Le Crucifié de Keraliès/I

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Le Crucifié de Keraliès (1892; post-scriptum de 1914)
Plon (pp. 7-17).




I


La mer montait ; les premières barques embouquaient la passe de Morvic. Elles se touchaient presque et les pêcheurs s’interpellaient d’un bord à l’autre.

— Tiens, dit un mousse, Coupaïa !

Et levant son bonnet dans la direction de Morvic :

— Hé ! Coupaïa ! Coupaïa !…

— Laisse-la donc, dit un pêcheur. Tu ne vois pas qu’elle fait sa « guette »…

— Elle a le temps d’espérer, répliqua le mousse. Yves-Marie n’est pas encore rentré, s’il a trouvé quelqu’un pour lui payer la goutte… Hé ! Coupaïa ! Coupaïa !…

Soit que le vent ne portât pas jusqu’à elle, soit que son attention fût occupée autre part, la guetteuse ne se détourna point. Elle se tenait droite sur le pas de sa porte, la main en abat-jour devant les yeux, et regardait tantôt vers la côte, tantôt vers la grève. Il était environ dix heures du matin. La mer gagnait vite ; quelques minutes encore et elle franchirait la chaussée de galets qui, aux basses eaux, rattache Morvic au continent.

— Ah ! Va Doué [1] ! murmura la femme, il sera resté à boire…

Mais tout à coup ses mains tremblèrent ; elle s’adossa contre la porte. Elle haletait et dans sa face sèche et noire ses petits yeux gris luisaient comme des tisons.

— Ah ! Va Doué ! Va Doué ! Si son frère avait pu lui refuser du pain !…

Une vague plus haute couvrit la chaussée ; la côte demeurait vide et la femme rentra.

Entre la rade de Perros-Guirec et l’embouchure du Guer, la côte bretonne, basse et rocheuse, décrit dans le sable une manière d’arc de cercle, dont la ligne de clochers qui jalonnent la lisière du plateau intérieur (Perros, La Clarté, Trégastel, Pleumeur-Bodou, Trébeurden) figure assez bien la corde. Du point médian de cette corde, qu’on peut placer approximativement au calvaire de Trégastel, l’œil embrasse d’ensemble toute la presqu’île. C’est d’abord, et en prenant de l’est à l’ouest, la plage blanche de Trestraou, qu’une longue articulation granitique sépare des verdoyants Traoiero ; puis la ménagerie de Ploumanac’h et ses monstres de pierre au pacage dans les landes ; la double chaussée rectiligne des moulins à mer ; Golgon, perdu dans les ormes ; Sainte-Anne, couchée sur son lit de tangue et où s’amorce la route vicinale qui mène aux villas du Coz-Porz ; plus loin Poul-Fich, Rûn-Rouz, Kergûnteuil, Bringuiller, Roscané, Landrellec, Keraliès, Kervégan, Penvern, vingt hameaux épars sur les hauteurs ou dans les coulées du littoral ; et enfin, tout à l’ouest, passé l’Île-Grande, la jolie anse de Trozouls et le chenal de Milio qui communique avec l’embouchure du Guer.

Morvic est justement par là, en face de l’Île-Grande, dans le prolongement des grèves de Landrellec. On s’y rend à pied aux mers basses, car c’est moins une île qu’une dépendance de la terre. La végétation y est la même aussi que sur les dunes côtières : un peu d’herbe, çà et là quelques touffes de giroflée ou de mauve, puis des houx bleus, des prunelliers et du jonc. Mais on voit toujours le sable sous ce réseau de plantes à demi mortes, un sable blanc, fin comme une cendre et qui s’enlève au moindre vent. Il a roulé sur Morvic comme une trombe ; il a tout recouvert de ses couches épaisses, et c’est seulement du côté de Landrellec qu’apparaissent les assises granitiques du plateau. Les quelques roches que n’a point entamées le pic des carriers ont pris des teintes sombres et hâlées ; mais là où les roches ont été fendues, le grain en est si blanc qu’elles ressemblent à du marbre.

Aussi, en 18.., quand on commença de construire le phare des Héaux, une équipe de carriers vint-elle s’établir à Morvic, vierge jusqu’alors d’habitants. L’espoir d’un gain facile, régulier, décida un aubergiste de Landrellec à y monter une cantine dont il ne reste plus que les pignons et une partie du mur de face. Cet aubergiste se nommait Yves-Marie Salaûn et avait épousé, quelques années auparavant, une femme de Pleumeur, Coupaïa (Pompée) Kergoat. Leurs affaires marchèrent d’abord assez bien ; mais l’homme était buveur ; une gabare qu’ils achetèrent sur leurs bénéfices et dont ils négligèrent de renouveler la police d’assurance se perdit au large du Havre avec son chargement de bordures de pierre ; enfin les travaux de l’exploitation cessèrent au bout de la cinquième année, et le débit ne fut plus fréquenté que de loin en loin, par des Lannionnais qui venaient pêcher la crevette à Morvic, aux marées d’équinoxe. Les Salaün essayèrent d’une autre industrie. L’homme avait un demi-frère, Louis ou Loïz Thomassin, douanier à Landrellec, qui possédait trois mauvais champs, près de la mer, à Trégastel, et qui leur en accorda la jouissance gracieuse. Le produit de ces champs et des tourtes de soude qu’ils fabriquaient à Morvic aurait pu leur permettre de vivoter. Mais l’homme ne se corrigea point ; tout son gain passait en eau-de-vie ; les fournisseurs, qui n’étaient point payés, se plaignirent, arrêtèrent leur crédit, menacèrent de l’huissier : un soir, le pain manqua.

Ce soir-là, Salaün était rentré ivre à Morvic. Il ne vit point que le feu était éteint et que la résine n’était pas allumée ; il s’assit à sa place d’habitude, et, la tête couchée sur les bras, il attendit en somnolant que la ménagère lui servît son écuellée de soupe. Coupaïa était accroupie dans un coin. Une bise aigre soufflait par les fissures de la porte. Serrée dans son vêtement de misère, immobile, elle se taisait et regardait le foyer. L’ivrogne s’étira, chercha sa soupe. L’ombre s’était épaissie ; mais un reste de clarté coulait encore par les vitres, et il s’aperçut que Coupaïa n’avait pas bougé.

Il bredouilla quelques phrases indistinctes où il s’agissait de soupe et de résine.

— La résine est toute brûlée, répondit Coupaïa.

— Et… et la soupe ? dit l’ivrogne, la voix coupée de hoquets.

— Il n’y a pas de soupe.

— Pa… as de soupe ? Ah !…

Il n’insista pas et se recoucha sur la table. Tant de sérénité finit par indigner Coupaïa. Elle se jeta sur lui, le secoua, lui cria dans la face, comme pour exorciser l’ivresse, et quand elle le tint de ses deux bras, lié à elle, ses yeux dans ses yeux lourds :

— Sais-tu pourquoi il n’y a pas de soupe, maudit que tu es ? C’est parce qu’il n’y a plus de pain pour nous chez le boulanger.

— Plus…us de pain, balbutia l’homme. Et Lo…oïz, as-tu vu Lo…oïz ?

L’ivrogne n’avait pas dû réfléchir à la portée de sa question. Il sommeillait aux trois quarts. Mais son inconscience n’était point telle encore qu’il ne pût remarquer l’éclair tragique qui, au nom de « Loïz », traversa les yeux de Coupaïa. Il sentit son imprudence, voulut s’expliquer. Coupaïa ne lui en laissa pas le temps.

— Va te coucher ! Va te coucher ! lui cria-t-elle. Tu n’es bon qu’à boire et à dormir.

Elle l’enleva du banc, le jeta sur le lit-clos, où il ronfla tout de suite. Il s’était rencogné machinalement dans la ruelle pour laisser une place à sa femme ; mais Coupaïa n’était point d’humeur à se coucher et, au coin des cendres, elle veilla la nuit entière, roulant ses pensées. À l’aube, Salaün sauta du lit. Sa tête gonflée et confuse n’avait gardé aucun souvenir de la scène précédente. Il avait faim, et il alla sans penser à la huche. Et là, tout à coup, devant le coffre vide, la mémoire lui revint et il se tourna vers sa femme.

— Alors c’est vrai ? dit-il.

Et Coupaïa, sans lever les yeux, répondit seulement :

— Oui, tout bu, tout mangé.

Elle avait repris sa passivité habituelle. Pourquoi s’être révoltée la veille ? Ne connaissait-elle pas son mari jusqu’au tréfonds ? N’avait-elle pas exploré tous les coins et recoins de cette pauvre tête d’homme, si faible à sa passion qu’il y succombait toujours ? Les premiers temps, elle l’avait prié, supplié, puis injurié, battu, traîné par les cheveux sur la grève, où elle le consignait des nuits entières. Et sachant vains les efforts, inutiles les récriminations et les coups, elle le laissait aller maintenant et se taisait, résignée.

L’homme reprit, plus bas :

— Tu n’as pas été chez Louis ?

Elle fut saisie du même frisson que la veille, au nom du douanier. Elle regarda son mari avec la même flamme dans les yeux ; puis, comme si elle abandonnait définitivement toute résistance, elle baissa la tête et répondit d’une voix presque douce :

— Non, tu sais bien que je n’aime pas à me trouver avec ton frère.

— Veux-tu que j’aille lui parler ? dit l’homme.

Elle ne répondit point sur l’instant. Dans cette âme sombre et desséchée, il n’y avait plus de vivant que la haine, une haine âpre comme elle, qu’elle nourrissait et dont elle se repaissait et qui ne s’arracherait d’elle qu’avec le souffle. À l’époque où elle épousa Salaün, elle ne connaissait pas Thomassin, qui naviguait sur les flottes de l’État. Dès qu’elle le vit, elle en fut jalouse, pour sa belle mine, sa tournure, cette gaillardise de gestes et de paroles qu’il avait héritée de son père, un Normand de pure race, et à mesure qu’elle le comprenait plus différent de son mari, qu’elle lui découvrait plus de sens et de volonté, sa jalousie s’exaspérait. Quand il fallut recourir à lui une première fois, ce fut un déchirement. L’idée qu’elle deviendrait son obligée lui paraissait insupportable ; elle souhaitait qu’il leur refusât ses services et, comme il leur vint en aide aussitôt, sans un reproche, sans même demander d’explication, elle sentit avec tristesse qu’elle l’en détestait davantage. Elle ne se reconnaissait plus ; quelqu’un avait pris possession d’elle qui parlait et agissait à sa place. Cependant elle ne céda point tout de suite à ce démon intérieur. C’était une âme extrêmement pieuse et sa conscience ne lui pardonnait point de payer un bienfait en ingratitude. Elle se tendit pour résister au malin ; elle communia, fit des neuvaines à la Vierge, mais ses efforts demeurèrent stériles et elle ne put divorcer d’avec son péché. Sa tristesse naturelle s’en accrut encore ; elle ne comprenait décidément rien à cette haine irraisonnée et contradictoire ; elle y rêvait pendant des heures sans y voir plus clair. Elle finit par croire que c’était la volonté du ciel qu’elle haït Thomassin.

Cette idée, qu’elle repoussa d’abord comme injurieuse à Dieu, mais qui trouvait chez elle un terrain trop bien préparé, s’implanta peu à peu dans son esprit à la faveur des circonstances : elle observa que Thomassin fréquentait rarement la sainte table, qu’il ne suivait pas les processions, qu’il ne se signait pas devant les calvaires, et cette âme rigoriste, à qui la religion se présentait moins comme un dogme que comme un assemblage de formules et de rites, s’indigna de cette indifférence comme d’un sacrilège.

Un jour, il se gaussa d’elle, parce qu’elle était allée à Saint-Samson, au coup sonnant de minuit, frotter sa jambe malade contre la pierre bénite du clos ; une autre fois, elle l’avait vu, sur la lande de Roscané, qui s’entretenait avec une vieille pastoure, la Le Mauff, vendeuse de simples, rebouteuse et tireuse d’horoscopes. Et confirmée par ce double indice dans l’idée qu’il avait acheté sa chance du démon, à partir de ce jour elle abandonna toute-contrainte et se mit à le haïr librement, âprement, et comme on lui avait dit qu’il fallait haïr les ennemis de Dieu.

— Ah ! Va Doué ! murmura-t-elle après un silence, fais comme tu voudras. Adresse-toi à ton frère, quoiqu’il ne serait pas plus dangereux d’emprunter à Mômon [2] en personne… Dis-lui que, s’il ne paye pas pour toi chez le boulanger, tu ne mangeras pas de longtemps.

Et, comme l’homme s’apprêtait à partir, elle lui recommanda de se hâter, de ne pas s’attarder à l’auberge, surtout de revenir avant que la mer n’eût recouvert la chaussée.

Il fallait environ une heure pour que la commission fût faite. Le jour était à peine levé. Salaün s’en alla ; à dix heures il n’était pas encore de retour.

  1. Mon Dieu !
  2. Corruption de Mammon, un des esprits infernaux dont se préoccupe particulièrement l’imagination celtique.