Le Crime des Vieux/2

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Les Éditions de France (p. 99-182).


DEUXIÈME PARTIE

DANS LES GLANDES


Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire.

ANATOLE FRANCE.


Qu’on me permette de souffler. En me débattant dans mes notes d’autrefois, j’en viens à revivre avec une intolérable intensité les minutes pathétiques que j’évoque. Le tribunal d’Ugolin, les trois augures funèbres et ridicules, le discours insensé du petit vieux toussotant et ricanant, voilà qui sent la folie — une folie spéciale de maniaque malfaisant et dangereux. Je n’ai pu résister à l’avalanche de sarcasmes et de paradoxes qui s’est abattue en tempête sur mon pauvre esprit si peu préparé. On m’a reconduit dans ma cellule, étendu sur le lit de camp. On a dû me faire avaler quelque drogue dans le goût de celle que m’a offerte, déjà, l’homme chauffeur à barbiche blanche. Je me sens revigoré, presque en possession de mon sang-froid.

Voyons ! Examinons les faits avec calme. Efforçons-nous à raisonner. Si j’ai bien compris, à travers le déluge de paroles incohérentes jaillies de la bouche du petit vieux, je tiens une réalité incontestable : c’est que je suis prisonnier d’une espèce de savant démoniaque un peu maboul, mais certainement génial… Autre réalité. Il ne me veut aucun mal et ne prétend pas expérimenter sur mon individu. Il me l’a fait entendre assez clairement.

Ces constatations sont déjà réconfortantes. Mais je pense qu’il ne faut pas contrarier le phénomène. Il y a d’ailleurs du vrai dans ce qu’il raconte. Je suis payé pour le savoir. Les cambriolages de banques, les enlèvements de jeunes gens, mon propre enlèvement par les soins de Juliette, tout cela n’est pas un mythe. Pas plus que les réapparitions des malheureux privés de leurs attributs essentiels.

Ainsi ce vieux loufoque aurait découvert ou cru découvrir le moyen de rajeunir en opérant sur ses semblables ? Il est donc possible de rajeunir ! Et je note encore l’impression bizarre que me produisit l’examen rapide de mes trois personnages qui m’apparurent à la fois très vieux et étonnamment jeunes. Puis ma pensée bifurque. Voici que je me remémore certaines de mes chroniques humoristiques fabriquées en série en l’honneur du professeur Voronoff, cet audacieux savant qui prétendait réaliser le miracle du rajeunissement en empruntant aux singes africains leurs glandes interstitielles. Ce serait donc cela ? La méthode Voronoff perfectionnée, appliquée par un fou gonflé de science et, cette fois, non plus avec l’animal, notre frère inférieur, mais avec d’authentiques spécimens d’humanité !

Horreur !… Tout mon être se débat dans l’horreur !… Ah ! le monstre fut vraiment bien baptisé. Ugolin ! Ugolin ! Mangeur d’enfants ! Et dire qu’il va me falloir l’écouter, recueillir ses divagations ! Dire qu’il va tenter de m’associer à ses recherches, exécuter, devant mes yeux, une de ses atroces expériences !

Rajeunir !… S’il était vrai, pourtant, qu’on pût rajeunir, entrouvrir une porte sur l’immortalité ?… Quel rêve ! ô Prométhée ! Mais quelle aberration !

Je fais quelques pas dans ma chambre prison, inquiet de sentir que la fièvre me gagne à nouveau ? Sur une planche, dans le fond, des livres… quelques livres que je n’avais point remarqué. Une attention délicate d’Ugolin, sans doute ?

Je m’empare, au hasard, d’un de ces volumes que j’ouvre. Je lis. Voici ce que je lis : Le syncitium se transforme, à partir de la paroi propre, en tissu réticulé ; le cytoplasma se différencie en réticulum hématoxylinophile et en hyaloplasma. L’hyalaplasma subissant ultérieurement la fonte, le tissu réticulé, d’abord plein, présente des mailles vides. C’est grâce à ce processus que le tissu conjonctif interséminipare devient plus abondant. Jamais on n’a vu d’images mitoziques dans ce tissu interséminipare.

Ah ! ma tête ! ma tête ! Je lance l’affreux bouquin au milieu de la cellule.

Mais qu’est ceci ? Ô douceur ! Ô divin poète ! Les Métamorphoses d’Ovide ! La Grèce et l’Allégresse. L’Olympe et les Dieux ! La Beauté ! La Joie ! Inondation de soleil ! Je me jette sur mon lit, les doigts crispés sur le livre comme sur un trésor.

Ouvrons-le au petit bonheur, à la première page venue. Que vais-je rencontrer ? Ah ! Médée ! L’Enchanteresse Médée ! L’adorable histoire de Médée, fille orgueilleuse conquise par Jason. Nous sommes sous le firmament de Thessalie. L’encens brûle sur le brasier sacré : les victimes tombent sous le fer, leurs cornes entrelacées de bandelettes d’or. Une nappe rose de calme. Mais on ne voit pas Éson, le père du héros, le vieil Éson terrassé par l’âge. La mort étend ses sèches ailes sur lui. Et Jason se désespère. Il s’adresse à son épouse : O cui debere salutem… Ô toi ! l’auteur de mon salut… Il l’implore. Des années de ma vie pour les rajouter aux années de mon père, supplie-t-il. Et Médée en pleurs tend ses bras vers Hécate, la triple Hécate, l’adjurant de la seconder et de consentir au grand œuvre…

J’interromps brusquement ma lecture. Par quelle coïncidence inouïe suis-je tombé sur la légende de ce vieillard pour lequel on quémande la jeunesse ? Je n’échapperai donc point à cette hantise ? Ou faut-il voir, dans ce curieux hasard, comme un avertissement ?

Bah ! Je poursuis. Trois nuits se sont écoulées. La lune forme un cercle parfait, un disque plein et rebondi, quelque chose (mais ce n’est pas Ovide qui dit cela) comme une obscène boursouflure. Médée sort de son palais, la ceinture flottante, nu-pieds et les cheveux épars sur ses épaules nues. Nuda pedes, nudos humeris infusa capillos… Tout est sommeil autour d’elle. Médée appelle la triple Hécate, dépositaire et protectrice de ses desseins. Elle supplie la Terre qui fournit à son art des herbes toutes-puissantes. Elle prie les zéphyrs, les fleuves et les lacs, les dieux des forêts et les dieux des ténèbres. Elle dit : « Ô dieux ! mes chants apaisent la mer agitée, dispersent les nuages, dissipent les vents. Mes paroles étouffent les vipères. Je déracine les rocs, les chênes et les forêts entières. Je fais trembler les montagnes, mugir la terre, sortir les ombres de leurs tombeaux… Je demande, maintenant, les sucs qui rendent à la vieillesse la fleur de l’âge et lui font retrouver son printemps. » Comme elle termine, un char descend des cieux. Elle y monte, elle caresse le cou des dragons, elle se perd dans les airs.

Vallons de Thessalie, vous défilez sous ses regards. Elle plane sur l’Ossa et sur le Pélion, et sur l’Othris et sur le Pinde. Elle arrache les plantes, les coupe avec sa serpe d’airain. Elle cueille des herbes sur les rives de l’Apidane et sur celles de l’Amphryse et aussi tout près du Pénée, du Sperchius, du Bébès… Neuf jours et neuf nuits, elle parcourt ainsi les campagnes à l’aide des dragons ailés.

Je laisse de nouveau tomber le livre de mes doigts, car j’imagine la suite. J’avais oublié cette antique histoire d’Éson rajeuni par Médée. Maintenant je la reconstitue. Médée compose un philtre puissant ; elle plonge le vieillard dans un sommeil profond, l’étend sur un lit d’herbes, élève des autels autour desquels, semblable à une Bacchante, elle tourne, cheveux épars… Oui, c’est bien cela. Mais je n’ai pas retenu les détails. Ah ! tant pis ! je reprends le livre. Me voici devant le philtre qui bouillonne dans un vase d’airain, sur le brasier. Les semences, les fleurs, les sucs cuisent ensemble, mélangés à des pierres apportées du lointain Orient et à du sable que le reflux de la mer jette sur le rivage. Mais Médée ajoute à cette mixture de la gelée blanche recueillie la nuit aux rayons de lune, les ailes et la chair de l’orfraie, les entrailles du loup, la dépouille du serpent de Cynipe, le foie d’un vieux cerf, la tête d’une corneille de neuf siècles. Ainsi le philtre acquiert toutes ses vertus. Médée mélange toutes les substances avec un vieux rameau d’olivier et voici, ô miracle ! ô Dieux ! que la branche soudain reverdit, se couvre de feuilles, se charge d’olives mûres. Aussitôt Médée tire son glaive et, se jetant sur le vieillard, elle lui ouvre la gorge. Elle laisse couler le vieux sang et verse ses sucs. Et la chose s’accomplit. Éson, le vieil Éson est debout. Sa barbe et ses cheveux ont subitement noirci. Sa maigreur a disparu, ses rides se sont évanouies. Il est jeune ! Il est jeune !… jeune !… jeune !… Et du haut des cieux, Bacchus, émerveillé, se hâte. Il accourt. Il se précipite vers l’enchanteresse…

Légende puérile ! Fable dont s’amusaient nos aïeux, ces grands enfants. De tout temps, à travers les siècles, les hommes ont médité sur la mort et la décrépitude. Toujours ils ont songé à combattre la vieillesse. De même ils ont imaginé de s’élancer dans les airs. Et, cependant, la fable d’Icare est devenue une réalité, de par la science. Est-ce que le philtre de Médée, la Magicienne, serait passé aux mains d’Ugolin ? Allons donc ! Sottises ! Vapeurs d’un cerveau en délire ! Fumées ! On peut certes prendre le sang d’un être vigoureux pour l’affluenter dans les veines d’un malade qui reconquiert ainsi un peu de force et de santé. Mais les années qui, tel un lourd manteau de glace, s’accumulent sur les épaules d’un vieil homme ! Mais la carcasse ruinée, l’enveloppe charnelle usée, les os desséchés ? Est-ce qu’on peut vraiment ravaler cet édifice vermoulu et branlant qu’est un vieux, un horrible petit vieux, toussotant et grimaçant, aux rarissimes poils aubères, au front plissé comme une antique blague à tabac ?



J’ai très peu mangé ce soir. Puis je me suis coulé dans mon lit, succombant à une extrême lassitude. J’ai dormi d’un sommeil uni et sans heurts. Je persiste à penser qu’Ugolin a fait mélanger à mes aliments ou à ma boisson quelque produit qui a dompté mes nerfs exacerbés.

Il faut pourtant que je mette un peu d’ordre dans ce récit. Jusqu’ici je l’ai conduit à l’aide de mes notes, sans méthode ni logique. Au point où je suis parvenu, je ne puis plus m’attarder ni m’égarer dans des détails. Je deviens, pour l’instant, non plus acteur mais témoin. Mais saurai-je avec assez de netteté reconstituer les paroles de feu que, durant des journées, un vieillard redoutablement loquace versa dans mon âme en dérive ?

Car je ne vois aucun incident à signaler au cours des trois semaines qui se sont écoulées depuis mon arrivée dans l’antre d’Ugolin. J’allais de ma chambre cellule à la salle à manger, de la salle à manger au laboratoire où l’inévitable trinité semblait se tenir en permanence. Et je devenais la proie facile du petit vieux à la faconde intarissable. Puis, le soir descendu, dans la paix de mon étroite prison, l’esprit encore enfiévré, j’arrangeais sur le papier, en phrases rapides et confuses, les mots recueillis, les divagations théoriques mêlées de vérités éblouissantes que, dans un pêle-mêle inouï, j’avais pu butiner.

Ah ! mes entretiens avec Ugolin ! C’est là ce que je tente de faire revivre aujourd’hui, dussent leur aridité et leur rigueur scientifique rebuter ceux qui me liront. Mais rien ne me tiendrait de ce journal semé de confusions si je n’apportais les indispensables explications.

Premier entretien. Ugolin est toujours assis à son bureau, flanqué de ses deux acolytes, la boule broussailleuse et le bâton noueux à tête d’oiseau. Un nouveau personnage, pourtant, long et fluet, confit dans une étisie sans exemple au monde, visage glabre et humide, l’aspect férocement érémitique. Ugolin, en deux mots, le présente :

— Professeur Ciron, mon collaborateur et secrétaire.

J’esquisse un salut. Le personnage étique et étriqué ne bouge point.

— Monsieur Doucet, continue Ugolin, écoutez-moi très attentivement. Vous n’êtes pas versé dans les choses scientifiques et je vais m’efforcer de m’installer à votre portée. Je vous ferai le cours des profanes. Ouvrez vos oreilles et bandez votre intelligence. Il est question de la vie, de la mort, de la vieillesse et de… l’immortalité. Problèmes qui ne vous sont peut-être pas très familiers.

En effet, je sais qu’on apparaît un beau jour sur ce globe, sans l’avoir voulu ; qu’on y végète un certain temps, tant bien que mal ; puis qu’on tombe en ruines et qu’on retourne au néant qui vous a vomi. Bonjour ! Bonsoir ! Je sais cela et pas autre chose. Et je n’ai jamais songé à autre chose. Je n’ai aucun goût, d’ailleurs, pour les énigmes et les charades. La métaphysique n’est pas mon fort et l’impression spectaculaire du monde visible me suffit largement.

Ugolin médite un court instant, les paupières baissées. Il toussote de son insupportable chevrotement de toux. Puis il reprend :

— Jusqu’à ce jour, mon cher monsieur, on a toujours considéré la vieillesse et la mort comme le terme inévitable de toute existence humaine. Supposez que quelqu’un se soit dressé pour crier aux hommes : « Il y a erreur. La vieillesse et la décrépitude physique ne sont que des maladies comme les autres et qu’on peut combattre, et qu’on peut vaincre. La mort n’est pas une fatalité ! » Celui-là, avouez-le, se serait vu joliment conspuer. C’est pourtant ce que j’ai tenté. J’ai soutenu, devant de doctes assemblées, qu’il était possible de guérir, vous m’entendez, de guérir la vieillesse et par suite de développer à l’infini la longévité humaine, de la développer jusqu’à l’immortalité… je veux dire jusqu’à la disparition de ce globe condamné dont nous ne sommes que les parasites sans gloire. Je ne me suis pas tenu satisfait pour avoir proclamé cette vérité. J’ai essayé de prouver. Je l’ai étayée d’arguments d’ordre expérimental, je l’ai consolidée sur tout un échafaudage de faits prouvés, reconnus, vérifiés… Mes démonstrations se sont heurtées aux préjugés stupides, à l’orgueil et à l’incompréhension de ce qu’on appelle le monde des savants. Mes vues, trop nouvelles, dérangeaient du reste trop de combinaisons. Et alors on a ri, monsieur, on a haussé les épaules, on m’a traité de visionnaire, on m’a menacé de la douche. Ah ! les sombres, les vertigineux, les incommensurables crétins ! Et quelle revanche terrible je vais m’octroyer sur leur canaillerie indigente.

Un coup sec de son coupe-papier sur le rebord de la table. Et Ugolin se soulève à demi.

— On meurt, poursuit-il. Pourquoi meurt-on ? Parce qu’on ignore la véritable composition de l’être et son fonctionnement. Qu’est-ce que l’animal humain ? Un ensemble prodigieux de cellules. Des cellules qui bataillent entre elles, vivent les unes des autres, s’entre-dévorent. La santé et le bon fonctionnement de notre corps dépendent étroitement de ces combats obscurs et répétés. Que telle espèce de cellules l’emporte sur d’autres et c’est ici un organe atrophié, là une tumeur, ailleurs une intoxication… Tenez, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler des phagocytes qui sont les éléments indispensables du sang. Il y a deux catégories de phagocytes : les petits ou microphages, les grands ou macrophages. Les uns absorbent tout microbe rencontré dans l’organisme. Les autres se cantonnent dans les résorptions et cicatrisations ; ils nous évitent les troubles traumatiques. Comprenez-vous cela ? Eh bien ! il arrive qu’à un certain moment de l’existence les macrophages dévorent, non seulement les microbes, mais encore les cellules indispensables à notre corps. On peut en fournir un exemple frappant avec le phénomène de blanchissement des cheveux qui n’a lieu uniquement que parce que les substances pigmentaires sont englouties par les macrophages. Cela a été démontré par Metchnikof. Il en est de même pour la destruction des tissus et celle des os qui perdent leurs substances calcaires. Et je vous renvoie encore à Metchnikof et aussi à Weinberg. Que conclure de cela, sinon que la vieillesse constitue tout un processus pathologique. Les organes se modifient lentement de par le jeu des cellules. Et c’est parce que les phagocytes d’une part, les cellules conjonctives de l’autre, triomphent de tous leurs adversaires que survient la sénilité, préface de la mort.

Ugolin se tait, une seconde, le regard fixe. Il semble oublier ma présence et se parler à lui-même.

— Oui, la cellule est à la base de tout. Et que savons-nous exactement de la cellule ? En l’étudiant dans toutes ses manifestations, nous aboutissons à cette constatation : qu’elle est tout un monde à part composé d’infiniment petits. Les substances qui entrent dans sa composition et qui baignent dans le liquide cellulaire, nous les avons observées, à l’état colloïdal. Elles sont en suspension dans le liquide, et chacun de leurs grains est visible au microscope. Ces grains, nous les avons appelés des micelles. Jusqu’à ce jour, la micelle est la dernière particule organique qu’on peut examiner dans la cellule vivante. Mais elle-même n’est-elle pas un ensemble d’éléments qui échappent à notre observation ? Toujours est-il que l’évolution, la vieillesse et la mort de la cellule sont déterminées par les luttes et les heurts des micelles. Et là, nous touchons au plus obscur, au plus déconcertant des problèmes…

Le maigre et fuligineux secrétaire qu’Ugolin désigne sous le nom de professeur Ciron, donne, depuis quelques minutes, des signes d’impatience. Il est agaçant, cet animal ; il distrait mon attention. À la fin il tend un doigt osseux :

— La cellule meurt, formule-t-il d’une voix caverneuse.

Ugolin bondit :

— Elle meurt, dites-vous. Soit. Mais par accident. Normalement, la cellule ne doit pas mourir.

— Quand les micelles cessent d’être suspendues et qu’elles sont précipitées, elles aboutissent à une maturation qui entraîne fatalement la dégénérescence des cellules. Il faut que ces dernières expulsent leurs micelles ou qu’elles succombent.

Ugolin s’agite furieusement sur son fauteuil.

— C’est là, en effet, le point essentiel. La cellule expulse de son sein les éléments devenus nuisibles, moyennant quoi, elle échappe à toute sénescence. Elle retrouve force, vigueur et vie. Or, qu’est-ce que le corps humain ? Une cellule parmi des trilliards et des trilliards d’autres dans un organisme plus vaste. Que cette cellule puisse, elle aussi, se débarrasser des éléments qui contrarient sa libre harmonie et rien ne peut l’abattre, rien que l’accident.

Il se tourne de nouveau vers moi :

— Je dois vous enseigner, pour être clair, que l’organisme humain est en tout semblable à l’organisme social. Il y a, dans les sociétés, les individus qui dirigent et occupent les hautes fonctions — ceux de l’élite savante et intellectuelle (en théorie tout au moins). Il y a ceux qui besognent. Chacun à sa place et rien ne vient entraver le bon fonctionnement social. Mais qu’un groupe prenne le dessus sur les autres et c’est alors la rupture, le parasitisme, le triomphe des plus forts ou des plus habiles aux dépens de l’intérêt général. Cela ne va pas sans provoquer des réactions que les hommes — admirez ce contre sens — appellent des révolutions. De toutes façons, c’est la Société bouleversée, en proie à l’anarchie, condamnée. Je ne vous apprends rien là-dessus, monsieur le journaliste. Mais prenez notre organisme. Il se développe sous l’action de deux espèces de cellules : les cellules nobles qui sont celles du système nerveux et de nos glandes, les cellules basses qui sont, je crois vous l’avoir dit, les phagocytes et les cellules conjonctives. Tant que le prolétariat cellulaire est soumis à la direction de l’aristocratie, tout va bien. Mais que les maîtres faiblissent, que les esclaves se révoltent et exercent leur domination et c’est la débilité, la maladie, la mort.

Il souffle bruyamment. Dans un chuchotement, Ciron, l’échalas, indique :

— Il faut tenir compte des invasions d’éléments étrangers.

— Eh oui ! riposte Ugolin, avec un énervement visible. Mais tout se tient. Ce sont les microbes variés et leurs toxines qui affaiblissent le plus la direction assumée par les cellules nobles. Metchnikof, auquel il faut toujours revenir, l’a parfaitement observé et, après lui, j’ai poursuivi mes recherches dans ce sens. Le plomb, l’alcool, le mercure, toutes les intoxications concourent à cet affaiblissement, déterminent les scléroses. La syphilis joue aussi son rôle dans ce phénomène. Mais la flore intestinale est la plus redoutable. Strasbourger n’a pas découvert moins de cent vingt-huit trillions de microbes de différentes espèces dans l’intestin de l’homme. Leurs toxines pénètrent dans la lymphe et dans le sang, empoisonnent les cellules. Les produits de putréfaction de l’intestin, tels que l’indol, le phénol, l’acide butyrique, sont nos plus dangereux adversaires. Or, les cellules, qui sont d’inégale sensibilité, ne résistent pas toutes avec autant d’énergie. Les cellules nobles sont les premières menacées. Notez que la particularité essentielle des cellules basses est qu’elles présentent la forme la plus primitive. Elle se comportent à peu près comme les amibes les plus simples. Elles sont d’une mobilité extrême, elles se répandent à travers les parois des vaisseaux et jusqu’à la surface des membranes muqueuses, ce qui leur permet d’échapper assez facilement à l’ennemi. Enfin il y a le phénomène de la spécialisation. Mon collaborateur, le professeur Ciron, va vous en dire un mot.

Le professeur Ciron étend ses interminables jambes et, sans daigner me regarder, explique :

— Chaque fois qu’un être est menacé, il puise, en lui-même ses moyens de défense. Chaque fois qu’un être se sent inapte à la lutte, il va vers l’association. C’est par le groupement que les êtres résistent. Et ce qui est vrai pour les individus que nous sommes le demeure pour les cellules. Enfin, il est avéré que plus un corps social est parvenu à un degré supérieur de civilisation, plus il est compliqué dans ses rouages, et plus les cellules individuelles qui le composent perdent de leur indépendance, cessent de s’affirmer pour s’unir dans des spécialisations qui les classent, détruisent certaines de leurs propriétés et finissent par leur assigner des tâches hors desquelles elles ne peuvent rien. Telle est la loi. Pour nos cellules, mêmes manifestations, mêmes prouesses. Il est établi que les organismes unicellulaires, donc indépendants, possèdent une étonnante faculté de résistance au milieu et s’adaptent merveilleusement à la lutte. Les organismes multicellulaires, au contraire, sont, si j’ose dire, handicapés. En eux s’est établi le nécessaire partage du labeur qui affaiblit chaque fraction.

Je tends éperdument toute mon attention pour suivre ce raisonnement. Les cellules dansent devant mes yeux. Et voici que le broussailleux Potrel, caressant les épines de sa barbe, intervient d’une voix aigre :

— N’oublions pas que les êtres unicellulaires, c’est-à-dire ceux qui jouent les individualistes dans le corps humain, comme dans le corps social, sont voués à la destruction. Il leur reste la possibilité de s’enkyster au moment du danger, et par là ils provoquent de graves inconvénients. Ils ont aussi le pouvoir de régénérer les parties perdues. Prenez de grands infusoires. Sectionnez-les en plusieurs tronçons. Chacun de ces tronçons se transforme rapidement, cicatrise ses blessures, revient à l’état primitif. Mais malheur à la cellule libre si elle se joint à d’autres cellules pour former un organisme nouveau où s’élabore la vie sociale.

— Oui, dit Ciron, elle est tout d’abord gênée dans ses mouvements. Le résultat le plus vite atteint est la privation de liberté. Elle subit les conditions de compression et d’alimentation que nécessite l’harmonie de l’organisme. Selon que les cellules se trouvent placées au centre, ou qu’elles sont en contact avec l’extérieur, elles assument des caractères différents. Chacune d’elles s’adapte à une fonction déterminée. Et vous aboutissez ainsi aux cellules des muscles propres aux substances contractiles, aux cellules épithéliales qui sont de protection (pour les cheveux, les ongles, la peau), aux cellules glandulaires qui fonctionnent par les humeurs et les sécrétions. Les unes recherchent les aliments, les autres les absorbent, d’autres les éliminent. De sorte que nous n’avons affaire qu’à de multiples spécialistes doués d’une seule aptitude, privés des autres.

Un court silence. Je regarde Ugolin qui, les paupières plissées, paraît indifférent à tout ce qui se dit. Mais il faut croire qu’il a saisi mon interrogation, car il fait un signe.

— Je vous comprends parfaitement, interrompit-il. Vous vous demandez à quoi riment toutes ces démonstrations. Voici. D’abord à bien vous convaincre que l’être humain est un organisme dont la confection, la structure, approchent de la perfection et qu’il enferme en lui une multitude infinie d’êtres aussi savamment développés que lui-même. Ce qu’il appelle pompeusement, orgueilleusement, son moi n’est qu’une résultante et le moindre vent d’insurrection soufflant parmi ses cellules peut l’influencer ou le détruire. La raison humaine est un édifice fragile. L’imagination qui a construit les Dieux est la conséquence de multiples actions et réactions produites au sein de l’organisme. Et c’est déjà un fait considérable. Car il nous suffira dès lors de nous pencher sur les mouvements de nos cellules, d’étudier leurs spécialisations, leurs rôles précis, leurs qualités ou leur nocivité. Le corps humain, comme le corps social, ne connaîtra la sécurité que dans le jeu savant et régulier de ses cellules et de ses groupements de cellules. Toute maladie, toute déviation, tout heurt s’explique par l’équilibre rompu et par la carence des cellules dirigeantes.

Je commence à distinguer vaguement une faible lueur. Si j’entends bien, la société humaine — ma société — repose sur un autoritarisme bienveillant, tolérant et clairvoyant des cellules nobles et sur l’obéissance passée des autres. Pas de révoltes, pas de troubles intestinaux (c’est le cas de le dire), pas de prétentions particulières. La raison d’État commande tout. Mais je ne vois pas bien s’il s’agit d’une autorité traditionnelle et héréditaire ou d’une démocratie avec suffrage universel. J’imagine difficilement les cellules courant aux urnes.

— C’est la loi de l’adaptation qui règle tout, reprend Ugolin, comme s’il avait perçu mes perplexités. Les cellules nobles affectées aux nerfs et au cerveau n’ont acquis leurs qualités que lentement, en baignant dans un liquide spécial, et grâce à leur système de nutrition. Les autres sont vouées, tout naturellement, à des besognes aussi utiles, mais beaucoup moins reluisantes. Voilà la vérité des choses. Le problème est toujours de conserver l’indispensable équilibre ; si l’on veut éviter les maux du corps, la dégénérescence, la sénescence, l’épuisement des facultés. L’équilibre dans la tradition, tout est là.



Je me suis retrouvé sur ma couche dans un état voisin de l’abrutissement. Ces histoires de cellules nobles ou basses, ces assimilations inouïes entre le corps social où je plonge et le corps humain que je suis, ces précisions sur le rôle des êtres minuscules qui forment notre être et surtout la placidité sereine avec laquelle mes professeurs m’ont jeté tant d’énormités inconcevables à la tête, tout cela m’a fait l’effet d’un coup de bâton sur la nuque. À peine si je me sens la force d’aligner, deux à deux quelques pauvres raisons.

Suis-je tombé sur des déments d’un genre à part — de ceux que les psychiatres considèrent comme atteints du délire constructif ? Suis-je en présence d’esprits supérieurs, d’une extraordinaire clairvoyance, dépassant et dominant leur époque ? Je saurai peut-être, dans quelques jours, quelles conclusions il me faut adopter. Pour l’instant je me roule dans un tourbillon de cellules et de micelles. Je nage dans des flots d’infiniment petits. Et je rêve douloureusement. C’est donc ainsi la Vie, l’Être ? Que fait Dieu dans tout ceci ? Où se situe le Principe ? Étendu sur ma couchette, je clos les yeux pour mieux voir. Des bataillons innombrables de cellules sont au labeur et au combat. Mon corps est un champ de bataille où la vie, constamment, s’élabore dans la mort. C’est la guerre. La guerre en moi, en dehors de moi. La guerre toujours et partout. Tout ce qui vit, se meut, se transforme, se disperse, n’agit que pour la guerre. Les parcelles vivantes que vomit l’Inconscient n’ont d’autre logique que de se détruire et de s’absorber.

Un voile de plomb pèse sur mes paupières alourdies. Dormir. Dormir. Des êtres monstrueux, ornés de tentacules géants, en forme de têtards immenses, m’emportent sur des ailes gélatineuses.

Béatitude de l’ataraxie ! Avant d’abdiquer, j’ai cru sentir Dieu, ce ver au cœur pourri du Monde ! Dieu, c’est la cellule initiale, infinie et indestructible qui se multiplie, s’éparpille, se gonfle, se substante de ses propres déjections.

L’Univers n’est que le produit d’un incessant et macabre onanisme.

Évacuation. Ingurgitation.

Bouche contre bouche, le monstre amphisbène !


II


Deuxième entretien avec la confrérie Ugolin.

— Voyez-vous, commence le doux vieillard, le monde composé de petits mondes que nous sommes aboutit, selon que telle ou telle catégorie prédomine, à la Bonté ou au Crime, à la Beauté ou la Laideur. Beauté, Bonté, Vertu, autant de mots et de conventions, c’est entendu. Elles ont, pourtant, une réalité relative. Elles résident dans l’Harmonie ! Elles sont conditionnées par la Santé et la Pureté. Les Morales accrochées aux concepts métaphysiques — Divinité ou Impératif — ne sont que la codification empirique des nécessités hygiéniques. Et laissez-moi saluer, en passant, un de nos romanciers qui, dans une intuition de génie, formula que le vice et la vertu n’étaient que des produits comme le vitriol et le sucre. Rien de plus rigoureusement exact. La chimie est à la base de la biologie. Tout ce qui vit n’est que composition chimique et le point de départ entre l’organique et la pure matière est malaisé à déterminer.

— Il est très vrai, formule le spongieux secrétaire, que le jour où nous connaîtrons exactement la composition chimique des corps organiques et que nous fixerons leurs actions et réactions, nous serons les maîtres de la Vie.

— Pour l’instant, poursuit Ugolin, il ne s’agit que de combattre et museler la sénescence. Sachez que ce fut là le but de presque toute mon existence. Jeune et simple préparateur dans un laboratoire, j’avais déjà entrevu que la vieillesse n’était qu’une maladie comme tant d’autres et parfaitement guérissable. Le problème consistait à suivre de très près les évolutions de nos cellules, leur résistance aux microbes, leurs rébellions et à établir la paix sociale du corps. Il fallait assurer à l’espèce noble — vous prenez des notes, c’est parfait ! — toutes les conditions de libre développement, interdire aux phagocytes et aux cellules conjonctives toute incursion hors de leur domaine. Comment y parvenir ? D’autres, avant moi, ont donné toute leur attention à cette question difficile. Ils ont formulé des conclusions diverses, quelquefois opposées.

Il fait une pause, souffle, me fixe un court instant, les yeux mi-clos. Puis, le geste plus net, le ton péremptoire, il reprend :

— Nous voici aux alentours de la vérité. Apprenez, monsieur le journaliste, que notre corps abrite un certain nombre de glandes indispensables à notre existence et dont vous n’avez pas la moindre idée. Du moins, je présume que vous n’avez, là-dessus, aucune idée…

Ce n’est que trop vrai. Il ne m’est jamais arrivé de me demander si j’avais des glandes, où elles logeaient et à quoi elles pouvaient servir. Mais il n’est jamais trop tard pour s’instruire. Ugolin va m’édifier.

— Il y a des années et des années, poursuit-il, que j’étudie l’action des glandes dans le corps humain. Les travaux de Brown-Séquard m’avaient mis sur la voie. Peut-être n’ignorez-vous point que ce savant conçut, le premier, cette idée que la sécrétion de certaines glandes alimentait le sang d’éléments fort utiles. Il s’attacha, avant tout, à l’examen des glandes sexuelles. Il constata rapidement que l’extrait de glandes séminifères pouvait devenir tonifiant, agir sur les centres nerveux, augmenter l’activité du système cérébro-spinal. Naturellement, on accueillit ses affirmations avec des quolibets. Les hommes sont ainsi construits… Toute découverte nouvelle qui dérange leurs habitudes de pensée les fait se cabrer. Et pourtant ?… Est-ce que Claude Bernard n’avait pas attiré, déjà, l’attention de tout le monde scientifique sur l’activité et l’influence des glandes ? On savait qu’il suffit d’enlever à l’homme sa thyroïde, laquelle, comme vous savez peut-être, est située au milieu du cou, pour qu’aussitôt, cet homme ait le cerveau vidé. Bien mieux. Avec la mort de la pensée, c’est la croissance qui s’arrête, les cheveux qui tombent, la graisse qui s’accumule dans les tissus, l’assaut donné à tout l’organisme par les cellules conjonctives ; bref, la vieillesse prématurée… Ah ! Ah ! vous commencez à comprendre où j’en veux venir.

Une légère quinte de toux. Puis un signe. C’est le docteur Schutzzler, cette fois, qui prend la parole.

— Il y a, monsieur, toute une série de glandes dans le corps humain. Nous avons pu en étudier quelques-unes. Nous ignorons les autres. Les glandes sont de véritables petites usines où s’élabore un liquide indispensable à notre vie. En dehors de la glande thyroïdale, dont le rôle est essentiel, vous citerais-je les glandes surrénales, au nombre de deux, chacune au-dessus des reins, dont la disparition entraîne la mort en quelques heures. Et la glande dite hypophyse ou corps pituitaire, au-dessus de notre cerveau ? Et la glande pinéale au beau milieu du cerveau qui constitue peut-être le siège de l’intelligence. Et la glande thymique qui disparaît lentement avec la transformation de l’être vivant. Mais la plus importante — et nous touchons, monsieur, au problème — c’est la glande interstitielle et ce sera la gloire de Brown-Séquard de l’avoir indiqué.

— Par malheur, interrompt Ugolin, ce savant n’osa qu’une tentative prudente qui ne donna que de faibles résultats. Il se contenta d’injections sous-cutanées avec de l’extrait de glandes sexuelles. On observa, dès les débuts, une recrudescence de la force musculaire chez les opérés, ainsi qu’une plus grande capacité de travail. Brown-Séquard traita, avec son extrait, des maladies chroniques telles que l’ataxie, la lèpre, la paralysie, le diabète, la tuberculose. Mais il y eut des résultats négatifs. On abandonna peu à peu la méthode. On eut tort. Cependant le docteur Pol, en Russie, appliquait ce qu’il appelait la spermine, extrait des glandes séminifères d’animaux. Le tort qu’eurent ces précurseurs, ce fut de ne pas étudier assez attentivement la structure de la glande sexuelle. Grâce à Steinach, nous savons, maintenant, que cette glande, outre les éléments tels que spermatozoïdes et ovules, fournit au sang, une substance qu’on a appelée hormone. C’est l’hormone qui détient le principe de la vie. De nombreuses expériences ont permis de l’établir. Mais les savants se divisent sur certains points. Boin et Ancel veulent que les hormones soient produites par les glandes interstitielles. Stave, Voronoff, Retterer estiment qu’elle proviennent des cellules sexuelles elles-mêmes. Pour moi, le problème est beaucoup plus simple.

À ce moment, le long secrétaire m’enveloppe d’un regard malévole, étire son corps osseux et se soulève à demi :

— Maître ?…

Ugolin réprime un geste d’agacement.

— Je sais. Nous différons d’avis sur ce point. Mais laissez-moi vous rappeler qu’en dehors des travaux de Voronoff, j’ai à vous opposer les miens. Mes conclusions sont formelles. Les glandes sexuelles génératrices d’hormones créent la jeunesse, stimulent les cellules nobles. Seulement il fallait substituer à l’injection le procédé beaucoup plus rationnel de la greffe. C’est par la greffe qu’on sauve l’homme. Grâces en soient rendues à Ollier, à Carrel, à tous ceux qui nous ont montré le chemin.

Il appuie son regard sur moi. Je continue hâtivement à prendre des notes. Mais je ne suis pas très sûr de bien comprendre et de bien suivre. Le soir, j’ai remis mon griffonnage au net et j’ai médité longuement. Ces histoires de cellules, de glandes, d’hormones, de micelles, d’infiniment petits bataillant les uns contre les autres, sécrétant des toxines mortelles ou des liquides bienfaisants me déconcertent. Ça, la Vie ? Ça l’individu ? Eh ! oui, c’est ça et pas autre chose ! Des trilliards de cellules se promènent dans notre sang, dans notre moelle, dans notre substance. Et nous ne sommes que cellules participant à la vie d’un organisme géant. Cellules sur cellules, sans limite.

Mais le petit vieux, l’abominable petit vieux toussotant et ricanant me paraît moins ridicule. L’avouerais-je. Il me paraît moins odieux.

Génie ou Folie ? Les deux, sans doute.

J’ai fixé, en détails — et je m’en félicite aujourd’hui — cette sorte de cours que, sans la moindre préparation, j’ai dû suivre pendant plusieurs journées. Je reprends la démonstration d’Ugolin au point où je l’ai interrompue :


UGOLIN. — Laissez-moi vous communiquer les résultats de mes expériences. J’ai, monsieur, pratiqué la greffe testiculaire sur des béliers vieillis et châtrés, sans ardeur sexuelle ni instinct combatif. D’autres fois j’ai greffé seulement de petits fragments. Cette opération de transplantation, je l’ai tentée sous la peau, dans les bourses, sous le péritoine. Eh bien ! chaque expérience a donné des résultats plus que concluants. J’ai vu les béliers les plus épuisés, les plus près de la fin, reconquérir en peu de jours leur vigueur. J’ai noté la croissance des cornes, l’augmentation vraiment miraculeuse de la toison. Tenez, un jour, j’ai pris un vieux, très vieux bélier, une ruine. Le malheureux animal tremblait sur ses jambes. Il pouvait avoir dans les treize à quatorze ans, ce qui correspond à quatre-vingts ou quatre-vingt dix chez l’homme. Il s’en allait d’épuisement et d’une incontinence d’urine provoquée par l’inaptitude du sphincter vésiculaire. Je lui ai greffé plusieurs fragments dans la vaginale droite, au-dessous de son propre testicule. Quelques semaines se sont écoulées. L’allure de l’animal s’est peu à peu modifiée. Il a retrouvé sa jeunesse et son énergie. Si bien que mis en contact avec une jeune brebis et soumis à une longue et étroite surveillance, il est arrivé que la brebis a mis bas un superbe agneau.

CIRON. — Ces expériences ont été multipliées sur des boucs et des béliers. Il est hors de doute que la greffe recrée de la jeunesse chez ces animaux. Le docteur Voronoff a passé des années à accumuler des observations plus que probantes à ce sujet. Mais le problème qui demeure est le suivant : Ce qu’on a pu faire avec l’animal est-il possible avec l’homme ?

UGOLIN. — L’homme est un animal, en tout semblable aux autres, en dépit de son monstrueux orgueil. Il est le propre cousin du singe. Il n’est même qu’une branche abâtardie et dégénérescente de l’antique famille. Dans ces conditions, rien ne s’oppose à ce qu’on essaie sur de vieux animaux humains les mêmes expériences. Et le docteur Voronoff l’a parfaitement compris lorsque, mettant à profit les études et les expériences antérieures, il est allé chercher, en Afrique, tout un stock de glandes interstitielles empruntées aux grands singes.

CIRON. — Je prétends, néanmoins, qu’entre l’animal et l’homme, il y a de profonds écarts biologiques.

UGOLIN. — Nul n’y contredit. Mais le singe ne peut-il être considéré comme une sorte d’homme primaire ? Et n’y a-t-il pas, déjà, des faits d’expérience. Par exemple, Kuttener transplantant un péroné de singe à un enfant. Évidemment, il s’agissait là d’un organe simple. Mais Voronoff, pour en revenir à lui, n’a-t-il pas expliqué à l’Académie de Médecine, le 30 juin 1914, qu’il avait pu greffer la thyroïde d’un singe dans le cou d’un enfant, avec plein succès. Et le professeur Bernard n’a-t-il pas affirmé, dans le Traité de Chirurgie de Le Dentu et Delbet, qu’il est possible que, dans quelques années, les greffes fragmentaires, les transplantations, partielles ou totales, de la thyroïde et des parathyroïdes s’effectuent communément. Enfin, faut-il rappeler que, depuis la guerre surtout, on greffe avec une extrême facilité les os, la peau, les organes les plus délicats. C’est à Ollier que nous devons cette méthode. Est-ce que Morrice n’a pas greffé des ovaires ? Est-ce que Carrel n’a pas greffé des reins ? L’opothérapie n’est plus discutable aujourd’hui. Ses progrès incessants, enregistrés par tous, sont décisifs.

CIRON. — Je ne discute pas ces faits. Mais j’ai suivi de très près vos expériences et vous savez quelles conclusions j’en ai tirées. Je prends un simple exemple, entre autres. Vous avez opéré, voici quelques années, sur un bouc et, sur votre prière, j’ai observé attentivement l’animal. Les glandes testiculaires étaient greffées dans la vaginale même des bourses, c’est-à-dire dans leur milieu naturel. Après un an de greffe, j’ai prélevé quelques portions de glandes. J’ai constaté que des amas de noyaux s’étaient formés dans un protoplasma commun. Le tissu conjonctif interséminipare, avec la paroi propre, enfermaient des tramées fibreuses. Le tissu réticulé, qui constitue l’enveloppe provient de la transformation des cellules épithéliales. Entre le tissu réticulé et le reste épithélial, j’ai trouvé des filaments hématoxyliophiles qui semblent pénétrer dans l’intérieur. Pour tout dire — et je me base sur toutes mes observations — les couches épithéliales se transforment en tissu conjonctif, d’abord réticulé, puis fibreux…


À ce moment précis de la démonstration, je ne puis étouffer un léger bâillement. Ugolin intervient de sa voix sèche.

— Précisez. Tous ces détails n’intéressent que modérément M. Doucet.

Ciron reprend :

— Il faut pourtant qu’on sache exactement ce que deviennent les tissus du testicule greffé. Tout d’abord, on a pu croire que les tubes séminipares du greffon produisaient des spermatozoïdes. Mais, peu à peu l’épithélium dégénère. Les cellules épithéliales se changent en syncytium à noyaux qui ne tarde pas à aboutir en tissu conjonctif réticulé. C’est la fonte ultérieure de l’hyaloplasma qui produit le plasma dont la résorption détermine la libido et la potentia cœundi. Mais chez les sujets très vieux, point d’hyaloplasma. Toute sécrétion aussi bien interne qu’externe est supprimée. Si j’osais conclure…

J’ai presque envie de lui crier : Faites donc ! Car je finis par m’y perdre, dans ces histoires. Je me demande ce qu’il veut prouver avec ses plasmas, ses tissus, ses réticulés, son épithélium et son syncytium ! Seigneur ! que la science est chose effroyablement aride et repoussante.

Mais Ugolin m’a prévenu :

— Vos conclusions, on les connaît. Il y a une part de vérité dans vos constatations. Mais vous n’avez, jusqu’ici, étudié que sur les animaux. Il vous reste à voir ce que donnent les glandes interstitielles humaines. Et la seule question est d’établir que la greffe jette dans l’organisme les hormones sexuelles qui combattent la décrépitude sénile. Là-dessus, mon opinion est formelle, et toutes vos réticences ne serviront à rien. Je vous rappellerai en attendant, que par d’autres méthodes, Steinach a rajeuni de vieux rats blancs. Mais son expérience portait néanmoins, sur l’activité des glandes sexuelles. Il usait des rayons Roentgen et de la ligature des canaux séminaux. Passons. Steinach s’est vu conduit à employer, lui aussi, la méthode homoplastique, c’est-à-dire la greffe. Après lui, Lichtenstern a poursuivi les expériences. Il est arrivé — et vous connaissez le fait — à rendre la masculinité à un individu castré depuis dix années. Qu’avez-vous à opposer à cela ! Est-ce que l’introduction des hormones ne renouvelle pas les caractères sexuels, ne provoque pas une augmentation de la force musculaire, la poussée des cheveux et de la barbe ? Alors ?

Court arrêt. Ugolin m’examine. Puis, avec une sorte de solennité, il achève.

— Or, tout cela n’était rien. Pendant que des recherches s’effectuaient un peu partout, moi, silencieusement, sans aucune relation avec mes confrères, je continuais les miennes. Je renonce à vous retracer mes efforts, comment je me suis usé lentement à ces travaux difficiles. J’y laissai, d’abord, une fortune appréciable qui aurait pu me permettre de couler des jours paisibles. J’y gagnai une réputation d’original et de demi-fou. Mais quoi ! On ne fait rien de grand, rien de beau sans un grain de folie. J’ai poursuivi obstinément mes expériences, dans le mépris des hommes. Et voilà des années, déjà, que, théoriquement, je suis convaincu. J’ai vu de bonne heure, de très bonne heure, vous m’entendez, que la vieillesse n’était que maladie et maladie guérissable et que le problème de la vieillesse se rattachait étroitement à celui du cancer. Eh oui ! Je ne veux pas entrer, de nouveau, dans des détails. Sachez seulement que les cellules sont soumises à une sorte de régularisation déterminée par les centres nerveux. C’est la faiblesse des centres nerveux qui entraîne la multiplication des cellules lesquelles, forment des tumeurs et des excroissances qui mettent à mal l’organisme. Tout se tient. Il faut agir sur le système nerveux, du dehors et du dedans, faire rentrer les cellules en rébellion dans l’ordre. Mais ceci est tout autre histoire. Je laisse de côté les fantaisies des psychiatres qui ne reposent que sur des conventions empiriques. Je m’en tiens aux manifestations qualifiées de matérielles. Et je vous dis ceci, que je vous prie de bien enregistrer…

Nouvelle pose. Et voilà, derechef, mon Ugolin lancé.

— Tout dans notre organisme, n’est que réactions et combinaisons chimiques. Il nous faudra, dans l’avenir, étudier les corps et leurs associations, mêler étroitement la biologie à la chimie. Tout n’est également que lutte atroce pour l’existence. Qui pourra décrire ces massacres insensés dont notre corps est le théâtre. Qui chantera cette nouvelle Iliade ? Car, microbes, phagocytes, cellules nobles ont leur Achille, leur Ajax, leur Hector. Le bactériophage dévore les microbes intestinaux. Les phagocytes se jettent sur les bacilles, faisant ainsi le jeu des cellules cérébrales et nerveuses sur lesquelles ils se précipitent dès qu’ils se sentent en force et en nombre. Et que sont ces infiniment petits, eux-mêmes ? Des systèmes planétaires, mon cher monsieur ? Chaque atome constitutif de notre organisme est un monde autour duquel tournent vertigineusement d’autres mondes que le microscope a situé sous le nom d’électrons et d’ions. Ah ! Ah ! Voyez-vous ce corps humain, vaste comme l’infini, réceptacle de trilliards et de trilliards de mondes avec leurs lois mathématiques, leur processus, leur vie propre ! Et, maintenant, regardez en haut. Qu’est l’homme ? Un être insignifiant. Sur un point imperceptible qui n’est par rapport à l’atome soleil qu’un simple électron. Et l’atome soleil, les atomes étoiles, tous les systèmes dont nous recherchons les lois ne sont que des cellules vivantes entrant dans la composition d’un organisme dont les dimensions nous échappent. Et cela, toujours, toujours, à l’infini, dans le petit et dans le grand. Le grand Tout n’est qu’un grand Trou. Hein ? Que dites-vous de ce spectacle, monsieur le journaliste ?

Ce que j’en dis ? Simplement que, transporté sur de telles hauteurs, je commence à sentir le vertige me gagner. Je ne suis pas fait pour de telles spéculations. Je résiste difficilement à l’envie qui me pousse à demander grâce.

— Que sont, poursuit Ugolin, de plus en plus animé, les fragiles constructions de l’esprit humain ? Que deviennent vos Morales, vos Religions ?… Répondez.

Je ne réponds rien. Je hoche la tête. Je sens le besoin de me lever, de marcher, de me donner du mouvement. Des fourmillements courent dans mes mollets. Il doit y avoir bagarre entre mes cellules.

Ugolin me contemple avec un sourire au coin des lèvres. Il se calme peu à peu. Les autres, regards fixés sur le maître, ne bougent pas plus que des cariatides. Seul, l’entêté Ciron laisse paraître une moue dédaigneuse et condescendante.

Ugolin reprend :

— Revenons sur ce globe. J’ai peut-être un peu trop insisté, cher monsieur, sur les mystères de notre vie organique. Mais il le fallait pour que vous saisissiez mieux ma pensée. Voyez-vous, toutes les opérations auxquelles il a été fait allusion, toutes les expériences tentées n’étaient rien à côté de ce que je rêvais et de ce que j’ai réalisé. Jusqu’à présent, obéissant à je ne sais quel stupide sentimentalisme, on ne s’adressait qu’à l’animal et l’on ne greffait sur l’homme qu’à l’aide de l’animal. Du temps perdu, simplement. J’ai fini par comprendre et par admettre que, pour réussir il fallait utiliser l’homme. Voilà l’idée géniale et fécondatrice qui bouleverse la Science et suscite des miracles. Voilà le problème enfin résolu et qu’il fallait résoudre. Pour museler la vieillesse, supprimer les infirmités, redonner à un être voué à la décrépitude, force et vigueur, il n’y a qu’à prendre la jeunesse d’un autre individu. La greffe, soit ! selon la méthode Voronoff. Seulement la greffe des glandes interstitielles ou des glandes sexuelles complètes empruntées non plus au singe, mais à l’homme lui-même.

J’ai beau me raidir. Je sentais, depuis longtemps, venir la chose. Je tressaille et j’ébauche un geste. Ugolin ricane.

— Parbleu ! Je m’y attendais. L’objection morale. Pauvres êtres faits de la boue des conventions stupides. Quoi donc ? Des hommes au cerveau lucide et puissant, des hommes ayant cueilli les fruits amers à l’arbre décevant de la science, disparaîtraient, cependant que des spécimens de basse humanité, produits de copulations trempées dans l’alcool et marquées de la griffe du tréponème pourraient impunément exercer, sur cet amas de turpitudes qu’est notre globe, leur imbécile malfaisance ! Vous trouvez donc cela tout naturel. Mais sachez, malheureux, que si j’entends éterniser l’Élite savante et intellectuelle, c’est au profit de l’Humanité tout entière. Ce que je veux accomplir, c’est une Révolution. Non pas cette Révolution empirique, infructueuse, qui consiste à déplacer le pouvoir et à remettre entre les mains des esclaves l’autorité périmée des maîtres. Mais une Révolution autrement féconde et durable, conçue et exécutée, non plus selon les arbitraires lois sociales, mais selon les lois naturelles agrémentées du coup de pouce indispensable.

En prononçant ces derniers mots, Ugolin s’est levé. Je le vois, maintenant, qui marche de long en large, dans la salle, la taille haute, la tête droite, avec je ne sais quelle séduction qui ruisselle de tout son être. Malgré moi, je subis le charme. Je me sens, tour à tour, attiré, puis repoussé. Quel irrésistible dynamisme s’accumule dans ce corps de vieillard ?

— Où commence le crime, reprend-il, d’une voix hoquetante ? Avec l’homme ou avec le singe ? Et qu’est-ce que l’homme par rapport au singe ? Ah ! Ah !… Ne roulez donc pas ces yeux effarés. L’homme n’est qu’un singe, monsieur, mais non pas un singe évolué comme vous le fait concevoir votre orgueil insensé. Plutôt, un singe dégénéré… Oui, c’est ainsi. Les uns et les autres ont un ancêtre commun, très probablement ces lémuriens dont on retrouve encore des échantillons, à Madagascar, et qu’on a identifiés dans l’éocène. En ces temps lointains, les primates étaient végétariens. L’ancêtre de l’homme a adopté, peu à peu, le régime carnivore, ce qui lui a valu ces qualités de férocité qui l’ont toujours distingué. Mais ceci n’est rien. Ce qui a fait l’homme, mon pauvre monsieur, c’est le spirochète. Ça vous étonne ? Écoutez-moi bien. Les premiers descendants des lémuriens qui cueillirent la syphilis et disparurent individuellement, après avoir fait souche d’êtres lamentables, physiquement diminués, provoquèrent ce résultat inouï : l’hypertrophie du cerveau. Cette hypertrophie est proprement la source de notre fameuse intelligence. C’est parce que le tréponème est entré dans le jeu que l’évolution cérébrale s’est poursuivie. En réalité, par rapport à ses cousins les singes, l’homme n’est qu’un type infantile. Cela se voit par la régression du système pileux, la longueur des membres postérieurs, la gracilité du squelette… Mais cette enfance prolongée a eu, comme résultat, à travers les siècles, le langage dû à la faiblesse du larynx, la supériorité intellectuelle opposée à l’infériorité physique. Finalement, cela a tourné à notre avantage. Comme quoi à quelque chose malheur est bon. Béni soit le tréponème. Si des générations d’idiots furent sacrifiés sur son autel, la race, survivante et adaptée, y a conquis des facultés nouvelles et précieuses. Ajoutez, à cela, l’alcool, le précieux alcool dont l’action s’est exercée souverainement sur la substance cérébrale. Et cela continue, mon pauvre monsieur. La syphilis et l’alcool sont les principaux facteurs du génie humain, et les bipèdes que nous sommes, vous et moi, n’apparaissent aux regards de l’observateur que les héritiers mal venus des singes.

Il s’arrête, croise ses bras sur sa poitrine et projette sur mon front un regard fauve où courent des lueurs bleues et jaunes. Je baisse la tête. Cette fois, je me l’avoue in petto, je suis knock-out. Une immonde et confuse image s’interpose entre Ugolin et moi : l’accouplement inimaginable d’une guenon et d’un tréponème monstrueux à plusieurs têtes. Je laisse tomber mes paupières.

— Écoutez, écoutez, éclate la voix d’Ugolin. Nous sommes sortis du troupeau des anthropoïdes. Mais l’homme de demain, le surhomme, l’être que nous contenons en puissance, doit sortir du troupeau de ses contemporains figés dans l’immobilité et incapables d’évolution. Il se noie dans ce troupeau, s’y enlise, y perd tout essor. Alors que d’autres destinées le sollicitent, alors qu’il peut se gaver d’espérances et prétendre à la divinité, la froide, l’absurde, la nauséabonde réalité le ressaisit, lui interdit toute évasion. Le boulet des préjugés et des conventions sociales alourdit ses pieds, l’entraîne dans la vase. Il n’est que temps de rejeter toutes entraves. La vie humaine est sacrée, direz-vous. D’accord. Toutes les Morales et toutes les Religions s’entendent sur ce point — théoriquement. Mais voyons la pratique, monsieur, voyons la pratique. L’histoire des hommes n’est faite que d’hécatombes. Elle est écrite dans le sang. Meurtres, rapts, pillages, tortures. À chaque chapitre, des tueries. L’homme tue pour voler, pour conserver ses biens, pour la femme, pour Dieu, pour ses idées, pour son clan, pour sa Patrie, pour la Loi et même, ô dérision ! pour rien, pour ce qu’il appelle l’Honneur ! Un individu n’est-il pas de l’avis du prêtre ou du législateur, c’est la prison, le supplice, la mort. Jeux du Cirque romain et pouillerie des Catacombes ! Inquisition et Saint-Barthélemy ! Guerres et révolutions ! Toujours, partout, l’Assassinat ! Crimes et Souffrances. Écartèlements, gibets, croix, tenailles, bûchers, grils, petite et grande question et question extraordinaire, guillotine, électrocution, et aussi les mitrailleuses, les canons, les avions, les gaz, demain les bactéries entrant dans la danse… Ah ! douce humanité ! L’homme est un loup pour l’homme, a dit un philosophe. Allons donc ! Les bêtes tuent, selon la loi, pour manger. L’homme, lui, tue pour tuer.

Il se remet à toussoter. Ses yeux brillent d’un éclat de fièvre. Un instant, je me demande si quelque crise ne le menace point. Mais il se calme brusquement. Avec un haussement d’épaules, il se rassied à sa table et sa voix se fait plus douce.

— C’est là l’Humanité que vous voudriez nous conserver ? Merci du cadeau. Sans doute, trouvez-vous que les sociétés modernes sont parfaites et qu’il est inutile de poursuivre leur transformation brutale ? D’autres que moi, pourtant, l’ont voulu, et sans résultats appréciables. Toujours, au cours des âges, chez les parias d’Orient, parmi les tribus d’Israël, dans l’esclavage antique aussi bien que dans le prolétariat contemporain, les dépossédés se sont efforcés de changer l’ordre social. Les émeutes et les révolutions se sont succédé. Les guerres civiles ont donné leur réplique sanglante aux guerres nationales. Tout cela sans effet. Parce que l’individu n’a pas su atteindre à la conscience et que les hommes au pouvoir, quels que soient les remous qui les y ont portés, demeurent des hommes avec leurs tares, leurs faiblesses, leurs ambitions, leur sale orgueil que fortifie encore l’exercice de l’Autorité. M’avez-vous compris ? Vous rétorquerez que les révolutions ont toujours provoqué un progrès sensible, délivré le troupeau d’un joug odieux. Ah ! bah ! L’esclave fait place au serf, le serf au salarié. À la base, il y a, constamment, l’exploitation de l’homme par l’homme. Les révolutions ne font qu’en changer les modalités ou en atténuer temporairement la violence. Comédie en plusieurs actes. Les jacobins ont accumulé les cadavres, imposé un régime d’implacable terreur pour donner quelques droits illusoires à l’homme. Mais Robespierre aboutit au Directoire, à l’Empire, à la Guerre. Les profiteurs s’installent dans les dépouilles des vaincus. L’industrie naît et l’individu un instant libéré retombe sous le despotisme du travail. Alors de nouveaux prophètes se lèvent pour enseigner que, seul, le monde du Travail et de la Production a tous les droits. Ils prêchent la Révolution sociale. Les prolétaires au Pouvoir ! Voici Lénine. Apothéose. Ah ! mon pauvre monsieur ! La bête de somme, l’animal de labeur, débarrassé de ses vieux maîtres, n’y gagne qu’un esclavage encore plus absolu et féroce.

Il y va de son petit ricanement dont le grincement me fait mal aux os. Mais il a eu le tort de me conduire sur un terrain qui m’est assez familier. J’élève une protestation (la conférence va devenir contradictoire).

— Permettez… je vous ai écouté, jusqu’ici sans un mot… Ne pensez-vous pas que le jour où ceux d’entre les hommes qui détiennent toutes richesses véritables parce que, seuls, ils les produisent, seront véritablement les maîtres de leurs destinées, il y aura, tout de même, un grand changement ?

Un coup sec sur la table. Je vois qu’Ugolin rit de toute son âme et que les autres, le long professeur allemand, la boule épaisse des Martigues et jusqu’au manche à balai qui lui sert de secrétaire partagent son hilarité.

— Comment dites-vous ça ? halète le petit vieux. Ceux qui produisent… leurs destinées… Ah ! Ah !… Des mots, monsieur, des formules… C’est votre Karl Marx qui vous a tourneboulé l’entendement. Ah ça ! répondez-moi ? Que faites-vous de l’Intelligence, et de la Science, dans la production de toutes vos richesses ? Et la Technique ? Alors vous imaginez qu’il suffit de porter le travailleur au faîte pour que tout soit dit. Et, d’abord, comment vous y prendrez-vous pour effectuer cette géniale opération ? Le pouvoir aux prolétaires ? Bien. Vous aurez supprimé l’exploiteur, l’intermédiaire, le parasite. Parfait. Optime. Seulement comment le prolétariat organisé exercera-t-il son autorité, sinon par ses délégués qu’il croira avoir choisi, mais qui, en réalité, seront le fruit de l’arbitraire. Naïf ! Naïf ! Vous ne voyez donc pas que vous ne supprimerez privilèges, et castes, et classes, que pour choir sous la tyrannie cent fois plus abjecte et monstrueuse de la Masse — de la Masse ignorante et aveugle, de la Masse qui demeurera esclave croyant régner, et qui ne régnera, sur elle-même, que par personnes interposées.

Le voici, de nouveau, debout.

— La seule, la vraie Révolution, c’est la Science qui peut la réaliser. La Révolution de la Sagesse sera féconde et définitive. Sans doute, faudra-t-il, une dernière fois, verser le sang. Cela dépend des résistances et des moyens dont nous disposons. Dites-vous que, pour l’instant, nous ne faisons qu’emprunter à l’homme certaines propriétés dont il ne sait user que fort malencontreusement, et cela dans l’intérêt de l’homme lui-même. Qu’importe à l’Humanité de demain que quelques milliers de ses enfants soient dépouillés de leurs génitoires, si ceux qui doivent venir connaissent le bonheur dans le repos et goûtent la douceur de vivre dans l’euphorisme social.

Je murmure :

— Mais pourquoi l’homme ?

Hurlement :

— Assez ! Je vous devine. Vous aussi, voudriez que je m’adresse au singe. Ça, jamais. Et d’abord, savez-vous ce qu’est un singe ? Avez-vous approché un singe ? Connaissez-vous ses mœurs ? Alors, taisez-vous. D’ailleurs, nous en reparlerons, des singes. Je vous dirai, moi, ce que c’est qu’un singe. Et vous jugerez.

Il se tait, comme épuisé, le front entre ses mains, perdu dans un brouillard opaque de rêverie.


III


Deux journées entières ont filé sans qu’Ugolin ait daigné s’occuper de ma modeste personne. J’ai craint, un instant, que mes tentatives de discussion ne l’aient irrité. Ça ne serait pas très drôle. Avec ce vieillard à marotte, tout est à redouter.

Enterré dans ma cellule, je bâille, je bâille éperdument… Et je m’isole dans l’imperméabilité de cogitations fumeuses (que faire dans ce gîte ?). J’ai éprouvé, d’abord, quelques difficultés à classer mes idées. Il m’est tombé sur le sinciput un tel déluge de démonstrations aggravées de paradoxes et de truismes évidents qu’il m’a fallu vraiment des méninges à toute épreuve. Quelle redoutable psychose guide ces doux vieillards sur la route du crime assaisonné de sadisme ? Et, pourtant, il m’est difficile de ne le point reconnaître, tout n’est pas absurdité et folie dans le verbiage d’Ugolin. Il est plus que certain que la vieillesse est un mal guérissable. Ce sont les procédés thérapeutiques et chirurgicaux du docteur qui me choquent et m’effarent. Mais le plus amusant, c’est que ça se complique de prétentions humanitaires et de desseins sociologiques. J’ai idée que cette aventure se terminera avant peu dans quelque cellule, moins confortable que la mienne, à moins que ce ne soit au cabanon.

Je me dis ces choses, et je me les répète, et je les entoure d’une ceinture d’arguments et de déductions irrésistibles. Mais il est bien vrai que je vise surtout à me donner le change. Je sais qu’il n’est rien comme de jeter un homme sain d’esprit au milieu d’une meute d’aliénés, pour que cet homme subisse rapidement la contagion. En serais-je déjà là et les maléfices d’Ugolin opéreraient-ils sur mon esprit ?

Agacé, je m’empare d’un bouquin. Tiens ! il s’agit d’une étude sur la longévité humaine. Je note, en tournant les feuilles, les noms de Paracelse, de Raymond Lulle, de Bacon, des rajeunisseurs précurseurs de mon Ugolin. Le chancelier signale le cas extraordinaire d’une comtesse Desmons qui vécut jusqu’à l’âge de cent quarante ans, vit ses dents repousser trois fois et deux fois sa chevelure. Cette bizarrerie est mentionnée, à plusieurs reprises, dans l’Opus Majus et dans la Guérison de la vieillesse. Très intéressant. Suit l’histoire de l’abbesse de Murviedo, telle que l’a contée Velasquez de Tarente. Cette dame à l’âge de cent ans s’avisa que ses règles, disparues depuis un demi-siècle, faisaient leur réapparition. Ses rides s’effacèrent, ses cheveux blancs redevinrent comme jais, des dents superbes s’installèrent dans sa bouche, bref elle fut métamorphosée en femme de vingt-cinq à trente ans. Mais cette histoire m’a l’air d’un fameux bobard. Je préfère la liqueur d’or que Bacon recommandait au pape Nicolas IV.

Voici beaucoup mieux. L’alchimiste Morénius prétendait détenir la pierre philosophale, qui était à la fois le secret de la transmutation des métaux et celui du rajeunissement perpétuel. Les frères Rose-Croix connaissaient un élixir qui faisait merveille et qui permit au philosophe Artephius de dépasser les trois siècles… Hum !… Mais le curieux vraiment, c’est de voir des hommes positifs, tels que Descartes ou Newton accueillir pareilles sornettes. Allons ! Ça ne vaut pas les méthodes d’Ugolin.



Oui, ce serait intéressant de vivre longtemps, longtemps… ne fût-ce que par curiosité. Mais je pense qu’avec l’accumulation des années la satiété doit finir par s’imposer. Toutes joies doivent paraître vaines. Et encore ne faudrait-il point que l’existence s’écoulât entre les quatre murs nus d’une cellule, avec, pour tout potage, quelques volumes aux titres rébarbatifs.

Mes pensées prennent une sombre couleur. Je me débats contre les noires hantises qui me donnent l’assaut et sous le poids de la solitude. Pourtant… Je ne cours personnellement aucun risque. Ugolin finira bien par me remettre en liberté et, quand la société l’aura muselé, lui et ses auxiliaires, quel magnifique et bouleversant volume de grand reportage ne pourrai-je lancer à la tête des confrères médusés ! J’entrevois la gloire, la fortune. Une seule ombre à ce tableau enchanteur, Juliette !… La reverrai-je jamais ? Dépouillée de toute énigme, réduite à son simple rôle d’instrument entre les mains du petit vieux, elle me paraît moins attirante… Je me consume à évoquer la sirène dans son éblouissante nudité ; je reconstitue la lascivité de ses abandons, la perversité de ses attitudes, nos duos érotiques… Je me retourne, haletant sous les morsures de ce démon femelle, en proie à l’obsession de la chair, rué dans la farandole des paroxysmes. Succube ! Succube ! bondie de je ne sais quel brûlant pandémonium, avec quel effroi et quelles délices n’ai-je point, toute volonté éteinte, sacrifié sur ton autel de feu. Et voici que, maintenant, rien ne s’émeut en moi ; mon sang circule avec calme dans mes veines apaisées. Tout sortilège est dissipé. Est-ce le régime qu’on m’impose qui m’arrache à l’envoûtement ? Sont-ce toutes ces histoires de glandes, et de cellules, et d’opérations qui m’ont immunisé ?

J’ai comme un avant-goût de la béatitude où nagent les victimes d’Ugolin, si toutefois… Et, soudain, je me prends à rire tout haut dans ma cellule. Curieuses associations d’idées et de réminiscences. Je viens de penser à Voltaire, ce Dieu des mécréants, cette béquille de la raison défaillante. Une phrase de Candide danse dans ma mémoire. C’est la phrase que, désespérément, jette un eunuque sur le corps d’une femme endormie ! O che sciagura d’essere senza coglie ! Quel malheur, en effet ! Quelle malédiction que de se voir ainsi amputé, surtout si l’on n’a pas tué le cochon qui sommeille. O che sciagura ! … Ugolin doit avoir prévu le cas. De là, certainement, les piqûres à la nuque des patients. Essere senza coglie ! … Ça ne doit pas être amusant. Et c’est tordant. Et je me roule, vraiment, je me roule en imaginant l’infortuné chanteur du Pape qui aurait bien voulu, mais qui ne pouvait plus, le pôvre !…

Senza coglie ! Senza coglie !



Le deuxième jour, pour tuer le temps, je me suis obstiné à ordonner mes notes. Je ne suis pas très sûr d’avoir bien digéré et, surtout, couché clairement sur le papier tout ce que j’ai pu avaler. Le miel est abondant. Mais avec quelle fièvre j’ai, dans une bousculade, inscrit mes impressions. Je ne me reconnais plus. D’ordinaire très lucide devant la feuille blanche, je vais d’un pas assuré, méthodiquement, avec bonne humeur. Ici, j’ai cédé à quelque génie impétueux et confus ! J’ai trempé ma plume dans de la lave. Cela me fait l’effet d’un ouragan noir zigzagué d’éclairs aveuglants.

Dès que je sortirai de ce lieu, je cultiverai la manière. Il y a une nouvelle école littéraire à lancer : l’école Apocalypto-frénétique avec faculté pour le lecteur de ne pas comprendre. Mais quel est donc l’imbécile qui a proclamé que le style était l’homme ! Le style, c’est un autre homme, c’est un personnage inconnu qui s’insinue en vous et qui vous double. À l’heure de l’inspiration, comme disent les poètes, l’homme qui écrit n’est plus le même ; il cède la place à un nouveau venu qui doit être le fruit de tous ses instincts obscurs, de toutes ses aspirations vagissantes. Voyez ce pamphlétaire dont les audaces épouvantent, dont l’écriture fulgure dans un éblouissement d’invectives et de métaphores étourdissantes : c’est un brave type à physionomie d’employé modèle, vêtu d’un complet marron, le menton orné d’une courte barbiche et qui ne pense qu’à aller tremper ses pieds dans la mer. Contemplez ce poète énamouré, sublunaire, abscons à souhait : c’est un comptable méticuleux dans une bonne maison. Pesez cet humoriste prompt au paradoxe, ce fantaisiste échevelé. Quelle mine funèbre de croque-mort arbore-t-il ? Et, maintenant, examinez le grand psychologue, amateur de dessous féminins, videur d’âmes, sensibilité exquise, ah ! qu’exquise ! C’est une brute épaisse qui bat sa femme et entretient l’amant de sa maîtresse. Loi des contrastes ? Eh oui ! il arrive qu’on s’hypnotise sur son papier et qu’on donne des contours précis au mensonge qui vous habite. Le style, c’est l’homme qu’on voudrait être.

Ce que je voudrais être, en cet instant solennel, je le pressens vaguement. L’âge n’a pas encore rongé mes testicules. Mais l’usure viendra. Tout au fond de moi-même naissent des vœux pour la réussite d’Ugolin et il ne me déplairait nullement de jouer les Faust, à condition, ah ! diable ! qu’il n’y ait pas de Méphisto et de « là-bas » redoutable et mystérieux.



Enfin, me revoilà en présence d’Ugolin et de son tribunal. Le Maître a l’air plutôt maussade. Sans la moindre préparation, il me bombarde de cette déclaration :

— Nous avons voulu vous laisser à vos réflexions. Nous sommes à la veille d’événements décisifs. Il va falloir répondre nettement.

Il prend son temps, me dévisage avec une insistance pesante :

— Je dois vous dire que, depuis deux jours, certains incidents se sont produits qui sont de nature à précipiter les choses. J’aurais voulu attendre encore un peu. Mais, au fond, cela m’est égal. Je suis prêt. J’accepte la bataille. Je vous informe que l’on vient de me signaler dans les alentours la présence d’individus stupidement camouflés et qui, des pieds à la tête — des pieds surtout — avouent leur profession. Des policiers. Ils rôdent autour de nous. Il faut que quelque indicateur les ait mis sur la voie. Là-dessus j’ai une certitude. Juliette n’a pas reparu. Elle demeure introuvable. Je me suis toujours méfié de cette fille qui, cependant, m’a été fort utile. Mais ceci n’a aucune importance. Je le répète, je suis prêt et j’accepte la bataille. On va voir de drôles de choses.

Il se frotte les paumes, un peu nerveux, une joie enfantine dans les yeux. Et, de nouveau, il me fixe. Et je reçois, en pleine poitrine, cette question imprévue qui me secoue tout entier :

— Êtes-vous avec nous ou contre nous ?

J’entrouvre les lèvres. Pas un mot ne sort, tant est prodigieuse ma stupéfaction. Ah ça ! est-ce que je suis obligé de choisir ? Est-ce que je sais seulement, est-ce que je puis savoir ce que je veux ?

— Je dois vous aviser, poursuit Ugolin, qu’il n’y a pas de neutralité possible. De la bagarre qui va s’engager dépend le sort de l’Humanité. Tout ce qui ne sera pas avec nous sera contre nous. Répondez.

C’est la deuxième invitation. Il faut que je réponde. Et je réponds. Et j’assure qu’il n’y a eu chez moi ni lâcheté, ni peur, ni hypocrisie. Comment cela s’est-il fait ? Comment ai-je pu me décider aussi brusquement ? Quelle est la force irrésistible, l’élan impétueux qui m’ont dressé tout à coup avec une froide résolution ? De quelle volonté occulte sommes-nous les jouets et qui donc, à notre insu, décide de nous ? Voici, oui, voici ce qu’avec un calme effrayant, dans des termes habillant étroitement ma pensée, très claire et formelle, j’ai jeté à la face d’Ugolin :

— Je ne vois pas exactement ce que vous voulez et où vous allez ; vous m’effrayez et vous m’attirez à la fois. Mais j’estime que l’aventure en vaut la peine. Ma décision est prise. Je suis avec vous.

Silence profond. Ugolin a légèrement cligné des yeux. L’homme des Martigues se gratte la barbe. L’Allemand demeure impassible et le long Ciron hoche la tête d’un mouvement lent dont je ne saisis pas s’il est approbateur ou s’il exprime quelque méfiance.

Ugolin reprend la parole :

— Vous êtes bien décidé ?

— Absolument.

— C’est bien. Je ne vous demande aucun engagement, aucun serment. D’ailleurs vous ne pouvez rien et toute trahison serait immédiatement et implacablement châtiée.

Je m’incline avec une grimace. D’un ton plus doux, la voix paisible, Ugolin insiste :

— Il me reste à vous fournir quelques explications. Nous en étions demeurés, mon cher (il a bien dit : mon cher !) à l’opération de la greffe des glandes interstitielles prélevées non plus sur le singe, mais directement sur l’homme… Et vous sembliez vous émouvoir à ce propos. Eh bien ! J’ai partagé jadis vos scrupules. Alors que seul, effroyablement et lugubrement seul, vomi par tout l’univers scientifique, menacé de la camisole, bafoué par les uns, exorcisé par les autres, je poursuivais ardemment ce qu’ils appelaient ma chimère, je me suis dit comme vous que notre cousin germain le singe était tout désigné pour le genre d’expérience que je rêvais. Seulement, voilà ! le singe est un parent un peu éloigné. Il est à peu près démontré que tout accouplement mixte ne produit aucun fruit, je veux dire tout accouplement entre singe et femme ou réciproquement — car il y a, mon cher (il y tient), des hommes et des femmes qui… vous voyez ça ?

Je vois… Je vois…

— Donc ces fornifications anormales échouent dans la stérilité et c’est dommage du point de vue pittoresque. Aucune affinité réelle entre ces deux types d’animaux. Cela suffisait déjà pour me rendre perplexe. Malgré tout j’ai tenu à expérimenter. Je me suis embarqué pour l’Afrique (j’ai beaucoup voyagé) et je me suis livré à la chasse aux grands singes. C’est ainsi que j’ai appris à les connaître.

Il médite quelques secondes.

— Le singe, continue-t-il, est bien l’animal le plus doux, le plus paisible de la création, j’ai presque envie de dire le plus humain. C’est à peine s’il se défend et il semble qu’il ne comprenne pas la noire méchanceté de l’homme. On le traque, on le pourchasse à travers les forêts africaines où sa race s’épuise peu à peu. Ce pauvre être offre si peu de danger que des femmes, de faibles femmes, vous m’entendez, peuvent impunément, à l’abri de tout péril, se livrer sur ces bêtes cruelles à une chasse sans gloire. Un jour il m’arriva de tirer sur un grand gorille qui, debout, appuyé sur un énorme bâton, l’air d’un vieux philosophe battu, me regardait avec pitié. Je tirai et il tomba. Et alors, — j’en pleurerais aujourd’hui encore — me penchant sur l’animal sanglant, je vis qu’il me regardait de ses yeux grands ouverts où se lisait un reproche. Il y avait tant d’étonnement candide et de douleur dans ces yeux que la mort voilait déjà que je tombais à genoux, me courbant sur la blessure, cherchant le cœur… Soudain, la pauvre bête laissa échapper une longue plainte, une plainte d’homme, je le jure moi qui l’ai recueillie ; tout son corps se tordit, il expira et l’on me retrouva sanglotant auprès du cadavre de celui que je venais d’assassiner.

Je contemple Ugolin, dont le visage grimaçant paraît tenaillé par le remords, avec une curiosité ardente. Je ne parviens pas à déchiffrer cette énigme vivante.

— Voyez-vous, reprend le vieillard, j’aimerais mieux avoir tué un millier d’hommes qu’un seul singe. Mon excuse est que j’ignorais. Depuis j’ai voyagé encore. J’ai parcouru notamment l’Inde, ce berceau de la civilisation. Or, monsieur, vous l’ignorez peut-être, dans l’Inde, le singe est Dieu, le singe est Roi. Peine infamante contre quiconque touche au singe. Des milliers de brahmines perpétuent son culte, s’agenouillent devant lui. Et cela depuis qu’il y a des hommes qui furent rachetés par le singe… Vous connaissez le Râmayana ?

Euh ! J’ai quelques souvenirs bien confus là-dessus. Et puis, je ne vois pas très bien le rapport.

Ugolin sourit, méprisant.

— Parbleu, vous préférez la Bible, ce tissu d’absurdités et d’incohérences. Sachez que le Râmayana c’est le grand poème de l’Inde, la source de toute beauté. Le Prince Râma, fils de Vichnou, recherche son épouse que le cruel Râvana vient d’enlever et qu’il tient captive dans sa citadelle de Lanka. L’infortunée Siva se désespère : elle appelle le jeune Dieu, son époux. C’est alors qu’intervient Hanouman, le roi des singes. Il lance ses cohortes contre la ville : il taille en pièces les guerriers de Râvana, délivre la reine et la pousse dans les bras de Râma. Et, devant le peuple assemblé, les deux héros, Râma et Hanouman, le Dieu, le Singe, s’embrassent, scellant ainsi l’alliance des bons contre les méchants. Voilà, monsieur, ce qu’est le singe dans l’Inde. Et, tenez, écoutez Michelet, ce grand visionnaire. En quels termes émus vous parle-t-il du Singe-Héros : « Hanouman, s’il a de grosses épaules, n’en est que plus admirable ; dans son dévouement pour Râma, il enlève des mondes sur son dos. Né de l’air, conçu du vent, un peu vain, il a tenté, voulu l’impossible ; la forte mâchoire d’en bas qui le rend un peu difforme rappelle qu’encore enfant il eut l’élan insensé de monter dans le soleil. Il tomba, et depuis lors, lui, et après lui sa gent, ont été marqués de ce signe. » — Écoutez encore : « Hanouman est amusant et touchant. Son grand cœur, ses douces vertus, mêlées de petits ridicules, font à la fois rire et pleurer. » Voilà le singe, monsieur, tel qu’il est, tel qu’il se montre à qui sait l’approcher et l’aimer.

À ce moment, Ciron se ramasse sur ses jambes et détend son corps immense :

— Le singe a bien dégénéré depuis Râma. C’est l’homme qui l’a corrompu. Il était doux et une âme paisible habitait son corps velu. Aujourd’hui, il n’est plus que grimace. Il ne peut d’ailleurs rendre aucun service réel. Dès qu’il a mis les pieds sur la terre d’Europe, il se meurt d’anémie et de tuberculose. Laissons les singes à leurs forêts et à leur soleil.

— Laissons-les à la liberté, appuie Ugolin. C’est un crime atroce que de mutiler un singe. Tandis que l’homme, cette brute d’homme… peuh !

Il se lève brusquement et se plante devant moi.

— Voici le plus sérieux, dit-il. Je passe sur les diverses péripéties de mon existence, mes longs voyages, mes séjours dans les mondes inexplorés. J’ai visité les régions thibétaines, parcouru la Chine, vécu dans les îles Océaniques. J’ai franchi les mers, étudié les mœurs des derniers hommes de couleur. J’ai cueilli un peu partout de merveilleux secrets. Mais j’ai dévoré ma fortune entière. Je me suis retrouvé, un beau matin, sans un centime. J’avais imaginé le super-rayon. Oh ! c’est quelque chose de bien simple. Cela jaillit d’un corps formidablement irradiant et dont une parcelle, un rien, logé dans un instrument du volume et de la forme d’un revolver suffit pour détruire les matières les plus dures et les plus résistantes. C’est avec le super-rayon, auquel rien ne résiste, que je réussis tout d’abord à me procurer l’argent nécessaire à mes recherches. Mais je vous vois sourire intérieurement. Vous songez à Wells et aux Martiens. Rassurez-vous. Mon super-rayon n’est pas une blague. Car c’est grâce à lui et au silentium — c’est ainsi que je dénomme le corps par moi identifié — que j’ai pu détériorer quelques banques.

Du coup, je sursaute. En effet, j’oubliais les ouvertures inexplicables dans les portes, dans les plafonds, dans les coffres-forts… Quelle histoire, tonnerre de tonnerre ! quelle histoire ! comme disait cet imbécile de chef de la Sûreté. Et je risque vers le petit vieux un œil chargé d’admiration.



— Je ne vous infligerai point un cours inutile et fastidieux sur les propriétés de l’uranium, père de l’ionium, du polonium, du radium, non plus que sur les bombardements de particules alpha et bêta qui nous valent les transformations successives des corps radio-actifs. Il me suffit de vous indiquer que le « silentium » dérive de ces opérations. Pour le surplus, vous avez le souvenir tout frais des cambriolages de banques. Tremblez ! Je suis aussi le chef d’une bande de cambrioleurs. Je ne veux pas savoir d’ailleurs ce que c’est que le vol. J’ignore la propriété. J’ai semé l’argent que je possédais à pleines mains. Il me fallait de l’argent pour me procurer certains corps indispensables à mes études et très rares. J’ai pris l’argent là où il était. Et de quel droit était-il là ? En quelles mains ? Au bénéfice de qui ?

Je courbe la tête. Cette logique spéciale m’écrase.

— On a essayé de garder les banques avec des veilleurs de nuit et des soldats qu’on a juchés sur les toits. Les imbéciles. Ils ignoraient que j’étais en possession de l’avion silencieux et invisible. Eh oui, monsieur, je sais décomposer l’air autour des objets qui se dérobent ainsi à toute visibilité. Je sais mêler les ondes de telle sorte que tout s’évanouit dans l’atmosphère. Et je sais bien autre chose encore qu’ils ne savent pas que je sais. Quand je le voudrai, je détruirai même la pesanteur. Et vous estimez que de telles recettes, d’aussi mirifiques secrets doivent disparaître avec ma vieille carcasse. Allons donc !

Il ricane, ricane. Toute sa face se tord dans une sorte de rictus diabolique. Il apparaît semblable à Satan dressé contre Dieu. Un petit vieux Prométhée bien propre.

— Laissons ces choses, reprend-il, et revenons à la question du rajeunissement. Vous voyez maintenant pourquoi j’ai dû abandonner le singe ? Alors, que nous restait-il, sinon l’homme ? Et je me suis enfin décidé. Pour commencer, je fis enlever des jeunes prêtres…

Je ne puis m’empêcher de l’interrompre.

— Pourquoi des prêtres ?

— Pourquoi ? (Il se penche vers moi avec son éternel ricanement) parce que, ma foi, j’ai pensé que les prêtres me céderaient, sans aucun dommage, certains organes dont, théoriquement, ils ne se servent point.

Ah ! par exemple ! Celle-là dépasse tout ! Alors, c’est parce que les prêtres… Je me mets à rire, follement amusé. Mais Ugolin, lui, ne rit pas. Il continue sévère et sentencieux :

— Je croyais, en même temps, leur rendre service. La chasteté est lourde à porter pour des jeunes gens vigoureux, robustes et sains, et dotés d’attributs gênants. J’éteignais en eux le désir en supprimant son siège. Plus de cause, donc plus d’effet. J’ai toujours professé que dans l’intérêt de l’Église, et pour éviter d’abominables perversions malsaines, il fallait marier les prêtres ou les châtrer. J’ai voulu, tout en poursuivant mes expériences, les sauver du Démon aux pieds fourchus qui souffle la luxure. On dit généralement in cauda venenum. Ici ce n’était pas le cas. Le venin est ailleurs.

Je me sens de plus en plus abasourdi. Ugolin ne me donne pas le temps de me ressaisir :

— Je tablais, d’ailleurs, sur l’exemple de la Sainte Église. Ce n’est pas moi qui suis l’inventeur de l’eunuchisme. On prétend que c’est Sémiramis, reine de Babylone. Toutes les religions, à l’exception de la mahométane, l’ont acceptée. Cependant, quoique les Ulémas condamnent la castration, les eunuques pullulent chez les musulmans et dans tout l’Orient. Barbarie, direz-vous. Soit. Car rien ne justifie ces pratiques. Mais, alors, que penser des civilisés et des gens d’Église qui, durant des siècles, les acceptèrent, les préconisèrent ? Les uns après les autres, les papes se sont servis de ténors châtrés. Et vous n’ignorez point que les chanteurs castrats jouissaient d’une renommée universelle. Au XVIIe siècle — ce n’est pas très vieux — l’électeur de Bavière possédait une chapelle où se réunissaient nombre de castrats sous la direction d’Orlan de Lassus. Le théatin Zaccharia Pascaligus, de Vérone a publié un traité sur la castration où il affirme que la voix des castrats imite celle des chérubins du ciel. Allégri, l’auteur du Miserere, était châtré. Vittori, Balthazar, Férri, Matteuci étaient châtrés. Ce dernier, notez-le, mourut à quatre-vingts ans. Et Crescentini, châtré aussi, fit pleurer Napoléon d’émotion, en chantant devant lui Roméo et Juliette. Je pourrais multiplier les exemples. Vous m’objecterez que les Papes… Oui, je sais… Papam virum habemus, testiculos habet… Mais cette cérémonie spéciale fut imposée à la suite de l’aventure de la papesse Jeanne qui mit bas en pleine procession des Rogations. Pour les autres, la castration était une opération toute naturelle. Au début du christianisme, il y eut même exagération. Saint Basile, Saint Jean-Chrysostome, Saint Augustin, durent la combattre violemment. Du temps de l’évangéliste Mathieu, on rencontrait des ascètes qui opéraient directement sur eux-mêmes pour être plus sûr de gagner le ciel. Cela continua. Si bien que, plus tard, le pape Léon Ier dut décréter l’excommunication contre ces malheureux idiots. Ajoutez qu’en Italie cette coutume était plus répandue. C’étaient les barbiers — les nocini — qui, à Naples faisaient le grand travail. On lisait, sur les enseignes de leurs boutiques, cet avis précieux : Qui si castrano ragazzi à buon mercato (ici on châtre à bon marché). Et des familles entières faisaient châtrer leurs enfants, pour en tirer, plus tard, bénéfice. Ces pratiques se poursuivirent jusqu’au pape Clément XIV, en 1774, le même pape qui chassa les Jésuites…

Ce petit résumé de l’histoire de la castration me laisse rêveur. En somme, Ugolin ne serait pas le premier… Il y a des précédents glorieux.

— Laissons l’Église et ses chapelles sixtines. Elle ne me fournit pas un argument décisif et je ne l’ai mise en cause que pour dénoncer Tartufe. Je veux vous démontrer l’utilité de la castration. Il ne s’agit plus ici de châtiment, ou de défense contre la tentation, ou de ciel à conquérir, ou de l’harmonie de la voix humaine. Il s’agit de sélection. Comprenez-moi bien. Des multitudes de tuberculeux, d’épileptiques, rachitiques, crétins, anormaux de toutes catégories encombrent le monde qu’ils empoisonnent. Ils se reproduisent et se multiplient pour le plus grand dommage de la race. N’est-il pas juste et raisonnable de les placer hors d’état de se recommencer et de nuire ? C’est là ce que des moralistes et des savants ont proclamé. Songez, de plus, que nous sommes trop sur ce globe — oh ! soyez tranquille, je ne vais pas invoquer Malthus qui, cependant, voyait clair. Nous sommes trop, voilà la vérité. Les vices, les misères, les dégénérescences prennent leur source dans la surpopulation, au sein d’une société où l’être est en bataille contre l’être. La question sociale et la question sexuelle ont des rapports étroits. Il faut sélectionner. Il est indispensable de sélectionner. C’est de ce point de vue que certains ont pu envisager ou la castration ou la stérilisation. Robert Bentoul, de Liverpool, a conseillé la spermectomie, ligature et section des cordons spermatiques. Belfield, à Chicago, a imaginé la vasectomie. Cela consiste à réséquer le canal déférent entre deux ligatures. Il s’en suit l’atrophie des tubes séminifères, sans danger pour l’individu qui, ne pouvant plus procréer, conserve néanmoins la possibilité de satisfaire ses désirs. Or, sachez bien que les expériences renouvelées de vasectomie sont absolument concluantes. On utilise la méthode avec les condamnés. En Amérique, à Jeffersonville, près de huit cents condamnés ont été opérés ainsi, dont deux cents sur leur demande. Un décret des États d’Indiana et de Californie réglemente la stérilisation des criminels et des aliénés. Des médecins et des chirurgiens sont spécialement affectés à ces opérations. C’est d’une excellente prophylaxie sociale. Un demi-siècle de vasectomie et la race humaine se voit débarrassée de tous ses déchets. Tout ce qui est maladie et pourriture est éliminé.

Je hoche la tête. Il y aura de l’ouvrage. Et je risque un mot :

— Ainsi, c’est une véritable révolution que vous rêvez. Vous prétendez vous rendre maître de la vie, éterniser science et expérience dans de vieux corps humains, soumis, périodiquement, à des opérations de renouvellement. Mais les autres, les opérés, que deviennent-ils dans tout ceci ? Pensez-vous avoir le droit de les sacrifier, même à des rêves généreux ? Tout au fond de votre conscience ne monte-t-il pas quelque objection ?

J’ai à peine formulé ces quelques réflexions que je recule épouvanté.

Ugolin vient de bondir comme si quelques douzaines de crotales et de najas le mordaient au talon.

— Ma conscience, clame-t-il, de quel droit vous penchez-vous sur elle ? Croyez-vous que je n’aie pas longtemps lutté avec sa résistance sourde. Malheureux ! Mais regardez donc autour de vous. Regardez vers les hommes ! Étudiez leur sort. Les trois quarts d’entre eux sont courbés sous la loi implacable du travail, jetés dans des ergastules où, durant des heures, privés de soleil, privés d’oxygène, il leur faut besogner, suer, crever à côté de la machine. Et cela jusqu’au bout, jusqu’au jour où, n’en pouvant plus, épuisés, exsangues, tordus par les maux physiques, pourris par l’alcool, il ne leur reste d’autre ressource que le pavé, l’hôpital ou la camisole. Contemplez les autres — les heureux d’ici-bas, — voyez-les se ruer dans les plaisirs qui tuent, se complaire aux vices et aux poisons, se bourrer de cocaïne, de morphine, de haschich, d’opium, d’éther ou tout simplement de whisky ou de champagne. Lamentables détraqués, conduits par des nerfs dont ils ne sont plus maîtres, voués à toutes les psychoses. Ah ! elle est propre, votre humanité ! Ce ne sont que crimes, méfaits, abominations, perversions, hystéries. Mais il y a plus encore. Vienne la guerre, la belle guerre, la guerre sainte. Des légions d’abrutis se précipitent, en poussant des hurlements, les uns contre les autres. Carnage sur carnage. Épidémies et famines. Des cadavres entassés sur des cadavres. Ne sentez-vous donc pas toute cette horreur bouillante sur laquelle nous faisons la planche ? Ça, une société ? Allons donc ! Une ménagerie où des fauves encagés ne cessent de se déchirer. Égoïsme et stupidité. Et tout concourt à l’abrutissement, à l’avilissement, à la ruine des hommes, tout : religion, patriotisme, morale, travail, exploitation des uns, servitude des autres, et par-dessus, l’Argent, l’Argent maudit, l’Argent dissolvant, l’Argent source de haines et de douleurs, l’Argent, clé de voûte de la propriété !…

Il continue, haletant, jetant les mots par saccades, dans une rafale d’éloquence impétueuse qui balaie tout devant elle. Je recule encore, ébloui. J’entends : « Ma conscience… abjection… siècle de boue… science libératrice !… » Un instant, je ferme les yeux. Peu à peu la tempête s’apaise. Quelques remous. Ugolin s’est tu. Calme plat.

Suis-je convaincu ? Je n’en sais trop rien. Cependant je me hasarde à placer un dernier mot.

— Maître… Si j’ai bien compris, vous allez opérer comme le Seigneur. Il s’agit de parodier le déluge. Et vous voulez m’embarquer dans votre arche sainte…

Ugolin frappe joyeusement de ses doigts secs sur la table. Et, autour de lui, les autres s’esclaffent.

— Le déluge !… L’arche !… C’est bien ça… Et demain, une Humanité neuve… Et j’emporte avec moi tout ce que ce sale monde contient d’intelligences vraies… d’esprits supérieurs… Mais non, je me trompe, j’emmène aussi… devinez…

Il se coule vers moi :

— Un mandarin… Eh ! oui, un Sorbonnard authentique. Je veux offrir aux générations d’hommes qui vont s’éterniser l’exemple éternel et vivant du crétinisme officiel de l’époque présente.

Je susurre :

— Vous pourriez peut-être embarquer d’autres spécimens : un général, par exemple, un magistrat, un député…

Ugolin se gratte le front, méditatif :

— Un guerrier… un juge… un politicien… pourquoi pas ?… Oui, je retiendrai des échantillons. Seulement…

— Seulement ?

— Je les ferai empailler, dit Ugolin.

Il se renverse dans son fauteuil avec un petit rire.


IV


Surprise. L’interminable Ciron vient d’entrer dans ma chambre. Il incline vers moi son chef en angle droit. Il m’explique que le Maître l’envoie avant la grande séance, avec mission de m’inculquer dans l’entendement toutes explications qu’il me plaira de réclamer. Ce personnage funambulesque ne détermine pas de grands courants de sympathie. Je le trouve pédant, fastidieux, insupportable. Néanmoins je l’accueille avec un gros soupir de satisfaction, tant je sens le besoin de remonter, d’un coup de talon, à la surface de mes pensées.

Je demande :

— Qu’est-ce que cette grande séance ?

— Vous verrez, fit-il, évasif.

J’insiste :

— Franchement, entre nous, tout à fait entre nous, vous ne paraissez pas très enthousiaste. Vous abondez en objections ; vous élevez des critiques, vous bourdonnez, mouche à contradictions, autour du Maître…

— Euh !… murmure Ciron, je ne crois guère qu’à ce que je touche… de ma raison. Si le professeur Huler est le Sauveur, je dois ressembler un peu à saint Thomas…

— Saint Thomas Taquin…

Ciron ne tique pas. Tout son immense corps courbé se détend comme un ressort. Il fait quelques pas dans la cellule, ses mains dans le dos (j’allais écrire : derrière le dos, mais j’ai subodoré l’émoi des puristes). Et le voilà qui se plante devant ma couchette où je suis placé dans la position du Japonais, à la minute du hara-kiri. De sa voix de basse noble, plus sourde encore, il profère :

— Cette histoire de rajeunissement par la greffe humaine ne tient pas debout. Le Maître se leurre s’il s’imagine ainsi s’éterniser. D’autres ont essayé avant lui, qui s’appellent Steinach, Knud Sund, Lichtenstern. La transplantation testiculaire n’a jusqu’ici donné que des résultats douteux, elle n’a guère agi que dans les cas d’impuissance virile ou de sénilité précoce. Mais, avec les vieillards dépassant les soixante-dix ans, rien à faire. Et cela se conçoit. On ne sait exactement où opérer la transplantation. Les uns désignent les bourses, les autres les muscles de la région de l’aine, d’autres le périnée, d’autres le péritoine. C’est évidemment l’inclusion de l’interstitielle dans la bourse qui semble le plus facile ; malheureusement il n’en sort rien, si je puis m’exprimer ainsi. L’homotransplantation, de l’aveu de Lichtenstern, lui-même, n’exerce qu’une action passagère. Mais il me faudrait entrer dans des détails techniques qui risqueraient de vous rebuter.

— Entrez, entrez, dis-je.

— Eh bien ! sachez que l’urologie, science très compliquée, en est à peine à ses balbutiements. Elle a établi cependant, et l’on doit cela à Hunter, que les caractères sexuels se divisent en primaires et secondaires. Les premiers sont constitués par les organes génitaux eux-mêmes, les seconds aboutissent à la puissance virile, cette libido dont l’extraordinaire Freud a fait, dans ses ouvrages, une si abondante consommation. Ceci posé, parlons un peu des glandes. Elles se partagent en exocrines, ce qui signifie qu’elles déversent au dehors leurs diverses sécrétions, et endocrines, lesquelles, privées de tout tuyau d’échappement, sont à sécrétion interne et élaborent des sucs qui, transportés par le sang, agissent chimiquement et physiologiquement ? Vous y êtes ?

Je crois bien que j’y suis, et j’écoute le maigre professeur avec la ferveur d’un collégien studieux.

— Les endocrines projettent dans le sang ces précieuses hormones dont on vous a déjà parlé. Elles produisent également des harmozones, des chalones, agents régulateurs et freinateurs. Mais là n’est pas la question. Reprenons les testicules. Ils se composent de deux glandes enchevêtrées, l’une volumineuse, visible, palpable (vous la connaissez) ; l’autre microscopique et qui produit, précisément, les sucs nécessaires à la virilité. Or, c’est la première glande, la grosse, qui est à échappement et travaille pour le dehors, c’est-à-dire pour la procréation, alors que la deuxième, l’endocrine, besogne pour l’intérieur. Voilà donc le problème établi : glande testiculaire, d’une part, glande interstitielle, de l’autre. La deuxième, seule, présente un intérêt dans nos tentatives de rajeunissement. C’est pourquoi on a pensé à annihiler la glande séminale testiculaire pour le plus grand profit de l’autre, par l’action de la radiothérapie. Mais la méthode n’est pas au point. Steinach, lui, a cherché à provoquer la mort physiologique des glandes séminales qui monopolisent les sucs bienfaisants, indispensables à l’organisme. L’inconvénient, c’est qu’il peut s’en suivre la mort de l’organe entier. Malgré tout l’opération est simple ; il suffit de trancher le canal déférent. C’est là l’origine de la vasectomie. Seulement le déférent est entouré d’innombrables filets nerveux appartenant au système sympathique qu’il faut déchirer, broyer, déchiqueter. Il en résulte des troubles trophiques du testicule qui s’atrophie. Pour réussir l’opération, il faudrait, comme l’a démontré Steinach, choisir un point spécial du déférent qui n’est enfoui dans aucune formation, sans toucher ainsi au système nerveux. En somme, cela revient à provoquer le rajeunissement en coupant le canal déférent au bon endroit. Mais quelle sûreté de main et quel coup d’œil exige cette opération ! Lichtenstern, qui a expérimenté sur l’homme la méthode, cite des cas de rajeunissement prodigieux. Toutefois, il n’a jamais agi sur de véritables vieillards et rien ne prouve encore que la vieillesse naturelle ne soit pas une nécessité physiologique qui se manifeste par ses déficiences ordinaires et inéluctables…

Ciron, un instant, s’interrompt, les yeux perdus dans le vide. Puis, comme si je n’étais pas là, il poursuit, s’adressant à lui-même :

— Il est certain que cette méthode est la plus rationnelle, à la condition qu’elle ne détruise pas toute virilité. Benjamin qui, en Amérique, a repris les opérations, prétend avoir obtenu 57 pour 100 de succès. Knud Sund est aussi très favorable à Lichtenstern. Fraisse a renouvelé complètement de vieux béliers, toujours en réséquant un bout de canal déférent. Reste à savoir si les opérés gardent leurs caractères sexuels secondaires et s’ils évitent l’envahissement des lipoïdes qui apportent la graisse. Dans ce cas, l’opération de Steinach pourrait remplacer avantageusement la castration, et ce serait tout, absolument tout. D’ailleurs ce n’est point la méthode du Maître qui n’envisage guère que la transplantation, ce que, dans le public, on appelle greffe.

— Vous savez donc, exactement, comment il opère ?

— Exactement, non ! Il a son secret, et c’est ce qui me rend sceptique. Il part sur les données de Voronoff, alors que ce dernier n’a fait que reprendre, en France, des méthodes abandonnées de l’autre côté du Rhin. Mais nous saurons aujourd’hui. Le Maître doit nous initier.

Petit silence. J’interroge :

— Alors, aujourd’hui ?…

— Aujourd’hui, dans la grande salle du laboratoire, tous les vieux de l’Association pour le Règne de l’Élite (A. R. E.) seront représentés. Vous serez là et vous ouvrirez vos oreilles. Après, ma foi…

Il fait claquer son pouce contre son index.

— Après, la bataille. En avant pour la conquête du Monde et de l’Immortalité. Les bêtises vont commencer.



Ce n’est plus la salle où, depuis ma détention, Ugolin m’a déjà accueilli plusieurs fois. Celle-ci semble préparée comme pour une conférence. Des bancs, des tables, des fauteuils. Dans un coin, à droite, une table de marbre, sinistre, chargée de couteaux, de pinces, d’éponges, de bocaux, de bassins, dans un amoncellement d’ouate neigeuse ? Plus loin, dans le fond, une bibliothèque vers laquelle, désœuvré, perdu dans la foule qui emplit la salle, je me dirige instinctivement. J’épluche les titres des volumes. Depuis, je me suis familiarisé avec ces livres et leur contenu. Mais alors ? Il me parut que je plongeais dans une cité barbare, inaccessible à ma faible intelligence. Toutes les langues y étaient représentées, y compris l’abominable patois des savants qui, de tout temps, se sont ingéniés à se fabriquer un idiome à eux. Et je lus : L’Immortalité des organismes unicellulaires, par Métalnikov, Immortalité et Rajeunissement, du même ; The Cultivation of human tissue in vitro, de Loose et Ébeling ; Munchn Med. Woch de Lichtenstern ; Wien Med. Woch, du même ; Ancora della Degeneratione senile negli Infusori, de P. Enriques ; La Parthénogénèse naturelle et expérimentale, d’Yves Dalage et N. Goldsmith ; La Transfusion sanguine, de Rosenthal ; Verjungung, de Steinach ; Greffes testiculaires, de Voronoff ; Artificial activation of the growth in vitro of the Connective tissue, de Carrel ; La Régénération de l’Organisme humain par le sang, de Jaworski ; L’Intériorisation, du même ; La Vie et la Mort, de Dastre ; La Greffe de Revitalisation humaine, de Dartigues ; La Glande Interstitielle et son rôle dans l’organisme, de Bouin et Ancel ; Les Défenses de l’Organisme, d’Herellev ; Études sur la Nature humaine, de Metchnikof ; Traité de greffes humaines, Recherches expérimentales ; Vivre, de Voronoff… et d’autres, d’autres encore ! Des collections de journaux, de revues, de brochures, de thèses… C’est effroyable. S’il faut, outre les fameuses glandes, absorber toute cette littérature scientifico-médicalo-chirurgicale pour rajeunir et allonger son existence, ça ne va pas être une sinécure.

Je lâche la bibliothèque et regardé autour de moi. Auguste assemblée de barbons de toutes tailles et de toutes couleurs. La lueur des lampes électriques suspendues au plafond arrose les crânes polis, de teinte indécise et de formes bizarres. Vu d’assez haut, ce parterre de sinciputs ravagés ressemble à une floraison de champignons. Cela me fait penser à l’une de ces séances de la Haute-Cour où les juges soumis à la politique du jour attestent l’innocence de leurs âmes par la pureté de leurs dômes crâniens que ne vient polluer pas même une ombre duveteuse. Dire que sous ces boules d’ivoire bosselées, semées de trous et d’aspérités, circule le fluide divin, l’étincelle d’intelligence, et que ce damné Ugolin va éterniser tout cela. Je détourne les yeux et m’absorbe dans la contemplation des planches anatomiques suspendues aux murs. Ce ne sont que coupes transversales des organes montrant la disposition des greffons, sectionnements de l’ovoïde testiculaire, grappes de greffons, tuniques des bourses subissant l’anesthésie régionale ; sections des tuniques sécrétale et dartoïque, nidation, scarifications, raclages, fermetures des tuniques cellulo-éythréo-fibreuses… C’est gai, d’une irrésistible gaieté.

Un sourd murmure. Ugolin vient de pénétrer dans la salle, flanqué de ses deux acolytes, suivi du long Ciron, voûté et nostalgique. Le petit vieux est surprenant ; ses regards dénoncent une vitalité extraordinaire et c’est d’un pas ferme, la taille haute, sûr de lui-même, qu’il se dirige vers une grande table du milieu, hissée sur une sorte d’estrade. Le murmure va s’accentuant autour de lui et meurt à ses pieds. Un instant, il se penche pour feuilleter une liasse de papiers ; puis, du doigt, il commande le silence.

Debout, maintenant, je puis le voir bien en face et j’étouffe un cri de stupéfaction. Ce n’est plus, plus du tout, le vieillard des jours précédents. La lumière joue sur ce visage clair qu’avivent deux yeux brûlants, une lumière qui vient de l’intérieur. Tout est force en lui et, faut-il le dire ? jeunesse, oui, jeunesse. C’est un homme en pleine possession de sa vigueur intellectuelle, de son équilibre physique, qui se dresse là devant nous. Et j’ai beau le scruter avidement, dans ses gestes, dans ses moindres mouvements, dans ses jeux de physionomie, je ne trouve en lui, sur lui, nulle trace de ses quatre-vingt-trois ans.

Il parle, il parle, de sa voix douce, nuancée, martelant parfois les mots. J’attends vainement les crises de toux rouillée et grinçante. Miracle des miracles. Cet homme, ce vieil homme s’exprime sans efforts ; les mots naissent tout naturellement sur ses lèvres, et les images, et il vient, de lui à nous, je ne sais quels effluves magnétiques qui nous baignent, s’emparent de notre esprit, nous laissent sans défense.

— Mes amis, dit Ugolin, soyez remerciés. Comme je m’y attendais, vous avez tous répondu à mon appel. Pas une défaillance. Aussi bien l’heure a-t-elle sonné d’entreprendre la lutte suprême. Mais, avant d’aborder la question essentielle qui nous réunit aujourd’hui, laissez-moi procéder à la fastidieuse, mais indispensable cérémonie de l’appel et de l’identification.

Il fait un signe et le lourd Potrel se dresse, le ventre en avant, avec une figure épanouie de contentement. Celui-là aussi me paraît extraordinairement jeune. D’une main prompte, il pousse devant lui un gros registre et commence à appeler les noms.

— Schmidt. Leipzig ?

— Présent.

— Combien ?

— Douze.

— Van-Deer. Anvers.

— Présent.

— Combien ?

— six.

— Nevy, Grenoble.

— Présent.

— Combien ?

— Trois.

— Karujew. Moscou.

— Présent. Deux.

— Braddler. Berlin.

— Présent. Dix.

Et ça continue. Les vieillards venus de tous les points du globe se lèvent les uns après les autres, répondant tous par un « Présent » et indiquant par un chiffre les affiliés qui les ont délégués. Il y en a d’Amérique, de Russie, de Norvège, de Roumanie, de Perse… Beaucoup d’Anglais, d’Allemands, de Français. Je note au passage un nom chinois Tu-Tsin-Phou. Et j’additionne, au fur et à mesure que le professeur poursuit l’appel. Quand il a terminé, j’ai obtenu un total de cent vingt. Ils sont là, dans ce sous-sol, à la façon de conspirateurs d’opérette, cent vingt savants, professeurs, docteurs, chimistes, physiciens, qui représentent exactement neuf cent vingt-quatre vieillards en révolte, dispersés dans tous les pays. C’est avec cette phalange qu’Ugolin va livrer bataille aux autres, à la tourbe ignorante et subalterne.



De nouveau, Ugolin est debout :

— Mes amis, reprend-il, mes frères en immortalité, sachez tous que la grande opération est à point. J’ai longuement consulté rapports et objections, notes et conseils, tout ce que vous avez bien voulu me faire parvenir depuis que notre association est constituée. J’ai la joie de vous informer, et je vous le déclare en toute certitude, que rien ne tient, ne peut tenir devant le résultat de mes expériences et de mes démonstrations. Oui, je puis le clamer en toute conscience, nous sommes aujourd’hui en possession du secret de longue vie, tel que le recherchèrent les sages de l’antiquité et que le pressentirent les sombres alchimistes. Mais nous ne l’avons pas demandé, ce secret, à des pratiques de sorcellerie, à des incantations ? La science moderne seule est dans cette affaire. C’est la science qui nous fournit les moyens d’obtenir par des procédés très simples et très faciles le rajeunissement des hommes et l’éternisation.

Il promène son regard sur les assistants qui le suivent avec une attention muette et ardente.

— Vos observations, je les connaissais, je les devinais. Pendant des années je les formulai moi-même. Elles sont vaincues, dissipées. Les vaisseaux, les canaux, les innombrables filets du système nerveux sympathique que la transplantation testiculaire risquait de déchiqueter et de broyer, je les effleure à peine et les reconstitue avec mon sérum. Les inconvénients de l’épididyme, je les écarte. Tout est au point, je le répète. Je glisse mes greffons dans leur milieu humoral et chimique naturel, c’est-à-dire autour du testicule déficient, près d’une membrane vasculaire particulièrement nutritive : le feuillet pariétal de la vaginale. Cela provoque la néo-capillarisation et l’imbibition sérique d’attente et donne un merveilleux terrain de culture cellulaire. Le sérum fait le reste. Jusqu’à ce jour on avait eu le tort de greffer au petit bonheur et sans tenir compte du volume des greffons. Le problème consistait dans la fermentation des greffons, comme dans leur mise en loge. J’ai déterminé ces loges où je coince et fixe mes greffons comme des chrysalides dans des cocons. Et la vie endocrine se développe. Les hormones prennent leur vol, si j’ose dire. Cependant pour aboutir à ce résultat il fallait de toute nécessité que le donneur ne fût plus l’anthropoïde, mais l’homme. Dès lors, l’homogreffe n’était plus discutable.

Court répit. Ugolin se recueille. Le silence atteint à la solennité.

— Est-ce tout, et la revitalisation par la greffe suffit-elle ? J’ai dit que j’avais mon sérum dont vous constaterez les propriétés et connaîtrez quelque jour la formule. Mais j’ai songé aussi à la transfusion du sang aux travaux de Landois, trop oubliés ; à ceux de Crile, de Hedon, de Hustin, de Jeanbrau, d’Agote, de Tuffier, de Rosenthal, de Weill, de Levaditi, de Mos, de Lee, de Jaworski, de tant d’autres. Ce dernier surtout, m’a poussé sur une voie féconde. Il est certain que le mélange des cellules, comme celui des individus, concourt à la vitalité de l’organisme humain ou social. L’amphimixie est la loi de la fécondation. La cellule victime de l’individualisation va droit à la mort. Un apport extérieur la transforme. C’est en se conjuguant avec une autre qu’elle se survit. Cette vérité est éblouissante. Jaworski a vu clair et Carrel bien avant lui. Le sang d’un organisme jeune, en pleine activité, donne de ses forces biologiques, communique à un organisme vieilli ses propriétés activantes et catalytiques ? Le sang dégénéré reconquiert sa puissance et agit sur les cellules. Le tout est de décider de l’efficacité qualitative et quantitative du sang qu’on infuse. Là, encore, j’ai résolu la question. De petites doses de sang suffisent. Il n’est que de bien examiner les propriétés du donneur et de vérifier les affinités entre les divers tempéraments. En somme, j’utilise ce que je pourrais appeler le mariage des sangs qu’on refait avec la greffe des glandes endocrines. Mais tout ceci, mes chers amis, sera développé amplement dans l’étude que j’ai préparée pour vous, spécialement pour vous. Nous allons, pour l’instant, procéder à une opération.

Il est temps. Dans mon coin, je m’efforce d’étouffer des bâillements tyranniques. J’y mets cependant toute la bonne volonté possible, mais l’aridité des exposés scientifiques me rebute jusqu’à l’ennui morne et imperméable.

Ugolin marche vers la table de marbre, dans un remous de curiosité. À ce moment, je sens qu’on me heurte le coude. Ciron allonge son grand corps maigre et me sourit :

— Il m’envoie vers vous. Il me prie de vous dire que vous pouvez vous abstenir de contempler le spectacle.

J’ai une courte hésitation.

— Ma foi, c’est donc si terrible ?

Ciron balance sa tête de droite à gauche :

— Peuh !… Il faut l’habitude…

— Eh bien ! J’aime autant voir.

— À votre aise.

Maintenant, tous ces vieillards sont debout, entourant la table de marbre, juchés sur des bancs et des chaises. Tranquillement, comme s’il s’agissait d’un cours très simple, Ugolin s’est penché sur un corps immobile, étendu sur la table. Il tient entre ses doigts une sorte de tube gradué terminé par une aiguille. Il se baisse lentement et je ne puis m’empêcher de sentir un léger froid me parcourir les vertèbres. Et le voilà qui parle, explique, commente ses gestes :

— Voyez… sur l’axe médian de chaque bourse, en évitant soigneusement de trop appuyer sur le scrotum, j’injecte au moins trois seringues de novocaïne. Si j’épargne le scrotum, c’est pour ne pas déterminer cette gangrène sèche dite le sphacèle. L’injection est donc sous-scrotale. De plus, l’anesthésie ne porte que sur une bourse à la fois et j’isole le testicule voisin grâce à une compresse.

Courbé sur mon oreille, l’extraordinaire Ciron, que je ne savais pas si facétieux, me murmure :

— La bourse ou la vie.

Je n’ai nulle envie de rire. Le spectacle d’Ugolin opérant un être vivant fait de douleur et de nerfs comme moi, me séduit et me répugne tout à la fois. Ugolin me fait peur. Et je tends le cou, éperdument, à me le briser, pour ne rien perdre de ses gestes et de ses paroles.

Il a posé le tube et s’arme d’un bistouri. Ses deux aides guettent ses ordres. Ils lui passent un bocal.

— Ceci, dit Ugolin, est un testicule frais, fixé dans le liquide picro-formol acétique. L’ovoïde testiculaire a été débité en six morceaux. J’opère maintenant sur le receveur et je prépare la nidation. Suivez-moi. Premièrement : sections des tuniques scrotale, dartoïque, celluleuse, érythroïde, fibreuse. Deuxièmement : section spéciale du feuillet pariétal de la tunique vaginale. Bien. Passez-moi l’objet. Je le fixe de façon que sa partie pulpaire, parenchymateuse, séminifère soit tournée du côté du feuillet pariétal de la vaginale. Voilà qui est fait. Je prends une pince de Lane et saisis, à chacune de ses extrémités, la tunique cellulo-érythréo-fibreuse que je tends fortement. Surjet rapide au catgut O et quelques points passés avec une aiguille de Pauchet. C’est fini. Il n’y a plus qu’à suturer le scrotum avec une aiguille de Reverdin et de la soie fine, en ayant bien soin de coapter les bords de la plaie pour éviter les hématomes. L’opération est terminée. Ici, intervient mon sérum qui a pour mission d’empêcher la floraison des hydrocèles, hématocèles, varicocèles, kystes, ectopies, etc… Mon opéré pourra se lever tranquillement dans vingt-quatre heures, muni d’un suspensoir d’ouate. Le troisième jour, les fils seront enlevés. Dans une semaine il reprendra, s’il lui plaît, les rapports sexuels ! Ajoutez à cela, une cure de Guelpa, des injections de sang jeune et en voilà pour un quart de siècle.

Il se tait, et, dressé sur la pointe des pieds, décochant le jet de ses yeux d’acier sur les vieillards qui se pressent autour de la table, collés les uns contre les autres, il apparaît resplendissant d’orgueil et de certitude. Et moi, qui n’ai rien compris, absolument rien compris à sa démonstration, pas plus que je n’ai vu les détails de la chose, tant il a agi promptement à la façon d’un escamoteur, je sens qu’il vient de réaliser là, devant nous tous, une opération insensée, géniale, d’une incalculable portée.

Et le plus curieux, c’est qu’aucune répulsion ne me soulève, alors que je ne sais voir gicler le sang rouge et que je me recroqueville devant tout attentat sur l’être vivant. Je trouve ça tout naturel, parfaitement acceptable. Suis-je cuirassé d’insensibilité ? J’entends Ugolin qui poursuit ses explications sur le greffon placé dans son milieu, sur le plasma nutritif, sur les merveilles de l’endocrinologie chirurgicale. Des mots m’arrivent par bouffées. Mais ils m’atteignent en ordre dispersé et s’évaporent sans me pénétrer. Je rêve bien loin de la table d’opération, très loin d’Ugolin, très loin des vieillards rassemblés. Je rêve d’éternité, de revitalisation, et, sur ma tête lasse, voltigent des pinces démesurées, accrochées à des bourses et qui dansent la java avec des ovoïdes.



Ugolin reprend :

— Un quart de siècle, ai-je dit. Et même davantage. Comprenez-vous ce que cela signifie ? Tous les trente ans, nous nous renouvellerons, et l’accident, l’accident seul, que d’ailleurs nous allons supprimer, pourra détruire la vie… la vie dont nous deviendrons les maîtres, que nous dirigerons à notre fantaisie. Nous sommes les Éternels. Nous n’aurons d’autre fin que celle de cet atome terrestre, à l’heure où se détraquera le système solaire. Si toutefois… Mais n’anticipons pas, ne poussons pas trop loin les hypothèses et les espérances. Le certain, c’est que l’avenir nous appartient. Je suis, vous êtes, nous sommes, tous, les représentants de l’intelligence. Toute la science moderne se résume en nous. Songez donc que nous n’aurons plus à transmettre le flambeau qui demeurera inébranlablement entre nos mains. Nous n’aurons plus à passer par le stade des balbutiements, des tâtonnements de l’enfance. Dans notre mémoire, intacte, viendront s’accumuler les acquisitions, les certitudes… Nous serons d’année en année, de siècle en siècle, de plus en plus bourrés de science et de vérité… Et alors, je vous demande, à quoi ne pouvons-nous prétendre, nous les hommes nouveaux, les seuls vraiment vivants, éclos sur le fumier de la stupidité humaine…

Il se tait une seconde, pendant qu’un frémissement roule dans l’assistance. Et sa voix s’élève, claironnante :

— Nous serons les maîtres, les maîtres. Vous savez comment j’ai réglé la future hiérarchie. Au faite, les Trois : Moi et mes deux collaborateurs du début, mes deux associés et complices : Potrel et Schutzzler. Puis le Conseil des Douze tel que je l’ai désigné. Enfin le Grand Cercle où pénétreront par degrés ceux que nous jugerons dignes. Voilà le gouvernement de demain. L’Esprit sera roi. Jusqu’ici les masses se courbaient sous l’autorité des hommes de Dieu, des hommes de guerre, des hommes d’argent ; elles pliaient devant les représentants du Droit divin, du Droit de naissance, du Suffrage universel. Absurdités ! Le Savant va tout culbuter et s’ériger dominateur pour le plus grand profit de l’humanité. Et non seulement il nettoiera la terre, mais encore il lui faudra balayer le ciel, un ciel tout peuplé de lémures vomis par l’imagination et la peur. La Science à la place de Dieu. Dieu, d’ailleurs, n’est plus qu’une épave, une lamentable friperie rongée aux Mythes. Plus de dieux. Plus de dieux en haut, plus de dieux en bas. Tout ce que nos semblables ont conçu, rêvé, projeté d’absurde, de sanglant, de tyrannique, de fou, rejeté au néant. Les divinités évadées des cerveaux humains, comme Minerve du crâne de Jupiter, se sont succédé au cours des siècles, et pourchassées, depuis les Brahma, les Osiris, les Astaroth, les Moloch, les Teutatès, les Jéhovah, les Sabaoth, jusqu’au dernier venu, le Nigaud du Calvaire ! jusqu’aux larves spirites et aux incongruités théosophiques. Tout cela va s’anéantir à jamais, dispersé sous le souffle de la vérité scientifique.

Un coup de coude, en douce. Ciron vient de me chuchoter avec un sérieux imperturbable :

— Ôte-toi de l’au-delà que je m’y mette !

Mais Ugolin est lancé à fond. Il massacre les dieux, brise les idoles. Sa voix âpre atteint à des sonorités de buccin. Il clame, clame :

— Oui tout disparaîtra du ciel et de la terre, tout, les dieux et leurs contrefaçons… les Entités, les Morales, les Concepts : Justice, Égalité, Liberté, Vertu, toutes les blagues, toutes les fantasmagories, tous les ersatz de la chose divine… Dans l’infini du temps et de l’espace, il n’y a rien… rien que le vide béant. Le Néant avec ce que nous mettons, nous-mêmes, dedans ; le Néant qui, seul, est Dieu et dont le Savant est le prophète.

Il vient de se dresser encore et, cette fois, il me paraît immense.

Et ce petit vieillard qui tout bas me parlait
Me sembla grand comme le monde.[1]

— Mes amis, mes frères, nous allons livrer bataille à la sottise et à l’ignorance. Nous allons créer une humanité neuve. Dans la bagarre qui s’annonce, il vous faudra un cœur d’airain, une volonté durcie, un cerveau lucide. Jurez tous de demeurer à la hauteur de notre tâche commune, la plus formidable qui se soit jamais offerte à des bipèdes sortis du ventre d’une femelle ! Jurez de marcher à la conquête de la Vie, une et éternelle ! Jurez d’être Dieux par la sagesse, par la volonté, par le savoir.

Un charivari assourdissant fait de tous les accents : hurlements, glapissements… raclements de gorge ; musique enrouée, crachats de tons suraigus ! Nous le jurons !… Nous le jurons !… Tous ces vieux sont déchaînés. Nous le jurons !… Ils sont grotesques. Nous le jurons !… Ils sont poignants. Bénédiction des poignants !

Je cherche Ciron du regard. Il a disparu. Il est au creux de la foule comme un greffon dans une bourse vaginale.



— Eh ! là… debout, monsieur… Veuillez me suivre. Je me frotte les yeux avec acharnement. Je viens de passer une nuit affreuse, traversée de cauchemars, ensemencée d’images gluantes. Je regarde l’homme qui me parle. C’est mon vieil ami, le chauffeur, mon ravisseur complice de Juliette. Où va-t-il me conduire encore ?

En un clin d’œil, je suis prêt. Des couloirs, des couloirs… des escaliers. Et soudain le ciel sur ma tête, la lumière, du vent dans le visage, l’air de la liberté… De grands arbres m’entourent, me tendent leurs branches fraternelles…

— Montez !

L’homme vient de me pousser dans une voiture et il referme la portière, brusquement, sans un mot. Nous filons. J’essaie de voir à travers les glaces opaques. Vainement. Je ne distingue rien du paysage brouillé qui danse éperdument et saute comme un cabri.

Arrêt brutal. Le chauffeur m’aide à descendre :

— Vous êtes libre, monsieur.

Je demeure planté au milieu de la route, désemparé, ne sachant plus, m’efforçant de rallier mes idées. Je balbutie :

— Et… le Maître ?…

— Vous aurez bientôt de ses nouvelles.

Il saute sur le siège. Je n’ai pas le temps de risquer un geste. L’auto est déjà loin.

Où suis-je ? Le voyage n’a pas duré longtemps. M’a-t-on abandonné en pleine cambrousse, hors des villes, histoire de dérouter mes recherches. Je tâte mes poches. Je trouve mon portefeuille intact. Parbleu ! Ugolin n’est pas un voleur. Néanmoins, je respire. Et je m’ébroue. Allons ! en route.

Je descend un sentier le long d’un bois. Tiens, des maisons, des réverbères, un bistrot, signe évident de civilisation. Me voici, de nouveau, parmi les hommes, des hommes comme moi, des hommes qui se soucient peu de leurs cellules nobles, de leurs hormones, de leurs glandes et de la société scientifico-ugolinesque de demain.

À tout hasard, j’interroge un passant :

— Pardon, monsieur, suis-je très loin de Paris ?

L’homme ne paraît pas s’étonner de la question. Il réplique le plus naturellement du monde :

— Suivez le sentier jusqu’au bout, puis vous tournerez. Vous irez ensuite tout droit et vous prendrez à votre gauche. Là vous n’aurez plus qu’à descendre et vous demanderez le funiculaire de Bellevue.


  1. Extrait, croyons-nous, des Œuvres complètes de M.Fabre des Essarts. (N. de l’Éd.)