’ai fixée. Je vous conseille donc, dans votre intérêt comme dans le mien, de ne pas pousser trop loin vos investigations. Je vous répète qu’il y a danger — et pas seulement de mort, ce qui ne serait rien — mais danger terrible, inimaginable, devant lequel l’être le plus étincelant de courage ne pourrait que reculer, apeuré.

Vous serez, d’ailleurs, fixé un jour prochain. Plus prochain même que vous ne l’espérez. Vous saurez ce que je fais des jeunes gens qu’on me procure et comment ils vont concourir, malgré eux, certes, au bonheur de l’humanité entière. Mais d’ici là, prudence. Tournez plusieurs fois votre plume dans votre encrier ou occupez-vous d’autre chose.


Cet avertissement inouï portait la signature : le savant inconnu.

Je froissai, un peu fiévreux, cette étrange missive dans mes doigts crispés. Puis je me croisai les bras et attendis. Mes camarades demeuraient muets de surprise. Je discernais sur leurs visages, les reflets de l’ahurissement. Seul, le vieux Coquet rompit le silence.

— J’ai connu, autrefois, le fameux Lemice-Terrieux…

Je l’interrompis violemment :

— Parbleu ! Tout à fait de votre avis ! C’est une blague, une sale blague. Pour qui me prend-on ?

Le poète Farigoulis risqua :

— Euh !… Après tout ce qu’on a déjà vu, rien n’est impossible.

Je le saisis par le col de son veston et, sans tenir compte de ses protestations, je me mis à le secouer brutalement.

— Alors, tu penses ?… Eh ! bien ! moi je veux bien… Soit… mettons qu’il s’agit réellement du Savant inconnu. Que faut-il faire ?… Publier ?

— Avec des réserves… Après tout, on ne sait jamais.



Je publiai. J’expliquai aux lecteurs que cette lettre comminatoire provenait, très probablement, d’un mauvais plaisant, mais qu’il ne fallait rien négliger… Le moindre indice était de nature à faciliter les recherches. Et si, d’ailleurs, on comptait éprouver mon courage, eh ! bien ! je ne demandais pas mieux que d’établir que j’étais un peu là !

Oserais-je l’écrire ? L’émotion que je pensais provoquer revêtit un caractère tout spécial. Ce fut très simplement une explosion de fou-rire. Les bons confrères s’en donnèrent à cœur joie. Des canards, qui affichaient des prétentions humoristiques, s’ingénièrent à pasticher la lettre. Des chansonniers qui opéraient dans les boîtes de nuit me criblèrent de traits aigus et de sarcasmes. Je parus dans les revues de café-concert. On me prêta les hypothèses et les déclarations les plus fantastiques. Tantôt, on me faisait assimiler le bandit insaisissable à l’ogre de la légende, l’ogre terreur des petits enfants qui achetait, très cher, de la viande fraîche pour ses repas. Tantôt, on me faisait parler d’une Messaline aux ardeurs inextinguibles, amatrice de beaux jouvenceaux. Et les railleries les plus perfides ne m’épargnaient même pas dans la salle de rédaction du Vespéral. Si bien que, lassé et désenchanté, je m’abstins d’y paraître.

Ah ! j’avais réussi là un joli coup.

Mais le trait le plus mortel, ce fut l’article de l’Aube qui m’accusa de créer une diversion pour éloigner les soupçons et qui remit en cause la franc-maçonnerie et la Synagogue. La plupart des quotidiens suivirent. Les polémiques refleurirent avec violence. Et, soudain le bouquet. On annonça qu’un autre prêtre — le septième — piquait, à son tour, une tête dans l’inconnu.

Dès lors, les passions s’exaspérèrent. Un israélite fut malmené par la foule sur les boulevards et on dut conduire cet héritier des prophètes, en sang, chez le pharmacien. Des manifestes véhéments, des appels à la résistance furent placardés sur les murs, lacérés par la police, placardés de nouveau. On exigea la démission des membres du cabinet qui appartenaient aux Loges. Le Gouvernement résista, fit décréter des poursuites contre certains journaux. Mais, deux jours après, à la suite d’une interpellation d’un député royaliste, le cabinet se vit obligé de démissionner.

Le Président de la République appela alors un homme à poigne. C’était un antique politicien, roublard et tenace, célèbre par son opposition systématique à tous les ministères quels qu’ils fussent. On le craignait pour son cynisme et la férocité de son esprit fertile en bobards. Immédiatement, il déclara qu’il entendait rétablir l’ordre, fit fonctionner la censure, jeta la police contre des groupes de manifestants, emplit les prisons. Ces mesures ne produisirent pas l’effet attendu. L’effervescence allait grandissant.

Cela se passait à peu près vers le Quatorze Juillet.

Quatorze Juillet ! Nos historiens n’ignorent point l’importance de cette date et vous diront que les Français du vingtième siècle célébraient, chaque été, l’anniversaire de la prise de la Bastille, une vieille forteresse royale dont la chute donna le signal de la Révolution. Les Français se déclaraient très fiers de leur Révolution, laquelle, à les entendre, leur avait apporté, dans ses rouges paumes, la liberté, l’égalité, la fraternité. C’est pourquoi, tous les ans, durant trois jours et trois nuits, ils se ruaient sur les places publiques, s’agglutinaient dans les puants carrefours, envahissaient les cafés et brasseries, dansaient, hurlaient, trépidaient et, surtout, oh ! surtout ! ingurgitaient les produits les plus effarants qui ruisselaient sur le zinc des comptoirs et le marbre poisseux des tables sans équilibre. Peu d’entre eux s’expliquaient exactement de quoi il s’agissait. On leur fournissait l’occasion de boire, de vociférer et de jouer de la croupe. Ils allumaient des lampions, organisaient des retraites aux flambeaux, ouvraient des bals à tous les coins de rue. Revanches périodiques du bimane primitif ! Trois journées glorieuses de bestialité splendide — un poète, Laurent Tailhade, proclamait : « Ça se fête dégueulando ! » — qui se soldaient par de juteuses saouleries, des altercations, des batailles, des coups de couteau, des cris aigus de femmes en rut… Puis les asiles d’aliénés submergés et, corollaire émouvant, une augmentation anormale de la natalité due à de trop abondantes et trop hétéroclites copulations perpétrées au petit bonheur des ivresses et d’une libido capricante.

Le Quatorze Juillet de l’an 1935 fut une véritable catastrophe. On ne parlait partout que des histoires d’enlèvements. On ne songeait qu’à ça. Dès la première nuit, la chaleur et l’alcool aidant, des querelles meurtrières furent signalées un peu partout. On releva de nombreux morts. La police débordée s’avoua impuissante. Le chef du gouvernement décida alors d’interdire le bal de la nuit suivante. Mais les citoyens exaspérés se souvinrent, à cette occasion, que leurs grands ancêtres — ces géants ! — avaient démoli la Bastille et ils organisèrent la résistance.

La nuit du quatorze au quinze se déroula entièrement en batailles rangées entre la foule qui persistait à vouloir danser et les policiers et soldats qui s’efforçaient de la disperser. À Belleville, on dut recourir à des sommations et charger férocement tout un peuple où dominaient femmes et enfants. Et, soudain, sans qu’on put comprendre comment cela s’était produit, une masse compacte d’êtres déguenillés, farouches, émergés d’on ne savait quels repaires, armés de couteaux, de revolvers, de vieux fusils, d’outils, de matraques, descendit comme une marée sur les boulevards, saccageant tout sur son passage, grossissant sur sa route des flots de la foule ivre de colère. Ces cohortes se dirigèrent vers l’Élysée comme obéissant à un mot d’ordre.

La rencontre fatale se produisit aux environs de l’église de la Madeleine. On avait dissimulé des mitrailleuses et, sur tout ce peuple écumant, des avions ronronnaient sinistrement. Le vieil homme d’État, cynique et prêt à tout, tenait parole. Il rétablissait l’ordre.

Parmi des hurlements de douleur et d’épouvante la foule cherchait à s’évader, à fuir la mort. Des rafales de mitraille couchèrent sur les trottoirs et sur la chaussée des centaines de cadavres. Des blessés se relevaient, hagards, sanglants, avec des gestes de démence. Les survivants bondissaient les uns sur les autres pour échapper, s’accrochant, se frappant, se mordant, se déchirant. La Panique générale, après la décharge unique qui balaya les abords de la Madeleine, atteignit à une telle intensité que tous ces malheureux, détraqués par la peur, se piétinaient, s’entre-tuaient pour se soustraire aux coups des policiers qui les poursuivaient.

Le ciel très clair, fourmillant d’étoiles, semblable à une immense pelote piquée de millions de tête d’épingles, versait une lumière pâle sur cette boucherie.

Quelques heures après, un silence farouche s’installait sur la ville ensevelie dans la terreur.



Ces incidents, je ne les connus que par la suite, car depuis quelques jours, je ne sortais plus de chez moi, terrassé par le dégoût. Juliette, un soir, m’avait trouvé fiévreux et accablé. Elle, seule, était capable de me réconforter. Elle m’apprit que le Gouvernement garnissait les murs de proclamations invitant le public au calme, rejetait les insanités colportées par les journaux et s’engageait à réprimer, par tous les moyens, toute manifestation dans la rue. « Je ne tolérerai point le désordre », affirmait le Président du Conseil. Et les journaux étaient priés, rudement, de mettre un frein à leurs commentaires pour ne donner que les faits, rien que les faits, tout nus, tels qu’ils leur parvenaient.

L’état de siège était imminent.

Alors, je me décidai à sortir de ma coquille de morne indifférence. Je venais, d’ailleurs, d’apprendre du nouveau, oh ! pas grand-chose, évidemment ; mais, si mon intuition ne m’abusait point, l’heure de la revanche, me disais-je avec emphase, ne tarderait pas à retentir au beffroi de l’orgueil. Ce « nouveau », une bonne femme qui s’occupait de mon ménage et me montait, chaque jour, mes repas et mes journaux, me le confia ingénument. L’innocente ne se doutait pas le moins du monde de l’importance qu’il prenait à mes yeux.

Elle me dit paisiblement :

— Monsieur, vous savez… Le jeune Hyacinthe, le fils de la fruitière ?

— Ce grand garçon blond et rougeaud ?

— C’est ça même… Vous souvenez-vous qu’il devait se marier avec une petite ouvrière, fort gentille, ma foi ! Les noces étaient annoncées. Mais au jour d’aujourd’hui on ne voit plus vraiment à qui se fier. Voilà-t-il pas que ce garçon a pris ses cliques et ses claques et qu’il a fichu le camp.

Je tressaillis.

— Fichu le camp, dites-vous ! Où ça ?

— Est-ce qu’on sait ? fit la femme en haussant les épaules. Il est parti et voilà tout.

— Parti ?…

— Eh ! oui !… Sans donner de ses nouvelles. Bien malin qui le rattrapera.

Elle continuait, commentant cette disparition et la motivant par l’intervention probable de quelque coquine sans scrupules… Mais je n’écoutais plus. Je saisissais mon chapeau. Je me précipitais dans l’escalier.

— Monsieur, où allez-vous donc ainsi ?… Monsieur, est-ce qu’il faudra vous monter à dîner ?… Holà ! Monsieur !…

J’étais dans la rue. Je hélais un taxi :

— Sur les boulevards, au Vespéral, vite !



— Tiens, vous voilà tout de même. Alors ça va mieux ?

— Mon cher rédacteur en chef, je viens d’être très malade, en effet, malade mortellement… Ah ! les cochons ! M’ont-ils fait souffrir ! Mais, cette fois, je les tiens… Attendez, mes gaillards ! Je vais vous passer quelque chose.

— Calmez-vous, mon pauvre vieux… vous avez encore la fièvre ?

— Eh ! qu’importe ma fièvre ? Qu’importe tout ce qu’on a pu dire. Je tiens ma revanche, voilà le plus clair. Ah ! vraiment, messieurs mes confrères, ce sont les francs-maçons qui boulottent les curés, et mon histoire de savant mystérieux est une histoire incongrue, un conte à dormir debout ! Et le fils de la fruitière, alors ? Que faites-vous du fils de la fruitière ?…

— Quelle fruitière ? Quel fils ?

J’appelai à mon secours toute ma volonté pour me dominer et j’y parvins non sans peine. Plus calme, j’expliquai :

— Voici. Un de mes voisins, un jeune homme de vingt-six ans, grand, blond, superbement bâti, prêt à se marier avec une jeune fille qu’il adorait, vient subitement de disparaître. Nul ne sait où il niche, où il se cache, pas plus que les motifs de sa fugue, si fugue il y a. Et j’ai, moi, la certitude, vous m’entendez, la certitude que cet incident imprévu se rattache étroitement à tous les autres.

Le rédacteur en chef, tirant sur ses courtes moustaches, méditait.

— Vous pourriez bien avoir raison. Tout de même, il ne faut pas s’emballer… Donnez cette histoire sans trop insister… Mais quoi ?… Encore ?… Ce téléphone est assommant.

Il s’emparait du récepteur.

— Hein ! vous dites ! Ah ça ! par exemple !… Comment ?… Il arrivait de la caserne… oui, je vous entends… la famille croit à un enlèvement… Bon. Compris.

Il me fixa avec des yeux arrondis.

— Mon cher Doucet, je pense, en effet, que vous tenez le bon bout. Voilà qu’un autre jeune homme vient de se trotter, un soldat, cette fois, un permissionnaire. Les parents assurent qu’il y a là un coup du fameux type, votre savant, votre être imaginaire ou réel, je ne sais plus, moi. Ça fait en tout cas deux laïques. Enfoncés, les curés. Vous pouvez y aller. Mon cher… arrangez-moi ça aux petits oignons.

Il se frottait les mains, joyeux. Quant à moi, je sentais une bouffée de chaleur me monter au cerveau. Je filai dans la salle de rédaction et fouillai dans ma correspondance qui, durant mon absence, s’était accumulée. Rien de bien saillant. Des lecteurs qui protestaient. Des conseils toujours. Des réclamations. Mais, soudain, je poussai un cri de stupéfaction.

J’avais cru reconnaître l’écriture. Je déchirai l’enveloppe, hâtivement. J’exhibai une feuille de papier, pliée en quatre sur laquelle ces simples lignes :


Vous avez publié ma lettre et vous avez eu tort. Prenez garde !

LE SAVANT INCONNU.


Un petit tremblement naquit le long de mon échine, monta jusqu’aux épaules. Puis la colère surgit. Plaisantin ou non, savant, criminel, farceur ou adversaire, nous verrions bien. Je n’étais pas homme à céder à des menaces.

Et j’écrivis le papier qui devait me réhabiliter, imposer silence aux imbéciles. J’y contais le double enlèvement de deux jeunes gens, dont un soldat, et je demandais ironiquement en terminant : « Sont-ce maintenant les curés qui mangent les mécréants ? » Ce trait eut une fortune inespérée. On le répéta d’un bout de Paris à l’autre. Et ce fut suffisant pour déterminer, dans l’opinion, le revirement que j’escomptais.

Bientôt d’autres disparitions vinrent s’ajouter aux anciennes. Il y eut, quelquefois, maldonne. Certains des disparus se firent pincer en charmante et galante compagnie. Mais l’anxiété générale ne fut pas diminuée par ces intermèdes. Que de folles hypothèses prirent alors leur vol. Tantôt, on lançait de nouveau l’idée d’une Messaline insatiable, ou bien l’on évoquait la Tour de Nesle — Marguerite, ces cordes me font mal ; — tantôt, on parlait d’une troupe d’anthropophages. Le Préfet de police fit placarder des avis : « Jeunes gens, méfiez-vous ! ne suivez pas aveuglément la première aventurière de rencontre ! » Car chacun s’était mis dans l’esprit que l’auteur de ces rapts inexpliqués employait un bataillon de jupons pour attirer les téméraires. Et, toujours, la même question sur toutes les lèvres, dans toutes les feuilles : « Qu’en fait-il ? » IL, le Minotaure, l’Être de mystère, le Savant de proie, l’X… du problème. Les tuait-il, ces jeunes gens ? Les dévorait-il ? S’abreuvait-il de leur sang ? Toutes les stupidités des mois précédents, les accusations proférées contre les francs-maçons, contre les juifs, contre l’Allemand, s’évaporaient, balayées par un vent d’angoisse qui courbait tous les fronts, glaçait tous les cœurs.

C’est alors que je trouvai le mot, le qualificatif qui devait rester, l’épithète sanglante collée au monstre. « Les dévore-t-il ? » demandait-on ? Je répondis : Oui ! et je criai : Ugolin !

Ugolin !… Ugolin !… ces trois syllabes se répercutèrent à travers la France, franchirent les frontières. Ô Dante ! ô poète ! Le tyran de Pise, l’affamé de Gualandi qui mange ses enfants pour leur conserver un père, émergeait de la légende, se dressait, sinistre et ricanant, sur le monde terrifié… Oui, c’était bien cela. Le Savant inconnu, Ugolin, plongé dans d’affreuses et ignobles recherches, les manches retroussées sur des bras velus, fouillant les chairs torturées de son scalpel implacable. Ugolin ! Ugolin ! Buveur d’existences ! Broyeur de vies humaines ! Une feuille satirique voulut le représenter sous des traits hideux, la bouche fendue par un rictus sardonique, les yeux plissés d’atroce jubilation, accroupi sur un amas de débris d’os et de chairs, se prélassant sur des tas sanglants de tibias, de fémurs, de boyaux fumants… Horrible dessin tout bariolé de rouge éclatant. La censure intervint, fit saisir la feuille, interdit qu’on ajoutât encore à l’épouvante générale.

Ah ! il n’était plus question de manifestations et d’émeutes. Les partis politiques se réconciliaient dans la peur. Paris entier, et derrière lui la province, vivaient dans une sorte de hantise noire, dans la crainte lancinante et déprimante d’on ne savait quelle inévitable et prochaine tragédie.

Alors — oh ! que je remue toutes ces choses accumulées depuis des années et des années et que je me sens ramené si loin, si loin en arrière, je ne puis me défendre d’une douloureuse crispation — alors se produisit, au moment où nul ne s’y attendait un « nouveau fait », terriblement nouveau, d’un tel imprévu que toutes les intelligences en furent désarçonnées. On retrouva, simplement, l’un des jeunes curés disparus. On le retrouva sur la petite place de l’Église, assis calmement, sur un banc, sous les marronniers poussiéreux. Cela se passait un matin, de très bon matin, à Issy-les-Ternes, sur les bords de la Seine. Une ménagère, qui venait d’ouvrir sa porte donnant sur la petite place, aperçut, sur un banc, une forme noire. Elle s’approcha lentement, un peu craintive, puis, jetant un cri de surprise et d’effroi, elle se mit à se signer.

— Jésus-Marie ? est-ce possible ?

Elle continuait de se signer avec précipitation, tout en marmottant des bouts de prière. La forme noire ne bougeait point. Elle regardait la vieille femme avec des yeux très doux, mais d’un regard étrange, un regard qui ne voyait point.

— Seigneur !… Vous qui êtes aux cieux !…

Un balayeur municipal, que le manège de la vieille amusait et inquiétait tout à la fois, s’approcha à son tour. Il eut un brusque sursaut :

— Mais c’est l’abbé Carol !

Tous deux, l’homme et la femme, demeuraient stupides, indécis, devant le prêtre qui souriait vaguement. À la fin, le balayeur municipal lui mit la main sur l’épaule :

— Eh bien ! M’sieur le curé, d’où venez-vous comme ça ?

Le prêtre dodelina du chef, sourit encore, balbutia :

— Sais pas !

— Vous n’êtes pas malade, au moins ?

— Sais pas !

— Mais vous devez avoir faim ? dit la vieille femme.

— Sais pas !



C’est tout ce qu’on put en tirer. On le conduisit et il suivit gentiment, sans la moindre révolte, à la mairie. On l’interrogea. Il ne cessait de rouler ses prunelles de droite à gauche, avec son sourire stéréotypé sur les lèvres, son regard qui paraissait ne rien voir. Il répondait inlassablement :

— Sais pas.

Un médecin l’ausculta, enregistra les pulsations de son pouls, lui fit tirer la langue et, pour finir, conclut à de l’amnésie cérébrale provoquée probablement par un grand choc moral. Un autre docteur le fit déshabiller, l’examina des pieds à la tête, plaça son oreille contre le cœur du patient. Puis, il décréta péremptoirement que le malheureux faisait de la paralysie générale. Fort heureusement une dame âgée, qui déclara être la mère du pauvre diable, survint, emmena son garçon et ferma la porte aux curieux comme aux journalistes.

Ce retour inespéré, survenu dans des conditions aussi surprenantes, ajouta au désarroi du public. On ne comprenait plus. Que signifiait toute cette histoire où le bouffon se heurtait au tragique ? Mais les jours suivants, ce fut pire encore. Coup sur coup, deux prêtres reparurent. Et de même que pour le premier, l’abbé Carol, impossible de rien en tirer. Tous arboraient des mines extatiques, contemplant les gens avec des yeux très doux, ne répondant que par monosyllabes, comme s’ils avaient perdu l’usage de la parole. On eut beau les interroger, les sonder, les étudier attentivement, rien qui fut de nature, chez eux, à expliquer l’étrange aventure. Cela commençait à tourner à la farce. La blague, de nouveau, s’en mêla. On chuchota, un peu partout, que ces dignes ecclésiastiques avaient dû faire une bombe insensée.

Cependant trois autres prêtres ressuscitèrent à quelques jours d’intervalle. On les retrouvait dans leur paroisse, non loin de l’église ou de leur domicile. Et, en même temps, quatre jeunes hommes de vingt-cinq à vingt-huit ans s’évanouissaient dans le vide. On eût dit que l’ordonnateur macabre et plein d’humour, qui opérait dans l’ombre, jouait avec la curiosité publique et dosait savamment ses effets.

Je m’efforce, à l’heure où je trace ces lignes, de définir et d’analyser l’état d’esprit de l’opinion, en présence de ces incidents bouleversants. Il me semble qu’une vague d’ahurissement submergea toutes les clairvoyances. On adoptait les calembredaines les plus évidentes. Cela est si vrai qu’un savant docteur put à son aise établir, dans un de nos plus grands quotidiens, que les disparus si bizarrement retrouvés étaient victimes d’une sorte de bacille qui les poussait à la fugue et à la dissimulation — le fuerocoque. — Selon lui, les individus atteints de cet étrange mal fuyaient, se cachaient à tous les regards, échappaient avec une habileté prodigieuse à toutes les recherches pour ne reparaître que vidés de leur raison et de leur mémoire. Mais cette thèse n’obtint aucun crédit. Je me donnai la peine de la réfuter en quelques phrases ironiques, demandant au docteur trop imaginatif si les cambriolages des banques pouvaient aussi s’expliquer par le miracle microbien.

Malgré tout, je demeurai perplexe. Je me délestai tout à tour de toutes les suppositions. Ce qui, pour moi, restait certain, c’est que l’Ennemi, après avoir utilisé ses lamentables victimes pour des fins odieuses, les rejetait sur le pavé comme des fruits desséchés. Et je pataugeais à travers les conjectures les plus arbitraires. Ce fut, encore une fois, Juliette, décidément passionnée pour ces charades, qui me mit sur la bonne voie :

— Il faudrait soumettre tous ces rescapés à un examen plus minutieux, explorer leurs corps jusque dans les replis les plus secrets. On ne trouvera pas autrement. La clé est là, pas ailleurs.

En formulant cet avis, d’un ton détaché, Juliette avait clos ses paupières comme si elle craignait que je ne lusse dans ses yeux. Mais elle ne pouvait celer l’ironie qui plissait le coin de ses lèvres. Et faut-il que je le proclame à ma honte, je commençais à trembler devant cette femme menue, cet être de faiblesse exquise, dont la perspicacité surnaturelle me plongeait dans un abîme d’humilité et d’effroi.

J’écrivis un article vigoureux et pressant pour réclamer qu’on examinât à nouveau les prêtres retrouvés et cela méticuleusement, par la radiographie, par tous les procédés scientifiques dont on disposait. J’eus la satisfaction de me voir suivi par tous les confrères. On en avait assez de ces mystères déprimants et agaçants. On quémandait un peu de clarté. On voulait savoir.



On sut, hélas ! on sut. Et ce fut si abracadabrant, si opposé à tout ce qu’on rêvait, inventait, combinait, qu’une rafale de terreur s’abattit sur des êtres dont les nerfs, depuis des mois, étaient soumis à de torturantes épreuves. Il y eut des cas de folie subite. Des gens se suicidèrent. On signala un père de famille qui jeta ses trois enfants, dans la rue, du quatrième étage, et courut, ensuite, se jeter lui-même dans la cour. Un autre tua sauvagement sa femme, à coups de couteau, lui ouvrit la poitrine en hurlant qu’il était le représentant d’Ugolin, sur la terre… Effroyable vertige !

Mais voici les faits, rien que les faits tels qu’on les apprit brutalement. Six prêtres avaient reparu, sur les sept enlevés. On les saisit, on les déshabilla entièrement, on les examina en détail, place par place. On étudia la géographie de leur corps, en commençant par le haut. Et l’on vit !… Tenez, voici ce qu’on vit :

D’abord, à la naissance de la nuque, sous la chevelure, tous portaient un point minuscule et rose comme une goutte de safran. Autour de ce point, nulle inflammation, aucune autre trace. On s’arma de microscopes qui ne révélèrent rien de positif, sinon que chaque prêtre possédait à la nuque la même piqûre faite, semblait-il, avec le même instrument et qui paraissait aller de bas en haut.

Or tout cela n’était rien, absolument rien, auprès de ce qu’on découvrit presque simultanément. Ce fut le docteur Hispa, médecin principal de l’hôpital Cochin qui fit, le premier, la foudroyante constatation. Il se penchait sur le corps entièrement nu d’un des patients, lorsque, d’un bond, il se releva avec un long cri d’horreur, les yeux dilatés par une infinie stupeur mêlée d’épouvante. Il eut tout juste la force de balbutier, en désignant du doigt l’endroit du corps où il venait de voir… quoi ? On ne savait.

— Là… Là…

Là, qu’on me pardonne, c’était l’organe génital. Il faut bien que je nomme les choses par leur nom. Une légère cicatrice, à peine perceptible, courait autour du scrotum. Et ce scrotum lui-même, ridé, ratatiné, affaissé, semblable à un ballon dégonflé, s’offrait vide de son contenu.

On se précipita sur les autres prêtres. On se pencha, de nouveau, ardemment. Tous se trouvaient dans le même état. Tous montraient au même endroit, la même couture légère, témoignant de l’horrible opération.

Les infortunés étaient châtrés. Impossible de le nier. Ils étaient châtrés.

Ah ! l’on comprenait, dès lors, leur singulière hébétude, leurs yeux extatiques et sans regard, leur sourire niais ! On comprenait, certes, et que, pour parachever le crime abominable, l’assassin avait dû grâce à cette piqûre inexplicable de la nuque, leur interdire tout effort de mémoire, annihiler chez eux toute intelligence.

Châtrés ! Les pauvres diables étaient châtrés !

L’Être inconcevable, le Malfaiteur tapi dans l’ombre, le Minotaure prenait des jeunes gens pleins de vigueur, armés de force et de volonté. Et il nous renvoyait des castrats.

Il tarissait, en eux, toute sève, écrasait toute énergie. Tristes créatures dont il venait d’extraire, avidement, tout le suc vivant et dont il avait fait de faibles, inconsistants et prématurés macrobites.



— Tu vois, me chuchotait Juliette, je m’en doutais. Puis, tu sais, mon chéri, j’ai lu, quelque part, dans un livre, qu’il existe un vice spécial, une repoussante perversion sexuelle qui conduit certains anormaux à…

Elle se courba un peu plus vers mon oreille.


IV


— Je viens te prendre vendredi matin… Oui, mon petit, je t’enlève. Nous filons vers les rivages normands.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais. Tu as tout de même droit, je pense, à un congé. Rien ne nécessite, pour l’instant, ta présence au journal. Quinze jours de liberté, quinze jours de caresses, d’amour, de belles joies, je ne dis pas de repos.

— Où veux-tu me mener ?

— Chez mon oncle. Ce vieux piqué sera enchanté de te connaître. Il t’a lu, avec intérêt, que dis-je, avec passion. Je dispose de sa voiture. Alors, c’est entendu ?

— M’est-il possible de refuser ?



Nous roulions vertigineusement, dans une superbe Conduite, vers l’hospitalité de Houlgate. Cette fin d’août était délicieuse. Une petite pluie, la veille, avait dissipé la poussière des routes et atténué la chaleur. La mer, sur notre droite, luisait comme une plaque de fer blanc. Je me souviens très nettement que nous nous arrêtâmes à Villers, à la terrasse d’un hôtel. Juliette avait soif. Nous demeurâmes là, près d’une demi-heure, face à la jetée silencieuse, buvant le spectacle de l’horizon brumeux, un horizon à la courbe indécise et d’une perspective si plate ! Pour des yeux, habitués comme les miens aux infinis bleutés des paysages méditerranéens, les eaux normandes procuraient l’effet d’une mer en miniature sous un ciel mal lavé. Mais je ne m’attardais point à ces considérations. Je ne cessais d’examiner Juliette dont l’attitude, depuis le départ du matin, me paraissait bizarre et le silence persistant peuplé de réticences.

— Qu’as-tu donc ? demandai-je pour la dixième fois. On dirait que tu t’ennuies.

Elle posa son coude sur mon épaule, s’abandonnant, gracieuse et sévère tout à la fois. Elle planta son regard droit dans le mien. Elle dit :

— Ainsi, tu me suis, sans savoir au juste où je te conduis. Tu n’as aucune crainte ?

Je reculai brusquement.

— Quelle plaisanterie.

— Pourtant, mon chéri… Suppose que je sois complice de ton fameux Ugolin… hein !… qu’en penses-tu ?

Je haussai les épaules, violemment, autant pour marquer le cas que je faisais d’une hypothèse aussi saugrenue que pour réprimer je ne sais quelle vague inquiétude. Juliette, cependant, ne me quittait point du regard, un regard où je pressentais quelque obscure ironie pailletée de pitié. Mon embarras s’accrut. Je détournai les yeux.

— Tu sais, il est toujours temps.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que tu peux me lâcher, t’en retourner. Qui sait ? Après, il sera peut-être trop tard.

— Tu es folle !

Elle venait d’éclater d’un rire aigu et ses mains se crispaient sur mon épaule. J’eus une seconde, oh ! rapide, d’émotion. Puis je la repoussai, maussade, furieux de ma faiblesse.

— En voilà des sottises !

Un silence. Juliette, songeuse, regardait vers la mer, loin devant elle. Je questionnai :

— Ton oncle ? Tu es sûre de son accueil ?

Elle eut un tressaillement, me jeta un œil de côté :

— Tranquillise-toi. Il t’attend.

Si j’affirmais aujourd’hui que la façon dont elle prononça ce « Il t’attend » me fit courir un petit froid dans le dos, on pourrait penser et je penserai tout le premier que j’étais alors victime d’une étrange illusion. Il est très vrai pourtant que je me sentais mal à mon aise. Juliette dut s’en apercevoir, car sa main chercha la mienne, la pressa légèrement. Je souris. Elle se pencha tout à coup :

— Embrasse-moi.

— Mais c’est fou ! on nous voit.

— Je m’en moque. Je t’aime. Donne-moi tes lèvres.

Ce fut plus qu’un baiser, une succion prolongée, brutale, avide, une meurtrissure brûlante. Elle m’abandonna comme à regret. Elle eut un soupir, parut hésiter.

— Nous partons ?

Je réglai rapidement les consommations et rejoignis Juliette dans la voiture qui démarra. Je voyais, à travers la vitre, le dos courbé et les épaules larges du chauffeur, un homme âgé, à la barbiche blanche et qui semblait, néanmoins, doué d’une vigueur peu commune. Juliette, affaissée, à mon côté, les yeux dilatés, ne prononçait pas une parole. Soudain, elle se jeta sur moi, prit ma tête entre ses mains :

— Embrasse-moi encore.

Elle m’étreignit sauvagement. Je me dégageai non sans effort.

— Voyons, tu n’es pas raisonnable, ma petite. Est-ce la mer qui te met dans de tels états ?

Un gros rire. Elle me considéra un court instant avec, dans ses prunelles sombres, je ne sais quel reflet de commisération méprisante. Elle toussota, deux ou trois fois. Puis, les doigts dans son sac, elle expliqua :

— J’ai mal à la gorge.

Elle exhiba deux pastilles rondes et roses.

— Je t’en offre pas. Ça n’a pas de goût.

Puis elle se pencha vers la vitre et se mit à tambouriner une sorte de marche :

— Que fais-tu là ?

— Moi, dit-elle, avec un sourire qui découvrit ses dents pointues… Je ne sais pas…

Il me parut alors que le chauffeur à la carrure massive se penchait vers sa gauche, tendait la main, comme s’il s’efforçait de ramasser quelque objet. Cela fut très rapide. Il reprit sa position normale. Juliette, de nouveau silencieuse, s’enfonçait dans le drap de la banquette.

Je me pris à rêver. Quelle bizarre petite femme, dominée par ses nerfs, fantasque et pourtant si aimante. Pourquoi diable me poussait-elle vers cet oncle mystérieux dont elle ne m’avait jamais parlé qu’à mots couverts ? Avait-elle renoncé à sa discrétion coutumière ? Allait-elle me faire pénétrer dans le secret de son existence compliquée ? Je voulus l’interroger et je tournais la tête vers elle. Je m’aperçus alors qu’une sorte d’engourdissement subit me gagnait. Ma tête était trop lourde. J’ouvris la bouche et je balbutiai avec peine :

— Jul… liette…

Je la vis qui, anxieusement, se courbait sur moi. Ses lèvres se rapprochèrent des miennes. Je sentis la tiédeur humide de sa langue. Mais j’étais immobilisé. Je roulais sans un mouvement. Mes yeux se fermèrent. Des images confuses défilèrent… Un monstre à plusieurs membres, pareil à un poulpe géant… Ugolin… Et, tout autour, des cadavres, des tas de cadavres entrelacés, dansant, trépignant, hilares… puis Juliette, et encore Juliette, deux, trois, quatre Juliette qui m’entouraient, riant, se dérobant, s’évanouissant… Et, tout à coup, un grand trou, une chute lente et très douce dans un abîme… plus rien… l’anéantissement… le coma… la glissade dans l’insensibilité totale.



— Où suis-je ?

Je viens de me lever avec difficulté, en m’aidant de mes mains. Je me sens faible. Que m’est-il arrivé ? D’un coup d’œil, j’examine la pièce où je me trouve, une petite chambre rectangulaire, aux murs ripolinés, une cellule de moine ou de prisonnier. Au plafond, une lampe électrique jette sa lueur — une larme de lumière. Je m’aperçois que, tout habillé, je suis allongé sur une espèce de lit de camp étroit, mais, plutôt moelleux et bienveillant. Ah ça ! est-ce que je rêve ? Je répète à haute voix :

— Où suis-je ?

Pas de réponse naturellement. La chambre cellule est vide. Aucun meuble, d’ailleurs, à l’exception d’une petite table flanquée de deux chaises, et, dans le fond, un vague ustensile, quelque chose comme un seau hygiénique. Ça manque de confort. Je me frotte les yeux. J’ai dû dormir longtemps, longtemps. Mais comment diable suis-je venu dans ce lieu ? Il me revient vaguement qu’étant plus jeune, au matin d’une saoulerie prolongée, je me réveillai comme aujourd’hui dans une cellule mais moins propre… Me serai-je fait ramasser au cours d’une bombe ? Je pose mes pieds sur le parquet. Aïe ! C’est extraordinaire comme je suis moulu, rompu, fourbu. Ça n’arrive qu’à moi ces blagues-là.

Mais, tout à coup, une alerte dans mon cerveau. Je me suis dressé d’un bond, avec un hurlement. Je me souviens. Je vois. Je sais… Juliette, Juliette… la terrasse de Villers… la voiture… Le chauffeur qui se penche… les lèvres de la femme sur les miennes… Puis le sommeil, l’irrésistible sommeil qui m’envahit. Et la vérité s’impose, terrible, implacable. Juliette ne plaisantait point. Juliette m’a conduit dans un traquenard. Me voici au pouvoir du Monstre… Entre les mains d’Ugolin.

Perdu. Je suis perdu, perdu, irrémédiablement perdu. Pour un peu, je chanterais l’Africaine. Ugolin va faire de moi, de mon corps, de mon intelligence, de ma personnalité, ce qu’il a fait des autres… une loque vivante.

Pourtant… pourtant… Ce n’est pas cette perspective qui m’horrifie en cet instant. Non. Je ne pense qu’à Juliette. Ah ! l’infâme prostituée, la misérable catin, l’entremetteuse, la pourvoyeuse, l’ogresse, la succube. Un flot d’injures monte à mes lèvres. Je comprends tout maintenant, tout, ses silences, ses discrétions, les boniments sur son vieil oncle, ses disparitions, ses insinuations… Je revois, sur les boulevards, un infortuné jeune homme plein de fatuité, courbé sur son oreille, lui chuchotant des mots de tendresse, une victime, celui-là aussi, une victime comme moi et un imbécile… un incommensurable imbécile comme moi… comme tous ceux — et combien sont-ils ? — qui ont cru, qui ont osé croire, qui n’ont pas craint de croire à Juliette, à l’amour de Juliette, à la sincérité de Juliette, à la conscience et au cœur de cette femelle innommable…

Je fais quelques pas, péniblement, dans l’étroit réduit où l’on m’a jeté. Peu à peu, mes idées deviennent plus claires, et l’étau douloureux qui presse mon front semble se desserrer. Mais un tiraillement au creux de l’estomac m’informe qu’il y a des nécessités inéluctables. J’ai faim… Depuis combien d’heures n’ai-je point mangé ? Je piétine dans ma cellule, cherchant des yeux un bouton électrique, une sonnerie, quelque chose qui me permette d’appeler. Est-ce qu’on va me laisser là seul… sans rien à me mettre sous la dent ? Est-ce qu’Ugolin, avant de torturer ses victimes et de leur extraire la semence de vie, ne les engraisse pas à la façon de poulets promis à la broche ?

Mais j’ai, soudain, l’impression que je ne suis plus seul dans mon cachot. Je me tourne d’un mouvement brusque. C’est vrai. Il y a quelqu’un qui vient de pénétrer, silencieusement, par la porte roulant sans bruit. Et ce quelqu’un je l’ai immédiatement repéré. C’est le chauffeur, l’homme au torse puissant, à la barbiche blanche. Je me précipite vers lui.

— Allez-vous m’expliquer ?

Il a un sourire, porte son index à sa lèvre et fait :

— Chut !

Il sort de sa poche un petit flacon dont il arrache rapidement le bouchon, en verse le contenu dans un gobelet d’argent qu’il tient dans sa main gauche et qu’il me tend, toujours souriant :

— Buvez, dit-il, ça va vous remettre tout à fait.

— Mais…

— Buvez. Vous ne craignez tout de même pas d’être empoisonné… Si l’on en voulait à votre existence ce n’est pas ainsi qu’on s’y prendrait.

J’ai une seconde d’hésitation. L’autre sourit toujours, d’un sourire très doux. Je murmure encore :

— Où suis-je ?

— Vous saurez tout ce que vous voulez savoir… Un peu de patience, que diable ? Mais commencez d’abord par boire.

D’un trait, je vide le gobelet. J’ai à peine le temps de sentir, au palais, une fraîcheur parfumée ; cela produit en moi, brusquement, comme une résurrection. Le sang paraît circuler impétueusement dans mes veines. La lourdeur qui pesait sur mon crâne s’envole comme par enchantement. Je m’étire, heureux, fais craquer mes muscles. Quel breuvage de force et de vie cet inconnu m’a-t-il versé ? J’ai presque un geste pour le remercier. Mais, sans cesser de sourire, il interroge :

— Vous devez avoir faim ?

— Un appétit d’ogre…

À ce mot que je viens de prononcer sans y penser, voilà que surgit, en mon esprit, le souvenir des derniers événements : les cambriolages, les enlèvements, Juliette, la randonnée vers la mer, la trahison de la femme. Tout cela défile vertigineusement en quelques secondes. Et j’ajoute, martelant mes mots, comme un défi :

— Un appétit… d’Ugolin.

L’homme hausse légèrement les épaules.

— Allons, ne faites pas l’enfant et suivez-moi.

Il sort. Derrière lui, je m’engage dans un long couloir éclairé, de place en place, par des lampes électriques. Nous tournons à droite, dans un autre couloir, sous une voûte très haute assise sur des murs lisses. J’ai la sensation très nette que je me trouve sous terre, dans une sorte de cave immense. J’observe avec avidité sans pouvoir noter autre chose que les murs terriblement nus. Mais l’homme vient de s’arrêter. Il appuie du doigt sur un bouton et une porte que je n’avais point remarquée s’enfonce, sans bruit, dans la cloison. Je pénètre dans une salle. L’homme me désigne, du geste, la table au milieu de la pièce :

— On va vous servir.

Il s’éloigne. Est-ce l’effet de la boisson que je viens d’absorber, toute inquiétude est éteinte en moi. Je me sens de taille à affronter les pires périls, à tenir tête au féroce Ugolin lui-même… En attendant, je regarde autour de moi. Ma salle à manger n’est pas très luxueuse. Une table, des chaises, un fauteuil, des lampes qui remplacent la lumière du soleil… pas le moindre objet, le plus petit simulacre de décoration sur les murs inexorablement désolés et d’un bleu tendre. Ça laisse à désirer comme gaieté. Mais qu’est-ce qu’Ugolin va me donner à manger ? Je m’assois et, tapotant des phalanges sur la table, je crie :

— Maître d’hôtel ?

Au même instant se profile, dans l’ouverture béante de la porte, la stature d’un homme noir qui rit niaisement, arborant une double rangée de dents luisantes. Un nègre. Il porte un plateau sur son bras et, sans cesser de rire, il dépose assiettes, serviettes, verres, sur la table. Il laisse dans un coin une petite bouteille blanche qui doit être de l’eau minérale, une autre verte et dorée qui doit contenir quelque Vouvray. Le tout, sans une parole. Je l’interpelle :

— Dites-moi, l’ami, qu’allez-vous me servir de bon ?

De gros yeux ronds roulant dans leurs orbites me dévisagent. Le Noir pose son plateau ; puis il place tour à tour sa main à son oreille et à ses lèvres. Qu’est-ce que cela signifie ? Je ne comprends pas. Mais l’homme répète son geste. Un gloussement sort, avec effort, de sa bouche. Cette fois, j’y suis. L’homme n’entend pas, ne parle pas. Ce nègre est sourd-muet.

Je lui tourne le dos de dépit et affecte de ne plus m’occuper de lui ni de sa table. Et pourtant, la faim me tourmente effroyablement et, aussi, la crainte d’un repas trop sommaire, ou trop spécial. Pourvu qu’Ugolin ne me fasse pas ingurgiter quelque horrible mixture de sa composition.



J’avais tort. Ugolin sait fort bien faire les choses. Depuis les hors-d’œuvre jusqu’au dessert, en passant par une tranche de gigot savoureuse et des petits pois absolument exquis, tout a été parfait. Le Monstre possède un maître queux de premier ordre, ce dont je serais ravi de pouvoir le féliciter. Par contre, le sommelier s’est montré plus chiche. La petite bouteille de vin blanc, délicieux et réchauffant, ne m’a pas suffi. Sans doute Ugolin donne-t-il dans l’antialcoolisme et c’est fâcheux, très fâcheux. Fort heureusement, il n’est pas adversaire du pétun, car ce sacré sourd-muet de nègre m’a fourré sous le nez une boîte de cigares de choix comme j’en ai très rarement fumés, surtout en ce temps malencontreux où nos surintendants augmentent périodiquement le prix du tabac et tirent des revenus de la vapeur que nous soufflons aux nuages.

Béatement renversé dans mon fauteuil, je savoure mon cigare en regardant se tortiller les volutes bleues et grises où je sculpte du rêve. Un immense bien-être me gagne et me ragaillardit. Je songe sans mélancolie à mon aventure qui, fort bien commencée, peut se terminer plutôt mal. Un instant je m’attendris sur Juliette. Après tout, la chère petite ne m’a-t-elle pas avoué, par toute son attitude et surtout par le baiser sauvage qu’elle m’a plaqué si brusquement sur les lèvres, là-bas, à la terrasse de Villers, tous les remords qui la bouleversaient. Elle a dû souffrir horriblement, j’en ai la conviction, l’absolue conviction, de son inexcusable traîtrise. Mais comment en est-elle venue là, à ce métier de pourvoyeuse pour minotaures ? À qui obéit-elle ? Et comme l’énigme vivante qu’elle composait devient maintenant d’une clarté éblouissante. Pauvre petite chose. Indéchiffrable enfant ! Je crois bien, oui, je crois, ô Juliette, que si tu t’avisais d’entrer en cet instant, humiliée, repentante et soumise, je t’accorderais ton pardon.

Ce n’est pas Juliette qui entre. C’est le chauffeur, avec sa barbiche blanche et son sourire (il ne pouvait, naturellement, les laisser dehors). Il me questionne :

— Eh bien ! ça va mieux ?

— Tout à fait bien. Repas exquis. Cigare excellent. Café aromatisé. Ça manque un peu de vin, par exemple et de petit verre.

— On a fait une exception pour vous. Le vin est rare ici. L’alcool est complètement banni.

Je ne dissimule pas ma grimace. Ces gens-là véritablement ne savent pas vivre. Et, nonchalamment, je me dresse, les membres souples, le geste aisé. Je demande :

— Quel jour sommes-nous ?

— Le vingt-cinquième du mois d’août.

Un calcul rapide. Nous sommes partis, Juliette et moi, le 23 au matin. Le sommeil m’a surpris dans la voiture, le soir de ce même jour. Ça fait donc deux pleines nuits et plus d’une journée que j’ai dormi. Un rien.

Ainsi, tout était préparé minutieusement, de main de maître, avec la complicité de la femme. Quel être redoutable me tenait donc en son pouvoir et de quelle puissance de moyens inouïs ne disposait-il pas ?

Tout mon optimisme s’évanouit d’un coup.

Je sentis, à nouveau, les tiraillements de la peur courir le long de mes vertèbres. Je regardai l’homme qui souriait. Il fit un signe rapide et commanda :

— Suivez-moi.



La salle où je viens d’entrer, poussé par mon guide, est de vastes dimensions et d’aspect rebutant. Une lumière crue me fait d’abord battre les paupières et je ne distingue rien qu’un brouillard jaune. Mais, lentement, mes yeux s’habituent. Cette lumière n’est pas celle du soleil, hélas ! et je constate que nous n’avons point abandonné les catacombes. La salle tient de l’amphithéâtre et du laboratoire. Une immense table de marbre, dans un coin à droite. Une sorte de bureau vers le fond, au milieu. Sur les murs rampent des tubulures, s’entrelacent des tuyaux, les uns énormes, les autres minces comme des macaronis, ronronnent des ventilateurs, luisent des boutons de métal et de porcelaine. Je discerne, sur d’autres tables, de petites cuves, des éprouvettes, des cornues, tout l’arsenal d’un chimiste, tout un ensemble d’instruments nouveaux pour moi et que j’essaie vainement d’identifier. Mais ce qui m’attire surtout, c’est une série de bocaux emplis d’un liquide rose, parés d’étiquettes vertes, dans lesquelles plongent d’étranges objets qui ressemblent à s’y méprendre, à des pièces d’anatomie…

Sur tout cela de minuscules lampes électriques d’une clarté rose, telles des âmes de ténèbres.

Ah ça ! où suis-je donc ? Dans l’antre d’un bourreau ? Dans une officine de dissection ? Dans la caverne d’un alchimiste ? Étudie-t-on ici la transmutation des métaux ou dépèce-t-on des cadavres ? Je me pose toutes ces questions avec le seul souci de chasser l’inquiétude qui m’obsède.

Une petite toux sèche, grinçante comme le soupir d’une vieille serrure. L’homme à la barbiche me pousse encore en avant. Me voici devant le bureau du fond. Trois hommes sont assis là, trois singuliers personnages, immobiles et attentifs. Trois vieillards et pourtant… Leurs visages creusés de rides, sillonnés de plis, jaunes et desséchés ont, malgré tout, un extraordinaire aspect de jeunesse… une jeunesse qui se devine dans le regard tranquille et scrutateur qu’ils attachent sur moi. L’un, celui de gauche, est long, voûté, le crâne orné d’une touffe de goémons, le nez concupiscent, aux narines agiles qui semblent vouloir happer on ne sait quoi d’invisible. Il est entièrement rasé et sous les corniches des sourcils, ses yeux trépanants ont des reflets d’acier. Le deuxième, à gauche, de taille plus courte, assez râblé, l’abdomen imposant, arbore un visage couronné de poils gris, jaunes, café au lait, qui mangent les joues, dévorent les tempes, assiègent les pariétaux, rejoignent la broussaille blanche des cheveux. On ne voit que ça en lui, l’abondance pileuse autour d’un nez aplati, sous de petits yeux jaunâtres et bridés. Mais le plus caractéristique, c’est le phénomène qui se tient au milieu, recroquevillé dans son fauteuil. Oh ! celui-là, toute mon attention va à lui, irrésistiblement, passionnément. Il m’épouvante à la fois et m’intrigue, et me donne cette folle envie de rire qui travaille les nerfs des enfants au spectacle de quelque magot ou d’un fantoche de carnaval.

Quelle est donc cette grotesque et absurde Trinité tout habillée de solennité ? Suis-je devant un tribunal et vais-je assister à mon jugement suprême. Minos, Éaque, Radhamante ! Je me tâte pour voir si je suis bien vivant. Tout de même, mon destin ne m’a pas conduit dans les Enfers. Que me veulent ces trois vieux bonshommes silencieux ?

Une petite toux encore, le glissement d’une corde moisie sur une poulie rouillée. Et c’est l’homme du milieu qui parle. Il tient un coupe-papier dans ses doigts maigres, un coupe-papier d’ivoire avec lequel il joue, un peu fébrilement. Il articule, d’une voix dont la douceur inattendue coule dans mes oreilles comme des gouttes d’huile (de l’huile d’olive) :

— Monsieur Doucet, veuillez vous asseoir.

Machinalement, je me laisse aller dans un fauteuil face au bureau où s’entassent des livres, des paperasses en désordre. Les trois juges me contemplent avec une insistance désagréable et qui me gêne atrocement. Je me hérisse et, à mon tour, j’examine le type du milieu. Je n’aperçois guère que ses doigts minces et longs qui tremblotent, une main brandissant le coupe-papier, l’autre tapotant le bureau qui doit être fait d’un métal rare, inusité, et rend un son bizarre. Sa tête seule surgit, tant il semble affaissé, plié sur lui-même. Mais quel visage aux poils indéfinissables, aux tons de vieil ivoire, creusé, labouré, raviné, à la peau sèche qui laisse saillir les os. Les zygomatiques tirent à hue et à dia, lui fabriquant un aspect tantôt sardonique, tantôt pleurnichard. Le frontal est dégarni et, sur le dôme du sinciput, à peine quelques brins de poils neigeux comme des fleurs anémiques sur une crête. Les yeux disparaissent sous des bourrelets épais. Ce n’est pas un visage, c’est un masque derrière lequel je sens, cependant, une âme ardente. Quel âge peut avoir ce personnage ?

— Monsieur Doucet, je viens d’entrer dans ma quatre-vingt-troisième année et pourtant je suis plus jeune que vous.

Une décharge d’ahurissement me parcourt tout le corps. Ce vieux-là a une façon d’être jeune et de lire en vous ! Je me fais tout mince dans mon fauteuil, le souffle absent, le cœur bondissant à grands coups dans ma poitrine. Des cailloux se heurtent dans ma tête.

— Monsieur Doucet, je me présente… vous avez devant vous le féroce, le terrible, l’implacable, le monstrueux Ugolin…

Je ne risque pas un mouvement. Je m’attendais du reste à cette déclaration. L’autre poursuit :

— Ugolin, ça ne signifie rien. Qu’en dites-vous ? Apprenez à me connaître plus complètement. Ici, dans cette maison, ou plutôt sous cette maison, dans ces lieux où j’ai élu domicile, je suis le bon petit M. Merlin — pas l’Enchanteur — le photographe, le savant photographe qui s’absorbe en expériences sur les couleurs. Mais Merlin n’est qu’un camouflage. En réalité, et sur l’état civil, je suis le professeur Huler, une espèce d’original bafoué et conspué par toutes les académies et toutes les facultés de l’univers. Ce n’est pas tout. Je suis aussi l’oncle de votre amie Juliette.

Je n’ai pu réprimer un sursaut. Le vieillard grimace un sourire et se met à toussoter, de sa petite toux grinçante et fêlée.

— Quand je dis l’oncle de Juliette, c’est une façon de parler. La vérité, c’est que cette petite, par moi adoptée, fut arrachée à l’Assistance publique, élevée par mes soins. Elle ne connaît ni père, ni mère, pas l’ombre d’une famille. Vous voilà édifié sur son compte. Laissez-moi achever maintenant les présentations.

De son coupe-papier, il me désigne l’homme maigre dont les narines palpitantes se mettent à battre comme si elles voulaient m’avaler.

— Docteur Schutzzler, un des premiers biologistes de notre époque.

L’homme maigre se redresse, esquisse un plongeon à mon intention.

— Schutzzler, de Kœnisberg, déclare-t-il d’une voix sourde où roulent les grondements d’un trombone lointain.

Le professeur Huler tend un doigt desséché vers l’homme à visage de broussaille :

— Le docteur Potrel, mon meilleur élève… Français.

Le buisson vivant dodeline de la tête. Avec un léger zézaiement, il confirme :

— Natif des Martigues, tout près de Marseille.

Je murmure :

— Patrie de Charles Maurras.

Là-dessus, un silence impressionnant. Ugolin, celui que j’ai surnommé Ugolin, tapote toujours sur la table. Les autres, figés dans l’immobilité, ressemblent à des bonshommes de cire, au fond de quelque musée pathologique.

— Monsieur, reprend soudain, d’une voix plus ferme, le professeur Huler, dit Merlin, dit Ugolin, chimiste, savant, photographe ou dentiste, j’ai grand plaisir à proclamer que vous êtes un garçon intelligent, très intelligent. De tous vos confrères, vous avez su pénétrer, seul, avec une lucidité qui nous a émerveillés l’énigme des cambriolages et des enlèvements… Sans doute, et conformément à mes instructions, votre amie Juliette vous a-t-elle mis sur la voie. Mais un autre ne l’aurait pas écoutée, taxant de folies ses hypothèses. Vous, vous avez vu tout de suite le parti admirable qu’on pouvait tirer de ses suggestions. De plus, vous êtes doué d’estomac. Mes avis comminatoires n’ont pas ébranlé votre courage. En un mot vous êtes l’homme qu’il nous faut. Nous avons besoin pour les siècles à venir d’un échantillon de votre genre. Il manquait un journaliste à notre collection.

J’ouvre des yeux effarés, sans chercher le moins du monde à dissimuler mon ahurissement. Que veut-il dire, cet Ugolin, avec ses siècles à venir et sa collection à laquelle je manque ? Est-ce que, par hasard, il va de nouveau me plonger dans l’hypnose pour me réveiller dans quelques centaines d’années ?

Le vieillard s’est redressé, les paupières largement ouvertes, et il fixe sur moi l’éclat de ses yeux térébrants qui me font reculer, d’un geste instinctif, mon fauteuil. Ce n’est pas un regard. C’est comme la projection insoutenable de deux phares irradiants. Il y a un feu d’enfer ou des étincelles divines dans ce regard. Et puis la taille s’est développée, le torse apparaît. Il n’est pas aussi voûté, aussi tassé, aussi recroquevillé qu’il en a l’air, ce professeur de quatre-vingt-trois ans.

— Écoutez-moi bien, formule-t-il d’une voix plus grave. Vous n’avez absolument rien à craindre ici. Nous ne tenterons rien sur vous qu’avec votre consentement formel. Cessez donc de trembler, mon cher monsieur, car vous tremblez, vraiment, comme si vous étiez tombé dans un puits ténébreux grouillant de bêtes immondes… La peur vous rapetisse. Vous allez nous donner une triste opinion de votre caractère.

Il toussote encore et se replie sur lui-même. Son regard qui me brûle se cache sous l’épaisseur des paupières plissées.

— Il faut que vous sachiez bien qui nous sommes, ce que nous voulons… Tenez-vous bien, cher monsieur Doucet. Quand vous m’avez décoché ce surnom perfide : Ugolin, vous ne croyiez pas si bien dire. Ugolin ! ah !… ah !… la charmante trouvaille !… Eh ! bien ! je relève le défi. Allons-y pour Ugolin ! Les temps qui s’annoncent seront les temps d’Ugolin, le triomphe d’Ugolin. Car, en définitive, si on fouille au cœur de la légende, qu’est-ce qu’Ugolin ? Un pauvre vieil homme qui se meurt de faim et d’épuisement. Un malade qui agonise… Il n’échappe à la fatalité qu’en empruntant les forces qui lui sont nécessaires à des corps plus jeunes, doués de vigueur, épanouis de santé… Il réalise le plus prodigieux des phénomènes d’osmose, la plus féconde des assimilations… la sublime transmutation… Mais… taisez-vous donc… je vous entends… Et je vous prie de croire que je ne suis pas fou… Mais, d’abord, que savez-vous de la folie, de ses limbes et de ses limites, cerveau borné, éclos dans la pourriture des préjugés ?…

Il m’assène un regard dur. C’est vrai. Je viens de me demander si je ne me trouvais point en présence d’un cas de démence bien caractérisé. Mais la sûreté avec laquelle il lit en moi-même m’a désarçonné. Je ne me demande plus rien, je ne pense plus à rien. J’écoute.

— Ugolin. L’admirable symbole. Oui, mon cher monsieur, je suis, nous sommes Ugolin. C’est-à-dire que nous mangeons nos enfants. Comprenez-vous ? Nous les absorbons. Nous prenons leur vie, leur jeunesse, leur force, que nous intégrons, que nous digérons, que nous transformons en immortalité.

Il s’est levé, les mains posées sur la table, tout son corps penché vers moi. C’est un petit vieux, un tout petit vieux, minable et pitoyable, dont la flamme drue des yeux me terrifie. De quels effluves irrésistibles m’enveloppe-t-il ? Je subis, malgré moi, son autorité, toute la force de persuasion qui émane de son être. Inconcevable pithiatisme ! Toute angoisse s’évade de mon esprit, ne laissant place qu’à une curiosité ardente. J’écoute, j’écoute de toute mon âme exaspérée :

— La Vie ? Qu’est-ce que la Vie ? Pensez-vous qu’elle soit enfermée, simplement, dans les frontières étroites d’un être ? Pensez-vous qu’elle doive se transmettre au hasard, sans méthode, d’un individu à l’autre ? Pourquoi ne serions-nous pas les maîtres de la vie ? Pourquoi ne la captiverions-nous pas, ne la dirigerions-nous pas à notre fantaisie, à notre volonté ? Vivre, vivre, tout est là ! Mais vivre en puissance, en action, en volonté. Vivre avec l’expérience accumulée, fécondée par l’apport incessant de jeunesses nouvelles. Voilà, monsieur, le problème que j’ai longtemps cherché, laborieusement, opiniâtrement, et que j’ai résolu.

Je ne bronche point.

Il y a des rumeurs, un ouragan assourdissant dans mon crâne, comme une désagrégation de ma raison qui s’effiloche et qui fuit. Je ne sais plus si je rêve ou si mes pieds sont posés, solidement, sur le sol.

Le petit vieux continue de sa voix prenante qui, par instant, se casse brusquement en une toux saccadée. Et il va, il va. Il explique, il commente, il argumente. Les mots dansent dans mes oreilles. Mon cerveau est plein de musique.

— Les vieux dévorent les jeunes… C’est la logique. Nous voulons vivre, vivre, transformer le monde. Place aux hommes chargés de sagesse et de science. Place à l’élite. Nous avons soif de vigueur, de lucidité, d’intelligence neuve… de rajeunissement, pour exprimer le mot et situer exactement la chose… Et les jeunes gens que nous vous avons renvoyés en si piteux état — ces infortunés jeunes gens sur lesquels vous avez versé votre apitoiement à longs flots et qui ne sont plus que des ombres — eh bien ! nous les enfermons en nous, nous les avons avalés, assimilés, matériellement, chimiquement, mathématiquement. Leur phosphore rampe dans nos os ; leur sang coule dans nos veines, cogne dans nos cœurs ; leurs tissus s’accrochent à nos tissus ; leurs cellules se marient à nos cellules. Miracle de la consubstantialité. Ce sont eux qui vous parlent, qui parlent en nous, qui clament le triomphe absolu, définitif de la vie, une et harmonieuse, par-dessus les hasards des fécondations grossières et sans but…



Quel tumulte dans ma pauvre tête ! Quel brouhaha ! Un jazz-band étourdissant bouscule mes méninges, libère mes neurones qui se heurtent dans un charivari sauvage. Chahut ! Chahut ! Dzim ! Boum ! Chahut ! Émancipation de la substance. Anarchie cérébrale. Mes éléments débridés hurlent l’Internationale. Et je sens les mots qui tombent, tombent en pluie drue, comme des gouttes de plomb sur ma boîte crânienne surchauffée. Un immense incendie à l’horizon… Voici que je coule dans un abîme sans fond… sans autre fond, vraiment, que le velours de mon fauteuil où je ne suis plus qu’une lamentable chose, une ombre de chose, un rien de chose écrasée et pantelante…